L'Inde et le monde contemporain

De
Publié par

En matière de relations internationales, la politique de l'Inde est une quête pour tenir le rang de grande puissance qu'elle estime être le sien. Son héritage historique, ses relations avec le sous-continent, les pays limitrophes, Cachemire, Pakistan, avec le reste du monde nous aident à comprendre ses choix politiques actuels (arme atomique), bien éloignés des idéaux des pères fondateurs Nehru et Gandhi.
Publié le : dimanche 1 février 2009
Lecture(s) : 138
EAN13 : 9782296214996
Nombre de pages : 294
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'INDE ET LE MONDE CONTEMPORAIN

MAQUETTE: STCR Sabine T ANGAPRIGANIN, Katia DICK, Marie-Pierre RIVIÈRE ILLUSTRATIONS CARTOGRAPHIQUES: Laboratoire de Cartographie Appliquée et Traitement de l'[mage : Emmanuel MARCADÉ, Bernard REMY

(Ç) RÉALISATION: BUREAU TRANSVERSAL DES COLLOQUES, DE LA RECHERCHE ET DES PUBLICATIONS 7~é du LetPte4 et Sde<Ke4 ';?IU#t<Û#u

UNIVERSITÉ

DE LA RÉUNION,

2008

CAMPUS UNIVERSITAIRE DU MOUFIA 15, AVENUE RENÉ CASSIN BP 7151 SAINT-DENIS MESSAG CEDEX 9 - 97715 !1PHONE: 0262 938585 peoPlE: 0262938500 SITE WEB: http://www.univ-reunion.fr

(Ç) ÉDITIONS

L'HARMATTAN,

2008

7, RUE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE 75005 PARIS http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr

harmattan l@wanadoo.fr
La loi du Il mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite.

ISBN: 978-2-296-07335-7 EAN : 9782296073357

Michel POUSSE

L'INDE ET LE MONDE CONTEMPORAIN
Histoire des relations internationales de 1947 à nos jours

L'ifémattan

.

UNIVERSITÉ

DE LA RÉUNION
~~

?~

da Left1zu et da s~

Autres ouvrages de l'auteur Nehru ou la naissance d'une nation, (co-édition M. Polenyk), Paris: L'Harmattan, 1989, 147 p. R.K. Narayan, romancier et témoin, Paris: l'Harmattan, 1992, 226 p. L'Inde, études et images, (éd.), Paris: l' Harmattan, 1994, 254 p. R.K. Narayan, a Painter of Modern India, New York: Peter Lang, 1995, 211 p. Inde, cinquante ans de mutations, (éd.), Paris: L' Harmattan, 1998, 238 p. Rugby, les enjeux de la métamorphose, Paris: L'Harmattan, 2001, colI. « Espaces et Temps du Sport », 130 p.

COMITÉ

SCIENTIFIQUE

DE LA FACULTÉ HUMAINES

DES LETTRES

ET DES SCIENCES

M. Bernard CHAMPION, Professeur (20e section) M. Yvan COMBEAU, Professeur (22e section) Mme Gabriele FOIS-KASCHEL, Professeur (12e section) e M. Alain GEOFFROY, Professeur (II section) M. Jean-François HAMON, Professeur (70e section) M. Jean-Michel JAUZE, Professeur (23e section) M. Serge MEITINGER, Professeur (ge section) M. Jean-Pierre TARDIEU, Professeur (14e section) M. Bernard TERRAMORSI,Professeur (laC section) M. Jean-Philippe W ATBLED,Professeur (7e section) M. Michel WATIN, Professeur (71e section)

A Antoine l'ami indien, sans lequel

Saucé Pitchaya,
pu être.

rien n'aurait

Remerciements

Mes remerciements vont à ORACLE et au CRESOl, centres de recherche de l'Université de la Réunion sans le soutien desquels ce travail n'aurait pu être mené à terme. Je ne dois pas oublier non plus B. Remy et E. Marcadé pour la recherche cartographique et le BTCR pour le travail de mise en page.

Introduction

Rédiger un ouvrage de vulgarisation consacré à la politique étrangère d'un pays n'est pas chose aisée. En effet, la politique que mène un gouvernement vis-à-vis des autres nations est très souvent affectée, dans sa mise en œuvre, par des événements nationaux et internationaux sur lesquels il n'a que peu de prise. Il est donc nécessaire de mettre sans cesse en relation la politique intérieure et la politique internationale et, dans le cadre de cette dernière, préciser ce qui affecte l'ensemble du dessein de politique étrangère ou seulement les relations bilatérales entre deux pays. Se pose alors pour l'auteur le problème de la présentation de l'ouvrage. Une présentation chronologique est-elle préférable à une étude thématique? Dans le cas de l'Inde, il semble plus pertinent de faire une présentation thématique, en étudiant quelles furent les relations de ce pays avec ses principaux partenaires. L'Inde a toujours, en effet, privilégié les relations bilatérales. C'est donc le plan que nous avons choisi. Toutefois, pour permettre au lecteur d'avoir une vision plus générale de ce que fut le fil directeur de la politique étrangère indienne depuis la création de ce pays en 1947, nous consacrons le dernier chapitre de cet ouvrage à dresser un bilan de cette politique et à envisager les perspectives futures. Malheureusement, il est bien évidemment impossible d'analyser les rapports que la diplomatie indienne entretient avec chacun des pays du monde. Nous avons donc limité cette étude à ceux qui nous ont semblé être les interlocuteurs privilégiés de l'Inde.

L'Inde

dans l'océan Indien:

une position centrale

w z :;: o

CHAPITRE

1

L'HÉRITAGE

HISTORIQUE

Un océan d'échanges millénaires

Avec sa pointe sud qui serait le centre d'un demi-cercle dont les rayons toucheraient la Malaisie et l'Indochine à l'est, les pays arabes et l'Afrique à l'ouest, le sous-continent indien se trouve au cœur d'un océan qui fut toujours un lieu d'échanges entre des civilisations très différentes. L'arrivée des puissances coloniales européennes (portugaise, française, anglaise, hollandaise) n'a fait qu'ajouter une nouvelle dimension à un commerce qu'entretenaient des civilisations millénaires bien avant que les vaisseaux de Vasco de Gama ne contournent le Cap de Bonne Espérance. Cinq Etats (Inde, Pakistan, Bhoutan, Bangladesh, Népal), entretenant des relations souvent empreintes d'inimitié, voire conflictuelles, se partagent une zone géographique qui fut le berceau de l'une des plus riches civilisations que le monde ait connue. Si l'antiquité indienne est traditionnellement associée à de grandes valeurs spirituelles, philosophiques et religieuses, elle fut également remarquable par le niveau de ses connaissances technologiques et scientifiques. Longtemps mal connue des Européens, cette civilisation a de tout temps été ouverte sur l'extérieur, contrairement à la réputation qui lui a été faite. Cette réputation trouve sans doute son origine dans le fait que l'accès au souscontinent a toujours été difficile particulièrement pour les Européens. La « route de la soie »1, depuis Venise jusqu'en Inde, était longue et périlleuse et les caravanes ne permettaient pas le transport en grande quantité des produits prisés en Europe. A partir du seizième siècle, le commerce européen avec l'Orient ne pouvait se développer que si sautait le « verrou» de Venise et que si les vaisseaux, maintenant plus grands et plus fiables, accédaient à la Chine et à l'Inde directement par mer, par l'ouest pensait-on.

1 Terme générique

car il existait de nombreuses

« route de la soie », selon les

itinéraires suivis, très différents les uns des autres.

Dans ce contexte, la mauvaise surprise fut la découverte de l'Amérique et la bonne le possible contournement de l'Afrique par sa pointe extrême. L'océan ne faisait donc plus obstacle et l'entreprise commerciale, puis l'aventure coloniale européenne, pouvaient débuter, et la « Sérénissime» perdre un rôle qu'elle croyait incontournable entre Orient et Occident. Une telle présentation est bien sûr très orientée: elle explique l'histoire du monde à partir de celle de l'Europe. De la Malaisie et de la Chine à la corne de l'Afrique et à l'Erythrée les vaisseaux ont assuré des échanges commerciaux depuis la plus haute antiquité, bien avant la venue des Européens: transferts de populations (y compris esclaves), échanges de produits agricoles (riz, poivre, gingembre...) ou de productions artisanales (cotonnades, armes, bijoux...). En importance, le commerce terrestre avec l'Europe ne représentait qu'une infime proportion de ce que représentaient les échanges intra-océaniques. Les récits de voyages entre les divers points de l'océan Indien enrichissent la mythologie indienne et sont également attestés par I'histoire. Ce sont ces échanges qui ont fait de l'océan Indien une zone multiculturelle. Dans le Rig Veda2, le dieu Varuna est présenté comme maîtrisant l'art de la navigation et comme étant familier des courants et vents qui conduisent les navires. Ce texte fait également référence aux marchands qui sillonnent les mers en quête de profits toujours plus grands. Après avoir été défaites lors de la bataille de Kurukshetra, les cinquante six tribus de Yadu auraient émigré en Afrique. Historiquement, c'est en se fondant sur des documents en Sanskrit que le célèbre indianiste Sir William Jones aurait émis I'hypothèse que le Nil prenait sa source dans un grand lac africain. Le document grec vieux de près de deux mille ans, Périple dans la mer Erythrée, est une autre véritable mine d'informations sur le commerce qui se pratiquait dans les régions limitrophes de l'océan Indien. L'auteur du Périple décrit un voyage qui le
2

Le plus vaste et le plus ancien des quatre Vedas. Composés 8e siècle avant J.-C.

entre le 12e et le

12

conduisit des côtes égyptiennes de la Mer Rouge à l'Inde en faisant du cabotage le long de la péninsule arabe. \1 donne des informations sur les ports visités, les navires qui s'y trouvaient, les produits vendus, échangés, stockés. \1 fait également mention des vents de mousson qui imposaient de ne voyager qu'à certains moments de l'année. Scylax, capitaine de navire grec, navigua de la Mer Rouge à l'embouchure de l'Indus cinq cents ans environ avant notre ère. Deux cents ans plus tard, Nearchos, conduisant Alexandre, décrit le même voyage en sens inverse et constate l'importance du commerce entre les nations européennes et surtout non européennes. Parmi ces dernières, la Chine était très active et des cartes maritimes chinoises du huitième siècle avant Jésus Christ mentionnent déjà les vents de mousson ainsi que l'emplacement des ports sur la côte africaine. C'est en faisant escale en Inde que les Chinois se rendaient en Afrique. Qui dit commerce dit aussi migration de populations. Des communautés de marchands indiens s'établirent dans les pOlis africains. Les Romains étaient présents dans le sud de l'Inde, près de l'actuelle ville de Pondichéry, pas seulement d'ailleurs pour y faire du commerce. Les princes indiens de cette région engageaient les légionnaires comme mercenaires dans leurs armées. Plus généralement, les Romains ont tant commercé avec l'Inde que les empereurs durent légiférer pour limiter ces échanges qui ruinaient le trésor romain. Certains historiens affirment même que la perte en réserve d'or qu'entraînait ce commerce est une des raisons du déclin de l'Empire. Le déséquilibre commercial entre les deux nations était important: l'or romain servait à acheter des produits de luxe revendus ensuite sur le marché local. Pline j'Ancien expose franchement le danger: Chaque année ('Inde enlève à notre empire pas moins de cinquante millions de sesterces pour nous livrer en échange des marchandises qui chez nous se vendent au centuple (VI-26).

13

Chaque année, l'Inde, la Chine et l'Arabie enlèvent à notre empire, selon le calcul le plus bas, cent millions de sesterces, tant nous coûtent cher le luxe et les femmes (XII-4l Entre autres fonctions, Pline l'Ancien fut procurateur financier de l'empereur Vespasien. Aucun historien ne met en doute le sérieux de son analyse. Les produits de luxe n'étaient pas les seuls faisant l'objet d'échanges entre les pays riverains de l'océan Indien. Entre l'Afrique et l'Inde, les hommes aussi furent achetés et vendus. Certes, ce commerce dont il est déjà fait mention dans des écrits chinois datant du troisième siècle avant Jésus Christ n'atteignit jamais les proportions qu'il connaîtra dans les temps modernes lors du développement des voyages triangulaires entre l'Europe, l'Afrique et l'Amérique. Cependant, dès le Périple, les commerçants indiens emportaient sur leurs vaisseaux de « l'ivoire noire ». Il serait hasardeux d'avancer des chiffres mais les esclaves importés d'Afrique furent suffisamment nombreux au Bengale pour s'emparer brièvement du pouvoir dans cette province, de 1486 à 1493. Les Africains étaient fréquemment employés comme serviteurs et, en bien plus grand nombre, comme soldats dans les armées des princes du Deccan. Ces échanges commerciaux ont donc mis en contact des populations aux moeurs différentes, aux religions variées et il semble bien qu'entre elles un esprit de tolérance ait prévalu. Les marchands hindous établis sur les côtes africaines pouvaient pratiquer leur religion, même lorsque l'islam devint la religion dominante dans ces régions, de même que les chrétiens coptes purent pratiquer librement en Abyssinie. D'où venait donc l'or dont il se faisait grand commerce? Longtemps la question resta sans réponse. Ce n'est qu'avec la découverte des ruines du « Grand Zimbabwe» que des hypothèses ont pu être avancées. Près de la frontière sud-africaine, à quelque
3

Voir: lM. Lasserre, « L'Inde et l'or romain », in L 'Inde. études et images, M. Pousse (ed.), L'Harmattan, Paris, 1993, p. 67-75. 14

trente kilomètres de la ville de Fort Victoria se dressent les ruines de deux agglomérations appelées respectivement le Temple et l'Acropole. Les bâtiments sont construits de grands blocs de granit assemblés sans l'aide de ciment. A l'entour se trouvent des milliers de galeries de mines d'or abandonnées. Découvertes par des explorateurs européens, ces ruines furent à l'origine de nombreux fantasmes. Certains virent dans le Temple et l'Acropole une réplique du palais du Roi Salomon, ce qui explique que l'écrivain Rider Haggard y ait situé l'action de son best seller Les mines du roi Salomon. Si la datation par le carbone 14 permet d'affirmer que la plupart des bâtiments datent seulement du quatorzième siècle, certains remontent au septième. Comment cet or était acheminé jusqu'aux côtes de l'Afrique de l'Est demeure un mystère. Il semble cependant acquis que c'est le marché de l'Inde et de la Chine qui est à l'origine du développement du Grand Zimbabwe. Les colons blancs qui s'établirent bien plus tard en Afrique du Sud et au Zimbabwe n'acceptèrent pas l'idée que des populations noires aient pu construire de si imposants bâtiments et les premiers historiens européens préférèrent en attribuer la paternité aux Indiens! Aujourd'hui, si bien des mystères restent à éclaircir, il semble acquis que ces ruines sont les vestiges d'une grande culture minière africaine qui se serait étendue depuis la région du Katanga dans le nord jusqu'au Transvaal dans le sud. Bien que plus ancienne, la présence chinoise a atteint son apogée au quatorzième et au début du quinzième siècle. L'amiral Cheng Ho qui dirigea plusieurs expéditions depuis la Chine jusqu'aux côtes africaines en passant par l'Inde a laissé de nombreux récits de ses voyages, ainsi que des cartes marines par lui annotées. Ce commerce chinois, qui se faisait au moyen de vaisseaux à plusieurs mâts, techniquement très développés et capables d'emporter d'importantes cargaisons, vint brutalement à terme vers 1450 pour des raisons politiques. Selon l'historien Basil Davidson c'est la rivalité entre les Eunuques et le Parti de l'Intérieur qui est à l'origine du repli commercial de la Chine. Le Parti de l'Intérieur craignait de voir se développer ce commerce de luxe qui exposait trop les Chinois au contact d'autres civilisations et

15

renforçait l'influence des Eunuques. Usant de leur influence auprès de l'empereur, ils firent fermer les chantiers navals, ordonnèrent la destruction de tous les grands navires ainsi que des récits de voyage et des cartes maritimes dont très peu furent sauvés. Cette décision paraît aujourd'hui regrettable car elle fut prise au moment même où les premiers vaisseaux européens, ceux de Vasco de Gama, franchissant le Cap de Bonne Espérance, pénétraient dans l'océan Indien. Un puissant rival commercial s'effaçait de lui-même4. Les premières colonies indiennes en Afrique de l'Est remontent au septième siècle et le nombre d'Arabes et d'Indiens n'a cessé d'augmenter depuis le début de leur installation dans cette région du monde. Les Arabes se comportaient en colons, recherchant les faveurs du pouvoir politique tandis que les Indiens se limitaient au seul commerce. Vasco de Gama fut impressionné par le grand nombre de vaisseaux indiens ancrés dans les ports de la côte orientale de l'Afrique. Pratiquement tout le commerce de Zanzibar était aux mains des Indiens. Parmi eux, les hindous venaient seuls pour faire rapidement fortune et repartir alors que les musulmans s'installaient avec leur famille et s'établissaient de façon définitive. Jusqu'au treizième siècle, les Indiens contrôlèrent le commerce vers l'Afrique mais leurs activités les avaient aussi conduits vers l'est. Fernand Braudel rappelle que très tôt: « l'Inde transforme l'océan Indien en une mer intérieure ». La façon de commercer des Indiens était déjà sensiblement la même que celle des Anglais trois siècles plus tard. Une charte était accordée à des corporations définissant les droits et devoirs des marchands en des termes semblables à ceux qui régirent l'East India Company. La culture indienne se répandit ainsi au Siam, au Cambodge, à Java et à Sumatra. Successivement, les Mauryas, les Andhras, les Pallavas furent les maîtres de ce négoce qui ne périclita qu'avec les Cholas (vers l'an mille). A l'origine, ce sont donc des dynasties royales du
4 Sur cette période, lire l'article de Olof. G. Tandberg: « The Monsoon Culture: Contacts with Africa across the Indian Ocean prior to 1500 ». International Relations and Foreign Policy of India (vol 8), 1. Grover (ed), New Delhi, Deep and Deep publications. 1992.

16

L'Inde avant l'indépendance: États princiers et provinces britanniques

500 km

AFGHANISTAN

TIBET

Golfe

du Bengale

Merd'Arobie

o Q
o

États

princiers

Provinces

17

sud de l'Inde qui l'ont encouragé. Par la suite, ainsi que nous l'avons vu, ce sont les hindous et les musulmans du Gujarat qui se lancèrent dans l'aventure commerciale ultramarine. Ce très rapide survol de la longue période précoloniale permet de mieux comprendre les liens qui se sont tissés au cours des siècles entre des cultures différentes et que les Européens vont couper. Le commerce ne peut fleurir que s'il est soutenu par un pouvoir politique fort. Le Prince protège les marchands qui, en s'enrichissant, lui procurent des revenus lui permettant d'affermir son trône. En Inde, les royautés se déchirent et l'empereur Moghol ne peut maintenir la paix à l'intérieur du sous-continent que d'ailleurs il ne contrôla jamais dans sa totalité. En Chine, le parti de l'intérieur désarme sa flotte, facilitant ainsi, sans le savoir, la pénétration européenne. Lorsqu'ils entrent dans l'océan Indien, les Européens n'ont aucune ambition politique mais ont pour simple objectif de désenclaver l'Europe et de développer un commerce de produit de luxe dont ils imaginent seulement qu'il sera une extension de celui qui se pratiquait depuis la nuit des temps par voie de terre. La reine Elizabeth I d'Angleterre signa la charte de la Compagnie des Indes Orientales en 1600. Cette charte garantissait à cette compagnie constituée d'un petit groupe d'armateurs londoniens l'exclusivité du commerce vers l'Orient, avec l'Inde et la Chine. Si elle pouvait employer une armée privée c'était à la seule fin de protéger ses intérêts, non pour conquérir ou annexer des territoires. Interdiction lui était faite d'emmener des civils autres que ses propres employés, ou des religieux pour convertir les populations locales. Civils aventuriers et religieux prosélytes auraient pu en effet s'attirer le courroux des populations locales, ce qui aurait grandement nui au commerce. Au début du dix-septième siècle, la Grande-Bretagne connut enfin une période de paix civile qui lui permit de se lancer dans l'aventure commerciale ultramarine, longtemps après l'Espagne, le Portugal et la France. Respectueuses des termes du traité de Tordesillas par lequel le pape Alexandre VI, en 1494, avait partagé le monde entre les rois cathol iques d' Espagne (ouest du 18

45e méridien) et du Portugal (est de ce méridien), ces deux nations avaient déjà pénétré le Brésil ainsi que l'Amérique centrale et du Sud. Les Portugais établirent des bases en Afrique de l'Est et de l'Ouest qui deviendront plus tard l'Angola et le Mozambique. Ni la France (bien que nation catholique) ni l'Angleterre (protestante) n'accordaient une quelconque valeur au traité de Tordesillas. Déjà, les enjeux commerciaux primaient sur les alliances fondées sur une foi commune. Anglais, Français et Hollandais avaient observé combien les royaumes d'Espagne et du Portugal s'étaient enrichis grâce à leurs colonies. Affaiblir l'Espagne en attaquant les galions faisant route depuis les Amériques à partir des bases anglaises aux Antilles ne suffisait plus. Il fallait développer un commerce qui enrichirait la Couronne. Dans le cas de l'Angleterre, la Couronne n'intervint qu'indirectement, par le biais de la Compagnie des Indes. Les bénéfices réalisés très rapidement par les actionnaires de cette compagnie furent si importants qu'ils contribuèrent au bout de quelques années à hauteur de dix pour cent des revenus du trésor royal. Développer le commerce avec la Chine d'abord, puis de façon de plus en plus importante avec l'Inde, devint ainsi une nécessité pour l'Angleterre. Les revenus générés pas ces activités firent de la Grande-Bretagne la première puissance européenne. Les Chinois absents de la scène et l'instabilité politique régnant en Inde, les Européens obtinrent rapidement le quasimonopole du commerce dans l'océan Indien. Si les Hollandais établirent leurs bases les plus solides en Malaisie et en Indonésie, les Anglais, les Français et les Portugais s'ancrèrent en Inde et au Sri Lanka et là, il ne fut pendant longtemps question que de commerce. Les Européens n'avaient rien à apporter en Inde, sinon leur or et leur argent pour acheter des produits finis de haute qualité et des épices dont l'Europe était demandeuse. La vision que les Européens avaient de l'Inde était celle d'un pays des mille merveilles, très riche, techniquement et humainement très développé. Dans leurs récits, les premiers voyageurs anglais aux Indes font part de leur émerveillement devant les richesses des princes, la beauté et la complexité architecturale des bâtiments, la profondeur des philosophies et des religions locales. L'or, comme du temps de la Rome antique, est 19

échangé contre des produits de luxe, au risque de créer une crise financière en Angleterre, et même de provoquer la faillite de la toute nouvelle Bank of England. En effet, l'or qui quitte l'Angleterre est remplacé par des produits finis qui se vendent en monnaie locale sur les marchés de Londres. L'hémorragie d'or dont Pline redoutait les effets économiques ne fut évitée que parce que, une fois taxé à Londres, le plus gros des cargaisons reprenait la mer pour trouver acquéreur dans les capitales nord européennes - à prix d'or c'est le cas de le dire. Jusqu'aux batailles de Plassey et de Buxar, au Bengale, c'està-dire respectivement en 1757 et en 1764, la Compagnie des Indes limita ses activités au seul commerce. Elle obtint protection et concessions de l'empereur Moghol et des princes locaux pour commercer et pour établir des entrepôts en divers points de la côte. Ce n'est que lorsque la situation interne commença à se dégrader et que les princes s'adonnèrent de plus en plus fréquemment à la guerre civile, que les Anglais se trouvèrent contraints, pour protéger leur commerce et donc leurs intérêts, de jouer un rôle politique. Ce rôle, c'est au Bengale qu'ils l'ont joué en premier lorsque l'armée de la Compagnie des Indes vainquit celle du Nabab local - Siraj-ud-Daula - qui avait voulu faire payer aux Anglais un droit de commerce dont le montant ne s'expliquait que par celui de ses propres dettes. Vainqueur, Robert Clive attendit des instructions de Londres. Fallait-il, comme il le souhaitait, que la Compagnie se substitue au Nabab et assure un pouvoir politique? La réponse vint en 1784 de William Pitt, Premier Ministre Anglais et elle fut on ne peut plus claire: pas question d'interférer politiquement au cœur de cette superpuissance économique qu'était l'Inde5. Les colonies américaines avaient coûté très cher à la Couronne et le risque de devoir un jour envoyer des troupes royales dans le sous-continent n'était pas à courir. L'Inde devait rapporter mais ne rien coûter! La Compagnie des Indes mit donc en place un système de gouvernement
5

L'lndia Bill de 1784, voté en parlement en août de cette même année s'opposait au transfert de pouvoir vers la Couronne des possessions de l'East India Company et à la gestion de celles-ci. 20

indirect (indirect rule). Les Anglais garantirent la sécurité des princes qu'ils laissèrent continuer à administrer leurs royaumes en contrepartie de quoi ils obtinrent le monopole du commerce et le droit de lever impôt. Les princes étaient en quelque sorte sous tutelle. Pour schématiser la situation, disons que la Compagnie payait ses propres frais de fonctionnement avec l'impôt local prélevé et faisait son bénéfice avec le commerce. Pendant le siècle qui suivit, et jusqu'à la Révolte des Cipayes (1856), par guerres ou traités, la Compagnie étendit son contrôle indirect sur la majeure partie du pays et administra directement les territoires annexés. On ne peut parler pour cette période de politique étrangère indienne, l'empereur Moghol n'étant qu'un pion aux mains des Anglais. Pour les princes indiens le seul choix en politique étrangère était de s'allier à des mercenaires français ou à choisir le camp des Anglais. Les guerres civiles devinrent de fait des guerres coloniales déguisées et l'on sait que les Anglais finirent par bouter les Français hors de l'Inde. Ceux-ci cependant avaient largement les moyens de l'emporter et s'ils l'avaient fait, les destins de l'Inde, de la France et de la Grande-Bretagne auraient été tout à fait différents de ce qu'ils furent. La Grande-Bretagne ne serait jamais devenue la superpuissance qu'elle fut jusqu'au milieu du vingtième siècle. Pour l'emporter, il a manqué aux Français le soutien royal dont ont toujours bénéficié les troupes anglaises. La révolte des cipayes, (the Great Mutiny) prévisible et redoutée, accéléra le cours de l'Histoire. Ce n'est pas le lieu ici d'en étudier les causes ou d'en décrire le déroulement. Il en résulta un transfert de pouvoir qui fit de l'Inde anglaise une colonie officielle de la Couronne. Le Governement of India Act de 1858 officialisa la fin de la légendaire Compagnie des Indes Orientales. Dans les faits, la structure mise en place par le gouvernement britannique pour administrer sa colonie n'était qu'une réécriture de celle de la Compagnie. C'est dans l'esprit et dans les objectifs que résidait la différence. Alors que la Compagnie avait été fondée à une époque où le commerce était encore régi selon des normes médiévales (charte, situation de monopole) sans ambitions coloniales ou impérialistes, le nouveau gouvernement de l'Inde était mis en place pour assurer le nouvel essor économique de la nation 21

anglaise, c'est-à-dire celui de son industrie. Parallèlement, l'évolution politique et culturelle que connut l'Europe au dix-neuvième siècle affecta ses relations avec le reste du monde. Le développement de la démocratie lui fit considérer les despotes avec mépris. La démocratie européenne devait se substituer aux autres formes de gouvernement. Le savoir scientifique, fondé sur la raison, abaissa au rang de superstition toute autre forme de connaissance. La société britannique restant profondément religieuse, le lien entre les mérites de la démocratie et ceux de la technologie et de la religion chrétienne s'imposèrent comme une évidence. Le christianisme devint donc la religion des civilisés. Contrairement à ce qui avait été le cas au cours des premiers cent cinquante ans de leur présence, les Britanniques se considérèrent désormais supérieurs aux Indiens. Ils s'investirent d'une mission de civilisation et d'évangélisation qui permit de justifier le nouveau besoin d'exploitation économique. Fini le commerce honnète, le respect et l'appréciation mutuels. Au rève d'assimilation culturelle des White Mughali succédait l'isolement raciste des nouveaux maîtres étrangers. Le gouvernement britannique de l'Inde, incarné par un viceroi, était certes l'émanation directe de la Couronne mais il avait ceci de paradoxal que, sur bien des aspects, il se considérait comme un gouvernement indépendant. Ainsi, nombreux furent les vice-rois qui alertèrent Londres sur le danger qu'il y avait à vouloir« civiliser» l'Inde et à détruire son économie par une politique éhontée d'exploitation. Depuis très longtemps, bien avant la Grande Mutinerie, les responsables politiques, à Westminster comme à Calcutta puis à Delhi, savaient que les Anglais ne resteraient pas en Inde éternellement. Beaucoup pensaient que s'il était de l'intérèt de l'Europe que l'Inde s'occidentalise, il était par

6 Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, nombreux furent les résidents anglais, représentants de la Compagnie auprès des princes qui adoptèrent un mode de vie indien, mêlant dans leurs pratiques religieuses christianisme, hindouisme ct islam. Ils épousaient des Indiennes, hindoues ou musulmanes. C'est avec l'arrivée du Gouverneur Général Wellesley ([798-[805) qu'il fut mis un terme à ces pratiques. Une nouvelle époque commençait. 22

contre dangereux de la quitter politiquement affaiblie, économiquement exsangue et au bord de la rupture sociale. Pendant le siècle qui s'écoula entre le Governement of India Act de 1858 et l'accession à l'indépendance, on peut parler d'une politique étrangère du gouvernement anglais de l'Inde. Celle-ci fut parfois même antagoniste de celle de Londres. Rappelons pour mémoire que les expéditions militaires au Népal et au Myanmar (Birmanie alors) furent le seul fait du prince des vice-rois et ne reçurent jamais l'aval de Londres7. Alors que la politique étrangère de Londres s'explique dans le contexte purement européen, celle de Calcutta8 ne peut se comprendre que dans le contexte indien. Si la réconciliation franco-anglaise, sanctionnée par la politique de l'Entente cordiale n'eut pas de conséquence dans le sous-continent, le sort de la France y étant scellé depuis longtemps, ce ne fut pas le cas de la mise en place de la Triple Alliance, destinée à contenir l'Allemagne. En Europe, le Tsar de toutes les Russies devenait un important allié de la France et de la Grande-Bretagne. En Inde, la Russie était l'ennemie dont il fallait à tout prix déjouer les ambitions expansionnistes. Historiquement en effet, les Tsars ont toujours eu l'ambition d'obtenir une ouverture sur l'océan Indien. Cette ouverture ne pouvait se faire que par le contrôle de l'Afghanistan et des provinces occidentales de l'empire anglais des Indes qui forment aujourd'hui le Pakistan. Assurer la sécurité de la frontière du nord-ouest et prévenir les intentions russes furent un souci constant pour les vice-rois. Kipling rendit compte de cette obsession sécuritaire dans son roman Kim dont The Great GameY est le thème central. Regroupées au sein du National Congress depuis 1885, les élites indiennes avaient pleinement conscience de l'enjeu que représentait leur pays et donc de son importance sur la scène
7 Lord Dufferin, alors vice-roi, acheva la conquête de la B innanie en 1886 contre l'avis de Londres. 8 Ce n'est qu'en 1911 que le gouvernement anglais transféra son siège de Calcutta à Delhi. 9 Terme utilisé en référence à cette politique, jamais officiellement reconnue mais bien réelle, d'opposition à la Russie.

23

internationale. Lors de l'accession à l'indépendance, Nehru ne manqua pas d'affirmer le rôle mondial qu'il souhaitait faire jouer à l'Inde: « Il convient qu'en ce moment solennel nous nous engagions à nous mettre au service de l'Inde, de son peuple, et à servir la cause plus grande de I'humanité. Ces rêves sont pour l'Inde mais aussi pour le reste du monde »10. Cette rapide présentation historique met en avant le fait que, hormis peut-être la période du début de l'ère coloniale, l'Inde a toujours tenu un rôle important dans la région en terme de relations internationales. Elle a eu sans cesse conscience de son importance stratégique entre l'Orient et l'Occident et, devenue indépendante, elle s'efforcera d'assumer la place qu'elle estime être la sienne: celle d'une puissance régionale et mondiale.

Extraits du discours prononcé devant l'assemblée constituante indienne le 15 août 1947, au moment où l'Inde devenait indépendante. [t is fitting that at this solemn moment we take the pledge of dedication to the service of India and her people and to the still larger cause of humanity. These dreams are for India but also for the rest of the world.

10

24

La reconquête

Le quinze août 1947 ne marque pas l'accession de l'Inde à l'indépendance, mais plutôt le début d'un processus qui va conduire à la création d'une nouvelle nation, encore alors à l'état de concept. Comme l'a dit le Dr. Ambedkar, père de la constitution indienne « il nous fallait alors créer un pays ». Pour créer ce pays, l'Union indienne, il fallait unir deux grandes composantes du sous-continent: l'Inde britannique et la myriade d'Etats princiers (entre quatre et cinq cents) auxquels on va demander de signer l'Acte d'adhésion à l'Union. Si la quasi-totalité de ces Etats accepta d'adhérer à la nouvelle république, certains firent de la résistance (dont l'important Etat d' Hyderabad) dans l'espoir d'obtenir un statut de nation indépendante. Cette balkanisation du sous-continent n'aurait pas, loin de là, rencontré un écho défavorable de la part des grandes puissances qui auraient pu alors négocier avec chacune de ces nouvelles nations une présence militaire, utile en cas de grands désordres dans la région et surtout dans le cas où l'Inde aurait sombré dans le chaos ou dans le communisme! La mise au pas des Etats réfractaires relève de la politique intérieure et n'entre pas dans le cadre de cette étude. Pour avoir été la principale, la Grande-Bretagne ne fut ni la première puissance coloniale en Inde ni la seule. Portugais et Français y établirent des comptoirs dont la gouvernance relevait directement de Lisbonne et de Paris. Dès avant août 1947, Nehru avait affirmé que l'Inde devrait récupérer l'intégralité de son territoire mais il ne souhaitait pas utiliser la force, à la fois en vertu de ses convictions pacifistes et confiant que la logique de l' Histoire allait dans son sens. Si les comptoirs français firent l'objet d'une transaction purement politique, tel ne fut pas le cas de Goa et des autres possessions pOliugaises pour l'intégration desquelles le recours à la force armée fut nécessaire.

Les comptoirs français « Nous avons évité l'effusion de sang, nous n'avons pu éviter les lannes de couler}). C'est en ces tennes qu'Escargueil, dernier Gouverneur français de Pondichéry, décrit le transfert de pouvoir entre les deux pays. Comparée aux longues et coûteuses guerres d'Indochine et d'Algérie, la cession des cinq petits comptoirs français n'est rien de plus qu'un épiphénomène dans le processus de décolonisation de l'Empire Français. Pour l'Inde indépendante, cette cession est une première affirmation de son identité nationale face à une puissance européenne. Le combat pour intégrer à l'Union indienne les cinq comptoirs n'eut rien de comparable à la lutte contre l'occupant britannique. La question ne s'est jamais vraiment posée de savoir si la France renoncerait à ses possessions mais seulement quand elle y renoncerait et de quelle façon. Ces comptoirs que l'on a souvent décrits comme les « débris}) de l'Empire ont connu au cours des siècles un destin que n'aurait pu imaginer Bellanger de l'Espinay lorsqu'il fit l'acquisition du territoire de Pondichéry en 1673, alors que l'empereur Aurangzeb venait d'accorder aux Français de larges privilèges commerciaux. Si le rêve impérial d'une grande Inde française ne put jamais se réaliser et si finalement les Anglais l'emportèrent c'est plus en raison des querelles intestines des Français que de la puissance militaire britannique. Dupleix voulait asseoir la présence française par des alliances politiques à l'intérieur du pays quand La Bourdonnais prétendait contrôler l'Anglais sur les mers. Alors même que la Couronne anglaise perdait ses colonies américaines et reportait son besoin économique d'empire sur l'Inde, la France jouait la carte américaine. Ainsi, selon les tennes du traité d' Aix-La-Chapelle, Madras futelle rendue aux Anglais en échange de Louisbourg au Canada! La cession de nos comptoirs à l'Inde n'est que le dernier avatar d'une histoire faite de conquêtes, de traités, de reconquêtes, de misère et de richesse. Ces comptoirs ont fait rêver des générations de Français et les descriptions qu'en fit Pierre Loti n'ont fait que préciser ces rêves diffus. Si les comptoirs du sud ont partagé un destin semblable, Chandernagor que fonda Boureau26

Deslandes en 1688 sur les bords du Gange, en amont de Calcutta, connut une vie et une fin différentes. D'entrée, les Français pratiquèrent en Inde une politique de neutralité vis-à-vis des mœurs indigènes qui leur attira la sympathie des populations locales. Seul, le prosélytisme des Jésuites provoqua leur colère. Il ne faut bien sûr pas idéaliser les relations entre les Indiens et leurs occupants: il y eut toujours des mouvements bien compréhensibles de résistance mais c'est bien l'esprit de tolérance dont firent preuve les Français qui permit que, lors de l'accession indienne à l'indépendance en 1947, les habitants indigènes ne menacèrent jamais de les jeter à la mer. C'est la richesse de ces comptoirs au dix huitième siècle qui attira la convoitise des Anglais qui finirent, après plusieurs traités, conquêtes et reconquêtes à faire de Pondichéry un territoire éclaté, inapte à se développer industriellement (en particulier les Britanniques s'assurèrent que la ligne de chemin de fer reliant Madras au sud de l'Inde contournerait le territoire français, limitant ainsi son développement commercial et portuaire). De même, le morcellement du territoire rendait inopérante toute présence militaire. En effet, il était impossible de faire manœuvrer des troupes sur des lopins de terres à peine plus grands qu'un domaine agricole! Ne représentant aucun intérêt stratégique ou commercial, les comptoirs français n'avaient donc pour le gouvernement de Nehru qu'une valeur symbolique. Pacifiste convaincu, admirateur de la France, le Pandit n'avait aucune raison d'agiter la menace d'une intervention militaire pour récupérer des territoires qui avaient, de plus, servi de refuge aux indépendantistes indiens dans leur lutte contre l'occupant britannique. Au moment du Quit India Movement, nombreux en effet furent les « agitateurs» qui se réfugièrent sur le sol « français» et que le gouvernement de la république refusa d'extrader. lis y rejoignirent le poète Subramanya Bharathi et le philosophe Sri Aurobindo qui y séjournaient respectivement depuis 1908 et 1914. Héberger des nationalistes en son sein était un geste généreux, destiné à déplaire aux Anglais mais porteur de dangers. Grâce à ces nationalistes, les thèses anti-coloniales purent ainsi se propager dans Pondichéry. Lors du mouvement de désobéissance civile 27

lancé en 1930 par M. Gandhi, les «Jeunesses de l'Inde française », apportèrent leur soutien aux membres du Congress et demandèrent des réformes politiques pour le comptoir. Quatre ans plus tard, lors du discours qu'il prononça à Pondichéry, M. Gandhi calma le jeu, concentrant ses revendications sur le respect des Intouchables, au nom même des idéaux égalitaires affirmés par la révolution française. 1947 : partition de l'Inde et territoires encore colonisés
échelle
500 km

AFGHANISTAN

TIBET

Golfe du Bengale

Mer d'Oman o Q

~

_
Mich,l POUSSE Emm"",' MARCADÉ LABORATOIRE DE C'RTOGRAPHIE 'PPUOUEE

Frontière indo-pakistanaise

Ligne de cessez le teu (1949)
États princiers

B,m'"

REMY

-

Provinces

britanniques

28

Le Government of India Act de 1935 mit en place les structures de l'Inde moderne et ouvrit la voie à l'indépendance que, seule, la guerre, en en gelant le processus d'application, retardera. Pour les nationalistes indiens des comptoirs français, tout comme pour la majorité des responsables politiques français, il était alors déjà clair à ce moment-là que les comptoirs n'échapperaient pas au mouvement de libération. En cet immédiat avant-guerre, Pondichéry connaît une crise économique. Les élections locales de 1937 donnent lieu à des violences sévèrement réprimées par la police et condamnées par Nehru à l'occasion de son voyage en France: il critique publiquement l'administration française. Il s'agit pour lui de rappeler à ses hôtes que la France est une puissance coloniale dont la présence sur le sous-continent est tolérée mais certainement pas acceptée. La seconde guerre mondiale a donc retardé le processus de libération de l'Inde et Pondichéry, qui reconnut dans un premier temps le gouvernement de Vichy lors de la signature de l'armistice de juin 1940, va, moins de trois mois plus tard, se rallier à de Gaulle (le 7 septembre) suite à l'intervention des Britanniques via leur Consul, le colonel Schomberg. Ce ralliement ne sera pas que symbolique: plusieurs centaines de Pondichéryens rejoignirent alors les troupes françaises du Moyen-orient. Lorsqu'en 1946, Lord Mountbatten arriva en Inde avec pour mission de négocier l'indépendance de la colonie, le gouvernement français fit le choix de ne pas suivre la politique britannique et de ne pas offrir aux comptoirs la possibilité de rejoindre la nouvelle Union indienne et ce malgré les fortes pressions exercées à l'interne par les indépendantistes pondichéryens. Le gouvernement français ne voulait en effet pas donner l'impression de brader l'empire alors que les troubles débutaient en Indochine. Il était d'avis, avec juste raison, que le nouveau gouvernement indien lui serait reconnaissant de sa bienveillante neutralité pendant sa lutte contre l'occupant et il espérait aussi, peut-être avec optimisme mais pas complètement à tort, que les populations des comptoirs souhaiteraient rester fidèles au drapeau tricolore. Des deux côtés on décida donc de temporiser et ce 29

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.