L'interface France-Iran 1907-1938

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Durant la période 1907-1938, la question persane a été le reflet et l'instrument de la politique étrangère de la France. Cette analyse démontre que pendant toute cette période, la position de la France à l'égard de l'Iran a été soumise à des considérations de politique internationale. Sous des apparences altruistes, la France réalisait ses objectifs politiquement stratégiques: d'abord la survie de la Triple Entente, ensuite le maintien de l'autonomie persane face aux tentatives de mainmise extérieure, enfin, l'empêchement d'une pénétration allemande.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296365599
Nombre de pages : 408
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L'INTERFACE

FRANCE-IRAN

1907-1938

(Ç)L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6712-5 EAN : 9782747567121

Mariam HABIBI
Ouvrage coordonné par Henry Panhuys

L'INTERFACE FRANCE-IRAN 1907-1938 une diplomatie voilée

Préface du Professeur Pierre MILZA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-PolytecbnÏque 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Collection Economie Plurielle
dirigée par Henry Panhuys et Hassan Zaoual
La collection «Economie Plurielle» a pour ambition de développer le pluralisme dans les sciences sociales et particulièrement en économie. Cet objectif est devenu, aujourd'hui, une nécessité tant du point de vue des faits que du point de vue des théories et des paradigmes relevant du domaine de l'Homme. Leur cloisonnement s'avère être un obstacle à l'interprétation des mutations en cours. L'irruption et la diffusion de la société de l' infonnation et de la connaissance ainsi que l'importance de la culture, du sens et des croyances dans les pratiques d'acteurs supposent un changement radical dans l'épistémologie des sciences sociales. Dans ce but, la collection se veut aussi un lieu de dialogue et d'échanges entre praticiens et théoriciens de tous horizons. Série Economies et Cultures

A.-M. ALCOLEA, Pratiques et théories de l'économie solidaire. Un essai de conceptualisation, Préf. C. Hervy et J.C. Bureth, 2004, 397 p. H. PANHUYS, La fin de l'oècidentalisation du monde? De l'unique au
multiple, GREL

-

Université

du

Littoral-Côte

d'Opale

(ULCO,

Dunkerque), Réseau Sud-Nord Cultures et Développement, 2004, 536p. H. ZAOUAL, Du rôle des croyances dans le développement économique. Préf. de S. LATOUCHE. Université des Sciences et Technologies de Lille, GREL-ULCO, Réseau Cultures, 2002, 626 p. M. LUYCKX GRISI, Au-delà de la modernité, du patriarcat et du capitalisme. La société réenchantée? Préf. d'I. PRIGOGINE, Prix Nobel. Ouvrage sélectionné par le Club de Rome, GREL-ULCO, 2001, 216 p. R. PANHUYS et H. ZAOUAL, (sid), Diversité des cultures et mondialisation. Au-delà de l'économisme et du culturalisme. Ouvrage collectif Réseau Cultures I GREL-ULCO, 2000, 214 p. S. LATOUCHE, F. NOHRA, H. ZAOUAL, Critique de la raison économique, Introduction à la théorie des sites symboliques. Préface d'A. KREMER-MARlETTI, in « Collection Epistémologie et Philosophie des Sciences », 1999, 125 p. H. ZAOUAL (éd), La socio-économie des territoires. Expériences et théories. Colloque GREL-ULCO (mai 1997), 1998, 352 p.

B. KHERDJEMIL, (sId), Mondialisation et dynamiques des territoires, Colloque GREL-ULCO (mai 1997), 1998, 218 p. ' B. KHERDJEMIL, H. PANHUYS, H. ZAOUAL, (sId)" Territoires et dynamiques économiques. Au-delà de la pensée unique. Àctes Colloque
GREL

- ULCO

(mai 1997), 1998,228

p.

LP. LALÈYÊ, H. PANHUYS, Th. VERHELST, H. ZAOUAL, (sId), Organisations économiques et cultures africaines. De I 'homo œconomicus à I 'homo situs. Ouvrage collectif publié dans la Collection «Etudes Africaines », Réseau Sud-Nord Cultures et Développement! Université Saint-Louis du Sénégal, 1996, 500 p. Série Gestion et Cultures G.A.K. DOKOU, M. BAUDOUX, M. ROGE, L'accompagnement managérial et industriel de la PME. L'Entrepreneur, l'Universitaire et le Consultant. Préf. de J. DEBOURSE, 2000, 292 p. Série Histoires et Sociétés J.M. AUBAME, Les Betl du Gabon et d'ailleurs. Tome 1, Sites, parcours et structures, Paris, 2002, 273 p. Tome 2, Croyances, us et coutumes, Paris, 2002, 292 p. Université Omar Bongo (DOB-Libreville), GRELULCO (Dunkerque). Ouvr. coordonné par F.-P. NZE-NGUEMA et H. PANHUYS. Préf. de B. MVE ONDO. Postf. de F.-P. NZE-NGUEMA. Série Histoires et politiques M. HABmI, L'interface France-Iran 1907-1938. Une diplomatie voilée, 2004, 404 p. Préf. de P. Milza. F.-P. NZE-NGUEMA, L'Etat au Gabon de 1929 à 1990. Le partage institutionnel du pouvoir, in Collection «Etudes Africaines », 1998, 239 p. Série Contes et Récits H.H. !NFANTE (pseudonyme universitaire maghrébin), sémitiques de Tanger. Papillon bleu, 2002, 249 p. En préparation H. ZAüUAL, Socioéconomie de la proximité. H. ZAüUAL, Institutions, organisations et diversité des territoires. C. LEIDGENS, Fréchal. Une terre africaine au Brésil.

Contes

Remerciements
L'idée d'une recherche sur la mission militaire française en Iran m'est venue du Professeur Yann Richard. Les recherches sur ce sujet m'ont fait pénétrer à l'univers des archives diplomatiques françaises. Je lui en suis infiniment reconnaissante. Mes sincères remerciements vont également au Professeur Pierre Milza, qui en tant que mon directeur de thèse, a su, avec son immense patience, me recevoir avec un sourire à chaque rencontre et m'encourager sans pour autant me hâter. Je remercie aussi Dr Mangol Bayat, que j'ai eu la chance de rencontrer par hasard aux archives du Quai d'Orsay et qui n'a cessé de me soutenir depuis. Sans ses mots d'encouragements et sans ses commentaires, je n'aurais pas produit ce travail tel qu'il est. Ma reconnaissance va également au Dr John Gurney qui s'est intéressé à mes recherches et a été un soutien très important pendant toutes ses années. Pourtant, ceci serait simplement resté une thèse dans un placard poussiéreux sans l'appui de M. Henry Panhuys, Directeur de Collection aux Éditions L'Harmattan, qui m'a aidé à franchir un énonne pas en me convainquant que ce projet était réalisable. J'aimerais également remercier tous mes collègues de l'International School of Paris qui m'ont soutenue tout au long de ce projet et ont aménagé mes horaires afin de me laisser terminer ma thèse tout en continuant à enseigner. Il existe deux personnes sans l'aide desquelles la rédaction de cette thèse aurait été impossible. D'abord, je voudrais remercier Corentine Yates, qui s'engagea à corriger mon texte sans se rendre compte exactement du temps et du travail que cela nécessiterait. Je la remercie pour son dévouement et pour tout le français qu'elle m'a appris. Ensuite je voudrais remercier Amir Rezvan, qui consacra de

longues heures de travail minutieux pour aménager la mise en page du texte et me donner de nombreux conseils techniques. Avec son sang-froid et sa persévérance, il réussit à m'éviter très souvent le désespoir total. Enfin il me reste à remercier tous les membres de la famille Habibi et Rahnema, sans le soutien et l'encouragement desquels ce projet n'aurait jamais vu le jour. Je leur suis à tous infiniment reconnaissante pour toute la patience dont ils firent preuve pendant ces longues années. Je dis en particulier un grand merci à mon fils Reza, qui m'a accompagnée, sans le savoir, tout au long de cet interminable chemin, à ma fille Zahra, qui, en me voyant travailler, se demandait très souvent comment maman n'avait toujours pas passé son 'bac', et à mon mari Ali, qui a non seulement lu et commenté tout le texte, mais a également su éclairer le chemin lorsque je me trouvais dans le brouillard et qui a toujours cru, même dans les pires moments, que j'allais, un jour, finir.

Sommaire
Préface
Introduction

13 15

Première Partie: 1907-1914. La Perse: L'indestructible lien ou la pierre d'achoppement de la Triple Entente Chapitre 1 : La Triple Entente et les relations franco-iraniennes Chapitre 2 : Le rôle diplomatique de la France mis à l'épreuve Chapitre 3 : La politique culturelle de la France Conclusion de la première partie Deuxième Partie :1914-1925. La place de la France dans le jeu persan Chapitre 4 : La Grande Guerre et ses conséquences pour les relations franco-iraniennes Chapitre 5 : La France face aux démarches du gouvernement britannique Chapitre 6 : Le coup d'État et la destitution de la dynastie Qâjâr Chapitre 7 : Le renforcement de la politique culturelle de la France Conclusion de la deuxième partie

23 55 115 129

133 163

227 235 255

Troisième partie: 1925-1938. y avait-il de quoi fouetter un Châh ? Chapitre 8 : L'avènement de la dynastie Pahlavi Chapitre 9 : La naissance d'une armée nationale en Iran Chapitre 10 : La mission militaire Chapitre Il : Le refroidissement des relations franco-iraniennes Chapitre 12 : Le conditionnement des opinions publiques Conclusion de la troisième partie Conclusion générale Sources documentaires Index

263 289 305 349 365 375 379 385 405

Préface
Ce n'est pas par hasard que Montesquieu a choisi un habitant de la Perse pour examiner en creux les insuffisances et les tares de la société française au début du XVIUe siècle. Quoi de plus « étrange» en effet - au sens propre du terme -, pour un lecteur cultivé des années de la Régence que cette lointaine partie d'un Empire séfévide en pleine décomposition, que pourtant d'audacieux voyageurs, les Thévenot, Tavernier et autres Chardin, avaient exploré au milieu du siècle de Louis XIV, et dont on se souvenait qu'elle était l'héritière d'une longue et grande histoire? Le bon élève des Jésuites pétri d'humanités grecques et latines, savait qu'Athènes et Sparte avaient affronté, à Marathon et aux Thermopyles, les armées du Grand Roi, que les successeurs d'Alexandre et les conquérants romains n'avaient jamais réussi à vaincre durablement les Parthes et que le basileus byzantin avait eu beaucoup de mal à repousser les assauts des souverains sassanides. Mais, à l'exception de quelques érudits peu écoutés, on ignorait à peu près tout de ce qu'était devenue la Perse sous la domination arabe, puis mongole, ottomane et enfin afghane. Il y eut bien, après la publication des Lettres persanes (1721), un bref engouement pour l'ancien Empire de Darius et de Xerxès, Inais la curiosité des élites françaises pour cette partie du monde retomba vite. On oublia la Perse, ou du moins ne survécut-elle dans les mémoires que comme emblématique d'un Orient mystérieux. On aurait pu penser qu'avec le XIXe siècle et le déploielnent des impérialismes européens, l'intérêt des Français pour ce pays placé dans une position géostratégique de toute première importance se serait réveillé: s'agissant du moins des cercles directement concernés par l'établissement de zones d'influence économique, politique et 111ilitaire. l n'en fut rien. Dans le partage du monde auquel se livrèrent I les Européens entre le milieu du siècle et 1914, la Perse devint de bonne heure l'enjeu de la rivalité anglo-russe. La France, occupée à étendre sa domination sur d'autres espaces, et soucieuse de faire entrer 13

dans son système diplomatique l'Empire des tsars et la démocratie britannique, s'abstint d'y intervenir autrement que dans le domaine culturel. Paris accepta ainsi délibérément d'abandonner le terrain à ses futurs partenaires de la Triple Entente, et ceci au moment où le monde industrialisé entrait dans l'ère du pétrole. Ni la nécessité de faire contrepoids aux appétits britanniques dans la région en matière de contrôle du marché de l'or noir, ni l'avènement d'un régime communiste aux frontières septentrionales de la Perse ne mirent fin à cette indifférence. Il fallut attendre les années trente pour que, avec la montée en force de l'Allemagne hitlérienne, les gouvernements français se résolvent à donner une place plus importante à l'Iran dans la conduite de leur politique étrangère, et pour que le ministère de la Guerre décide d'envoyer une mission militaire à Téhéran. Jusqu'alors, la Perse n'avait constitué qu'un pion secondaire dans la stratégie globale du Quai d'Orsay, les relations avec cet État servant essentiellement à peser sur tel ou tel acteur du jeu international. Tout change avec l'arrivée d'Hitler au pouvoir: trop tard cependant pour regagner le terrain perdu. e' est à I'histoire de cette mutation diplomatique qu'est consacré le bel ouvrage de Mariam Habibi. Le champ était peu exploré. Le faible intérêt manifesté par les décideurs politiques français à l'égard de la Perse, avant et après le premier conflit mondial, a eu en effet pour symétrique celui des historiens de l'Hexagone pour une question qui demandait une grande familiarité avec le monde iranien. Le vide historiographique est désormais largement comblé, et on le doit à une chercheuse qui, originaire d'une autre aire culturelle, a su parfaitement intérioriser l'esprit, la problématique et les méthodes de l'école française d'histoire des relations internationales. C'est pour moi un grand honneur de signer la préface d'un ouvrage qui s'inscrit dans la perspective des pistes explorées par mes propres maîtres: Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle. Pierre Milza

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Introduction

L'Iran demeura tout au long de la première moitié du vingtième siècle un État souverain et indépendant. C'est un pays qui jouit d'une importance géostratégique très particulière. Il est voisin des Indes et donc essentiel pour la défense de l'Empire britannique. Il se trouve au bord des eaux tièdes du Golfe persique, ce qui lui donne le statut d'un pays de transit, soit pour offrir des débouchés commerciaux ou militaires à l'Empire russe, soit, lors des deux conflits mondiaux, pour créer un pont entre les alliés des fronts de l'Ouest et le front de l'Est. En raison de ces caractéristiques géostratégiques, l'Iran devint d'abord un enjeu politique entre l'Empire russe et l'Empire britannique. Cela engendra une rivalité qui, en dépit d'une apparente trêve à la suite de la signature de l'accord de 1907, demeura sous-jacente. Ensuite, dans le courant des deux conflits mondiaux, ces éléments géographiques rendirent l'Iran excessivement vulnérable aux ambitions des belligérants, cherchant soit à éviter la création d'un pont de sauvetage pour la Russie, soit à le créer. A la suite de la Grande Guerre, une nouvelle donnée s'ajouta à ces spécificités géostratégiques: l'Iran devint voisine du premier pays communiste. L'endiguement du communisme rendit alors le contrôle de l'Iran impératif pour les pays occidentaux. Cependant, il convient de remarquer que c'est aussi grâce à ces éléments géostratégiques que le pays demeura un État tampon et ne se transforma jamais en colonie ou en protectorat. Au-delà de ces caractéristiques géostratégiques, l'Iran était aussi un pays bénéficiant de ressources minérales abondantes, ce qui le plaçait parmi les pays les plus convoités du monde. Cette richesse naturelle devint d'autant plus reconnue que les besoins en fuel augmentèrent à la suite de la première guerre mondiale. Les réserves pétrolières de l'Iran se présentaient comme un atout fort intéressant aux yeux de tous ses acquéreurs. Comme le confirma le Chargé d'affaires français en 1923,

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Dayet: «La Perse 1 est un pays au sous-sol trop riche pour que nous l'abandonnions, et sa mise en exploitation dans un laps de temps qu'on peut prévoir très proche ne doit pas nous laisser indifférent. » 2 Pour de nombreuses raisons, la France devait donc s'intéresser à l'Iran. C'était un pays sans tutelle et culturellement proche de la France. Une expansion de l'influence française était convoitée par une large partie de l'élite francophone persane, qui s'était formée au long des années par les affinités traditionnelles qui liaient les deux pays. C'était un pays notamment capable de fournir à la France un accès direct aux ressources pétrolières, et lui offrait une occasion de se joindre, pour la première fois, au rang des pays producteurs. Même politiquement, compte tenu des conflits mondiaux du vingtième siècle, l'extension de son influence sur l'Iran était une manière d'éviter qu'elle ne se rapprochât du camp de l'adversaire, comme ce fut apparemment le cas lors des deux guerres mondiales. Du côté persan, étant donnés les besoins d'aide financière et de conseil administratif, la France pouvait se poser comme une alternative à l'emprise traditionnelle russe ou britannique, ou aux ambitions germaniques. Dans le cas de la concession du Pétrole du Nord par exemple, la France aurait pu fournir à l'Iran l'occasion inespérée d'empêcher la constitution d'un monopole britannique: c'était un pays qui, ayant poursuivi une politique de désintéressement, avait conquis une place très privilégiée dans l'esprit de beaucoup d'Iraniens. Ces observations nous mènent à constater qu'il y avait des intérêts politiques, culturels et économiques réciproques à un rapprochement franco-iranien. Pourtant, la France demeurait indifférente à la demande persane, et l'Iran n'occupait une place que de peu d'importance dans sa politique étrangère. Ce n'est qu'entre les années 1933 et 1938 que nous observons un changement de politique; la France sembla s'éveiller à ces importances géostratégiques et politiques, et, à cette occasion, le Quai d'Orsay donna le feu vert au Ministère de la Guerre pour envoyer une mission militaire. Le récit de cette interface se lit comme une suite d'occasions manquées pour la France, car, même quand celle-ci manifesta un enthousiasme et décida d'envoyer ses officiers en Iran, le succès de leur mission fut soumis aux aléas des caprices du souverain iranien et de son
1.

En mars 1935 le pays changeade nom de la Perse en Iran, mais encore de
nos jours les deux noms sont interchangeables.

2. Archives du Ministère des Affaires Etrangères. A.M.A.E. Asie 1918-1940. Sous-série: Perse, Vol. 50, folio 15 (14.6.1923), Dayet à MAE. 16

entourage. La non-participation de la France lui coûta aussi bien économiquement que politiquement. Jusqu'au déclenchement de la première guerre mondiale, en renonçant à agir indépendamment, la France se présenta auprès des Iraniens comme l'amie de la Russie et de l'Angleterre, forçant ainsi les nationalistes iraniens à se tourner vers l'Allemagne. Pendant la période de l'après-guerre, en refusant de remplir le vide anglo-rosse, elle continua à décevoir ses amis persans. Dans la même période, en manifestant un laxisme envers l'obtention de la concession du Pétrole du Nord, elle perdit une opportunité économique de premier ordre. Même lorsque des instructeurs militaires français furent envoyés pour créer et former l'armée iranienne, elle n'arriva pas à influencer le pays et à agir en modèle. L'échec de cette politique fut tel que lors des deux conflits mondiaux, l'Iran ne choisit pas de se rallier aux côtés de la France. La question qui se pose est alors, celle des raisons pour lesquelles la France n'avait pas profité des opportunités qui s'étaient présentées avant l'année 1933. S'agissait -il d'une carence involontaire sans justification ou d'une politique délibérée formulée par le Quai d'Orsay? Cette étude avancera I'hypothèse que des objectifs globaux plutôt que régionaux déterminaient le comportement de la France en Iran. L'application de ces objectifs nécessitait tantôt un désintérêt, tantôt un éloignement, tantôt un rapprochement. Sous une apparence floue et énigmatique, cette politique servait les intérêts de la France. Le désintérêt dissimulait plutôt un intérêt précis, l'éloignement masquait un rapprochement, voire des tractations ailleurs, car le rapprochement n'était rien qu'un barrage de route à l'autrui et n'était point la manifestation de liens intimes: C'était autrement dit l'application d'une diplomatie voilée. Pour trouver des réponses à notre question, il faudrait examiner les acteurs des relations internationales. Dans le domaine politique, il s'agissait des diplomates, des membres du gouvernement et des députés. Une recherche de rapports de l'Assemblée et de documents aux archives du Quai d'Orsay divulgue les divers échanges de vues entre les diplomates locaux et le Quai d'Orsay, ainsi que les énoncés des députés au sujet de l'Iran. Dans le domaine économique, c'étaient les compagnies et les investisseurs. Les documents du Ministère des Finances aux Archives Nationales, ainsi que les rapports commerciaux au Quai d'Orsay nous révèlent la position gouvernementale et celle des individus: commerçants, banquiers et investisseurs. Il est intéressant de voir par exemple à quel point le Quai d'Orsay soutenait ces individus. Dans le domaine culturel, nous trouvons plusieurs écrivains, 17

académiciens, historiens ainsi que des conseillers et des enseignants, qui se rendirent en Perse en tant que fonctionnaires. A travers leurs oeuvres, ceux-ci nous dévoilent leurs prises de position qui jouèrent un rôle significatif dans le façonnement d'une opinion publique. Dans le domaine de l'opinion publique, nous examinons les journaux, les publications des associations et les manuels scolaires. Ces sources nous communiquent une idée de ce que signifiait l'Iran pour un certain nombre de Français. Enfin dans le domaine stratégique et militaire, les Attachés militaires, les officiers de la mission en Iran ainsi que le 2ème Bureau au Ministère de la Guerre en sont les acteurs. Les documents consultés aux archives du Ministère de la Guerre montrent la position adoptée par ce Ministère envers l'Iran. Afin de comprendre les raisonnements qui se cachaient derrière ces décisions, un compte rendu isolé de chaque point de vue nous laisse un tableau assez incomplet. Ces décisions doivent s'inscrire dans un contexte plus général. Pour analyser le comportement des dirigeants au Quai d'Orsay, nous essaierons donc de recréer la période, son public, ses journaux et ses revues, pour mesurer l'influence de cette géographie mentale. Que signifiait en effet la Perse, puis l'Iran, pour l'homme de la rue? Ce n'est que par la conjugaison d'une étude de chaque cas en même temps que des facteurs 'profonds' qui présidaient aux décisions de la politique étrangère, que nous tentons de former une explication. Bien que cette étude respecte la chronologie, cette chronologie est soumise aux contraintes thématiques. Nous commençons à l'année 1907 car c'est l'année de la signature de l'accord anglo-russe. Cet accord marqua le début d'un intérêt spécifique du Quai d'Orsay pour les événements en Iran, car ce pays représentait le maillon le plus important vers la création d'une éventuelle triple entente. Nous terminons en 1938 car la mission militaire française fut renvoyée d'Iran à la fin de cette année, ce qui annonça l'échec de la politique poursuivie au Quai d'Orsay. Cette approche thématique s'articule autour des trois rôles que le gouvernement français y adopta: celui de médiateur, celui de négociateur et celui de bouclier. C'est en définissant ces objectifs qu'un bilan de leur succès peut être dressé. Cette étude contribue à attribuer un rôle à la France dans la question persane. Traditionnellement, les recherches faites à propos de l'Iran contemporain sont limitées aux rapports de force que maintenaient avec elle les puissances tutélaires, à savoir la Grande-Bretagne et la Russie/l'Union soviétique. A cela s'ajoutait l'Allemagne qui, pendant la 18

durée des deux conflits, engendra des sympathies parmi les Iraniens. L'analyse des archives françaises ne fait donc que compléter le tableau, et ajoute quelques pièces manquantes aux recherches auparavant entreprises au sujet de l'Iran au cours des années 1907 à 1938. Ainsi, cette étude conteste quelques propositions émises précédemment, comme par exemple l'idée que l'accord de 1907 était le début de la Triple Entente. Peut-on à juste titre attribuer à l'accord de 1907 une caractéristique trilatérale ? De la même manière, une grande partie des recherches au sujet de l'accord anglo-persan de 1919 ne se base que sur les archives britanniques et persanes. En ajoutant le point de vue des acteurs politiques français, cette étude assigne un rôle significatif aux efforts français et ainsi éclaircit davantage les raisons derrière sa nonratification. Enfin, l'envoi de la mission militaire française en Iran est un sujet auquel les chercheurs ont accordé très peu de place. Son analyse révèle pourtant un comportement assez inattendu de la politique gouvernementale de la France envers un pays qui ne faisait point partie de sa zone d'influence, et évoque ainsi la crainte ressentie dans les coulisses du Quai d'Orsay à propos d'une éventuelle expansion allemande. Jusqu'à présent, une analyse de la politique iranienne de la France ne s'imposait pas car celle-ci affichait une indifférence envers ce pays. Cette étude propose de contester ces apparences en allouant à la France un rôle qui, bien qu'indirect et discret, laissa tout de même son empreinte sur ce pays. Elle nous fournit également un exemple des objectifs voilés de la politique étrangère française et nous montre à quel point les démarches poursuivies par un pays ne sont pas toujours en accord avec ses intérêts immédiats.

19

PREMIÈRE PARTIE: 1907-1914
LA PERSE: L'INDESTRUCTIBLE LIEN OU LA

PIERRE D'ACHOPPEMENT TRIPLE ENTENTE

DE LA

Chapitre 1

LA TRIPLE ENTENTE ET LES RELATIONS FRANCO-IRANIENNES

" A Paris se doute-t-on seulement que la Perse peut devenir brusquement le centre de la politique mondiale, l'indestructible lien ou la
pierre d'achoppement de la Triple Entente. " 1

L'idée de la Triple Entente est en effet née de l'accord anglo-russe signé à Saint-Pétersbourg le 31 août 1907. Il consistait en des termes qui non seulement mirent longtemps à être accordés, mais dont l'application se heurta à de graves problèmes. Pour les deux signataires il s'agissait tout simplement d'un accord signé par convenance, une transaction provisoire ou une trêve amicale. Ils s'accordaient réciproquement des sphères d'influence en Perse, en Afghanistan et au Tibet, et non un soutien moral, militaire, économique ou politique. Il est clair pour les deux pays signataires que l'accord demeurait une entente et non une alliance. Les différends, voire l'hostilité, cachés derrière la signature de cet accord ne se camouflaient guère facilement. Il fallait trouver 'une

1

. Victor Bérard, Révolutions de la Perse: Les Provinces, les Peuples et le
23

Gouvernement du Roi des Rois, Paris: Librairie Armand Colin, 1910, p. 368.

formule commune qui puisse exprimer deux politiques opposées,.2 Ceci expliquerait la réticence des gouvernements russe et britannique à utiliser l'expression «Triple Entente ». Même si quelques-uns, dans l'équipe du Foreign Office se dirigeaient officieusement vers une telle formulation, par crainte des desseins allemands, officiellement tous ceux qui faisaient allusion à une triple entente en parlant de l'accord étaient réprimandés. Lorsque dans une de ses correspondances officielles, Sir Arthur Nicolson, le ministre et négociateur de sa Majesté à SaintPétersbourg utilise les termes «Triple Entente », il est tout de suite repris par Londres? La signature de 1907 impliquait les Anglais et les Russes dans un simple accord bilatéral et local et non une coopération trilatérale et globale. La France apercevait les choses différemment. L'accord de 1907 était le dernier anneau dans la chaîne des alliances et confirmait ainsi la France en tant que puissance européenne. Il représentait la culmination des années d'effort qui visaient à la sortir de son isolement imposé à la suite de la guerre de 1870. Pour la France l'accord n'était rien d'autre que le moyen d'atteindre le but final, à savoir la Triple Entente, la coopération trilatérale. Il n'est donc pas surprenant de remarquer que contrairement à la diplomatie britannique et à la diplomatie russe, le Quai d'Orsay ne se privait guère de l'utilisation de l'expression Triple Entente, même si, au sens plus exact, il ne s'agissait que de l'entente anglo-russe. Nous remarquons ces mêmes termes utilisés de façon inexacte dans la presse française. L'éditorial du 27 novembre 1909 du quotidien Le Temps appuie l'idée de la division militaire de l'Europe en deux camps, celui de la Triple Entente et celui de la Triplice, et informe ses lecteurs des potentiels en forces terrestres et navales de chaque camp, même s'il n'existait aucun accord militaire entre les pays de la soi-disant «Triple Entente ». Cette différence de perception continue à se manifester même dans les ouvrages d'historiens; en comparant les deux ouvrages de Gooch & Temperley à celui d'Alfred Coste, tous deux ayant pour but de fournir à leurs lecteurs des documents sur les circonstances menant à la Grande Guerre, nous observons que les Anglais intitulent le

. « The truth is that England and Russia are engaged in the impossible task of fmding a common formula for the expression of opposite policies. », David Lynch, The Times, 20 octobre 1911. 3 . Zara Steiner, The Foreign Office and Foreign Policy: 1898-1914, Cambridge: Cambridge University Press, 1969, p.124. 24

2

chapitre sur l'accord signé en 1907 'The Anglo-Russian Rapprochement' tandis que l'historien français utilise le titre 'la Triple Entente,.4 Même si le projet d'une concordance anglo-russo-française avait été convoité par le ministre Delcassé et activement poursuivi par Cambon à Londres et par Bompard à Saint-Pétersbourg, ce fut un concours de circonstances et non l'intervention de la France qui rendit 5 l'idée réelle. Des circonstances, qui demeurèrent jusqu'à la veille de la guerre, fragiles, ambiguës et floues, et rendaient la survie de cet accord extrêmement précaire. D'autres projets d'alliances se dressaient face à la Triple Entente. Witte, le très influent ministre des Finances de la Russie, soutenait le Kaiser dans la préférence qu'il avait de transformer l'alliance avec la France, faite contre l'Allemagne, en une alliance continentale germano-franco-russe contre la Grande-Bretagne.6 Le Tsar Nicolas II s'intéressait davantage à l'Asie qu'à l'Europe, ce qui naturellement rendait les relations anglo-russes plus délicates. En France ceux qui adhéraient à une telle politique se trouvaient parmi les membres du Parti Colonial, comme François Deloncle, qui considérait une alliance continentale plus avantageuse pour les ambitions impériales de la France.? La thèse de l'alliance continentale était la suivante: suite au traité anglo-japonais, l'Extrême-Orient se livrait à la Grande-Bretagne et se fermait à l'Europe. Il y avait là une rupture de l'équilibre mondial et
4. Gooch & Temperley (edit), British Documents on the Origins of the War 1898- 1914, London :HMSO, 1926-1930, chapitre 27, Alfred Coste, Documents diplomatiques français (1871-1914), relatifs aux origines de la guerre de 1914, 2ème série, (1901-1911) Tome XI , Paris: 1929-1960, chapitre IV. 5. Il existe des sources qui donnent à la France un rôle plus important dans la préparation et la ratification de cet accord: M.S.Sazonov, Les Années Fatales: Souvenirs de MS. Sazonov, Paris: Payot, 1927, p. 25. Abolhassan Ghaffari, Tarikhé Ravabété Iran va Faranseh (Les relations franco-iraniennes), Téhéran: Markazé Nashré Danéshgahié Téhéran, 1368, p. 17. Pourtant, d'après mes recherches, la France ne joua que le rôle de simple observateur pendant la signature de la convention anglo-russe.
6

. Documents diplomatiquesfrançais: les origines de la guerre de 1914,

2ème Série (1901-1911), Tome VIII, no 8, pages 8-9 (30.9.1905), Bihourd, ambassadeur de France à Berne à Rouvier. Poincaré, dans ses mémoires, fait allusion à cette pression de la part du Kaiser sur le Tsar, p. 140. . Pierre Guillen, L'Expansion 1881-1898. Paris: Imprimerie Nationale, 1985, p. 427. 25
7

les pays continentaux devaient établir un contrepoids assez fort pour contre-balancer le groupe insulaire anglo-japonais. 8 Guillaume II est censé avoir envisagé tout simplement un rapprochement russo-allemand en vue de réintroduire le Dreikaiserbund et un retour à la politique bismarkienne 9, ce qui convenait au comte Berchtold, le ministre des Affaires étrangères austro-hongrois, qui poursuivait également une politique de rapprochement avec la Russie.lo Il était même concevable d'envisager une approche des Anglais totalement différente qui consisterait à accepter une menace allemande au lieu de s'y opposer. Il Même s'il n'existait point de groupe pro-allemand comme tel parmi les opposants radicaux à Grey, il y avait ceux qui cherchaient un modus vivendi avec l'Allemagne, d'une part afin de minimiser les tensions qui pourraient éventuellement mener à un conflit et, d'autre part, car ils désapprouvaient une amitié avec la Russie. Un comité établi en 1911 consistant en plusieurs membres du cabinet, avait pour but de s'accorder avec l'Allemagne. 12En février 1912, la visite à Berlin de Lord Haldane, le ministre de la Guerre britannique, visait à trouver un moyen de fonnuler un accord entre les deux pays. En 1907, lors de la signature de l'accord anglo-russe, l'esquisse d'une Europe divisée en deux camps définis était donc bien loin d'être la toile finale.

8

. Malcolm E. Carroll, French Public Opinion and Foreign Affairs 1870-1914.

New York - London: The Century Co., 1931, p. 164 citant Le Matin 10 mai 1895 . Cette thèse vraisemblablement dépasse les milieux journalistiques et est reconnue dans les cercles diplomatiques car Paul Cambon, le ministre à Londres reprend les mêmes arguments dans son courrier adressé à Rouvier, le 20 octobre 1905. Documents diplomatiques français. 2ème Série, Tome VIII no. 65. 9. Le traité de Bjôrkô de juillet 1905 présumait une telle division. L'entrevue de Potsdam en novembre 1910 aurait également pu concevoir la même intention. Selon George Manger, The End of Isolation, London: Thomas Nelson & Sons Ltd., 1963, p. 293, on craignait en Grande-Bretagne que Aerenthal cherchât à faire renaître le Dreikaiserbund. . Documents diplomatiques français, 3ème Série, Tome II, no . 70, Allizé, ministre de la France à Munich à MAE (20.2.1912).
Il
10

. P.M.H.Bell, France and Britain 1900-1940Entente and Estrangement,

London & New York: Longman, 1996, p.27. 12. Zara Steiner, op.cil., p. 90 . Ce comité fut dissout après la crise d'Agadir. 26

L'importance de cet accord pour la France était telle, que pendant la période 1907-1914, tout ce que les relations anglo-russes subissaient, leurs accords aussi bien que leurs désaccords, dominaient le contenu des dépêches diplomatiques provenant de la légation en Iran et constituaient également une large partie des correspondances de Saint-Pétersbourg et de Londres avec Paris. Tout ce qui mettait en péril la survie de l'accord les concernait. Il est évident que le Quai d'Orsay souhaitait voir naître une amitié, une entente et même une alliance entre les trois pays. Ce sentiment est clairement exprimé par M. Doumergue, lors d'un entretien avec Grey en 1914 lorsque la Russie demandait un resserrement de l'entente: «je désire (...) vous faire remarquer combien il peut paraître soient pas mis en concordance au moyen d'une conversation à trois. »13 Si la politique britannique était de garder une marge de manœuvre 14, celle des Français tentait de minimiser toute possibilité de choix en définissant plus clairement les rapports et en augmentant l'engagement des Britanniques. Un moyen d'atteindre ce but fut de garder constamment une pression morale en même temps qu'un soutien politique pour que Grey ne cédât pas à l'opposition interne. A ce propos, Cambon gardait une relation intime avec Nicolson, et ils se rencontraient très régulièrement pour discuter des événements du jour. L'autre méthode paraissait relever plus de la forme que du fond: il s'agissait de remplacer le mot entente par le mot alliance. A de maintes occasions, mais en vain, les diplomates français essayèrent de persuader leurs homologues britanniques d'accepter ce changement. En février 1912 par exemple, Cambon se rendit auprès de Nicolson pour lui faire connaître les inquiétudes françaises suscitées par la visite de Haldane à Berlin. A cette occasion, il tenta à nouveau de remplacer le mot entente par le mot alliance, mais Nicolson l'avertit sur un ton amical et sévère à la fois des risques d'une telle tentative face à un public et à un gouvernement récalcitrants. 15Sazonov sembla confirmer ces préoccupations françaises dans ses mémoires. «Il me paraissait toujours plus nécessaire de
13.A.M.A.E. Nouvelle Série. Sous-série: Grande-Bretagne. Vol. 28, folio 1878. Doumergue à Grey (24.4.1914). 14 . «L'insistance de Grey à garder une entente et non une alliance préservait pour la politique britannique sa seule marge de manœuvre, sa seule chance de détourner ce qui paraissait autrement inévitable.» L.C.B. Seaman, From Vienna to Versailles, London & New York: Routeledge, 1995, p. 158. 15. Zara Steiner, op.cil., p. 128. 27

anormal (00.) que ces accords conservent leur caractère bilatéral et ne

transformer la Triple Entente en une triple alliance, qui seule pouvait 16 contre-balancer l'influence de la Triplice. » Pendant la courte durée de son existence, l'accord de 1907 fut soumis à d'énormes obstacles, à des difficultés et même actes de sabotage. Il y avait, en premier lieu, l'obstacle d'une opinion publique ouvertement non-favorable à l'accord dans les deux pays signataires. En deuxième lieu, les turbulences domestiques en Perse rendaient leur nouvelle amitié difficile. Enfin, la mauvaise application des termes de l'accord par les diplomates russes et britanniques sabotaient sa mise en œuvre. Comme nous le confirment les mots du Chargé d'affaires français à Saint-Pétersbourg, « La Perse ne cesse de donner lieu sur place aux luttes des agents et dans les métropoles aux conflits d'opinion. » 17.Même lorsqu'en 1914 à la suite d'un effort considérable de la part du gouvernement français, Grey consent à une négociation avec son homologue russe, Sazonov, au sujet des éventuels accords navals entre les deux pays, les discussions sont abruptement interrompues une fois que Grey aborde la question persane. 18Dans une note datée de mai 1914 adressée à Crewe, Grey remarque:« il me semble que la rupture longuement attendue mais tout de même redoutée arrive. »19. Cette période allait amener par ailleurs de visibles changements dans le comportement politique des Anglo-Russes. Les exigences politiques qui nécessitaient un tel accord variaient en fonction des besoins exclusifs de chacun des deux pays. Lors des premières discussions, c'était la Russie qui se montrait réservée à l'égard des termes de cet accord, tandis qu'en 1914, c'était plutôt la Grande-Bretagne qui se tenait à distance et s'opposait à resserrer ses 1iens avec son amie, la Russie. En 1903, c'est Landsdowne qui demande à Delcassé de glisser un mot en sa faveur à Lamsdorff20, tandis qu'en 1914, c'est l'Empereur
16

. Sazonov,op.cit.,p. 138.

17.A.M.A.E. Nouvelle Série. Sous-série: Perse, Vol. 26, folio 25-26. Chargé d'affaires à Petersbourg à Paris (25.9.1912). 18. Zara Steiner, op.cit., p. 138. 19. Keith Wilson, The Policy of Entente: Essays on the Determinants of British Foreign Policy 1904-1914, Cambridge: Cambridge University Press, 1985, p. 84. 20 . Documents diplomatiques français 1871-1914, 2ème Série, Tome III, no. 410, p. 546 (28.8.1903), Bompart à Delcassé. 28

de la Russie qui prie le Président de la République de faire une démarche auprès des Anglais afm de resserrer les liens anglo-russes. « L'Empereur Nicolas m'a déclaré qu'il serait reconnaissant à M. le Président de la République de faire valoir dans ses entretiens avec le Roi Georges les

motifs qui justifient

(00.)

un resserrement des rapports anglo-

russes. »21.L'accordnécessitait un intermédiaire, une partie pour qui la survie de cette entente comptait énormément. La politique européenne des années précédant la guerre désignait la France comme ce défenseur. Les différences idéologiques entre les pays qui souhaitaient former une triple entente s'ajoutaient à d'autres difficultés. Même Paul Cambon qui poursuivait activement une telle politique craignait que la dissolution de la Douma mît l'entente anglo-russe en péril et rapprochât idéologiquement la Russie de l'Allemagne. «Si le Tsar rentre dans la voie de l'autocratie, s'il dissout la Douma à peine constituée et s'il en revient aux pratiques du gouvernement par la police, il est manifeste qu'il aura besoin de l'alliance allemande. (H.) Si le Tsar tient bon, si la transformation des institutions russes se poursuit sans trop d'impatience de la part de la Douma (. ..), le concours et l'entente anglo-franco-russe pourra devenir une réalité. »22. En janvier 1906, un nouveau gouvernement du Parti Libéral avait été élu en Grande-Bretagne, et ce gouvernement avait du mal à justifier des relations étroites avec un gouvernement aussi autocratique que celui des tsars. Un épisode en juillet 1906 atteste à quel point la situation se révélait gênante pour les Britanniques. Le Premier Ministre, Campbell-Bannerman devait s'adresser à une délégation de la Douma lorsque la nouvelle de la dissolution de cette dernière par le Tsar atteint Londres. CampbellBannerman se tint fidèle non seulement à son rendez-vous mais également à son idéologie en proclamant, « La Douma est morte, vive la Douma. »23. En soutenant le parlementarisme de cette manière grandiose mais également ambiguë, Campbell-Bannerman semble ne se débarrasser que de sa mauvaise conscience. Etant donné qu'en dépit de la dissolution de la Douma et du retour aux pratiques non21. A.M.A.E. Nouvelle Série. Sous-série: Grande-Bretagne. Vol. 28, folio 183. (18.4.1914). 22.Documents diplomatiques français, 2ème série, Tome VIII, no. 65, Cambon à Rouvier (20.10.1905). 23. Mansour Bonakdarian, The Left Opposition to Sir Edward Grey's Iranian Policy 1906-1912, AnnArbor: OMI, 1991, p.76. 29

démocratiques, la politique d'entente fût poursuivie, les gouvernements dans chaque pays avaient comme tâche d'apprivoiser l'opinion publique afin de diminuer toute opposition. En France, la Triple Entente est Justifiée' comme 'un gage de paix', une façon de rendre à l'Europe un équilibre et donc sa tranquillité, une tranquillité qui 'ne dépendrait plus d'un caprice de l'Allemagne'. Dans une dépêche au ministère, Paléologue souligne cette crainte de l'opinion publique quand il écrit de Saint-Pétersbourg, «La question persane ne peut nous diviser sérieusement. Pour ma part je suis résolu à la traiter dans l'esprit le plus conciliant. Mais il faut nous hâter d'arriver à un accommodement sinon les opinions publiques passionneront le débat et paralyseront nos bonnes volontés réciproques. »24.Il est intéressant d'attirer l'attention sur la date à laquelle cette observation fut envoyée, le 29 juin 1914 : un jour après l'assassinat de l'archiduc et un mois avant que la guerre austro-serbe éclate. Paléologue, l'ardent défenseur de la Triple Entente craignait les opinions publiques. Ceci ne peut que remettre en question l'idée d'une Europe définitivement divisée. Depuis 1871, une grande majorité du public français s'attendait avec impatience à la révision du traité de Francfort et à la réintégration de l'Alsace et de la Lorraine. L'alliance franco-russe fut le premier pas dans cette direction, mais laissa ses adeptes plutôt déçus. Aucune démarche diplomatique ou autre n'avait été prise pour rendre à la France ce qui était à elle. L'Entente Cordiale et à sa suite l'Accord Anglo-Russe renouvelaient donc cet espoir. Personne n'exprime cet espoir mieux que Delcassé lui-même. Suite à la signature de l'Entente Cordiale, il écrit à Paléologue: « celle-ci (...) devrait nous amener, et je veux qu'elle nous amène, à une alliance politique avec l'Angleterre (. . .). Si nous pouvions mettre pression sur la Russie et la Grande-Bretagne, comme nous serions puissante par rapport à l'Allemagne! »25. Le Quai d'Orsay exerce une pression constante et sans interruption sur son alliée la Russie et sur son amie la Grande-Bretagne. En dépit de l'envergure de l'opposition à la politique de l'entente dans les deux pays signataires, l'accord survit et ceci partiellement grâce aux interventions diplomatiques françaises, qui ne cessèrent à aucun moment de souligner la justification et le raisonnement derrière cet accord et d'encourager leurs homologues britanniques à faire face à leur
24. A.M.A.E. Nouvelle Série. Sous-série: Grande-Bretagne. Paléologue à MAE (29.6.1914).
25

Vol. 28, folio 229.

. Cité par P .M.H. Bell, op. cil., p. 32.

30

opposition parlementaire. Un exemple illustrant cette pression se déroule lors de la visite de Grey et du roi Georges V à Paris en avril 1914. A la suite de leurs discussions, le cabinet britannique accepta de signer un accord naval avec la Russie en mai, ce qui insinuait un renforcement significatif dans les relations des deux pays ainsi qu'un engagement militaire. Les journaux allemands furent mis au courant de cette nouvelle et la publièrent. A la Chambre des Communes, le ministre des Affaires étrangères se trouva face aux interpellations des opposants le Il juin et nia que de telles négociations aient eu lieu. La pression française facilitait le déroulement de la politique des ententes pour le ministre anglais, même si cette politique était inacceptable par son gouvernement élu. Afin d'analyser les circonstances qui entouraient la signature de cet accord, d'évaluer la pression exercée par la France pour vérifier son rôle et de définir les effets de cette entente, nous proposons une recherche couvrant les années 1907 à 1914. Cette recherche sera basée en premier lieu sur des documents, publiés et non-publiés, des archives diplomatiques russes, britanniques et françaises concernant la Perse. Même si l'accord de 1907 définissait également les zones d'influence d'Afghanistan et du Tibet, c'était en Perse que les tensions montaient et que les désaccords se manifestaient. Bompard conseillait Nicolson de laisser la discussion sur la Perse en dernier, car c'était « le morceau de résistance (...) la seule question brûlante, la seule qui demandât à être réglée par un accord détaillé. » 26. Ensuite un regard sur la presse, qui depuis le début du vingtième siècle commençait à être considérée comme un outil essentiel pour la propagation de la diplomatie. 27Dans une étude sur I'histoire de la presse française au cours de la période précédant la guerre, les auteurs affirment ce point de vue: «(...) en politique étrangère (... ) où les réseaux d'informations (... ) étaient insuffisants, l'Agence [Havas] rendait au gouvernement des services considérables en filtrant les informations ou en orientant partiellement

26.

Cité par Majid Bozorghmehri, Contribution à une étude des relations

franco-persanes 1852-1925, thèse de doctorat: Université de Toulouse, 1996, p. 313. 27. Delcassé dictait des extraits chaque soir à son chef de bureau de presse, Robert de Billy, pour des journaux différents en prenant garde à ce que les styles ne se ressemblent pas! Christopher Andrew, Théophile Delcassé and the Making of the Entente Cordiale, London: Macmillan, 1968, p.67. 31

les commentaires.» 28. Par ailleurs, une analyse des débats parlementaires révèle l'intérêt et souvent une critique de la politique des alliances du gouvernement et de son attitude envers la Perse. Enfin, les ouvrages signés des auteurs européens de la période sur la 'question persane' et les débats au sein de l'union franco-persane nous aideront à assembler les quelques données possibles pour mieux comprendre l'opinion publique. Le public était-il mis au courant des incidents? De quelle importance jouissaient la question persane et les différends européens issus de cette crise? Quelle influence exerçait l'opinion publique sur la politique étrangère? Existait-il des liens culturels et économiques importants entre la Perse et la France et ces intérêts jouaient-ils un rôle dans la formulation de la politique du Quai d'Orsay? La Triple Entente coûta à la France une guerre de 4 années. Une guerre qui, en dépit de ses graves dégâts, remit la France à un rang dominant et lui rendit la supériorité militaire que la débâcle de 1870 lui avait temporairement ôtée. Les circonstances qui permirent la survie de cet accord méritent donc réflexion; elles représentent également les débuts des relations franco-persanes. C'est par le biais de cet accord que la France et le public français commencèrent à montrer plus d'intérêt dans cette région. Ironiquement, c'est aussi à cause de cette entente que la France accepta de jouer un rôle plus effacé en Perse. L'ambiance de plus en plus tendue en Perse se prêtait aussi bien à renforcer les ententes qu'à les détruire. C'était le 'trait d'union' qui permettait à la GrandeBretagne et à la Russie de collaborer, aussi bien que leur talon d'Achille. En janvier 1912, Jules Cambon, le ministre de la France à Berlin, cite parmi d'autres facteurs 'les difficultés en Perse' comme un des éléments qui semblent mener le monde vers de sérieux désordres dans un proche avenir. 29 En juin 1914, selon Paléologue, c'était toujours 'la question persane' qui allait diviser les pays de l'entente. Les événements qui s'y déroulèrent nous amènent à conclure que le rôle indirect de la France fut décisif. Avant 1907, la Perse était le seul obstacle qui empêchait un rapprochement anglo-russe ; même si l'accord fut signé, il y eut maintes occasions qui faillirent ébranler cette nouvelle amitié. Si nous maintenons l'importance de la formation du système des alliances et acceptons le rôle joué par ce système dans la déclaration de la guerre
28. C. Bellanger, lGodechot, P.Guiral, F.Terrou, Histoire Générale de la Presse fran çaise, Paris: PUF, 1972, p.249. 29.L.C.F. Tuner, Origins of the First World War, New York & London: W.W. Norton, 1970, p.32. 32

mondiale, la Perse surgit comme le pays où cette formation fut achevée et la France comme le pouvoir qui empêcha son échec. Le 8 juin 1914, Grey exprime ses inquiétudes très ouvertement au représentant russe à Londres, M. de Etter. «Je lui ai exprimé ma conviction profonde que, à moins qu'un remède ne soit rapidement trouvé, toute la politique d'entente anglo-russe sur laquelle notre politique étrangère a été basée, connaîtra une fin désastreuse. » 30 Le remède arriva. L'assassinat de l'archiduc 20 jours après cette conversation mit en relief une autre région, une autre tension et une rivalité différente. La nouvelle région effaça les troubles anglo-russes en Perse. Les trois accords bilatéraux se redéfinirent en une déclaration trilatérale, publiée le 4 septembre 1914, dont le texte était le suivant: «Les soussignés dûment autorisés par leur gouvernement respectif déclarent par la présente ce qui suit: Les Gouvernements britannique, français et russe s'engagent mutuellement à ne pas conclure la paix séparément durant la présente guerre. Les trois Gouvernements s'engagent à ce que, quand les termes de la Paix viendront à être discutés, aucun des Alliés n'exigera des termes de Paix sans l'accord préalable de chacun des autres Alliés. ». Signé: Paul Cambon, Count Beckendorff, Edward Grey Cette déclaration fut en fait ce qui se rapprocha le plus de la prétendue Triple Entente.

1.

L'HISTORIQUE

Le projet d'un rapprochement anglo-russe nous ramène à l'année 1890 lorsque Sir Drummond Wolff, le ministre britannique en Perse, proposa une sorte d'entente avec la Russie. 31Dans une lettre adressée à un collègue russe, le Prince Dolgorouki, il se montre optimiste pour que le territoire perse devienne une région neutre et ainsi mette fin à l'incertitude et à la friction qui ravageaient leurs deux pays.32L'idée est ensuite reprise par Lord Curzon, qui, dans un communiqué provenant du

. Enclosure in Grey to Buchanan, no 212, 8 June 1914, FO 371/2076, cité par Rose Louise Greaves: "Some aspects of the Anglo-Russian Convention and its working in Persia 1907-1914 : part II'', Bulletin of the School of Oriental and African Studies, University of London, Vol. XXXI, 1968, p.30 1.
31

30

. Bonakdarian,

op.cit., p. 31.

32. D.C.M. Platt, Finance, Trade and Politics in British Foreign Policy 18151914, Oxford: Clarendon Press, 1968, p. 225. 33

gouvernement de l'Inde, suggérait de «(...) parvenir à une entente avec (la Russie) en vue d'un parrainage et d'un développement séparés de (la Perse) dans des compartiments distincts et clairement définis (...), en d'autres mots, en vue de la reconnaissance de sphères d'intérêt britanniques et russes dans les territoires du Châh)} 33 . Même si en 1899, l'aboutissement d'un tel projet à un accord signé entre les deux pays semblait inconcevable, les signataires du document en question exprimaient l'espoir que les événements récents en Chine34 avaient pu 'familiariser les opinions publiques' à l'idée du partage. Il convient pourtant de souligner que, tout en proposant ce partage, le gouvernement de l'Inde était loin de vouloir proposer des liens d'amitié avec la Russie. Au contraire, le projet de partager la Perse provenait plutôt d'une méfiance envers les Russes et leur ambition dans la région. C'était le seul moyen d'empêcher l'annexion du Nord de la Perse par la Russie. En 1903, des négociations entre les deux gouvernements furent commencées par Lord Landsdowne. On demanda à ce que la France se présentât comme médiateur, une invitation qui sembla réjouir le ministre Delcassé, qui considérait qu' «une entremise comme serait celle de la France entre l'Angleterre et la Russie ne s'offre pas. » 35. Le moment était pourtant mal choisi. C'était l'Angleterre plutôt que la Russie qui cherchait à trouver un modus vivendi avec la Russie en Perse. Les Russes n'avaient guère besoin de partager une région qui était presque sous leur contrôle total. Comme le souligne Bompard, le ministre français à St. Pétersbourg, « (. ..) alors que le gouvernement britannique recherche une entente, le gouvernement russe ne vise qu'à une

33.

" (...) to come to an understanding with her [Russia] for the separate patronage and development of that country [Persia] in distinct and clearly defmed compartments ... , in other words for a recognition of British and Russian spheres of interest in the dominions of the Châh." F.O. Persia 615 (21.9.1899) Cité par Gooch & Temperley, op.cil.) p. 360. 34 . La Chine fut divisée en zones d'influence entre les Grandes Puissances, et en 1900, lors de la Révolte des Boxers, les pays européens, l'Amérique et le Japon se montrèrent solidaires et envoyèrent une année internationale de trente-cinq mille hommes et cent six pièces d'artillerie sous le commandement d'un général russe. Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire, Paris: Plon, 1997, p. 870. 35 . Documents diplomatiques français 1871-1914) 2ème Série, Tome III, no 410, p. 546, Bompard à Delcassé, 28.8.1903. 34

détente. »36. Dans tous les cas, la guerre russo-japonaise interrompit toute discussion et remit un éventuel accord à une date plus lointaine, une date à laquelle les rapports de force entre les deux gouvernements se seraient modifiés et les Russes se montreraient plus enthousiastes. Le concours de la France ne serait cette fois plus convoité. La tâche de mener cette politique conciliatrice à bien allait être confiée à Sir Edward Grey, ministre des Affaires étrangères de 1905 à 1916. Celui-ci inaugura son mandat en annonçant qu'il était « souhaitable de toute urgence de rétablir la Russie comme grande puissance en Europe. »37. La détermination de Grey était basée sur plusieurs arguments: 38 d'abord, une réconciliation diminuerait le coût de la défense militaire de l'Inde; le nouveau gouvernement du Parti Libéral de Campbell-Bannerman proposait des réformes nationales qui nécessitaient une diminution des dépenses impériales; ensuite, étant donnés le déclin de la Russie suite à la défaite russo-japonaise et les perturbations à l'intérieur, un accord empêcherait que celle-ci tombe sous l'influence allemande 39.L'appréhension des ambitions germaniques et de sa Weltpolitik jouait un rôle important. Les recherches sur ce sujet semblent toutes soutenir la thèse du 'souci allemand' comme fondement principal de l'accord anglo-russe. « Il est indiscutable que l'accord de 1907 a supprimé la plupart des obstacles qui auraient empêché l'Angleterre de participer avec la Russie à sa lutte contre l'Allemagne. »40. Cet accord représentait non seulement un tournant dans les relations anglo-russes, mais aussi une nouvelle ère dans la politique étrangère de la Grande-Bretagne: une diminution du rôle du gouvernement de l'Inde en tant qu'arbitre dans les décisions sur la politique étrangère et son remplacement par le Foreign Office à
36

. Documents

diplomatiques français

J87 J -J9 J4, 2ème Série, Tome III, no

410, p. 546, Bompard à Delcassé, 28.8.1903. 37. "Urgently desirable to re-establish Russia as a great Power in Europe", Greaves, op.cit., Part l p. 80. 38. Les arguments mentionnés sont réclamés par beaucoup de chercheurs, y
compris René Girault, Diplomatie Européenne et Impérialisme J87 J - J9 J4,

Paris: Masson, 1979, p. 216. 39. Dans le traité de Bjorko en 1905, Guillaume II envisageait une alliance continentale entre la France, la Russie et l'Allemagne. 40. Sazonov, op.cit., p. 24.
35

Londres41. Les affaires de l'Europe prirent préséance sur ceux de l'Empire. Harold Nicolson confirma ce point de vue quelques années plus tard: «La Convention anglo-russe avait en fait été conclue uniquement dans l'intérêt de l'équilibre européen. »42. C'était en menant une politique d'alliance et d'entente que la Grande-Bretagne sortirait de son isolement et pourrait ainsi faire face à l'Allemagne. Un accord avec la Russie donnerait éventuellement à la Grande-Bretagne l'option d'adhérer au bloc franco-russe. Quant aux Russes, la révolution constitutionnelle persane les avait rendus inquiets de perdre leurs intérêts politiques et économiques en Perse. Eugène Aubin alla même jusqu'à insinuer que cette révolution était avantageuse pour les Britanniques car «(. ..) elle rendait inéluctables les négociations anglo-russes.» 43. Une commission spéciale fut créée afin de suivre de près les affaires de la Perse 44. La commission prépara les stipulations russes pour signer un accord. Le désir en était vraisemblablement réciproque. Du côté des Russes, ce fut Iswolsky qui finit par amener son pays à signer un tel accord. Pour lui, le choix réel était entre l'acceptation d'un accord qui préserverait sous garantie une partie des intérêts russes, ou la continuation de la rivalité anglo-russe, qui risquerait d'entraîner la perte totale des intérêts russes. Girault y ajoute d'autres éventuels mobiles: l'accord serait un moyen de recevoir un crédit des Britanniques, et en plus il mettrait théoriquement fin à leurs soucis en Perse et leur permettrait de se concentrer sur leur politique dans la région des Balkans.45
41.Greaves, Part I, op.cil., p. 69. 42. "The Anglo-Russian Convention had in fact been concluded solely in the interests of the European balance of power", Harold Nicolson, Curzon: The Last Phase, p. 126. Cité par Greaves, Part I, op.cit., p.82. 43.Eugène Aubin, ( nom de plume de Descos, le ministre français en Iran), La Perse d'Aujourd'hui, Paris: Librairie Armand Colin, 1908, p. 196. 44. Cette commission jouissait d'une énorme importance. Ses membres consistaient en le Président du Conseil, les ministres des Affaires étrangères, de la Guerre, des Finances et de la Marine, le chef d'Etat Major de la Marine, les ambassadeurs à Londres et à Constantinople, le ministre à Téhéran et le consul à Tauris. Demorgny, op.cil., p. 48. 45. Girault, op.cil., p. 217 : l'argument de diriger les Russes vers les affaires des Balkans plutôt que la Perse était apparemment la politique du Quai d'Orsay et de l'Armée. 36

Malgré les importants avantages qu'offrait un tel accord à la politique étrangère française, la France n'était apparemment pas à l'origine des discussions qui allaient aboutir à sa signature. Sous le ministère de Delcassé, la politique étrangère française visait une réconciliation anglo-russe et dans sa suite logique, une entente anglofranco-russe. Sazonov, dans ses mémoires, l'acclame même comme l'architecte de ce projet. «Je tiens à faire remarquer que l'idée d'un rapprochement entre la Russie et l'Angleterre fut envisagée pour la première fois en 1904, par le ministre des Affaires étrangères de France, M. Delcassé.» 46. Pourtant, c'était une tâche visiblement difficile, et même ceux qui le convoitaient fortement hésitaient à accepter le rôle de médiateur. Dans une lettre adressée à son fils, Paul Cambon écrit: « Les accords franco-anglais ont fait parler d'un rapprochement russo-anglais. Lamsdorff et Nedilov le désireraient et voudraient bien que nous servions d'intennédiaires, mais nous risquons en nous avançant trop de

recevoir des coups des deux côtés

Cu.)

Je ne vois pas de moyen de

concilier là-dessus les vues des deux pays. Bompard C. 0)trouverait 0 imprudente notre intrusion entre Londres et Petersbourg. » 47.En effet, celui-ci parut surpris du rapprochement entre les deux pays; dans son communiqué du 81nars 1907, après une conversation avec Sir Edward Grey au sujet de la demande du souverain persan d'une intervention militaire par les Russes, Cambon exprima son étonnement de voir le ministre anglais si calme: « Ce langage si nouveau dans la bouche d'un ministre anglais indique une modification profonde des rapports de l'Angleterre et de la Russie en Perse. Que le gouvernement admette sans en prendre ombrage la possibilité d'une intervention année de la Russie à Téhéran, c'est le plus sûr indice d'une entente sinon conclue du moins très proche.» 48. La surprise continue lorsqu'il apprend la visite de

46

. Sazonov, op. cit., p. 25.

47.Paul Cambon, Correspondances, Vo12, Paris: Grasset, 1940, p. 136, lettre datée de 28 avril 1904. 48. A.M.A.E. Nouvelle Série. Sous-série: Perse, Vol. 2, folio 84-5, Cambon à Pichon (8.3.1907). Dans un autre communiqué, Cambon se montre aussi surpris du fait qu'en 1903 , des négociations avaient eu lieu et étaient même très avancées entre les Russes et les Britanniques sans que les Français soient mis au courant. Documents diplomatiques français, 2ème Série, tome VIII, no. 65. Selon Bonakdarian, le rapprochement anglo-russe et même l'éventualité d'une signature entre les deux pays avaient été communiqués au public dans soit le 37

l'Impératrice- Mère de la Russie: « elle n'aurait pas pu s'y montrer il y a trois ou quatre ans. » 49. Néanmoins, même si la France n'était pas à l'origine de ces discussions, il est clair qu'elle y était incluse une fois que les négociations avaient commencé. Descos, dans son communiqué du 17 avril 1907, par exemple, informa Paris de ce que peu de jours après que les négociations avaient eu lieu, Sir Cecil Spring-Rice l'avait 50 "spontanément" mise au courant. Sir Arthur Nicolson, déjà connu pour son habileté diplomatique à la conférence d'Algéciras, arriva comme ambassadeur à SaintPétersbourg le 28 mai 1906. 51Bien qu'il fût reçu très agréablement par le Tsar, il régnait une ambiance donnant l'impression que c'étaient les Anglais plutôt que les Russes qui cherchaient à aboutir à un accord. «Tout au long des négociations, les lettres de Nicolson produisent l'impression qu'il s'aventurait en terrain glissant et qu'il craignait de proposer quelque chose qui risquait de froisser Iswolsky et lui servir de prétexte pour arrêter les pourparlers. »52. Les discussions durèrent 15 mois, une période excessivement longue, et l'accord fut signé le 31 août 1907 et ratifié par le parlement britannique trois semaines plus tard, le 23 septembre 53. Quelques mois plus tard, en juin 1908, le roi Edward VII rendit visite au Tsar Nicolas II à Réval. Cette rencontre visait à clore un chapitre de la politique internationale et à réaffirmer publiquement les nouvelles relations anglo-russes. Les deux souverains discutèrent des
Times of India le 24 avril 1906, soit dans le Standard en mai 1906. Bonakdarian, op.cil., footnote 48, p. 108. 49. A.M.A.E. Nouvelle Série. Sous-série: Perse, Vol. 2, folio 84-5, Cambon à Pichon (8.3.1907). 50. A.M.A.E. Nouvelle Série. Sous-série: Perse, Vol. 2, folio 98, Descos à Pichon (17.4.1907). 51. Selon le Dr. Rouire, op.cit., c'était en fait à Algeciras, "dans l'intervalle des séances de la conférence... " que des conversations à ce sujet furent entamées, p. 261. 52. "Throughout the negotiations Nicolson's letters give the impression that he himself felt on thin ice and that he was afraid of suggesting something which might offend Isvolsky and give him a pretext for ending the discussions." Greaves, op.cit., p. 74. 53. Mohammad Javad Sheikh-ol-Islami, Simayé Ahmad Châh Qâjâr (Le profil de Ahmad Châh Qâjâr), Téhéran: Nashr Goftar, 1368 (1990), p. 56. 38

réformes en Macédoine et des difficultés frontalières afghanes. L'accord ne demeura néanmoins ~u'une simple entente et tout projet d'alliance fut formellement démenti. 5 La formation d'une entente entre la Russie et la Grande-Bretagne était fortement soutenue en France. Déjà, lors des accords franco-russes, des foules immenses de 300.000 personnes manifestaient à Paris pour «se sacrifier au culte du grand allié »55. Pendant les discussions de l'Entente Cordiale en 1904, on se réjouissait d'avance en anticipant son achèvement et la défaite complète de la diplomatie bismarkienne avec la fin de l'antagonisme anglo-russe. 56 La diplomatie nécessitait une opinion publique favorable et tous les organes visant à forger cette opinion furent mis en œuvre afin d'assurer le succès de ces démarches. Le quotidien Le Temps, considéré comme un journal proche du Quai d'Orsay mais dont l'autorité était incontestée, se félicita de la signature de cet accord. Dans le dernier de ses éditoriaux consacrés à la Convention anglo-russe, nous lisons: « Dans la mesure où la presse peut faciliter un mouvement d'opinion parallèle à des négociations diplomatiques, la presse française a secondé l'effort de notre diplomatie. »57.L'auteur continue à expliquer comment le journal avait 'discrètement, mais utilement évité certains chocs' qui auraient pu être provoqués par des nouvelles compromettant les relations anglo-russes, car «Une France appuyée à la fois sur une Russie alliée et une Angleterre amie (...) possèdera en Europe une autorité morale qui fera d'elle un centre attractif et lui évitera bien des crises. » 58.Et en réponse à ceux qui critiqueraient le compromis idéologique auquel avaient été forcées la France républicaine ou la Grande-Bretagne constitutionnelle dans leur rapprochement avec une Russie autoritaire, Le Temps répond qu'il ne faut pas être plus russes que les Russes. Les Kadets en Russie étaient d'accord, et les socialistes qui s'y opposaient ne savaient même pas ce qu'était la convention. 59 Il est intéressant de voir à quel point la
54. A.M.A.E. Nouvelle Série. Sous-série: Grande-Bretagne, Crozier (Ambassadeur à Vienne) à Pichon (10.6.1908). 55 . René Girault, op.cit., p. 159. 56. Le Figaro, 15.4.1904, et La République E.Malcolm Carroll, op. cit., p. 204. 57. Le Temps, 1.10.1907. 58.Le Temps, 1.10.1907. 59.Le Temps, 1.10.1907. 39 Française, Vol. 28, folio 96,

13.5.1904. Cités par

poursuite d'une politique permet aux journalistes de manipuler et sélectionner la 'degré' de vérité. Ainsi l'opinion publique entre dans la panoplie des diplomates.6o

2.

OPPOSITION À L'ACCORD

L'accord était loin d'être facilement accepté par tous les Russes et tous les Britanniques. Pour comprendre l'hostilité qui les animait et empêchait donc l'application d'une entente, il est nécessaire de faire un pas en arrière et de consulter les événements survenus en Iran dans les années qui précédaient cet accord. Depuis la révolution constitutionnelle de 1905, la politique russe en général était caractérisée par une réaction contre les tendances démocratiques en Iran. Les Russes soutenaient un régime autocratique et non-parlementaire et s'opposaient à tout mouvement nationaliste. Le soutien anglais pour les libéraux et l'encouragell1ent de leurs sentiments anti-russes empiraient les relations déjà hostiles entre les deux pays. Selon Descos, les Iraniens avaient pris l'habitude d'osciller entre les deux diplomaties adverses et les circonstances de la révolution accentuèrent ce jeu d'équilibre.61 L'avènement de Mohammad Ali Châh au trône en 1907, loin de rapprocher les Anglais et les Russes, fut une raison de plus pour éloigner les deux puissances. Les Russes considéraient que le nouveau souverain était proche de leur façon de penser, et pouvait donc être utilisé comme un moyen de faire pression sur les Anglais. « Il est à craindre que (les Russes) ne mettent une hâte extrême à profiter d'un tel instrument pour rendre aux Anglais la monnaie de leur pièce et qu'ils inaugurent une période de réaction violente pour répondre au mouvement libéral si fâcheusement provoqué par M. Grant Duff 62, ce qui risquerait de compromettre pour longtemps les relations anglo-russes en Perse. » 63. Une fois la Convention de 1907 signée, il fut conseillé aux représentants britanniques de ne plus soutenir les nationalistes persans afin de ne plus contrarier leurs homologues russes. Dans une lettre envoyée à Cecil Spring-Rice, le ministre britannique à Téhéran, Sir
60

. Girault,op.cil.,p. 159.

61.Eugène Aubin, op.cit., p. 214. 62. Chargé d'affaires britannique pendant la révolution constitutionaliste de 1905-6. 63.A.M.A.E. Nouvelle Série. Sous-série: Perse, Vol. 2, folio 40, (10.11.1906). 40

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