//img.uscri.be/pth/54d15ac16d92ebdba4528c167468636fc1a420ea
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

L'illusion du chaos 1995-2000

De
492 pages
Mars 1995. Les Nations Unies mettent fin à l'opération internationale déployée depuis 2 ans dans une Somalie en déliquescence. Le territoire de l'ancienne République, atomisé, est abandonné aux ambitions personnelles des chefs de factions et à l'égoïsme des clans. Cette instabilité n'empêche en rien les affaires, licites ou délictueuses, de s'organiser en un système largement mondialisé qui n'a rien de chaotique.
Voir plus Voir moins

MARC FONTRIER L’ILLUSION DU CHAOS
1995-2000
ANNALES DE SOMALIE
Mars 1995. Les Nations Unies mettent fn à l’opération internationale
déployée depuis deux ans dans une Somalie en déliquescence.
Le territoire de l’ancienne République, atomisé, est abandonné aux * * * *
ambitions personnelles des chefs de factions et à l’égoïsme des clans.
Sur le plan politique émerge l’idée de reconstruire le pays non pas
à partir de ses institutions étatiques mais à partir de ses régions,
souvent engagées déjà dans une logique d'apaisement. Dans le
Nord du pays, le Somaliland qui depuis 1993 a autoproclamé son
indépendance montre la voie, suivi un peu plus tard du Puntland
qui décrète son autonomie. Dans le Sud et le Centre en revanche, en
dépit de conférences de réconciliation manquées, l'exercice est plus
compliqué. Les régions existent, bien identifées, mais les chefs de
factions ne parviennent pas à consentir les renoncements nécessaires
au rétablissement de la paix.
Cette instabilité n’empêche en rien les affaires, licites ou
délictueuses, de s’organiser en un système largement mondialisé qui
n’a rien de chaotique.
Sur cette scène qui n'est pas sans rappeler la période ante-coloniale
et sur fond de lutte d'infuence arabo-éthiopienne, le président de la
République de Djibouti organise en 2000 une réunion qui se veut
défnitive. Bien que mené avec soin, l’exercice ramènera vers un
pouvoir plus que virtuel nombre d’anciens du régime déchu mais
surtout un fondamentalisme musulman étranger au monde somali.
Marc Fontrier, offcier des Troupes de Marine, est docteur en
Études africaines de l’Institut national des langues et civilisations
orientales où il a étudié l’arabe, l’amharique et le somali. En plus de
trente ans, il a effectué de nombreux séjours de longue et de moyenne
durée en Afrique subsaharienne, la plupart dans des pays en crise :
Éthiopie, Somalie, Djibouti, Sierra Leone, etc. Ses recherches
portent en particulier sur l’histoire de la Corne de l’Afrique et sur la
epolémologie africaine dans le dernier quart du xx siècle.

ISBN : 978-2-343-06408-6
46 E
L’ILLUSION DU CHAOS
BIBLIOTHEQUE
MARC FONTRIER
1995-2000
PEIRESC 31
ANNALES DE SOMALIE L’ILLUSION DU CHAOS
* * * *
ANNALES DE SOMALIE
1995-2000 BIBLIOTHEQUE PEIRESC




Collection dirigée par François ENGHEHARD et Marc FONTRIER
Association française pour le développement de la recherche
scientifique en Afrique de l’Est (ARESÆ)



« Servant un chacun quand nous l’avons pu, et principalement le public,
pour lequel seul nous avons travaillé quasi toute notre vie. »
PEIRESC




La Bibliothèque Peiresc a été créée par Joseph Tubiana en hommage à
l’érudit provençal d’ascendance italienne Nicolas Claude Fabri de Peiresc
(1580-1637), pour y accueillir des œuvres correspondant à l’exigence et à
l’éclectisme de ce magistrat humaniste et bibliophile. Savant et curieux de
toute chose, au point qu’on ne saurait énumérer tout ce qui l’a intéressé et
diverti : sciences naturelles, numismatique, art, histoire, littérature,
astronomie, philosophie, mœurs, religions, poésie, avec un souci particulier
des langues et des cultures de la Méditerranée antique et contemporaine.
Dans les dernières années de sa vie il s’était pris d’un vif intérêt pour les
chrétientés orientales, notamment d’Égypte et d’Éthiopie.
C’est dans cette direction que notre collection est surtout orientée, sans
s’interdire aucun des sujets qui ont retenu l’attention de Peiresc, en
s’efforçant de satisfaire, avec le respect qui lui est dû, la curiosité diverse
de nos contemporains.

MARC FONTRIER





















L’ILLUSION DU CHAOS
* * * *
ANNALES DE SOMALIE
1995-2000
Du retrait des nations unies à la conférence d’Arta











































































BIBLIOTHÈQUE PEIRSEC 31

Du même auteur
La chute de la junte militaire éthiopienne (1987-1991), L’Harmattan, Paris,
1999.
Abou-Bakr Ibrahim-Pacha de Zeyla, marchand d’esclaves, L’Harmattan,
Paris, 2003.
Le Darfour : Institutions internationales & crise régionale 2003-2008,
L’Harmattan, Paris, 2009.
L’État démantelé – Annales de Somalie – 1991-1995, L’Harmattan, Paris,
2012.
Éthiopie – Le choix du fédéralisme ethnique. Chronique du gouvernement de
transition (1991-1995). L’Harmattan : Paris, 2012

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06408-6
EAN : 97823430164086 A la mémoire de l’amiral Yves de
Kersauson de Pennendreff NOTES SUR L’ORGANISATION GENERALE DE L’OUVRAGE
À l’instar du précédent volume des Annales de Somalie, ce document
n’est pas une fin. L’intrication des événements relatés conduira à des
points de vue nouveaux et des corrections, sinon des contradictions ;
assurément à des précisions. Il a pour vocation première d’être une aide
aux étudiants et aux chercheurs. La Somalie en effet a fait l’objet de
nombreuses études mais peu d’ouvrages historiques de synthèse sont
consacrés à la période complexe qu’il recouvre.
Il en résulte une table des matières anormalement mais délibérément
précise, destinée à faciliter la recherche d’un événement particulier. Le
plus souvent, le lignage des personnes apparaît à la première mention
du nom. Il peut donc normalement être retrouvé à partir du renvoi de
l’index.
Les noms de personnes sont cités à leur première apparition selon
l’ordre agnatique traditionnel : nom, nom du père, nom de l’aïeul. Selon
la tradition somali, l’ensemble est souvent suivi d’un sobriquet [som.
naanays], ici écrit en italique. À partir de la deuxième apparition, les
individus sont simplement cités – sauf lorsqu’il existe un risque de
confusion – par leur nom et celui de leur père, leur nom et leur
surnom, voire parfois par leur seul surnom. Ainsi, Maxamed Faarax
Xasan Caydiid apparaîtra simplement à la deuxième rencontre sous
Maxamed Caydiid voire Caydiid. Cabdullaahi Yuusuf Axmed sous
Cabdullaahi Yuusuf. L’index final permettra de retrouver le nom
complet. Pour les noms propres arabes et éthiopiens, la majuscule, bien
qu’absente de ces écritures, sera utilisée pour le confort visuel.
Les noms non somaliens et régionaux sont orthographiés, translittérés
ou transcrits d’après l’usage du pays concerné. Les toponymes jugés
ambigus ou malaisés à localiser sont repris en annexe avec leurs
coordonnées polaires.
Quelques écritures entérinées par la presse française – Sharjah, Le Caire,
Boutros Ghali… – seront utilisées selon l’usage de cette dernière.
Une grande partie de la substance de l’ouvrage repose sur des notes
personnelles, prises au moment des faits. Quand elles sont corroborées
par les articles de la presse, elles ont été confondues avec ceux-ci.
À une bibliographie supplémentaire, il a été préféré la simple mention
des ouvrages qui ont paru sinon essentiels, tout au moins les plus
pertinents.
6 TRANSCRIPTION ET TRANSLITTERATION
La langue somali, af soomaali, a été fixée en 1972 par le gouvernement
somalien. Le choix de la transcription s’est alors porté sur l’alphabet
latin, au détriment de l’arabe et de certains systèmes d’écriture tout aussi
pertinents mais plus complexes proposés par des érudits autochtones.
C’est pourquoi, par respect pour cet idiome, il est utilisé dans cet
ouvrage l’orthographe ordinaire somali désormais retenue, aussi
inconfortable soit-elle pour le lecteur occidental. Une difficulté mineure
en soi en réalité puisque quatre phonèmes seulement méritent quelque
précision. Il s’agit des :
- « x » utilisé pour la fricative pharyngale sourde identique au ح ḥa
arabe,
- « c » utilisé pour la fricative pharyngale sonore identique au ع cayn
arabe,
Ces deux sons peuvent, dans la lecture d’un non-somalophone, être
rendus : le premier par notre « h » ordinaire, le second par son omission
pure et simple, ce qui permet une approche moins déroutante. Ainsi,
Cabdullaahi se lira « Abdullahi », Axmed « Ahmed ».
- « kh » utilisé pour la fricative vélaire sourde identique au خ ḫa arabe,
au ch allemand de Buch, au j de la jota espagnole, etc.
- « dh », d rétroflexe sans équivalent acceptable que l’on lira comme
un d ordinaire.

L’intrusion de l’arabe dans la langue a par ailleurs suscité une
somalisation des mots, voire des expressions, patente après le retour
des étudiants somali envoyés dans les pays arabes après les années
cinquante. Le phénomène n’a fait que s’accélérer depuis. Cela n’a pas
fait pour autant de l’ensemble des Somali des locuteurs arabophones,
tant s’en faut. Aussi se sont-ils souvent contentés de transcrire dans leur
langue ce qu’ils entendaient. C’est pourquoi, à chaque fois qu’un
concept a été accaparé, c’est l’orthographe somali résultant de cette
appropriation qui a été retenue. L’expression ou le mot arabe original
est précisé en note – en arabe et en translittération.

La règle de translittération utilisée est précisée dans le tableau
cidessous qui ne reprend que les signes nécessitant une transcription ou
une translittération spécifique.


7
SYSTEME DE TRANSLITTERATION ET TRANSCRIPTION
arabe somali amharique transcription
er
(1 ordre)
‘ ء ‘
t ث

ḉ ጨ
ح x ḥ
خ kh ḥ
- d ذ
sh sh ش ሸ
ṣ ص
ḍ ض
ṭ ط ጠ
ظ ẓ
ع c ʿ
ġ غ
q ق ቀ
k ك ከ
dh ɖ
Pour les quelques mots ou expressions amhariques cités, les ordres
utilisent la translittération suivante :
er e e e e e e1 ordre 2 ordre 3 ordre 4 ordre 5 ordre 6 ordre 7 ordre
y w
ä u i A é ə ou silence o
8
INTRODUCTION
La grande erreur consiste à imaginer que la Somalie a sombré dans un
chaos ordinaire. Un nouvel ordre en réalité s’installe après le départ de
l’opération des Nations unies. Un ordre édifié sur quatre piliers :
- la maîtrise du terrain par des chefs de bandes délinquantes ;
- le développement d’un réseau financier fondé sur la confiance
et extrêmement rigoureux dans son fonctionnement;
- l’établissement d’une épine dorsale musulmane radicale ;
- la présence à l’étranger d’une diaspora reproduisant dans leurs
pays d’accueil les rapports de force somali.
Tout ceci naturellement souffre des exceptions qui ne viennent
nullement en contrarier la règle.

L’approche du monde somali doit être précédée d’une connaissance a
minima de sa grammaire sociale :
- sa morphologie tout d’abord qui revient à identifier les
principales lignes de sa géographie clanique,
- sa syntaxe ensuite qui consiste à connaître la règle et la façon
dont les éléments interagissent.
Ceci fait, il reste encore à en considérer les éléments complémentaires,
c’est-à-dire à la fois les embellissements et les altérations. La principale
d’entre elles, la religion, n’est pas des moindres. Elle se décline selon
deux paradigmes, celui, traditionnel, majoritaire et populaire, d’un islam
apaisé et celui, somme toute récent, minoritaire et populiste, d’un
radical, accompagné ou non d’une incitation à la violence. Alors que
dans la période qui nous préoccupe le second infiltre de plus en plus la
société somalienne, c’est encore l’ordre lié au premier qui prévaut dans
les cœurs de cette Somalie qui s’effondre.
9
L’autre cortège de fioritures résulte de la dépravation humaine, des
égoïsmes ordinaires, de l’appât du gain ou du mépris de la souffrance
d’autrui. Toutes choses d’autant plus aisément identifiables que nos
propres sociétés savent aussi en fournir des exemples achevés. Dans le
modèle somali néanmoins, il est nécessaire d’en considérer les tenants
et les aboutissants à la lumière de la logique clanique.
Cela dit, cet ouvrage n’entend dispenser ni un cours d’ethnologie ni un
cours d’islamologie. Il souhaite cependant présenter, de façon simple,
voire même simpliste parfois, les éléments indispensables à la
compréhension de l’ensemble des événements de ce milieu hermétique
et complexe, aux logiques si souvent inaccessibles à l’entendement
occidental.
Venons-en au peuple somali et posons les principaux éléments de son
histoire et de la géographie de ses faisceaux lignagers ; sur tout cela, au
fil des chapitres, il sera revenu autant que de nécessaire. Les Somali
comptent environ de 7 à 8 millions d’âmes et occupent un vaste
territoire couvrant la partie orientale de la Corne de l’Afrique. Ils sont
entourés de peuples cousins mais, comme il arrive souvent, ennemis à
leurs confins dès lors qu’aucune chaîne de montagnes, région aride,
grand fleuve ou zone de grande endémie ne vient se poser en obstacle
aux velléités belliqueuses des uns et des autres. De souche couchitique,
les Afar vivent au nord et les Oromo au nord-ouest et à l’ouest. Au sud
et au sud-ouest résident des populations avec lesquelles les contacts
sont peu ou moins significatifs.
Au nord et à l’est, l’océan. Ce peuple de pasteurs, fondé sur le mode
nomade, s’est toujours détourné de l’élément marin. En revanche, il a
cherché sa survie en s’organisant dans un paysage, semi-aride pour
l’essentiel, dominé par le bush. Son espace connaît aussi quelques
régions de montagne, dans l’arrière-pays face au golfe d’Aden. En bord
de mer, un désert côtier inhospitalier où des commerçants étrangers
sont jadis venus organiser des emporia, simples rades foraines souvent,
qui, devenues des ports, puis villes voire cités États s’y sont aussi
e siècle les points d’entrée de la foi musulmane. révélées dès le x
Aujourd’hui, l’aire somali s’étend sur quatre États :
- la République de Somalie elle-même, dont nous allons narrer la
déliquescence, est l’une des rares entités politiques quasiment
mono-ethniques du continent africain ;
- le sud de la République de Djibouti ;
- la North Eastern Province ex-Northern Frontier District kenyan ;
- la République fédérale d’Éthiopie dont la partie sud-est constitue
la Région Cinq, région somali de la fédération ethnique ;
résolument irrédentiste, cette région abrite entre autres la grande
tribu des Daarood Ogaadeen, jouxte au nord la dépression afar
et à son ouest la région oromo.
10 Cette géographie politique contemporaine résulte d’une histoire qui
mérite un rapide excursus. Tard venus dans l’histoire – on ne les
eidentifie guère avant le XVI siècle –, les Somali n’y sont entrés de
plainepied qu’au cours du XIX . Pasteurs nomades, ils n’ont en effet réellement
investi que depuis quatre cents ans à peine les côtes brûlantes et
inhospitalières si peu propices par leur aridité à la survie des troupeaux.
Cantonnés dans l’hinterland, ils se sont jusque-là forgé auprès des rares
voyageurs une réputation de férocité qui n’a pas été de nature à
encourager les contacts. Hors les cités États posées en bord de mer par
des acteurs économiques étrangers – la plupart venus des mondes arabe
et indo-iranien –, les Somali se sont donc peu préoccupés du reste d’un
monde que leur aversion pour les choses de la mer limitait à ses côtes.
Pas véritablement d’États organisés donc, mais néanmoins la présence
de quelques chefferies plus puissantes : entre le sud du webi Nugaal et
e ele nord de Muqdishu, celle des Ajuuraan, installée aux XVII et XVIII
esiècles avec son centre commercial, Hobyo. Au XIX siècle, les
Majeerteen s’organisent sur la côte nord, ainsi qu’un peu plus à l’ouest
les Warsangeli du Maakhir, établis autour de Laas Qorey.
eDans le Sud, au XIX siècle toujours, et avant que ne se déploie le
dispositif colonial, on assiste à un déclin des cités États établies aux
confins de la zone swahilie. Au nord, au contraire, l’activité des ports
adossés à l’Éthiopie prospère. C’est pourquoi à la fin du siècle, les côtes
somali se trouvent sollicitées par une présence étrangère pressante,
encline à se déplacer vers l’arrière-pays, c’est-à-dire notamment vers le
haut plateau méridional et la cité de Harär.

Ainsi est-ce l’histoire coloniale qui, bien malgré eux, inflige à ce peuple
ombrageux des concepts nouveaux dont sa tradition s’était bien gardée
d’imaginer jusqu’à l’existence, au premier chef le concept d’État. En
quelques années, le monde somali – nul ne songe à contester leur
sentiment identitaire – voit s’installer des étrangers, païens de surcroît,
gaal, venus lui disputer la souveraineté territoriale : Angleterre,
Éthiopie, Italie, les armes à la main, Allemagne sur les rivages
océaniques et France aux confins septentrionaux, celles-ci par la
négociation. Les installations se font sur les côtes où depuis des siècles
les commerçants orientaux ont établi ou ressuscité d’antiques cités.
Les surfaces coloniales vont cependant connaître des destins différents.
Après la rapide disparition de l’Allemagne, quatre nations
colonisatrices vont rester à s’approprier et à se partager l’espace :
- l’Angleterre installée depuis 1839 à Aden approvisionne son
point d’appui grâce au bétail du pays somali. Ici, autour des
années 1875 dans les ports de la côte nord, les Égyptiens se sont
substitués à l’autorité turque avant de s’emparer de l’émirat de
Harär. Avec leur complicité, Londres a pris soin de barrer la
route à la France qui en 1862 s’est timidement montrée dans la
région. Mais au départ des Égyptiens en 1884, les Britanniques
11
s’établissent à leur place sur la côte nord à Saylac, Buulxaar et
1Berbera où ils installent des consuls et une milice d’une
centaine d’hommes, la Somali Coast Policy. Seulement intéressée
à s’assurer des points d’appui sur la côte et soucieuse de
protéger la sécurité de ses rares ressortissants, la
GrandeBretagne ne procède à aucune ingérence dans les affaires
locales. Seules sont menées quelques expéditions punitives dans
l’intérieur, parfois avec un renfort ponctuel venu d’Aden. Aux
confins du protectorat, la frontière avec l’Éthiopie sera pour la
première fois établie en 1934 ;
- la France, propriétaire depuis 1862 en pays afar, s’y installe en
1884 à Obock, avant de s’installer de l’autre côté du golfe de
Tadjoura, à Djibouti, où au terme d’accords passés avec les chefs
2somali, elle fonde en 1892 la Côte française des Somali ; la
frontière entre celle-ci et le protectorat anglais sur le
Somaliland est délimitée en 1888 ;
- la société italienne Filonardi s’installe en 1889 sur la côte du
3Banaadir, prémices d’un projet colonial . Peinant en effet à se
soutenir, l’entreprise cède finalement ses droits à l’Italie qui,
après avoir signé en 1889 un premier accord de protectorat et
d’amitié avec le sultan de Zanzibar, réitère l’exercice avec le
suldaan de Hobyo et le boqor majeerteen des Cismaan
Maxamuud. En 1892, Rome à la recherche d’un empire colonial
transforme ce comptoir privé sur la façade occidentale de
l’océan Indien – la côte du Banaadir -, en Colonia Somalia ;
- l’Éthiopie enfin, partie en 1886 à l’assaut de l’émirat de Harär
4sous l’impulsion du negus du Shäwa, Sahlä Maryam , pousse ses
troupes vers l’espace musulman situé plus au sud, aménageant
ainsi le décor de bien des affrontements à venir.
eAu cours des vingt premières années du XX siècle, dans le nord du
pays somali, entre Somaliland, Somalia et Ogadèn, les Britanniques,
Italiens et Éthiopiens sont confrontés à une révolte qui semble devoir
relayer celle du mahdī soudanais Muḥammad Aḥmad et de son
successeur le khalife ʿAbdullāhi, vaincu en 1898. L’esprit de la révolte
darwīsh se perpétue ici, menée par un personnage étonnant, à la fois
homme de foi, poète et guerrier, le sayid Maxamed Cabdille Xasan, le
Mad Mullah des Anglais. Présentée, hâtivement peut-être, comme la
première manifestation d’un nationalisme somali, cette insurrection qui
1
Rapportées par les Européens sous les noms de Zeyla, Bulhar et Berbera.
2
Territoire français des Afar et des Issas en 1956, République de Djibouti en 1977.
3
L’Italie est déjà présente à Asäb en Érythrée dont la rade a été acquise en 1869 par le
père Sapetto et où la société Rubattino s’est installée en 1882.
4
[gz. ሳህለ ፡ ማርያም], le futur roi des rois Menilek II [amh. ምኒልክ] (1844-1913).
12 trouve son terme à la mort du Sayid en 1920, est à coup sûr l’expression
d’un irrédentisme qui tout au long du siècle ne se démentira pas.
Une quinzaine d’années plus tard, la conquête de l’Éthiopie lancée à
partir du Banaadir par les troupes italiennes bouscule en 1936 l’ordre
colonial des choses en donnant naissance à l’Africa italiana orientale,
entité qui regroupe l’ensemble des territoires acquis d’une façon ou
d’une autre par Rome depuis la fin du siècle précédent.
Très vite néanmoins, dans l’Est africain, la défaite du régime fasciste se
conclut en Éthiopie sur la restauration du pouvoir du Roi des rois. La
France conserve son enclave autour de Djibouti face au détroit de Bab
al-mandeb, le Somaliland britannique son territoire au prix de quelques
difficultés de frontière avec le pouvoir éthiopien portant sur les
pâturages du Hawd et des Reserved Areas. Quant à la Somalia italienne,
provisoirement placée sous mandat britannique, les Nations unies
décident en 1950 d’en laisser pour dix années encore la gestion à Rome,
avec pour mandat de la conduire à l’indépendance.
En 1960, après que les deux emprises coloniales ont accédé à
l’indépendance, le Somaliland le 26 juin et la Somalia quatre jours plus
ertard, les deux jeunes États décident d’unir leur destin le 1 juillet en une
République de Somalie. Seul pays africain à présenter une unité
ethnique, linguistique et culturelle, celle-ci a d’emblée la faveur d’une
société internationale, plus inquiète au regard de la stabilité d’autres
pays du continent où les affrontements ethniques n’ont été contenus
que par la présence des forces de coercition occidentales.

En dépit d’une économie peu prospère – la Somalie ne dispose guère
de ressources naturelles – les années qui suivent l’indépendance n’en
sont pas moins assez prometteuses. Peu à peu cependant,
l’encouragement des velléités nationalistes visant à rassembler
l’ensemble des populations somali suscite une forte défiance, tant en
Éthiopie qu’au Kenya ou à Djibouti ; ce concept de Grande Somalie, de
Soomaaliweyn, est symbolisé par les cinq branches de l’étoile du
drapeau, représentation de chacun des territoires composant le Somal. À
l’intérieur, la multiplication des dissensions fondées sur des
affrontements lignagers fragilise par ailleurs un appareil où fraude et
corruption vont achever de miner le système libéral mis en place à
l’indépendance.

L’assassinat du président Cabdirashiid Cali Sharma’arke, le 15 octobre
1969, conduit à une prise de pouvoir le 21 octobre par la police et les
forces armées cantonnées dans et autour de Muqdishu. Évitant ainsi la
1guerre civile, un Conseil suprême de la révolution est mis en place
avec notamment à sa tête le général Maxamed Siyaad Barre. Entendant
mettre fin au tribalisme, au népotisme et à la corruption, le Conseil

1
[som. Golaha sare ee kacaanka].
13
dissout les partis politiques et l’Assemblée nationale, suspend la
constitution et renomme le pays qu’il engage sur la voie du socialisme
scientifique République démocratique de Somalie.
Adossées à un culte exponentiel de la personnalité du chef de l’État, les
premières années du gouvernement de Siyaad Barre n’en profitent pas
moins incontestablement au pays. Le CSR donne la priorité au
développement économique et social. Véritable despote éclairé, Siyaad
Barre instaure la gratuité des soins, de l’éducation, et favorise la
condition des femmes, ce qui lui vaut l’hostilité des milieux religieux. Il
fixe par ailleurs la langue somali, tranchant sur une transcription dans
l’alphabet latin.
Deux handicaps majeurs vont cependant faire obstacle à la poursuite de
cette action prometteuse. La crise pétrolière d’une part et une
sécheresse inhabituelle d’autre part fragilisent rapidement une économie
qui en dépit des progrès réalisés n’en demeure pas moins
structurellement précaire.
La détérioration définitive du régime va cependant résulter de la guerre
catastrophique menée en Ogadèn entre 1977 et 1978. Fort de la
fragilisation de l’Éthiopie qui vient de renverser le régime impérial et
fort du soutien de l’Union soviétique, Siyaad Barre croit le moment
venu d’entreprendre la réalisation de cette Grande Somalie, la
Soomaaliweyn, en lançant ses forces armées à l’assaut de l’Éthiopie.
C’est, outre de solides erreurs tactiques, sans compter avec la pugnacité
des Éthiopiens et leur propre sentiment national. C’est surtout sans
prévoir le renversement d’alliances opéré par l’Union soviétique qui en
l’espace de quelques jours octroie désormais son soutien au nouveau
régime d’Addis Abäba, un régime qui promet de rejoindre maintenant le
camp des pays de l’Est.
La Somalie ne se relèvera jamais de ce désastre. Militaire et économique
certes, il l’est plus encore sur les plans psychologique et politique. La
défaite alimentant le mécontentement intérieur, des groupes
d’opposition apparaissent. Le pouvoir de Siyaad Barre commence à
fléchir.
Au sortir de la guerre, sur fond de tentative de renversement, les
contestations se multiplient, en particulier dans les régions au nord du
pays. Le Président opère alors un repli clanique aussi préjudiciable à la
Somalie dans son ensemble qu’il va se révéler l’être pour sa propre
autorité. Un comportement conforté par la maladie qui le ronge et
surtout par un accident de voiture qui le laisse diminué. De nature
obtuse, développant un véritable complexe obsidional, Siyaad Barre dès
lors va privilégier les conseils d’une famille rapace et inconséquente, le
faisceau lignager des Daarood Mareexaan, sa propre femme Khadiija
Macalin au premier chef. Il va autoriser des répressions menées par ses
officiers les plus brutaux, le général Maxamed Siciid Xirsi Moorgan par
14 exemple, voire les moins avisés comme son propre fils Maslaax
Maxamed Siyaad.

Trois mouvements armés se développent successivement au cours des
années 1980 qui, souvent renforcés d’autres clans au fil de la révolte,
vont conduire au renversement du régime, le 27 janvier 1991 :
1- Le Somali Salvation Democratic Front (SSDF) , le plus ancien, a
été créé en 1978 par le colonel Cabdullaahi Yuusuf Axmed après
la défaite en Ogadèn. Dès l’année suivante, il affirme sa vocation
à renverser le pouvoir de Siyaad Barre. Fondé sur les lignages
darood majeerteen du Nord-est, il disparaît après 1985 pour
redevenir actif à partir de 1988 dans les provinces du Mudug, du
Nugaal et du Bari ;
2- Le Somali National Movement (SNM) , institué à Londres en avril
1981 est fondé sur les lignages isxaaq du nord-ouest, l’ancien
Somaliland. Celui-ci est le plus vigoureux des groupes armés
opposés au régime. Ainsi en 1988, craignant une attaque de
l’armée régulière, le SNM décide-t-il d’une offensive sur
l’ensemble du nord de la Somalie qui coûtera à la région une
répression aussi fulgurante que meurtrière. Le SNM, très
profondément implanté dans la société isxaaq, n’en prend que
davantage de poids politique jusqu’à finalement s’imposer sur
l’ensemble du territoire de l’ancien protectorat britannique ;
- Le United Somali Congress (USC) fondé à Rome en janvier 1989
rassemble les faisceaux lignagers hawiiye du centre de la
Somalie. Absent du conflit jusqu’à la mi-1990, il conquiert
cependant la capitale en janvier 1991, provoquant la chute du
régime et s’arrogeant dans la confusion les profits de la victoire
finale au détriment de mouvements rebelles plus anciens et plus
actifs.

Terminons cette présentation par une indispensable description, aussi
sommaire soit-elle, de la géographie des clans. Au moment de
l’indépendance de la Somalie, la plupart des observateurs plaçaient
beaucoup d’espoirs dans ce nouveau pays, vaste et peu peuplé, installé
aux confins orientaux de l’Afrique, et qui partageait avec le Botswana la
particularité d’une homogénéité ethnique : au Botswana des Tswana et
quasiment rien d’autre, en Somalie des Somali. Promesse de fraternité et
de cohérence dans un continent où l’on augurait dans chaque nouvelle
entité politique le cauchemar des querelles ethniques. Si le Botswana a
effectivement répondu aux espérances de paix, le pandémonium
somalien a rappelé nombre de politologues imprudents à certaines
réalités. Certes, l’apparente homogénéité des populations somali se

1
[som. Jabhadda Diimuqraadiga Badbaadinta Soomaaliyeed].
2
[som. Haq Dhaqaaqa Wadaniga Soomaaliyeed].
15
fonde sur des évidences : une langue commune, un espace
géographique hébergeant une myriade de familles parlant ce même
idiome, un paysage social dessiné selon un concept lignager et une
façon à peu près identique d’envisager le fonctionnement de chacun de
ces fameux lignages. Cela semblait suffisant pour nourrir tous les
espoirs sans qu’il ne soit vraiment envisagé que cela même qui
apparaissait promesse de stabilité puisse vite se révéler autant de
ferments de disputes.
Car certains détails aussi ont été ignorés. Le monde somali, par
exemple, s’est façonné dans un espace géographique et climatique
exceptionnellement difficile. Un peu hors du temps, largement hors du
monde. Peu d’ouvertures sur celui-ci, hors une petite dizaine de ports
dont trois de quelque importance, étroits écoinçons dispersés le long
d’une côte de plus de 3000 kilomètres.

Plus préjudiciable encore l’ardeur du climat qui sauf en certains endroits
rend improbable l’hypothèse agricole ; seuls le troupeau et le commerce
tentent de se porter garants de la survie des individus. Dans le même
temps, la rigueur de l’environnement ne permet que l’établissement
d’unités sociales de petite envergure, chaque puits et chaque pâturage
ne pouvant subvenir qu’aux besoins d’un petit nombre. Ce numerus
clausus a in fine imposé un modèle social qui s’est développé à partir
de l’individu et de son foyer, avec une préoccupation : la survie. Et
survivre se pense pour un berger en terme d’eau et de pâturages, à
conquérir parfois, à sauvegarder toujours, à espérer seulement quand la
pluie ne vient pas. Les règles de solidarité se sont ainsi construites à
partir de là, en cercles d’intérêt concentriques : autour d’un puits, d’une
zone de pâturage, de part et d’autre d’un itinéraire de transhumance, de
la charge sécuritaire assumée par plusieurs groupes liés autour du
paiement du prix du sang, le mag, du partage d’un espace pour le
mariage, d’un autre pour l’affrontement.

C’est donc bien à partir de sa propre situation que tout Somali voit le
monde. Quand il porte son regard au-delà, c’est du proche au plus
éloigné qu’il cherche à investir l’espace en identifiant les différents
cercles qui pourront contribuer à assurer sa sécurité et sa survie. Ils
sont, de son point de vue, imbriqués à la façon des poupées russes.
Pour ce peuple de petits nomades, l’extension de chaque famille s’est
opérée à partir d’un territoire relativement limité, mais en direction d’un
espace disponible à la fois immense et inhospitalier. Au fil des
générations, le terrain a ainsi été occupé par les enfants puis par les
enfants des enfants, dessinant un puzzle social décliné en tribus, en
fractions ou en clans. Sinon que les paradigmes occidentaux que ces
termes induisent restent illisibles pour les intéressés. Aussi, sauf à
utiliser le terme somali approprié, contraignant celui-là pour le lecteur
16
non initié, nous tenterons de résoudre l’équation en préférant le
concept plus global de faisceaux lignagers.

Car la société somali est avant tout segmentaire et acéphale. Aussi le
vocabulaire utilisé pour désigner un regroupement de personnes sert-il
surtout à établir le droit d’un individu à revendiquer son état de Somali,
c’est-à-dire une sorte de droit d’exister. Et c’est tout. Pour le reste,
chacun fait référence à une surface lignagère répondant à ses
préoccupations du moment, en particulier à l’organisation d’alliances
toujours conjoncturelles. Donc pas de grandes constructions
hiérarchisées des lignages, source de nombreuses interprétations
erronées et supposées donner ou non un quelconque droit de
préséance. En pays somali, chacun a une place égale au sein d’un
nonsystème. Le recours exclusif aux démonstrations fondées sur une
rigoureuse mécanique clanique relève d’une connaissance imparfaite du
milieu. Cela dit, un savoir a minima de la configuration des lignages est
naturellement nécessaire dès lors que l’on ne se trompe point sur les
priorités à accorder dans l’observation d’une séquence événementielle :
un problème survient, il donne lieu à des propositions de règlement
fondées sur le lignage, c’est incontestable, mais cela n’a rien de
rigoureux ni de systématique. Dans tout problème il y a une alternative
dont on retiendra tel ou tel volet en fonction du contexte. Car il n’y a
aucun consensus clair sur les structures tribales et leurs déclinaisons
claniques. Le clan est tout, mais le clan n’est rien. Unique exception, la
solidarité autour du paiement du mag : l’unité sociale appelée jilib.

Aussi, sauf à noircir des pages entières sur les lignages, toute
description s’en révèle invariablement partielle et simplificatrice quand
elle n’est pas contextualisée.
Cette réserve étant apportée, on n’en identifie pas moins cinq faisceaux
lignagers majeurs se réclamant chacun de leur propre ancêtre
éponyme :
- les Hawiiye, majoritaires dans le centre du pays, regroupent à
peu près le quart de la population somali. Nous aurons à
reparler de ses faisceaux ou de ses segments les plus
nombreux : Abgaal, Ajuraan, Xawaadle, Muruursade, Habar
Gidir, Galjecl,… ;
- les Isxaaq un peu moins nombreux occupent la plus grande
partie du Somaliland avec les ensembles Habar Awal, Habar
Garxajis – dont les Ciidagale et les Habar Yoonis –, Habar
Jeclo, etc. ;
- les Daarood occupent l’espace le plus vaste, entre le cap
1Gardafui , le Sud-est éthiopien et les régions frontière de part et
d’autre de la Somalie du Sud et du Kenya. Ils ne semblent

1
[som. gees ou raas Caseyr].
17
cependant représenter qu’un cinquième de la population et se
reconnaissent dans les faisceaux harti qui rassemblent
Majeerteen, Warsangeli et Dhulbahaante, Mareexaan,
Ogaadeen, etc. ;
- les Raxanweyn et les Digil à peine moins nombreux que ces
derniers occupent la région mésopotamienne et la basse vallée
des fleuves ; parmi leurs tribus, sédentaires ou semi-sédentaires,
figurent les Leysaan, Xariin, Hadame, Eelay, Jiroon, etc.
- le faisceau lignager Dir, aux confins du Somaliland, de la
République de Djibouti et de l’Éthiopie est moins nombreux –
moins de 10% ; il est représenté par les Ciise, les Gadabuursi
ainsi que, au sud, les Biyomaal installés entre Muqdishu et
1Kismaayo .
À tous ceux-là, il faut encore ajouter les clans Sab, identifiés par leur
caste – magicien Yibir, chasseur Madhibaan (Midgaan), forgeron
Tumaal ainsi que les populations identifiées par une origine ethnique
différente, Boon (bantou), Bajuun, etc., tous étant considérés d’une
condition sociale subalterne voire servile.
Il est donc important de comprendre qu’un Somali considère toujours le
monde en partant d’un centre identifié, lui-même et sa famille nucléaire,
avec leurs peurs, leurs besoins, le concret de leur quotidien, leur eau,
leurs chameaux et leurs chèvres. À partir de là, plus son esprit est
amené à concevoir ce qui s’en éloigne géographiquement, moins il y
voit « avec ses yeux » ce qui représente son nécessaire, moins il lui
attache d’importance. Plus il s’éloigne, moins lui importe ce reste du
monde. Il en sait ou préfère en ignorer l’existence et les mots qu’il
utilise pour les identifier vont de moins en moins recouvrir de concepts
précis.
Pour ceux qui désormais habitent la ville, la disposition d’esprit n’est
pas loin d’être la même, aussi est-il toujours nécessaire de la prendre en
considération, même parmi les plus instruits, avec seulement quelques
réserves.
Aussi ces comportements, transposés au niveau des politiques mises en
œuvre pour tenter de reconstruire la Somalie, ont-ils fondé les échecs
enregistrés ces vingt dernières années. Car il s’agit bien d’une société
construite à partir de l’individu et de la famille nucléaire. Aussi, n’est-ce
qu’au prix de l’acceptation et de la restauration préalable de ce concept
qu’un ordre social plus large peut être reconstruit, un nouveau pays
réédifié. Toute tentative négligeant ce principe et privilégiant le
rétablissement d’institutions étatiques d’inspiration étrangère est vouée à
l’échec. Car ces institutions demeurent en l’occurrence des entités
virtuelles que ne peut naturellement s’approprier l’imaginaire collectif
1
À chaque fois que nécessaire, le déroulement des événements conduira à préciser la
géographie des clans.
18 somali aisément sensible au concept de nation, mais viscéralement
hostile à celui d’État.

C’est pourquoi il est enfin nécessaire d’observer la façon dont se
réalisent les solidarités en milieu somali. Celles-ci se construisent
toujours à partir d’un projet – matériel, politique, guerrier.. Ce projet
nécessite la participation d’un nombre optimum d’individus. Son ou ses
initiateurs vont donc tenter de rassembler l’effectif jugé souhaitable en
sollicitant la famille proche, puis plus éloignée et ainsi de suite jusqu’au
niveau requis, clan, groupe de clans, faisceau tribal, faisceau lignager si
cela est nécessaire. Ainsi que les moyens d’ailleurs. Finalement, ce
1contrat de participation , clairement établi, définit la liste des moyens
2nécessaires pour parvenir à l’objectif .
Dès lors tout ce qui en sort ou tout ce qui ne s’y conforme pas une fois
le projet arrêté est considéré comme hostile. Le groupe de solidarité
ainsi établi se délite de lui-même dès la réussite ou l’échec avéré de ce
qui l’avait suscité. C’est pourquoi on assiste régulièrement à des
analyses hasardeuses qui tendent à tout expliquer par le seul
« clanisme », mot magique des géopolitologues africains, conçu dans
une simple verticalité, à travers un prisme féodaliste en quelque sorte. Il
ne s’agit pas, évidemment, de nier l’importance des lignages, mais de
bien comprendre qu’en amont de toute situation, il existe forcément un
contrat qui seul peut justifier que des individus somali éprouvent le
besoin ou la nécessité de construire un espace solidaire, toujours
conjoncturel par ailleurs. Pour en déterminer les volumes, les surfaces et
la temporalité, il est donc avant tout nécessaire de chercher l’objet
plausible de l’action, le mobile, seule clé qui permette d’identifier la
logique dont procède une situation. À cette réalité sociale seule
échappe l’intangible règle du mag, le prix du sang.

Une dernière disposition d’esprit enfin doit accompagner la lecture de la
relation qui va suivre. Nous allons évoquer des environnements
moraux, sociaux ou politiques où rien n’a jamais été et où
probablement rien ne sera jamais monolithique. S’échapper des
schémas est donc indispensable. Il est vain d’opposer de façon
réductrice le chrétien au musulman, l’Éthiopien au Somali, les sociétés
soufies au salafisme, la pensée des Frères musulmans au wahhabisme
saoudien, telle tribu à telle autre. La boîte pour l’analyste est un outil
maudit alors que l’esprit du tao est une panacée. Car si tous ces
antagonismes certes existent peu ou prou, à leurs marges aussi, tous
s’interpénètrent. De la même façon il est aisé d’observer, comment dans
ce qui semble apparemment constituer une même famille de pensée,

1
En somali heshiis(-ka) signifie « accord, règlement », « réconciliation » aussi. On
retrouve ce mot dans l’expression heshiiska ganacsiga, « l’accord de commerce ».
2
VAN NOTTEN, Michael. The Laws of the Somali. A Stable Foundation for Economic
Development in the Horn of Africa. Spencer Heath Mac Callum. 2005, Trenton.
19
des oppositions mineures prennent soudain un tour anormalement
violent. Les gens qui constituent le peuple dont nous allons parler
globalisent leur environnement. Or dans cet environnement nomade, un
mot peut avoir des connotations redoutables et des expressions que nos
peuples ne savent plus : ici le mot fierté court dans les cœurs plus vite
que le mot raison et, aussi regrettable que cela puisse nous paraître, il
1est tout à fait vain de tenter d’en mesurer le prix .
Cette complexité nécessite donc une souplesse de notre outil de
compréhension. Sur le plan de l’islam, il faut considérer la justesse du
mot retenu par ʿUsāma ben Ladīn pour désigner son organisation :
al2Qāʿida . Nombre de concepts ou d’organisations qui seront évoquées
représentent des nébuleuses au sein desquelles des gens se
reconnaissent sans pour autant parvenir à s’y organiser de façon
rigoureuse – voire même pour certaines tout simplement le souhaiter.
Ainsi en va-t-il donc d’al-Qāʿida, des Frères musulmans, d’al-’Ittiḥād
al’islāmī, de la salafīya et d’autres encore. Parmi les organisations
concurrentes ou rivales qui seront citées au fil de cet ouvrage, nombre
peuvent se réclamer de la même école de pensée et n’en aller pas
moins jusqu’à s’affronter les armes à la main.
Toute compréhension nécessite donc davantage de sentir les situations
que de chercher à en catégoriser les protagonistes. Cet exercice,
normalement frustrant au pays de Descartes, devient impraticable quand
intérêts nationaux ou raisons d’État viennent, par leur discours, brouiller
encore l’entrelacs des pistes voire détruire les brisées. De la même
façon, on assiste parfois à des démarches au fil desquelles certains
esprits scientifiques délitent leur propre raison d’être en choisissant de
désigner des bons et des méchants. En tentant d’expliquer à tout prix
les tenants et les aboutissants des choses, ils finissent par oublier
combien passion et raison se disputent l’âme humaine.
Le plan de l’ouvrage cherche toujours à replacer la Somalie dans le
contexte du moment, contexte des faits, mais aussi contexte des idées.
Il en résulte une construction des chapitres parfois un peu déroutante,
des digressions importantes, des retours parfois perturbants, mais
auxquels il n’est pas possible d’échapper par simple nécessité
pédagogique. Bien que le propos s’en trouve incontestablement alourdi,
ce choix est néanmoins délibéré, aussi sollicite-t-il l’indulgence du
lecteur.
Il semble enfin qu’en ces temps où une hâte toute journalistique et le
culte des systèmes alimentent tant de jugements approximatifs et
suscitent tant de choix déconcertants de la part des décideurs, d’entre
1
OMAR Osman Rabeh. Somalia : psychology of the nomad. Somali Studies International
Association. Document lu au congrès de Hambourg. 1/6 III 1983.
2
ةﺪﻋﺎﻘﻟا [ar. al-qāʿida] « la base ».
20
ِnous peut s’entendre à reconnaître qu’il n’est ni humainement digne ni
intellectuellement raisonnable de s’en tenir à considérer le « Somal »
comme un lieu de relégation pour un peuple pestiféré.
Il faut donc faire l’effort de se souvenir que ce sont la brutalité,
l’égoïsme et la violence de quelques-uns qui infligent à d’autres des
fléaux dont, tant que nous n’y sommes pas confrontés, nous oublions
nombre d’aspects paroxystiques : la faim, la soif, la douleur ou le
chagrin. Faire par ailleurs l’effort de croire qu’aucune adversité ne
pourra néanmoins les détourner du rêve ni les priver du courage,
encore moins de l’espoir.
21





SNA SSA NON ALIGNES

USC Med. Faarax Cali Mahdi Med.
Caydiid Hawiiye [Abgaal]
[Habar Gidir Sacad]
C/raxmaan Tuur Maxamed xaaji SNM
Ibraahin Cigaal [Habar Yoonis] Isxaaq
[Habar Awal]
Cali Ismaciil Cabdi SNDU
[Leelkase] Leelkase
sheekh Jaamac Med. Ramadan Mowlid Maani SAMO
Xuseen Arbow Med. bantou
SDA Med. Faarax
Cabdullaahi Dir
Asharo
Gadabuursi
USF Cabduraxmaan
Dualle Cali Dir Ciise
SSNM Cabdulcasiis sheekh Cabdi Warsame
Yuusuf Isxaaq Dir Biyomaal
Cumar Mungani Med. Rajis Maxamed SNU
Aweys Banaadiri
Maxamed Nuur Cabdi Muuse SDM
Yalaxoow Mayhow Raxanweyn
Axmed Cumar Jees Aadan Cabdullaahi SPM
Nuur Aadan Gabiyow [Maxamed Subeer] Ogaadeen
[Cawlyahan]
Med. Qanyare Afrax Muruursade
USP Med. Cabdi Xaashi
Dhulbahaante
Warsangeli
SNF Cumar xaaji
Med.Masaale Mareexaan

État des factions à la fin de l’année 1994
22
I – DES LUTTES FACTIONNELLES A L’AFFAIRISME
CRIMINEL
Après le retrait des forces de maintien de la paix en mars 1995 et
jusqu’à ce qu’une présence islamiste menaçante soit formellement
identifiée, la Somalie se trouve reléguée pour plusieurs années aux
confins des préoccupations mondiales. État plus encore démantelé que
failli, son espace est alors considéré comme une zone de non-droit, où
la violence le disputerait à une criminalité chronique et où prévaudrait
une somme de conflits protéiformes.
Cette description traduit fort mal une situation en réalité plus complexe.
Si en effet il n’y a plus de gouvernement central reconnu, doté
d’institutions en état de fonctionner et entretenant des relations même
distendues avec l’ensemble du reste du monde, cela ne signifie pas qu’il
y règne une pure et simple anarchie.
Car une organisation minimaliste existe dans la plupart des régions du
pays. Ici règnent des milices ; là, sans légitimité particulière, se sont mis
en place des embryons d’administrations ; plus loin, ce sont des zones
relativement calmes qui vivent même privées du confortable recours
aux structures d’un État.
Assurément, le départ de l’ONUSOM II, comme la diminution de l’aide
humanitaire apportée par l’opération, constitue un manque à gagner
important pour la Somalie méridionale. Un manque à gagner qui fait
presque moins défaut désormais aux malheureux supposés en profiter
qu’à tous ceux qui la détournaient. Parmi ces derniers, les uns
profitaient simplement des marchés juteux distribués sans réserve par
l’appareil des Nations unies, d’autres à l’ombre de leurs armes, offraient
à prix d’or une protection hasardeuse à des ONG décidées coûte que
coûte à développer leurs propres entreprises.
23La nécessité, pour les chefs de factions comme pour les chefs de bandes
dévoyés, de trouver les moyens de payer leurs milices, induit dès lors la
nécessité de trouver de nouvelles sources de revenus. Les deux genres
vont rapidement se confondre. Le chef de faction encore animé par un
dessein politique va voir le trafiquant, le commerçant, l’homme
d’affaires lui prendre progressivement la main avant qu’il ne juge plus
confortable de coopérer jusqu’à se confondre avec lui. Aussi, la
mutation s’opère-t-elle parfois chez un même individu. La violence du
profit se substitue maintenant à celle des armes.
Il est probable que le général Maxamed Faarax Caydiid – et peut-être le
colonel Cabdullaahi Yuusuf Axmed –aura été le dernier chef de guerre
réellement animé d’un projet avéré de dimension nationale.
L’enrichissement, politiquement et militairement nécessaire, reste encore
moins une fin en soi qu’un moyen d’obtenir le pouvoir. C’est la mort de
cet homme terrible qui donnera définitivement la main aux affairistes
sinon aux bandes criminelles, deux mondes aux frontières passablement
incertaines.
Dès lors, la guerre perdra sa raison d’être ordinaire, à savoir la victoire,
pour devenir une méthode économique propice à gagner de l’argent et
qu’il convient de faire durer en tant que telle. De l’économie de guerre,
on passera dès lors à une économie de la guerre. C’est cette phase de
transition qu’il s’agit de décrire maintenant, après avoir porté un
éclairage sommaire sur ses principaux enjeux.
LLA CAPTATION DES REVENUS DE L’ANCIEN ÉTAT SOMALIEN
C’est particulièrement dans les zones urbaines de Muqdishu, Kismaayo
et de Baydhabo que des individus aussi peu scrupuleux
qu’entreprenants et audacieux gagnent en influence sur les chefs de
factions armées au point d’acquérir une force politique indépendante.
Par une stratégie de sanctuarisation se met en place un processus
sollicitant trois éléments : un chef, un territoire, un espace sécurisé. Ce
sanctuaire exige un produit à commercer : produit du vol, du pillage,
une mainmise sur un revenu. À son tour, ce produit nécessite un
exutoire commercial, un lieu où être vendu, un marché, extérieur de
préférence. Organiser le marché exige encore certains moyens : de
communication pour traiter les affaires, de transport pour écouler les
produits, financiers pour gérer les flux d’argent induits.
Trois agents vont favoriser la mise en place des structures de gestion : la
diaspora somalienne, le système bancaire musulman puis la nébuleuse
islamiste. Quant aux produits, avant qu’il ne soit procédé à une
diversification financière importante, ils vont être fondés sur le maigre
existant somalien. L’activité prédatrice va porter sur ce qui peut encore
l’être, sur les rares ressources qui auront survécu à cet État somalien
désormais démantelé. C’est sur cet existant qu’il est nécessaire
maintenant de porter le regard.
24 La pérennisation des commerces ordinaires : banane et charbon
de bois
Dans le Sud somalien, où l’on ne dispose d’aucune ressource dite
1stratégique , le secteur agricole offre néanmoins trois produits dont les
dimensions commercialisables méritent d’être considérées : le charbon
de bois, la banane et accessoirement les agrumes. Le commerce du
bétail reste plutôt, au milieu des années 1990, une activité organisée du
Nord, à l’instar de la récolte des gommes aromatiques.
Le charbon de bois est une production ancienne du Banaadir. Toutefois,
bien que depuis longtemps fabriqué dans les régions boisées du sud du
pays, en particulier dans les forêts d’acacia situées entre Baraawe et
Kismaayo, son exportation a été interdite par le général Caydiid. Aussi
faudra-t-il attendre 1997 pour en voir le commerce faire à nouveau le
bonheur des trafiquants, avec les conséquences écologiques
désastreuses que sa surproduction induit. C’est pourquoi il sera revenu
ultérieurement sur le sujet, à propos notamment de la région
septentrionale du pays.
Dans le Sud en revanche, depuis plusieurs mois, deux compagnies se
disputent le marché plus consistant de la banane somalienne :
Somalfruit et Sombana. Dirigée sur place par un Italien né en Somalie,
Vittorio Travaglini, Somalfruit est la plus ancienne. La majorité de son
capital appartient à une famille italienne, les De Nadai. L’histoire des De
Nadai relève d’une de ces exceptionnelles réussites suscitées par
l’aventure coloniale. L’histoire du groupe se confond avec celle de son
fondateur, Guido De Nadai, mort en 1989. Fils d’un marchand de fruits
originaire de la campagne de Trévise, Guido avait émigré en 1927 en
Érythrée où il commercialisait des fruits que son frère lui envoyait
d’Italie. Il restera ainsi, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, un gros
importateur de la colonie italienne. Après la guerre, il exporte à son
tour fruits et légumes d’Érythrée vers Aden et l’Arabie saoudite où il
crée dans les années 1950 l’une des premières chaînes de froid. Touché
par la fermeture du canal de Suez en 1959, il fonde alors avec ses huit
enfants, à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest d’Asmära une
2exploitation agricole de 800 ha : Élabäred Gännet. Là, grâce à un
système sophistiqué d’irrigation, il produit des agrumes et des légumes.
Fruits en boîte, vin, production de lait et de fromages complètent
l’activité de l’entreprise. En 1968, pour pallier les inconvénients liés à la
seconde fermeture du canal de Suez, il organise à travers l’Égypte et le
désert libyen un pont routier qui relie la mer Rouge à la Méditerranée.
En 1975, Élabäred est nationalisé par le nouveau gouvernement
éthiopien. La famille se replie en Arabie saoudite où elle achète des
1
Le pétrole existe, les blocks sont tracés, mais aucune société ne s’est encore risquée à
considérer la rentabilité d’une exploitation. Une situation différente prévaut d’ores et
déjà dans les régions du nord du pays.
2
[tg. ኤላበርዕድ ፡ ገንት] Paradis d’Élabärʿed.
25
͑͑bateaux et des fermes, ouvrant des filiales à travers le monde, au Costa
Rica, au Chili, en Turquie, aux Philippines. Jusqu’à ce qu’au début des
années 1980, Guido soit invité par Siyaad Barre à se rendre en Somalie.
En 1985, alors que le pays a renoncé aux vertus du socialisme
scientifique, il passe un accord avec le Président et fonde avec quatre
de ses enfants, Alessandro, Giancarlo, Bianca et Nerina la société
1Somalfruit . Il s’agit de relancer la production de bananes dans le
Shabeellaha Hoose, laquelle rapidement il parvient à doubler. La
société, domiciliée à Chypre, appartient au groupe familial dont le siège
officiel est à Padoue. Lorsque la guerre civile devient menaçante, alors
que s’étendent les combats, Somalfruit se retire au Kenya tout en
maintenant néanmoins les salaires de ses employés. En 1990, Somalfruit
représente encore près de cent millions de dollars de chiffre d’affaires
pour plus de 6000 hectares plantés de bananiers.
Or en mars 1993, alors que la société a dû geler ses activités à cause des
combats, arrive à Muqdishu un Australien du nom de Greg Clutton.
Débarqué dans les bagages de Restore Hope, il agit pour le compte de
Dole et clame haut et fort son ambition de vouloir reprendre le marché
de la banane aux Italiens.
Fondée en 1991, Dole dont le siège social est situé à Westlake Village
en Californie est l’héritière d’une entreprise américaine plus ancienne
fondée à partir d’une affaire d’exportation de fruits démarrée en 1851
par deux missionnaires protestants américains aux îles Hawaï. En 1995,
avec 45 000 employés et un chiffre d’affaires de 3,4 milliards de dollars,
Dole dont David H. Mudock est le fondateur et principal actionnaire, est
2
devenu le premier exportateur mondial de fruits .
Pour entrer en Somalie, la Dole Middle East crée en février 1994 une
société, la Sombana dont le siège social est établi au Yémen. Son PDG,
3l’Iranien Mehrdad Radseresht vit à Sharjah aux Émirats arabes unis. En
mars de la même année, Sombana signe avec les producteurs alors
réduits par les combats à ne plus cultiver que quelque 1500 hectares, un
contrat d’exclusivité de quatre ans stipulant une promesse d’exportation
de deux navires par mois et l’octroi d’une aide technique.
Les fondements de la « guerre des bananes » [1995]
Ainsi établies dès 1994, les deux sociétés, l’Italienne et l’Américaine se
retrouvent-elles face à face prêtes à se disputer le marché somalien de
la banane et des fruits. Mais la concurrence se corse lorsque le général
Maxamed Caydiid qui contrôle la région de production du Shabeellaha
Hoose, édicte ses règles du jeu.
1
29% des bénéfices de la société reviennent aux producteurs …et 20 % à la famille du
président Siyaad Barre.
2
Son vice-président se nomme Tom Pernice.
3
ﺔﻗرﺎﺸ ﻟا [ar. ash-shāriqa]. À l’accoutumée orthographié Sharjah par la presse
occidentale, le petit émirat est le plus conservateur des EAU.
26 Observant que deux sociétés s’affrontent désormais, il décide par un
texte du 13 octobre 1994, de faire jouer la concurrence et de libéraliser
le marché et, partant, le cours de la banane. Il s’avise aussi d’instituer
l’arbitrage de la SNA en cas de litige et exige que tous les accords
commerciaux lui soient au préalable soumis. Il place enfin les
bananeraies qui appartenaient à Siyaad Barre à la disposition des petits
agriculteurs tant que le pays ne se serait pas prononcé sur un
gouvernement. La protection des convois est assurée par la SNA et par
les producteurs eux-mêmes. Une telle mesure laisse à supposer que
Maxamed Caydiid, s’il avait été accompagné de manière plus subtile par
ses interlocuteurs étrangers, avait quelque part une réelle dimension
d’homme d’État.
Pour l’heure, les deux compagnies entrent immédiatement en
concurrence avec pour perspective en 1995 de se partager les 27 000
tonnes d’exportation prévue. Sur le conseil de son adjoint somalien,
Aadan Maxamed Iman et surtout celui de Axmed Ducaale Geelle Xaaf,
Mehrdad Radseresht met la société américaine en situation d’entrer en
compétition avec Somalfruit. L’affrontement s’engage dès la fin de
l’année 1994. Dole Sombana se préoccupe des quotas préférentiels
d’importation accordés par l’Union européenne aux bananes originaires
des pays ACP et cherche à en limiter les effets sur les ventes de bananes
d’origine sud-américaine dont elle a le quasi-monopole. La société
1, Somalfruit a briguant les quotas obtenus de Bruxelles par la Somalie
de son côté tôt fait d’estimer que ce quota lui revenait légitimement et
soupçonne non sans raison Dole de vouloir vendre en réalité la banane
somalienne au Proche-Orient afin d’utiliser ce quota européen pour
écouler une banane moins chère donc plus profitable. Aussi, usant
d’arguments antiaméricains et de l’animosité ambiante à l’encontre de
l’ONUSOM qui en novembre a invité, au nom de Dole, des journalistes à
visiter les plantations somaliennes, les alliés de Somalfruit parviennent à
persuader des producteurs, dirigés par deux anciens employés de la
compagnie américaine, à rompre leurs contrats avec Sombana.
Le différend qui se développe le 9 novembre 1994 suscite un imbroglio
au terme duquel Sombana proteste auprès du comité d’arbitrage de la
SNA placé sous la présidence de Cabdicasiis sheekh Yuusuf. Or il se
trouve que bien qu’il ait dès le 13 confirmé l’annulation de l’accord
passé avec Dole, le comité revient sur cette décision trois semaines plus
tard. En effet, Dole ayant réclamé des dommages-intérêts, le SNA décide
finalement de déclarer illégale la concurrence de Somalfruit dont des
agents étrangers sont même accusés de saboter le marché de Sombana
et de lui interdire d’opérer en Somalie.
À la fin du mois de décembre toutefois, trente-sept producteurs associés
à Somalfruit obtiennent de Maxamed Caydiid l’autorisation d’exporter.
Une condition leur est imposée, réunir au moins 185 000 cartons de
bananes, exigence à laquelle ils parviennent à répondre. En décembre
1
5000 tonnes pour une durée de trois mois jusqu’en janvier 1995.
271994, les deux firmes auront ainsi exporté environ 200 000 cartons
chacune pour un total de 1 million de dollars. Évidemment, le rôle de
Maxamed Caydiid et de la SNA dans cette affaire est lié aux
contributions que les hommes d’affaires délivrent aux factions
somaliennes. Ainsi le directeur somalien de Sombana, Axmed Xaaf a-t-il
déjà dépensé au moins 8000 $ au profit du général. La somme couvre
des frais d’invitation mais aussi la rénovation de la Guriga Nabada, la
« Maison de la paix » à Muqdishu, immeuble où la SNA tient des
conférences et organise ses rassemblements.
Il reste qu’un autre élément dont on est encore loin de mesurer les
conséquences se profile alors : ce conflit entre les deux sociétés affecte
les relations entre Maxamed Caydiid qui en tient pour Sombana et son
bras droit et financier, Cismaan Xasan Cali Caato qui soutient
Somalfruit. Cette réalité est d’ores et déjà perceptible dans la façon dont
s’organise la protection des convois : les Duduble, alliés des Habar
Gidir Sacad du reer Jalaf, famille de Caydiid assurent la protection des
convois de Sombana tandis que Somalfruit recrute plutôt ses gardes
parmi les Sacad du reer Hilowle de Caato.
Le commerce du qaad
Un autre produit encore, importé celui-là, octroie à ceux qui en font
1commerce des profits importants : le qaad . L’acheminement de cette
plante euphorisante nécessite une organisation rigoureuse. Il ne s’agit
plus en l’occurrence de produire, mais d’approvisionner la Somalie et
d’y vendre une denrée qui dans la partie méridionale du pays provient
essentiellement du Kenya. Outre son importance socialisante chez les
musulmans de la Corne de l’Afrique et du Yémen, le qaad procure au
trafiquant d’autres avantages non négligeables. La nécessité de disposer
d’un avion pour le transporter lui permet par exemple d’utiliser
l’appareil à d’autres fins, acheminement d’armes et de munitions
notamment. L’approvisionnement des miliciens permet aussi de les
payer à meilleur compte, le qaad leur étant revendu à un prix à peine
moindre que celui du marché ordinaire.
Le caractère particulièrement lucratif de ce commerce a contribué aussi
à multiplier les infrastructures élémentaires constituées par les petites
pistes d’atterrissage de brousse. Enfin favorise-t-il la constitution d’une
forme de solidarité, conséquence des propriétés addictives – plus
socialement que médicalement semble-t-il – propres à cette drogue,
aussi douce soit-elle.
1
[som. qaad ; ar. تﺎ ﻗ qāt ; amh. ጫት ḉat] Arbuste d’Éthiopie, du Yémen et du Kenya
dont les feuilles fraîches contiennent un alcaloïde. elles sont utilisées comme
masticatoire en Arabie et en Afrique orientale. La consommation en réunion constitue
une fonction socialisante majeure dans l’Est africain musulman et au Yémen.
28L’ORGANISATION D’UNE ECONOMIE SANS ÉTAT
À partir du milieu des années quatre-vingt-dix, dans ce contexte de
pillage des ressources de l’ancien État, mais de disparition désormais
des opportunités de détournement qu’offrait la présence de l’ONUSOM,
une adaptation de la vie économique s’opère sur l’ensemble de l’aire
somali. La frontière en maints endroits a virtuellement disparu aussi le
terme a-t-il pris une acception différente. Autour de nombreux concepts,
il ne s’agit plus désormais de considérer uniquement la population
somalienne, mais plutôt la population somali. Indigènes et réfugiés
confondus, celle-ci s’étend sur un espace considérable courant à travers
l’Ogadèn éthiopien du sud de Djibouti à la North Eastern Province au
Kenya.
Pour faire fonctionner cet ensemble auquel s’ajoute une importante
diaspora, un système économique se développe. Pas tout à fait original,
il procède de méthodes déjà utilisées naguère, certes à plus modeste
échelle, dans une République de Somalie depuis longtemps en
déconfiture. Considérons pour l’heure que deux phénomènes se
conjuguent désormais pour animer une économie spécifiquement
somali :
- l’activité d’une diaspora solidaire des faisceaux lignagers
demeurés au pays et source presque unique de leurs
revenus ;
- le développement spectaculaire des sociétés de transfert
d’argent.
Le rôle de la diaspora
Les premiers phénomènes diasporiques des populations somali
remontent à l’installation des Anglais à Aden en 1839. Depuis, une
petite immigration vers l’Angleterre s’est entretenue, principalement à
travers l’emploi des marins et dockers venus du Somaliland. À partir de
ela fin du XIX siècle, un flux comparable pousse vers l’Italie des Somali
du Sud, des femmes en particulier.
C’est cependant dans les années cinquante, durant la période qui
précède les indépendances, que la diaspora s’étend de façon plus
importante. De nouvelles directions se dessinent alors : dans la
perspective de former les cadres des futurs États somaliens, de
nombreux étudiants gagnent l’Italie, l’Angleterre ainsi que, en nombre
plus restreint, d’autres pays occidentaux.
Vers les pays musulmans, elles drainent des travailleurs rejoignant les
pays du golfe Persique, mais aussi des étudiants. Un petit nombre
d’entre eux se rend au Soudan, au Pakistan alors que la majorité se
dirige vers les universités de l’Égypte et de l’Arabie saoudite où ils
entrent en contact avec la pensée radicale des Frères musulmans
comme de celle de la wahhabīya. De telles installations serviront non
seulement de socle aux migrations économiques ultérieures, mais, plus
29
͑particulièrement à travers leur vocation à former le futur système
éducatif, susciteront une instillation discrète, mais résolue du
fondamentalisme au sein d’un peuple qui jusqu’alors avait été à peu
1près préservé de tout fanatisme .
Au cours des années soixante-dix, les difficultés économiques du
2régime de Siyaad Barre, confronté notamment à la grande sécheresse
puis à l’échec de la guerre de l’Ogadèn, déstabilisent un régime qui se
durcit. Cette situation engage nombre de Somaliens, mais aussi de
Somali à rejoindre des parents d’ores et déjà établis sous des cieux plus
généreux : en Europe, mais aussi en Éthiopie et dans les États de la
péninsule arabique. Cette immigration, en nombre limité somme toute,
résulte entre autres de la répression en pays majeerteen, qui suit le
coup d’État manqué d’avril 1978. En l’occurrence, on observe qu’elle est
davantage le fait d’une élite qu’elle ne représente une fuite économique
de masse. D’autres départs de ce type s’opéreront aussi en pays isxaaq
et en pays hawiiye, qui se révéleront propices à établir à l’étranger un
socle d’opérateurs économiques avisés.
Dans la décennie qui suit, au fur et à mesure que s’accroît la
contestation, la répression qui l’accompagne et la guerre civile qui se
développe enjoignent un nombre toujours plus important de Somaliens
à quitter dans la précipitation leur pays pour les camps de réfugiés qui
se multiplient au-delà de la frontière. Pour les plus vulnérables, les
nomades en particulier, ce sont les camps de Djibouti, d’Éthiopie et du
Kenya ; pour les plus entreprenants ou les mieux lotis, ces camps ne
constituent qu’une étape avant l’Europe, l’Amérique du Nord ou les
États de la péninsule arabique.
À partir de 1991, suscité par un sauve-qui-peut quasi général, un flux
ininterrompu de Somaliens tente de quitter le pays qui, selon les
régions, se tient en guerre ou en guerre larvée. Si jusqu’alors la masse
des candidats à l’immigration relevait plutôt des lignages isxaaq du
Somaliland, ce sont désormais les familles darood, en majorité
Mareexaan et Dhulbahaante, qui prennent le chemin de l’exil,
entraînant dans leur sillage de petits groupes incapables de résister seuls
à la violence.
Ainsi, en 1995, on peut déjà considérer que, hors quelques culs-de-sac
migratoires, la diaspora occupe trois espaces concentriques :
- une couronne de proximité constituée par l’Éthiopie, le Kenya,
Djibouti et le Yémen où se précipitent à la première alerte les gens en
danger. Ceux-ci sont supposés profiter de la présence de Somali
autochtones qui alimentent un important commerce transfrontalier ;
1
Si tant est que la révolte du Sayid Maxamed Cabdulle Xasan entre 1899 et 1921 en ait
explicitement relevé.
2
Sévissant de 1974 à 1975 , les Somali lui donnent le nom de abaartii dabadheer, la
« sécheresse (famine) de la longue queue ».
30 - la péninsule arabique, destination ancienne de migrants désormais
éduqués ou enrichis, où commencent à se constituer dans les émirats
des centres d’import-export importants. Plus décisives encore pour
l’avenir, les plates-formes financières de Dubaï et de Jedda s’organisent
en centres nodaux vers lesquels converge progressivement la
quasitotalité des flux d’argent manipulés de par le monde par les hommes
d’affaires somali ;
- les pays occidentaux enfin d’où sont venus les premiers fonds
importants et qui abritent aussi maintenant une élite intellectuelle et
économique. Les implantations les plus actives se situent en Amérique
du Nord, au Royaume-Uni et en Australie, tandis que les Pays-Bas et les
pays scandinaves dont la politique migratoire est souple accueillent déjà
dans leurs villes d’importantes communautés.
Dans le contexte du tarissement drastique des revenus somaliens qui
prévaut désormais, un système de transfert d’argent de particulier à
particulier se développe, grâce auquel l’émigré fournit à sa famille les
moyens de sa subsistance. Constituant un modus operandi efficace pour
les flux financiers de toute dimension, il prend dans les dernières
années du siècle des proportions inattendues, jusqu’à devenir la
colonne vertébrale des échanges ordinaires puis à s’étendre à toutes les
formes de l’activité économique, de la plus légitime à la plus dévoyée.
Le succès de méthode n’échappe pas aux mouvements musulmans
radicaux, somali certes, mais étrangers aussi. Tous vont avoir à cœur
d’en user pour investir un pays séduisant par son absence d’État, son
absence d’ordre formel et partant, par les exceptionnelles capacités qu’il
offre en matière de clandestinité. Introduit par des musulmans
fondamentalistes somali, le destin des populations tombera plusieurs
années plus tard entre les mains de gens venus d’ailleurs dont à la façon
d’un papier poisseux, la population abandonnée par une société
internationale incapable de comprendre ses ressorts profonds ne
parviendra pas à se défaire.
Les ambiguïtés nord-européennes
Il faut aussi observer qu’à partir de 1995, la présence des réfugiés
commence à gêner certains gouvernements européens qui sentent
combien l’attractivité de leur société entrave toute velléité de retour. En
Finlande entre 1991 et 1996, leur nombre double pour atteindre 4 000
personnes du fait des regroupements familiaux, faisant des Somaliens le
premier groupe national de réfugiés du pays.
Au début de 1996, une délégation est envoyée par l’Office suédois de
l’immigration afin de s’enquérir de la situation et d’évaluer les dangers
auxquels seraient exposés dans l’hypothèse de leur retour des
demandeurs d’asile dont le nombre est désormais jugé préoccupant.
L’office estime en effet que, hormis ceux qui sont originaires du sud du
pays, la plupart pourraient maintenant très bien rentrer chez eux. Cette
mission qui part pour cinq semaines en janvier et février est constituée
31de représentants des pays nordiques, Danemark, Finlande et Suède. Il
se trouve cependant que le groupe se contente de passer quinze jours à
Nairobi sans parvenir à organiser son déplacement avant de rentrer
bredouille. Une seconde mission à peine plus fructueuse sera organisée
1en février de l’année suivante . Dès lors, les rapatriements se feront au
coup par coup avec une maladresse liée à une connaissance insuffisante
de la situation politique, des terroirs et des gens.
Les envois de fonds - remittance
Quelle qu’ait été au cours de son histoire la pertinence de choix
politiques qui ne regardent qu’elle, la République de Somalie reste un
État structurellement confronté à des difficultés économiques majeures :
territoire difficile, ressources rares, des malchances aussi comme ces
années de sécheresse auxquelles la famine succède immanquablement,
sont des paramètres qu’il est difficile d’imputer à une quelconque
impéritie de ses dirigeants ; en revanche, sur ce fond calamiteux, la
guerre de l’Ogadèn de 1977 a constitué une fuite en avant nationaliste
désastreuse, venue encore tout compliquer.
C’est en tout premier lieu la nécessité de subvenir aux besoins de la
famille restée au pays qui, au fur et à mesure de la dégradation des
situations, économique puis sécuritaire, de la Somalie, a conduit certains
immigrés à rechercher des solutions à l’acheminement de l’argent de la
diaspora.
On se souvient que depuis les années 70 dans les pays du Golfe puis à
partir du milieu des années 80 en Occident, la Somalie a constitué un
réservoir de main-d’œuvre, seule richesse à bien y regarder que ce pays
n’ait jamais eue à exporter. Recevant, aussi modestes soient-ils, des
salaires incomparables à ceux que pouvait leur offrir leur propre pays,
ces migrants ont à cœur soit d’acquérir des biens de consommation soit
d’acheminer de l’argent à leurs proches par le truchement de
commerçants. Ceux-ci payaient les parents en shillings somaliens –
monnaie non convertible – et utilisaient les devises lourdes qui leur
avaient été remises pour effectuer leurs propres achats.
La faible valeur de la monnaie somalienne et la rigueur de la politique
monétaire d’un pays dramatiquement dépourvu de devises lourdes
rendait alors difficile l’acquisition de biens coûteux pourtant nécessaires
au développement du pays.
Il reste que ces contraintes liées aux choix gouvernementaux – contrôle
des changes, autorisation précaire des licences en franco valuta
notamment – ont, dès les premières difficultés surgies dans les années
1970, conduit les expatriés de plus en plus nombreux à rechercher des
solutions à l’acheminement de devises vers la Somalie. Le système des
importations de marchandises en franco valuta, tant qu’il a été toléré,
permettait aux exportateurs de pallier la pénurie de devises fortes en
1
La Lettre de l’océan Indien (LOI) n°749. 18 I 1997.
32 leur offrant la possibilité de ne rapatrier qu’une partie de leurs
bénéfices. Les commerçants qui détenaient des devises acquises à
l’étranger sous-facturaient des transactions et, par ce biais, y
conservaient une partie de leurs recettes d’exportation. Afin de
compléter leurs disponibilités, ils se procuraient des devises sur les
marchés parallèles ou recouraient à une collecte auprès de travailleurs
émigrés auxquels ils rachetaient en shillings la part de leur salaire
envoyé au pays. Se chargeant de son acheminement, ils n’avaient plus
besoin de passer sous les fourches caudines d’un système de contrôle
des changes surévaluant systématiquement la monnaie nationale. Quant
aux devises fortes collectées, elles étaient investies en nature dans les
importations les plus variées. Ce système d’échanges commerciaux non
officiels était justifié par l’écart croissant entre le taux de change officiel
du shilling somalien et le taux du marché parallèle.
L’impatriation de fonds détenus à l’étranger par des expatriés, opération
désignée par le terme anglais de remittance, peut s’opérer selon cinq
méthodes de transfert :
- en transportant l’argent soi-même ou en le faisant transporter
par l’intermédiaire d’un tiers de confiance, un proche le plus
souvent ;
- en acquérant des articles de bonne valeur dans le pays de
résidence en vue de les revendre ou d’en faire soi-même usage
dans son propre pays ;
- en procédant à une transaction de banque à banque ;
- en usant des services de compagnies de transfert d’argent dont
les plus connues sont déjà Western Union et MoneyGram ;
- en recourant à un système informel.
Les deux premières méthodes ont été utilisées entre les pays du Golfe
et la Somalie tant que la situation sécuritaire n’a pas posé de problèmes
aussi dissuasifs que les dysfonctionnements aéroportuaires ou
l’institutionnalisation des rackets. Les deux suivantes n’ont été possibles
que tant que banques et sociétés de transfert ont pu maintenir leur
enseigne dans les villes somaliennes.
Mais avec la disparition définitive de l’État à partir de 1991, une solution
plus pertinente s’impose naturellement : la xawaalad. Ce système,
depuis longtemps répandu sous diverses formes dans l’ensemble du
Moyen-Orient et jusqu’au continent indien, existait déjà en Somalie à
l’état rudimentaire.
La xawaalad
Autour de l’année 1995, l’usage de la xawaalad accuse un
développement exponentiel. Propre à répondre à l’isolement croissant
de l’espace somali, la méthode bénéficie fortuitement de l’essor
concomitant de nouveaux procédés de télécommunication à l’échelle
planétaire. Internet, téléphonie mobile, numérique, réseaux radio
33satellitaires, etc. octroient ainsi des outils inattendus au désenclavement
financier des Somaliens.
Pourtant en soi, le principe de la xawaalad est vieux de plusieurs
siècles. Il était déjà présent, semble-t-il, le long des grandes routes de
commerce, « Route de la Soie », « Route de l’Encens ». Le mot, à défaut
de lui reconnaître une autre origine, serait fondé sur une racine arabe,
1plus précisément sur une forme dérivée . Il n’en reste pas moins depuis
longtemps utilisé en Inde où il est désigné sous le terme hindī de
hawala qui signifie « confiance ». Reproduit dans l’ensemble du Proche
et surtout du Moyen-Orient par la tradition islamique dont il ne
contrevient pas aux règles en matière d’usure, les Somali se le sont
2approprié sous l’orthographe de xawaalad .
Le fonctionnement est d’une extrême simplicité. Un Somalien installé
dans un étranger ultramarin souhaite envoyer de l’argent à un parent
habitant en Somalie ou dans un camp de réfugiés en Éthiopie, à
Djibouti ou au Kenya. Il apporte l’argent, en livres sterling ou en
dollars, au courtier de la xawaalad de son pays d’accueil. Celui-ci
prend alors contact par fax ou par téléphone avec son correspondant
somali établi quoi qu’il en soit au plus près du parent récipiendaire.
Une fois que les identités ont été enregistrées et vérifiées, la somme
3
équivalente – hors commission – est aussitôt remise à ce dernier . Ce
système fondé sur la confiance se révèle beaucoup moins onéreux et
bien plus rapide que les autres moyens de transfert d’argent, d’autant
que des sociétés comme Western Union ou MoneyGramm ne sont pas
ou plus implantées sur le territoire somalien.
Le modus operandi qui s’organise se veut le plus économique possible,
tant pour le donateur que pour le récipiendaire. Accédant à la
performance, son succès même le met en situation de s’améliorer puis,
partant, de se développer. Aussi est-ce très précisément cette pertinence
qui, entre autres, atteste de l’exceptionnelle adaptabilité du peuple
somali et du caractère fallacieux de la mise en exergue simpliste d’un
« chaos somalien ». L’affaire bien plus complexe mérite d’être analysée
avec davantage d’acuité.
Dans la première moitié des années 1990, le système d’envoi de fonds
est resté très informel et individualisé. Il est fondé sur la relation de
confiance établie avec un porteur ou courtier connu :
- le premier procédé peut être le convoyeur se rendant en avion vers les
villes avec la livraison quotidienne de qaad ; la médiocrité des

1
لﺎﺣ [ar. ḥāla] « changer d’état » et précisément ﺔﻟاﻮﺣ [ar. ḥawāla] qui désigne le
« transfert d’une créance sur un tiers ».
2
[som. xawilaad - pl. xawaalado]. Nous retenons le féminin puisque le somali tient le
mot au féminin : xawaalad-da.
3
La commission qui oscille entre 2% et 5% tendra à diminuer au fil des ans. Pour les
petites sommes, au fur et à mesure de son succès, il arrivera fréquemment qu’aucune ne
soit prélevée.
34

ََcommunications à l’intérieur de la Somalie en limite toutefois
considérablement la capacité et la sécurité ;
- le second engage l’opérateur radio d’une station haute fréquence (HF)
locale qui fait office d’intermédiaire, de courtier. L’argent ne voyage
plus. Le procédé, qui présente ainsi pour les fonds un risque a minima
et s’appuie à l’ordinaire sur une relation clanique, prend dès lors un
essor important. Les transferts s’effectuent désormais par une
autorisation de paiement délivrée sur des réseaux de radios HF privées,
seul moyen de télécommunication alors disponible. Les opérateurs ont
affaire à de petites sommes d’argent, de l’ordre de 50 à 100 dollars pour
une famille, dont le remboursement leur est assuré, commission incluse,
par le courtier établi à l’étranger. La réception de l’argent est confirmée
par le bénéficiaire sur le réseau HF. De la sorte, les opérateurs radio HF
locaux constituent le premier embryon somali du système xawaalad,
même si leur manque de capital confine le service à un niveau d’affaires
réduit.
Après l’effondrement de l’État, et en l’absence d’un système bancaire
formalisé et fiable, le succès de la méthode prend une ampleur
nouvelle. Cet accroissement devient exponentiel après que les troupes
étrangères ont quitté le pays de sorte que les xawaalado prennent peu
à peu un tel volume qu’il leur devient nécessaire de structurer de
manière rigoureuse leur organisation. Dès lors, et bien que le principe
vienne en aide à une grande partie de la population en difficulté,
hommes d’affaires, mais aussi affairistes trouveront commode d’en user
voire d’en abuser. C’est pourquoi se dessine le moment où, à leur insu
parfois, des argents délictueux sont en passe d’être véhiculés : argent de
la guerre, argent des trafics et notamment argent d’un islam intégriste de
moins en moins somali.
Vers le milieu des années 1990, dans un pays sans État, ces types
d’activité se développeront d’autant plus librement que toutes les
opérations techniquement envisageables pourront être mises en œuvre
sans qu’aucune préoccupation éthique ne se dessine, propre à entraver
les mouvements. Leur caractère opaque se situe le plus souvent aux
confins de l’informel et du criminel. À l’intérieur du pays somali,
l’entreprise ne sera jamais illégale puisque aucune coercition légitime
n’y prévaut plus désormais ; à l’extérieur, nul n’en prendra – sinon
maladroitement – ombrage : on ne peut guère reprocher aux banquiers
de n’avoir jamais engorgé les prisons de la planète.
Reste qu’à partir de 1995, bien que dans les petites localités les
opérateurs radio HF continuent à jouer un rôle dans ces transferts, la
plupart sont alors absorbés, engagés par des compagnies de plus
grande taille qui les recrutent comme agents locaux, opérant sur
commission. Cette implantation locale donne aux compagnies la
capacité d’atteindre virtuellement chaque communauté du pays. Dès
lors, les xawaalado proposent des remises sur l’achat à crédit de postes
35HF aux opérateurs établis dans les villages les plus isolés, leur
demandant en retour de travailler exclusivement pour leurs agents.
Le mécanisme de la xawaalad
Or, coïncidence de l’histoire des sciences et des techniques, il se trouve
que l’addiction croissante des Somaliens à l’argent de la diaspora
coïncide avec l’évolution du secteur des télécommunications sur
l’ensemble de la planète. Dès lors, la ressource monétaire jusqu’alors
contenue entre pays de la périphérie et pays du Golfe prend désormais
une envergure mondiale. Profitant de l’aubaine, les sociétés de
xawaalad connaissent un développement sans précédent, favorisé entre
1994 et 1995 par l’introduction en Somalie de la première compagnie
privée de téléphone satellitaire. Si les réseaux téléphoniques sont dans
un premier temps confinés autour de Hargeysa et de Muqdishu, ils
s’étendent rapidement entre 1995 et 2000 à la plupart des villes de
moyenne dimension, voire jusqu’à quelques villages. De la sorte
ébauchées, de nouvelles possibilités de contacts préparent l’aire
somalienne à intégrer un modèle économique nouveau au seuil d’une
mondialisation largement balbutiante encore.
Au fur et à mesure de son succès, l’espace occupé par le phénomène
xawaalad change donc de forme. Des regroupements s’opèrent et une
concurrence s’établit, souhaitant étendre son propre territoire. À la fin
des années 90, trois sociétés auront ainsi émergé jusqu’à prendre une
dimension internationale spectaculaire :
1- Dahabshiil , la plus ancienne et désormais la plus puissante, s’est
progressivement constituée à partir d’une entreprise commerciale
ordinaire fondée par un Isxaaq Habar Jeclo de Burco, Maxamed Siciid
Cabdi Ducaale. Son histoire offre un parfait exemple du processus qui
conduit à la constitution des xawaalado somaliennes. Dans les années
1970, les activités commerciales que la société a développées aux EAU
suggèrent à ses dirigeants de se spécialiser dans le transfert d’argent. Les
Habar Jeclo émigrés dans le Golfe cherchent en effet à envoyer au
moindre coût une partie de l’argent qu’ils gagnent à leurs parents restés
en Somalie. Les contrôles des changes drastiques imposés par le
gouvernement de Siyaad Barre engagent alors les commerçants à jouer
de la franco valuta pour importer en Somalie des marchandises qu’il
leur faut acquérir en monnaies fortes aux Émirats. Observant qu’ils
peuvent acquérir de ces devises auprès des travailleurs émigrés en
échange de la livraison de leur contrepartie en shillings somaliens à
leurs familles, ce type de transaction en vient à constituer le cœur de
leur entreprise au cours des années 1980.
Ruinée cependant par la guerre civile qui fait rage au Somaliland, la
famille de Maxamed Ducaale se réfugie alors dans l’Ogadèn éthiopien.
À partir de là, grâce au réseau de contacts qu’il a conservé dans le
1
[ar. ﻞﯿ ﺷ ﺐھذ ḏahab shīl « coquillage d’or »]. En somali, « fondeur d’or » ou « flux d’or ».
36
ََGolfe, Maxamed parvient à remettre sur pied une petite entreprise et à
ouvrir un petit comptoir en Éthiopie à l’usage des réfugiés à Djibouti et
en Éthiopie. Peu après, en 1989, le fils de Maxamed, Cabdirashiid, ouvre
un bureau à Londres où de nombreux Somaliens du Nord se sont
également réfugiés durant la guerre, et d’où il commence à étendre son
affaire au fil de l’accroissement de la population somali au
RoyaumeUni. L’affaire est suffisamment florissante pour qu’établi à Dubaï et à
Londres, Cabdirashiid obtienne avec ses quatre enfants la citoyenneté
britannique.
- Al Barakaat a entrepris son activité en 1986. Elle prend également une
dimension nouvelle au fur et à mesure que le système de la xawaalad
s’impose ; établie à Muqdishu en octobre 1996 la société, dirigée par
Axmed-Nuur Cali Jimcaale, sera inquiétée au lendemain des attentats du
11 septembre 2001. Bien que blanchie, elle ne se relèvera cependant
jamais vraiment de cette mise en cause.
- Amal Express fondée en 1997 constitue le modèle du regroupement
des « micro » xawaalado fondamentales dont elle regroupe 7 puis 13
d’entre elles en une organisation unique afin de résister à la pression de
1la concurrence .
Al Barakaat et Dhahab Shil, qui se sont notablement développées dès
1991, prennent à partir de 1995, mais plus encore à partir de 2000, un
essor considérable. Mettant en relation la diaspora avec parents ou
associés demeurés en pays somali jusqu’au fond de la brousse, elles
opèrent et interagissent à travers deux places financières installées dans
la péninsule arabique : Jedda et Dubaï. Pourvues d’une population
somalienne nombreuse, c’est à partir de ces positions ainsi que
d’établissements aux Émirats arabes unis que va s’organiser une
plateforme économique reliant les milieux d’affaires somaliens au reste du
monde, plus particulièrement au monde musulman, mais plus
particulièrement encore à la nébuleuse islamiste.
Une mise en garde toutefois est maintenant nécessaire. Il est en effet
inapproprié d’observer le système qui prévaut jusqu’aux années 2000 en
le mesurant à l’aune de ce qu’il sera devenu quelque dix ans plus tard.
Il conservera certes la simplicité de sa fonction de base, l’envoi de
fonds, la remittance, fondement essentiel de sa réussite dans les années
2qui nous occupent. Mais sa croissance exponentielle, son succès,
1
D’autres encore suivront : Mustaqbal Express dont le siège est installé à Dubaï est
fondé sous législation des EAU en novembre 1999 ; Kaah Express en février 2000 ;
Hodan Global Online créé en février 2001 par un groupe d’actionnaires privés ; Qaran
Express également fondée en 2005 par un groupe d’actionnaires privés ; Iftin Express
basée au Royaume-Uni, Olympic qui demeure une organisation discrète, Amana
Express, Tawakal Express, etc.
2
MENKHAUS, Ken. Remittance companies and money transfers in Somalia. October 2001.
37l’auront alors conduit à se diversifier au fil d’une somme de fonctions
1annexes .
Adossés à leur fonction primitive, l’accroissement de leur surface et le
caractère informel de leur mode de fonctionnement rendent par ailleurs
les xawaalado vulnérables à des intrusions indésirables. Car la
disparition de l’Etat a fait de la Somalie non cet espace de non-droit
particulier que l’on se plaît à décrire, mais un espace de non-droit
international. Autorisant puis sanctuarisant tous les dévoiements
possibles de l’intelligence politique et économique, prototype
monstrueux d’un libéralisme incontrôlé, l’ancienne Somalie est devenue
un terrain vague sur lequel aucune police n’est plus en mesure de
veiller. Aussi contient-elle en gésine une matière prête à exploiter toutes
les faiblesses de cette mondialisation qui se dessine. Pays sans ordre
politique aisément compréhensible par le reste du monde, le monde
somali renoue avec ses structures précoloniales, ses fractionnements
claniques tant à travers ses luttes qu’à travers ses modes de solidarité.
Dans ce vide, les plus entreprenants, qui ne seront jamais les plus
probes, attesteront sans vergogne de l’exceptionnelle adaptabilité de ce
peuple rendu plus astucieux peut-être par la rudesse de son espace. En
2
quelques années, des chefs de bandes délinquantes y prennent le
contrôle de territoires en instrumentalisant la force du lignage ; ils
disposent dès lors d’outils nouveaux dont ils apprennent à user par une
maîtrise étonnante des réseaux de télécommunications, en rétablissant
des lignes de transport – aériennes et maritimes – et fort de tous ces
moyens en fondant une nouvelle économie.
Celle-ci sera construite sur un système bien moins informel qu’il n’a
semblé à beaucoup, voire qui se révélera suffisamment rigoureux pour
créer des fortunes. Pas de chaos donc, mais un autre ordre, simplement
hors du nôtre, pas même sans morale, mais simplement hors de l’idée
que les Occidentaux s’en font. Il reste que le tout économique qui en
résultera ne tardera pas à montrer les vulnérabilités de ce qui relève
d’une mondialisation dévoyée, allant jusqu’à miner les fondements de
l’âme somali, auto sacrifiée en moins d’un lustre sur l’autel d’un
islamisme ravageur.
De l’informel au criminel
Au milieu des années 1990, plus que jamais, la diaspora somali
constitue la principale sinon la seule source de revenus d’une
population qui ne produit quasiment rien. Au mieux les Somaliens
parviennent-ils parfois, dans quelques régions épisodiquement
épargnées par la guerre, à subvenir approximativement à leur

1
PEROUSE DE MONTCLOS, Marc-Antoine. Diaspora et terrorisme. Presses de Sciences Po.
Paris 2003.
2
Ceux que les journalistes nommeront « seigneurs de guerre ».
38
1autosubsistance . Sauf qu’après le départ des Nations unies, dans cet
espace abandonné à la discrétion des plus forts, des fiefs impunément
s’organisent. Constitués autour de quelques personnalités tirant dans
leur sillage des solidarités claniques, leur activité s’éloigne de plus en
plus des considérations politiques particulières pour s’inscrire dans la
recherche ordinaire d’un enrichissement erratique. La multiplicité des
mouvements qui en résultent comme la diversité des agrégats qui se
constituent dès lors donnent une apparence de désordre, d’incohérence.
Pourtant, ces plates-formes d’intérêts qui s’organisent ont besoin,
notamment pour fonctionner avec leurs relais extérieurs, d’un certain
nombre de règles.
Se met alors en place un système informel puisque nul Etat désormais
n’est en mesure de le revendiquer, un système à la fois autiste et
prédateur, rendu opaque par l’absence presque totale sur son sol
d’observateurs étrangers pertinents, sinon quelques humanitaires, les
myopes de circonstance, ou quelques indispensables complices
mafieux. Acteurs utiles que ces derniers, alors que la société somali
lance entre les divers fiefs qui se partagent son territoire originel et ses
implantations étrangères cette somme de passerelles qui finit par
constituer un réseau à la fois intrusif, épiphyte et hermétique :
- intrusif parce que grâce à sa diaspora, il insinue rapidement ses
harpons dans les failles que présentent les différentes législations
étrangères, notamment celles qui s’inscrivent dans cet espace
libéral radical qui découvre les prémisses d’une mondialisation
encore loin d’avoir trouvé ses marques. Rapidement maîtres des
progrès que les télécommunications réalisent à la fin du siècle et
des techniques virtuelles de l’internet qui les accompagnent, ils
sont très vite en mesure de s’affranchir de tout contrôle
désobligeant de la part des pays d’accueils. Ces mêmes
contrôles, s’ils y ont jamais existé, sont bien sûr parfaitement
chimériques sur le territoire somalien. À l’étranger, la situation
permet de développer des bases d’implantation et des centres
nodaux de fait, propres à gérer toutes sortes de mouvement
d’argent, de biens, voire d’idées.
- épiphyte parce qu’il se comporte à la façon du nomade en
transhumance identifiant un pâturage ou un point d’eau. Posé
sur son environnement à l’étranger, il jette sur celui-ci un regard
purement utilitaire, voire prédateur parfois, mais indifférent à
tout ce qui le constitue hors le service spécifique qu’il en attend.
Ne considérant que leur état d’État, il s’attache à leur écorce
1
MAHDI Abdi Abdille. Diasporas and their role in the Homeland Conflicts and
Peacebuilding : The Case of the Somali Diaspora. Diaspeace Workingpaper n°7. 2010
ABDI M. Kusow, BJORK Stephanie R. From Mogadiscio to Dixon, the Somali diaspora in a
global context. Red Sea Press. 2007.
PINAULDT, Géraldine. « La Diaspora somalienne – Éléments sur un acteur clé du conflit »
MinDéf & AC /DAS : Paris, mars-avril 2011.
39institutionnelle, administrative et organisationnelle dont il se
nourrit et use à l’envi. L’exercice trouvera cependant ses limites
quand plus malin il retournera contre lui le processus, à son insu
parfois, parfois avec des complicités intérieures. C’est ainsi qu’un
activisme musulman radical et violent pénétrera le tissu somali.
- hermétique parce que, transcendant les luttes internes, il passe
par un consensus de sanctuarisation de l’espace où
fondamentalement nul non-Somali n’est le bienvenu ; il en
résulte que, d’un point de vue somali, de l’homme d’affaires
dévoyé au berger misérable, il y a d’une part le sanctuaire, l’aire
soomaali traditionnelle, le « Somal », avec son peuple, sa langue
et ses lois, et d’autre part un nouvel espace d’évolution, la
planète, the rest of the world.
Certes, le dispositif informel dont il s’agit suscitera nombre de
commerces légitimes à défaut d’être légaux. Mais cet informel assurera
surtout la prospérité de domaines où prévaudra un manque de
transparence délictueux. Les Somaliens usent de trois métaphores pour
évoquer ces applications troubles :
- musuqmaasuqa, la corruption,
- suuqa madow, le marché noir
- hawlfududaynta, la malversation, la combinazione (mot à mot,
« le travail facilité » )
Il est aisé de trouver dans le quotidien des personnes des applications
de ces principes, insignifiantes, somme toute, tant qu’elles ne dépassent
pas le niveau de la simple débrouille. Certaines d’entre elles en
revanche revêtent d’emblée une dimension véritablement criminelle qui
nécessite un regard plus attentif alors que, après les Somaliens
euxmêmes, le monde a renoncé à tout contrôle crédible de cet État en
déshérence.
C’est ainsi qu’en dépit de la résolution 733 du 23 janvier 1992 stipulant
l’embargo, le commerce des armes – à la fois outils de la guerre et
objets du commerce – ne peut en Somalie que reprendre un essor
déplorable, mais patent. Il revêt en quelque sorte trois aspects qui
suscitent à des degrés divers des gains donc une circulation d’argent :
- les échanges intérieurs à proprement parler ;
- l’acquisition d’armes sur le marché international au profit des
factions ;
- la situation de plate-forme régionale pour la contrebande.
Le commerce intérieur est complexe. Vendre un stock d’armes en
surplus permet par exemple d’acquérir de la nourriture ou du qaad ; en
acheter pendant que les finances sont florissantes signifie aussi une
préparation à l’affrontement. Ce contexte est favorisé par les nouvelles
tensions qui s’établissent entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Lorsqu’elles se
transformeront en hostilités les deux États du Nord deviendront d’actifs
pourvoyeurs de matériels de guerre dont ils regorgent, entreprenant par
40 procuration la poursuite de leur propre différend sur le théâtre
somalien.
Mais le secteur criminel est beaucoup plus complexe, plus étendu aussi.
Il se décline jusqu’à la passation de marchés criminels tels que
l’autorisation d’enfouir des déchets toxiques ou de les larguer au large
des côtes somaliennes. La plupart du temps, ce type de forfait résulte de
ou passe par la complicité voire la sollicitation d’affairistes non
somaliens, occidentaux notamment. Les déversements identifiés de
déchets toxiques seront effectués par des sociétés européennes, l’Italie
restant la plaque tournante des trafics, avec l’accord de chefs somaliens
rémunérés pour la circonstance, indifférents ou inconscients face au
danger représenté.
De même, la réaction des populations de la côte nord-est face au
pillage de leur ressource halieutique par les marins occidentaux et
asiatiques va glisser du simple octroi de licence de pêche à l’industrie
de la piraterie. Ce type de dérive prend un réel essor à la fin de l’année
1994, moment à partir duquel on verra se multiplier rapts et assassinats.
Mais avant de revenir sur ces deux aspects particuliers, il faut encore
observer comment se réorganisent les moyens matériels indispensables
à la mécanique des échanges internationaux.
LA REDISTRIBUTION DES PLATES-FORMES D’ECHANGES
Car que ce soit la banane, les armes, le qaad ou un peu plus tard les
rançons, tous les commerces exigent des infrastructures disponibles et
fonctionnelles, a minima ouvertes sur le vaste monde.
La territorialisation
C’est cette nécessité qui fonde la territorialisation de toute faction ou
bande criminelle dont la survie économique dépend de l’existence d’un
aérodrome, d’un port ou d’un axe routier, installations dévolues à son
propre usage certes, mais dont il peut aussi négocier des droits
d’utilisation.
Le territoire du clan est naturellement tout indiqué à cet usage. Sa
protection fournit des emplois donc se fonde sur les liens ordinaires de
la solidarité qu’il encourage. Il n’y suffit pas toujours néanmoins. On
observe par exemple que, bien située au milieu de la côte du Banaadir,
Muqdishu occupe une position stratégique. La ville-port est en effet
établie à la poignée de l’éventail des axes de redistribution du Sud
somalien, que ce soit vers Eyl, Beledweyne, Baydhabo ou la vallée de la
Jubba, une situation qui justifie partiellement – hors tout symbole
politique – l’intérêt que les chefs de bandes criminelles portent à la
capitale.
Aussi, au fur et à mesure de l’accroissement du pouvoir des affairistes,
seuls en mesure de dispenser quelque richesse à un peuple qui attend
de moins en moins de ses candidats politiques, se met en place une
41sanctuarisation des bandes criminelles à base clanique sur l’ensemble
des districts de la capitale et de sa périphérie. Subsumant l’espace
urbain, ce territoire reproduit les caractéristiques du domaine provincial
originel du lignage.
Dans la capitale, la délimitation plus étroite d’un espace à défendre les
armes à la main suscite aussi un complexe obsidional qui interprète tout
mouvement exogène au groupe comme une menace avérée.
Seul échappe à ce phénomène la quartier de Bakaaraha, sorte de zone
franche où s’installent les entreprises financières et de
télécommunications. Là, au milieu d’une capitale ruinée vont s’élever
bientôt quelques immeubles modernes abritant leurs bureaux et leurs
installations. Devant eux sont rangées de somptueuses voitures 4x4 dont
en province le prix d’une seule suffirait à faire vivre une année entière
une poignée de villages.
La sanctuarisation des plates-formes portuaires et aéroportuaires
Mais la territorialisation en soi n’y suffit pas, il faut des exutoires et des
points d’entrée. Autour de Muqdishu, l’accaparement du port et de
l’aéroport par la puissante milice de la SNA a conduit les autres factions
1à entreprendre la construction d’installations périphériques .
Avant d’en être complètement arrivées là, les milices somaliennes
avaient depuis un moment déjà pris soin de se positionner pour
l’aprèsONUSOM. À l’issue des combats qui, en juillet 1994 à Muqdishu, ont
2
chassé les Xawaadle du quartier de Madiina , les miliciens Cayr du
général Maxamed Nuur Galaal ont pris le contrôle de l’aéroport. Ce
succès des Habar Gidir ne doit pas faire oublier que cet officier avait
ouvertement pris parti pour Cali Mahdi après la chute du régime puis
s’était fait politiquement plus discret tout en restant hostile à Caydiid. Sa
fraction en particulier, le clan Ayaanle des Cayr s’est en effet souvent
posée en rivale des Sacad du général Caydiid. Il n’en demeure pas
moins que, depuis la fin de l’année 1994, le contrôle de l’aéroport et de
ses alentours est bien resté entre les mains de la SNA ; celui du port
3aussi d’ailleurs . Ainsi, après s’être emparé de Baraawe en novembre
1993 et de Marka vers mars 1994, la SNA contrôle maintenant la plus
grande partie du littoral c’est-à-dire, dans l’immédiat arrière-pays, les
points de sortie des bananeraies du Shabeellaha Hoose.
Autour de Muqdishu, de nouvelles installations se sont donc
développées, qui prendront toute leur importance au fur et à mesure de
l’intensification de la circulation des biens et des services à destination
de la Somalie. Car il faut surtout garder à l’esprit que l’absence de
pouvoir politique ne se traduit absolument pas par une paupérisation

1
MARCHAL, Roland. A survey of Mogadishu’s Economy. European Commission Somali
Unit. Août 2002.
2
Nom récent du quartier de Wadajir.
3
Les 5 et 8 mars 1995, un modus vivendi précaire est trouvé entre les deux factions.
42
générale. Muqdishu va devenir, dans les années qui viennent, le duty
free de l’Afrique de l’Est. Seul le marché prévaut ; la Somalie est
devenue le seul exemple planétaire achevé de l’ultralibéralisme
économique vers lequel beaucoup craignent que désormais se dirige le
cours du monde. C’est ainsi que sont apparus respectivement situés au
nord et au sud de la capitale, les mouillages « secondaires » de Jasiira ou
de Ceel Macaan, naguère simple rade foraine. De même, à côté des
aérodromes de Aadan Cadde à Muqdishu et de Balli Doogle à
Wanleweyn ont été aménagées les pistes d’atterrissage de Jasiira à
1proximité du port et du K50 sur la route de Marka, de Cisaleey et
surtout de Dayniile au nord et à l’ouest de la capitale.
Bien plus au nord sur la rivière Shabeelle, la région du Hiiraan est
quasiment tombée depuis août 1994 sous le contrôle de la SNA au
terme d’une opération organisée par Cismaan Caato. Les Xawaadle,
déjà chassés presque sans combat de Beledweyn, ont aussi perdu Buulo
Barde et Jalalaqsi et en sont réduits à miner les itinéraires pour tenter de
reprendre pied dans ces villes situées sur leur territoire et pour
2empêcher d’y circuler les convois de la SNBulxan .
Télécommunications et compagnies aériennes
Parallèlement à l’ensemble de cette conquête des infrastructures
territoriales se développent par ailleurs les sociétés de transmission et
les compagnies aériennes. Xawaalado, compagnies aériennes et
sociétés de télécommunications s’apprêtent à constituer, hors tout cadre
étatique, l’infrastructure d’un système économique fondé sur le principe
3de confiance induit par les solidarités lignagères .
Aux deux compagnies aériennes kenyanes qui arment initialement les
approvisionnements en qaad et assurent le transit des armes – Knight
Aviation et Bluebird Aviation – s’ajoutent puis se substituent à partir de
1996 des entreprises somaliennes dont les principaux directeurs seront
Cismaan Caato et Muuse Suudi Yalaxoow.
De la même façon, des sociétés de communications performantes sont
sur le point de s’installer, adossées aux principaux lignages. A Muqdishu
ce seront Aerolite et Al Barakaat Telecom dirigées par les Habar Gidir
et Nationlink par les Abgaal. Mais d’autres compagnies, plus petites,
assurent les communications avec les centres indispensables de
province. Ainsi se développent entre autres GAICOM à Gaalkacyo ou
NETCO à Boosaaso qui devient un centre économique majeur. Au
1
Il se substitue à celui du K60, situé dix kilomètres plus au sud et détruit par les
Pakistanais en 1993.
2
À la fin octobre, Cismaan Caato lui-même est blessé à proximité de Beledweyn par
l’explosion d’une mine. Il sera hospitalisé à Nairobi.
3
PEROUSE de Montclos, Marc-Antoine. Réseaux financiers, diaspora et hawilad : le rôle
clé de la péninsule arabique entre l’Occident et la Somalie. Autrepart 16. 2000 : 99-116.
43Somaliland se développe le même processus, avec la création à
Hargeysa de la SOTELCO qui appartient aux Isxaaq.
L’espace portuaire
Au port de Muqdishu, toujours entre les mains de la SNA, la situation est
chaque jour plus tendue entre les deux factions qui en contrôlent les
accès et les installations. Certes les convois de Sombana et de
Somalfruit y accèdent librement. Les incidents ne s’en multiplient pas
moins. Les deux sociétés s’accusent mutuellement d’utiliser leurs milices
pour empêcher l’accès au quai d’embarquement des cargaisons du
concurrent. Ainsi, le 10 janvier, un commando ouvre le feu sur la
maison des employés philippins de Sombana et le 2 février, un bref
accrochage oppose à l’entrée du port les transporteurs des deux
sociétés. Ce jour-là, les milices de la compagnie Sombana bloquent le
port pour empêcher les camions appartenant à Somalfruit d’y décharger
leurs cargaisons de bananes. Une douzaine de Somaliens sont tués dans
les affrontements qui s’ensuivent. Dans l’après-midi du même jour, des
tirs d’armes lourdes parties de Muqdishu visent en représailles le bateau
de la Sombana à l’ancre dans le port sans toutefois parvenir à le
toucher.
La concurrence prend un tour plus dramatique avec l’assassinat d’un
cameraman de la RAI, Marcello Palmisano, le 9 février, à une centaine
de mètres de l’aéroport gardé par l’ONUSOM, et l’enlèvement de la
présentatrice Carmen Lasorella. Un projet de visite de la région agricole
à bord de véhicules arborant les marques de Somalfruit se conclut, en
plein jour, sur l’encerclement du convoi par 9 technicals et l’exécution
sommaire du journaliste italien, seul blanc présent, peut-être par
méprise. L’assassin sera identifié comme étant le beau-frère du directeur
de Sombana, Axmed Ducaale Geelle Xaaf, par ailleurs propriétaire de
la compagnie de transport Somali-Italian Transport and Trade (SITT).
Devant la magistrature italienne de Venise, cinq producteurs somaliens
de bananes, tous associés la compagnie Somalfruit, accuseront
Maxamed Cali Faarax Badane d’être responsable de l’opération.
S’appuyant sur ce témoignage, la presse italienne titrait le 5 avril :
« Palmisano tué par la Dole ». Le directeur de Dole pour l’Europe, Francis
Feeney est entendu par la police judiciaire italienne tandis que l’avocat
italien de la firme américaine, Gian Giacomo Chiavari, menace de porter
plainte contre les journalistes qui impliquent directement Dole dans
1l’assassinat du cameraman .
Mais il est encore une fois intéressant d’observer les collusions multiples
qui existent sur ce théâtre somalien, avec des entreprises étrangères en

1
Pasquale Lapadura, chargé de l’enquête, obtient du commandement de l’ONUSOM la
preuve de la responsabilité de Maxamed Cali Faarax Badane. Un enregistrement filmé
effectué par les Casques bleus préposés à la garde de l’aéroport et récupéré à Nairobi
par le SISMI a permis d’identifier le chef du commando ainsi que la plupart des neuf
hommes qui participaient à cette opération.
44
particulier. En effet Dole-Italie qui n’est pas directement impliqué par
ces accusations diffuse un long communiqué pour se disculper et
produit un rapport de police émanant d’un certain colonel Cali
Cabdiraxmaan Fiqi, désigné comme « chef de la police d’investigation,
expert en droit ». Excluant toute relation entre la guerre des bananes et
la mort de Palmisano, le document se propose de disculper Dole et
Sombana. Ce rapport, rédigé sur papier à en-tête de la république
somalienne porte l’attache « ONUSOM/police somalienne en voie de
reconstitution/bureau spécial d’investigation ». Or les deux seuls
bureaux d’investigation de la police somalienne reconstituée, au nord et
au sud de Muqdishu sont dirigés respectivement par les colonels
Cismaan Cumar Weheliye Gaas-Gaas [Abgaal] et Saciid Axmed Kediye
[Habar Gidir] qui ni l’un ni l’autre ne sont signataires du document
excipé.
Plates-formes portuaires et aéroportuaires du Banaadir
D’emblée, sa qualité est mise en doute et il apparaît vite que, bien que
rédigé en apparence à Muqdishu, son tampon laisse apparaître qu’il a
en réalité été légalisé par le consulat général de Somalie à Dubaï. Le
seul colonel Cali Fiqi connu en Somalie appartenait à l’armée de
l’ex45président Siyaad Barre et vit à Marka, d’où depuis longtemps
maintenant il n’a plus bougé. Chacun en vient donc à la conclusion
suivante : en dépit de l’absence d’un gouvernement central en Somalie
auquel rendre compte, le consulat somalien à Dubaï est resté ouvert
depuis 1991. Le consul, Saciid Cabdalla, à l’instar d’autres diplomates
somaliens dépourvus de ressources, y gagne sa vie en établissant de
nouveaux passeports et en usant et abusant des cachets officiels, cela va
1sans dire hors de tout contrôle étatique .
L’entremise malaisienne et l’accord manqué [20 II 1995]
Mais la problématique de l’accès au port ne se résume pas à une rivalité
portant sur le déchargement de l’aide humanitaire et des affrontements
entre factions SNA autour du commerce des bananes. Le potentiel du
port ne laisse en effet personne indifférent : Maxamed Caydiid, maître
des lieux, Cali Mahdi, les entreprises bananières, mais bien d’autres
encore qui n’ont pas renoncé à voir les affaires reprendre un cours
plausible. C’est dans cette perspective par exemple qu’en décembre
1994, par l’intermédiaire de Cabdiraxmaan Cali Cismaan, un Abgaal
ayant la citoyenneté américaine, des opérateurs malaisiens invitent des
représentants des deux alliances rivales, SSA et SNA, à envoyer des tants à Kuala Lumpur. Ainsi, en janvier 1995, l’ancien directeur
de la banque commerciale, Maxamed Cali Xersi [Habar Gidir/Sacad]
pour le compte de la SNA et Cabdullaahi sheekh Ismaaciil
[Dir/Biyomaal] un natif de Marka pour la SSA, se rendent effectivement
en Malaisie.
Au même moment cependant, les mouvements de technicals observés
près du port comme les combats qui ont eu lieu le 30 janvier dans le
quartier de Madiina entre les miliciens abgaal et les Muruursade
proches de Caydiid ne présagent rien de bon. De plus, la défaite des
miliciens de Cali Mahdi à Bermuda les a forcés à se retirer dans une
étroite poche, coincés entre les zones contrôlées par les factions de
Caydiid et les Muruursade de Maxamed Qanyare Afrax. Ce dernier a
d’ailleurs clairement indiqué que toute tentative des partisans de Cali
Mahdi pour fermer l’accès au port par des tirs de mortier depuis leurs
positions provoquerait une vive réaction de la part de la SNA.
Au même moment, un autre intervenant se manifeste quand David
Morris homme d’affaires néo-zélandais président de la société Morris
2Supplies tente de réunir un groupe d’hommes d’affaires pour trouver
une solution à l’avenir du port de Muqdishu après le départ des
dernières forces de l’ONUSOM. À cet effet, il a su séduire le syndicat
des propriétaires et chauffeurs de camion du nord et du sud de la
1
Rapporté par Horst Rashdorf, le responsable allemand de la Muqdishu Port Operation
Corporation, société qui gère le port, et le général Morshad qui dirige le contingent du
Bangladesh.
2
La société emploie 2000 personnes à travers le monde et a un chiffre d’affaires de 150
millions de dollars par an.
46 capitale à tel point qu’en janvier, grâce à un blocus commun du port, ils
sont parvenus à obtenir du général Caydiid qu’il sécurise les environs
du port en les débarrassant des bandes armées incontrôlées. David
Morris qui campe à l’intérieur du port de Muqdishu avec sa propre
protection rapprochée, dont quelques anciens Khmers rouges recrutés
au Cambodge lors d’un précédent contrat pour les Nations unies, a
décidé de rester en Somalie après le départ de l’opération. L’individu
n’est pas un inconnu. Sa société a obtenu le contrat
d’approvisionnement en nourriture des Casques bleus de Somalie ; ses
services ont d’ailleurs été en l’occurrence diversement appréciés au sein
de l’ONUSOM. Il n’en a pas moins déjà réhabilité deux poissonneries et
installé un réseau de communications mobiles par satellite qui compte
1déjà près de 1 000 abonnés et lui assure un monopole dans le pays .
Est-ce sous son influence que – peu de choses ont filtré sur la teneur de
leurs conversations –, le 25 février, dans un communiqué commun lu à
2l’antenne de leurs radios respectives , Maxamed Caydiid et Cali Mahdi
annoncent qu’un comité conjoint était entré en fonction pour assurer la
3gestion commune du port et de l’aéroport de la capitale somalienne ?
Ce comité qui doit prendre en charge l’administration, les services de
sécurité des ports et aéroport avant le départ définitif des troupes de
l’ONUSOM, prévu le 2 mars, demeurera sous l’étroite surveillance de ses
instigateurs politiques. Ainsi toute décision en son sein nécessitera une
majorité des deux tiers et les chefs des deux alliances rivales devront
être consultés préalablement à l’envoi par ce comité de toute
correspondance aux organisations internationales relative à ses activités.
À Nairobi, Cabdiraxmaan Cali Cismaan, l’intermédiaire abgaal auprès
des Malaisiens, annonce que grâce à un financement de l’Organisation
de la conférence islamique (OCI), la Malaisie s’apprêtait à envoyer un
petit contingent de techniciens, tous militaires, dotés des équipements
nécessaires pour gérer le port et l’aéroport de Muqdishu. L’équipe était
4attendue en Somalie entre les 19 et 25 mars .
Mais naturellement, un tel rapprochement peine à se réaliser.
L’enlisement rapide de l’accord du 20 février rend difficile d’imaginer
que la bataille pour le contrôle du port et de l’aéroport, élément
déterminant de l’affrontement politique ou clanique pour le pouvoir
dans la capitale, ne vienne à cesser durablement. Effectivement, au
cours du mois de mai, la violence entre les factions fait plus de 30
1
Lettre de l’océan Indien (LOI) n°658. 11 II 1995.
2
Voice of the Somali People, contrôlée par la SNA, diffuse à partir de Muqdishu-sud.
Vers la mi-juin 1995, le général Caydiid change le nom de la station en Voice of the
Masses of the Somali Republic. Voice of the Somali Republic, contrôlée par la SSA de Cali
Mahdi diffuse à partir de Muqdishu-Nord. A celles-ci viendra s’ajouter la Voice of Somali
Pacification contrôlée par les partisans de Cismaan Caato et qui diffuse dans Muqdishu.
3
LOI n°661. 4 III 1995.
4
LOI n°664. 25 III 1995. Un projet qui, compte tenu des conditions sécuritaires dans la
capitale, ne verra finalement pas le jour.
47morts. Le port de Muqdishu est soumis à des bombardements, qui
1viennent confirmer les doutes émis .
Le 28 mai 1995 pourtant, après avoir consulté les chefs des deux
alliances, un comité de négociations réuni à Muqdishu se met d’accord
sur un document en cinq points :
- un appel à l’arrêt des bombardements et des déclarations de
guerre qui bloquent « depuis quelque temps » les activités du
port :
- la dénonciation des vols de véhicules en invitant à leur
restitution à leurs propriétaires ; la mise en œuvre de cette
décision particulière est confiée aux associations de
transporteurs et de commerçants, ainsi qu’aux chefs traditionnels
des clans de la capitale ;
- la reprise des activités du comité formé à l’issue des précédents
accords du 20 février, pour veiller à une gestion commune des
activités portuaires et aéroportuaires ;
- le retrait des technicals qui empêchent la libre circulation et
l’ouverture des principales routes et marchés de Muqdishu ;
- les responsables des districts sont appelés, de même que la
population, à participer à la concrétisation de ces nouveaux
accords dont le contenu a été simultanément diffusé par les
radios les deux principales factions de la capitale.
Modus vivendi que, dans la capitale, transporteurs et commerçants
réclament afin de poursuivre leurs affaires, l’accord du 28 mai n’apparaît
guère qu’un timide signe de bonne volonté des factions somaliennes
rivales, au moment où une délégation de l’OUA, conduite par
l’ambassadeur de Tunisie en Éthiopie tente une ultime médiation à
2Muqdishu . On se souvient en effet que la prise de décisions du retrait
des Nations unies s’était en effet accompagnée d’une sollicitation
d’autres organisations internationales, OUA et Ligue arabe notamment
afin qu’elles investissent le dossier somalien.



1
Keesing’s Record of World Events. 27 VI 1995, p. 40539.
2
LOI n° 674. 3 VI 1995.
48