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"L'identité nationale" à l'épreuve des identités culturelles en Allemagne, en France, au Royaume-Uni

De
240 pages
Cet ouvrage remet en question "l'identité nationale" telle qu'elle a pu être définie par différents gouvernements pour lui préférer la référence d'identités plurielles. Les auteurs se penchent ensuite sur les représentations de l'identité nationale dans les arts, les programmes européens ou les conflits. Ils étudient les politiques visant à revivifier les "identités nationales". Enfin, ils analysent les rapports à l'identité nationale que certains groupes minoritaires peuvent entretenir.
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Sous la direction de « L’identité nationale »
Marie-Annick Mattioli, Olga Muro et Michel Prumà l’épreuve des identités culturelles
en Allemagne, en France, au Royaume-Uni
Les débats sur « l’identité nationale » en France, en Allemagne et « L’identité nationale »
au Royaume-Uni, au cours des années 2000, partant d’une volonté
à l’épreuve des identités culturellespolitique affi rmée de redéfi nir ce que sont les « valeurs de la nation »,
ont suscité de nombreuses controverses dans divers domaines, comme en Allemagne, en France, au Royaume-Uni
le présent ouvrage entreprend de le relater. Les universitaires qui
livrent ici leurs contributions remettent tout d’abord en question la
défi nition de « l’identité nationale » telle qu’elle a pu être donnée par Une approche critique
les gouvernements français, allemand et britannique et tentent de la
redéfi nir en abandonnant la référence à une identité unique pour lui
préférer le recours à des identités plurielles, et en questionnant le bien-
fondé des valeurs ou critères choisis pour déterminer les contours de
ces identités. Ils se penchent ensuite sur les représentations de l’identité
nationale dans les arts (littérature, cinéma), les programmes européens
(tels que Comenius) ou les confl its (africains notamment). Ils étudient
les politiques visant à revivifi er les « identités nationales » (notamment
par l’institution de journées nationales en Angleterre ou en Écosse,
ou encore par la mise en place de procédures nouvelles d’accès à la
citoyenneté). Ils analysent enfi n les rapports à l’identité nationale que
certains groupes minoritaires peuvent entretenir.
Marie-Annick Mattioli est maître de conférences d’ études anglophones à
l’université Paris Descartes ; Olga Muro Gil est ethnologue, rattachée au
laboratoire LAU-CNRS/IIAC-EHESS, et Michel Prum est Professeur de
civilisation britannique à l’université Paris Diderot.
Ouvrage publié avec le soutien de l’université Paris-Descartes.
Préface d’Yves Charles Zarka
Illustration de la couverture : Bleu, blanc, rouge, de Reoner ©, avec l’aimable accord de l’artiste.
ISBN : 978-2-343-01385-5
23 euros
« L’identité nationale » à l’épreuve des identités culturelles Sous la direction de
Marie-Annick Mattioli, Olga Muro et Michel Prum
en Allemagne, en France, au Royaume-Uni
Racisme et eugénisme











« L’identité nationale »
à l’épreuve des identités culturelles
en Allemagne, en France,
au Royaume-Uni
Une approche critique


Collection « Racisme et eugénisme »
Dirigée par Michel Prum

La collection "Racisme et eugénisme" se propose d'éditer des
textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de
ségrégation et de domination dont le corps humain est le point
d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur
le racisme et l'eugénisme mais aussi sur les enjeux bioéthiques
de la génétique. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent
à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et
d'oppression. La collection entend aussi comparer ces
phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires
culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire
francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle
n'exclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de
l'eugénisme.

Dernières parutions

Bernard Cros, Marie-Annick Mattioli, Michel Prum et Thierry
Vircoulon (dir.), Penser et gérer la diversité en société :
regards sur l’Afrique, 2013.
Michel Prum (dir.), Racialisations dans l’aire anglophone,
2012.
Sophie Geoffroy et Michel Prum (dir.), Darwin dans la bataille
des idées, 2012.
Marie-Claude Mosimann-Barbier, Un Béarnais en Afrique
australe ou l’extraordinaire destin d’Eugène Casalis, 2012.
Sous la direction de Claude Carpentier, La rencontre des
cultures : un défi pour l’école, 2012.
Michel PRUM, Sexe, race et mixité dans l’aire anglophone,
2011.
Marius TURDA, Modernisme et eugénisme, 2011.
Michel PRUM, Métissages, 2011.
Amélie ROBITAILLE-FROIDURE, La liberté d’expression face
au racisme. Etude de droit comparé franco-américain, 2011.
John WARD, Le mouvement américain pour l’hygiène mentale
(1900-1930) ou Comment améliorer la race humaine, 2010.
Catherine UKELO, Les prémices du génocide rwandais. Crise
sociétale et baisse de la cohésion sociale, 2010.
Claude CARPENTIER et Emile-Henri RIARD, Vivre ensemble
et éducation dans les sociétés multiculturelles, 2010.
Sous la direction de
Marie-Annick Mattioli,
Olga Muro et Michel Prum









« L’identité nationale »
à l’épreuve des identités culturelles
en Allemagne, en France,
au Royaume-Uni
Une approche critique



Préface d’Yves Charles Zarka






































































Ouvrage publié avec le soutien
de l’université Paris Descartes








.































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01385-5
EAN : 9782343013855
Préface

Qu’est-ce que l’identité nationale ?

Yves Charles Zarka


La notion d’« identité nationale » semble très simple à première
vue, mais elle est en vérité complexe. C’est souvent lorsqu’on
ne voit pas cette complexité qu’elle devient un piège. C’est
d’ailleurs pourquoi le débat sur l’identité nationale lancé il y a
quelques années par le gouvernement de l’époque était piégé. Je
ne veux pas du tout dire que la notion d’identité nationale est
fallacieuse, qu’il s’agit d’un leurre utilisé pour tromper. Pas du
tout. Je dis que cette notion a un sens, que l’identité nationale a
un contenu déterminé. Mais il faut savoir lequel. C’est pourquoi
j’ai souhaité traiter ici de la question préalable à toute réflexion
sur « L’identité nationale à l’épreuve des identités culturelles ».
À savoir : « qu’est-ce que l’identité nationale ? ». Mais pour
répondre à cette question préalable, il faut en poser une autre
qui est préalable à cette question préalable, à savoir : « qu’est-
ce que l’identité ? ».

Identité et différence
Pour comprendre le sens de cette notion, il faut faire un peu de
philosophie. La notion d’identité n’est pas simple ; elle est
double. Il y a deux types d’identité fondamentalement distincts.
Il y a d’abord l’identité permanence. L’identité se définit
alors par le maintien, la préservation d’un élément essentiel qui
demeure le même dans le temps et nous permet de reconnaître
une chose comme la même, idem en latin. Traduisant le mot
anglais “sameness”, Paul Ricœur parlait de « mêmeté », ou
d’une « identité mêmeté », qui repose sur la permanence.
J’appellerai pour ma part cette identité idemité. Si une chose
change dans toutes ses dimensions, si rien ne demeure, on dit
alors qu’elle n’est plus la même chose, qu’elle a perdu son
identité. Dans la deuxième de ses Méditations métaphysiques,
Descartes pose la question de savoir ce qui fait que le morceau
de cire, qui a perdu toutes ses qualités sensibles, après avoir été
7
approché d’un feu, est le même moreau de cire ; il demande :
qu’y a-t-il en lui de permanent dans le changement ? Et la
réponse à cette question était un quelque chose d’étendu qui se
maintient malgré les changements. Donc une certaine quantité
d’étendue. L’idemité du morceau de cire est attestée par la
permanence de cette quantité d’étendue.
Mais, il y a aussi un autre concept de l’identité, c’est le
rapport à soi, l’ipséité, terme qui vient du latin ipse, et qui
signifie le soi, le rapport à soi, en anglais le self. Or la
caractéristique de l’identité du soi est telle qu’elle se maintient
même si le sujet en question a totalement changé. Je suis
aujourd’hui identique à celui que j’étais lorsque j’étais enfant,
alors même qu’aucune des caractéristiques qui me définissaient
ne s’est maintenue : ni la taille, ni la forme du corps, ni la
couleur des cheveux, ni la forme du visage, etc. Tout a changé
et pourtant je demeure le même, de sorte que je peux élaborer le
récit de mon existence individuelle, rapporter à moi des actes
que j’ai commis étant enfant ou des situations que j’ai vécues
alors. L’identité n’est pas ici définie par la permanence mais par
le rapport à soi que permettent la conscience et la mémoire.
C’est l’identité personnelle telle que la définissait John Locke
dans son admirable Essai concernant l’entendement humain
ème(2 partie, chapitre 27). Mais déjà au préalable, Descartes,
toujours dans la deuxième méditation métaphysique, avait
montré qu’il y avait une identité qui n’exigeait aucune
permanence : c’est l’identité de l’ego de l’ego cogito, du
« je » du « je pense ». Cette identité est l’ispéité du moi.
Il convient de remarquer dès ce niveau que l’idée d’identité
n’est pas identique à elle-même. L’identité de l’identité n’est
pas l’identité, mais la différence. Cette idée peut paraître bien
abstraite, mais devient immédiatement concrète si je la formule
ainsi : il n’y a pas d’identité qui ne porte en elle-même une
différence. Autrement dit, il n’y a pas d’identité pure, ni
d’identité simple, toute identité porte en elle la différence, toute
identité est plurielle. C’est pourquoi, il serait non seulement
faux, mais parfois même meurtrier de penser l’identité en
termes de pureté. L’identité n’est jamais pure, elle est toujours
impure, mixte, composite. C’est lorsque l’on croit que l’identité
réside dans la pureté, que l’identité devient meurtrière. L’idée
de pureté, qu’elle soit religieuse, ethnique, culturelle ou autre
est dangereuse. Rien dans notre monde humain n’est pur, sinon
8
dans le cerveau de quelques extrémistes. Ce n’est pas à l’idée
de pureté que renvoie l’identité, mais à celle de fidélité. La
fidélité c’est précisément la trace de l’ispéité : le maintien dans
le changement, parfois intégral.

L’identité nationale
Nous pouvons désormais passer à l’idée d’identité nationale. De
quel type d’identité relève-t-elle : de l’idemité ou de l’ipséité ?
C’est précisément parce que cette question n’est pas posée que
l’usage de la notion d’identité nationale peut constituer un
piège. Or, l’identité d’un nation comme celle d’un individu
relève très directement de l’identité ipséité, d’une identité
réflexive et nullement d’une identité permanence. Prenons un
exemple : la France d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir
avec la France féodale ou avec la France de l’Ancien Régime et
pourtant c’est de la même France, dont on parle maintenant.
Elle a changé presque du tout au tout. Rien en elle n’est
demeuré permanent : ni sa géographie, ni un bon nombre
d’aspects de sa culture, ni sa population. Et pourtant, c’est la
même France. Son identité relève donc d’un rapport à soi, d’une
histoire, d’un récit, ou plus exactement de plusieurs histoires
entrecroisées, de plusieurs récits entremêlés. L’identité d’une
nation est une identité réflexive. Une nation n’existe que dans la
mesure où elle se conçoit comme une nation. Sans cette
réflexivité, sans cette conscience de soi, il n’y aurait pas une
nation mais une multitude d’individus ou de groupes disparates.
La nation réside dans la seule conscience d’être une nation et
nullement dans l’origine ethnique des individus qui y vivent.
Inversement, des populations de même origine ethnique
peuvent donner lieu à des nations différentes et mutuellement
hostiles, c’est ce qui arrive dans les Balkans. Les populations
bosniaques, croates et serbes sont de la même souche ethnique,
quels que soient les apports extérieurs. Mais, loin qu’elles se
conçoivent comme une seule nation, elles se haïssent et
s’opposent à tous les points de vue, jusqu’à vouloir chasser
d’elle-même tout ce qui ne relève pas du groupe bosniaque pour
les Bosniaques, croate pour les Croates ou serbe pour les
Serbes. Ces populations, comme l’a montré le grand
connaisseur des Balkans qu’est Paul Garde, vont jusqu’à créer
artificiellement des différences linguistiques pour se distinguer,
pour se différencier les unes des autres.
9
Qu’en résulte-t-il ? Que l’identité nationale peut être conçue,
vécue, éprouvée mais ne peut être définie de manière univoque.
Elle ne peut l’être parce que chaque Français a un lien différent
d’attachement ou d’appartenance à la nation française. Cette
spécificité des liens et des appartenances tient à l’histoire
personnelle de chacun. Nous avons des milliers, des millions de
manières d’être attachés à la France, d’appartenir à la nation
française, sans qu’aucune ne prévale sur les autres. Si l’on
demandait aux Français de dire l’identité française, nous
aurions 60 millions de réponses différentes, dont aucune ne
saurait prévaloir. Ces réponses seraient des récits de soi, des
récits d’appartenance et de lien avec la France. On pourrait dire
la même chose au niveau des collectivités nationales, chacune a
son mode d’attachement à la nation, héritier d’une histoire faite
de succès et de drames, de bonheurs et de malheurs. Ce qui veut
dire que l’identité nationale ne suppose aucun nivellement
culturel, et une homogénéité minimale. Même au niveau
linguistique, on ne conçoit plus aujourd’hui le français comme
langue exclusive. On conçoit qu’il peut parfaitement coexister
avec des langues régionales. Autrement dit, l’identité de la
France est l’identité d’un récit qui intègre une multitude de
récits. Cette intégration n’a rien d’œcuménique, elle peut être
au contraire très conflictuelle. Si l’on fait référence à la
Révolution française, son récit ne sera absolument pas le même
selon la région de France où on l’écrit. Il en serait de même
pour l’histoire religieuse de la France ; celle-ci n’est pas la
même selon que l’on est catholique, protestant, juif ou
musulman. Et pourtant le récit de la France doit intégrer cette
multiplicité conflictuelle en une histoire commune avec ses
hauts et ses bas, ses moments de gloire et ses moments
d’effondrement.

Identité nationale et diversité culturelle
Poser le problème du rapport de l’identité nationale avec la
diversité culturelle pose directement le problème de savoir
jusqu’où le récit collectif d’une nation diverse peut s’élargir.
N’y a-t-il pas une limite au-delà de laquelle l’identité se perd ?
La flexibilité de l’ipséité d’une nation est-elle sans limite ? Est-
ce qu’une nation à trop vouloir s’ouvrir ne risque pas de perdre
son âme ? C’est toute la question économique, sociale et
politique de l’intégration qui se pose ici. Nous savons les
10
différents modèles qui sont en présence : la sécularisation
multiculturaliste en Allemagne et au Royaume-Uni et la laïcité
en France. Il s’agit là de la grande divergence : la voie
multiculturaliste est dominante dans le monde ; la voie laïque
est en revanche très minoritaire. En somme, est-ce que
l’intégration se fait par juxtaposition des identités (religieuses,
culturelles, etc.) ou par mise en évidence d’une dimension
publique commune sans marquage religieux ? Faut-il s’orienter
vers ce que certains appellent au Canada la citoyenneté
multiculturelle, ou poursuivre le chemin de la citoyenneté
universelle ? Pour répondre à cette question, il faudrait passer
par une analyse précise de ce que j’appelle l’erreur
multiculturaliste, laquelle repose sur une vision figée des
cultures et la négation de la possibilité de l’existence de
minorité tyrannique. Il n’y a pas que les majorités qui peuvent
être tyranniques, les minorités le peuvent aussi. Il faudrait aussi
montrer la hauteur de l’idée de la citoyenneté universelle qui
désigne ce qui nous est exactement identique quel que soit notre
sexe, notre couleur de peau, notre position sociale, notre culture
ou notre religion.

Réification de l’identité nationale
Le piège dans lequel certains veulent nous faire tomber en
posant la question de l’identité nationale peut donc être
désormais déjoué. On pose une question sur une identité de
réflexion, mais on feint d’attendre la définition d’une identité
permanente. Autrement dit, le piège consiste à réifier l’identité
nationale, à la chosifier, pour la faire passer pour une identité-
permanence dont on pourrait facilement exclure un certain
nombre de gens en raison de la couleur de leur peau, de leur
culture, ou de leur religion, ou n’importe quoi d’autre. La
réification de l’identité nationale était une spécialité des
mouvements d’extrême droite, du FN aujourd’hui, parce que
c’est une identité d’exclusion. Elle est désormais entrée dans les
mœurs républicaines avec le débat sur « l’identité nationale »,
et même sans doute dès avant. Elle revient aujourd’hui par
d’autres voies. C’est très grave, parce que c’est le signe d’une
nation qui ne sait plus prendre l’initiative, qui ne sait plus
affronter l’avenir et qui veut se réfugier dans la permanence
d’un passé révolu. Quand la question de l’identité nationale
devient obsessionnelle comme elle l’est chez certains
11
aujourd’hui, c’est un symptôme : celui d’une nation en déclin,
en train de se perdre, qui ne sait plus ce qu’elle est.
12
Identité et culture : une confusion
politique volontaire ?
Étude de cas du débat français sur
l’identité nationale de 2009

Albin Wagener


Introduction
Durant la seconde moitié de l’année 2009, le paysage
médiatique et politique français a été le théâtre d’un débat
organisé par le gouvernement d’alors, sous l’égide de l’ex-
ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité
nationale et du Développement solidaire, tenu alors par Eric
Besson. Soutenu par le président de la République Nicolas
Sarkozy, ce débat a eu pour objet de faire participer les citoyens
à une réflexion collective sur l’identité nationale, concept par
ailleurs flou et, dans ce cas précis, excessivement abusif, en ce
qu’il tente de figer dans le temps et l’espace des paramètres qui,
1par définition, ne peuvent être que mouvants . Cependant, les
inflexions politiques de ce débat ont amené une confusion
massive entre citoyens et non-citoyens, ainsi qu’entre les
concepts d’identité et de culture, dans une tradition républicaine
finalement assez peu encline au multiculturalisme et imprégnée
2de l’héritage historique du concept de Nation . Nous souhaitons
en particulier examiner le questionnaire distribué aux
préfectures lors de la tenue de ce débat, afin d’effectuer une
analyse discursive liée à la légitimation du débat de la part de
l’émetteur, dans une perspective de manipulation cognitive du
récepteur, comme nous le définirons plus loin dans le présent
article. Ce questionnaire dispose d’un certain nombre d’items
qui illustrent tout du moins une superposition nette de l’identité
et de la culture, toutes deux soumises à des impératifs d’idéaux

1 Martine Abdallah-Pretceille (dir.), Les Métamorphoses de l’identité, Paris,
Economica, 2006.
2 Albin Wagener, Le Débat sur l’identité nationale. Essai à propos d’un
fantôme, Paris, L’Harmattan, 2010.
13
républicains et de cohésion nationale ; en effet, il demande aux
citoyens interrogés de faire un choix non exhaustif d’éléments
représentatifs, pour eux, de l’identité du pays. Ces éléments
sont présentés de manière orientée, afin de servir différents buts
du débat, et dans un esprit de récupération culturelle qui traduit
la nécessité d’une redéfinition de ce concept, particulièrement
dans des contextes politiques et sociétaux. Nous souhaitons
également proposer une approche déconceptualisée des choix
de société afin de pouvoir précisément éviter les écueils de la
récupération politique des questions d’identité et de culture, qui
se font surtout au détriment des populations censées être
intégrées par un modèle complexe et compréhensif.
Il convient selon nous de repréciser certains éléments
d’information afin de recontextualiser le débat sur l’identité
nationale qui a eu lieu en France entre fin 2009 et début 2010 ;
un certain nombre de critiques ont en effet accusé le
gouvernement en place de vouloir séparer, au moins dans les
représentations, les « Français » des « non-Français ». De
surcroît, la définition de l’identité nationale (ou, tout du moins,
de ce qui faisait le caractère ultimement français des citoyens
nationaux) semblait se faire de façon sauvage, au sein des
préfectures grâce à des réunions conçues et organisées
rapidement et à huis clos, sans aucun travail préalable
concernant les définitions de l’identité – et balayant au passage
trente années de recherche sur ce thème. Dans ce cadre, le
travail sur les questions et les enjeux de l’identité, tels qu’ils
sont travaillés en sciences humaines et sociales, n’a pas été
utilisé par les différentes instances politiques qui ont mis en
place le débat. Ce débat, qui se voulait « citoyen » (là encore,
une notion à définir), n’a parfois été qu’une série de discussions
peu ou mal cadrées sur une question certes importante et
intéressante, mais qui nécessite une préparation en amont pour
quiconque tente d’y apporter une contribution, tant les
répercussions peuvent être lourdes au plan national.

Identité, culture et nation : des questions sans
réponse
L’une des difficultés de ce débat, au plan scientifique en
l’occurrence, a été de proposer aux citoyens des discussions
autour des concepts d’identité, de culture et de nation, sans que
14
ceux-ci fissent l’objet de travaux préalables au plan national, ou
qu’ils pussent au moins être définis par le gouvernement afin de
permettre à tout un chacun de mieux cerner les enjeux liés à ces
concepts. Il est de fait qu’en sciences humaines et sociales, ces
trois concepts font toujours l’objet de débats importants, tant
sur le plan des définitions pures (tout dépend, de surcroît, du
paradigme scientifique du chercheur concerné) que des impacts
pragmatiques. Pour ce qui est du concept d’identité, par
exemple, il est maintenant relativement admis que celui-ci ne
peut être défini comme une entité fixe et réifiée, comme le
précise Martine Abdallah-Pretceille :

L’identité, individuelle ou groupale, s’exprime à travers des
comportements, des actions, des discours, des productions, des
silences. Elle est assimilable à “une mise en scène” de soi et
des autres. Elle n’est en ce sens que successions de
métamorphoses, voire d’anamorphoses. Mouvante, fuyante,
tigrée, alvéolaire, elle n’est pas le reflet d’une réalité sui
generis mais le résultat d’une activité de communication et
donc marquée par son contexte d’émergence, contexte
nécessairement pluridimensionnel. Elle est, en ce sens, ancrée
dans l’histoire, dans le social, dans l’économique, dans le
3politique, dans le psychologique, etc.

Dans ce cas précis, la définition pose un certain nombre de
problèmes, si elle doit être appliquée au débat concernant
l’identité nationale : en effet, s’il est difficile par nature de
définir un processus qui ne peut être que changeant dans le
temps (voire dans l’espace), comment alors appliquer la volonté
de poser les éléments de base d’une identité immuable pour un
pays entier, dont l’histoire continue de s’écrire au gré des
époques et des mouvements internes de la population ?
Comment saisir, même à travers un débat citoyen, une identité
qui se veut « mouvante » ou « fuyante » ? Dans ce cas de
figure, le débat sur l’identité nationale aurait peut-être pu être
plus efficace s’il s’était focalisé sur le contexte d’émergence
pluridimensionnel de l’identité nationale française, afin d’en
cerner les racines et les évolutions récentes et à venir.
Cependant, si la définition suggérée par Martine Abdallah-

3 Martine Abdallah-Pretceille (dir.), op.cit., pp. 42-43.
15
Pretceille avait été prise en compte par le gouvernement, la
mise en place d’étapes temporisées afin d’organiser un débat
relativement étalé dans le temps aurait été inévitable. Nul
besoin de spécifier que cela n’a pas été le cas.
D’un point de vue purement pragmatique, qui plus est, les
implications de l’identité ne peuvent survenir que lors de
contacts entre sujets sociaux, notamment pendant les
interactions quotidiennes. Pour Elinor Ochs, c’est l’adaptation
humaine qui permet de laisser émerger les identités, en fonction
des besoins contextuels sociaux :

Culturally distinct patterns in stance-act-activity-identity
relations lie in cultural expectations regarding (a) the scope of
stances and acts associated with particular activities and
identities, (b) the preferences for particular stances and acts
within particular activities and for particular social identities,
and (c) the extent of particular stance and act displays within
4particular activities and for particular identities .

En d’autres termes, Elinor Ochs spécifie le fait que toute
interaction se fonde sur des attentes culturelles, et que ce sont
ces attentes culturelles (elles-mêmes inspirées d’un besoin de
cohérence sociétale) qui vont permettre de laisser émerger des
postures identitaires différentes selon les interlocuteurs, les
situations et les différents contextes auxquels sont soumis les
sujets sociaux. Elinor Ochs distingue ainsi les comportements
possibles, ceux qui sont préférés dans un groupe social donné,
et leur portée pragmatique dans l’action. C’est dans cette
triangulation que pourrait alors émerger l’identité et son
élémentaire complexité, faite avant tout de choix et
d’évaluations contextuelles. Cette complexité contextuelle se

4 Elinor Ochs, « Linguistic resources for socializing humanity », in John J.
Gumperz & Stephen C. Levinson, Rethinking Linguistic Relativity,
Cambridge, Cambridge University Press, 1996, pp. 407-438. « Les modèles
culturellement distincts des relations de type attitude-action-activité-identité
trouvent leurs racines dans les attentes culturelles concernant (a) la possibilité
d’attitudes et d’actions associées à certaines activités et identités particulières,
(b) les préférences pour certaines attitudes et actions vis-à-vis de certaines
activités et identités particulières, et (c) la portée de l’expression d’attitudes et
d’actions particulières au cours d’activités particulières ou pour des identités
particulières » (traduit par nos soins).
16
retrouve également mise en lumière par Paul Castella, qui remet
l’identité au centre des interactions sociales :

Ce que j’appelle mon identité est le point d’intersection de
toutes les interactions que je poursuis avec autrui. Si je change
la totalité de mes interlocuteurs dans toute ma vie, je change
5d’identité .

Ce résumé relativement simple de ce que peut pratiquement
devenir l’identité concorde parfaitement avec les conclusions
que nous pouvons élaborer à partir des constats proposés par
Martine Abdallah-Pretceille et Elinor Ochs.
En revanche, dans cette optique de définition des concepts, il
nous reste également à cerner les intersections qui existent entre
identité et culture d’une part, mais également entre identité et
nation d’autre part. Puisque le but, dans le débat qui nous
intéresse, a bien été de définir l’identité nationale (au moins
dans les prétentions déclaratives et textuelles), il n’en reste pas
moins que celle-ci a pu être confondue (comme nous le verrons
plus loin) avec ce que nous pourrions signaler comme une
identité culturelle. Dans les faits, il est évident qu’une nation
n’héberge pas nécessairement une seule et unique culture ; en
revanche, le questionnaire soumis aux citoyens, que nous
analyserons plus loin, laisse la part belle aux confusions, allant
parfois jusqu’à une synonymie de fait entre les concepts
d’identité culturelle et d’identité nationale, rendant les deux
adjectifs interchangeables. Ce risque avait déjà été signalé par
Étienne Balibar et reste encore aujourd’hui très présent :

On ne cessera de mettre en garde contre toute réduction de
l’identité culturelle au “caractère national” ou, a fortiori, aux
traits normatifs que lui confèrent les institutions de l’État
national. Tel est notamment le schéma de bien des discussions
sur le rapport entre “identité culturelle” et “identité ethnique”,
plus ou moins insistantes selon que, dans telle situation
6historique, ethnicité et nationalité semblent ou non coïncider .


5 Paul Castella, La Différence en plus, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 214.
6 Étienne Balibar, « Identité culturelle, identité nationale », Quaderni, 22 (1),
53-65, 1994, p. 58.
17
La normativité conférée par l’État se retrouve de manière
assez prégnante dans les documents et discours diffusés entre
fin 2009 et début 2010 ; dans le cas du débat qui nous intéresse,
en revanche, les problématiques liées à l’ethnicité semblaient
relativement absentes, écartant la question des représentations
et des appartenances sociales. Selon nous, si la confusion entre
identité culturelle et identité nationale reste encore relativement
présente, notamment en France, c’est partiellement en raison de
l’histoire nationale et l’unification culturelle exercée par l’État
français – ce qui explique notamment l’absence quasi totale de
7discussions à propos d’un putatif modèle multiculturaliste .
L’uniformisation, d’abord linguistique puis culturelle, a été
souvent considérée comme une garantie de maintien du modèle
8étatique français , voire de l’application unilatérale d’un m
9républicain jacobin . Ce modèle français imprègne
nécessairement les représentations liées à ce que peuvent être
les concepts d’identité, de culture et de nation ; c’est également
pour cela que le questionnaire sur l’identité nationale, distribué
aux préfectures puis proposé aux citoyens lors de réunions
organisées parfois en secret, n’a jamais permis de lever le voile
à propos des confusions ontologiques liées à ce que devait ou
pouvait être la réponse à la question « qu’est-ce qu’être français
aujourd’hui ? ».

Études à propos du questionnaire de 2009
Comme nous avons pu le constater, l’absence de travail de
définition a abouti, dans le questionnaire, à l’apparition d’items
pour le moins intéressants. Nous ne souhaitons pas ici étudier
dans son intégralité le questionnaire, qui représente certes un
matériau fort riche basé sur un corpus de questions éloquentes
permettant petit à petit de proposer une réponse à la question
qui sous-tend l’intégralité du questionnaire, à savoir « qu’est-ce

7 Catherine Wihtol de Wenden, « Multiculturalism in France », in Gurharpal
Singh & John Rex (ed.), International Journal on Multicultural Societies:
Multiculturalism and Political Integration in Modern Nation-States, vol. 5, 1,
77-87, UNESCO, 2003.
8 Alistair Cole & Gino Raymond, Redefining the French Republic.
Manchester, Manchester University Press, 2006.
9 David Howarth & Georgios Varouxalis, Contemporary France: an
Introduction to French Politics and Society, Londres, Hodder Headline
Group, 2003.
18
qu’être français aujourd’hui ? ». Selon nous, l’une des questions
les plus intéressantes est formulée de la manière suivante :
« quels sont les éléments de l’identité nationale ? ». Dans le
document distribué aux préfectures, les réponses possibles sont
les suivantes :

- nos valeurs ;
- notre universalisme ;
- notre histoire ;
- notre patrimoine ;
- notre langue ;
- notre culture ;
- notre territoire ;
- nos paysages ;
- notre agriculture ;
- notre art culinaire ;
- notre vin ;
- notre art de vivre ;
- notre architecture ;
- nos églises et nos cathédrales ;
- notre industrie ;
- nos hautes technologies ;
- ce que nous avons fait ensemble ;
- ce que nous voulons faire ensemble ;
- etc.

Nous avons fourni une analyse fort détaillée du choix desdits
10items dans un travail antérieur à cet article et en avons conclu
que le choix, sans doute pédagogiquement compréhensible, de
simplification et d’accessibilité des questions n’a pas permis de
les rendre plus claires et intelligibles. Pour ne prendre qu’un
exemple, il est vraisemblable que certains citoyens aient été
tentés de citer les valeurs comme élément constitutif important
de l’identité nationale française, en se fondant par exemple sur
le concept de laïcité. Quelques lignes plus loin apparaissaient
les églises et les cathédrales, ce qui entre en totale contradiction
avec l’item (par ailleurs mal défini) des valeurs, tout en
amalgamant identité nationale et identité culturelle, voire
identité religieuse. Ainsi, en citant les églises et les cathédrales,

10 Albin Wagener, op.cit., pp. 34-40.
19
alors même que l’Histoire de France a été bâtie grâce à des
courants religieux tels que le protestantisme, le judaïsme et
l’islam, le gouvernement tente de suggérer la représentation
d’une France avant tout catholique et attachée aux symboles
architecturaux liés au culte, voire tout simplement au
patrimoine ou au folklore rural – puisque l’on parle parfois de
« France des clochers ».S’il est impossible ici de soumettre
l’analyse exhaustive et complète du questionnaire, nous
souhaitons cependant exposer la méthodologie qui nous a
permis de conduire nos investigations, afin de pouvoir proposer
les résultats trouvés grâce à deux méthodes d’analyse
complémentaires. La première méthode est le modèle d’analyse
11discursive STA, construit par Piotr Cap , qui s’appuie sur trois
dimensions du discours politiques :

- la dimension spatiale (S) ;
- la dimension temporelle (T) ;
- la dimension axiologique (A).

Selon Piotr Cap, dont le modèle s’appuie notamment sur les
analyses des discours sur la terreur produits sous la présidence
de George W. Bush après le 11 septembre 2001 et pendant la
guerre en Irak qui s’en est suivie, tout discours politique, afin
de parvenir à ses fins, doit donner l’impression au récepteur du
discours d’une proximité spatiale et temporelle (notamment
lorsqu’une menace ou un enjeu fort doivent être représentés ou
mis en scène), tout en impliquant une opposition axiologique
forte, à savoir une inversion totale des valeurs, selon le schéma
suivant : un groupe A fait le choix de valeurs X, alors qu’un
groupe B veut imposer au groupe A des valeurs Y. Plus la
proximité spatio-temporelle est forte et plus l’éloignement
axiologique est élevé, plus la portée d’un discours politique a
ainsi de chances d’aboutir.
Nous choisissons de coupler ce modèle simple d’analyse
discursive (fondé sur des recoupements sémantiques et
lexicaux) avec le modèle de manipulation cognitive développé

11 Piotr Cap, Legitimization in Political Discourse, Newcastle upon Tyne,
Cambridge Scholars Publishing, 2010.
20
12par Didier Maillat et Steve Oswald , qui inclut aussi trois
dimensions importantes :
- la saillance de concepts ad hoc, dont la répétition ou la
mise en scène ne témoigne pas nécessairement de clarté
sémantique, mais bien plus d’un aspect cognitif percutant pour
le récepteur ;
- le traitement superficiel (ou shallow processing) par le
récepteur de ces concepts ad hoc, sans processus particulier de
remise en question, et avec la sensation d’utiliser le concept de
façon simple et adéquate ;
- la cohérence sémantique de ce traitement superficiel
de concepts au sein d’une problématique définie et/ou cadrée
dans le discours reçu, ce qui donne l’impression d’une
compréhension intégrale du discours.
Il est relativement aisé de comprendre à quel point le modèle
d’analyse discursive STA et le modèle de manipulation
cognitive peuvent être utilisés de manière conjointe et produire
des résultats à notre sens pertinents lorsqu’il s’agit de décrypter
la co-construction d’un discours politique (co-construction par
les émetteurs et les récepteurs dudit discours), dans la mesure
où nous utilisons d’un côté le champ théorique de la
linguistique pragmatique, et de l’autre celui de la pragmatique
cognitive. À ce niveau d’analyse, ces deux champs
s’interpénètrent pour produire un outil d’analyse tout à fait
pertinent, selon nous.
L’étude du questionnaire, grâce à ces deux outils
méthodologiques complémentaires, permet de mettre en
lumière une représentation unitaire, indivisible et idéale de ce
que doit pouvoir être l’identité nationale d’après les concepteurs
du questionnaire. Sans remettre en question ce questionnaire,
toute personne y répondant n’a plus qu’à se « glisser » dans le
filtre représentationnel qui y est décrit et mis en scène, tant il
paraît cohérent et « plein de bon sens », dans un premier temps
– si l’on élude bien évidemment les travaux en sciences
humaines et sociales à propos des concepts. Qui plus est, le
questionnaire est également encadré par un certain nombre de
discours politiques (de la part d’Eric Besson et de Nicolas

12 Didier Maillat et Steve Oswald, “Defining manipulative discourses: the
pragmatics of cognitive illusions”, International Review of Pragmatics 1 (2),
2009, pp.348/-370.
21
Sarkozy) qui permettent de lui apporter légitimité et crédibilité.
Ce faisant, le débat sur l’identité nationale est rendu accessible
par le maintien des confusions à propos des concepts et des
définitions. Ainsi, voici comment, dans ce contexte précis, nous
pourrions définir l’identité nationale française : une sorte de
créature de Frankenstein cousue main dont le but est de pouvoir
mettre en lumière les différences et de rattacher la population
française à des symboles et des images d’Épinal dont la réalité
13et le pragmatisme sont finalement assez limités .
Cette limitation n’est pas nécessairement due aux questions
posées à travers le questionnaire ; il convient de souligner la
pertinence des problématiques liées aux identités et aux
cultures. Notre point de vue, nécessairement critique, porte
surtout sur la mise en scène d’items identitaires et culturels par
les concepteurs du questionnaire (et donc par le gouvernement
qui le cautionne) afin de créer une réaction (ou d’éviter la
réaction de remise en question du questionnaire) bien
particulière chez les récepteurs dudit questionnaire. Les
questions sont orientées et les réponses sont finalement
indiquées en filigrane dans le document, laissant peu de marge
de manœuvre à l’inventivité des citoyens et à leur propre vécu
contextualisé.

Nation, culture et identité : un autre modèle
possible ?
À partir de l’analyse que nous venons de proposer, nous
pouvons nous demander s’il est véritablement nécessaire de
susciter l’adhésion du plus grand nombre à une mythologie
collective partagée, notamment à travers des éléments comme
l’Histoire (conquêtes napoléoniennes, école républicaine mise
en place par Jules Ferry, résistance gauloise à l’Empire romain,
etc.) ou des symboles politiques (le bonnet phrygien de
l’emblématique Marianne, par exemple), entre autres. En effet,
si nous utilisons à dessein le terme de « mythologie », c’est
précisément parce qu’un certain nombre d’éléments constitutifs
se répètent au sein du questionnaire et semblent construire une
représentation préconçue de ce que serait l’identité nationale
française, à savoir une sorte d’auto-stéréotype qui enjoliverait

13 Albin Wagener, op.cit., p. 43.
22
un certain nombre d’items, sans doute afin de susciter un
sentiment sinon de sécurité, au moins de cadre connu et défini
pour les citoyens. Toutefois, tout en posant la question de
l’identité nationale, et en ayant vu les limites liées au concept
d’identité, nous ne devons pas non plus oublier que la nation, en
tant que concept historiquement défini, présente également les
mêmes frontières pragmatiques, comme le décrit Anne-Marie
Thiesse :

[La] nation naît d’un postulat et d’une invention. Mais elle ne
vit que par l’adhésion collective à cette fiction. Les tentatives
avortées sont légion. Les succès sont les fruits d’un
prosélytisme soutenu qui enseigne aux individus ce qu’ils sont,
leur fait devoir s’y conformer et les incite à propager à leur
tour ce savoir collectif. Le sentiment national n’est spontané
que lorsqu’il a été parfaitement intériorisé ; il faut
14préalablement l’avoir enseigné .

15Le questionnaire dont nous parlons est un pas de plus vers
l’enseignement du sentiment national évoqué par Anne-Marie
Thiesse, dans la mesure où il est l’une des actions prosélytes
entreprises par les gouvernements successifs afin de conserver
l’adhésion des citoyens. Si les conclusions délivrées par Anne-
Marie Thiesse semblent extrêmes et battre en brèche le
sentiment d’appartenance nationale, c’est précisément parce
que celui-ci peut être bien intériorisé et alimenté par un
renouveau continu de répétitions et d’enseignements, au gré des
calendriers et des couleurs politiques.
De surcroît, il nous semble capital d’indiquer également
qu’à travers le questionnaire sur l’identité nationale, c’est le
modèle français lui-même qui se retrouve mis en lumière. En
effet, aucune des questions ne semble autoriser la remise en
question du modèle social et culturel défini au sein de la
politique de l’État, dans la mesure où il n’est jamais question de
prise en compte des différences culturelles ou au moins de

14 Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales, Paris, Seuil,
2001, p. 14.
15 Le questionnaire en question, difficile à retrouver sur internet ou en
bibliothèque, est volontiers mis à disposition par l’auteur du présent article si
besoin.
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