L'instabilité politique de l'Amérique latine

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La Bolivie est le pays d'Amérique latine qui a connu les périodes les plus longues d'instabilité politique et sociale depuis la Seconde Guerre mondiale. Afin d'expliquer les raisons de cette instabilité, Jean-Pierre Lavaud analyse avec finesse la mobilisation des groupes sociaux qui, d'une manière plus ou moins directe et déterminante, influencent le jeu politique national et concourent aux changements gouvernementaux : la classe politique, tant civile que militaire, les gestionnaires du travail collectif, mais aussi les mineurs et les paysans. A cette concurrence nationale pour le pouvoir, il faut ajouter celle d'agences étrangères, principalement nord-américaines. Au terme de l'analyse, il apparaît que des secteurs importants de la société civile se trouvent être si dépendants de l'Etat qu'il est vital pour eux de les contrôler : les luttes croisées qui en résultent entretiennent l'instabilité... Au-delà du cas bolivien, c'est un remarquable modèle d'explication du phénomène d'instabilité politique de l'Amérique latine que nous propose ici Jean-Pierre Lavaud.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296236097
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L'INSTABILITE POLITIQUE DE L'AMERIQUE LATINE Le cas bolivien

Recherches & Documents AMERlQUES LATINES Collection dirigée par Denis RoUand

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Jean-Pierre

LAVAUD

L 'INSTABILITE POLITIQUE DE L'AMERIQUE LATINE

Le cas bolivien

Préface de François Bourricaud

Editions l'Harmattan ue de l'Ecole Pol ytechnique 75005 PARIS

Editions de l'Institut des Baudes Etudes de l'Amérique Latine 28, rue Saint Guillaume 75007 Paris

Editions de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine IHEAL, 28 rue Saint-Guillaume, 75007 Paris - Tél. 42.22.35.93 ColIection Travaux et Mémoires de l'IHEAL, n051, série Essais n08 dirigée par Guy Martinière et Jean Revel-Mouroz

Editions L'Hannattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique. 75005 Paris- Tél. 43.54.79.10 Collection Recherches et Documents Amériques Latines, dirigée par Denis Rolland.

@ Editions L'Harmattan. Editions (le J'IHEAL et l'auteur. 1991 ISBN: 2-7384-0987-3

En hommage à Louis Mercier Vega

S'il est vrai qu'à Buenos Aires les magistrats ne durent pas trois jours. cela l'est aussi de la Bolivie qui vient de suivre cet exemple détestable. A peine l'illustre Sucre avait - il quitté cet infortuné pays que le perfide Blanco s'empara par intrigue du pouvoir qui revenait de droit au Général Santa Cruz.. il ne resta que cinq jours,fut arrêté et mis à mort par WlefactÎon .. un chef légitime le remplaça: Velasco qui céda la place à Santa Cruz. C'est ainsi que la Bolivie s'est retrouvée avec quatre chefs différents en moins de deux semaineë. Seul le Bas - Empire aurait pu être le théâtre d'événements aussi monstrueux qui couvrent l'humanité de honte.

Simon BOLIVAR

Il n'est pas de grands hommes sans vertu.. sans respect des droits il n'y a pas de grands peuples.. on peut presque dire qu'il n'y a pas de société.. car qu'est-ce qU'Wle réunion d'êtres rationnels et intelligents dont laforce est le seul lien ? Alexis de TOCQUEVILLE

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PREFACE

Jean-Pierre Lavaud s'attaque à un lieu commun. à une sorte de pont aux ânes. l'''instabilité'' politique des Etats sud-américains. En style noble Spengler parlait de ["'anarchie néo-latine". Si l'on en juge par des indicateurs réputés objectifs et mesurables, comme lafréquence des coups d'Etat militaires. la précarité des chartes constitutionnelles. la fraude électorale généralisée. il est vrai que les républiques fondées par Bolivar et San Martin s'écartent grandement du modèle rêvé par les avocats de l'Etat de droit. Mais l'instabilité est une notion plus intuitive que vraiment analytique. Elle comporte bien des degrés qui ne sont pas toujoursfaciles à distinguer. Elle revêt des formes complexes. On ne saurait la réduire au vulgaire cuartelazo. ce tumulte de caserne qui peut hisser un aventurier en uniforme jusqu'au palais présidentiel. En outre. les peuples d'Amérique du Sud n'ont pas depuis la liquidition de l'empire espagnol vécu sans sursis ni rémissio~ dans l'extravagance et la violence. Après tout. le Chili a une longue tradition constitutionnelle. Les Etats andins eux-mêmes ont connu de 1880 à 1930 des administrations à peu près régulières. C'est dans l'histoire péruvienne l'époque que Jorge Basadre nomme La Republica anstoeratica. marquée par l'hégémonie du parti civi/iste qui ne fut interrompue d'une manière continue que par les onze années de la dictature Leguia. En Bolivie, à peu près vers la même époque. prévalait une situation analogue, qui se maintint jusqu'en 1930 et à laquelle la guerre du Chaco devait porter un coup irrémédiable. Mais, après tout. les grandes démocraties occidentales ont-elles été toujours si stables? Il est vrai que prédomine l"'instabilité" dans l'histoire politique de l'Amérique du Sud, en contraste marqué avec le cas de l'Angleterre du XIXème siècle et avec celui des Etats-Unis - si l'on convient d'étendre le manteau de Noé sur l'horrible épisode de la guerre de Sécession. En fait, personne ne va contester l'''instabilité'' sud-américaine. Mais elle connait des rythmes variables et prend des formes différentes selon les périodes. Le mérite de Jean-Pierre Lavaud c'est de nous aider à comprendre pourquoi. Merle Kling, dans un article célèbre a proposé une interprétation dont le succès tient sans doute à ce qu'au lieu de se borner à une pure description plus ou moins teintée de culturalisme. l'auteur a cherché à mettre en évidence quelques conditions sociales et institutionnelles permanentes. Si les régimes sud-américains sont instables, surtout après 1930. c'est qu'il s'agit aussi de "sociétés bloquées". L'égoïsme des dirigeants. la stricte "dépendance" dans laquelle se trouvent les pays de la "périphérie" vis à vis des "dominants centraux". la faiblesse des "masses" vis à vis des oligarchies qui appuient leur toute puissance intérieure sur leur soumission à

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l'impérialisme étranger, condamneraient les pays du sous-continent à une sorte d'''immobilisme à convulsion". POlUapprécier la portée de l'article de Merle Kling, iifaw se rappeler qu'à l'époque régnait déjà sur les questions relatives au développement en Amérique latine une sorte d'orthodoxie. Il était entendu que les pays du sous-continent offraient des traits "structurels" sinon identiques du moins tout à fait comparables. Cet air de famille provenait sans doute d'un passé colonial commun, mais aussi et surtout de la dépendance actuelle des républiques sud-américaines vis à vis du "centre" de l'économie mondiale, c'est à dire les Etats-Unis. dont ils étaient les fournisseurs en matières premières, minérales et alimentaires. et dont ils recevaient les capitaux nécessaires à leur propre développement. Cette orthodoxie qui avait son sanctuaire. la CEPAL. et son prophète. Raul Prebisch. proposait un ensemble d'hypothèses séduisantes sur les causes du retard du sous-continent et elle offrait un programme de réformes plus ou moins radicales. auquel pouvait se rallier plus ou moins complètement une large fraction des intellectuels et d£s dirigeants poliliques. bref la partie la plus active de l'opinion. L'instabilité politique. les coups d'Etat à la chaîne, devenaient effets ou symptômes de la "dépendnnce" dont souffrait un pays comme la Bolivie. D'ailleurs. on pouvait trouver à celle hypothèse une justification apparemment convaincante. En effet. ne constate-t-on pas /'instabilité la plus intense là où les oligarchies. solidement retranchées, s'opposent à toute réforme? Le cas se produit quelle que soit la taille du pays considéré. Même si la confiscalion du pouvoir et des privilèges qui lui sont associés est aggravé par l'exigui1é de pays comme la république dominicaine de Trujillo, ou le Nicaragua des Somoza, que se manejan como haciendas. Mais l'interminable drame argentin illustre également l'extrême tension de structures sociales caractérisées à la fois par la violence du processus de mobilisation et d'urbanisation. et la rigidité des catégories dominantes. Les avances justicialistes alternent avec les reculs d'un mouvement social contraint malgré sa pétulance à céder la place avant d'avoir sérieusement entamé les bases du pouvoir
oligarchique.

Inversement. l'exemple du Mexique. en gros jusqu'au milieu des années 1970, suggère que là où un jeu politique à peu près régulier était parvenu à s'instaurer. une politique de réformes prétendant briser ou du moins limiter la dépendnnce vis à vis de l'extérieur comme vis à vis des oligarchies locales, avait été préalablement mise en oeuvre. Le travail que Jean-Pierre Lavaud consacre à la Bolivie des années 1952-1982 stimule la réflexion sur la question de /'instabilité généralement allribuée aux républiques sud-américaines. Apellera-t-on "monographie" le livre de Jean-Pierre Lavaud? Ce serait en limiter la portée. Il est vrai que Jean-Pierre Lavaud nous offre une analyse très nourrie de la société bolivienne. Sur le syndicalisme des mineurs comme sur celui des paysans, sur /'institution militaire. sur le fonctionnement d'une administration pléthorique et omniprésente. sur la vie des partis. sur les péripéties qui ponctuent l'histoire bolivienne des cinquante dernières années. l'information rassemblée par Lavaud est aussi précise et complète que possible. Mais ce travail peut satisfaire chez les lecteurs d'autres intérêts que la curiosité monographique polU cette attachante république andine. Ce que l'on retient d'abord de l'analyse de Jean-Pierre Lavaud. c'est l'existence de deux cycles dans la politique bolivienne. Entre l'arrivée de Victor Paz Estenssoro qui s'installe au pouvoir en avril 1952 à la suite d'une émeute à La Paz. et le coup d'Etat du général Barrientos.la succession des périod£s présidentielles a lieu d'une manière à peu près régulière. Cette période de douze ans terminée. on revient au règne du sabre. 14

Mais ce raccourci ne doit pas nous abuser. Pendant la période 1952-1954, la Bolivie n'appartient pas vraiment à lafamille des "démocraties paisibles et réfléchies". Le MNR qui, en 1952, l'emporte les armes à la main, puis gagne les élections présidentielles de 1956,1960 et 1964, ne s'embarrasse guère de scrupules juridiques. Quant aux dictatures militaires auxquelles sont souvent associés des politiciens civils, on ne saurait les confondre avec les régimes de type totalitaire ou autoritaire. Elles se présentent plutôt comme des transitions qui doivent permettre le retour à une normalité constitutionnelle d'ailleurs mythique. En lisant Jean-Pierre Lavaud, on commence à comprendre pourquoi le MNR. n'a pas pu devenir hégémonique. Au début, pourtant, il s'appuyait sur des "bases" populaires solides. La réforme agraire ne lui garantissait-elle pas le soutien des paysans, tout comme la nationalisation des mines d'étain semblait devoir lui attacher les mineurs et leurs syndicats? Solidement étayé par ces deux piliers, le Movimiento n'était-il pas assuré de se maintenir au pouvoir pour une durée indéfinie? Cette prévision, somme toute raisonnable, ne s'est pas accomplie. Parmi diverses hypothèses permettant d'expliquer l'usure rapide du Movimiento et le retour dès 1964 des militaires, le travail de Jean-Pierre Lavaud permet d'en retenir tout particulièrement trois. Ilfaut noter d'abord l'extrême vigueur et la radicalisation du syndicalisme des mineurs que le MNR n'a jamais réussi véritablement à encadrer; des mineurs qui entraînent dans leur sillage, au sein de la Centrale Ouvrière
Bolivienne (COB) une grande partie des salariés syndiqués et certaines fractions de la paysannerie. Quel que soit le talent du chef du parti dominant, et dans le cas de Paz Estenssoro, ce n'est pas le talent politique qui lui faisait défaut, sa tâche était extraordinairement malaisée, et elle le devint de plus en plus à mesure que l'armée, dont le pouvoir et l'influence semblaient liquidés après 1952, redevint un acteur politique autonome. La difficulté insurmontable du MNR à se constituer durablement en parti dominant, n'a pas empêché Paz Estenssoro, le héros du Movimiento de prendre, au terme d'une carrière exceptionnelle, la stature d'un Père de la Patrie. Mais le MNR, quelle que soit encore aujourd'hui son importance sur l'échiquier électoral et parlementaire, n'est pas parvenu à s'institutionnaliser, au sens où au Mexique on parle d'un "Parti Révolutionnaire Institutionnel", à supposer que cette consécration soit accessible à un groupement politique comme le MNR, tourné par nature plutôt vers la conquête du pouvoir que vers sa légitimation. Ce n'est pas non plus du côté de la société militaire que pourrait se trouver le remède à l'instabilité constitutionnelle, dont avec Lavaud nous cherchons la clef En 1952, lorsque le MNR, dont finalement elle n'a pas pu contenir l'assaut, s'installe au pouvoir, l'armée bolivienne est une institution à la fois divisée et discréditée. Divisée parce qu'elle avait été mêlée depuis une vingtaine d'années à tous les malheurs qui avaient suivi la guerre du Chaco. Discréditée parce qu'elle avait été utilisée comme instrument de répression par des gouvernants qui passaient pour asservis à une oligarchie elle-même au service du capital étranger. La vitesse avec laquelle cette armée, balayée par l'émeute de 1952, avait récupéré ses positions de pouvoir n'en est que plus paradoxale. Sans doute ne revient-elle si vite enforce que grâce à l'usure du MNR lui-même et au bon vouloir des Américains qui pilotent sa résurrection. Mais cette explication n'est pas complètement satisfaisante et Lavaud montre bien ce que cette récupération surprenante par sa rapidité doit à la composition et à la position de l'armée dans la société bolivienne. Telle qu'elle s'est reconstituée (JlJ.début des années 1960, cette armée n'est pas une société close, une caste. Ses chefs ne se prennent pas, comme leurs collègues péruviens pour la "classe universelle", pour l'Etat incarné. Elle est au contact de la société civile et avec tous

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les secteurs de cette société. Les particularismes régionaux y sont puissants. les compérages fréquents. Les rapports avec les caciques locaux, avec les politiciens nationaux, avec les hnmmes d'affaires, ne rencontrent pas d'obstacles comme dans les armées refermées sur elles"mêmes, encastées si l'on peut dire par suite de l'effet hiérarchique combiné avec l'éloignement du technocrate et du spécialiste. Il en résulte une aptitude remarquable des militaires boliviens à la combinaison et à l'alliance avec toutes sortes de partenaires. qui explique à la fois l'instabilité des gouvernements militaires et la longueur de la période pendant laquelle des militaires, de tendances politiques diverses. ont occupé le pouvoir directement ou en association avec des partenaires civils. Si l'on rassemble les éléments que nous fournit Jean-Pierre Lavaud, on peut revenir à la question initiale sur l'instabilité bolivienne. D'abord, cette instabilité ne doit pas être exagérée. Pendant plus de dix ans, le MNR a dominé la scène politique. D'autre part, si les gouvernements militaires fonctionnent selon des règles qui n'ont évidemment pas grand chose à voir avec celles de nos polyarchies occidentales. celles-ci ne sont pas dépourvues d'une cohérence dont Lavaud noUS restitue les ressorts. On observera aussi que ni le MNR, quasi hégémonique de 1952 à 1964, ni les gouvernements militaires qui ont suivi l'arrivée de Barrientos, n'ont bénéficié d'une authentique légitimité. Inversement, aucun régime bolivien pendant cette période n'a suscité un rejet violent et constant de la majorité de la population - si
l'on excepte celui qui est balayé par l'émeute d'avril 1952 qui amène Victor Paz au pouvoir. Un observateur cynique serait tenté de voir dans cette sorte d'alternance d'une période de domination civile et populiste suivie d'une période de domination ou de prédominance militaire, (d'ailleurs plus longue. compliquée et plus mouvementée) comme un rythme à peu près régulier de la vie politique bolivienne. Mais cette vue, même si On pouvait lui prêter quelque circonstance par un retour sur l'histoire du XIXème siècle. qui pourrait éventuellement la conforter. laisse dans l'ombre plusieurs points d'une grande importance. D'abord l'environnement international dans lequel se trouvaient insérées l'économie et la société boliviennes pendant la période étudiée par Lavaud a beaucoup changé sans que les intéressés s'en rendent compte. L'économie bolivienne se caractérisait par un certain nombre de traits "structurels" qui s'effacent sous nos yeux. Même s'il n'avait plus la même importance que du temps des trois "barons" (Hochschild, PatiTio et Aramayo), l'étain, metal del diablo. restait dans les années 50 la principale rubrique du commerce exterieur péruvien. Qu'en est-il aujourd'hui? On se prend à penser, en lisant Lavaud, que le plus lancinant des problèmes auxquels pendant les trente dernières années se sont trouvés confrontés tous les gouvernements boliviens a été celui de l'étain. Les conflits suscités par les privilèges de l'enclave minière, l'espèce d'exterritorialité dont avaient fini par jouir les trois "barons", le radicalisme du mouvement syndical des mineurs. avaient conduit le MNR à décréter une nationalisation des mines qui, sous couleur de justice sociale et d'indépendance nationale, mettait à la charge de l'Etat en matière de gestion. de financement. de discipline et de maintien de l'ordre des responsabilités qu'aucun gouvernement n'est capable d'assumer. Au contraire. les autorités boliviennes ont été inéxorablement amenées à se dégager de l'impasse où les avait engagées leur politique minière. Mais à quel prix! En effet. le marché de l'étain se transformait profondément tant du côté de l'offre que de la demande. La rente minière sur laquelle les barons avaient assis leur richesse et que les révolutionnaires de 1952 espéraient récupérer au profit du peuple bolivien. n'était plus. dès lafin de la guerre de Corée. "ce qu'elle avait été". Mais le poids énorme de la COMIBOL sur l'appareil d'Etat et sur la vie politique en général a compliqué et retardé la délicate transition au

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terme

de laquelle la dépendance de l'économie bolivienne à l'égard du marché de

l'étain aurait pu être réduite. Ce te transformai IOn "structurelle" a bien fini par se faire. mais lentement. confusément et violemment. Les dirigeants boliviens, civils populistes du MNR ou militaires de droite comme de gauche, ont longtemps adhéré pour la plupart à l'orthodoxie "desarro/lista" qui sous diverses formes a fourni leur credo aux dirigeants latino-américains jusqu'au début des années 1980. Mais le credo "desarrollista" n'a pas résisté aux perturbations

fondamentales qui affectent l'économie internationale à partir des années 1970. La fameuse dépendance n'a pas cessé. Elle s'est probablement aggravée. Mais elle a changé de forme et de nature. En même temps. un autre élément intervenait qui. en Bolivie, modifiait le jeu des intérêts et les relations de pouvoir: le trafic clandestin de la drogue. Dans sa fonction externe, l'oligarchie bolivienne classique, la fameuse Rosca d'avant 1952, a changé de peau pendant la période étudiée par Jean-Pierre Lavaud. D'abord. dufait de la nationalisation des mines. de la réforme agraire. à la suite aussi des avatars subis par l'institution militaire, la composition de l'oligarchie s'était modifiée au point de la rendre méconnaissable. Mais le pouvoir politique avait-il cessé d'être "oligarchique" ? Les risques classiques d'instabilité s'en trouvaient-ils accrus ou diminués? Celle question peut sembler vaine. Le pouvoir n'est jamais également distribué. et sa répartition n'est jamais tout àfait satisfaisante pour toutle monde. Tous les hommes sont égaux. mais certains sont plus égaux que d'autres. et les moins "égaux" ne se laissent pas volontiers oublier. En 1990,la classe dirigeante bolivienne est selon lOus les critères envisageables moins fermée, moins coupée du reste de la population que la Rosca de 1952. Dans les dernières pages de son travai', Jean-Pierre Lavaud évoque une sorte de néo-oligarchie. à l'intérieur de laquelle la ressource décisive serait moins la propriété des moyens de production que le statut social. avec les privilèges que confère sa manipulation astucieuse et opportune. Celle )lue est en accord avec ce que l'on pouvait allendre de l'élimination de la 'féodalité minière" et de la substitution sur les haciendas des propriétaires par les paysans. Tout naturellement. celle "révolution" s'est accompagnée d'un transfert du pouvoir, d'abord au bénéfice des syndicalistes miniers et paysans. puis par élargissement au bénéfice aussi des agents et clients du MNR, bref de tous ceux touchant de près ou de loin au nouveau pouvoir politique. lequel au lieu de rester concentré et séparé. à la manière de la "vieille oligarchie", a essaimé et s'est diffusé un peu partout dans la "société civile". Celle tendance. loin d'être renversée par le retour des militaires en 1964 s'est au contraire trouvée largement confirmée par le populisme de la période Barrientos. La "nouvelle oligarchie", consolidée. puis élargie et brassée par l'adjonction des clientèles liées aux diverses et successives factions militaires. s'est constituée sous la forme de
réseaux

- de

"mafias"

- assez

étendus. relativement

hétérogènes.

ouverts et mobiles.

qui semblent de plus en plus être régis par une double logique. celle de la connivence et de la complicité. mais aussi celle de l'hostilité et du règlement de compte. Celle nouvelle "structure", progressivement décelable au cours des années 1980, finira-t-elle par favoriser la "stabilité" du régime politique? La porosité accrue de la classe dirigeante ne pouvait manquer d'aviver la goût, le sens et la pratique du compromis. Paradoxalement. la "Révolution" du MNR. suscitée par la passion justicialiste, a produit à long terme un effet inattendu: la généralisation de "l'instinct de combinaison". Celui-ci trouvait un milieu extrêmement favorable dans le type d'économie. non pas "administrée" mais politisée dans laquelle tout. du taux de change au certificat d'importation. en était venu à dépendre de la décision discrétionnaire de "compadres" bien placés. 17

Celle transformation que l'on peut lire en filigrane dans les analyses de Jean-Pierre La vaud. est-elle à son tour menacée par le retour. à partir de 1985. à une politique ostensiblement et agressivement néo-libérale. dont la principale justification était de mettre un terme à une insupportable inflation? La "nouvelle oligarchie" peut-elle durablement coexister avec une gestion néo-libérale même si certains de ses représentants s'en font les ardents défenseurs? Ou bien. les disciplines du marché. d'autant plus contraignantes que le marché est plus ouvert. s'avèreront-elles odieuses. non seulement aux plus pauvres. mais à tous ceux qui peuvent effectivement peser sur les décideurs et la conduÙe des affaires? Cette question excède évidemment les bornes que Jean-Pie"e avaÙflXées à son étude. mais elle ne peUt manquer de se poser à toUt observateur qui réfléchit sur la question de l'instabilité bolivienne.

François BOURR1CAUD

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INTRODUCTION

"Régime politique latina-américain est devenu à l'étranger et même en Amérique latine synonyme de régime arbitraire incohérent et fragile. C'est presque un article de foi pour la science politique que l'Amérique latine n'a rien d'autre à offrir dans ce domaine que l'exemple d'échecs si incessamment renouvelés que l'on est tenté de les attribuer à une incapacité congénitale des peuples latina-américains pour se gouverner", notait en 1963 Jacques Lambert dans l'introduction de son livre Amérique latine: structures sociales et institutions politiques (1). S'il est.un pays qui a largement contribué à accréditer cette opinion commune ainsi que l'argumentation qui s'y rattache, c'est bien la Bolivie. Non seulement, en effet, les changements de présidents de la République y sont fréquents, mais encore la durée moyenne des mandats présidentiels y présente la particularité d'être plus courte au XXème siècle qu'au XIXème siècle (2 ans et 6 mois au XIXème ; I an et lImais au XXème (2) ) et de s'être encore raccourcie de 1964 à 1982 (1 an et 1 mois) (3). La rotation accélérée des présidents n'est que l'aspect le plus immédiatement visible du phénomène de l'instabilité politique. Elle n'en fournit qu'une première approximation d'ailleurs difficile à manier car il n' y a bien évidemment pas de durée naturelle des mandats présidentiels fixée une fois pour toutes. Cette durée ne peut être considérée comme normale ou singulière qu'au regard de l'histoire constitutionnelle du pays, ou par comparaison avec celle des pays voisins. La plupart des 18 constitutions politiques boliviennes adoptées depuis l'indépendance du pays ont fixé des périodes présidentielles de 4 ans, et celles d'entre elles qui n'ont pas adopté cette norme ont arrêté des cycles plus longs. Les moyennes observées se situent donc bien en deçà des 4 années prescrites. Une statistique qui porte sur les années 1825 à 1982 fait clairement apparaître la proportion des présidences éphémères (moins d'un an) : 33 sur 73, soit 45 % dont 8 sont qualifiées par l'auteur de ce dénombrement de présidences-éclair (de 1 heure à 8 jours). Si l'on compare maintenant la moyenne de la durée des présidences boliviennes à celle des autres pays d'Amérique latine de l'indépendance à nos jours, on a le sen liment que la Bolivie est moins atypique qu'il n'y paraît au premier abord. En 19

effet, si elle est bien en tête du peloton des pays instables (2, 13 ans), elle est à égalité avec la Colombie, dépassée par le Salvador (1,56) et Panama (1, 86), et talonnée par le Mexique (2, 25), l'Equateur (2, 41) ou l'Uruguay (2,42) (4) . Mais elle s'en distingue par son instabilité récente dans un contexte où, malgré l'agitation militaire des années 1960 et 1970, la tendance est plutôt à un allongement des périodes gouvernementales. Seule l'Argentine offre des situations d'instabilité à peu près similaires.

Présidents boliviens de 1952 à 1982
Présidents
Victor Paz Estenssoro Heman Siles Zuazo Victor Paz Estenssoro René Barrientos Ortuiio Co.Presidencia René Barrientos Ortuiio Alfredo Ovando Candia Alfredo Ovando Candia René Barrientos Ortuiio Luis Adolfo Sile. Salinas Alfredo Ovando Candia Juan José Torres Gonzales Hugo Banzer Suarez Juan Pereda Asblln David Padilla Arancibia Walter Guevara Arze Alberto NatUsch Busch Lidia Gueyler Tejada Luis Garcia Meza Tejada Junta de Gobiemo Celso Torrelio Villa Waldo Berrtal Pereira Oscar Pammo Rodriguez Celso Torrelio Villa Guido Vildoso Calderon Heman Siles Zuazo Victor Paz Estenssoro Jaime Paz Zamora

C.M.
C

Début et F1n M. 15.4.1952 à L. 6.8.1956 L. 6.8.1956 à S. 6.8.1960 S. 6.8.1960 à Mi 4.11.1964 J. 5.11.1964 à Mi 26.5.1965 MI. 26.5.1965 à D.2. 1.1966 D. 2.1.1966 à S. 6.8.1966 S. 6.8.1966 à D.27.4.1969 D. 27.4.1969 à V. 26.9.1969 V. 26.9.1969 à M.6.1O.1970 Mi. 7.10.1970 à S.21.8.1971 S. 21.8.1971 à V. 21.7.1978 V. 21.7.1978 à V. 24.11.1978 V. 24.11.1978 à Mi. 8.8.1979 Mi. 8.8.1979 à J. Ll1.1979 J. 1.11.1979 à V. 16.11.1979 V. 16.11.1979 à J. 17.7.1980 J. 18.7.1980 à M. 4.8.1981 M. 4.8.1981 à V. 4.9.1981

Durée
4,3,22 4,0,0 4,3,0 0,6,21 0,7,7 0,7,4 2,8,21 0,4,29 1,0,10 0,10,14 6,11,0 0,4,3 0,8,15 0,2,23 0,0,16 0,8,1 1,0,17 0,1,0

J.

Type

C
C M M M M M M C M M M M M C M C M M M M M M M C C C

I 574 De fado I 461 Canst. I 551 Canst. 202 De fadO 221 De fadO

216 95 52 375 318 2.526 126 257 85 16 244 383 31

De fadO Canst. Canst. De fadO De fadO De facto DefadO De fadO Int.Const. De fadO lnt/Const. De fado De fadO

V. L. D. D. D.

4.9.1981 à L. 19.7.1982 0,10,15 21.7.1982 à D. 10.10.1982 0,2,19 10.10.1982 à D. 6.8.1985 6.8.1985 à D. 6.8.1 989 6.8.1989

318 811

De fado De fada Canst. Canst. Canst.

CM. : civil ou militaire. Durée: année, mois, jours. 1. : jours. Type: Const.: constitutionnel. lnt .; intérimaire Source: Carlos D. Mesa Gisbert, Presidentes de Bolivia: 1983, p. 152. entre
urfIiJS

y jusiles,

4

Paz: Gisbert,

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En somme, que l'on adopte l'une ou l'autre esùmation, la Bolivie apparaît bien comme un pays particulièrement instable relativement à ses voisins latinoaméricains. Cependant, si l'on se contentait de mesurer l'instabilité à la rotation rapide des gouvernants, l'Italie actuelle ou la France de la IVème République seraient à ranger aux côtés de la Bolivie dans le groupe des pays instables. Or, plusieurs différences sautent immédiatement aux yeux. Les rotations italiennes et françaises sont réglées, respectent des procédures constitutionnelles et se font sans violence; de plus, elles adviennent dans des régimes parlementaires et ne concernent donc pas les présidents de la République qui restent précisément les garants de la Constitution. Alors qu'en Bolivie, le passage d'une présidence à l'autre s'opère souvent par un coup de force de l'armée qui peut être accompagné de violences limitées à certains membres de la classe politique ou affectant de plus larges fractions de la population, et d'une suspension plus ou moins prolongée des libertés civiles inscrites dans les Constitutions. Comme le souligne à juste titre Horowitz, "le coup d'Etat est un mécanisme qui sert pour redistribuer périodiquement le pouvoir en l'absence d'agences de légitimation communément acceptées par la société civile... L'illégitimité se convertit en norme dominante du changement social" (5). De fait, la moitié des 74 présidences qui se sont succédé en Bolivie depuis l'indépendance jusqu'à 1982 ont été des présidences de/acto; et 26 d'entre elles ont été amenées par des coups d'Etat (14 sur 18 dans la période 1964-1982). La Constitution n'est donc pas plus appliquée en ce qui concerne les procédures de succession qu'en ce qui concerne les délais de succession. Chemin faisant, nous sommes passés d'une description de l'instabilité en termes de rotations présidentielles à une lecture institutionnelle de celle-ci. De ce dernier point de vue, certains régimes apparemment stables, tels le Paraguay de Stroessner, le Chili de Pinochet ou la Bolivie de Banzer ne le sont pas car des caudillos ou des clans d'officiers ayant usurpé le pouvoir se succèdent à eux-mêmes par une série de "révoltes anticipées réussies" (6) et le continuismo n'est que l'envers de la même médaille de l'instabilité. Ce qui permet de déterminer si l'on se trouve ou non dans un pays où les régimes politiques sont instables, c'est donc moins la rotation rapide des gouvernants que les procédures d'entrée en gouvernement et de sortie de gouvernement, un régime n'étant considéré comme institutionnalisé que s'il "contrôle durablement les conditions de son propre fonctionnement, et en particulier les conditions absolument critiques qui concernent l'accès des dirigeants au pouvoir et les règles de leur succession" (7). Cette situation se réalise rarement en Bolivie et, dans tous les cas, imparfaitement. La violation de la Constitution ne s'arrête pas aux usurpations de pouvoir, ou aux tentatives de le conserver par des moyens illicites, elle s'apprécie encore à la suppression ou à la réduction des libertés publiques (droit de circuler, liberté de la presse, d'association, etc) au nom de la sécurité intérieure, aux exactions et aux brutalités de l'armée, de la police, éventuellement de polices parallèles, aux interventions intempestives et discrétionnaires de l'exécutif dans l'administration, etc. , toutes ingérences arbitraires dans la vie des civils qui font des régimes qui s'y laissent entraîner des "régimes d'exception" (8). Au sein de ces régimes d'exception, François Bourricaud distingue deux sousensembles: la dictadura et la diclablanda, la forme dure et la forme molle de la 21

dictature, dans lesquels on peut ranger pratiquement tous les régimes boliviens: "En fin de compte, les régimes de dictab/anda s'opposent aux régimes de dictadura en ce que, sans respecter les règles constitutionnelles de la concurrence électorale et de l'alternance, ils n'interfèrent pas trop brutalement avec les droits personnels des citoyens; ou s'ils les bousculent, ils ne bousculent pas simultanément les droits de tous les citoyens" (9). En somme, la Constitution est pratiquement toujours violée, mais elle l'est plus ou moins. L'instabilité politique bolivienne qui a été décrite jusqu'ici et qui se caractérise par la rotation rapide des gouvernants, des successions présidentielles non réglées et souvent violentes, la suspension récurrente des garanties civiques, sape continuellement l'édification de la démocratie qui serait précisément son contraire. Mais n'y aurait-il de stabilité politique que dans les démocraties? N'est-ce pas là une vision européo ou occidentalo-centriste ? Il est certes possible d'imaginer d'autres formes de stabilité politique que celle des démocraties occidentales: divers modèles de monarchie, les "démocraties" socialistes, les régimes autoritaires asiatiques permettraient de typer ces autres cas de figure. Mais il me paraît légitime de mesurer la stabilité des pays latino-américains au regard des constitutions démocratiques qu'ils se sont eux-mêmes conférées. N'oublions pas, en effet, comme l'a encore souligné récemment Octavio paz, que "toutes les révolutions de palais, les coups d'Etat, les mutineries se déroulent sur un fond de constitution démocratique donné lors de l'indépendance" (10), ou plus exactement que "les régimes latino-américains ne sont compréhensibles à la fois dans leurs règles de fonctionnement et dans leur pathologie ou leurs "dysfonctions" que si l'on commence par les inscrire dans la tradition et la culture politiques à laquelle ils appartiennent: la tradition démocratique occidentale" (Il). C'est seulement très récemment que certains régimes militaires ont envisagé de se perpétuer comme tels (Banzer et Garcia Meza en Bolivie) en faisant fi des constitutions; tous sont tombés ou ont été obligés de revenir à des formes constitutionnelles. La "difficulté à institutionnaliser un pouvoir militaire tient sans doute à ce que celui-ci ne peut jamais invoquer qu'une légitimité d'exception et que cette légitimité même étroite et conditionnelle entre dès l'origine en conflit avec des principes de légitimité plus essentiels et plus élevés profondément inscrits dans la tradition culturelle des pays latino-américains, ceux du gouvernement républicain ou institutionnel cher à Bolivar" (12). Nous verrons qu'il en va bien ainsi en Bolivie. En Amérique du Sud, la vraie rupture, c'est le régime de tradition révolutionnaire cubain qui l'opère (I3) (et peutêtre le régime nicaraguayen). Sans nul doute, il est attrayant pour toute une frange, principalement intellectuelle. de Latino-Américains, mais, pour l'heure, il reste une exception, et notons au passage qu'il n'a pas encore fait la preuve de sa stabilité puisqu'aucune succession présidentielle n'y a encore eu lieu. Un dernier aspect de l'instabilité politique me paraît fondamental: le fait qu'elle s'accompagne d'une grande instabilité sociale. Il faut d'abord souligner que la rotation rapide des présidents entraîne une rotation accélérée de l'ensemble du personnel politique et des fonctionnaires de haut rang, mais aussi des directeurs de ministère, des préfets, des maires, des principaux chefs de l'armée, de la police, etc. Ce spoil system descend parfois en cascade jusqu'au petit personnel des ministères et de l'ensemble des institutions publiques et, souvent, la frénésie du remplacement 22

affecte aussi les responsables patronaux (dans les chambres de commerce, d'industrie, d'agriculture...), syndicaux et civiques (associations de défense d'intérêts locaux) et s'étend au domaine culturel et universitaire. Il arrive également qu'une apparente stabilité au sommet - le maintien prolongé d'un président ou d'un parti à la tête du pays - masque de grands remous à des niveaux divers de la classe politique ou de l'administration: pendant les régimes du MNR, les autorités du département et de la ville de Santa Cruz ont été renouvelées constamment; Banzer a changé fréquemment de cabinets ministériels et a aussi bousculé à de nombreuses reprises les commandements militaires avec les déplacements de responsabilités que l'on imagine dans un pays où de nombreux postes civils étaient alors occupés par des militaires... Enfrn, troubles politiques et troubles sociaux sont si intimement liés les uns aux autres en un tout complexe qu'il est quelquefois très difficile de débrouiller, pour un cycle d'effervescence dormé, si c'est l'agitation à la base qui pousse à l'instabilité au sommet ou si c'est l'inverse. Voilà donc, dépeinte à grands traits, l'instabilité politique bolivienne, qui s'apparente étroitement dans ses manifestations à celle que l'on peut observer à l'une ou l'autre époque dans l'ensemble des pays d'Amérique du Sud - cette anarchie néolatine que déplore Spengler - mais qui s'en distingue en ce qu'elle en constitue un des cas extrêmes - tout au moins pour ce qui est de la virevolte des gouvernants dans la période récente. Il reste maintenant à en tenter une explication et ce n'est assurément pas une tâche commode. Il faut écarter d'emblée une tentation: celle d'attribuer les malheurs de la Bolivie aussi bien son état d'arriération et de sous-développement économique que l'agitation politique et sociale dans laquelle elle se débat - à un quelconque primum mobile (14). Les plus souvent cités sont d'une part le problème racial, c'est-à-dire la prépondérance du "sang" indien dans le pays, l"'atavisme indien", la psychologie indienne, et, d'autre part, l'influence délétère de l'impérialisme nord-américain qui entretient le pays dans une dépendance funeste. Alcides Arguedas, l'auteur de Pueblo enfermo (15), est le représentant le plus connu de la première proposition qui est aussi la plus ancienne, tandis que l'ensemble de la gauche marxisante bolivienne propage la seconde depuis les années 1950. Observons simplement qu'à s'en tenir à la première proposition, on aurait beaucoup de peine à expliquer l'instabilité politique de l'Argentine qui, à l'instar des Etats-Unis, a éliminé en grand nombre les Indiens qui peuplaient son territoire et n'en conserve aujourd'hui qu'une poignée. Et à n'envisager que la seconde, on ne peut guère analyser l'instabilité du XIXème siècle dans l'ensemble des pays latinoaméricains, sauf à faire des contorsions peu convaincantes sur la succession des impérialismes (espagnol, anglais, nord-américain). Notons aussi au passage que, dans ces deux versions commodes, les dirigeants du pays éludent à bon compte leurs responsabilités; ce n'est pas leur faute, c'est celle des autres, de l'intérieur ou de l'extérieur. En fait, ces fausses explications ne sont guère que des invocations justificatives, souvent vécues comme des fatalités et qui donnent par conséquent lieu à des lamentations infinies. D'autres pourraient être rangées dans ce même ensemble, qui sont avancées séparément ou groupées: le traumatisme de la conquête, la géographie tourmentée du pays, l'absence de débouchés maritimes ou leur perte (16), elC. 23

Toutefois, ces fausses explications contiennent pour la plupart des intuitions justes qui demandent seulement à être converties en propositions vérifIables: aussi bien les problèmes raciaux que l'influence politique nord-américaine, ou la géographie physique - en ce qu'elle conditionne les formes de l'existence collective - ont sans nul doute des incidences sur la vie politique locale. Encore faut-il préciser lesquelles, à quel moment, et comment elles se combinent pour aboutir à telle ou telle forme de \'instabililé : dictadura ou dictablanda, dictature prolongée ou succession de coups d'Etal. Pour tenter une véritable analyse scientifIque de l'instabilité politique bolivienne, on peut donc sélectionner une période temporelle déterminée, clairement délimitée, et tenter de contraster la Bolivie avec d'autres pays sud-américains comparables à certains égards mais présentant la particularité d'une certaine stabilité politique (ce pourrait être le Mexique), ou bien opposer divers types de régimes plus ou moins instables, en Bolivie même. Et, que l'on adopte l'une ou l'autre solution, il faut caractériser chacune de ces situations par un ensemble de traits pertinents, reliés entre eux, et voir comment ils évoluent selon les situations de plus ou moins grande instabilité. J'ai choisi d'étudier les trente années qui vont de la révolution de 1952 à 1982. Elles offrent l'avantage de former un tout car les idées et les hommes de la révolution inflt:encent les politiques du pays pendant ces trois décennies, et de comprendre cependant des cycles politiques contrastés: 12 années de régime constitutionnel sous la gouverne du populisme movimientista, 14 années de régime militaire, puis enfin> 4 années particulièrement agitées, d'un méli-mélo de gouvernements tour à tour civils et militaires. Ces périodes peuvent donc être comparées au regard des facteurs qui freinent, ou au contraire favorisent, l'instabilité politique. L'idée centrale de ce travail, directement déductible des manifestations de l'instabilité politique préalablement présentées, est que celle-ci est liée à l'instabilité sociale: elle s'en nourrit et la perpétue en retour. C'est loin d'être une idée nouvelle ou particulièrement originale. Elle a inspiré de nombreuses analyses des troubles politiques des pays du Tiers-Monde dans les années 1960, et notamment en France celle de Jacques Lambert pour lequel c'est même "la société (latina-américaine) à laquelle les institutions politiques doivent s'appliquer qui, à tous égards, est des plus instables" (17). Pour lui, ce sont les nécessités du développement ou sa rapidité qui, en bouleversant le tissu social, engendrent l'instabilité sociale, source elle-même d'instabilité politique: "Une cause évidente des troubles qui se produisent en Amérique latine se trouve dans la contraction de l'histoire qui y impose en quelques années des changements qui, en Europe, se sont étalés sur un demi-millénaire", souligne-t-il (18). En somme, on observerait la séquence suivante: développement économique accéléré, uoubles sociaux, troubles politiques. Sans récuser la pertinence de cette analyse et, d'une manière générale, des statistiques internationales qui tentent de lier développement économique et "développement politique", ce n'est pas précisément dans cette voie-là que j'ai engagé cette étude du cas bolivien. La raison principale en est simple. Si le fond du développement économique doit indéniablement être considéré, il n'en demeure pas moins indispensable de l'étudier en relation avec des variables sociales et politiques plus directement liées à l'instabilité et qui la rendent compréhensible. La Bolivie

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demeure un des pays les plus pauvres d'Amérique latine. Sous-développement et instabilité politique y coexistent donc. Mais outre que l'on a du mal à savoir quel phénomène cause l'autre, il reste à expliquer comment ils s'articulent l'un à l'autre et si possible pourquoi. Or, le principal intérêt d'une étude de cas qui n'exclut pas les comparaisons d'un cycle politique à l'autre (et même de différentes phases de développement économique) et. sur tel ou tel point. le rapprochement avec des pays voisins, est principalement d'isoler des variables intermédiaires, d'élaborer des propositions explicatives plus fines et finalement de construire un modèle plus élaboré qui intègre ces diverses propositions. J'ai donc choisi une approche véritablement sociologique qui fait dériver l'instabilité des confrontations plus ou moins violentes d'agents sociaux organisés dont la conduite obéit à des rationalités propres. Pour réussir ce pari, il faut identifier, pour chacune des trois périodes, gouvernements civils du MNR (1952-1964), gouvernements militaires (1964-1978), méli-mélo civils-militaires (1978-1982) - les agents sociaux déterminants susceptibles d'ébranler les pouvoirs en place voire de s'y substituer. Il s'agit de la classe politique proprement dite aussi bien civile que militaire, ainsi que des autres fractions de la classe dirigeante (les gestionnaires du travail collectif, notlmment), mais aussi des syndicats de mineurs et de paysans (plus généralement de la Centrale ouvrière bolivienne, COB), et enfin des comités civiques régionaux (celui de Santa Cruz, principalement). A la concurrence de ces groupes nationaux, il faut ajouter celle des agents étrangers dont les décisions et les pressions modifient aussi le cours de la vie politique nationale: les principaux se trouvent aux Etats-Unis. Il faut ensuite trouver une manière d'organiser l'ensemble des données en une "intrigue compréhensible" (19) ; ce qui ne va pas sans difficulté dans un pays instable où les nouvelles sociales et politiques sont foisonnantes. Pour répondre à ceue exigence, une première partie, diachronique, présente successivement les trois cycles politiques de ces trente années. Elle met en scène les principaux agents de cette histoire mouvementée, précise les mécanismes proprement politiques de l'instabilité et, pour ce qui est de l'étape militaire. énonce les motifs corporatistes des coups d'Etat. C'est seulement dans la seconde partie qu'est entreprise l'étude plus fouillée, et plus proprement sociologique, de la mobilisation des agents de l'agitation sociale et politique qui débouche finalement sur l'ébauche d'un modèle heuristique de l'instabilité politique bolivienne reliant entre elles les diverses propositions explicatives retenues. Cette ébauche n'est évidemment valable que pour ce pays et pour cette période, mais il va de soi que certaines des propositions qui le constituent convicnnent aussi pour des phases antérieures et peuvent éventuellement s'appliquer à des pays voisins. Ces parti-pris d'analyse et d'exposition signifient que l'analyse des comportements sera privilégiée relaLÎvement à celle des discours et des idéologies; qu'on s'intéressera plus à l'action qu'au verbe. Et ce d'autant plus - cela apparaîtra à maintes reprises - que les discours des agents, nombreux et changeants, paraissent souvent obéir à des logiques proprcs indépendantes de celles de l'action, quand ils ne contribuent pas à la masquer.

lis signifient en outre que l'on ne saurait considérer ce travail comme une monographicde la Bolivie contemporainequi viserait à unecertaineexhaustivité

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Son seul but est bien de tenter de répondre à une question singulière: pourquoi ce pays se montre-l-iI si turbulenl el instable? Ma réponse consiste à montrer que beaucoup plus que dans d'autres pays, étant donné l'influence conjuguée de divers agents inlernes au pays - une néo-oligarchie à orientation commerciale el financière, un syndicat de mineurs particulièrement actif, un régionalisme militanl. , d'agents externes principalement situés aux Etats-Unis el de circonstances - le caractère parliculier de la révolution de 1952 qui place les syndicats en position de force vis-à-vis du MNR, par exemple -, de nombreux secteurs de la sociélé bolivienne se trouvent être si dépendants de l'Etat ou si imbriqués dans ses appareils qu'il esl vital pour eux de les contrôler. Cela entraîne une extension démesurée des phénomènes de clientélisme qui par un effet boomerang, renforce encore les liens de l'Etat et de la société civile et nourrit l'instabilité. Autrement dit, la démarche adoptée dans cette étude permet de comprendre l'instabilité bolivienne comme un effet d'agrégation, c'est-à-dire comme l'effet non voulu de comportements parfaitement intelligibles d'agents sociaux replacés dans un environnement instilutionnel économique et social singulier.

NarES
(1) Jacques Lambert, Amérique Imine: structures sociales et institutions politiques, Paris, PUF, 1963, p. 12 et 13. (2) Carlos D. Mesa Gisbert, PresidenJes de Bolivia entre urnas y fusiles, La Paz, Gisbert, 1983, p. 80. (3) Ibid., p. 98. (4) Ibid., p. 170. (5) Irving Louis Horowitz, "La norma de ilegitimidad : hacia una teoria general del desarrollo politico latino-americano", Revista mexicana de sociolog(a~ XXX (2), avril juin 1968. (6) Merle Kling, ''Toward a theory of power and political instability in Latin America", Western Political Qumerly IX (7), mars 1956. (7) François Bourricaud, "Dictadura, dictablanda, et la question de l 'hégémonie en Amérique du Sud", in Léo Hamon, La fin des dictatures, Paris, Economica, 1983, p. 199. (8) Cf. François Bourricaud, "La question de la démocratie en Amérique du Sud: régimes constitutionnels et régimes d'exception", in Horn.enaje a Luis Alberto Sanchez, Madrid, Insula, 1983, p. 81-94. (9) François Bourricaud, in Léo Hamon, Lafin des dictatures, op. cit. (10) Octavio Paz, "L'Amérique latine et la démocratie", Esprit, 82, 1983. (11) François Bourricaud, op. cit. in Horn.enaje a Luis Alberto Sanchez, op. cit. Voir aussi Jacques Lambert, op. cit. pour lequel "le paradoxe de la vie politique latino-américaine est que bien peu de peuples manifestent une aussi grande fidélité à l'idéal de la démocratie politique et que bien peu de peuples ont aussi souvent connu la dictature", p. 164. (12) François Bourricaud, in Horn.enaje a Luis Alberto Sanchez, op. cit. (13) Cf. Octavio Paz, op. cit. (14) Cf. Raymond Boudon, La place du désordre, Paris, PUF, 1984. Voir notamment le chapitre 5. (15) Alcides Arguedas, Pueblo enfermo, La Paz, Puerta del Sol, (offset ed. 36), s.d. (16) La Bolivie a perdu son débouché maritime à la suite de la guerre du Pacifique qui l'a opposée au Chili de 1879 à 1880. (17) Jacques Lambert, op. cit., p. 15. (18) Ibid. (19) Cf. Paul Veyne, Comrn.enJ on écrit l'histoire, Paris, Seuil, 1971. 26

PREMIERE

PARTIE

LES CYCLES DE L'INSTABILITE

Chapitre premier

Le movimiento

(1952-1964)

Le 9 avril 1952, les habitants de la Paz apprennent par la radio que des insurgés appartenant au Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR), dirigés par Heman Siles Zuazo, avec l'appui des carabineros, ont évincé la junte militaire qui s'était installée au gouvernement à peine un an auparavant, précisément pour faire barrage au candidat du MNR qui venait de gagner les élections présidentielles. Victor Paz Estenssoro avait, en effet, obtenu 54 049 voix contre 52 940 à l'ensemble de l'opposition traditionnelle éclatée en diverses tendances rivales. Comment en est-on arrivé là ? On peut résumer simplement l'histoire politique bolivienne qui, de la guerre du Chaco contre le Paraguay (1932-1935), mène le pays à la révolution d'avril 1952, comme celle de la naissance, puis du renforcement d'une contre-élite civile et militaire (intellectuels, enseignants, employés, jeunes officiers) devenant à terme capable d'abattre l'oligarchie des patrons miniers, soutenue par les hacendados, les importateurs et la majorité des officiers. Depuis 1936, les gouvernements favorables à l'une ou l'autre de ces deux élites alternent: socialiste militaire d'abord (1936-1939), puis conservateur militaire (1939-1943), nationaliste réformiste militaire-civil (1943-1946) et enfin réactionnaire civil-militaire (1946-1952). Chacun de ces gouvernements adopte des politiques contrastées en ce qui concerne les règlements et les prélèvements étatiques d'une part, et pour ce qui est du traitement réservé aux organisations syndicales d'autre part En période réformiste, prélèvements et règlements étatiques se multiplient, affaiblissant d'en haut les forces oligarchiques, et les organisations ouvrières sont encouragées et soutenues, qui minent d'en bas le pouvoir patronal. Les "barons" de l'étain et leurs épigones se trouvent ainsi pris en tenaille entre les gestionnaires de l'Etat et leurs alliés ouvriers. A l'inverse, pendant les périodes conservatrices, l'oligarchie tend à reconquérir ses positions en allégeant les contrôles et les ponctions étatiques au nom du libéralisme. Les nationalistes du MNR s'installent finalement au pouvoir parce qu'ils sont les seuls capables de coaliser la contre-élite civile et militaire d'une part, et les ouvriers, principalement les mineurs, d'autre part. Cette coalition est rendue possible par le discrédit qui frappe la principale organisation politique de l'après-guerre implantée en 29

milieu populaire, le Parti de la Gauche Révolutionnaire (pIR), marxiste, du fait de sa collaboration avec les gouvernements conservateurs du sexenio (1946-1952), et par le rapprochement qui s'opère entre le Parti Ouvrier Révolutionnaire (POR), trotskyste, et l'aile gauche des nationalistes, par le truchement des syndicats de mineurs. Elle se manifeste avec éclat entre le 9 et le 11 avril 1952 quand le coup d'Etat du MNR menace d'échouer: le peuple des faubourgs de la paz aussi bien que les mineurs d'Oruro joignent alors leurs forces à celles du movimiento pour assurer son succès défmitif. Le MNR se constitue entre 1936 et 1944 ; son premier programme politique est rédigé en 1942. Il incorpore plusieurs noyaux: une loge d'anciens combattants de la guerre du Chaco, la Estrella de Hierro, conservatrice (Victor Andrade) ; un cercle de journalistes et d'intellectuels regroupés dans le journal La Calle, très virulents à l'égard des barons de l'étain et anti-impérialistes (Augusto Céspedes, Carlos Montenegro) ; enfin un ensemble d'avocats, de professeurs d'université, de hauts fonctionnaires (paz Estenssoro, Guevara Arze, Siles Zuazo). Ce groupe initial est remarquablement homogène: tous ses membres, ou presque, sont issus de familles en vue déjà engagées dans la vie politique, et 10 ans seulement séparent les plus âgés (Céspedes, 37 ans en 1941) des plus jeunes (Monroy Block). On peut donner un aperçu de la doctrine du mouvement en résumant les Bases y principios del MNR publiés en juin 1942 (1). Les malheurs de la Bolivie sont attribués à des ennemis étrangers: les "barons" de l'étain (les deux qui sont d'origine bolivienne s'étant en quelque sorte expatriés) et les juifs. De ce fait, le parti recherche "le consensus pour extirper les grands monopoles privés et pour que le petit commerce soit exclusivement aux mains des Boliviens"(2) ; il demande en outre que soit mis fin à l'immigration juive. L'envers de cette xénophobie est un nationalisme teinté d'indigénisme au nom duquel les prérogatives de l'Etat doivent être élargies de telle sorte qu'il devienne le principal artisan de la construction nationale; un Etat dont l'agent privilégié est l'individu de race indo-métisse. Le movimiento a une première occasion de mettre en oeuvre ses idées politiques à la fin de l'année 1943 quand un groupe de jeunes réformistes militaires, menés par le lieutenant Villaroel s'empare du pouvoir et inclut dans son cabinet plusieurs membres du MNR, dont Victor Paz Estenssoro, nommé ministre des Finances. Ce gouvernement prend effectivement des mesures destinées à renforcer le pouvoir de l'Etat (augmentation des impôts sur les exportations minières, obligation de dépôt des devises au Banco Central, grands travaux lancés par de nouvelles entreprises d'Etat...). D'autre part, il promeut une importante législation sociale. Enfin il encourage l'expression des revendications populaires: la Fédération Syndicale des Travailleurs des Mines (FSTMB) voit le jour en juin 1944 et un premier congrès paysan, organisé en mars 1945, aboutit à la suppression des services personnels gratuits (pongueaje). Chassés du pouvoir en juillet 1946 à la suite d'un coup d'Etat, les movimientistas sont ensuite persécutés et beaucoup sont contraints à la clandestinité ou à l'exil. Ils engrangent dès lors les bénéfices du mécontentement populaire. Bien qu'en position difficile, ils présentent des candidats à toutes les élections mais lorsqu'ils gagnent, on invalide les résultats. Il ne leur reste alors que la conspiration, à laquelle ils s'essayent une douzaine de fois entre 1946 et 1952.

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