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L'International sans territoire

424 pages
Que reste-t-il du territoire à l'heure de la mondialisation lorsque les flux transnationaux recomposent les espaces et se jouent des frontières tout en dessinant des géométries variables de la communication, des investissements, des mouvements de population ? Quel mode de contrôle politique le territoire offre-t-il encore lorsque la quête identitaire cause des ravages et déstabilise les fondements de l'Etat souverain au profit des revendications particularistes ? La globalisation révèle la diversité des cultures plus qu'elle ne les atténue, rendant de plus en plus hasardeux les espoirs de régulation territoriale du jeu international.
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L'INTERNATIONAL SANS TERRITOIRE

L'International

sans territoire

Table

des matières

Introduction Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts

9

Espace

et territoire

L'impératif territorial Denis Retaillé Le territoire d'État, entre imposition et subversion: exemples saharo-sahéliens Pierre-Robert Baduel La question du territoire en Inde: de l'universalisme aux particularismes? Christophe Jaffrelot
Pouvoir et territoire en Russie Marie Mendras

21

41

75

103

Territoire

et défis

internationaux

Ni sang ni sol? Crise de l'Europe et dialectique de la territorialité Pierre Hassner 115 Territoire et espace public dans l'Union européenne: les dimensions internes et externes 133 Jean-Louis Quermonne et Andrew ~mith Les dilemmes territoriaux d'Israël Alain Dieckhoff

159

La Palestine: de la terre perdue à la reconquête du territoire Jean François Legrain

171

Asie orientale: le retour du politique Jean-Luc Domenach
Territoire et interdépendance Robert W. Cox

223

241

Territoire et nouvel ordre international
Le couple État-territoire en droit international contemporain Maurice Flory
Désarmement et territoire Jean-François Guilhaudis 251

267

Un système international sans territoire? Marcel Merle L'informel international ou la subversion de la territorialité François Constantin

289

311

Causes économiques et imaginaires économiques de la régionalisation Jean Coussy 347

La déterritorialisation des multinationales, firmes globales et firmes réseaux Wladimir AndrejJ 373 Guerres, conflits, transnational et territoire . Didier Bigo Postface Alfred Grosser

397

419

Comité de rédaction: Bertrand Badie (lEP Paris), Didier Bigo (lEP Paris) rédacteur en chef, Sophie Body-Gendrot (paris Sorbonne), Philippe Braud (paris I), Michel Dobry (paris X), Daniel Hermant - directeur de publication -, Christophe Jaffrelot (CERI, CNRS), Zaki Laïdi (CERI, CNRS), Rémy Leveau (lEP Paris), Michel Wieviorka (CADIS, EHESS). Equipe éditoriale: Richard Brousse (secrétariat de rédaction), Gilles Bataillon, Hamit Bozarslan, Ayse Ceyhan, Gilles Dorronsoro Jean-Yves Haine; Percival Manglano, Alice Tufan, Maïté Onaindia (traductions) ; Jacques Perrin (relations avec la presse). Indexé dans Sociological Abstracts, International Abstracts,PAIS, Political Science Abstracts. Political Science

En vente: A Paris chez l'Harmattan, librairies FNAC, l'Astrolabe, Avicenne, Bibliophane, La Brèche, Compagnie Cluny, Le Divan, Gibert, La Hune, librairie du Regard, Librairie FNSP, librairies universitaires Dauphine et Nanterre, P.U.F., Thiers Mythe, Touzot, Virgin, Edifra, librairie musée de l'homme, Présence Africaine, Tschann, Eyrolles, Itinéraires, Lipsy,librairie Garnier. A Lyon (Decitre Bellecour, Flammarion, FNAC, Librairie Éditions Ouvrières, Saint-Paul) ; Montpellier (Sauramps, La Brèche) ; Toulouse (Castella, Ombres Blanches, Privat, La FNAC) ; Bordeaux (Mollat, Machine à Lire, Virgin, La FNAC) ; Rennes (La FNAC, Le Failler, Forum) ; Dijon (De l'Université) ; Besançon (page, Double) ; Grenoble (La FNAC, La Dérive, Arthaud, De l'Université) ; Strasbourg (La FNAC, Des Facultés, Kleber, Gutemberg) ; Marseille (Virgin, L'Odeur du Temps) ; Aix-en-Provence (De l'Université, Goulard, Mazarine, Vents du Sud) ; Clermont-Ferrand (FNAC, Volcans d'Auvergne) ; Lille (Furet du Nord) ; Amiens (Martelle) ; Laval (planète 10) ; Brest (Dialogues) ; Rouen (L'Arrnitière) ; Poitiers (Gibert) ; Angers (Contact) ; Tours (La Boîte à Livres, FNAC) ; Nantes (Vent d'Ouest); Nancy (Hall du Livre) ; SaintÉtienne (FNAC). Administration - Ventes: Editions L'Harmattan: 7 rue de l'Ecole-Polytechnique -75005 Paris Tél. 43 54 79 10 - Fax 43 25 82 03 Abonnement: France 300 F étranger 340 F/60 $ Abonnnement de soutien: 1500 F/275 $ / 90 F le numéro ISBN: 2-7384-4370-2 / ISSN: 1157 -996X

-

Ce numéro a été réalisé sous la direction de Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts. Il a bénéficié du soutien du Centre National du Livre.

CUL TURES & CONFLITS

Revue trimestrielle de science politique tél/fax: (33-1) 34. 18. 28. 28. Commande de numéro: Editions L'Harmattan 7 me de l'école polytechnique 75005 Paris. tél : 43.54.79.10.

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http://www.msh-paris.fr/msh/cetc/

Liste des collaborateurs
Wladimir ANDREFF,Professeur en Sciences économiques à l'Université de Paris I Panthéon Sorbonne, directeur du ROSES (URA 1417, CNRS). Bertrand BADIE, Professeur politiques de Paris. des Universités à l'Institut d'études

Pierre-Robert BADUEL, Chargé de recherches au CNRSIIRENAM, directeur de la Revue du monde arabe et de la Méditérranée. Didier BIGO, Maître de conférences des Universités à l'Institut politiques de Paris, chercheur associé au CERI. d'études de

François CONSTANTIN, rofesseur de science politique à l'Université P Pau et des Pays de l'Adour, directeur du CREP AO. Jean COUSSY,Maître de conférence à l'EHESS.

Robert W. Cox, Professor emeritus of political science and social and political thought à York University (Toronto). Alain DIECKHOFF, Chargé de recherches au CNRS, CERI, Maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris. Jean-Luc DOMENACH,Directeur de recherches à la FNSP, CERI. Maurice FLORY,Professeur émérite à l'Université d'Aix-Marseille. Alfred GROSSER, Professeur émérite à l'Institut Paris. d'études politiques de MendèsProfesseur

Jean-François GUlLHAUDlS,Professeur à l'Université Pierre France, Grenoble, Directeur scientifique de l'espace Europe. Pierre HASSNER, Directeur de recherches l'Institut d'Etudes politiques de Paris. FNSP/CERI,

Christophe JAFFRELOT,Chargé de recherches au CNRS, CERI. Jean-François LEGRAIN,Chargé de recherches CNRS/GREMO, de l'Orient Méditérranéen, Lyon. Marie MENDRAS,Chargée de recherches CNRS, CERI. Marcel MERLE, Professeur Sorbonne. émérite à l'Université Paris I Panthéon d'études Maison

Jean-Louis QUERMONNE,Professeur des Universités à l'Institut politiques de Grenoble, directeur de recherches à la FNSP. Denis RETAILLÉ, Professeur à l'Université de Rouen.

Andrew SMITH, Chargé de recherches au CERA T, lEP Grenoble. Marie-Claude SMOUTS, Directeur de recherches Professeur à l'Institut d'Etudes politiques de Paris. au CNRS, CERI

INTRODUCTION

Bertrand BADIE,

Marie-Claude

SMOUTS

Le paradoxe est puissant: les revendications territoriales n'ont jamais été si nombreuses alors que la capacité régulatrice des territoires n'a jamais été aussi faible. Au temps des grandes guerres européennes, les compromis territoriaux ou les déplacements de frontières apparaissaient conune des sorties possibles des logiques de conflit, tandis que les espaces bornés marquaient clairement la souveraineté des États, tout en leur permettant de décliner leur compétence. Souverains chez eux, les États repoussaient les lignes de partage politique du monde au gré de leur puissance: encadré ainsi par deux concepts-clés de la théorie réaliste des relations internationales, le territoire désignait une construction sociale qui dépasse bien sûr le domaine de la nature pour s'inscrire dans une histoire, c'est-à-dire dans une aventure qui conunence par une invention ou plutôt une série d'inventions dont rien ne dit qu'elle soit destinée à être universelle et éternelle. Son histoire est précisément indissociable de sa fonction. Le territoire en politique n'est pas retiré du jeu du pouvoir ni de la logique du social: il en est étroitement partie prenante. Si sa capacité régulatrice s'affaiblit, c'est précisément parce que les fonctions qui lui ont conféré sa pertinence politique ne s'inscrivent plus vraiment dans le jeu international contemporain. Construit en politique conune vecteur de souveraineté, il faisait sens, notanunent avec la Paix de Westphalie, conune mode de contrôle sur les personnes, les processus ou les relations sociales, conune le rappelle Robert Sack}. Qu'en reste-t-il aujourd'hui, à l'heure de la mondialisation, de la société post-moderne et de laglobalisation, lorsqu'on sait que les flux transnationaux découpent les territoires et recomposent les espaces, font fi des frontières tout en dessinant, au gré des dynamiques sociales, instables et mobiles, des géométries variables de la conununication, du conunerce, des investissements, des migrations? Le territoire offre évidenunent encore à l'État des modes de contrôle souverain sur les honunes et sur les biens, mais sur de moins en moins de biens et tout en en retirant de moins en moins d'allégeance citoyenne.
1 . Robert Sack., Human Territoriality, Cambridge, Cambridge University Press, 1986, p. 19. .

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SMOUTS

La remise en cause ne s'arrête pas là : attaqué dans ses perfonnances par la modernité, le territoire est déstabilisé dans son fondement par la réinvention de la tradition. Etroitement liée à la crise des institutions, à l'illusion de leur efficacité régulatrice comme à celle de leur portée universelle, la fièvre identitaire cause des ravages, là où l'État ne fait pas sens ou ne fait plus sens: ce retour à la «nature », à la communauté, au sacré, voire à l'ethnie brise la fonction du territoire. Celui-ci perd sa raison politique, n'est plus un mode de contrôle sur les personnes ni la source des communautés politiques et des nations: il devient au contraire un instrument des identités et se trouve revendiqué comme mode de destruction du politique au profit du culturel. Dans ce rôle nouveau, il échoue massivement: tailler un territoire en suivant les pointillés d'une culture relève d'une sanglante aporie désespérément imposée à coups de génocides ou, du moins, d'épurations ethniques. L'aventure a connu un moment décisif aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale lorsqu'on n'hésita pas à déplacer des populations ou même à les chasser pour créer des États qui devaient se confonner à l'identité qu'on leur prêtait: création d'Israël, partition de l'Inde ou larges transferts des populations implantées depuis longtemps en Europe centrale pour les regrouper au sein des nouveaux territoires de l'Allemagne. Cette remise en question de la vertu communalisante des territoires revient en force avec la fin de la bipolarité et la disparition du glacis soviétique: dans l'ancienne Yougoslavie, dans le Caucase, notamment, le territoire perd sa fonction structurante pour être désonnais revendiqué comme un instrument destiné à organiser une «paix froide» entre les cultures. Lui qui jadis transcendait les différences culturelles, servait de support à l'État et suscitait les communautés politiques devient maintenant le mode privilégié de la « ghettoisation » des cultures: plus exactement, sa carte tounnentée a trop souvent pour vocation d'exprimer un désir inassouvi de repli identitaire. Cette dépolitisation du territoire, par ses impasses, ses apories, ses contours indéfinissables, ses populations ballottées, les nouveaux conflits qu'elle suscite, le rôle d'arbitre qu'elle abandonne à des cultures subjectivement identifiées, marque bien la fin d'un ordre international. D'autant que les tounnents territoriaux débouchent de plus en plus sur une dangereuse cacophonie: la mondialisation révèle la diversité des cultures plus qu'elle ne les atténue. Loin d'établir un consensus fort sur ce que territoire veut dire, elle entremêle des conceptions de l'espace qui se contredisent ou, en tout cas, suscitent l'ambigui'té : si. la 10

INTRODUCTION

conception touarègue d'un monde tribal nomadique constitue une forme extrême, la variété des configurations intermédiaires est très riche. L'espace en monde musulman revêt ainsi des pertinences multiples et correspond à des contours variables, peut-être même volatiles, dès lors que s'entrecroisent des constructions micro-communautaires vivaces, des États-nations qui savent protéger jalousement leur souveraineté, des ensembles régionaux marqués par une forte interdépendance et un espace de croyance qui mobilise de plus en plus les allégeances et s'impose comme tel dans le jeu international. Dans ce contexte, les situations deviennent fluides et aléatoires, les relations d'autorité variables selon les enjeux: le territoire en perd sa fonction de contrôle. L'action collective, elle-même, se construit en suivant des imaginaires territoriaux multiples et volatiles, rendant hasardeux, voire dérisoires, les espoirs de régulation territoriale du jeu internationaF . Cette évolution met plus que jamais en relief la nature éternellement arbitraire des constructions territoriales, leur relativité historique et culturelle; elle suggère surtout que d'autres aménagements de l'espace sont possibles, que l'aventure territoriale plus ou moins amorcée avec la Paix de Westphalie peut prendre fin pour susciter d'autres formes de géographie mondiale3 . En même temps, tous ces bouleversements nous rappellent que le principe de territorialité avait bien consacré une conception de l'État dont il est resté étroitement solidaire. Outre qu'on y retrouve une part essentielle de la définition weberienne du politique, on appréhende, à travers le territoire westphalien, une conception de la nation qui se veut politique et de sensibilité jacobine: produisant une communauté politique et dessinant ses contours, le territoire s'est imposé dans son histoire européenne contre la conception romantique et herderienne de la nation. Celle-ci a été défaite avec les péripéties sanglantes du Reich pour disparaître de l'Europe occidentale avec la création de la République fédérale allemande. Il est vrai que l'aventure a été plus incertaine dans l'histoire russe et que toutes les ambiguïtés qui lui sont liées renaissent clairement avec le dépeçage de l'empire soviétique défunt. C'est donc bien toute la codification des relations internationales qui se trouve défiée: tant que celle-ci vivait au rythme de l'Europe, elle déclinait une conception du territoire somme toute
2. Cf James Rosenau, « Les processus de mondialisation: retombées significatives, échanges impalpables et symbolique subtile », Etudes internationales, XXIV, 3, septembre 1993, pp. 497512. 3 . Cf John Ruggie, « TeITitoriality and Beyond: Problematizing in International Relations », International Organization, 47, 1993, pp. 133-174.

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assez cohérente, à mesure du moins que les empires s'étatisaient; l'apparition d'un système-monde n'a pas favorisé la même harmonie: c'est bien là le fondement essentiel de la crise. Celle-ci s'incarne assez clairement dans plusieurs dilemmes que révèlent les errements du principe de territorialité. Ces derniers nous placent entre la confirmation fragile et hasardeuse de la grammaire ancienne des relations internationales et l'invention d'une grammaire nouvelle fondée sur une conception inédite de l'espace dont il faut bien admettre qu'elle reste encore à composer et même à imaginer. De même, nous trouvons-nous dans l'inconfort d'une souveraineté statonationale qui a perdu l'efficacité de son vecteur territorial sans que ne s'impose une conception alternative de la domination4, à mesure que les souverainetés se défont sous les coups de la déterritorialisation, les formes nouvelles de pouvoir ont le plus grand mal à se définir, se codifier et s'harmoniser. A mi-chemin entre une anomie aggravée et une hypothétique réinvention de l'espace, la scène mondiale se caractérise par une recherche active de solidarités nouvelles qui compenseraient la défection des modèles territoriaux classiques: cette quête inédite met en concurrence les identités traditionnelles, ethniques, religieuses ou micro-communautaires et les réseaux transnationaux qui associent, audelà des souverainetés territoriales, des acteurs. ayant les mêmes intérêts, les mêmes valeurs et les mêmes buts. Aussi, quelles que soient les solidarités qui se créent ou se recomposent au-delà des territoires, l'ordre international tend-il à se dépolitiser: utilitaires ou culturelles, les communautés qui se forment s'éloignent de la conception politique et citoyenne de la nation. Le territoire perdant sa vertu régulatrice, celle-ci concerne désormais les autres secteurs du jeu social: l'économie, et notamment le marché; la culture, et particulièrement l'identité; la vie associative, et plus précisément les réseaux. L'ébranlement du principe de territorialité redonne ainsi à l'individu et au groupe ce qu'il fait perdre à l'État et à la nation5. Comme dans tous dilemmes, cette mutation n'est pas acquise par avance: on peut même faire l'hypothèse que la remise en cause du territoire crée les conditions d'une sorte de dédoublement du monde.
4. Cf. sur ce sujet R.B.J. Walker, S.H. Mendlovitz (eds), Contending Sovereignties, Lynne Rienner Pub!., 1990 ; 1. Macmillan, A Linklater (eds), Boundaries in Question, Pinter, 1995. Boulder, Londres,

5. Cf notamment Ariel Colonomos (dir.), Sociologie des réseaux transnationaux, L'Harmattan, 1995; R. Robertson, Globalization, Londres, Sage, 1992.

Paris,

12

INTRODUCTION

L'acception classique du territoire ne disparaîtra probablement pas corps et biens, car elle s'alimente encore à des ressources non négligeables: capacité souvent intacte de l'État, stratégies réactives de ses agents, instrumentalisation par ceux-ci des flux transnationaux, pérennisation, dans de nombreux secteurs de la vie internationale, des pratiques diplomatico-militaires. Aussi un ordre territorial confirmé est-il amené à se conjuguer avec des pratiques nouvelles de déterritorialisation, aboutissant alternativement à des bricolages et à des formes de dédoublement. Les pratiques nouvelles d'intégration régionale s'inscrivent évidemment dans cette veine. L'Asie orientale révèle comment les dynamiques sociales et les flux transnationaux recomposent les espaces, taillant souvent dans le vif des territoires stato-nationaux : Chine côtière et Chine de l'arrière se reconstruisent ainsi dans des espaces qui se distinguent, au point que des hommes d'affaires taïwanais peuvent circuler et investir au sein de la première nonobstant le climat d'extrême tension politique qui oppose Pékin à Taipeh. Les entrepreneurs japonais et les acteurs locaux de la région de Niigata contribuent avec leurs homologues coréens à la mise en valeur de la Sibérie orientale et à la constitution d'une « zone de la mer du Japon ». Les flux d'investissements nippons en Asie du Sud-Est et les délocalisations d'entreprise créent plus qu'un banal espace économique d'intégration. Pourtant, toutes ces innovations coexistent avec des États-nations très jaloux de leur souveraineté territoriale et très peu engagés dans la voie de l'intégration politique. Etonnant découplagequi n'est pas simple à appréhender ni à analyser: si ces deux données sont réelles, elles ne peuvent pas, pour autant, coexister sans problèmes. Que vaut un ordre politique strictement territorialisé lorsque l'importance des réseaux humains et des flux de biens contribue inévitablement à redessiner les notions de sécurité, d'intérêt national, de souveraineté et d'espace? L'originalité de ce modèle est davantage accusée lorsqu'on l'oppose à l'actualité de la construction européenne: les flux transnationaux y sont probablement moins complexes, moins novateurs et moins denses, mais ils se distinguent moins clairement de dynamiques politiques moins rétives aux processus de reconstruction de l'espace et à la remise en cause des logiques territoriales. Asie orientale et Europe déclinent en fait deux modes différents de révision des configurations spatiales et des rapports qu'elles peuvent entretenir avec le modèle interétatique anCIen. 13

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La crise de la territorialité ouvre aInSI une triple réflexion: empirique, stratégique et normative. Empirique, car l'organisation de l'espace n'est plus, dans notre monde contemporain, ce qu'elle était au temps de Max Weber ou lors du Traité de Versailles. Elle n'est plus conforme aux codes de la théorie réaliste, à l'esprit du droit international public, aux données propres à l'État-nation: toute la validité de la géopolitique s'en trouve ébranlée, du moins dans ses fondements traditionnels. La définition du territoire et de ses fonctions est devenue aléatoire. Elle varie non seulement selon les groupes et selon les États mais selon les domaines et selon les moments comme en témoigne, par exemple, l'impossibilité pour l'Europe de définir ses frontières depuis la fin de la guerre froide, l'ambiguïté de ses relations avec des « marches» aux contours incertains, la notion de multiterritorialité reconnue dans le principe de subsidiarité. La dialectique de l'identité et de la territorialité est partout en action. La façon dont l'une est définie réagit sur l'autre en une sorte de mouvement perpétuel si bien que la scène politique ne présente plus des situations données et identifiables selon des scénarios répertoriés mais des processus inachevés, des espaces intermédiaires, des solutions provisoires. Stratégique, car il faut interpréter des situations nouvelles qui ne sont plus réductibles aux catégories traditionnelles et faire des choix dans un contexte d'incertitude. Des logiques de transnationalité se développent mais les configurations stato-nationales n'en sont pas abolies pour autant. Le territoire étatique n'est plus l'espace exclusif et prioritaire dans l'allocation des ressources et la diffusion des valeurs mais les multinationales financières et les réseaux marchands privés jouent sur l'existence des frontières et les différentiels entre États. Les États ont de moins en moins la maîtrise de la sécurité et le contrôle de l'évolution économique et monétaire mais ils sont tenus pour responsables par les populations. Dans ces conditions, où se trouve l'espace pertinent pour l'action? La réponse est nécessairement subjective: l'espace pertinent sera celui dans lequel les interactions procureront le gain maximum. Dans le domaine économique et financier, des mécanismes de régulation transnationaux se mettent en place sur une base uniquement fonctionnelle avec l'objectif unique de maximiser les gains, y compris en courant des risques énormes, sans souci du bien commun et parfois sans contrôle. Dans le domaine politique, la représentation de l'espace pertinent est souvent imprégnée d'une forte dose d'imaginaire. Plusie~rs 14

INTRODUCTION

auteurs dans cet ouvrage évoquent la puissance mobilisatrice du « territoire idéal », celui qui incarnerait l'unité du groupe, l'essence de la communauté, la force de la nation. Les autorités publiques jouent souvent un jeu assez trouble, à la fois complices des réseaux transnationaux informels et s'en servant comme prétexte pour légitimer des politiques répressives en jouant sur les craintes qu'engendre une force déterritorialisée. Cela justifie les discours sécuritaires et, dans les cas extrêmes, peut conduire au massacre de toute une population comme en Tchétchénie. Les risques de dérapage sont d'autant plus nombreux que l'incertitude est grande pour tous les gouvernements: d'une part, ils partagent une commune raison d'État pour défendre les frontières établies et les fonctions classiques du territoire, d'autre part, la souveraineté territoriale ne définit plus à elle seule un espace de sécurité et de développement et les attributs mêmes du territoire étatique sont objet de contestation. Dans beaucoup de sociétés, et pas seulement dans les pays du Sud, la perception identitaire s'accommode fort bien de frontières mouvantes et d'espaces territoriaux flous: l'histoire de l'Allemagne et de la Russie en témoigne. Mais la tension entre cette fluidité et l'ethnicisation du territoire est permanente, l'un des exemples actuels les plus éclatants étant celui de l'Inde où la « géographie sacrée» tend à remettre en cause la géographie officielle et propose une définition nouvelle de ce que doit être l'allégeance territoriale. L'espace de l'action publique ne se décrète pas à l'avance. Il varie en permanence, ce qui introduit un facteur d'indétermination supplémentaire et ne favorise pas l'exercice de la démocratie. Normative, enfin, car des formes nouvelles d'identification se dessinent qui, en affaiblissant la relation citoyenne, promettent le meilleur comme le pire: des solidarités transnationales construites en réseaux multiples mais aussi l'ethnicisation du monde. Parallèlement à la mondialisation des échanges et de l'information, des logiques de séparation se développent qui ébranlent les constructions multiculturelles, sapent les compromis fondateurs, alimentent l'incapacité grandissante des populations à vivre ensemble. Dans le même temps, des formes nouvelles de domination s'établissent qui, en marginalisant ceux qui ne sont pas aptes à jouer le jeu de la mondialisation, approfondissent les clivages à l'intérieur de toutes les sociétés. L'aptitude des firmes multinationales à s'émanciper des contraintes de localisation rend de plus en plus difficile la construction du pacte social, toujours recherché sur des bases nationales alors que les contraintes sont devenues mondiales. 15

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Face à cette crise du territoire qui tend à ébranler les fondements de ce que John Rawls appelle une « société décente », les sciences sociales sont mises au défi de s'adapter et de fournir à la fois des instruments méthodologiques permettant de saisir le phénomène et des repères conceptuels à partir desquels reconstruire un cadre normatif. Certes, plusieurs contributions dans cet ouvrage rappellent à juste titre que le découplage du territoire et de l'ordre politique n'est pas un phénomène entièrement neuf. La discipline des relations internationales, il est vrai, ne l'a pas complètement ignoré. Ce qu'on appelle « l'école anglaise» (David Mitrany, John Burton, Michael Mann) s'est très tôt située dans la grande perspective de l'interactionnisme pour raisonner non plus en terme de compétition/coopération entre États territorialement situés mais en terme de société mondiale comprise comme une structure émergente, produit d'un faisceau d'interactions qui se chevauchent et s'entrecroisent à l'échelle planétaire. Hedley Bull, de son côté, a été l'un des premiers à évoquer la possibilité d'une évolution de la société mondiale vers un « néo-médiévalisme)) remplaçant le système interétatique par « une structure d'autorités entremêlées et d'allégeances croisées englobant tous les peuples dans une société universelle sans la concentration du pouvoir inhérente à un gouvernement mondial ))6. Dans les années 1970-1980, la perspective a-territoriale a inspiré quelques-unes des approches les mieux connues et les plus fructueuses de la discipline des relations internationales: le transnationalisme étudié par 1. Nye et R. Keohane7, l'analyse structurelle de l'économie politique internationale conduite par Susan Strange8 ou Robert Cox9 . Pourtant, l'affaiblissement du principe territorial comme principe d'organisation des rapports internationaux reste une réalité dérangeante, difficile à admettre. Les analystes comme les décideurs répugnent à en tirer toutes les conséquences. La double tradition de l'école réaliste et du droit international oppose une sérieuse résistance à la nouvelle problématique d'un monde dont les régulations se feraient en dehors, voire en dépit, de la souveraineté territoriale. Les outils conceptuels manquent pour analyser la déterritorialisation du politique et en mesurer les effets. Trois notions actuellement
6 . H. Bull, The Anarchical Society, New York, Columbia University Presss, 1977, p. 255. 7 . Joseph S. Nye, Robert O. Keohane, Transnational Relations and World Politic.f, Harvard University Press, 1972. 8. Susan Strange, States and Markets, Londres, Pinter; 1988. 9. Robert W. Cox, Production Power and World Order, New York, Columbia University Press, 1987.

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INTRODUCTION

explorées - région, gouvernance, réseau - ouvrent des perspectives de recherche mais l'analyse souffre encore de sérieuses lacunes empiriques. Les paradigmes font défaut. La région occupe une place importante dans les programmes de recherche, et sur l'agenda diplomatique. Elle permet d'envisager des formes d'interactions qui échappent aux frontières politiques territoriales tout en conservant la représentation d'un espace territorialement situé, avec ses marqueurs et ses bornages. La notion est rassurante: elle sacrifie au post-modernisme tout en réintroduisant du territoire et par conséquent de la géopolitique. Malheureusement, elle est rebelle à toute définition, ce qui limite singulièrement sa valeur descriptive. La région est un espace souvent auto-proclamé, subjectif. Elle englobe sous un même terme des espaces territoriaux très disparates: tantôt plusieurs États, tantôt des portions de territoires appartenant à des États différents, parfois contigus, parfois éloignés. Cette notion, si mouvante qu'elle a été traitée de «catégorie résiduelle », est en requalification permanente. La notion de gouvernance, utilisée depuis quelques années, tente de redéfinir les modes de gestion pertinents pour des sociétés devenues ingouvernables selon les procédés classiques. Empruntée à l'administration publique, elle désigne un mode de coordination sociale fondé sur les interactions entre acteurs publics et acteurs privés. La «gouvernance» est sensée permettre l'articulation de niveaux différents d'intérêts divers pour la gestion des affaires communes et l'exercice partagé de la responsabilité. Cette notion a l'intérêt de mettre l'accent sur la multiplicité des acteurs et d'envisager l'action publique en terme d'interactions et non pas de pouvoir imposé « par le haut ». Elle ne tient rien pour acquis mais se réfère à un processus en constante évolution pour répondre aux changements de circonstances. Transposée au niveau international, la notion de « gouvernance globale» a le mérite de rompre à la fois avec le réalisme et avec les illusions d'un ordre mondial unique, système-monde ou gouvernement mondial. Au contraire, elle permet de prendre acte de la différenciation des acteurs et des mécanismes d'autorégulation qui recomposent le monde actuel dans les domaines les plus divers et ne s'articulent pas naturellement entre eux: États, firmes multinationales, diasporas, réseaux de solidarité, etc. Raisonner en terme de «gouvernance globale» c'est adopter une posture de recherche qui parie sur la possibilité d'actions de coopération à l'échelle internationale prenant en considération des

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SMOUTS

intérêts divergents et des rationalités conflictuellesJo. La notion de gouvernance pennet d'envisager de nouveaux modes de construction des nonnes sociales et juridiques venant combler le fossé qui sépare encore le droit international public classique, apanage exclusif de l'Etat, et un droit transnational construit par les opérateurs privés pour le respect de la concurrence et la bonne marche des affaires. Dans les études européennes, une variante de la gouvernance est actuellement à la mode: la multi-level governance. Elle cherche à décrire les déplacements du niveau de la décision, selon les domaines et les phases de l'action publique, entre l'Union européenne, les États, et d'autres acteurs s'appuyant sur le principe de subsidiarité (régions,
départements ).

La notion de réseau vient compléter utilement celle de gouvernance à laquelle on peut reprocher de dissoudre un peu rapidement le rôle des acteurs au profit des liens et des interactions. L'approche en tenne de réseau met l'accent sur le rôle des individus, des groupes sociaux, des mécanismes inter-organisationnels dans la structuration de l'espace mondial. Elle montre comment des espaces de mobilisation traversant les espaces nationaux sont construits et investis par des acteurs privés prenant en charge l'allocation des ressources, la diffusion des valeurs et des pratiques en contournant les États, souvent avec leur complicitéJ J . Tous ces outils demandent à être approfondis sur le plan théorique et testés de façon empirique. Le tableau est encore flou. Aucun principe d'ordre n'est en vue qui viendrait remédier à la territorialité défaillante. Mais la réflexion est engagée, une prise de conscience est en train de s'opérer, les questions sont mieux élucidées, les enjeux apparaissent plus clairement. L'aisance avec laquelle les auteurs de cet ouvrage venus de disciplines diverses et travaillant sur des régions différentes voire opposées - ont pu s'entendre et se rejoindre sur un commun diagnostic témoigne déjà du chemin parcouru.

10. James N. Rosenau, Ernst-Otto Czempiel, Governance without Government: Order and Change in World Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992 ; Commission on Global Governance, Our Global Neighbourhood, Oxford University Press, 1995. Il. Cf. Ariel Colonomos, « Sociologie et science politique: les réseaux, théories et objets d'études », Revue françai.ve de science politique, vol.42, na l, février 1995, pp. 165-178.

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Espace

et territoi re

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VOLUME XXVII. N"1

MARS 19%

internationales
Revue trimestrielle publiée par l'Institut québécois des hautes études internationales
Directeur: Gérard HERVOUET

Frank Harvey, Rationalité, non-rationalité et théorie prospective: un programme de recherche sur la gestion des crises internationales Philippe Hébert et Paul Létourneau, Du haut de l'Olympe:

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perspectives américaines sur l'arme nucléaire allemande. Henk Overbeek, L'Europe en quête d'une politique de migration: les contraintes de la mondialisation et de la restructuration des marchés du travail. Orlando Pena, Les affaires internationales du Chili des «Temps nouveaux» Nadine Richez-Battesti, Union économique et monétaire et État-Providence: la subsidiarité en question. François-Pierre Le Scouarnec, La gestion de l'incertitude dans une organisation internationale: le cas de l' GACI

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CHRONIQUE DES RELATIONS EXTÉRIEURES DU CANADA ET DU QUÉBEC

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~ INSTITUT
'L

QUÉBÉCOIS DES HAUTES ÉTUDES INTERNATIONALES

L'impératif

territorial

Denis

RETAILLÉ

Celui qui voudrait que sa patrie ne fût jamais ni plus grande ni plus petite, ni plus riche ni plus pauvre serait le citoyen de l'univers. Voltaire, Patrie, Dictionnaire philosophique.

Le territoire semble là, dès le début de l'Histoire. Ni la variété des trajets, ni la diversité des formes de société n'introduisent d'exception à la règle: les organisations sociétales tendent partout et toujours à l'exhaustivité des fonctions en limitant les différents secteurs de l'activité sociale à un même espace. L'interaction qui en ressort assure cohésion et identité d'un même mouvement. Ainsi, toute société manifeste-t-elle une tendance à la territorialisation, avec ou sans domination des fonctions politiques. Cohésion verticale mais aussi coalescence horizontale. La découverte d'une forme abstraite d'organisation et d'identité, capable de résoudre les contradictions séparant les activités humaines quand elles se modernisent, a placé l'unité primordiale du côté de la transcendance. L'État, par le territoire, s'abstrait de la société mais s'ancre dans une nature antérieure et durable que nulle péripétie ne devrait pouvoir transformer. Alors l'histoire peut commencer, en tout cas cette histoire « moderne» qui voit alterner guerre et ordre entre les États, enrobés dans un discours de légitimation qui s'appuie sur une base de naturalité et que l'on appelle « idéologie »1 . Territoire, idéologie, ce raccourci de la fonction politique est un peu audacieux. Ce n'en sont cependant que les deux bornes. Toutes les raisons du monde peuvent se trouver brutalement balayées par le réveil, rarement spontané, d'une identité ou d'une idée, action politique toujours, dont le territoire est le sanctuaire marqué d'icônes et à laquelle l'idéologie fournit le dogme. Examiner l'impératif territorial, c'est d'abord, et paradoxalement si l'on s'en tient aux mots, reconnaître qu'un territoire - comme une idéologie - est justiciable d'un examen critique. Les conditions de sa « production» (légitimes ou non) peuvent être analysées: le territoire est objet de connaissance
1 . R. Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962.

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RETAILLE

même si, par ailleurs, il fascine et enchante acteurs ou sujets. Mais aujourd'hui, le problème prend un autre tour. L'examen de l'impératif territorial porte aussi sur la pertinence de la forme « territoire» comme base d'une légitimité qui doit s'élargir aux dimensions du monde pour un nombre croissant de décisions et d'actions. Que devient-elle dans ce cadre nouveau? Les mouvements de contre-mondialisation (fractionnements), sont-ils seulement la marque d'un archaïsme, un combat d'arrière-garde sur le chemin d'une société-monde? Retirer au territoire sa transcendance, déchiffrer et montrer la complexité de sa construction sont-elles des opérations capables de fournir l'outillage nécessaire à l'invention de nouvelles formes politiques? Nous nous retrouvons là, dans la même position d'ouverture du savoir vers l'action qui a déjà conduit à des « réalisations» tendant à accorder le « réel» à ce qui « devait être ». Position délicate. Une nature et une idée, d'abord distinctes puis confondues et renforcées l'une par l'autre, voilà la naissance du territoire. Des mots qui dérivent, entraînant les concepts dans l'architecture d'un déterminisme géographique, c'est l'héritage dont la captation politique s'est traduite par le découpage universel, l'invention du monde que nous connaissons et que nous avons « perdu». Mais l'histoire n'est pas finie et le temps à venir est toujours envisagé comme un lieu. Terre promise. Sa localisation, sa forme, son extension varient selon les discours: l'intentionnalité des acteurs-inventeurs du monde focalise la visée d'une géographie rénovée du politique. Plus encore, la repolitisation globale du géographique (la géographie moderne a d'abord appartenu aux Sciences morales et politiques avant de devenir une Science naturelle) permettrait d'échapper à la description d'évidence ou à la justification de l'existence Que devient l'impératif territorial dans cette double transformation de l'objet - le Monde - et de la méthode - la Géographie - ? Ce problème qui peut sembler confiné dans le domaine pratique est un véritable défi théorique au risque de l'imagination. L'invention du monde: la dérive des mots... de la terre au monde, par l'État. La volonté de monde: de la géographie spontanée à la géographie politique, par la responsabilité.

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L'IMPERATIF

TERRITORIAL

L'invention

du monde

Sans s'interroger sur l'origine du Monde et de la Vie mais en observant la prise de conscience progressive de l'allure de la terre des hommes et des relations qu'entretiennent ses différentes parties, la géographie est une écriture à double sens. Elle est écriture au sens le plus formel et codifié, description ordonnée au moins, explicative souvent, du réel localisé à la surface de la terre, en tant qu'il est localisé. D'un autre côté, tout homme ou tout groupe d'hommes impriment à cette surface terrestre un sens géographique, par leur regard et leur action qui différencient les lieux. Ces deux géographies, la discursive et la « spontanée », sont assez mal départagées tant il va de soi, dans le savoir commun, que les objets géographiques sont des « êtres» (essences) avant que d'être. Nous avons d'abord à nous débarrasser de cette « naturalité» des divisions spatiales qui sont la base ou l'expression empirique des phénomènes décrits par l'ensemble des Sciences sociales. Je veux déjà parler du territoire. Pour éviter d'embrouiller les catégories et les figures spatiales, je ne reconstituerai que l'itinéraire géographique qui a conduit à ce tableau du monde que nous connaissons et qui peut-être s'efface: le monde des États « nationaux» et « territoriaux» dans lequel l'organisation, l'identité et l'institution politiques des groupes humains sont, au moins fictivement, accordées voire réglées par le territoire. Il faut alors remonter à la Genèse (le Livre) et aux Histoires (enquêtes) d'Hérodote. De la Genèse nous avons hérité une structuration de la pensée qui combine le temps, la différence et le progrès (la complexité). A chaque étape de la création, correspond un palier d'accomplissement du plan. S'y ajoute la différenciation croissante qui conduit du lieu et du temps d'Éden aux généalogies des fils de Noé et à la dispersion des habitants de Babel; la diversité du monde prend son allure presque définitive. Il faut encore que les « races» cherchent leur place, circulent et s'établissent, s'ajustent, reviennent, tournent autour de la terre, Canaan. Généalogie et territoire sont les deux constantes de cette Histoire. Loin de cela, Hérodote et les géographes grecs qui l'ont suivi, s'efforcent aussi d'ordonner leur monde. Leur souci est à la fois identique et pourtant très différent de celui des auteurs du texte religieux. Identique car il s'agit de donner du sens au monde; différent car il s'agit d'y loger la réalité concrète contemporaine en vue de l'action. L'écriture de la terre commence par l'explication de l'inimjtié 23

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entre les « peuples» (affaires d'enlèvements), créatrice d'identité. Autour de ce noeud du monde où se rencontrent et se différencient Grecs, Perses et Égyptiens, sont ensuite exposés et disposés les continents imaginés, avant que d'être progressivement découverts puis ajustés sur le planisphère en construction. Leur nom et leur caractère sont fixés à l'avance. Une fois encore, lorsque s'achèvent les circumnavigations des Temps modernes, l'assimilation persiste d'un continent et d'une couleur d'humanité, noir, jaune, blanc, ou d'un continent et d'une civilisation, même approximativement définie par une plante alimentaire (le riz et l'Asie), une religion (le christianisme et l'Europe), une couleur vraiment (le noir et l'Afrique). Les caractères ne se superposent jamais parfaitement, et au besoin, des sous-continents sont plus tard identifiés (Inde, Amérique latine). Il n'en reste pas moins que, par réduction, les civilisations sont d'abord représentées par des îles terrestres. La différence première tient dans ces caractères là, aux lieux de la rencontre bien sûr, en conformité avec l'expérience (la partition grecque, le planisphère de Mercator) ou avec les textes révélés (la partition médiévale selon les trois lignées des fils de Noé). Dans les mêmes temps, chez les Grecs comme chez les « rationalistes» du début du Monde «moderne », une distance scientifique est prise de cette réalité sous influence. Mesurer et tracer les limites des terres et de la terre, localiser sur un graticule, isoler incontestablement des ensembles géographiques non plus dans l'ordre des hommes et de leur règne mais dans celui de la Nature, voilà des opérations à visée objective dont la géographie du monde des hommes ne se remet que difficilement. Car les prémisses n'ont pas été invalidées. L'Europe pour preuve, continent à part entière, alors que le « monde indien» n'est que sous-continent. Les limites physiques de la «terre continue» (Terra continans) peuvent être arrangées. Et l'Oural devient frontière de premier ordre quand l'Himalaya n'isole qu'une province de la vaste et massive Asie. Hésitation encore devant l'Amérique puis, après son invention en 1507, devant l'humanité de ses habitants. Même si la découverte physique et le dessin incontestable des contours tirent vers la nature terrestre du monde, l'idée a précédé et n'a jamais été fondamentalement révisée après la découverte, au moins
pour le « vieux» Monde2

.

2. D. Nordman, éditeur, L'Ecole Normale de l'An III. leçons d'histoire, de géographie et d'économie politique, Paris, Dunod, 1994.

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L'IMPERATIF

TERRITORIAL

La dérive ne pousse pas seulement du contenu au contenant. Elle touche aussi les concepts; une réalité vécue et locale devient abstraite dans un schéma spatial; Elle est même étendue à la catégorie géogJ,"aphiqueentière, une surface le plus souvent. Les géographes grecs, par exemple, ne se sont pas contentés d'enquêtes de restitution. Ils se sont toujours efforcés de localiser tous les lieux identifiés selon des coordonnées astronomiques et terrestres à la fois. Ptolémée, pour finir, a collationné le savoir géographique vérifiable de ses prédécesseurs, soit huit mille noms de lieux. Tous sont placés sur un graticule bien amélioré depuis Eratosthène. Les coordonnées sont exprimées en angles (klima) qui servent à découper la surface de la terre en sept «zones». Carte. Mais l'extension aux zones des jugements portés sur la qualité des milieux et la richesse des contrées, conduit tout droit à la théorie des climats que l'on retrouve chez Montesquieu ou Herder et plus ou moins encore dans tous les raisonnements approximatifs portant sur le sous-développement des régions tropicales. Du climat (l'angle) à la zone géographique, du continent à la civilisation, le croisement des deux dimensions fournit une première trame de différenciation du monde. Elle le structure autour du lieu d'émission de I'histoire, le centre des terres émergées dans la zone moyenne dite tempérée. En s'écartant de notre lignée «géographique», mais si peu tout compte fait, le processus prend encore plus de relief, comme perfectionné. Reprenant l'héritage grec, les savants abbassides n'ont pas remis en cause l'autorité de l'ancienneté (ce qui ne se peut) mais l'ont adaptée aux circonstances du temps. Ptolémée avait-il désigné sept klima, Mas'udi reconnaît sept iqlim qui ne sont cependant pas disposés de la même manière. Aux angles de latitude sont substitués des secteurs ayant Bagdad pour sommet, ouverts en direction des « civilisations» périphériques. Mais ces secteurs sont rapidement devenus, pour des raisons pratiques, des iqlimyya, des provinces d'administration, un découpage pour finir3 . Tout n'est que construction on le voit, une auto-organisation du discours assez stupéfiante: le contenu sert d'abord à désigner le contenant, puis le contenant détermine le contenu. L'identité partielle est étendue à un espace imaginé; une fois délimité, l'espace imaginé devient le critère d'identité. Le territoire est le concept mixte qui permet la bascule quand la localisation (qui peut être simplement une direction)
3. A Miquel, La géographie humaine du monde musulman, Paris, La Haye, Mouton, 1967.

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devient contrée par le glissement d'un caractère dans un quadrillage établi indépendamment. L'inversion achève l'opération et l'invention du monde continue par l'évolution du contenu des cadres qui restent fixes: de la tropicalité au sous-développement et à l'identité culturelle; des steppes enfoncées en coin entre forêt et désert à l'Empire russe par la mobilité des Tatars et à l'URSS puis la CEI ; de l'Empire romain à l'Europe unie par le christianisme, l'idéologie nationale puis une éventuelle « maison commune» ; les exemples sont nombreux d'ensembles géographiques définis par une limite, que l'on cherche à justifier par un contenu et, souvent, encore, à réaliser. Le territoire est bien là d'abord. Nous le vérifions avec l'aventure africaine de la territorialisation, en décelant au passage un dernier aspect du processus d'invention. Sur la carte blanche, l'impératif territorial est cartographique. Il se traduit par le remplissage de limites toujours repoussées vers l'intérieur inconnu, jusqu'à la rencontre de cartographies concurrentes. Des «zones », des continents-civilisations et une subdivision plus ou moins fine: l'invention du monde est une représentation et sa projection européenne l'a emporté. Nous pouvons l'admettre là où les Européens ont été effectivement responsables du tracé des frontières. Mais que penser de la Chine4 et, dans une configuration un peu différente, de l'Inde5 ? Ces États sont aussi des civilisations (ce sont d'ailleurs les deux géants démographiques) qui toutes deux se conforment bien à l'impératif territorial du type dedans/dehors, de manière très rigide d'ailleurs, sans qu'il soit nécessaire d'établir un nouveau cadre d'identité. Au total, l'européanisation du monde qui résulte de ce découpage en territoires, se ramène à une méthode cartographique d'identification, manière privilégiée et simplifiée de donner du sens à tout ce qui se trouve à la surface de la terre. Des surfaces délimitées sont ajoutées les unes aux autres jusqu'au recouvrement complet des terres émergées. L'affaire ne s'arrête pas là. La dérive du contenu au contenant et son effet de retour participent d'un schéma beaucoup plus global d'appréhension du monde qui est présent, implicitement, dans les apprentissages comme dans les approches « savantes ». Il suit fidèlement la progression de la Genèse, au moins comme structure fondamentale (à chaque étape un palier) et reconnaît dans la différence la marque du progrès, au temps du monde.
4. M. Granet, (1929), La civilisation chinoise, Paris, Albin Michel, 1994. 5. J.L. Racine, « Rama et les joueurs de dés», Hérodote, n° 71, Paris, La Découverte,

1993.

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Aujourd'hui coexistent, comme en toutes les époques, des étapes différentes de la marche de l'humanité. Une hiérarchie en ressort, comme fatale, avant la grande égalisation finale. Vision d'Européens? Illusion? Peut-être. Il est toujours pertinent d'observer ce qui se réalise de ces discours et comment. Une Philosophie de l'Histoire bien nette sert de base à l'itinéraire intellectuel de découverte du monde et de son temps. Elle est aisément identifiable, malgré la trop grande familiarité que nous en avons tous, par un tableau de correspondance des thèmes et des concepts de notre histoire et de notre géographie, assortis du principe de construction qui cimente l'ensemble. Voilà un modèle efficace d'intégration des éléments de l'invention: des moments, des lieux, des niveaux6 :
PERIODE NOTION historique Civilisation Modernité EsPACE NOTION géographique Milieu Développement PRINCIPE construit Naturali.mtion Historicisation

Antiquité Moyen -Age Temps modernes Epoque contemporaine Epoque contemporaine

Zones Continents

1

Europe et Révolutions Monde Affrontement

Europe et prolonj{ements Monde

Territoire

Universalisation

Puissance

Systéme

Mondiali.fation

2

Quand les sociétés ont parfaitement les couleurs de leur milieu, quand leurs orientations matérielles s'accordent bien aux mythes, au plus tôt de I'histoire donc, les civilisations peuvent être identifiées, sans trop de précautions. Un morceau de terre, une activité dominante, un corps de croyances suffisent, dans cet ordre, à fixer quelques lieux de naissance de l'histoire humaine. Rappelons-nous nos premiers apprentissages. La diversité de l'Humanité apparaît très tôt et déjà formalisée. Elle est logée dans une construction savante liant l'homme à la terre. L'accent porte d'ailleurs immédiatement sur la différence, la limite, le découpage. Celui qui a prévalu dans l'ordre physique se retrouve dans l'ordre humain, non seulement comme méthode, mais aussi dans sa trace. Les continents et les latitudes, la terre et la mer sont les référents de base. Au plus tôt de l'histoire, dans une relation de
6. D. Retaillé, « L'État dans l'enseignement Paris, A Colin, 1994. de la géographie », L'Information Géographique na l,

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très grande proximité des caractères physiques (observés aujourd'hui, ce qui constitue un anachronisme et une faute méthodologique sur laquelle on ne peut s'étendre ici), les civilisations sont inscrites dans la nature. Leur différenciation échappe ainsi au classement de valeur; mieux même, les morceaux de l'Humanité sont placés à égalité de raison face à une nature terrestre diversifiée et fixée. Adaptées à leur « milieu », les civilisations sont confinées et condamnées à la séparation ou à l'affrontement marginal dans les confins indécis (luttes nomades/sédentaires). Il faut une civilisation ouverte sur le monde par sa situation « privilégiée », prête à l'aventure de la circulation, pour que s'entame le processus d'échange et de mutation liée à la confrontation. Alors que l'arrangement des contraintes formerait les cultures et les civilisations naturalisées, il n'y aurait histoire que par la coalition, volontaire ou non, de cultures différentes 7. Ce lieu de la concentration de l'expérience humaine du monde, capable de changement (de progrès), est tout désigné. Elisée Reclus, qu'on ne peut soupçonner de mépris pour la différence, ou de sentiment de supériorité raciale, l'exprime au mieux, dans une expression touchante de sincérité où l'on voit poindre un besoin d'optimisme historique. « L'Asie a pu donner naissance à plusieurs civilisations locales, mais c'est l'Europe qui en hérita pour les unir en une culture plus élevée, à laquelle pourront prendre part tous les
peuples de la Terre »8 .

L'affranchissement des contraintes locales est producteur d'une plus-value par l'accès à la variété matérielle et culturelle du monde. C'est l'entrée en histoire par la Modernité, la séparation de l'aventure intellectuelle et de l'aventure matérielle en des secteurs séparés qui vont pouvoir s'informer l'un l'autre alors que dans les civilisations naturalisées, la nature-culture fait bloc et la situation est arrêtée. Les Européens qui inventent cette histoire du monde, dessinent, à ce moment, une seconde trame géographique qui représente la diffusion de l'Europe selon un gradient de proximité-éloignement. C'est la carte du développement, de la plus ou moins grande intégration dans un système européo-centré. Que l'on parle de Révolution industrielle, de transition démographique, de transition démocratique, d'urbanisation, de développement humain, la même structure organise la compréhension: des étapes, des paliers, des différences hiérarchisées, la Genèse.
7 . C. Lévi-Strauss, Le regard éloigné, Paris, Plon, 1983. 8 . E. Reclus, L'Asie Russe. Nouvelle Géographie Universelle,

t. VI, Paris, Hachette,

1882.

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L'Histoire (l'Esprit et la Raison) mène son oeuvre sur la base « naturelle» des civilisations; Hegel a clos cette démonstration9. Entonnoir de peuples, réceptacle de civilisations et de thèmes culturels, la péninsule occidentale de l'Asie prend son caractère par la diversité. C'est la meilleure position d'apprentissage et d'expérimentation de solutions universelles pour le compte du monde, à la rencontre des différences essentielles. La diversité dans la proximité et dans un espace plein, porte vers l'invention d'une fonne sociale à cohésion double, externe et interne, pennettant à la fois l'identité et le voisinage. Les trois principes de l'État moderne fondé sur le territoire, l'unité, le primat du politique, manifestent la découverte de l'impératif territorial en deux attributs superposés: l'exclusivité et l'exhaustivité que l'on retrouve dans la fiction de la souveraineté totale. Achevées les Guerres de religion, perdue l'idée d'Empire chrétien, la guerre civile européenne prend le relais dans une recherche inachevée de l'accord parfait peuples/territoires. Cela n'empêche pas l'illusion de se développer, étalée sur la terre entière, quelles que soient les dispositions sociales et politiques 10caleslO. L'impératif territorial développé en Europe est universalité par la nécessité de placer toutes les contrées du monde sur un même plan. Comment réaliser la coalescence d'objets qui ne sont ni de même nature ni de même structure? La jonction de l'impératif cartographique et de l'impératif territorial, comme outil de la pensée du monde et accessoirement de sa conquête ou de sa domination, achève le processus d'invention. La touche finale n'est que le passage à l'explicite. La hiérarchie des puissances dans ce monde l'organise et le boucle en un système par lequel se diffuse l'unité de l'ensemble. Voilà l'histoire que nous nous racontons, le tableau géographique que nous nous montrons. C'est un discours centré, idéologique mais aussi le témoignage d'une réalité imaginée qui a pris corps dans le monde comme réunion d'ensembles séparés, jusqu'à la limite empirique incontestable de la terre des hommes. Limite vers le haut! Quelle est la limite vers le bas? Le Peuple, l'État-nation? La civilisation? Ce ne sont guère qu'assemblages différents de sociétés. Il faut alors définir la société plutôt que la prendre en soi. C'est, au passage, le moyen d'observer comment l'impératif territorial intervient dans les assemblages, quels que soient leur extension ou leur structure. Vers le bas, la limite empirique incontestable est alors l'individu, qu'il soit
9. G.W.H. Hegel, (1822), La raison dans l'histoire, 10 . B. Badie, L'Etat importé, Paris, Fayard, 1992. Paris, Plon, édition 1965.

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sujet, agent ou acteur, libre ou contraint. Nous n'avons pas à déborder sur ce débat pour examiner le territoire.

La volonté

de monde

Simpliste depuis la dénonciation du «fardeau de l'homme blanc », la critique du tableau européo-centré et le différentialisme poussé jusqu'à l'essentialisme présentent l'universalisation et la mondialisation comme aboutissements de l'impérialisme et déviation inacceptable de la diversité et de l'autonomie des civilisations au profit d'une seule. La dénonciation porte sur des acteurs dominants qui sont de plus en plus des institutions froides, voire des mécanismes insaisissables comme ceux qui se développent dans la sphère financière. Je ne vois pas beaucoup d'efficacité à cette analyse de la situation globale, sinon dans l'ordre de la mobilisation pour la contre-mondialisation. Alors réémerge l'impératif territorial, paradoxalement, dans le camp de ceux qui dénoncent l'aboutissement de la territorialisation du monde sur le mode européen: ethnarques, Prophètes, visionnaires politiques. Pour ou contre le Monde, le Territoire est là, en amont de l'Histoire, comme une entrée; en aval, comme une sortie ou un refuge! Si les formes spatiales des groupes humains ne sont pas déjà dessinées dans la nature mais résultent de l'organisation des sociétés et des contacts qu'elles entretiennent, résultent même de la projection dans la réalité de l'imagination géographique qui se développe à partir d'indices superficiels (un nombre, un produit, un paysage etc.), alors il faut examiner l'intentionnalité de tous ceux qui initient la mise en forme pour tenter de fixer le passage de la géographie spontanée à la volonté géographique ou géographie «politique ». Elle exprime l'exercice d'un pouvoir, et, pour réussir, doit s'appuyer sur un minimum de légitimité. L'invention du monde résulte d'une volonté de monde ou, plus exactement, de volontés coalisées ou affrontées, ajoutées ou retranchées, combinées en savoir et pouvoir. Revenons à l'individu comme unité incontestable du genre humain, libre ou pas. Il ne doit sa survie consciente qu'à l'entretien de relations avec des semblables. Mais dans le même temps, aucun de ses congénères ne peut résider au même emplacement que lui. Un groupe humain local, parfaitement primitif, parfaitement isolé et fermé, assurant sa simple survie c'est-à-dire sa reproduction, porte donc sur un «territoire» qui est à la fois ressource et somme des distances 30

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séparant chacun des individus de tous les autres. Au degré zéro, la société est un groupe humain habitant un territoire exploité selon une répartition des tâches établie par lieu, et soudé par une coordination qui ressemble déjà à l'exercice de la fonction politique. Le territoireressource constitue une première enveloppe d'identité spatiale, que l'individu en exploite directement et physiquement des produits ou, plus souvent maintenant, qu'il y trouve tous les individus (et les fonctions) dont il a besoin pour survivre dans sa dimension triviale. Le territoireressource, c'est l'espace des nécessités vitales11
.

A l'échelle de l'individu toujours, la dimension de l'interconnaissance qui comprend le contact physique, l'affect et la familiarité, fixe la territorialité limitée à un horizon incompressible mais susceptible d'évolution selon la relation sociale, la capacité technique, les pas de temps envisagés. La Territorialité c'est surtout l'expérience de l'unité. Le territoire est fait d'ancres et de bornes partagées par les membres du groupe, qui le caractérisent et le différencient de ce qui constitue l'extérieur, l'espace de l'aventure. Le sentiment ou la perception instituent des seuils, des passages d'un lieu à un autre, d'un territoire à l'autre. Matérielle ou intellectuelle, la marque de la différence qui sépare les lieux est un étage supérieur de l'identité géographique. Au-dessus de l'appartenance territoriale qui tient dans une forme d'immédiateté, la non appartenance ne peut s'exprimer qu'à travers la connaissance relative. A la familiarité s'ajoute, en opposition, l'altérité construite en correspondance, terme à terme. Le paysage, la langue, la forme du contrôle social... Tout peut participer à la reconnaissance de la différence qui distancie les lieux ou mieux les « territoires». l'appelle
« Géographicité » cette expérience de la différence par la distance12

.

Territorialité et Géographicité ne se construisent pas tout à fait au hasard. L'intelligence de la surface terrestre n'est pas non plus uniforme; elle ne se moule pas dans une seule raison et ne se limite pas à une valeur physique des milieux selon un classement unique, celui de la productivité végétale par exemple. La compréhension complète des écarts n'est possible qu'à la condition d'ajouter à ce couple de l'identité géographique un niveau plus élevé de l'abstraction, la géométrie mentale par laquelle chacun dispose les lieux à la surface de la terre.

Il . 1. Brunhes, La géographie humaine, édition abrégée, Paris, PUF, 1942. 12. D. Retaillé, Représentations et enjeux de l'espace au Sahel, Vol. IV, ronéo, Université Rouen, 1993.

de

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Pour des raisons de commodité et surtout de rapidité, examinons les opposés classiques: nomades et sédentaires. Ils n'envisagent pas l'espace de la même manière. Le territoire nomade est constitué d'un ensemble de lieux éloignés qui ne valent que pour autant qu'ils sont réunis dans une circulation plus ou moins régulière. La territorialité porte sur la disponibilité rythmée en eau et en herbe, hiérarchisée par la priorité d'accès. La distance topographique importe relativement peu (encore qu'il faille nuancer selon les capacités de circulation). En revanche, les distances écologiques sont très prégnantes. Elles se marquent par la qualité de l'herbe, le volume d'eau, les conditions sanitaires animales, la saisonnalité. Il s'y ajoute des distances sociales selon l'ouverture ou la fermeture des passages, la liberté de l'eau, la domination ou la soumission. Tout cela dessine une géographicité qui est simplement l'intelligence des lieux. Mais la forme de cette géographicité n'est composée que de points et de lignes, disons d'itinéraires hiérarchisés intégrés ou tronçonnés. La qualité de l'itinéraire et la valeur d'une direction comptent seules. En face, - c'est préjuger de l'existence d'une seule forme spatialeou bien au-dessous - c'est préjuger de la saillance d'une forme sur l'autre -, les sédentaires paysans définissent le territoire par le terroir d'abord ou l'ensemble des terroirs complémentaires qui constituent le pays. L'exploitation y est continue dans le temps (investissement foncier) et dans l'espace borné de la « propriété ». La surface est le module spatial de base, sa dimension fait sa valeur. Nul besoin de nous y arrêter plus longuement. Au contact nomade/sédentaire un problème se pose donc. Avonsnous affaire à deux espaces spécialisés par les modes d'exploitation du milieu et les sociétés, limités par un seuil « physique» de pluviométrie par exemple, ou avons-nous affaire à deux formes spatiales superposées (des itinéraires et des surfaces) dont la saillance de l'une n'est que le signe d'une supériorité politique. J'appelle « Spatialité » cette géométrie par laquelle se pense l'espace terrestre et dont nous verrons l'importance lorsqu'il faudra s'habituer à ne pas ramener tous les territoires à une seule métrique, dite topographique, celle du terroir justement, la surface clairement délimitée. Ce qui apparaît dans notre analyse réaliste classique comme conflit de compétence « territoriale» peut être beaucoup plus complexe lorsque des spatialités différentes sont en jeu. Il nous faudra apprendre à manipuler ensemble diverses métriques de l'espace des sociétés. 32

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Sociétés agraires ou sociétés industrielles, marché local ou transaction globale, les conditions générales de l'identité géographique se modifient considérablement. Quelles formes sont saillantes sur les autres, quelles formes sont englobantes ? N'est-ce pas affaire de choix et finalement de politique, expression de la volonté de monde qui s'exprime chez des acteurs concurrents. Que devient l'impératif territorial dans tout cela? N'est-il pas un vieil héritage de civilisation agraire dépassée, héritage de la cohésion assurée par la coalition des soldats et des paysans qui traitent la terre comme une ressource primaire? Ou bien, dans une variété de métriques qui reste à reconnaître, n'est-il pas la condition de l'organisation sociétale. C'est une première série de questions. Nous croyons découvrir aujourd'hui, dans le monde très contemporain, une ambivalence indépassable devant laquelle l'analyse se trouve désarmée, et qui constitue le motif de notre rassemblement. L'espace des sociétés est fait de réseaux et de territoires. Tant que l'État a été l'individu-acteur privilégié par la science politique, le territoire fut incontestable. Tellement qu'il n'a pas été pensé autrement qu'en termes géopolitiques: à toi, à moi, grand, petit, riche, pauvre, allongé, trapu, massif, délié, au centre, à la périphérie, continental, maritime, continu, discontinu etc. Tout s'est passé comme si nous n'avions pu prendre en compte, mesurer, éventuellement déplacer, que des stocks, des masses, des solides bien définis, sertis... mais pas les mouvements flous, aléatoires qui sont ceux des fluides qu'on ne peut

mesurer qu'en flux13. Pour aider à l'analyse positive, ce qui n'est que
flux de pensée, de vie, d'initiative a été coagulé en solides: des peuples, des territoires, des richesses. Alors l'impératif territorial est aussi vrai pour le pouvoir que pour le savoir: c'est l'établissement d'un déterminisme simple qui permet d'établir l'information et de prévoir l'action. De cette situation, le passage au réseau marquerait l'éparpillement de l'information et l'éclatement du pouvoir de contrôle, un monde sans ordre d'où s'effacerait la fonction politique au profit de la concurrence des règles: le marché contre l'identité, l'information contre le mythe. Est-ce si simple? La saillance du réseau sur le territoire est-elle une parfaite nouveauté? (C'est vrai que nous sommes habitués à l'englobement du réseau par le territoire). L'impératif territorial disparaît-il avec le primat du territoire? Quelle forme prend-

13 . M.

Serres, Atla.~, Paris, Julliard, 1994.

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il ? Ce sont les nouvelles questions ou les questions oubliées que doit traiter la géographie du Politique. Deuxième série. Début de réponse. La sorte de géographie « spontanée », fondamentale, structurale et inconsciente qui pourrait s'écrire selon les considérations précédentes, s'en tiendrait aux représentations sociales de l'espace terrestre et à leur mise en oeuvre, sans du tout s'inquiéter de l'intentionnalité des acteurs. Or, c'est la volonté de monde exprimée par les acteurs dominants et entraînants que veut cerner la géographie du politique, en poussant l'analyse jusqu'à la responsabilité, c'est-àdire au rebord de la science, juste avant l'action. Dans le monde dominé par l'État ou dans toute forme exclusive et exhaustive de partage, la géographie n'a guère été sollicitée que pour évaluer l'allocation des ressources localisées. Il allait de soi que tous les fonctionnements sociaux étaient réglés sur le même principe: unité interne, altérité absolue de l'extérieur. Il allait de soi aussi que la définition de la société pouvait s'atteindre par sa délimitation, deux opérations confondues déjà observées dans l'invention du monde. Il reste à identifier le médium qui produit l'unité interne et s'interpose dans toute relation externe pour établir le lieu d'exercice de la fonction politique. La géographie qui s'occupe de cette manière est « politique» par ses tableaux et géopolitique par ses principes de compréhension. Les ressources étant localisées, une action volontaire d'allocation et de transformation de l'allocation ne peut être qu'une action de prédation, interne ou externe. A l'intérieur, les règles économiques et sociales orientent la distribution des richesses; à l'extérieur, la diplomatie et au besoin la guerre servent à défendre les intérêts « communs» ou « solidaires» de la société interne. Ce couple géographie politique géopolitique, a connu son développement maximal avec le jeu de puissances. Le monde y est pensé en surfaces, selon un assemblage tout à fait particulier des métriques sociétales, topographique au dedans, topologique au dehors. Topologique d'abord. Il s'agit d'une manière de mesurer les passages brusques d'un lieu à l'autre, d'un niveau hiérarchique à l'autre, d'un territoire à l'autre. La frontière est un seuil privilégié d'observation, c'est le seul qui aille jusqu'à l'exclusive. C'est dedans ou dehors mais ni entre les deux ni ailleurs. Topographique ensuite. Cette manière de mesurer s'applique à suivre la continuité physique, la chaîne de proximité. Une unité topographique, c'est une surface devenue lieu, une étendue dont on a

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annulé toute distance pour privilégier l'appartenance solidaire mais qui n'en conserve pas moins une dimension. Exclusivité topologique, exhaustivité topographique par la fusion de toutes les fonctions sociales dans l'État ou la Nation, une portion découpée de I'humanité et de la terre en même temps est un pays. Quand il devient beaucoup trop coûteux d'assurer sa puissance en poursuivant la tendance autarcique en même temps que l'activité de prédation (pour simplifier), mieux vaut échanger en se plaçant le mieux possible dans la circulation des biens et des idées, en proposant aux autres ses propres symboles ou en digérant les symboles extérieurs etc. De ce moment, les entités géographiques ne se définissent plus comme des surfaces globales que sont les pays mais comme des réseaux dont les lieux sont les connexions. C'est le lieu qui compte, participant plus ou moins aux flux et dont la position est clairement identifiable. La prédation n'est plus l'activité dominante, celle qui donne le pouvoir ou oriente son exercice. La participation lui a succédé. Alors la géographie passe de la mesure des ressources localisées à celle des interactions, beaucoup plus intéressante en terme politique. En effet, la géopolitique soumet entièrement l'action à la stratégie militaire et diplomatique (géostratégie) ou administrative (aménagement du territoire et éventuellement découpage électoral). La géographie des interactions, quant à elle, doit envisager tous les acteurs, y compris ceux de la société civile, dont les stratégies peuvent être concurrentes ou convergentes en termes de lieux, toujours plus complexes. Les acteurs géopolitiques restent à leur besoin de puissance interne et externe, traitent le territoire selon cet impératif et simplifient les enjeux par l'opposition du à moi et du à toi. Les acteurs en réseau, eux, militent pour la position, pensent en même temps le lieu et le monde et cherchent à minimiser le coût de la surface qui constitue une distance supplémentaire et un poids. La métrique permettant de mesurer l'activité sociale des acteurs en réseau (appartenance interne et relations avec l'extérieur) est de type topologique sur les deux faces (position dans le réseau, connexions ou non au réseau). L'impératif territorial semble disparu, lui qui est approximativement lié à une métrique interne de type topographique. Ce n'est pas encore si simple. Retenons pour le moment que toutes les activités sociales ne s'inscrivent pas de la même manière dans l'espace, non seulement du fait de dispositions à caractère « culturel» mais du fait de leur nature même. C'est comme d'affirmer que l'espace de production n'a ni la même structure ni la même forme ni la même 35

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extension que l'espace de circulation. Pourtant les deux se rencontrent! Même l'économie réelle et la sphère financière conservent quelques attaches et peuvent embrayer, y compris dans des réactions erratiques. N'en va-t-il pas de même dans le champ du politique? Non seulement les espaces se rencontrent comme se rencontrent les différents secteurs de la vie sociale, mais peut-être appartient-il justement au politique d'encore organiser l'interaction, pour le profit de tous. Question de responsabilité qui s'accompagne d'un prolongement. Jusqu'où? C'est alors un problème de définition de la société. Nous y revoilà. Un groupe humain, un territoire, l'exploitation des ressources, le partage des tâches et la coordination: une société globale, quels que soient son étendue et son nombre, se définit par l'interaction des différentes fonctions productrices de société. Aux deux extrémités de la liste des composantes sociales se situent les limites de définition. Ou bien le groupe humain existe en soi avec tous ses attributs; ou bien il est le résultat de l'entrée en interaction de diverses fonctions sociales et l'on voit mal comment la fonction politique pourrait ne pas être la courroie de transmission de l'événement déclencheur: une guerre, une conquête de peuplement, une révolution14. Or, pour obtenir l'interaction maximum entre les différentes fonctions sociales, il est nécessaire de les contenir dans les mêmes limites. La production d'une société est territorialisante en ce sens. Le politique qui porte la responsabilité des choix ne peut se satisfaire d'une dilution des conséquences d'orientation dans un horizon illimité au risque de perdre toute légitimité et éventuellement tout sens. Dans la production sociétale par le politique se trouvent l'exhaustivité tendancielle et la limite. L'exclusivité n'est qu'une conséquence. Ce mixte sociétal qui soude société civile et société politique en une totalité indissociable, est viable dans des conditions de dimension qui sont très variées. Selon la base économique et la volonté de monde, tout peut changer, la dimension topographique, la métrique sociétale, l'échelle du fonctionnement englobant. Agriculture, mine et puissance doivent disposer d'un territoire vaste et exclusif; échange et richesse se contentent de petites dimensions à la condition d'une forte densité (toutes les fonctions sociétales dans un réduit éventuellement) et d'une connexion bien établie avec une grande variété de lieux; industrie et développement situent les besoins géographiques d'une société à michemin de la réserve d'espace et du lieu en s'orientant vers le contrôle
14 . Collectit; La société civile, CURAPP, Paris, PUF, 1986.

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des ressources sans obligatoirement passer par l'appropriation. Alors les positions ne sont pas les mêmes: fermeture et accumulation dans le premier cas, nous pensons là aux empires « militaires» ; ouverture et participation dans le second, les cités marchandes s'y retrouvent en position intermédiaire, l'État balance entre la territorialité topographique et l'organisation de l'échange lorsqu'il ne fait pas la guerre. Dans le continuum de ces situations, les choix apparaissent comme des intersections du politique et du géographique, en imprimant à la société une métrique et une échelle d'existence et de fonctionnement qui définissent son identité. L'invention du monde continue donc à la mesure de la volonté qu'expriment les acteurs dominants. Il est certes fini le monde, mais il change sans cesse de forme autant que ses éléments changent de position. Il est fini, mais la complexité gagne, avec le croisement des phénomènes contradictoires de mondialisation de certains secteurs des sociétés, matériels surtout, et de contre-mondialisation d'autres secteurs, culturels au sens identitaire. Mais il fut aussi des époques où les idées ont plus circulé que les produits. Les allures locales qui ont ainsi accumulé des héritages d'origine et d'époque variées, en atteignent l'infinie diversité. Alors, outre le découpage simplificateur en surfaces contiguës, des plans d'organisation peuvent être aisément compris et déchiffrés: le monde des identités culturelles séparées, le système interétatique, le marché mondial hiérarchisé, l'information mondiale. Nous y retrouvons territoires et réseaux. Les interactions entre les plans sont même identifiables: insertion, inclusion, intégration, différenciation, fragmentation, enclavement15. Mais à partir du moment où une fonctionnalité sociétale se place à l'échelle du monde et dans la métrique des réseaux, une conséquence doit être tirée. L'impératif territorial étant coextensif de la fonction la plus englobante, l'organisation de la complémentarité et de la concurrence, le respect ou l'anéantissement des différences, tout cela se joue désormais à l'échelle du monde et concerne chaque lieu. L'impératif territorial a été technique et cartographique pendant la période de découverte. Le savoir a guidé le pouvoir et l'a parfois installé. Difficile de dire que le politique, qui est tout de même encore le lieu du pouvoir, doit, maintenant que le monde est plein, guider le savoir ou en susciter de nouveaux développements (c'est la déviation de
15 . M.F. Durand, 1. Lévy, D. Retaillé, Le monde, e.rpace.v et .vy.rtème.f, Paris, 2éme éd. Dalloz, Presses de la Fondation Nationale de Sciences Politiques, 1993.

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la géopolitique). Pour moi, c'est juste à côté du Politique que s'établit la relation pouvoir/savoir et la définition d'une science (géographique) du Politique. Le problème nouveau que nous pensons ne pas savoir/pouvoir résoudre de manière réaliste, la concomitance de la mondialisation des phénomènes et de la fragmentation des identités, propulse la pensée de l'universel vers l'éthique et la délimitation du niveau local vers l'identité. Cela réduit le champ d'investigation d'une nouvelle géographie. Entre l'éthique et l'identité se développe l'action politique qui est gestion et orientation des distances séparant les deux bornes. Voilà un champ géographique. Entre le monde et le lieu, tous les niveaux intermédiaires ne sont que constructions et étapes stratégiques selon le nouvel impératif territorial qui engage la responsabilité des acteurs dans les deux directions. Voilà un champ politique. Jusqu'alors, la coalescence des sociétés avait été simplement traitée par la contiguïté parfaite et la première formule de l'impératif territorial. Maintenant c'est la coalescence des plans de la société qu'il faut inventer. Quelque chose qui ressemble au fédéralisme horizontal c'est-à-dire à l'assemblage de sociétalités inachevées ou incomplètes en des lieux imparfaits, un peu fuyants, et de dimensions très variables16. Quelle justice et quelle légitimité dans ce monde apparemment mal ajusté? Les rebondissements ne cessent jamais. La question est même mal posée. La justice et la légitimité peuvent-elles être le ciment de ces morceaux de mondes établis sur des plans disjoints? Je n'entrevois qu'à peine les implications d'une telle réflexion malgré RawIS17. Depuis que se pratiquent l'aménagement du territoire ou les politiques d'aide au développement, les géographes évoquent la justice spatiale18. Elle peut prendre deux allures assez différentes qui ne sont pas sans rappeler l'opposition des métriques et l'enjeu fondamental de l'impératif territorial. Ou bien, cas le plus fréquent et aussi le plus trivial, on pense à l'égalisation des stocks par portion d'espace (des « régions» de même étendue, ou de même population, ou de même puissance, disposant des mêmes structures etc.) la « départementalisation » pour tout dire; ou bien la complémentarité et la concurrence sont privilégiées en préservant la différence, mais dans l'équivalence des situations (égale faculté de choix, égale faculté
16 . J. Lévy, L'espace légitime, Paris, Presses de la Fondation Nationale 1994. 17 . J. Rawls, Théorie de la justice, trad. française, Paris, Le Seuil, 1987. 18. A Reynaud, Société. espace et justice, Paris, PUP, 1981. des Sciences Politiques,

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d'ouverture ou de fermeture etc.) en plaçant tout lieu dans la position de participer au mouvement d'ensemble. Le territoire ou le réseau se retrouvent, le saupoudrage ou l'entraînement, la campagne ou la ville: les aimants du balancier des politiques géographiques sont partout les mêmes. Et à l'échelle globale deux utopies, c'est le lieu de le dire, peuvent se développer. La « départementalisation» du monde c'est la transformation des territoires hérités ou inventés en circonscriptions de gestion des stocks disponibles ou alloués. Les « départements» (territoires) peuvent être regroupés en « régions» mondiales pour tirer profit de proximités ou dépasser des seuils d'économie d'échelle et d'efficacité. C'est la voie ouverte par le fédéralisme vertical qui reconnaît à chaque palier une compétence totale dans la limite des règles reconnues par tous. Mais la concentration du lieu de décision et l'élargissement de ses compétences peuvent transformer le monde « départementalisé» en empire-monde. La « polarisation» du monde c'est, à l'inverse, si l'on peut dire, l'attention portée aux lieux (à l'échelle locale de l'apparition de la société globale) et à leur interaction. Mais l'émergence sociétale ne se fonde pas partout sur les mêmes principes; un même individu peut, en outre, appartenir à plusieurs « sociétés» et plusieurs « lieux », certains définis par la culture, d'autres par le fonctionnement économique ou politique. Alors les métriques comme les échelles s'embrouillent. C'est le domaine de la multiple appartenance qui ne trouve de solution que dans la réduction asymptotique des distances - toujours l'impératif

territorial- par la villeglobale désormaisJ9.
Au total, trois opérations élémentaires cement l'activité géographique, dont la hiérarchie varie avec la volonté de monde. Localiser, découper, relier: Localiser, c'est identifier un lieu en lui donnant son nom (un nom), sa position et sa dimension. Découper, c'est identifier des lieux en traçant leurs limites, en leur donnant une substance et une place en situation. Relier, c'est identifier les lieux en repérant une position, une substance et une échelle de fonctionnement. La variation des opérations réside dans le changement d'ordre et dans une légère réorientation des concepts qui manifestent une mutation méthodologique sur le versant scientifique et une mutation politique sur Ie plan de l'action. Prenons quelques exemples: localiser Palestine ou Israël, choisir le nom entraîne une cascade de conséquences qu'on imagine
19 . M. Guillaume, Une fin de siècle épidémique,
Arles, Actes Sud, 1992.

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immédiatement tant sur le plan de la position (alliances, développement etc.) que sur celui de la délimitation. Et comment! Découper les territoires des Slaves du Sud: après avoir localisé, c'est-à-dire nommé une substance ethnique ici, trancher et répartir ne peut être que parfaitement arbitraire (le passage des limites dépend de l'échelle d'observation et des références). Relier. L'opération est simple dans les cas de continuité-contiguïté. C'est rassembler. Elle l'est moins lorsque le phénomène est « discontigu ». L'initiative entreprise pour les Amériques, dans le premier cas, ressemble à une intégration en gradient d'États déjà alliés en plusieurs groupes régionaux plus ou moins serrés. Ce n'est que le projet d'un emboîtement fédéral vertical. L'Union européenne ressortit à ce type. Dans le second cas, je crois pouvoir trouver la mamlaka (forme spatiale de l'Umma), aussi bien qu'IBM ou la diaspora chinoise. Ce sont des réseaux pour lesquels l'impératif territorial joue à la plus vaste échelle sans nécessité de continuité topographique. La connexion suffit. Alors qu'est-ce qu'un chinois musulman employé de Barings-Singapour ? Dans quel ordre prononcer l'identité? Qui en détermine la pertinence? La Science politique a privilégié l'État dans son observation des relations internationales pour, dit-on, atteindre le statut de « Science» positive, rendre possible des mesures, aller et venir entre théorie et vérification empirique2o. Elle se confinait dans un espace solide pour acquérir une sécurité de mécanicien. Une grande attention portée à ce que les acteurs disent d'eux-mêmes, ce qu'ils sont, ce qu'ils font, comment ils sont et comment ils font, ouvre un nouveau champ scientifique, considérablement élargi en termes spatiaux. Cette libération géographique nous affranchit de l'unique référence à l'espace matériel. C'est de la plus grande conséquence si l'on songe à la transposition dans l'action. Examiner la conscience et l'intentionnalité des acteurs ne suffit plus. Il faut aller jusqu'à comprendre (et forger) l'organisation du champ collectif, qui est le monde, par la substitution de l'acte à l'esprit, de la réalité du mécanisme subjectif à l'idéal de la conscience2}, atteindre la condition de la légitimité: l'entre-soi; transformer l'attribut du territoire: ressource puis empire, enfin lieu de légitimité. Poursuivre l'invention du monde.

20 . Collectit: Les relations internationales à l'épreuve des sciences politiques, Merle, Paris, Economica, 1993. 21 . M. Gauchet, Le désenchantement du monde, Paris, Gallimard, 1985.

Mélanges Marcel

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Le territoire subversion:

d'État, entre imposition et exemples saharo-sahéliens

« Peut-il y avoir un principe non territorial qui soit un principe d'ordre et de politique? »1

Pierre-Robert

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Tandis que la crise du Moyen-Orient d'août 1990 à février 1991 montait inexorablement aux extrêmes, les leaders politiques occidentaux déclaraient l'avènement d'un « nouvel ordre mondial» ou d'un « nouvel ordre international» assurant la primauté du droit sur la force2. 1989 avait ouvert la voie avec des changements politiques de taille: la chute du mur de Berlin et des régimes communistes de l'Europe de l'Est. 1990 connaîtrait, parallèlement à l'explosion de la crise moyen-orientale, plus positivement la réunification de l'Allemagne3, et du Yémen4 et le règlement de la question cambodgienne5. Puis ce fut la fin de l'Apartheid et l'avènement inespéré de la démocratie en Mrique du Sud. Mais ce « nouvel ordre mondial» dont Gorbatchev fut un des hérauts n'avait pas programmé la disparition de l'URSS (août 1991) et son cortège de bouleversements proches et plus lointains, et s'il semblait promettre enfin à l'ONU une centralité internationale effective qui la pousserait en 1992 à intervenir spectaculairement en Somalie6 , cette organisation allait montrer rapidement son impuissance en exYougoslavie, se déconsidérer au Rwanda (1994) et essuyer au total l'échec cuisant de l'opération Restore Hope (retrait total des casques bleus en mars 1995). Des États aujourd'hui en crise comme l'Algérie
1 . Pierre Hassner, La violence et la paix. De la bombe atomique au nettoyage ethnique, Paris, Editions Esprit, 1995, p. 378. 2 . Marcel Merle, La crise du Golfe et le nouvel ordre international, Economica, Paris, 1991. 3 . Christian Schricke, « L'unification allemande », in Annuaire Français de Droit International, XXXVI, Paris, Editions du CNRS, 1990, pp. 47-87. 4. Raymond Goy, « L'indépendance de l'Erythrée)), inAnnuaire Français de Droit International, XXXIX, Paris, Ed. du CNRS, 1993, pp. 337-356. 5 . Paul Isoart, « La difficile paix au Cambodge», in Annuaire Français de Droit International XXXVI, Paris, Ed. du CNRS, 1990, pp. 249-265. 6. Jean-Marc Sorel, « La Somalie et les Nations-Unies», in Annuaire Français de Droit International, XXXVIII, Paris, Ed. du CNRS, 1992, pp. 61-88.

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PIERRE-RoBERT

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ou l'Inde, à plus forte raison l'ex-Yougoslavie, seraient-ils en fait orphelins de l'ancien ordre international qu'ils étaient parfaitement arrivés à instrumentaliser alors qu'aujourd'hui, nus et crus, ils ne peuvent plus sublimer leur faiblesse, comme le prétend Zaki Laïdi7 ? Dans nombre de ces événements en tout cas, la question du rapport au territoire occupe une position centrale, qu'il s'agisse de réunifications, de séparations (Tchécoslovaquie), de conquêtes (guerres du Golfe) ou encore de mouvements nationalitaires (de la revendication berbère en Algérie à la revendication sécessionniste kurde), pouvant conduire de déplacements ethniques (Erythrée à l'égard des Ethiopiens) à l'ethnocide méthodique (Bosnie, Rwanda). L'onde de choc du « nouvel ordre international» en tout cas se propage. Et le continent africain, si oublié par ailleurs, pour une fois, est pleinement dans la course. ..

« L'ancien régime international)) africain remis en cause Ce qu'on pourrait appeler « l'Ancien régime international» du continent africain, dessiné lors de la conférence d'arbitrage-partage des puissances européennes convoquée par Bismarck à Berlin en 18841885, et coulé dans le bronze des « tables de la Loi» onusiennes des libérations nationales, a fortement modelé l'organisation régionale et interne des États de ce continent. Et d'abord la fonnation des États-territoires. La clôture des espaces étatiques africains, faut-il le rappeler, n'intervint effectivement pour l'essentiel que comme effet de la course à l'empire que se livraient sur ce continent quelques puissances européennes: avec leur expansion, qui mettait un tenne à l'existence (de leur point de vue) de toute terra nullius, on parvenait au temps d'un monde politiquement fini ou plein8. Non qu'il n'existât antérieurement des espaces délimités: les communautés élémentaires (ethnies, tribus) savaient globalement l'ordre politique dont elles relevaient, qu'il s'agît des émirats ou chefferies de l'actuelle Mauritanie, des royaumes soudanais ou encore, par exemple, de l'émirat touareg de l'Ayar (Nord-Ouest de l'actuel Niger), même si elles cherchaient parfois à s'y soustraire, surtout dans les moments où les colonnes fiscales étaient annoncées: leur évitement
7. Zaki Laidi, Un monde privé de sens, Paris, Fayard, 1994. 8. PietTe-Robert Baduel, « Le défi saharien », in P-R. Baduel (dir.), Enjeux sahariens, CNRS, 1984, pp. 13-27. Paris, Ed. du

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