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L'impossible paix mondiale

De
302 pages
L'ordre moral, sécuritaire et matériel de la planète dandine. La politique internationale est d'abord un art de la guerre, des stratégies de domination et de survie, secrète ou officielle. Une paix réelle et exemplaire est impossible, parce que les tenants de l'orthodoxie impitoyable des systèmes de gouvernance convenus manipulent les principes et les concepts, les valeurs et les passions, en fonction des intérêts de circonstance adaptés à chaque séquence. C'est le vrai noeud du drame permanent de l'humanité.
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L’impossiblepaixmondiale
Chroniqueséquentielle de politiqueinternationalePointsdevue
Collection dirigée parDenis Pryen
et
François Manga-Akoa
Déjàparus
Emmanuel KIGESA KANOBANA, Dipenda, Témoignage d’un Zaïrois plein
d’illusions,2011.
JosephNELBE-ETOO, L’Héritage des damnés de l’histoire,2011.
MarcelPINEY,Coopération sportive français en Afrique,2010.
Cyriaque Magloire MONGO DZON, Pour une modernité politique en Afrique,
2010.
Thierry AMOUGOU, Le Christ était-il chrétien ? Lettre d'un Africain à l'Eglise
catholique et aux chrétiens,2010.
eThimoté DONGOTOU, Repenser le développement durable au XXI siècle,
2010.
MartinKUENGIENDA, République,Religion et Laïcité,2010.
MauriceNGONIKA, Congo-Brazzaville: 50 ans,quel bilan?,2010.
Dieudonné IYELI KATAMU, La musique au cœur de la société congolaise,
2010.
MahamatMASSOUD, La Banque desÉtats de l'Afrique Centrale,2010.
SHANDA TONME, Analyses circonstanciées des relations internationales
2009,2010.
AlassaneKHODIA, Le Sénégal sous Wade,2010.
Gérard BOSSOLASCO, Éthiopie à la une. Journaux et publicités. 1865-1935,
2010.
Jean-Célestin EDJANGUE,Les colères de la faim,2010.
Jean-CélestinGUE,Cameroun :un volcan ensommeil,2010.
Gilbert TOPPE,.Communication politique et développement en Côte d’Ivoire,
2010.
Alexandre WATTIN, Les détachements Hawk Épervier au Tchad 1986-1989,
2010.
Essé AMOUZOU, Gilchrist Olympio et la lutte pour la libération du Togo,
2010.
AlexandreGERBI, Décolonisation de l’Afrique ex-française,2010.ShandaTonme
L’impossiblepaixmondiale
Chronique séquentielle de politique internationale
L’HarmattanDEJAPARUSDUMÊMEAUTEUR
-DROITSDE L'HOMMEETDROITSDES PEUPLES DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES.
-AVANCEZ,NENOUSATTENDEZ PAS !Leconstat amerd'un intellectuel africain. juillet 2008.
-LECRÉPUSCULE SOMBREDELAFIN D'UN SIÈCLE TOURMENTÉ.1999-2000,juillet 2008.
-L’ORÉE D'UNNOUVEAU SIÈCLE. 2001, juillet 2008.
-PENSÉEUNIQUE ETDIPLOMATIE DEGUERRE. 2002, juillet 2008.
-CES DINOSAURES POLITIQUES QUI BOUCHENT L'HORIZON DE L'AFRIQUE. 2003,
juillet 2008
-REPENSER LADIPLOMATIE. 2004, juillet 2008.
-RÉFLEXIONS SUR L'UNIVERSALISME. 2005, juillet 2008.
-AFRIQUE: L'INÉLUCTABLEEFFONDREMENTDESDICTATURES. 2006, octobre2008.
-L’INTELLIGENTSIACAMEROUNAISE :AUTOPSIED'UNE DÉCRÉPITUDE.novembre2008.
-UNAFRICAINAUMUSÉEDESARTSPREMIERS.décembre 2008
-RÉFLEXIONS SURLESCRISESDELA SOCIÉTÉ CAMEROUNAISE. janvier 2009
-LAPOLITIQUEAFRICAINE DELAFRANCE ENQUESTION. janvier 2009
-LACRISEDEL'INTELLIGENTSIAAFRICAINE.janvier 2009.
-COEXISTENCECONTENTIEUSEENTRELESNATIONS.1985-1998, janvier2009
-L'AFRIQUEETLA MONDIALISATION.février 2009
-POUVOIRPOLITIQUEET AUTORITARISMEENAFRIQUE.mars2009
-MÉMOIRESD'UN DIPLOMATE AFRICAIN. avril 2009
-RÉFLEXIONS SUR L'ÉTATDUMONDE.2007,mai 2009
-LA FRANCE A-T-ELLE COMMIS UN GÉNOCIDE AU CAMEROUN? Les Bamiléké accusent.
juillet 2009.
-JEUX ET ENJEUX DES ÉTATS DANS L'ORDONNANCEMENT GÉOSTRATÉGIQUE
PLANÉTAIRE. 2008, juillet 2009.
-LES TRIBULATIONS D'UN ÉTUDIANT AFRICAIN À PARIS, Livre I d'une autobiographie en 6
volumes. septembre 2009
-FONDEMENTSCULTURELSDU RETARDDEL'AFRIQUENOIRE. septembre 2009
-ET SI L'OCCIDENT N'ÉTAIT PAS RESPONSABLE DES PROBLÈMES DE L'AFRIQUE? De
Nicolas Sarkozy àBarackObama.novembre2009
-ANALYSESCIRCONSTANCIÉESDESRELATIONS INTERNATIONALES.2009,avril 2010.
-LE REVE AMERICAIN D’UN ENFANT D’AFRIQUE, Livre II d'une autobiographie en 6 volumes.
juillet 2010
©L’HARMATTAN,2011
5-7,ruedel’École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54405-5
EAN : 9782296544055HOMMAGE
À
CHOIYOUNG-JIN
Diplomate éméritesud-coréen
ReprésentantspécialduSecrétaireGénéral
desNationsUniesenCôted’Ivoire
etCertificateurdel’électionprésidentielle
pourlasortiedecrise
À
BAKAYOKOYOUSSOUFF
PrésidentdelaCommission électoraleindépendante
delaCôted’Ivoirepourlasortiedecrise
Pourleur courage,leur sensde laresponsabilité,et leurattachement
faroucheàlapaixetàlavéritédesurnesdémontrésàl’issuedu
deuxièmetourdel’électionprésidentielle du28novembre 2010.Introduction
e destin de l’humanité tient certes de la somme desL
planifications et des interactions dont les éventuelles implications,
projetées en permanence dans le futur, sont de plus en plus
maîtrisables, bien que complexes. Pourtant, les paramètres essentiels
qui commandent notre vie de tous les jours ont définitivement revêtu
le caractère d’une aiguille folle et instable sur le cadran d’une montre
qui fait douter le temps. La meilleure illustration de la scène
internationale pourrait renvoyer aux images multicolores d’une basse-
cour particulièrement animée avec des temps forts, des moments de
panique, des sautes d’humeur, et des disputes intervenant selon une
cadenceintelligemmentréglée.
Mais alors, prendre le temps et surtout la peine d’observer et
d’analyser les différentes scènes du monde, ne donne aucune
assurance de le comprendre et surtout de dompter ses tribulations. En
une journée, une bombe peut tuer plusieurs personnes innocentes en
Irak, en Suède, en Israël, en Somalie, au Caire, et dorénavant même à
Washington. Dans la même journée, un événement culturel
rassemblant tout ce que le monde noir compte comme trésors et
talents artistiques et culturels, étale ses exhibitions riches en couleurs
à Dakar. Pendant ce temps, très loin à Cancun, une ville balnéaire du
Mexique, le rideau se referme sur une conférence qui a réuni les
plénipotentiaires de deux cents pays, pour débattre des moyens
d’arrêter le réchauffement de la planète, faisant oublier un instant, la
terreur des cartels de la drogue qui rivalisent de crimes odieux dans le
7pays. Sans découragement, ni démission, chacun fait le bilan de cette
conférence, après Kyoto au Japon, Helsinki en Finlande, et
prochainement Durban en Afrique du Sud. Discuter du climat ne veut
pas dire oublier les autres problèmes, ceux qui entachent la quiétude
de l’échiquier planétaire, ce vaste cadran de la montre de l’universel.
LesdouleursdesIrlandaispressésdesubirunerigueurbudgétairesans
pareil dans leur longue histoire, se mêlent aux bruits de bottes entre
les deux Corée enfermées dans une haine et une méfiance qui, de
manœuvres militaires en invectives et en menaces nucléaires, ont
produitdescoupsdefeuetquelquesmorts.
C’est pourtant peu dire, ou peu compter, si l’on ne fait pas allusion,
aux folies d’une clique de voyous qui, en Côte d’Ivoire, défient toutes
les instances politiques et diplomatiques mondiales, en bafouant la
volonté souveraine du peuple proclamée par les urnes. Mais
heureusement, la Guinée Conakry est tout à fait à côté, offrant un
espoir enfin, pour son peuple misérable après des décennies de
dictature impitoyable. Mais que pourra donc faire le nouveau
président, Alpha Condé, universitaire de renom et opposant depuis
cinquante ans, face à la profondeur du délabrement, et à la pressante
attente de la rue? C’est encore peu dire, ou ne rien dire, si par un
détour très incomplet, l’on n’évoque pas cette décision surprise et
incomprise du président sénégalais Abdoulaye Wade, de renoncer à
organiser le procès de l’ancien président tchadien Hissène Habré. Le
Sénégal s’y était pourtant engagé, selon une question de principe
formulée par l’Union africaine, laquelle refusait qu’un dignitaire
africainfûtjugéparuneinstancejudiciaireoccidentale.
La scène politique internationale épouse donc volontiers une
démarche séquentielle, pleine de mouvements dont la traçabilité est
mieux exprimée dans les articulations parfois pénibles, tantôt
bruyantes et tantôt silencieuses d’une montre insondable. Rien ne
justifie que Hosni Moubarak cristallise tant de rancœurs dans son
peuple, en continuant à se contenter de fausses élections où son parti
se fiche de tout le monde, et par ailleurs, en positionnant son fils pour
hériter de ses pouvoirs d’État. Mais rien non plus ne donne le droit à
ces anciennes colonies qui ont à peine pris la peine de bien se regarder
dans un miroir impartial, de dépenser des fortunes colossales, pour
célébrer leur cinquantenaire d’indépendance. On continue de mourir
8comme des mouches infectes dans de nombreux pays africains dont
les dignitaires ne se cachent plus pour mener grand train à
l’international, avec des épouses qui collectionnent les dernières
pièces de bijoux en diamant travaillées à Londres, New York, Paris et
Zurich.
Comment donc s’étonner des prises d’otages dans le désert du
Sahara, et des voitures piégées qui explosent le jour de la célébration
des cinquante ans de la soi-disant indépendance du Nigeria, un géant
riche en pétrole dont le peuple croupit sous la misère autant que celui
de Haïti? Et voilà Haïti, la misérable, la première république noire,
indépendante depuis 1804, mais plus soumise au drame de la
mauvaise gouvernance que toutes les planètes maudites réunies. Des
volcans aux cyclones, et des élections contestées aux violences des
gangs puis aux ravages du choléra, le sentiment que Dieu a
définitivement abandonné ce bout de terre perdu dans la mer du
Pacifiqueestrépandu.
Mais si seulement cette horloge riche en drames, pouvait malgré
tout assurer au monde un leadership solide, digne de confiance et
particulièrement doué de sagesse? Nous en sommes, encore et encore,
toujours très éloignés, en assistant aux difficultés du nouveau messie
américain, Barack Obama. Le Président que ses compatriotes ont très
tôt qualifié de président du monde sauf des États-Unis, a été malmené
dans les urnes en mi mandat, perdant des fidèles qui préfèrent quitter
le navire avant les sales temps, et contraint de réajuster ses ambitions,
intentions, projets et programmes, pour obtenir une paix relative avec
des politiciens républicains décidés à le bouter hors de la Maison
Blancheauplusvite.
Où se situe l’aiguille qui marque la séquence des négociations
israélo-palestiniennes, et à quel chiffre positif aurait-elle fait le plus
grand bruit, imprimer la plus grande cadence? Rien en effet dans le
cadran de cette boussole planétaire n’indique dans le temps de la
présente évaluation, quelque chose de positif, de rassurant, de
glorieux. Une nouvelle année pour rien, ce 2010, une année comme
les précédentes, faite de guerre froide, de discours chauds, de
menaces, de nouveaux projets de murs de séparation cette fois avec
l’Égypte. Une autre année de désespoir pour tous les enfants israéliens
9et palestiniens qui grandissent en apprenant pour les uns à fabriquer
desbombes,etpourles autresàles éviter.
Et si la Chine détenait la solution tant attendue pour régler les
aiguilles de la montre planétaire en permettant de maîtriser et de
contrôler la cadence? Le reste du monde fonce certes vers
l’apprentissage de la langue de Confucius, mais c’est plus pour mieux
commercer avec les redoutables marchands de Shanghai que pour
épouser les valeurs du nouvel impérialisme. Etre l’usine du monde ne
signifie pas porter les valeurs du monde, et vendre des calicots au
monde entier ne saurait signifier enseigner au monde, si la base de la
société n’offre pas au préalable quelques garanties de transparence,
d’alternance démocratique au sommet, et de protection incontestable
des droits de la personne humaine et des libertés fondamentales. Le
sommet du G20 tenu en Corée du Sud a bien montré, pour une fois,
l’apparition du duopole sino-américain, mais il reste limité au seul
plan économique et commercial, et encastré dans la querelle
monétaire. C’est triste que le prix Nobel de la paix ait finalement été
remis à une chaise vide en cette année 2010, simplement parce que le
récipiendaire chinois demeure un homme emprisonné dans son pays.
Le tort de ce dissident têtu et réputé obstiné pour la démocratie, c’est
de ne pas plier à la pensée uniquedominante, celle qui justement a fait
triompher le modèle de croissance et de développement chinois, et
démenti les vibrantes thèses enseignées dans les amphithéâtres de la
Sorbonne,deHarvardetdelaLondonSchoolofEconomics.
On a donc compris que l’exercice engagé dans l’ouvrage étale les
péripéties d’une étape de notre destin que façonnent dans toutes les
versions et dans tous les goûts d’une pâtisserie géante, les différentes
séquences de la politique internationale. Lesdites séquences
s’expriment dans la suite, en pièces multiples, faites de théories, de
constats, d’observations et d’analyses, dont chacun tirera des
enseignements personnels, à la lecture studieuse. C’est la vraie
substancedelachronique.
101.
Ledilemme éterneldes
1. indépendancessans
souveraineté
es bruits faits autour de ce qu’il est convenu d’appelerL
«cinquantenaire des indépendances » de quelques pays africains en
ce début d’année 2010, ramènent dans le débat public, la lancinante
question du statut effectif d’États souverains des anciennes colonies
trop vite déclarées affranchies. Sans doute faudrait-il rappeler que,
même après moult habillages et abus de langage juridique, les faits
demeurent têtus et exposent tout optimiste à une cruelle humiliation.
Le procès engagé devant les tribunaux français suite aux
commentaires légitimes sur sa mainmise sur les économies africaines,
exprime mieux que toutes les démonstrations et les étalages de
preuves, la situation plus qu’incongrue des gouvernements
ouvertement soumis à la loi de l’argent sale et des réseaux mafieux
plusconnussouslesigledelaFrançafrique.
Notre propos n’est point de rentrer dans une polémique stérile qui
risque de faire perdre au lecteur l’essence de la réflexion. Nous avons
plutôt à cœur de mettre en exergue les évidences juridiques, politiques
et diplomatiques qui alimentent le questionnement autorisé à propos
desindépendancesafricaines.
Les étudiants des relations internationales savent très bien que,
dans le concert des nations-États, il n’est jamais facile de trancher de
façon catégorique sur le degré de liberté des acteurs diplomatiques, et
11surtout pas sur la coloration réelle de leurs alliances géostratégiques.
La guerre froide avait certes permis d’éclipser le débat en formatant le
monde depuis la fin des années 1940, sur des tableaux bloqués, des
camps idéologiques hermétiques, et des pôles de confrontation, puis
de conflits, tantôt explicites, tantôt implicites. Il n’était plus alors
vraiment question d’alignement des États pauvres, particulièrement
africains, ni de vassalisation objective, mais seulement de choix
idéologique.
Pourtant, même dans le contexte de la guerre froide, il restait
incontournable dans le jeu limpide d’appréciation des notions et des
concepts, qu’il existait des indépendances sans souveraineté ou des
souverainetés imparfaites. Pour plaider cette dispute de statut, deux
résolutions au moins de l’Assemblée générale de l’ONU attestaient
non seulement de l’urgence d’une clarification de la situation effective
des États, mais encore du contenu et de la qualité de leur expression
sur la scène diplomatique. Il s’agit de la résolution 1514 adoptée en
1960 sur l’octroi de l’indépendance aux peuples et aux territoires non
autonomes, et de la résolution 1541, relative au droit des peuples à
choisir librement leur forme de gouvernement. Comme il fallait s’y
attendre, l’on a trop souvent usé et abusé de la première résolution, en
éclipsant volontairement, pour ne pas dire malhonnêtement, la
deuxième. Il faut avoir recours à l’autre confusion entretenue sur le
droit des peuples à l’autodétermination d’une part, et le droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes d’autre part. Le cas de la République
insulaire des Comores témoigne à suffire de la manière dont les
puissances coloniales et impérialistes, passées et actuelles, ont su
jouer ouvertement de violence et d’intimidation pour refuser
l’accessiondespeuplesàlasouverainetépleine.
Puisque la chanson des indépendances emporte des passions
somme toute défendables, il est de bon ton de se pencher sur cesÉtats
africains dont les gouvernements se font et se défont à Paris, et dont
les richesses sont abandonnées, livrées ou sacrifiées dans des mains
étrangères sans que l’on puisse déceler de quelle logique politique,
sinon criminelle, relève une telle entreprise. La théorie des Chefs
d’État africains transformés en élèves de tel ou tel autre dignitaire
étranger ne correspond plus à une cruelle vue de l’esprit. Il y a dans
l’articulation de l’histoire contemporaine des États africains
12francophones surtout, cette inimaginable condamnation à l’esclavage
etàl’exploitation éhontée.
Ce qui est constant dans l’observation quotidienne du
Camerounais, du Sénégalais, de l’Ivoirien, du Togolais ou du
Centrafricain, c’est une et même oppression d’une relation de
coopération pourrie par les travers de la tricherie, de l’injure et de
l’infantilisation. Certes, de Gaulle avait placé le principe de
l’indépendance dans une impossibilité vite battue en brèche par un
syndicaliste guinéen nommé Sékou Touré qui, par la suite, oublia de
s’occuper de son peuple pour ne plus s’occuper que de son pouvoir.
L’indépendance signifiait dans le complot colonial, une union
infantilisante moulée dans des rapports de force inégaux. Ainsi
conçue, c’était à laisser ou à prendre, et laisser supposait subir la
foudre des sectes commanditées depuis les centres de puissance
européens qui n’hésitaient pas à débarrasser les emmerdeurs du
plancher, pour parvenir aux mêmes fins de conquête et de domination.
Sankara en a été la victime en son temps, suivant en cela les exemples
desRubenUmNyobé,Felix-RolandMoumiéetdebiend’autres.
La lecture de l’actualité africaine annonce non plus seulement la
continuité, mais la cristallisation, voire la sacralisation de cette
relation qui invite implicitement les peuples à la sédition pure et
simple. Les cas du Niger, du Cameroun, du Burkina Faso, du Togo, et
des autres, ne relèvent plus de la mauvaise gouvernance, pas plus que
de la bêtise ou de la folie des pouvoirs autocratiques. Personne, à
moins de choisir le suicide moral, ne saurait dédouaner Paris de ces
cancers qui étranglent les peuples. Il ne faut plus chercher à
comprendre les successions royales du Gabon, ni du Togo. Il ne faut
pas attendre de Compaoré, tueur de sang froid improvisé médiateur de
toutes sortes de crises organisées, qu’il propose autre chose qu’une
élection à un seul tour aux Burkinabé. De qui prendrait-il ses
instructions donc? Mais d’où Sassou Nguesso a-t-il appris, compris et
importé le principe du mandat présidentiel de sept ans? D’où vient
cette culture obscurantiste de mandat présidentiel long sinon de
l’hexagone, des gens de steak-frites et de bon vin de table? En
apprenant tout petits que leurs ancêtres étaient plutôt des Gaulois, ces
cancres de la mauvaise gouvernance etde la dictature ne sauraient être
13des élèves parfaits sans assimiler également la règle de la présidence
monarchiquechèreàdeGaulle.
Il y a au fond un terrible examen de conscience à faire, en lieu et
place de festivités qui vont au contraire consacrer l’humiliation,
l’infantilisation, et la défaite autant historique que contemporaine de
nos peuples. Ne fêtez point car il s’agit de cinquante années de
traîtrise, de recul, d’indignité, d’insanité, d’incapacité. Ne fêtez point
car nul martyr dans le contexte d’une si haute insulte à la conscience
des ancêtres des libertés et des droits fondamentaux de l’être humain,
n’accepterait des excuses depuis sa tombe. Ne fêtez point car dans le
regard lointain du reste du monde, l’Afrique, cette Afrique, demeure
une terre de punition, une constellation de vampires politiques sans
âme, une foire de cancres serviles livrés à tous les vents contraires et
prostituésentrelesmainsdetouslesvisiteurs.
Il est légitime que de Paris, Londres, ou Bruxelles, les trompettes
de la victoire retentissent, que des feux d’artifice saluent le triomphe
de leurs seigneurs esclavagistes et de leurs missionnaires
prétendument civilisateurs sur les Nègres. Ceux qui ont eu raison des
Lumumba, Ossendé Afana, Ernest Ouandié, Sankara et tous les autres
anonymes qui luttaient pour la dignité de l’Afrique, peuvent
raisonnablement pousser un soupir de soulagement. Chaque victoire
vaut bien une fête, et chaque victoire peut bien être fêtée tous les ans,
voire tous les dix ans. Quelle victoire avons-nous remportée donc,
pour fêter un certain cinquantenaire? Nous ne sommes pas dans
l’Afrique que voulaient les nationalistes comme Félix-Roland
Moumié, mais plutôt dans celle que planifiaient pour nous, pour les
singes,deGaulleetcompagnie.
Le plus important ce n’est pas l’indépendance, ce sont la liberté et
la dignité que charrie l’indépendance. L’indépendance sans la
souveraineté c’est donc quoi, vraiment? De brillants et valeureux fils
et filles du continent à l’instar des Tchundjang Pouémi qui comprirent
très tôt les dangers de nos mille vassalisations à travers la monnaie,
s’en sont allés bredouilles dans la tombe, laissant à une postérité
complexe et compliquée, le soin de continuer jusqu’à la victoire, ou
alors d’accepter de témoigner de la défaite. Nous y sommes, dans le
témoignage de la défaite, et vous organisez la fête. Non, l’Afrique ne
14doit pas fêter. Un cadavre ne fête pas sa disparition, et un mort ne
chante pas des cantiques de la vie. Il faut avoir le courage de dire à
nos enfants et petits-enfants, que nous n’avons pas gagné et que les
maîtres colons nous ont refusé le droit de nous développer, contrôlant
le ciment, les livres scolaires, les industries, les infrastructures. Nous
sommes des âmes sans âme. L’Afrique fêtera un jour, plus tard, très
tard, et ce sera en comptabilisant et en réhabilitant effectivement ses
martyrs.
Le cinquantenaire de la honte devrait induire des scènes de deuil
public.
06janvier2010
152.
Lagestiondiplomatiquedes
2. dirigeantsindésirablesdu
Tiers-monde
ictime d’une tentative d’assassinat qui l’a laissé pratiquementV
estropié, le leader de la junte guinéenne, le capitaine Dadis Camara a
été précipitamment évacué au Maroc pour des soins par l’avion
personnel de Blaise Compaoré, le président burkinabé. Quelques mois
plus tard, alors qu’il croyait rentrer dans son pays, il découvre que
l’avion spécial à bord duquel il avait embarqué à cet effet l’a plutôt
largué dans un coin retiré de l’aéroport d’Ouagadougou, capitale du
Burkina Faso. Le truculent chef militaire jadis charismatique et tout-
puissant maître de Guinée Conakry où il s’était imposé par la force
après le décès du dictateur Conté, n’a pas manqué d’élever la voix
pour crier à la trahison, mais en vain. Il a été mis devant un fait
accompli majestueux qui rentre dans une stratégie devenue
coutumière, lorsque les grandes puissances décident d’écarter un
dirigeantduTiers-mondedupouvoir.
Au-delà de la dimension purement événementielle, ce nouvel
épisode de la perte effective du pouvoir par un dirigeant très en vue,
conduit à mener une réflexion approfondie aux articulations
diplomatiques et aux fondements théoriques éventuels. Il faut en effet
se souvenir des précédents historiques du Shah d’Iran, Réza Pavehli,
du dictateur zaïrois, Mobutu Sese Seko, de l’Ougandais Idi Amin
Dada et du Centrafricain Bokassa. Tous ces dignitaires furent en
quelque sorte exfiltrés de leur pays à un moment crucial, et après que
17lesgrandespuissancessesontdiscrètementconcertéespourdéciderde
leursort.
En règle générale, l’objectifest le même, et ce n’est que le contexte
qui varie en fonction de l’importance stratégique du pays dans le
dispositif d’intérêt économique, ou dans l’ordonnancement
géopolitiquesous-régional,voirerégional.
A-Contextestratégiqueetgéopolitique
Les pays n’ont pas et ne sauraient avoir une égale importance sur
l’échiquier diplomatique planétaire. Si le facteur humain, notamment
le nombre de nationaux est à prendre en considération, l’épreuve des
calculs d’intérêts montre que de nombreux autres paramètres priment.
Un pays peut bien être très peuplé mais demeurer pauvre, sans enjeu
et sans motif d’ambitions pour des convoitises internationales. Un
pays peut tout autant être naturellement riche, mais manquer de
facteurs stimulants pour son intégration dans les priorités
diplomatiques mondiales. À l’inverse, un pays peut n’être qu’une
minuscule bande de terre, mais s’avérer capital dans la planification
géostratégique. Le cas d’Israël peut être cité en exemple ou encore
celui des petites monarchies pétrolières du Golfe. D’un côté, l’on est
en présence d’un petit État qui sert de tête de pont pour les jeux de
stabilisation et d’équilibre dans la région, pendant que de l’autre, nous
sommes en présence du paradis de l’or noir qu’il faut protéger et
contrôler jalousement, car les économies occidentales en dépendent
gravementpourleurapprovisionnementenbrut.
Il a souvent été dit, et l’histoire n’est pas jusqu’ici venue démentir
cette assertion, que le malheur du Congo Démocratique vient
directement de la richesse abondante de son sous-sol en toutes sortes
de minerais rares. Dans cette logique, il est loisible de constater que
les médias des pays riches n’ont braqué les cameras sur le Soudan
qu’après la mise à jour de vastes gisements de pétrole. À ce propos, il
est tentant de croire que les bruits d’un humanitarisme excessif faits
sur la situation du Darfour procèdent de calculs d’intérêts sévères des
centres de planification occidentaux machiavéliques. Il ne s’agit pas
deréfuterlaréalitédelaguerrecivile,delabarbarievoired’uncertain
génocide dans ce pays; il est tout simplement question de s’interroger
18sur le timing des protestations et de l’activisme des organisations non
gouvernementales toutes originaires de l’Europe et des États-Unis.
Dans la même logique, l’on a bien compris que le Niger est devenu
avec la mise à jour de ses importants gisements d’uranium, un pôle de
manifestationdudiscourssubjectivisteeuropéenetaméricain.
Il faut se reporter au cas du Cameroun en Afrique centrale, pour
apprécier le jeu incomplet de promotion de la démocratie dans
l’idéologie impérialiste et néocolonialiste. À chaque tentative de
proposition d’une évolution vers la construction des institutions
effectivement démocratiques dans ce pays, l’argument de sa position
centrale comme puissance de référence dans la sous-région, paralyse
la démarche. De Paris, la Côte d’Ivoire était perçue et traitée avec la
même loupe, et ce jusqu’à ce que la guerre civile, commencée
brutalement en décembre 1999, vienne démentir le mythe infernal de
la stabilité. Cette approche qui valorise par des coefficients arbitraires
des aires géographiques, sert finalement à ériger des barrières contre
l’émancipation des populations. L’expérience historique montre
pourtant que des révolutions surviennent malgré tout, et que tous les
mythes dits stratégiques et géopolitiques s’effondrent sans que pour
autant les grandes puissances cessent d’être puissances et impériales,
et surtout sans qu’elles cessent d’être riches et insolemment
conquérantes. Le pouvoir impopulaire du Shah en Iran était hyper
protégé par quelques cent mille marines équipés avec les systèmes
d’armes les plus sophistiqués, sur la base de l’assertion selon laquelle
il fallait préserver la libre circulation des super tankers dans le détroit
d’Ormuz. Pour cela, soutenait-on, il était crucial d’éviter que cette
voie d’eau par où transitent plus des deux tiers du pétrole qui alimente
l’Occident, ne tombe entre des mains hostiles. La révolution islamique
a eu lieu, et le pays est effectivement tombé entre des mains hostiles
aux États-Unis et à leurs alliés, mais le monde n’a pas cessé de
fonctionner, le pétrole n’a pas cessé de couler, et les super tankers
n’ontpascessédenavigueretd’emprunterlefameuxdétroit.
B-Lescausesdeladéchéance
Le postulat le plus fermement défendu dans la promotion des
valeurs de la bonne gouvernance est incontestablement l’émanation
démocratique des régimes politiques et leur maintien par le respect de
19la volonté clairement et librement exprimée des citoyens. À entendre
le président des États-Unis en parler ou à suivre les incessantes
dissertations des responsables des organisations internationales à ce
sujet, le monde serait protégé par un système de valeurs. Bien
évidemment, la vie internationale n’apporte pas toujours des garanties
devitalitédecepostulat.Quijureraitàlalumièredesexpériences,que
les coups d’État sont systématiquement condamnés? Qui oserait
encore soutenir que l’accession au pouvoir par la force des armes est
un crime contre les peuples, une entorse à la paix et à la sécurité
internationales? Le coup d’État de Pinochet au Chili fut applaudi et
même bruyamment applaudi aux États-Unis par les plus hauts
responsables de la Maison Blanche. Les Occidentaux ne trouvèrent
rien ou presque rien à redire sur les crimes de Mobutu ou plus près
encore sur les tribulations mafieuses d’un Sassou Nguesso qui finirent
dans la propension de la guerre civile et ultimement, le renversement
duprésidentdémocratiquement élu,leprofesseurPascalLissouba.
En somme, ce ne sont, ni la nature du régime, ni le mode
d’accession au pouvoir des dirigeants qui comptent, c’est leur
concordance avec les intérêts des grandes puissances. Dans cette
logique,troistableauxanalytiquespeuventseprésenter.
Le premier tableau préfigure les cas François Tombalbaye, premier
président du Tchad et Idi Amin d’Ouganda. Il s’agit des dirigeants
qui, de façon spectaculaire, se lancent dans des diatribes inutiles
contre leurs maîtres historiques et contemporains. Chaque fois que des
dirigeants se sont donné trop de liberté dans la critique de la
colonisation, du système international et de certaines personnalités
précises au pouvoir en Europe ou auxÉtats-Unis, ils sont tombés dans
le piège de la déchéance et ont été balayés à plus ou moins brève
échéance. Idi Amin Dada poussa le culot de son désir de vengeance
vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale jusqu’à se faire porter sur
son siège par quatre Européens. Il entendait, selon ses propres termes,
montrer qu’un Noir pouvait aussi se faire porter par un Blanc, par
allusion aux images cruelles et humiliantes de l’époque coloniale. Au
plus fort de la brouille franco-tchadienne qui entraîna la chute du
dignitaire africain, l’on ne trouva mieux à N’Djamena que de créer un
journal au nom révélateurde :Le Canard Déchaîné, par allusion au
célèbrehebdomadairefrançaisLe Enchaîné.
20En poursuivant dans ce tableau, onaboutit inévitablement au cas de
ThomasSankara,etenfinàcelui deDadisCamara.Certes,lesdeuxne
peuvent remplir les mêmes conditions de pratique du pouvoir et de
gouvernance réelle, mais il demeure que les deux rentrent dans le
processus de plaidoyer brutal, voire insolent aux yeux d’un Occident
qui a toujours beaucoup de mal à accepter ses torts historiques et à se
regarder honnêtement dans le miroir des crimes commis contre
l’humanité au nom de la fameuse mission sacrée de civilisation et
pourdesraisonsdiverses.
Le deuxième tableau ressort de l’accroissement du risque de
«sabotage » des positions conquises et acquises des grandes
puissances aux plans économique, industriel et financier. Un dictateur
peut émerger de n’importe où, par n’importe quel moyen et par
n’importe quelle voie, commettre toutes sortes de crimes, mais à
condition d’être suffisamment sage en ce qui concerne le respect des
intérêts des puissances étrangères. Dès lors que la tendance se dessine
clairement dans le sens d’une remise en cause de ces intérêts, des
conclaves vont être tenus à Paris, Londres, Washington, Genève, pour
faire le constat de l’animosité du régime, de la provocation, de son
caractère inamical, puis ce sera alors la décision de mise à mort. Une
fois la décision de destruction prise, tous les moyens seront mis en
œuvre.
Salvador Allende signe son acte de décès lorsqu’il décide de
nationaliser les mines de cuivre et va plus loin en exigeant des
multinationales, le paiement des arriérés fiscaux pour surexploitation
et duperie du peuple chilien. Pascal Lissouba, en se hasardant de
remettre en cause le monopole de la firme française Total sur le
pétrole du Congo, s’était mis une grenade sous le lit. D’ailleurs, dans
lesdeuxcas,personnedanslescerclesdirigeantsdeWashingtonoude
Paris, ne s’embarrassa de faire savoir ouvertement que ce président,
un peu trop versé dans des théories académiques, était bon à autre
chose qu’à conduire le destin d’un État fantoche depuis toujours
contrôlé par des lobbies français. On peut citer les cas plus anciens de
Mossadegh en 1958 lorsqu’il voulut engager une politique pétrolière
nationaliste.Ilfutrenversésanspréavisetavecfracas.
21La règle voudrait donc que pour continuer d’être tranquille et
accepté comme chef d’un État disposant d’intérêts économiques
importants pour les puissances étrangères dominantes, quel que soit le
mode d’accession au pouvoir, il ne faut point prendre le risque, même
implicitement, de remettre en cause les systèmes de partenariat
inégauxetinjustes établis.
Le troisième tableau, enfin, se situe dans la sémantique
idéologique. De nombreux dirigeants sont passés à la trappe durant la
longue période de la guerre froide ouverte seulement pour avoir tenu
des diatribes révolutionnaires. Certains de ces dirigeants n’avaient
d’ailleurs aucune réelle idée du marxisme, du communisme et du
socialisme. Le simple fait de se positionner en leader populiste
invitant à la solidarité internationale des pays pauvres valait la
condamnation à mort. C’est ce que l’on n’a pas excusé à Thomas
Sankara par exemple. Le Burkina Faso est un petit pays pauvre sans
grandes ressources minérales et son peuple compte plus sur la culture
du coton que sur le pétrole, le diamant ou le cuivre qui n’y existent
pas. Pourtant, le choix du jeune président révolutionnaire constituait
une menace pour l’équilibre géostratégique régional. La popularité
grandissante de Sankara, l’adhésion perceptible de la jeunesse
africaine à ses positions et à son projet de société, entamaient de façon
radicale la stabilité du dispositif néocolonial et néo impérialiste. Il fut
sauvagement éliminépourcetteaudace.
C-Lemodeopératoire
Dans la pratique, les grandes puissances n’agissent jamais sans
avoir au préalable adressé des avertissements. Les voies de délivrance
des messages de mise en garde, puis de mise en demeure, sont
nombreuses. Il est rare que des barbouzes recrutés et payés
clandestinement ou que des troupes officielles passent directement à
l’action avant l’épuisement des efforts visant à convaincre le dirigeant
en cause de changer de projet, de s’assagir. Les moyens et les
ressources humaines mis en œuvre dans ce processus peuvent être très
importants, tout comme la patience des donneurs d’ordre peut durer
relativementlongtemps.
22Si l’on se réfère à l’Afghanistan et à l’Irak qui sont les cas les plus
récents dans la mémoire des relations internationales, les archives
livreront plus tard seulement l’ampleur des tractations qui ont été
menéesparlesÉtats-Unisavantd’enarriveràl’invasionparpurdépit.
Il est légion que beaucoup de hauts dignitaires à travers le monde sont
intervenus dans ces deux dossiers dans le sens de l’apaisement,
invitant en vain Saddam Hussein à lever le pied et à changer de cap. Il
est aussi vrai qu’au cours des deux derniers mois avant l’invasion
américaine, le dirigeant irakien avait fait plusieurs gestes en direction
des États-Unis, invitant au dialogue franc, se montrant disposé au
dernier moment à se soumettre à toutes les exigences. Hélas, il n’était
plus question à Washington de supporter ce monsieur à la tête d’un
pays aussi important aux plans économique et géostratégique. La
leçon que l’on peut tirer du précédent irakien vaut la peine d’être
retenue, à savoir que les grandes puissances peuvent construire une
évaluation géopolitique qui valorise au maximum le danger et
conclure que l’élimination physique d’un dirigeant est incontournable
et s’impose comme la seule solution à leurs yeux. C’est ce que l’on a
vu dans le petit État insulaire de la Guyane néerlandaise où Ronald
Reagan envoya des marines pour tuer le président et changer le
régime. Le jeune président marxisant était devenu un encombrement,
une nuisance inacceptable dont les États-Unis n’avaient pas besoin
aux côtés de Cuba, et cela à un moment où l’idéologie de droite
régnante enseignait aux jeunes Américains que la guerre du Vietnam
avait étéune épopéedefiertéetnondehonte.
Ainsi donc, la voie de l’assassinat peut être préférée dès lors que
l’on formule des équations de fixation du dirigeant dans la catégorie
des espèces génétiquement nuisibles et irrécupérables. C’est cette
logique qui a certainement conduit aux assassinats de Ruben Um
Nyobé, le premier dirigeant du parti nationaliste camerounais qui
demandait l’indépendance, et de Patrice Emery Lumumba, le premier
ministre congolais. Dans les deux cas, l’analyse de leurs discours et de
leurs projets politiques ne laissait aucun doute sur le caractère profond
et radical de leur nationalisme. Or, en face, les colonisateurs
souhaitaient imposer une indépendance relative dont on voit bien la
représentation et les dégâts sur la situation des États africains
aujourd’hui. Devant le roi des Belges qui vantait les bienfaits de la
colonisationetsejetait desfleurspouravoirapportélacivilisationaux
23Congolais avant de décider ensuite de son propre gré de leur accorder
l’indépendance, Patrice Lumumba arracha le micro et improvisa une
déclaration sévère pour démentir le Roi: «la colonisation belge aura
été une épreuve difficile et inhumaine de souffrances, de brimades,
d’injures et d’exploitation pour notre peuple. L’indépendance que
nous méritons aujourd’hui est le fruit de nos luttes, de notre volonté
de dignité et de libération clairement signifiée au colonisateur. Les
congolais ont fait savoir et répètent qu’ils ne sauraient accepter plus
longtemps d’être traités comme des sous hommes, comme des
animauxsauvages ».
Cette sortie du nationaliste congolais démocratiquement choisi par
son peuple pour accéder au poste de Premier ministre, à la suite
d’élections pluralistes libres, était suffisante pour décréter sa
condamnation à mort. La suite alla très vite, et il fut impitoyablement
assassiné dans un complot criminel associant toutes les grandes
puissancesetl’ONU.
Le mode opératoire peut en réalité revêtir plusieurs visages selon la
considération attachée au dirigeant à abattre, et selon la localisation
géographique.
Dans les cas de révolutionnaires authentiques prônant une
démarche intellectuelle cohérente, les choses suivent un processus
plus discret et mieux élaboré. Si l’on prend par exemple le cas de
Fidel Castro, lesÉtats-Unis ne purent jamais trouver un prétexte assez
convaincant pour intervenir militairement sur l’île. Les archives ont
révélé que John Kennedy refusa jusqu’au dernier moment, les
pressions de ses chefs militaires qui voulaient envoyer un corps
expéditionnaire officiel de l’armée américaine pour chasser le leader
cubain du pouvoir. L’autorisation ne fut donc donnée que pour une
entreprise de débarquement clandestine menée surtout avec des exilés
et un appui relatif. Bien évidemment, plus d’une vingtaine de
tentatives d’assassinat de Castro ont par la suite été conçues et menées
sanssuccèsparlaCIAdurantquatredécennies.
Lorsque le dirigeant en cause offre le spectacle embarrassant d’un
bouffon posant des actes incohérents et universellement
répréhensibles, il est plus facile de s’en débarrasser. Les cas de
24Bokassa, d’Idi Amin Dada, et de Dadis Camara peuvent être réunis
dans une même typologie. Le dictateur centrafricain s’intronisa
empereur, avec bien sûr la bénédiction silencieuse de l’ancienne
métropole. Toutes les fournitures pour la mascarade du sacre vinrent
de France, facturées à des milliards de francs CFA. Mais, lorsque le
bouffon devint une honte pour la planète, c’est de Paris que l’on lui
colla au dos le crime imaginaire d’anthropophagie pour préparer son
éjection comme un malpropre. Le Guinéen Dadis Camara avait déjà
rompu tous les protocoles diplomatiques en traitant de façon
inacceptable l’ambassadeur d’Allemagne. C’était impardonnable et
relevait ouvertement d’une même inculture de bouffon. Les images du
massacre et des viols du 28 septembre dans le grand stade de Conakry
ont tout simplement été l’occasion trop belle que l’on attendait. La
suite n’a été qu’un banal jeu de stratèges avisés et préparés pour en
finir avec son pouvoir, son insolence, son inculture et son régime. Les
déclarations successives et nombreuses des responsables américains et
français apportent la preuve de l’existence d’une parfaite coordination
pourgérerledossierguinéen.
Ainsi, de l’Amérique latine en passant par l’Asie et l’Afrique, puis
le Moyen-Orient, une analyse desexpériences historiques de la
perdition de nombreux dirigeants permet d’élucider et de valider une
pratique établie articulée sur la protection des intérêts des grandes
puissances. Les régimes despotiques peuvent tuer, poser des actes
d’abus graves de violation des droits de l’Homme et des libertés
fondamentales, mais tant qu’ils demeurent fidèles aux intérêts de
certaines grandes puissances tutélaires et évitent des actions d’éclats
embarrassantes, leur survie n’est pas menacée. Les africanistes sont
nombreux, à ce propos, qui tracent un parallèle troublant entre les
massacres de la Guinée qui ont conduit à la perte de Dadis Camara et
la répression sanglante des émeutes de février 2008 au Cameroun qui
firent autant de morts reconnus officiellement. Les grandes puissances
et l’ONU n’ont pas tenu le même discours de condamnation et de
qualification, ni formulé les mêmes exigences de condamnation et
d’enquêteinternationaledanslecasduCameroun.
La différence d’approche dans les deux cas permet de reparler des
questions d’image, de culture et de civilité, qui faisaient la différence
entre les régimes de Senghor, Houphouët, Ahidjo, et les régimes
25militaires brouillons et violents des années 1960 et 1970. C’était la
même logique d’autocratie et de parti unique sans libre expression des
citoyens; mais une certaine qualification intellectuelle, une certaine
élégance dans les actes et les déclarations, et une complicité discrète
avec les grandes puissances mettaient les premiers à l’abri de toute
surpriseetdetoutcoupd’État.
Le jeu des alliances inclut toujours des cartes pour abattre des
stratégies de prise en charge parfaite de l’ensemble du processus de
construction et de déconstruction des régimes politiques en fonction
des intérêts du moment. Les dirigeants deviennent alors de simples
pions que l’on balade sur un échiquier bien maîtrisé. Voilà comment
Dadis peut échouer dans un hôpital marocain puis dans une prison qui
ne dit pas son nom au Burkina Faso, et que Idi Amin Dada peut aller
finir sa vie en Arabie Saoudite. Les Etats-Unis, l’on s’en souvient,
avaient essayé de convaincre Saddam Hussein d’aller en exil en
Égypte ou en Arabie Saoudite. Il demeure que dans le cas précis de
l’Irak, la décision de liquider le dictateur qui représentait par ailleurs
l’un des derniers idéologues durs et intransigeants du monde arabe,
avait été prise depuis longtemps par les stratèges américains. Sankara
n’avait certainement aucune chance de survie non plus, et plus encore
Dadis Camara qui devrait s’estimer heureux d’être vivant même
estropiéethémiplégique.
Notre analyse basée sur la compréhension comparative de plusieurs
cas qui diffèrent selon les contextes et selon la personnalité des
dirigeants, offre des éléments d’une typologie décisive de la conduite
des grandes puissances dans la gestion des alternances imposées dans
les pays du Tiers-monde. Entre la soumission inconditionnelle, l’exil
forcé, et la mort brutale, les choix sont souvent douloureux et sans
appel. Tout ceci conduit à relativiser la fonctionnalité et l’impartialité
de la Cour pénale internationale déjà accusée par de nombreuses voix
d’être un instrument au service des intérêts des grandes puissances,
notamment des puissances occidentales patronnées par les États-Unis.
La référence au traitement des chefs de guerre dans les situations de
guerre civile conforte largement cette thèse. Si l’ancien vice-président
congolais Jean Pierre Bemba se retrouve devant le TPI, le chef de
guerre violent Laurent Kunda qui a commis des crimes contre
l’humanité dans l’Est du Congo est maintenu au frais au Rwanda.
26Sassou Nguesso n’a jamais été inquiété pour la liquidation de plus de
300 réfugiés inoffensifs sur les berges du fleuve Congo, mais il
suffirait qu’il tienne un discours attentatoire aux intérêts des grands
conglomérats industriels et pétroliers qui exploitent outrancièrement
son pays pour que le dossier surgisse dans les préoccupations du
TPI.Le Conseil de sécurité de l’ONU a crée une commission
d’enquête internationale pour faire la lumière sur l’assassinat de
l’ancien premier ministre libanais Rafik Hariri, mais rien desemblable
n’a été initié pour l’accident d’hélicoptère très étrange qui a coûté la
vie au leader sud-soudanais John Garang. C’est la notion même de
crime qui est dorénavant relativisée. Il y a des crimes souhaitables et
excusables commis par des criminels acceptables, amicaux et
fréquentables d’une part, et il y a des fautes bénignes, des
incompréhensions, de simples divergences voire des erreurs
assimilables à des crimes pour les besoins de la cause, commis par des
dirigeants indésirables qu’il faut neutraliser absolument, éliminer par
touslesmoyens,balayerdelascène.
Dans tous les cas, l’adage selon lequel « qui veut noyer de son
chien l’accuse de rage », n’a jamais été aussi vérifié que dans la
qualification de certains États de membres de «l’axe du mal »
constituant une menace contre la paix et la sécurité internationales;
c’est l’invention d’une idéologie de classification automatique des
personnes morales de droit public international, traduisant une volonté
permanente d’imposer aux instruments de la coopération
internationale, des normes sectaires dérivées des planifications
géostratégiques des puissances dominantes. Au nom de cela, la notion
de communauté internationale est constamment réduite à une poignée
de nations élues, selon que les dirigeants sont en accord avec une
penséeunique.
17janvier2010
273.
Réalitéstroublantesdes3.
indépendancescompromises
n ce début d’année 2010, quelques États africains frémissent deE
bruits curieux et de mises en scène diverses, brandissant à titre
d’étendard de circonstance le cinquantenaire de leur indépendance. En
d’autres termes, les gouvernants donnent l’impression d’entrer
progressivement en transe pour, disent-ils, préparer la célébration de
leur accession à la souveraineté internationale. Dans la plus banale
des représentations populaires, des peuples jadis conquis, soumis,
exploités, commandés, et brimés prirent il y a depuis si longtemps,
leurdestinenmain.
Ce qui constitue une vraie typologiedans cette foireanimée oùl’on
se fait fort de programmer des fêtes grandioses et des kermesses, ce
sont la rapidité, la facilité, l’empressement avec lesquels des fonds
sont rendus disponibles et des budgets érigés pour une foule
d’intervenants, d’acteurs, d’impresarios, tantôt constitués en comités,
tantôt en free-lances. Et puis, de Dakar à Yaoundé en passant par
Abidjan et Bangui, les mêmes vautours, apôtres de la mauvaise
gouvernance et des pillages des deniers publics, sont élus pour tenir la
caisse, conduire les opérations, et s’enrichir avec des fonds qui font
tant défaut pour construire des hôpitaux, payer des instituteurs, donner
del’eauàboireauxcitoyens,satisfaireleursbesoinsprimaires.
Vous avez dit indépendance, mais quelle indépendance donc?
Vous avez dit souveraineté, mais quelle souveraineté vraiment? Vous
prétendez donc à la liberté de construire votre destin, par allusion à
29cette période d’avant cinquante ans, où autrui, le maître colonisateur,
décidait pour vous, contre votre volonté, et dit-on, contre votre
bonheur.
À ce propos, l’actualité brûlante est d’une interpellation cruelle,
questionnante, brutale et assassine. Devrions-nous, au regard de
quelques faits significatifs, nous exciter autant, nous engager autant,
nous rendre autant au sérieux dans ce tintamarre de fêtards
budgétivores?
A-Echecdesgouvernancesetrecolonisation
Pour un Camerounais ordinaire, la pilule est tout simplement trop
amère. En quelques jours, ils auront appris qu’en cinquante ans, les
dirigeants ont été incapables de former des gestionnaires, manqué de
confiance pour se prendre en charge, perdu la raison au point de ne
plus croire en un seul de leurs concitoyens, grillé toutes leurs cartes
politiques et morales, tué tous les génies. Après avoir décrété qu’un
compatriote n’a pas la capacité de diriger une équipe de football, c’est
le tour de la poste, de la compagnie aérienne, et bientôt, de la
présidence de la République, de la vente des beignets, des toilettes à
domicile. La presse locale est pourtant remplie de proclamations de
docteurs en toutes spécialités, des supposés génies des sciences et des
lettres. Mais hélas, que valent mille génies nègres devant une
colonisationstructuréeetservieparunecliquedetraîtresendurcis?
La honte à laquelle renvoient ces images de Blancs appelés en
renfort pour gérer nos affaires ne trouve une expression complète et
honnête que dans l’abondante littérature de dénonciation des œuvres
de Mongo Béti, et des prophéties économiques de Joseph Tchundjang
Pouémi. Nous sommes dorénavant installés, volontairement ou
involontairement, dans une indignité pire que celle que les premiers
maîtres esclavagistes cultivaient pour nous et usaient de la force pour
imposerànosgrands-parents.
Notre drame est d’autant plus immense que des individus,
pompeusement proclamés élites en qui les premiers esclaves pensaient
fonder des espoirs d’une réelle affirmation de l’indépendance et de la
dignité du continent, sont devenus tous pourris, corrompus, aveuglés
30