//img.uscri.be/pth/3bf30fc6a0bad8d87a238a434a279afe47bc3197
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 10,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'Internationalisation des universités au Mexique

De
168 pages
L'adoption de politiques d'internationalisation par les universités au Mexique a été déclenchée par la signature d'un traité d'intégration économique (ALENA) avec le Canada et les Etats-Unis. Ce livre a pour but d'analyser dans quelles mesures ces interventions gouvernementales et institutionnelles, ont modifié les comportements des acteurs universitaires, les pratiques d'enseignement et de recherche. Il rend compte de la manière dont le Mexique fait face aux problèmes de différence de développement qui le sépare de ses partenaires Nord Américains.
Voir plus Voir moins

L'INTERNATIONALISATION

DES UNIVERSITÉS AU MEXIQUE

Collection Education et Sociétés dirigée par Louis Marmoz
La collection Educations et Sociétés propose des ouvrages, nés de recherches ou de pratiques théorisées, qui aident à mieux comprendre le rôle de l'éducation dans la construction, le maintien et le dépassement des sociétés. Si certaines aires géographiques, riches en mise en cause et en propositions, l'Afrique subsaharienne, l'Europe du Sud et le Brésil, sont privilégiées, la collection n'est pas fermée à l'étude des autres régions, dans ce qu'elle apporte un progrès à l'analyse des relations entre l'action des différentes formes d'éducation et l'évolution des sociétés. Pour servir cet objectif de mise en commun de connaissances, les ouvrages publiés présentent des analyses de situations nationales, des travaux sur la liaison éducation-développement, des lectures politiques de l'éducation et des propositions de méthodes de recherche., .qui.",font progresser le travail critique sur l'éducation, donc, sans doute, l'éducation elle-même... Dernières parutions Gilbert TSAF AK, Comprendre les sciences de l'éducation, 2001. Ettore GELPI, Futurs du travail, 2001. Madana NOMAYE, Les politiques éducatives au Tchad (1960-2000), 2001. Françoise CHÉBAUX, L'éducation au désir, 2001. Francine VANISCOTTE et Pierre LADERRIERE, L'école: horizon 2020, 2002. Alain MOUGNIOTTE, La démocratie: idéal ou chimère. ...Quelle place pour une éducation ?, 2002. Félicité MUHIMPUNDU, Education et citoyenneté au Rwanda, 2002. Ettore GELPI, Travail et mondialisation. Regards du Nord et du Sud, 2003. Pierre LADERRIERE, L'éducation comparée: un outil pour l'Europe, 2003. Micheline HERMINE, Les poulettes de la République, 2003. Georges BERTIN, Développement local et intervention sociale, 2003.
S.T. BALIMA et M.S. FRERE, Médias et Corn. sociales au Burkina Faso, 2003.

Sylvie DIDOU AUPETIT

L'INTERNATIONALISATION DES UNIVERSITÉS AU MEXIQUE

L'Harmattan
5-7 rue de 1~École-Polytechnique
~

75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torina ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4818-X

Introduction L'internationalisation: un objet d'intérêt récent

L'internationalisation de quoi parle-t-on?

de l'enseignement

supérieur

au Mexique:

Pourquoi s'intéresser à l'internationalisation des établissements d'enseignement supérieur, alors que, durant les quinze dernières années, ceux-ci ont été la cible de mesures de loin beaucoup plus significatives. L'évaluation, les financements sur projets, la contractualisation naissante des rapports entre les institutions, et le gouvernement ou la mise en place de nouveaux modèles d'établissement ont bouleversé le paysage universitaire. On pourrait difficilement affirmer la même chose de l'internationalisation. Et pourtant, cet objet de recherche n'est pas dépourvu d'intérêt: le concept est devenu un maître mot dans le discours des décideurs. À ce titre, l'internationalisation est partie prenante d'une rhétorique floue sur la mondialisation, d'autant plus obsédante qu'elle ne se traduit pas dans une logique d'action cohérente et qu'elle demeure de l'ordre du déclaratif. Un espace où se déploient les clivages entre le dit et le fait, entre l'assentiment théorique et l'inertie réelle, entre les logiques de l'action et de la (dis)simulation se structure en son entour. C'est d'ailleurs parce qu'il n' y a pas d'échos entre les propos et les stratégies, entre les fins et les résultats qu'il faut analyser failles et écarts. Car l'internationalisation n'a pas servi à construire des consensus au sein des universités. On a considéré la participation ponctuelle de certains acteurs dans le processus comme une preuve de légitimité sans se préoccuper des effets négatifs induits. Lorsque les opérateurs de programmes spécifiques les ont évalués, ils n'ont pas renvoyé leurs résultats à un projet plus large de réforme de l'enseignement supérieur. Ils les ont moins encore référés au processus d'ouverture économique

qui leur avait donné sens. De la sorte, on connaît malles répercussions de l'internationalisation sur l'organisation des universités et sur les profils, les intérêts et les valeurs des acteurs. Néanmoins, ni les enseignants, ni les chercheurs ni les étudiants n' y sont insensibles, d'autant qu'elles justifient la redéfinition en cours des référents de la profession académique. La politique d'internationalisation a sous-tendu une mise aux normes des processus de recherche et d'enseignement selon les critères adoptés par les organismes internationaux ou par les pays les plus développés. Toutefois, dire qu'elle a été lourde de changements par ses retombées ne signifie pas qu'elle l'a été en elle-même. Car si elle s'est toujours exprimée dans son rapport discursif à des concepts comme la mondialisation, la révolution de l'intelligence, les économies basées sur la connaissance et la flexibilisation de la production, dans ses expressions, dans ses mécanismes et dans ses fins, elle s'est caractérisée par son traditionalisme et par un profond clivage entre les projets et les moyens. Si le thème de l'internationalisation a pris du relief durant la décennie passée, ce n'est cependant ni par hasard, ni par intérêt intellectuel mais par nécessité politique. En 1992, le gouvernement mexicain a commencé à négocier avec les États-Unis et le Canada un traité de libre-échange, ratifié un peu plus d'un an après. Il couronnait ainsi la dynamique d'ouverture de l'économie nationale, qui avait été lancée au milieu des années 80. Il reconnaissait également l'importance, pour la prospérité du Mexique, des États-Unis, depuis longtemps son principal partenaire économique. Ce faisant, le cabinet du Président en fonction, Carlos Salinas de Gortari, savait qu'il allait devoir affronter une crise politique. Car si la relation économique du Mexique avec les États- Unis était étroite, elle n'était pas neutre. Au Mexique, penser l'intégration économique, c'est réfléchir sur la relation avec le voisin du nord, à partir d'une histoire conflictuelle, marquée par plusieurs tentatives expansionnistes de ce dernier. Il n'y a pas eu, et c'est là une différence avec l'Europe, de réflexion intellectuelle sur la mondialisation. Il y a eu focalisation idéologique sur une globalisation dont l'épicentre était les États-Unis.
C'est dans ce contexte qu'a eu lieu l'internationalisation des universités mexicaines. Les autorités gouvernementales l'ont encouragée dans l'espoir que l'accord de libre-échange en Amérique

8

du Nord (ALÉNA) allait indirectement déboucher sur la construction d'un marché nord-américain de l'enseignement supérieur. L'action publique a cherché à situer les établissements d'enseignement supérieur sur cette scène, depuis une condition ambiguë de partenaire différent. Des interactions déséquilibrées se sont tissées autour du concept, politiquement correct, de l'asymétrie, lequel a paradoxalement inhibé la possibilité de négocier un statut de partenaire défavorisé. Les réponses des institutions mexicaines ont significativement oscillé entre participation et simulation, dans un contexte d'induction très contraignant. À ce titre, le Mexique est un exemple parfait d'une dynamique contradictoire d'adaptation et de détournement. Le projet politique de l'internationalisation tel qu'il a été défini par le gouvernement a obtenu l'adhésion des élites universitaire qui y trouvèrent des avantages; mais il a été largement désamorcé dans les faits parce qu'il demeure en marge des plans de développement institutionnel, parce que ses conséquences ne sont pas l'objet d'un suivi par l'établissement et finalement parce qu'une partie de la coopération internationale se situe toujours dans le domaine traditionnel des échanges hispanophones et des coopérations identitaires. Cette dernière se définit contre la coopération nord-américaine plutôt que comme un choix complémentaire. Il y a là des jeux et des enjeux dont la nature et les conséquences restent à cerner. Pour le moment, signalons simplement la somme des ignorances sur l'internationalisation, ses résultats et ses effets. On s'efforcera dans cet ouvrage de montrer quelles sont les données à produire pour réaliser des bilans de court, de moyen et de long termes et définir des ajustements dans les politiques publiques et institutionnelles. Remarquons aussi que les carences de l'information ne sont pas seulement imputables à l'insuffisance des capacités techniques, comme on a l'habitude de l'affirmer. Elles renvoient à un système d'autorité qui ne favorise pas la production de statistiques et d'évaluations qualitatives. On retrouve au bout du compte l'alternative entre décision et non-décision politique, laquelle se décline moins comme un manque de moyens que comme le résultat des courts-circuits de l'organisation, du modèle de gouvernance et même de la prégnance des consensus implicites. L'internationalisation a été l'affaire des cercles dirigeants et des élites disciplinaires. Le seul intérêt partagé par ceux qui lui sont redevables d'appuis supplémentaires et par ceux qui en ont été exclus 9

est peut-être le brouillage des implications et même des injustices. Il est parfois plus judicieux, pour la stabilité des institutions et la tranquillité des individus, d'ignorer les intérêts créés, les déséquilibres produits et les bénéfices obtenus que de les identifier ou de les dénoncer. Reste une dernière question à évoquer. Dans la littérature internationale, on utilise fréquemment la notion de politique d'internationalisation. On entend par là un ensemble d'actions convergentes, traduites en objectifs, en stratégies, en moyens, en délais et en obligations de résultats. Si l'on accepte cette définition, y-a-t-il une politique (ou même des politiques) d'internationalisation pour l'enseignement supérieur au Mexique? S'il y en a, à quels niveaux peut-on la (ou les) situer? L'état de la question et les contenus de l'ouvrage Les études sur les projets pour internationaliser l'enseignement supérieur ont été moins fréquentes au Mexique que dans bien d'autres pays. Les connaissances sur le topique sont très fragmentaires, surtout avant les années 90. L'identification des situations à partir desquelles les choix d'internationalisation ont été faits est donc compliquée. Par ailleurs, les points de vue sur l'internationalisation ne sont pas vraiment en cheville avec les discussions qui se produisent dans les organismes supranationaux et dans la plupart des pays leaders. Les travaux qui cherchent à dépasser les dimensions de la description sont rares. Il y a peu d'analyses sur la contribution du processus d'internationalisation à l'installation d'un nouveau modèle d'enseignement supérieur mais aussi sur sa place dans les débats de société sur la mondialisation, la dépendance et l'interdépendance des nations, l'autodétermination et les capacités de développement durable des pays les moins développés. Partant de ce constat, dans un premier chapitre, ce livre reprend le débat sur l'intégration économique au Mexique. Les chapitres suivants retracent dans quelle mesure l'ALÉNA a déterminé les particularités du discours sur l'internationalisation de l'enseignement supérieur au Mexique et les caractéristiques des programmes. Ils montrent comment a surgi puis s'est affaiblie l'idée du marché universitaire nordaméricain et ils analysent le profil et les activités des principaux organismes responsables de l'internationalisation. Le chapitre IV aborde des problèmes liés au traitement des différences structurelles 10

entre les systèmes

d'enseignement

supérieur,

à travers le prisme des

asymétries. Les chapitres V, VI, VII, VIII et IX proposent une évaluation
des résultats obtenus par les programmes de mobilité enseignante et étudiante, d' accréditation, d'offres de formation et d'internationalisation du curriculum. Deux questions y sont considérées. Y-a-t-il cohérence des actions autour d'un projet et d'une politiques structurés d'internationalisation? Quels sont leurs enjeux assumés et occultés? Pour y répondre, nous avons mis en regard les offres gouvernementales et les besoins-demandes exprimés par les acteurs institutionnels. Dans les deux derniers chapitres, pour creuser la dimension des établissements, nous avons présenté les conclusions d'un travail de terrain (analyse de documents, questionnaires et entrevues) réalisé dans un échantillonnage représentatif d'institutions publiques. L'application de ces outils a permis de démonter les stratégies des divers groupes par rapport aux projets d'internationalisation. Retournant à l'idée initiale du bilan exploratoire et du diagnostique imparfait, dans la conclusion, nous avons exploré les caractéristiques du processus afin de détecter ses réussites et ses déviances.

Remerciements Cette recherche a été rendue possible par l'obtention des appuis, octroyés par le Colegio de México A.C., dans le cadre du programme de recherches trilatérales en sciences sociales sur l'Amérique du Nord. Le projet sur la globalisation, la libéralisation des échanges commerciaux et l'enseignement supérieur au Canada, aux États-Unis et au Mexique que j'ai réalisé avec mes collègues, Clyde Barrow, de l'université du Massachusetts à Dartmouth, États-Unis et John Mallea, de l'université de Brandon, à Manitoba, Canada, a été la matrice originelle de la présente recherche. C'est parce qu'il m'a fallu travailler dans une perspective de comparaison que j'ai pris conscience des particularités du processus mexicain d'internationalisation; c'est grâce à mes collègues que j'ai pu les contraster avec les propriétés que ces mêmes processus avaient au Canada et aux États-Unis. Et c'est parce qu'ils disposaient d'une information actualisée et susceptible d'être comparée sur ce qui se passait dans leurs universités que j'ai identifié toutes les lacunes de mes données. C'est au cours de nos longues discussions qu'il m'est apparu que l'usage des mêmes mots renvoyait à des contenus et à des concepts divers (Sirota, 2001). C'est en cherchant à répondre aux entrées que nous avions en commun défini Il

comme transversales qu'il m'a fallu accepter que l'internationalisation des universités mexicaines requiert un type d'analyse complexe auquel je ne pouvais me livrer dans le cadre d'une étude comparative. Le désir de revenir sur le sujet « Internationalisation des universités au Mexique» est resté latent jusqu'à ce que mes conditions de travail, en tant que chercheur titulaire au Département de recherches éducatives du Centre d'études et de recherches avancées de l'Institut polytechnique national à Mexico, me permettent de m'y consacrer à nouveau. Plutôt que de souligner des différences par rapport à d'autres pays (donc à des modèles dominants), j'ai préféré concentrer mon étude sur les motifs et les conséquences du processus national d'internationalisation. Mais cette perspective était trop restreinte; il m'a vite fallu retourner à cet espace en formation qu'était l'Amérique du Nord: ma lecture du contexte a néanmoins été différente de celle adoptée lors du projet trilatéral, en profondeur (puisque c'était le Mexique qui était au centre de mes intérêts) et en perspective (puisque c'était l'ALÉNA, tel qu'il avait été conçu et ressenti, vécu et pensé, pâti ou espéré dans ce pays qui m'interpellait à titre exclusif).

12

Chapitre premier
L'accord de libre-échange d'Amérique du Nord

et les processus d'intégration au Mexique

économique

Le 10 juin 1990, les présidents George Bush, des États-Unis et Carlos Salinas de Gortari, du Mexique, annoncèrent à la presse leur décision de négocier un accord de libre-échange dans la zone de l'Amérique du Nord. En conséquence, des procédures de consultation furent engagées au Canada, aux États-Unis et au Mexique. Elles montrèrent qu'il n'existait aucun consensus autour de ce projet, dans aucun des trois pays (Barrow, 2001 ; Mallea, 2000 ; Didou, 2000). Le 12 juin 1991, les futurs partenaires commencèrent à discuter des contenus du traité; en décembre 1992, ils en proposèrent une version finie. Ratifié en novembre 1993 au Mexique, l'ALÉNA entra en vigueur le 1cr janvier 1994. 1.1 Le débat économique, politique et social autour de l'ALÉNA Fin 1993, cela faisait deux ans que l'opinion publique mexicaine se passionnait pour ces négociations. Même si leur principal objectif était d'incorporer le Mexique à l'accord commercial préexistant entre le Canada et les États-Unis et donc, d'entériner un état de fait (une intégration silencieuse vieille de plusieurs décennies avec les ÉtatsUnis), elles réveillaient les vieux démons d'un pays qui tirait profit de sa proximité avec son voisin du nord, mais en souffrait cependant. Très rapidement, des lectures idéologiques se surimposèrent à la discussion technique sur les produits et sur les services couverts par l'ALÉNA. En marge de toute préoccupation relevant de questions politiques et culturelles, le gouvernement cherchait à assurer aux producteurs nationaux l'écoulement de leurs marchandises sur un marché nord-américain de plus de 360 millions de consommateurs, dans des conditions de réciprocité par rapport aux partenaires. Par le biais de l'ALÉNA, il prétendait réduire l'impact des barrières protectionnistes, douanières ou non, mises en place par les Nord-

Américains face aux marchandises en provenance du Mexique. Il comptait obtenir l'adoption de régulations commerciales non discriminatoires et disposer de mécanismes pour résoudre rapidement des controverses juridiques. Il espérait augmenter le montant des investissements dans l'économie nationale et attirer non seulement des capitaux étrangers mais aussi des entreprises de pays tiers qui tablaient sur leur localisation au Mexique pour pénétrer le marché nordaméricain, grâce au principe de la norme d'origine. La base des discussions était les asymétries de taille et de nature entre les trois économies. Malgré une campagne de publicité intensive, visant à faire connaître les aspects positifs de l'ALÉNA, la pluie des critiques ne se fit pas attendre. Les détracteurs du projet soulignèrent que les déséquilibres entre les trois économies nationales laissaient augurer une répartition inégale des bénéfices du processus d'intégration, lequel ne jouerait pas en faveur du partenaire le plus faible. Ils craignaient que la levée des mesures protégeant l'économie nationale n'accélère la fragilisation de secteurs en perte de vitesse, comme les industries de l'automobile et du textile, la pêche et l'agriculture et n'accentue la crise de compétitivité des petites et des moyennes entreprises. Ils avertirent que la création d'emplois dans les secteurs de pointe ne compenserait ni qualitativement ni quantitativement le chômage croissant dans les branches d'activité qui occupaient une main-d'œuvre nombreuse, mal payée, insuffisamment qualifiée et peu à même d'améliorer le profil de ses compétences professionnelles. D'autres points noirs concernaient la vulnérabilité du secteur financier mexicain face à l'entrée massive et à la volatilité de capitaux étrangers ainsi que l'amenuisement des ressources permettant au gouvernement d'assurer au pays, de manière autonome, des possibilités de développement durable. Les cercles intellectuels, dans leur critique, ne s'en tinrent pas à la sphère naturelle d'application de l'ALÉNA. Le débat initial sur ses répercussions économiques, financières et commerciales laissa bientôt place à une discussion acharnée sur ses implications dans les domaines de la politique, de la culture et de l'éducation. Surgirent alors de nombreuses réflexions sur la préservation de l'identité nationale, face à une culture-monde hégémonique et presque synonyme de celle des États-Unis, sur les politiques de formation initiale et permanente dans des économies en transition et sur les omissions de l'ALÉNA. Car, tout autant que ses contenus, on dénonça ses omissions: on reprocha 14

aux négociateurs de négliger des questions fondamentales pour l'avenir des relations bilatérales entre le Mexique et les États-Unis, comme la migration illégale, le trafic de drogue, les procédures de certification et la pollution industrielle de l'environnement. Ces quelques faits montrent que, dans le pays comme dans toute l'aire d'influence anglophone, les approches de la globalisation, terme plus en vogue que celui de mondialisation, ont été moins intellectuelles que politiques; elles ont représenté l'ultime avatar d'un débat de longue durée sur les liens de voisinage et de subordination avec les États-Unis. C'est fondamentalement en référence à l'espace macro-régional que s'est développée la réflexion sur la globalisation et la mondialisation. D'entrée de jeu, les opposants mexicains à l'ALÉNA ont défini le Canada comme un partenaire lointain mais semblable et proche. Le second cadre de référence qui explique le succès en creux du concept de mondialisation a été celui des discussions nationales sur la démocratisation de la vie politique. Être contre l'ALÉNA a exprimé une prise de position sur un choix économique gouvernemental avec ses répercussions sociales. Il a aussi signifié l'appartenance à une gauche mexicaine élargie qui avait fait du mot d'ordre «non à l'ALÉNA » l'une de ses consignes de mobilisation. Ainsi, la critique de l'ALÉNA a pris sens dans le cadre d'une opposition croissante au Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au pouvoir sous diverses dénominations depuis plus de soixante-dix ans. Sous l'angle des positionnements intellectuels, elle s'est inscrite dans une opposition à la dépendance chez tous les sympathisants de la gauche; elle a aussi été adoptée par des secteurs plus à droite sur l'échiquier politique, mais attachés à des valeurs nationalistes (Conchello, 1992). Les années 90 ont ainsi vu la réémergence des idées d'identité et de souveraineté nationale, indépendamment de leurs contenus idéologiques, culturels ou ethniques. Elles ont aussi été l'époque de grandes mobilisations d'opposition au PRI et à l'ALÉNA, comme un de ses choix emblématiques. Ces situations expliquent la résurgence, parfois légèrement comique, d'un vocabulaire belliqueux comme celui qui a servi pour dépeindre la « ~uerre des tomates », l'un des premiers conflits commerciaux avec les Etats-Unis. En conséquence, la perception des avantages et des inconvénients de l'ALÉNA a été biaisée par l'héritage de l'histoire nationale et par le poids d'une conjoncture de transition à la démocratie électorale qui

15

avait lieu sous le signe de l'incertitude. Au Mexique, c'est parce qu'il y a eu l'ALÉNA que la mondialisation est devenue une mode (un fait de société ?) qui a débordé hors des cercles de spécialistes. Mais c'est pour cela même que, sous couvert de mondialisation, on a discuté l'intégration macro-régionale. En effet, aucun des autres accords de coopération internationale ou de libre-échange souscrits par le pays n'a provoqué la moindre inquiétude sociétale ou politique: ni l'acceptation du Mexique dans des organismes comme le Conseil économique du bassin du Pacifique (PBEC) en 1986, le Conseil de coopération économique du Pacifique (PECC) en 1991, le Mécanisme de coopération Asie-Pacifique (APEC) en 1993, l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) en 1994 ni la signature d'accords de libre-échange avec le Chili (1992), la Colombie et le Venezuela ou le Costa Rica et la Bolivie (1995) ou même l'Union européenne (23 mars 2000) ne sont devenues d'intérêt public. 1.2 L'ALÉNA et ses conséquences sur l'économie mexicaine Car l'ouverture de l'économie mexicaine avait commencé bien avant 1994: en 1986, le Mexique avait souscrit l'Accord général sur les droits de douane et sur le commerce (GATT, par ses sigles en anglais). Celui-ci amena les grosses entreprises et celles de haute technologie ainsi que les services financiers et commerciaux à améliorer leur compétitivité afin de résister à la concurrence d'entreprises étrangères. Mais cette réaction ne fit pas tache d' huile: les industries et le secteur tertiaire mexicains confrontèrent la conjoncture depuis une situation de basse productivité individuelle et collective et de sous-équipement. Les secteurs manufacturiers perdirent de l'importance. Les branches en crise comme l'agriculture virent leurs problèmes s'accroître, malgré des mesures de libéralisation du prix des produits agricoles et la redéfinition des règles juridiques sur la propriété de la terre. La substitution des appuis indirects aux producteurs grâce à des prix d'achat garantis par des soutiens directs réduisit plus encore le pouvoir d'achat déjà faible de la petite paysannerie du centre et du sud du pays; il relança le flux des ruraux vers les villes moyennes ou les métropoles et vers les États-Unis. Le secteur primaire qui, en 1970. produisait 12.1 % de la richesse n'en fournissait plus que la moitié à la veille de l'ALÉNA, alors même qu'il concentrait encore 26.8 % de la population économiquement active (PEA).

16