L'import-export de la démocratie : Serbie, Géorgie, Ukraine, Kirghizistan

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Serbie, 2000, "révolution bulldozer". Géorgie, 2003, "révolution des roses". Ukraine, 2004, "révolution orange". Kirghizistan, 2005, "révolution des tulipes". Les révolutions "colorées" se succèdent, les similitudes sont nombreuses, notamment la présence récurrente et la forte implication des ONG étrangères, nord-américaines surtout, et des mouvements étudiants non violents. Cette étude propose d'analyser l'implication et le rôle réels des différents acteurs pour mieux comprendre ces événements révolutionnaires porteurs d'espoir dans les Etats de la CEI et au-delà.
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296192577
Nombre de pages : 245
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SOMMAIRE

Préface de M. Alexis Vahlas
Introduction

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PREMIERE PARTIE : LES ONG ETRANGERES, ACTEURS 21 PARFOIS NECESSAIRES MAIS JAMAIS SUFFISANTS Chapitre 1. Typologie des principales ONG étrangères concernées .................................................................................25 Chapitre 2. L'implication réelle des ONG étrangères................59 Chapitre 3. Les logiques endogènes de ces révolutions...........105 DEUXIEME PARTIE : LES MOUVEMENTS ETUDIANTS : D’OTPOR! A KELKEL, UN MEME MODELE ? 127 Chapitre 1. Aspects organisationnels des mouvements civiques étudiants : le modèle Otpor! ....................................................131 Chapitre 2. L'action non-violente de la théorie à la pratique, une stratégie d'action standardisée pour renverser un dictateur ?...167 Chapitre 3. Différences, limites et perspectives des mouvements étudiants : quel avenir pour les révolutionnaires colorés ?......195 Conclusion Table des matières

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LISTE DES SIGLES
AADL ADL AEI BTC CANVAS CEI CeSID CIA CPEU DOS ENEMO FES FIDH FREEDOM FSA GOTV IRF IRI KAS NDI NED OMC ONG ONU OSCE OSI OTAN TACIS USAID Association des Agences de la Démocratie Locale Agence de la Démocratie Locale Albert Einstein Institution Bakou-Tbilissi-Ceyhan (oléoduc) Centre for Applied NonViolent Action and Strategies Communauté des Etats Indépendants Centre for Free Elections and Democracy Central Intelligence Agency Citizen Participation Elections in Ukraine Democratic Opposition of Serbia European Network of Election Monitoring Organizations Friedrich-Ebert-Stiftung Fédération Internationale des Droits de l'Homme Freedom for Russian and Emerging Eurasian Democracies and Markets FREEDOM Support Act Get-Out-the-Vote International Renaissance Foundation International Republican Institute Konrad-Adenauer-Stiftung National Democtratic Institute National Endowment for Democracy Organisation Mondiale du Commerce Organisation non gouvernementale Organisation des Nations Unies Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe Open Society Institute Organisation du Traité de l'Atlantique Nord Technical Aid to the Commonwealth of Independent States United States Agency for International Development

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PREFACE
Les opérations internationales des ONG d'action politique Le mémoire qui est à l'origine de cet ouvrage couronne un cursus exceptionnel à l'Institut d'Etudes Politiques de Strasbourg et nous nous dispenserons donc de dresser les louanges d'usage parfois suspectes de constituer un passage obligé- à Mademoiselle Camille Gangloff qui n'en a nul besoin. Rappelons seulement qu'il est un plaisir rare pour un directeur de recherche que de découvrir à chaque étape de la rédaction la valeur ajoutée par le chercheur plutôt que de simplement constater la plus ou moins bonne prise en compte des remarques précédemment communiquées. Sur un terrain vierge de toute analyse sérieuse, Mademoiselle Gangloff s'est d'abord évertuée à faire montre de discernement, analysant comment les rôles se sont distribués entre les différents acteurs desdites révolutions colorées, en insistant logiquement sur l'évaluation de l'élément étranger, à savoir l'ONG occidentale. Mais l'approche organique qui structure ce mémoire ne sacrifie pas pour autant la principale question substantielle, celle de la valeur archétypique de cette mobilisation civique d'un nouveau genre, tout à la fois légère dans sa forme joyeuse et quasi-légaliste, et lourde de conséquences politiques puisque visant à un changement de régime. Mademoiselle Gangloff livre quantité d'éléments et d'idées qui éclairent considérablement la relation entre chacun des mouvements d'opposition locaux et les ONG étrangères, principalement américaines. La part exogène de ces succès démocratiques est ainsi mieux comprise. Elle peut surtout être relativisée car la prévalence de la mobilisation et des motivations internes apparaît comme évidente au vu des analyses proposées, de même que les liens directs établis par les mouvements étudiants de pays pourtant aussi différents que la Serbie balkanique et le Kirghizistan centreasiatique.
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Il n'en demeure pas moins que l'ONG occidentale d'action politique apparaît comme la grande nouveauté. Actrice débutante sur notre scène politique internationale, elle est inapte à fomenter une révolution mais capable de contribuer à l'organisation d'une alternance efficace en offrant, grâce à une expérience de plus en plus systématisée, une méthodologie de la mobilisation civique. C'est sur cet aspect profondément original que nous souhaitons présenter trois remarques de fond. Premièrement, concernant les conditions d'action internationale de ces ONG, le travail de définition de critères opérationnels n'en est qu'à ses balbutiements et un effort nous semble nécessaire sur deux questions-clés. En premier lieu, il faut évidemment poursuivre le travail d'élucidation des conditions locales de réussite. Il apparaît que seuls des Etats garantissant déjà un certain niveau de libertés publiques sont perméables à ces révoltes civiques. Entre autres critères encore à affiner, on retiendra que l'existence d'élections dans un cadre au moins officiellement pluraliste, la présence d'une société civile alimentant le débat démocratique, ainsi que l'ouverture internationale sont des paramètres qui permettent d'expliquer pourquoi la mobilisation réussit à provoquer l'alternance en Ukraine mais échoue dans le Bélarus voisin. Il importe, en second lieu, de s'interroger davantage sur les finalités de l'action des ONG étrangères. S'agit-il simplement et ponctuellement de renverser des dirigeants éventuellement élus mais exerçant leur pouvoir de manière autoritaire, ou bien veut-on par principe permettre un saut qualitatif à une démocratie naissante ? Dans ce cas, quel est précisément le type de démocratie recherché ? La réponse à cette question est cruciale car elle permet a contrario de définir à partir de quand le système est suffisamment démocratique pour ne plus craindre la mobilisation, contre lui, d'ONG étrangères. Force est de constater que, dans tous les précédents étudiés, le discours reste assez vague. Comme souvent, hélas, sont évoqués indistinctement la démocratie, l'Etat de droit et les droits de l'homme. Mais quelle serait la légitimité d'une ONG étrangère mobilisée contre un régime dont les limitations aux droits de l'homme seraient le fait d'un choix démocratique, une claire majorité de la population pouvant souhaiter un pouvoir fort à un moment donné de son histoire ? Toutes les actions internationales
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en faveur d'une plus grande libéralisation ne se valent pas et la question des limites ne peut être éludée. La meilleure illustration en est l'action radicale menée à Haïti par l'IRI au début des années 2000, poussant systématiquement l'opposition à la confrontation avec le président élu, alors même que la politique officielle américaine consistait à promouvoir le dialogue et la réconciliation. Deuxième remarque sur ces ONG d'action politique, il convient de démythifier leur relation avec les Etats qui les financent et de faire preuve en la matière d'un minimum de réalisme. Il y a toujours eu un puissant chœur des vierges sur la scène internationale, prompt à faire entendre sa puissante voix morale pour dénoncer les différences de traitement, réhabiliter les peuples oubliés ou déplorer les terres sacrifiées en raison de l'absence d'intérêt géostratégique évident pour les grandes puissances. Mais notre système international, intersubjectif par nature et doté de structures demeurant les créatures de leurs Etats membres, est ainsi conçu qu'il ne permet pas l'approche principielle des crises et la généralisation consécutive des interventions. Partant, acceptons qu'on n'en demande pas plus aux ONG et qu'on n'espère pas qu'une association ou une fondation financée par un Etat agisse directement contre les intérêts internationaux de celui-ci. Concrètement, il ne faut pas s'attendre à ce qu'une ONG bénéficiant d'importants fonds publics mène une action significative dans un Etat ami dont la stabilité est considérée comme une priorité. Pour le dire plus cyniquement encore, personne ne devra s'étonner que les alliés dont le régime autoritaire pourrait être déstabilisé par une révolte civique échappent aux politiques actives de promotion de la démocratie. On retrouve ici les mêmes limites que pour le supposé droit d'intervention humanitaire : on s'en sert plus facilement contre ses ennemis politiques. Dans le domaine de l'action de démocratisation, les exemples sont légion, notamment au MoyenOrient, et il est par conséquent inutile de perdre son temps à prôner pour les ONG à important financement public une universalisation aujourd'hui impossible. La concordance politique est toujours, dans une large mesure, un prérequis du soutien gouvernemental. Notre troisième et dernière remarque se doit d'être prospective. Quels qu'en soient les imperfections et les dangers, ce nouveau type
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d'action internationale initié par les ONG et fortement soutenu par certains Etats n'est pas prêt de disparaître et trouvera souvent à s'exercer, soit pour aider à l'approfondissement d'un régime démocratique, soit pour préserver les acquis d'un régime menaçant de basculer dans la dictature. Le bilan est donc incontestablement positif et il n'est que temps de développer ce mode opératoire de la soft diplomacy. Or, à l'heure où l'actuel président des Etats-Unis envisage sa cessation de fonction et annonce comme principal projet la création d'un "Freedom Institute" pour former à la démocratie de jeunes responsables étrangers, on ne peut que regretter le retard pris par la France et l'Europe sur ce terrain de l'action démocratique internationale. Pas plus la France que l'Union européenne ou le Conseil de l'Europe n'ont mis en place de mécanisme susceptible de soutenir des ONG européennes désireuses de mener une action d'ampleur. Pour l'histoire, on rappellera le précurseur français qu'a été le Comité pour les Libertés et la Démocratie en Albanie qui, dès 1990 et sous la houlette d'EricAlexandre Poher, a tant fait pour stimuler une mobilisation civique active des étudiants en Europe orientale, d'abord en Albanie, puis en Croatie, Roumanie, Estonie et Ukraine après sa mutation en Alliance Civique Européenne déclarée sous forme d'association loi de 1901. Mais, une fois de plus, l'initiative privée initiale n'allait pas être puissamment relayée ni suffisamment soutenue par les pouvoirs publics nationaux et européens. Espérons que ceux, aujourd'hui, qui sont porteurs de projets de fondation européenne trouveront des oreilles plus attentives que les infortunés pionniers d'hier. A bon entendeur… Alexis Vahlas Maître de conférences à l'Institut d'Etudes Politiques de Strasbourg

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"L'Histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d'originaux et beaucoup de copies" Alexis de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, livre deuxième, chapitre VI, 1856.

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INTRODUCTION

La période de la guerre froide a été marquée par l'affrontement de deux blocs, chacun symbolisant deux modèles distincts, la démocratie libérale et l'économie de marché d'une part, le communisme et la planification d'autre part. L'effondrement du bloc soviétique a mis fin à cette bipolarité et a pu être interprété comme la victoire d'un modèle sur l'autre, celle de la démocratie sur le communisme. Cette thèse a été annoncée par les événements de Pologne en 1989, la chute du Mur de Berlin, la révolution de velours tchécoslovaque, les changements en Roumanie et, enfin, par l'avènement de la démocratie au début des années 1990 dans les pays nouvellement détachés de la zone d'influence soviétique, depuis la Hongrie et la Slovénie jusque dans les pays baltes. Dans l'espace soviétique en général, les aspirations démocratiques des populations se sont largement exprimées lors des vastes manifestations réclamant l'indépendance. Pourtant, les années 1990 n'ont pas marqué la démocratisation pleine et entière des pays de l'ex-URSS. Malgré l'adoption formelle de constitutions et de principes démocratiques, la plupart des républiques nouvellement indépendantes et en quête de repères sont devenues en quelques années des démocraties autoritaires. Globalement, les dirigeants sont restés les mêmes, d'anciens apparatchiks, même s'ils ont bénéficié d'une légitimité nouvelle, ayant été élus par la population. Peu à peu, une concentration des pouvoirs s'est opérée en faveur de l'exécutif, au détriment des parlements nationaux. Des présidents de plus en plus autoritaires se sont ainsi imposés, jusqu’à être qualifiés de dictateurs : Edouard Chevardnadze en Géorgie, Leonid Koutchma en Ukraine ou encore Alexandre Loukachenko au Bélarus pour n'en citer que quelquesuns1. La corruption et la répression des opinions divergentes ont été
1. Nous distinguerons dans cette étude les régimes semi-autoritaires des régimes autoritaires. Nous qualifierons ainsi de régimes semi-autoritaires les régimes d’Edouard Chevardnadze, de

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les fléaux de ces nouveaux régimes. Si les pays d'Europe centrale et orientale et les pays baltes ont réussi leur transition vers la démocratie et l'économie de marché, les autres républiques de l’exURSS nouvellement indépendantes sont restées plus en retrait, les dirigeants disposant certes d'une légitimité électorale démocratique, mais exerçant le pouvoir de manière concentrée et autoritaire. Cette situation n’était pourtant pas immuable. Les événements qui se sont déroulés en Serbie à l'automne 2000 ont inauguré un nouveau cycle d'évolution démocratique, les renversements de dictateurs se succédant rapidement. Quatre cas illustrent aujourd’hui ce phénomène. Le 5 octobre 2000 a marqué la fin de la présidence autoritaire de Slobodan Milosevic, au pouvoir depuis 1989. Ce bouleversement a attiré l'attention, en particulier du fait de son caractère non-violent, en complet décalage avec l'environnement emprunt de violence d'un pays longtemps en guerre, parfois bombardé et souvent soumis à une répression terrible. Sur un mode similaire, la révolution des roses en Géorgie en novembre 2003 a contraint Edouard Chevardnadze à démissionner. Un an après, la révolution orange portait à la tête de l'Ukraine Viktor Iouchtchenko, au détriment du candidat du pouvoir, Viktor Ianoukovitch. Enfin, en mars 2005, Askar Akaev était renversé par la révolution des tulipes au Kirghizistan. Reprenant la terminologie de Samuel Huntington, on pourrait qualifier ce nouvel enchaînement d'événements révolutionnaires de "quatrième vague de démocratisation"1, amorcée en Slovaquie en septembre 1998 et en Croatie en janvier 2000. Les révolutions2, qui
Leonid Koutchma ou d'Askar Akaev par exemple, traduisant le fait que bien qu'il y ait des dérives autoritaires, certains soutiens du pouvoir sont affaiblis, laissant une certaine liberté à la population, qui peut donc manifester. Dans la terminologie des mouvements étudiants nonviolents, ces régimes sont d’ailleurs qualifiés de "dictature souple". En revanche, seront qualifiés de régimes autoritaires le régime d’Alexandre Loukachenko ou celui d’Islam Karimov, le pouvoir disposant de relais puissants, contrôlant l'information et ne laissant pas de liberté à la population, réprimant toute tentative de contestation ("dictature forte"). 1. S.P. Huntington, The Third Wave, Democratization in the Late Twentieth Century, Londres, Norman, University of Oklahoma Press, 1991 : la troisième vague de démocratisation a débuté en 1974 avec la révolution des oeillets au Portugal, se poursuivant avec la chute des dictatures et la fin des régimes autoritaires en Grèce, en Espagne, en Equateur, au Pérou, etc. et se finissant avec la révolution de velours en Tchécoslovaquie, la chute du Mur de Berlin, les changements démocratiques en Roumanie, en Bulgarie, au Chili et au Nicaragua. 2. Le terme de "révolution" a été employé pour qualifier ces événements, bien qu'il s'agisse davantage de révoltes civiques non-violentes et de changements politiques. En effet, il n’y a

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se sont enchaînées à partir d'octobre 2000, très médiatisées, ont poursuivi le mouvement, relançant fortement le processus de démocratisation dans l'espace post-soviétique. L'expression de "révolutions colorées" a été utilisée pour les qualifier. Cela venait des fleurs et des couleurs mises en avant lors des manifestations pour fédérer la population, symboliser la non-violence et faire de ces révolutions des événements joyeux : les roses rouges en Géorgie, évoquant la couleur du drapeau géorgien; l'orange en Ukraine et les tulipes sauvages jaunes et roses au Kirghizistan, couleurs de l'opposition. En outre, ce processus de démocratisation réactivé par les révolutions a été fortement soutenu par l'Union européenne, mais aussi et surtout par les Etats-Unis, en particulier après le 11 septembre 2001. La promotion de la liberté et de la démocratie est alors devenue un pilier de la politique étrangère américaine, étant considérée comme un moyen non militaire de lutter en amont contre le terrorisme. Cet engagement américain dans l'espace postsoviétique peut aussi être lu comme un retour à des thématiques de la guerre froide. En effet, au-delà des discours sur la démocratie, des enjeux géostratégiques guident les orientations de la politique américaine dans cette région du monde. Il s'agit de limiter l'expansion de la sphère d'influence russe, à l'ouest en soutenant une Ukraine indépendante et démocratique, ce pays étant un enjeu majeur du "grand échiquier" que constitue l'Eurasie1, mais aussi dans le Caucase du Sud, en s'assurant les faveurs du gouvernement géorgien. Si l'expansion de la démocratie dans le monde, y compris dans l'espace post-soviétique, doit se concilier avec d'autres intérêts, il n'en reste pas moins qu'elle est un thème majeur qui mérite une attention particulière. Daniel Warner, directeur adjoint de l'Institut des Hautes Etudes Internationales de Genève, souligne deux questions à propos de cette démocratie "victorieuse"2. La première

pas de rupture profonde, ni de bouleversement radical (violent ou non) du système, mais surtout l’espoir d’un changement avec l’arrivée de l’opposition au pouvoir. La dimension symbolique de cette qualification sera discutée plus en détail dans la 1ère partie, 3.3. 1. Z. Brzezinski, Le grand échiquier : l’Amérique et le reste du monde, Paris, Hachette, Bayard éditions, 1997, p.74-75. 2. Notes personnelles de l’auteur d’après l’intervention de Daniel Warner lors de la journée d'information sur la Géorgie, le 31 mai 2006 à Strasbourg.

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consiste à se demander si la démocratie peut être exportée, tel un concept ou un produit qui pourrait être vendu par les pays occidentaux. La seconde adopte un point de vue différent et consiste à se demander si la démocratie peut être importée, "achetée" par les pays en transition, amenant par la même occasion à s'interroger sur les capacités des pays à réussir une telle opération1. Le registre commercial et marketing est volontairement utilisé, puisque l'on constate en effet qu'un véritable commerce de la démocratie s'est progressivement mis en place. Comme nous le verrons, ces deux questions fondamentales ont trouvé un écho particulier dans les événements révolutionnaires qui ont touché l'espace post-soviétique. Par ailleurs, les fortes similitudes entre les révolutions colorées ont amené à s'interroger sur les logiques communes qui les soustendent ainsi que sur ceux qui en ont été les acteurs. Généralement, quatre acteurs principaux ont pu être identifiés. Il y a d’abord l’opposition politique et les médias qui ont indéniablement joué un rôle déterminant. Il n'y a ici rien de surprenant, ces acteurs étant les acteurs traditionnels des changements politiques. Mais ce sont surtout les deux autres catégories, plus spécifiques à ce nouveau type de révolutions, qui méritent notre attention pour comprendre les logiques d'import-export de la démocratie. Il y a d'une part les ONG, organisations supposées d'intérêt public et à but non lucratif qui ne relèvent ni de l'Etat ni d'une institution internationale. Celles-ci ont connu un développement sans précédent dans les années 1990 et ont joué un rôle particulièrement important dans les révolutions colorées, qu’il s’agisse d’ONG locales ou d’ONG étrangères. Parmi les ONG étrangères on trouve surtout des ONG américaines, et dans une moindre mesure européennes, très présentes dans l'espace postsoviétique, qui ont fourni un soutien logistique et financier aux acteurs des révolutions. D'un pays à l'autre, on retrouve ainsi la National Endowment for Democracy (NED), l'International Republican Institute (IRI), le National Democratic Institute (NDI), Freedom House, la Fondation Eurasie et l'Open Society Institute (OSI) qui allouent des sommes parfois considérables pour le développement de la démocratie, de la société civile, des médias et
1. Idem.

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pour soutenir l'opposition. S’agissant des ONG américaines, elles sont plus ou moins liées au gouvernement américain et ont été accusées d'être instrumentalisées par celui-ci, leur action étant alors interprétée comme une nouvelle forme d'ingérence portant atteinte à la souveraineté du pays. Cette thèse du complot constitue une position idéologiquement marquée à laquelle il convient d'apporter certaines nuances. Il n'en reste pas moins que certains éléments factuels abondent en ce sens1. Les ONG locales sont, quant à elles, les bénéficiaires de cette aide. Souvent regroupées sous forme de coalition, elles ont aussi joué un rôle majeur, attestant de la participation de la société civile à ces processus démocratiques. Au titre des principaux acteurs de ces révolutions colorées, on trouve enfin les mouvements civiques étudiants non-violents, qui sont tout aussi caractéristiques de ces événements. Ils suivent nettement un même modèle, celui du précurseur serbe Otpor!. Ils ont progressivement développé de nouvelles méthodes d’action, proposant des stratégies pour renverser un dictateur sans avoir recours à la violence. Ces différentes catégories d'acteurs, et plus particulièrement les ONG étrangères et les mouvements étudiants non-violents, illustrent bien les logiques d'import-export de la démocratie, et, par leur imbrication, les liens qui existent entre les différentes révolutions. Aussi convient-il de s'interroger sur l'ampleur du rôle réel des ONG étrangères dans ces événements révolutionnaires, et de voir en quoi elles sont un moyen d'exporter la démocratie pour les gouvernements les finançant. A l’inverse, le rôle actif des ONG locales, de l'opposition et des médias amène à ne pas sous-estimer les logiques endogènes de ces processus, soit non seulement la volonté d'importer la démocratie mais également les conditions nécessaires à la réussite de cette action. Enfin, il est intéressant de voir en quoi les mouvements étudiants peuvent être caractéristiques de ces deux logiques à la fois, cherchant tant à importer la démocratie dans leur pays qu’à l'exporter dans d'autres pays, à travers un vaste réseau international qui s'est progressivement mis en place. Ces mouvements conduisent aussi et surtout à reconsidérer l'action non-violente. Celle-ci existe depuis longtemps, avec le succès que l’on sait du militant Gandhi pour l'indépendance
1. v. à ce sujet la 1ère partie, Chapitre 1, 4.

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de l'Inde, mais elle a pris ici une nouvelle dimension commerciale qui mérite une attention particulière. Des stratégies d'action pour renverser un dictateur ont été systématisées tant par des militants que par des théoriciens américains, puis diffusées, "commercialisées", tel un produit universellement consommable. Afin d’embrasser l’ensemble de ces questions, deux axes structureront cette étude. Dans un premier temps, nous nous demanderons si les ONG étrangères ont joué un rôle déterminant dans ces révolutions colorées. Pour ce faire, nous questionnerons leurs relations avec leurs gouvernements, de même que l'ampleur réelle de leur implication, avec en contrepoint la nécessaire évaluation des logiques endogènes des événements. Dans un second temps, nous nous interrogerons sur les mouvements étudiants, sur leurs interdépendances et leur mode d'action non-violent. Nous chercherons à déterminer dans quelle mesure un modèle d'action a été élaboré et suivi. Un intérêt particulier sera ainsi porté aux développements ultérieurs de ces mouvements, c'est-à-dire à leur devenir après les révolutions.

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PREMIERE PARTIE : LES ONG ETRANGERES, ACTEURS PARFOIS NECESSAIRES MAIS JAMAIS SUFFISANTS

La forte présence des ONG étrangères dans l'espace postsoviétique et leur implication dans les révolutions ont suscité de nombreux débats, amenant certains observateurs à présenter les révolutions colorées comme étant le résultat d'une nouvelle forme d’ingérence étrangère, marginalisant le rôle et les initiatives des acteurs internes et niant le caractère spontané de ces événements. Faut-il épouser cette théorie du complot ? Illustrant la logique d'export de la démocratie, il est certain que ces ONG sont le bras non armé de la politique étrangère américaine. Mais il serait illusoire de croire que la démocratie peut être imposée de l'extérieur, sans volonté et mobilisation de la part de la population. Pour tenter de mieux comprendre ces phénomènes et sortir des débats souvent idéologiquement marqués, nous nous attacherons d'abord à présenter les principales organisations en cause. Puis nous essaierons d'évaluer l'implication réelle des ONG ainsi que leurs liens avec les institutions gouvernementales, pour passer la théorie du complot à l'épreuve des faits. Si les ONG étrangères ont pu être des acteurs nécessaires des révolutions, il reste certain qu'elles n'ont pas été suffisantes. Nous conclurons donc sur les logiques endogènes de ces événements, bien trop souvent minorées.

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