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L'Iran face aux puissances

De
399 pages
Alors que tout au long du XIXè siècle l'Iran féodal fut l'enjeu d'une vive compétition des puissances, notamment de la Russie et de la Grande-Bretagne, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale il est devenu l'allié privilégié des Etats-Unis avec le règne de Reza Pahlavi. La Révolution en 1979 instaura la République islamique. Téhéran s'efforca de jouer un rôle majeur dans le Moyen-Orient et l'auteur analyse la politique étrangère iranienne, pose le problème du nucléaire et de l'avenir de l'Iran dans le monde.
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L'Iran face aux puissances

Ouvrages du même auteur publiés aux Editions L'Harmattan:

Ouzbékistan, puissance émergente en Asie centrale - 2003 La politique étrangère de l'Union européenne - 2005 Le conflit de Tchétchénie - 2006

L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

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ISBN: 978-2-296-02768-8 EAN : 9782296027688

Romain Yakemtchouk

L'Iran face aux puissances

L'HARMATTAN

IRAN

Chapitre russe

1. L'Iran

féodal, enjeu de la compétition

anglo-

1. L'Iran face aux rivalités anglo-russes
L'histoire des relations extérieures de l'Iran depuis le XVIII siècle s'identifie largement avec celle des rivalités opposant la GrandeBretagne à la Russie, lesquelles cherchaient chacune à accroître leurs possessions territoriales et à mettre la main sur les fabuleuses richesses que contient le sous-sol iranien. Présente depuis longtemps aux Indes et ayant des visées sur }'Afghanistan, la Grande-Bretagne tenait à assurer la sécurité de ses frontières du nord-ouest, en étendant en même temps ses possessions indiennes vers l'est. Elle ne tarda pas à se heurter aux Russes lorsque ces derniers ont achevé l'occupation du Caucase méridional et lorsque leurs armées se sont lancées à la conquête des pays de l'Asie centrale. Cette expansion des deux puissances se fit dans le contexte du déclin politique de l'Iran engagé depuis le XVII siècle: J'arrivée au pouvoir de la dynastie Qadjar en 1796 n'est pas parvenue à arrêter la décomposition du pays resté arriéré et féodal. La propagation de la Russie en direction du Caucase, de l'Asie centrale et de l'Iran fut une constante de son histoire. Dès 1715, Pierre le Grand envoyait le jeune Artémy Volynsky en qualité de son ambassadeur à Téhéran, chargé de lui faire un rapport détaillé sur la situation prévalant sur les rivages méridionaux de la mer Caspienne, et deux ans après Volynsky présenta au tsar un plan de conquête de ces régions. Aussi, à peine achevée la longue guerre contre la Suède, Pierre le Grand entreprit-il dès décembre 172l une guerre contre l'Iran, affaibli par des querelles intestines que le shah ne parvenait pas à maîtriser: craignant que ce pays ne devienne une proie pour l'Empire ottoman, le tsar se proposa d'être le premier à y intervenir. Pierre le Grand était certain de pouvoir compter dans son entreprise sur le soutien des sujets chrétiens

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du shah, comme il pouvait également compter sur l'appui des principautés chrétiennes placées sous la suzeraineté de la Turquie, contre laquelle les Russes menaient depuis des années déjà leurs entreprises guerrières. Bénéficiant du soutien du roi de Géorgie et du katolikos d'Arménie, les troupes russes - quelques 61 000 hommes - ont conquis Derbent et Bakou, ainsi que les régions voisines de la mer Caspienne, Gilan, Mazanderan et Astrabad, coupant ainsi l'Iran de la mer, mais ces conquêtes ont provoqué la réaction de l'Empire ottoman. Bénéficiant d'une certaine complaisance de la Grande-Bretagne, de la France et de la Venise, les Turcs ont déployé leurs armées tant contre la Russie que contre l'Iran, et ont fini par reconquérir certains de leurs territoires. Ce n'était que partie remise: la Géorgie, l'Arménie ainsi que l'Azerbaïdjan (comprenant les villes de Bakou et de Tabriz) continuèrent d'être l'enjeu de la compétition russo-turco-iranienne. En 1783, le roi de Géorgie Irakli II demanda la protection de la Russie à l'encontre de l'Iran dont il était vassal: un accord fut signé le 24 juillet à Géorgievsk avec Catherine II par lequel la Géorgie se plaça sous la suzeraineté russe. En avril 1796, l'impératrice ordonna au général V. Zoubrov d'engager des opérations militaires contre l'Iran, mais sa mort au mois de novembre mit

fin à cette expédition. En janvier 1801, le tsar PaulI mais PaulI
er

er

décida

d'incorporer la Géorgie dans l'Empire russe, et au mois de février, il ordonna aux Cosaques du Don d'engager une expédition contre l'Inde,

étant décédé le mois suivant, son ordre qui n'avait pas été

pris au sérieux, n'a pas été exécuté. En 1803 débutait la guerre russoiranienne: les forces russes ayant rapidement occupé des territoires au nord du fleuve Arax, en reprenant Derbent et Bakou, les Iraniens ont demandé à la Grande-Bretagne d'intervenir, mais le gouvernement de Londres étant lié dès 1805 à la Russie contre Napoléon, s'abstint d'agir ouvertement. A son tour, l'empereur des Français qui caressait depuis longtemps l'intention d'engager une vaste opération en direction des Indes, a signé le 4 mai 1807 un accord militaire avec l'Iran prévoyant la restitution à ce dernier des territoires perdus contre les Russes. Des officiers français ont été envoyés en Iran pour y servir de conseillers, mais en fin de compte, la France n'est pas intervenue: l'accord de Tilsit du 25 juin 1807 a prévu une alliance franco-russe. Dès lors, l'armée russe occupa en 1808 Nakhitchévan et encercla Erevan, et dans ces conditions le shah d'Iran s'est tourné une fois de plus vers la GrandeBretagne, laquelle, craignant pour ses possessions aux Indes, a promis son aide: en 1810, Londres s'engagea à verser au shah un subside annuel

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et livra à l'armée iranienne 20 000 fusils; les navires de guerre britanniques allaient être mouillés dans le golfe Persique. Mais cette démonstration navale n'a pas beaucoup soulagé les forces iraniennes: voulant reprendre la Géorgie, elles ont été battues une fois de plus par les Russes. Le shah fut obligé de signer le 12 octobre 1813 le traité de Gulistan, par lequel l'Iran renonçait non seulement à ses prétentions sur la Géorgie, mais aussi sur huit autres provinces, y compris sur le Daghestan et l'Azerbaïdjan du nord. La Russie s'est arrogée le droit exclusif d'entretenir une flotte de guerre dans la mer Caspienne, et a obtenu des conditions très avantageuses pour ses relations commerciales avec l'Iran. La défaite de l'Iran fut cruelle, mais le shah ne comptait pas abandonner sa lutte contre les Russes et aspirait surtout à réviser les clauses territoriales ayant trait à sa frontière septentrionale. Le 25 novembre 1814, il concluait une nouvelle alliance avec la Grande-Bretagne, laquelle avait promis son assistance militaire et financière en cas de guerre. En fait, l'Iran perdait le contrôle de ses relations extérieures. Sachant que la Russie venait d'être ébranlée par l'insurrection des Dékabristes, les Iraniens engagèrent en juin 1826 des hostilités contre les garnisons russes, mais une fois de plus la fortune des armes n'a pas été de leurs côtés: bien que soutenus par Londres, ils ont subi de grosses défaites, à telle enseigne qu'en 1827 l'armée russe a conquis Erevan, Tabriz ainsi que Khoy et Marand. Le général Paskevitch qui commandait les forces russes, proposa à l'empereur de démembrer l'Iran en plusieurs principautés vassales et de destituer le shah, mais fidèle à

ses principes légitimistes,Nicolas 1er refusa. Le 13février 1828, les deux

parties signaient l'accord de Turkomantchaï qui réaffirma l'incorporation de l'Arménie orientale et de l'Azerbaïdjan septentrional à la Russie, la frontière russo-iranienne étant fixée grosso modo le long du fleuve Arax. Le traité confirma le droit de la Russie à la présence exclusive de sa flotte de guerre dans cette mer, réaffirma que les ressortissants russes résidant en Iran ne seront soumis qu'à la juridiction de leurs consuls, et accepta le statut privilégié des Russes en matière des relations commerciales. L'Iran s'engagea à verser à St. Pétersbourg une contribution de guerre de 20 millions de roubles. Le négociateur russe du traité de Tourkomantchaï, Alexandre Griboiedov, fut nommé ambassadeur à Téhéran, où il fut tué le Il février 1829 lors d'une émeute anti-russe.

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La Russie allait renforcer ses positions en Iran consécutivement à la signature en 1846 du traité de Tiflis, par lequel l'Iran céda aux Russes deux ports sur la mer Caspienne, ainsi que le droit d'exploiter les mines de charbon dans la région environnante. La conquête par l'armée du tsar de l'Asie centrale et l'occupation de Khiva, de Boukhara et de Tashkent, accéléra la pénétration russe en Iran septentrional: placé sous l'autorité du shah Nasir ed-Din, le pays se russifiait lentement, surtout dans les principaux ports de la Caspienne où des concessions de pêche ont été accordées aux ressortissants russes. Son énergique ministre Mirza Taki khan engagea une série de réformes visant à moderniser l'Iran par la construction des routes, la création des postes, la fondation d'une école polytechnique; le shah continua cette politique de modernisation en introduisant le télégraphe en 1864. Désireux de s'inspirer des modèles de développement occidentaux, il effectua plusieurs voyages en Europe mais ils furent très critiqués. Après l'assassinat de Nasir ed-Din en 1896 auquel succéda son fils Muzaffar ed-Din, s'ouvrait un âge d'or de l'influence russe 1. La Grande-Bretagne ayant refusé un prêt au shah, les Russes se sont montrés plus complaisants, la Banque russe de Téhéran concentrant en même temps les services financiers de l'Iran. La première section du chemin de fer qui devait relier le port russe Resht sur la Caspienne à Téhéran, fut ouverte en 1888. Les Belges vont être des artisans de cette expansion russe en Iran. En 1898, le gouvernement iranien engagea une quarantaine de fonctionnaires belges, chargés de créer en Iran une administration moderne des postes et des douanes. Nommé le 29 novembre 1901 ministre d'Etat et en octobre 1903 ministre des douanes et des postes, Joseph Naus a acquis rapidement une grande renommée et bénéficia de la confiance du shah. En janvier 1900 il a négocié un emprunt de 2 millions de livres auprès de la Russie, a participé en février 1902 à la conclusion d'un accord de commerce avec ce pays et créa en 1904 une Trésorerie générale appelée « Caisse impériale ». Sous sa direction, les rentrées des douanes iraniennes ont accusé une spectaculaire croissance: plus de 40 % en 1900, plus de 21 % en 1901, plus de 17 % en 1902, plus de 4 % en 1903, plus de 46 % en 1904. En dépit de ces résultats très
I

Ali Akbar Velayati, Tarikh-e Khareji-e Iran dar Doran-e Nasser aI-Din Shah

va Muzaffar aI-Din Shah (L 'histoire des relations extérieures de l'Iran pendant Ie règne des shahs Nasir ed-Din et de Muzaffar ed-Din). Téhéran, The Institute for Political and International Studies, 1993.

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positifs, Naus et ses adjoints belges sont devenus l'objet d'acerbes critiques des nationalistes et des libéraux iraniens: on leur reprochait de s'être ingérés dans plusieurs domaines de la politique iranienne, d'avoir fait le jeu de la Russie en engageant l'Iran dans le cycle infernal des emprunts et d'avoir favorisé cette puissance chaque fois que l'occasion s'en présentait, en un mot d'être devenus «agents indirects de la Russie. » 1 La « russophilie inconditionnelle» des fonctionnaires belges sera violemment dénoncée par le Parlement iranien qui venait d'être mis sur pied en 1906 et Joseph Naus ainsi que son adjoint Jérôme Priem seront démis de leurs fonctions en février 1907. Ces déboires n'ont pas mis un terme à l'activité d'autres fonctionnaires belges établis en Iran. Lambert Molitor fut nommé en 1908 directeur provincial de Kermanshah où il dirigea les douanes du Kurdistan; attaché peu après aux services de la province de Tabriz et ensuite à l'administration centrale à Téhéran, il fut nommé en 1920 administrateur général des douanes de l'Iran. Il resta à son poste jusqu'en 1928. Les relations de l'Iran avec les Britanniques posaient elles aussi d'épineux problèmes. En mars 1844, le premier ministre iranien Haji Meerza Aghassi affirma la souveraineté de l'Iran sur Bahrein, lequel fut sous la domination iranienne entre 1602 et 1783, mais les Britanniques continuèrent à considérer les cheiks de ce territoire comme des autorités indépendantes. Après que Bahrein ait passé en 1861 sous protectorat britannique, il a sollicité une assistance militaire de la Turquie et de l'Iran pour s'en débarrasser, mais les Britanniques s'y sont opposés, et le 29 avril 1869 le gouvernement de Londres informa le gouvernement iranien qu'il le tiendrait au courant de toute mesure coercitive qu'il serait amené à prendre à l'encontre du cheikh de Bahrein. Pour Téhéran, la démarche britannique équivalait à la reconnaissance de ses revendications sur ce territoire, mais pour le gouvernement de Londres il n'en était rien. En 1871, il imposa à Bahrein un nouvel émir, Cheikh Issa, avec lequel fut conclu le 22 décembre 1880 un accord de protectorat, renouvelé le 13 mars 1892: il était interdit à Bahrein de conclure des traités avec n'importe quel gouvernement autre que celui de la Grande-Bretagne.

1 Emile Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère, Tome IV. La politique mondiale (1878-1919), 4ème édition. Paris, Librairie Eugène Belin, 1925, p. 290.

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C'est par le traité de Paris de 1837, imposé par la GrandeBretagne à la Perse, que cette dernière a reconnu l'indépendance de l'Afghanistan. Un différend allait opposer Téhéran à Londres au sujet d' Harat, un important centre routier situé dans le nord-ouest d'Afghanistan, convoité aussi bien par le shah d'Iran que par les Anglais. Ces derniers considéraient l' Afghanistan comme un Etat-tampon, un « buffer state» devant protéger l'Inde, et ils redoutaient que la prise d'Harat par les Iraniens va renforcer les positions de la Russie dans cette région. En 1839, le shah faillit s'emparer d'Harat, mais une intervention musclée de l'ambassadeur de la Grande-Bretagne l'amena à lever le siège de la ville. Une seconde tentative des Iraniens s'avéra elle aussi un cuisant échec: voulant prévenir que les Britanniques et leur allié afghan Dost-Muhammed ne prennent le contrôle effectif d' Harat, et profitant du fait que la Grande-Bretagne était engagée dans la guerre de Crimée, le shah s'empara de cette ville, mais Londres a réagi immédiatement en

déclarant le 1er novembre 1856 la guerre à l'Iran. Les Britanniques

envoyèrent leur force navale dans le golfe Persique, infligèrent la défaite aux troupes iraniennes et occupèrent Ahvaz, capitale du Khouzistan. Néanmoins, la Grande-Bretagne qui affrontait à ce moment une insurrection aux Indes, s'est montrée accommodante: le 4 mars les deux parties signaient à Paris un accord de paix, aux termes duquel le shah a abandonné ses prétentions sur Harat, a reconnu son indépendance ainsi que celle d'Afghanistan et a admis qu'en cas d'un différend avec ce dernier, il n'agira que par l'intermédiaire du gouvernement de Londres. La position des Britanniques en Iran s'est notablement renforcée. En 1862 fut inaugurée la ligne maritime entre Bombay et Basra, tandis que les conventions anglo-iraniennes du 2 avril 1868 et du 2 décembre 1872 ont permis de connecter l'Iran au réseau de liaisons télégraphiques entre la Grande-Bretagne et l'Inde, autorisant une meilleure gestion de ses affaires iraniennes. Les relations de l'Iran avec l'Empire ottoman, présent en Mésopotamie, avaient une longue histoire: à plus d'une reprise, l'Iran s'emparait de l'Irak, et tout en étant refoulé de ce pays, aurait voulu prendre possession du Koweït et de Bahreïn. Après de longues tractations, le second traité de Erzeroum du 31 mai 1847 a fixé une partie de la frontière entre les deux Etats le long du fleuve Chatt el-Arab, en stipulant que ce dernier appartient à l'Empire turc et que la souveraineté de l'Iran ne s'étend que sur la rive gauche du fleuve, tout en reconnaissant à l'Iran la liberté de navigation jusqu'à la frontière terrestre

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délimitant les deux Etats. Consécutivement à la médiation anglo-rosse, ces dispositions ont été précisées par le protocole de Constantinople signé le 4 novembre 1913. La bataille pour le pétrole allait ouvrir un nouveau chapitre de l'histoire de l'Iran. En 1872, le shah Nasir ed-Din accordait à Julius Reuter, fondateur de l'agence de presse Reuter, le monopole de la construction des chemins de fer et de tramways, ainsi que le droit exclusif d'exploitation de toutes les mines, excepté celles de l'or, de l'argent et de pierres précieuses, mais étant donné l'attitude hostile de la Russie, il l'a retirée dès l'année suivante. Reuter a protesté et a saisi de l'affaire le gouvernement britannique, de telle sorte qu'en 1889, le shah lui octroyait une autre concession ayant pour but la création de l'Imperial Bank of Persia, qui allait émettre la monnaie iranienne, et a reçu le droit de percevoir des redevances douanières des ports maritimes dans le golfe Persique; sa filiale, la Persian Bank Mining Rights Corporation, a obtenu le droit exclusif d'exploiter sur toute l'étendue de l'Empire, les mines de fer, de cuivre, de plomb, de manganèse, de houille, de mercure, de pétrole, de borax et d'asbeste. La société s'est lancée dans de vastes recherches exploratrices, mais n'ayant trouvé aucune trace de pétrole, a décidé de renoncer à ses droits. Or, étant chargé par le shah de la prospection en Iran, l'archéologue français Jacques de Morgan découvrait un gisement pétrolier et publiait en 1892 le résultat de ses travaux dans les Annales des Mines de Paris. L'intérêt pour l'Iran s'accrut considérablement. Le financier britannique William d'Arcy, qui s'enrichit en exploitant les gisements aurifères en Australie, s'intéressa aux possibilités offertes par l'Iran pour y édifier une industrie pétrolière, et le 28 mai 1901, le shah Muzaffar edDin lui octroyait « le privilège spécial et exclusif de rechercher, obtenir, exploiter, développer, rendre propre pour le commerce, exporter et vendre, le gaz naturel, le pétrole, l'asphalte et l'ozokérite dans toute l'étendue de l'empire de l'Iran, pour une durée de soixante ans» (Art. 1er de la concession). L'Etat iranien lui concédait gratuitement toutes les terres non cultivées nécessaires aux travaux de prospection, et à la même occasion lui octroyait le droit exclusif de construire des pipe-lines. Néanmoins, pour «éviter toute complication diplomatique avec la Russie, l'Art. 6 de ce document ajoutait que le privilège ne s'étendra pas aux provinces d'Azerbaïdjan, Gilan, Mazenderan, Astrabad et Khorassan.» En contrepartie, d' Arcy s'engagea à verser au

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gouvernement iranien 20 000 livres sterling en argent liquide, un autre montant de 20 000 livres en participations au capital des sociétés exploitantes, ainsi que quelques versements secondaires, dont la rémunération du commissaire gouvernemental; l'Etat iranien bénéficiera annuellement de 16 % des bénéfices. Après sept ans de prospection, le pétrole fut trouvé le 26 mai 1908 à Maidan-é-Naphtoun à une profondeur de 334 mètres, et l'extraction du pétrole fut engagée par la First Exploitation Cy et la Bakhthiari Oil Cy; un oléoduc fut construit pour relier les champs pétroliers à la raffinerie d'Abadan, mise en place en 1909. Comme cette région de Muhammara (aujourd'hui Khorramshahr) se trouvait sous l'obédience du cheikh des Bakhtiars, ne reconnaissant pas la souveraineté de Téhéran, les potentats locaux s'assurèrent des redevances pétrolières via la Bakhthiari ail Cy précitée. Le 14 avril de la même année se constituait à Londres l'Anglo-Persian ail Company, qui a pris le contrôle des sociétés exploitantes. L'Amirauté britannique qui allait remplacer le charbon par le mazout pour la propulsion de ses navires, a pris en 1913, sous l'impulsion de Winston Churchill, premier lord de la Marine, une participation majoritaire de 56 % dans le capital de l'Anglo-Persian, les autres actions étant réparties pour moitié entre la Burmah Oil Company (du groupe Royal Dutch Shell), et entre particuliers. Le gouvernement britannique devenait ainsi directement impliqué dans l'exploitation du pétrole iranien, l'AIOC lui servant désormais de paravent.

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2. Réformes politiques. L'Iran se dote d'une Constitution
C'est au début du XIXe siècle que, sous l'influence des idées libérales européennes, est né en Iran un mouvement de réformes politiques préconisant la mise en place des institutions représentatives. La Révolution russe de 1905 qui poursuivait un objectif analogue, a servi de déclic à ces revendications visant à transformer l'Iran en un Etat de droit. Elles avaient pour protagonistes le panslaviste Jamal ed-Din, véhément opposé au shah, ainsi que le prince Malkom, d'origine arménienne, qui était ministre de l'Iran à Londres et qui professait ardemment les options constitutionnalistes. Leurs critiques étaient on ne peut plus justifiées. A cette époque, l'Iran était gouverné par le shah Muzaffar ed-Din, un personnage insignifiant et de peu d'envergure, qui, entouré de son harem, menait un train de vie fastueux lors de ses séjours en Europe, en dilapidant les finances de l'Etat et les prêts consentis par la Russie, sans se soucier du chaos qui régnait dans la société iranienne. A l'instar du shah, son entourage restait corrompu, le pays n'étant gouverné qu'en paroles: il était livré à l'arbitraire de l'aristocratie terrienne, de la théocratie des mollahs ainsi qu'au brigandage des chefs tribaux qui propageaient l'insécurité, alors que pendant ce temps, la population arriérée, en grande partie analphabète et essentiellement agraire croupissait dans la misère. Sous l'impulsion des jeunes intellectuels, des classes moyennes, mais aussi de certains religieux, une révolte éclata en juin 1903 à Téhéran, à Tabriz, à Ispahan et à Yazd; la vague de mécontentement continuait à se répandre et, réagissant aux répressions gouvernementales, en juillet 1906, le chargé d'affaires britannique Harant Duff a donné refuge dans le parc de la légation à quelques milliers de protestataires qui réclamaient la convocation d'une « Chambre représentative pour les élus du peuple.» En fin de compte, Muzaffar ed-Din a consenti à ces revendications en inaugurant le 7 octobre 1906 la mise en place du premier Majlis (Parlement), lequel a voté le 30 décembre une

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Constitution, qui inspirée du modèle belge, fut complétée en octobre 1907. Décédé peu après, le shah fut remplacé par son fils Mohammed Ali, un despote oriental qui entra vite en conflit avec les réformateurs en s'efforçant de revenir en arrière. Soutenu par le clergé ultra-conservateur et par les monarchistes russes, il tit dissoudre le 23 juin 1908 le Majlis et révoqua la Charte constitutionnelle, mais cette action n'a guère ébranlé la volonté des réformateurs d'imprimer une nouvelle identité politique à la société iranienne: elle provoqua une nouvelle insurrection qui déboucha en 1909 sur la déposition du shah qui se réfugia en Russie. Amendée à plus d'une reprise, la Constitution iranienne a organisé les structures politiques du pays sur une triple assise: Elle a reconnu les droits du peuple, lequel peut désormais s'exprimer, en principe, par la voie du suffrage universel, sous cette réserve que seuls les citoyens du sexe masculin se voyaient reconnaître le droit de vote. Elle a mis en place un Parlement composé d'une Assemblée nationale et d'un Sénat. Parmi les membres de l'Assemblée, les communautés Juive, Zoroastrienne et Assyrienne se verront reconnaître un député chacune, et la communauté arménienne deux députés. Aux termes des amendements constitutionnels, une moitié des membres du Sénat représenteront Téhéran, l'autre moitié le reste du pays; trente sénateurs seront nommés par le chef de l'Etat, trente autres seront élus. Elle a maintenu en Iran une monarchie héréditaire et a reconnu le rôle proéminent du shah, qui est chef de l'Etat, garant de son indépendance, de sa sécurité et de son unité: le shah est « le roi des rois». Il est commandant en chef des forces armées, nomme le premier ministre et ministres, les gouverneurs généraux, les hauts responsables de la justice, les ambassadeurs. Une loi votée par l'Assemblée nationale ne devient effective qu'après sa signature par le chef de l'Etat, lequel dispose d'un veto conditionnel ainsi que d'un droit de dissolution des chambres. En cas de vote d'une loi contestée par une majorité des troisquarts des membres de l'Assemblée, le shah est obligé de donner sa signature. Elle a confirmé la place essentielle dans la société iranienne de l'islam et des chefs religieux: aux termes de la Constitution, le Parlement « ne peut à aucune époque contredire par ses lois les saintes prescriptions

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islamiques et les lois édictées par le Prophète. » En reconnaissant l'islam comme religion d'Etat, la Constitution a disposé qu'« aucun bien ne peut être soustrait à la propriété ou à la possession de celui qui le détient, en dehors des cas prévus par la loi ecclésiastique. » Les livres peuvent être édités librement, «à l'exception des livres religieux hérétiques et des publications susceptibles de nuire à la vraie religion.» Les associations de citoyens sont autorisées, « à l'exception de celles qui sont contre la religion, contre l'Etat, et celles qui troublent l'ordre public. » Ces dispositions constitutionnelles de 1906 n'auront pendant longtemps qu'une valeur symbolique: leur application fut réduite à peu près totalement tout au long du règne de Reza shah Pahlavi entre 1925 et 1941. Ce n'est qu'après sa destitution par les puissances que l'Iran bénéficiera de certaines libertés consitutionnelles, et ce n'est que sous le premier ministre Mossadegh que fut engagé le combat contre la monarchie pour introduire dans le pays une certaine démocratie. Mossadegh demandera que le roi règne mais ne gouverne pas, et que la gestion du pays soit assumée par le premier ministre et ses collaborateurs, responsables devant le Parlement. Mais le shah Reza Pahlavi était catégoriquement opposé à ces conceptions constitutionnelles, et le coup d'Etat de 1953 qui l'avait remis au pouvoir a mis fin à ces tentatives de transformer l'Iran en une démocratie parlementaire. En fait, l'Iran n'a jamais eu un Parlement élu correctement, et les élections législatives n'ont jamais été très démocratiques, même sous la période de Mossadegh. Ceci dit, il faut souligner qu'il n'y aura pas que l'opposition du shah à l'instauration d'une démocratie, le pays baignait toujours dans les vestiges d'une féodalité politique. La démocratie n'est pas une affaire de textes constitutionnels, il faut qu'elle reflète un état de société, il faut que cette dernière soit suffisamment éveillée pour appliquer les dispositifs essentiels d'un Etat de droit.

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3. L'accord anglo-russe de 1907
L'accord anglo-russe de 1907 au sujet de l'Iran, du Tibet et de l'Afghanistan apporta une certaine détente dans les relations entre les deux puissances rivales, mais sa conclusion était due non pas à la situation politique prévalant au Moyen-Orient et dans la région du Golfe, mais aux rivalités européennes qui vont peu à peu déboucher sur le déclenchement du conflit mondial. Désireuse de barrer la route à l'expansionnisme allemand qui ambitionnait une hégémonie mondiale, la Grande-Bretagne réussit à conclure en 1904 une «Entente cordiale» avec la France, et la diplomatie britannique espérait élargir cette alliance par la conclusion d'un accord similaire avec la Russie. Ce fut un objectif ambitieux, car l'antagonisme anglo-russe dépassait, et de loin, les divergences franco-britanniques. Néanmoins, l'idée d'un accord avec la Russie préconisée par le secrétaire d'Etat lord Grey et soutenue par le talentueux ambassadeur britannique à 81. Pétersbourg A. Nicolson, trouva un fervent partisan en la personne de ministre des Affaires étrangères russe A.P. Isvolsky, qui avait remplacé en 1906 le comte Lamsdorf, démissionnaire. En conséquence, un accord concernant l'Afghanistan, le Tibet et l'Iran a pu être conclu le 31 août 1907. L'Iran fut divisé en trois zones: la zone sud ou plutôt sud-est, économiquement peu développée s'étendant jusqu'au Baloutchistan indien, fut réservée à la GrandeBretagne; le nord et une partie du centre iranien comprenant Téhéran, fut réservé à la Russie, tandis qu'entre les deux, les puissances établirent une zone neutre qui comprenait des gisements pétroliers iraniens. La zone britannique était délimitée par une ligne allant de Kasri-Chirin par Ispahan, Iezd, Khakh, aboutissant à un point sur la frontière iranienne, à La l'intersection des frontières russe et afghane (Art. 1eT). zone russe était délimitée par une ligne allant de la frontière afghane par Gazik, Birdjand, Kerman, aboutissant à Bandar-Abbas (Art. 2). Chacune des parties s'engageait à ne pas rechercher de concessions d'ordre politique ou commercial dans la zone de l'autre puissance - telles que les concessions

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de chemin de fer, de banques, de télégraphes, de routes, de transports, d'assurances, etc. - et à ne pas mettre d'obstacle à leur obtention par l'autre partie. Dans la zone neutre, chacune des parties avait le droit de rechercher des concessions à condition de ne pas gêner les activités analogues de l'autre partie. Il avait été entendu que les revenus de toutes les douanes iraniennes, à l'exception de celles du Farsistan et du golfe Persique, revenus garantissant l'amortissement et les intérêts des emprunts conclus par le gouvernement du shah à la Banque d'Escompte et de Prêts, seront affectés au même but que par le passé. De même, les revenus des douanes iraniennes du Faristan, du golfe Persique et ceux des postes et télégraphes, seront affectés comme par le passé au service des emprunts conclus par le gouvernement du shah à la Banque Impériale de Perse (Art. 4). En cas d'irrégularité de ces paiements, les deux puissances se sont réservées le droit d'instituer un contrôle sur des sources de revenus iraniennes (Art. 5). L'arrangement russo-britannique de 1907 fut un coup dur pour les constitutionnalistes iraniens, dont le mouvement libertaire comportait d'importantes motivations nationalistes. Il ne manquera pas de renforcer ces motivations parmi l'élite politique du pays. Pour les Iraniens, «the agreement seemed like a joint plan to plunder the country. Besides, the 1907 agreement largely failed in its objective, because Britain and Russia continued to compete within Persia."} S'agissant des gouvernements russe et britannique, étaient-ils pleinement satisfaits de cet accord de compromis délimitant leurs zones d'influence respectives en Iran? Le ministre russe des Affaires étrangères S.D. Sazonov, qui succéda en 1910 à A.P. Isvolsky, signataire de l'accord de 1907, note que cet arrangement entre les deux puissances, opposées l'une à l'autre depuis près de cent ans, souleva bien des critiques en Russie2. Les partisans d'une orientation pro-germanique de la politique russe y étaient opposés, en soutenant qu'une délimitation d'une sphère d'influence était inopportune et en affirmant que la Russie
1 Mohammed Reza Shah Pahlavi, Mission for my Country. Hutchinson of London, 1974,p.34. 2 Cepreii Ca30HOB, BocnoMHHaHluI (Sergueï Sazonov, Mémoires). Minsk, Harvest, 2002, pp. 23-24.

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était en mesure d'étendre son influence bien au-delà d'une ligne rigide. Des critiques étaient également très vives en Grande-Bretagne, tant à la Chambre des Communes qu'à la Chambre des Lords: lord Curzon, pour lequel l'Iran n'était qu'un Etat-tampon entre la Russie et les Indes, et qui, en tant que vice-roi des Indes (1899-1905), avait lutté fermement pour freiner la pénétration des Russes en Asie centrale et en Iran, se montra particulièrement virulent vis-à-vis des dispositions de l'accord de 1907, trop favorables, a-t-il soutenu, à la Russie; il critiquait le fait que la zone d'influence de cette dernière incluait Tabriz, Téhéran et Ispahan, tandis que la zone britannique dans le Sud-est ne comprenait que les districts du golfe Persique et de l'océan Indien 1.Le secrétaire d'Etat Edward Grey a répliqué qu'il fallait voir l'accord dans son ensemble, et souligna que la Russie avait consenti de notables concessions en ce qui concerne l'Afghanistan, en admettant que ce dernier était situé « en dehors de la zone d'influence russe », et pour ce qui est du Tibet, la Russie a reconnu la souveraineté de la Chine et a admis qu'elle n'aurait des relations avec ce pays que par l'intermédiaire des autorités chinoises. On ajoutera que s'agissant de la zone « neutre », c'est plutôt la Grande-Bretagne qui y a maintenu sa prédominance. Ceci étant, la Russie s'est montrée très attentive et très ferme en ce qui concerne l'exercice de ses prérogatives dans la zone qui venait lui être reconnue. Lorsque, en 1911, le gouvernement iranien engagea un ressortissant américain, William Morgan Schuster, en qualité de trésorier-général chargé de réorganiser le système fiscal de l'Etat, la Russie protesta énergiquement et réclama son départ. Devant la menace d'une intervention militaire russe, le gouvernement iranien s'exécuta et son conseiller américain a dû rentrer aux Etats-Unis. Dans ses mémoires, il a critiqué la politique des puissances en Iran2. Quant à la Grande-Bretagne, elle est restée peu tendre pour les aspirations nationales des pays émergents d'Asie ou d'Afrique. A la veille de la Première Guerre mondiale, les Britanniques étaient d'avis que la place, dans l'ordre international, des pays comme l'Iran, la Thaïlande, la Chine ou l'Ethiopie, était « to some extent doubtful. Their
1

George N. Curzon of Kedleston, Russia in Central Asia, 1889. Du meme,

Persia and the Persian Question. London, Longmans, Green & Cy,1892. 2 William Morgan Schuster, The Strangling of Persia. New York, Century Company, 1912.

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civilisation had not yet reached that condition which was necessary to enable their Government and their population in every respect to understand, and to carry out the rules of International Law.»1 Sévère jugement.

1 International Law. A Treatise. By L. Oppenheim. Vol. 1. Peace. Seventh Edition edited by H. Lauterpacht. London, Longmans, Green and Co, 1948, pp. 46-47.

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4. L'Iran dans la tourmente de la Première Guerre mondiale

Dès le déclenchement de ce conflit, l'Iran a opté pour une attitude de neutralité. Quant à la Grande-Bretagne, maintenant alliée de la Russie, elle s'efforça de contrôler les activités des Allemands sur le territoire iranien et leurs visées sur les Indes, qu'ils comptaient éventuellement envahir avec l'assistance militaire de la Turquie, laquelle s'est placée du côté des puissances centrales. A Berlin on caressait l'espoir qu'à la longue l'Iran et l'Afghanistan s'alignent sur l'Allemagne, ouvrant à cette dernière une voie de transit vers les possessions britanniques en Asie. Entre-temps, bénéficiant de certains appuis de l'opinion publique iranienne, toujours hostile aux Anglais et aux Russes, les Turcs ont occupé plusieurs localités de l'Iran, sans que ce dernier puisse réagir. Ses forces armées ne comprenaient en fait qu'une Brigade cosaque forte de 8 000 hommes, mise sur pied en 1879 par le gouvernement russe à la demande du shah qui souhaitait disposer d'une force de protection personnellel, une modeste unité de quelques 3 000 hommes, formée en 1911 par les Suédois à la demande de la Grande-Bretagne (qui la subsidiait), et qui était placée sous le commandement d'officiers suédois dont certains ne cachaient pas leurs sympathies pro-allemandes, ainsi que quelques détachements armés sur lesquelles le gouvernement de Téhéran n'exerçait qu'un contrôle limité: il dépendaient en fait des divers potentats régionaux et leur force de combat était faible. Dès le début de la guerre, les Britanniques sont intervenus dans le sud iranien pour protéger la raffinerie d'Abadan: après avoir battu les Turcs à Sahil, ils ont pris le contrôle de l'oléoduc qui passe par Ahwaz vers les puits pétroliers de Maidan-e-Naphtoun. En revanche, ils ont subi des déboires à Kermanshah, à Hamadan et à Ispahan, mais peu à peu leur situation s'est améliorée, surtout après la
1 Firuz Kazemzadeh, "The Origin and Early Development of the Persian Cossack Brigade", dans American Slavic and East European Review, octobre 1956, pp. 351-363.

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prise par les forces britanniques de Bagdad, en mars 1917. Entre-temps, l'accord secret Sykes-Picot du 16 mai 1916 partagea l'Empire ottoman entre la France et la Grande-Bretagne: bafouant leurs promesses d'indépendances arabes, la première s'adjugeait la Syrie, le Liban et la Cilicie (dans le sud de la Turquie), la seconde s'appropriant toute la Mésopotamie et la Palestine. Quant à la Russie, elle avait les yeux tournés sur Constantinople et les Détroits qu'elle espérait annexer au détriment des Turcs: le gouvernement britannique ayant demandé des contreparties, entre autres en Iran, les Russes ont accepté, et l'accord secret anglo-russe de 1916 a prévu qu'en échange de l'annexion russe des territoires turcs en Europe, la Grande-Bretagne obtiendrait la quasi-totalité de la zone « neutre» prévue par l'accord bilatéral de 19071. Mais cela ne se fit pas: la résistance opiniâtre de l'armée turque dans les Dardanelles et l'écroulement de l'Empire des tsars a rendu cet arrangement caduc. Au début de la guerre, les Russes ont occupé quelques localités de l'Iran septentrional et central, et débarquèrent dans le port Enzeli sur la Caspienne, mais c'était sans beaucoup de conviction. La Révolution de Février 1917 et celle d'Octobre de la même année, fut suivie par une cruelle guerre civile fratricide qui eut ses répercussions en Iran, où plusieurs officiers de l'armée russe sont restés fidèles au régime tsariste. Le chambardement des structures gouvernementales et administratives de l'Etat a affaibli considérablement les positions russes dans le nord iranien, tandis que celles des Britanniques allaient être considérablement renforcées: ils allaient remplir le vide créé par la débâcle de la puissance impériale russe. Londres étant fermement décidée à contrer la pénétration du communisme et voulant à la même occasion prévenir l'entrée des armées turques en Iran et dans les régions voisines, les forces britanniques du général L. Dunsterville ont reçu l'ordre de s'emparer de Resht sur la mer Caspienne et foncer ensuite sur Tbilissi et Bakou dont le pétrole ne devait en aucun cas tomber aux mains de l'ennemi; un autre détachement britannique, commandé par le général W. Malleson, occupa

Cepreü 293.

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Ca30HOB, BocnOMUHaHUR (Sergueï Sazonov, Mémoires), op. cité, p.

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la région de Meshed dans la Transcaspienne1. Tout l'Iran se trouva sous l'occupation des troupes anglo-indiennes: leurs South Persia Rifles opéraient dans le Sud, la North Persia Force dans le Nord. Le pouvoir soviétique a réagi en adressant le 14janvier 1918 une note au ministre plénipotentiaire de l'Iran à S1. Pétersbourg, par laquelle il dénonçait l'accord anglo-russe de 1907, et renonçait à tous les droits de la Russie « contraires à la souveraineté de l'Iran », y compris à ses dettes. Il assura qu'il fera tout son possible pour obtenir l'évacuation du territoire iranien des forces turques et britanniques, et a promis de retirer les troupes russes de l'Iran, mais cela a tardé, car les Rouges ont dû poursuivre leurs combats contre l'armée blanche du général Dénikine, dont les détachements se sont repliés dans la région de la Caspienne et dans le nord iranien. La voie était néanmoins ouverte pour régulariser les relations russo-iraniennes par un nouvel accord interétatique « fondé sur les principes de libre consentement et du respect mutuel », mais les choses prendront un certain temps. A ce moment, la Russie se trouvait dans une situation dramatique: après avoir signé en mars 1918 l'humiliant traité de Brest-Litovsk, le pays était envahi par la soldatesque allemande, et bien entendu le gouvernement de Moscou n'était pas en mesure de s'y opposer, et à plus forte raison, il était dans l'incapacité de gérer convenablement ses intérêts à l'étranger. Ce ne pourra se faire qu'après la capitulation allemande en novembre 1918. L'effondrement des positions russes en Iran enchantait lord Curzon, chef de la diplomatie britannique, qui avait toujours mené une politique très ferme vis-à-vis de la Russie et avait nettement désapprouvé 1'« unfortunate» accord de 1907. «Now it could be undone. Persia could be brought completely under British influence; she and British Empire would prosper together, and a British protectorate over Persia would make the British Empire double secure. »2 Aussi, c'est sous le patronage britannique que fut formé en

L.C. Dunsterville, The Adventures of Dunsterforce. Londres, 1920. M.H. Donohoe, With the Persian Expedition. Londres, 1919. JI.H. MHpoillHHKOB, AH2JlUÜCKClJl 3KcnaHCUfl8 I1paHe (1914-1920). L.I.Miroshnikov, L'expansion anglaise en Iran (1914-1920). Moscou, 1961. 2 Richard Ullman, Anglo-Soviet Relations, 1917-1921: Intervention and the War. Princeton University Press, 1961, Vol. III, pp. 350-351.

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août 1918 le gouvernement iranien présidé par Vossuq ed-Dowleh: résolument pro-anglais, il refusa de reconnaître l'envoyé du gouvernement soviétique, Ivan Kolomiitsev, et continua de traiter avec l'ambassadeur russe nommé par le gouvernement tsariste. S'efforçant de faire fléchir les autorités de Téhéran, les Soviets réaffirmèrent le 25 juin 1919 qu'ils renonçaient «aux privilèges, aux créances, aux concessions, aux propriétés russes en Iran », ainsi qu'aux capitulations, mais les Iraniens restèrent sur leurs positions: une seconde tentative de Kolomiitsev de se faire représenter en juillet 1919 échoua, le délégué soviétique ayant été abattu par les gardes blancs, avec complicité d'un militaire iranien. Le 9 août 1919, lord Curzon imposa au gouvernement de Vossuq ed-Dowleh la signature d'un accord avec la Grande-Bretagne qui mettait sous le contrôle de cette dernière l'armée iranienne, les finances de l'Etat, la construction des routes, le commerce extérieur, et réduisait fortement les échanges avec la Russie: «the treaty was in fact a thinly disguised instrument for a protectorate. »1Un peu plus tard, en novembre 1920, il sera révélé à Londres à la Chambre des Communes, qu'en réalité, le gouvernement britannique avait acheté la signature du premier ministre iranien et de deux de ses ministres, en leur payant 131 000 livres... A Téhéran, cette combinaison scabreuse n'était qu'un secret de polichinelle, aussi, nonobstant une vive insistance de Curzon, le Majlis at-il catégoriquement refusé de ratifier l'accord. Les positions britanniques en Iran commencèrent à fléchir, car il n'y avait pas que l'opposition du Parlement iranien: l'établissement du pouvoir rouge en Caucase méridional, surtout en Azerbaïdjan, devenu le 28 avril 1920 une république soviétique, marquait le retour des Russes, lesquels débarquèrent le 18 mai 1920 leurs troupes dans le port d'Enzeli pour en chasser les Blancs et les Britanniques. Surpris, ces derniers se retirèrent en hâte: pour Londres, ce fut une grande humiliation. Craignant que les Anglais ne s'embourbent en Iran, Winston Churchill, qui, en sa qualité de secrétaire d'Etat à la Guerre, était il n'y a pas longtemps, un partisan convaincu d'une croisade anti-bolchevique, réclama maintenant l'évacuation des forces britanniques. Aussi, Bakou
1 George Lenczowski, Russia and the West in Iran, 1918-1948. A Study in BigPower Rivalry. Cornell University Press, 1949, p. 46.

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ayant été reconquis par les bolcheviks, au mois de mai les forces britanniques évacuèrent l'Iran; les dernières troupes britanniques quittèrent Batoumi, sur la mer Noire, en mai de l'année suivante. Tout en sachant que les troupes russes ne comptaient pas rester à Enzeli, le gouvernement iranien adressa le 4 juin 1920 une plainte à la Société des Nations, laquelle restera sans effet: à ce moment, la Russie soviétique n'était pas membre de la SDN, et celle-ci ne disposait pas des moyens militaires pour imposer la paix et la sécurité dans la région. Le retrait des Britanniques du nord de l'Iran a permis au pouvoir soviétique d'appuyer les soulèvements pro-communistes qui éclatèrent en Azerbaïdjan iranien, dans la province de Gilan et à Khorasam (dans le nord-est de l'Iran) : s'étant emparé de Resht, un certain Kutchuk Khan proclama le 4 juin 1920 une République perse soviétique socialiste1. Peu après la chute du gouvernement pro-britannique de Vossuq ed-Dowleh, les insurgés ont entrepris au mois d'août une marche sur la capitale iranienne, mais ont été écrasés par les troupes loyalistes commandées par Reza khan, lieutenant-colonel dans la Brigade cosaque iranienne. Reza khan fut tenu en grande estime et soutenu par le général Ironside qui commandait en Iran les troupes britanniques et indiennes, et qui estimait que «Persia needs a leader. »2 Le 21 février 1921, Reza khan entrait à Téhéran à la tête de ses 2 500 cosaques: il perpétrait un coup d'Etat, à la suite de quoi fut formé un nouveau gouvernement, le «Cabinet noir» dirigé par le journaliste Sayyed Zia, dans lequel Reza khan devenait ministre de la Guerre. Les nouvelles autorités gouvernementales se sont prononcées pour une politique extérieure iranienne indépendante, ont annulé l'accord anglo-iranien de 1919, et ont décidé de conclure un accord avec la Russie soviétique.

1 M. Martchenko, « Kutchuk Khan », dans Revue du Monde Musulman, 1920, Vol. XL-XLI, pp. 98-115. 2 Major General Sir Edmund Ironside, High Road to Command. The Diaries 1920-1922.London,1972.

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5. Le traité soviéto-iranien du 26 février 1921

Peu après le départ des troupes britanniques d'Iran, Téhéran renouait les relations diplomatiques avec la Russie soviétique: en novembre 1920 arriva à Moscou l'ambassadeur extraordinaire de l'Iran, Mochaver-ol-Memalek, et les deux parties entamèrent des pourparlers en vue de la conclusion d'un traité politique. Le 10 décembre, l'ambassadeur et sa suite ont été reçus par Lénine, lequel suivait attentivement la situation en Iran dans l'espoir que la signature d'un traité rosso-iranien constituera le point de départ d'un nouveau chapitre dans les relations entre les deux pays. Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement de Sayyed Zia donna l'instruction à ses représentants à Moscou de signer le traité avec la Russie. Représentées par le ministre russe des Affaires étrangères H.V. Tchitchérine, de son adjoint, le vice-ministre L.M. Karachan, ainsi que de l'ambassadeur de l'Iran Mochaver-ol-Memalek, les deux puissances signaient le 26 février 1921 ce traité, par lequel le gouvernement soviétique de Russie réaffirma solennellement «qu'il renonce définitivement à la politique tyrannique poursuivie par les gouvernements impérialistes de Russie. » Il déclara « nul et non avenu l'ensemble des traités, accords et conventions conclus avec la Perse par le gouvernement tsariste, qui faisaient bon marché des droits du peuple persan» (Art. 1er). Il exprima sa réprobation pour la politique du gouvernement de la Russie tsariste qui, «sous prétexte d'assurer l'indépendance des peuples asiatiques, concluait sans l'assentiment de ceux-ci avec d'autres puissances européennes des traités qui n'avaient pour but que d'asservir ces peuples. Cette politique scélérate qui portait atteinte à la souveraineté des Etats d'Asie, faisant des nations vivantes de l'Orient la proie de la cupidité et de la tyrannie des pillards européens, est abandonnée sans conditions par le gouvernement soviétique de Russie» (Art. 2). La Russie dénonçait à la même occasion les traités

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conclus par l'ancien gouvernement avec une tierce puissance au sujet de la Perse; cela concernait, entre autres, le traité anglo-russe de 1907 qui devenait caduc. Les deux parties sont revenues aux frontières de 1881 qui s'étendaient sur près de 2 500 km. La Russie renonçait aux îles Achouradeh situées face au littoral d'Astrabad et restituait à l'Iran le village de Fizouzeh, ainsi que les terrains avoisinants cédés à la Russie par la convention du 28 mai 1893. De son côté, l'Iran consentit à ce que le Vieux Sarakhs et les terrains avoisinant la rivière Sarakhs restent acquis à la Russie. Il avait été entendu que les deux parties utiliseront avec des droits égaux la rivière Atrek. La Russie déclarait renoncer définitivement à la politique financière poursuivie en Orient par le gouvernement tsariste « consistant à prêter de l'argent au Gouvernement persan non pas en vue du développement économique et de la prospérité du pays, mais plutôt dans un but d'asservissement politique.» Elle renonçait à ses droits concernant les prêts consentis à l'Iran par le gouvernement tsariste et considérait ces créances comme nulles et non remboursables. Elle cédait en toute propriété à l'Iran l'ensemble de l'actif et du passif de la Banque d'Escompte et de Prêt et lui cédait également tous les biens meubles et immeubles qu'elle possédait sur le territoire iranien, qui s'élevaient à quelques 500 millions de roubles/or; elle cédait à l'Iran les routes, les voies ferrées et les lignes télégraphiques et téléphoniques construites par le gouvernement tsariste. Le Traité abrogeait l'Art. 8 de l'accord de Turkomantchaï qui avait interdit à l'Iran d'avoir des bateaux dans les eaux de la mer Caspienne, les deux parties convenant que l'Iran jouirait du droit égal de libre navigation sur ladite mer. En supprimant les congrégations religieuses russes instituées en Iran par le gouvernement tsariste, la Russie assura qu'à l'avenir de pareilles missions ne seront plus envoyées en Iran. Se référant à sa note du 25 juin 1919, la Russie a confirmé l'annulation des juridictions consulaires: les sujets russes en Iran, de même que les sujets iraniens en Russie, seront traités sur le même pied que les habitants de l'endroit où ils résident. Les tribunaux locaux seront pleinement compétents pour examiner leurs litiges. Enfin, il a été convenu que le droit de transit pour le transport des marchandises traversant l'Iran ou la Russie sera établi selon le principe de la nation la plus favorisée.

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Toutes ces dispositions, très favorables à l'Iran, avaient cependant une contrepartie: le fait que la Russie se réservait le droit d'une éventuelle intervention militaire en Iran établissait pour ce dernier le danger d'une dépendance politique. Aux termes de l' Art. 5 du Traité, les deux parties s'étaient engagées à s'opposer à la formation et au séjour sur leurs territoires respectifs d'organisations ou de groupements ayant pour dessein d'entreprendre des actes hostiles contre la Perse et la Russie ou contre les alliés de la Russie. L'Art. 6 du Traité allait plus loin, en précisant que « dans le cas où une tierce puissance tenterait de poursuivre une politique d'usurpation par une intervention armée en Perse ou voudrait se servir du territoire persan comme base d'opérations militaires contre la Russie et dans le cas où un étranger menacerait les frontières de la République socialiste fédérative soviétique de Russie ou celle de ses alliés, menace que le Gouvernement persan ne pourrait conjurer après une première sommation de la Russie, celle-ci aurait le droit de faire avancer ses troupes dans l'intérieur du pays pour mener les opérations militaires nécessitées par sa défense. La Russie s'engage à retirer ses troupes du territoire persan aussitôt que le péril sera conjuré.» 1 Tournées à l'origine contre la Grande-Bretagne, ces dispositions (valables également en ce qui concerne la sécurité de la mer Caspienne) n'avaient rien de théorique: l'URSS les invoquera haut et fort et les interprétera à sa façon au cours de la Seconde Guerre mondiale à l'encontre de l'Allemagne, ainsi qu'à l'occasion de l'adhésion de l'Iran
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Dans sa note du 12 décembre 1921 qui constituait une annexe au Traité,

l'ambassadeur soviétique à Téhéran Théodore Rothstein, a stipulé que les Articles 5 et 6 « are intended to apply only to cases in which preparations have been made for a considerable armed attack upon Russia or the Soviet Repubics allied to her, by the partisans of the regime which has been overthrown or by its supporters among those foreign Powers which are in a position to assist the enemies of the Workers' and Peasants' Republics and at the same time to possess themselves, by force or by underhand methods, of part of the Persian territory, thereby establishing a base of operations for any attacs - made either directly or through the counter-revolutionnary forces - which they might mediate against Russia or the Soviet Republics allied to her. The Articles referred to are therefore in no sense intended to apply to verbal or written attacks directed against the Soviet Government by the various Persian groups, or even by any Russian émigrés in Persia, in so far as such attacks are generally tolerated as between neighbouring Powers animated by sentiments of mutual friendship.»

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en 1955 au pacte de Bagdad (inspiré par les Britanniques). L'Art. 6 du Traité deviendra un redoutable instrument de la politique extérieure russe qui pèsera sur la conduite internationale des dirigeants iraniens. Le gouvernement de Sayyed Zia - « a warm friend of Great-Britain» - l'a bien compris et s'est montré fort réservé vis-à-vis de ces dispositions.

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6. Le règne de Reza shah Pahlavi

Ministre de la guerre dans le gouvernement de Sayyed Zia, Reza khan n'a pas tardé à étendre ses prérogatives: dès le mois d'avril 1921, il éjecta le premier ministre, qui fut remplacé par un politicien affairiste Ahmad Qavam, et dès ce moment allait exercer, d'une main de fer, la plénitude des pouvoirs. Profitant de l'absence du shah Sultan Ahmad parti en Europe, Reza khan s'est désigné en octobre 1923 comme premier ministre; un jeune homme politique Mohammad Mossadegh, qui a fait ses études de droit en France et en Suisse, entrait dans le gouvernement du nouvel homme fort de l'Iran comme ministre des finances, pour devenir ensuite le gouverneur d'Azerbaïdjan, et pendant quelques mois ministre des Affaires étrangères. Néanmoins, lorsque le 29 octobre 1925, les partisans du chef de gouvernement demandèrent au Majlis d'abolir la dynastie Qadjar et de proclamer Reza khan le shah d'Iran, quatre députés, parmi lesquels Mossadegh, ont fait valoir leurs réserves. Tout en rendant hommage à Reza khan pour le travail accompli en tant que président du gouvernement et commandant en chef des forces armées, Mossadegh s'érigea contre tout absolutisme, et se référant à la Constitution, il déclara que si Reza khan voulait continuer de gouverner le pays, il le devait en tant que premier ministre, non pas en tant que shah. Deux jours après, le Parlement passait outre en proclamant par 80 voix la déchéance du shah absent, mettant ainsi fin à la dynastie Qadjar qui gouvernait le pays depuis la fin du XVIIIe siècle: il désigna Reza khan comme son successeur. Les quatre députés opposés à cette désignation n'ont pas pris part au votel. Le 25 avril 1926, le nouvel homme fort de l'Iran fut couronné sous le nom de Shah Reza Pahlavi.

1

CyruS Ghani, Iran and the Rise of Reza Shah. From Qajar Collapse to Pahlavi
York, LB. Tauris Publishers, 2000, pp. 368-369.

Power. London-New

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Ce changement de régime inaugurait un nouveau chapitre dans I'histoire du pays qui se trouvait à ce moment en profonde crise: «By 1920, the situation in Iran sunk to its lowest level for over a century.»1 Homme d'une grande force de caractère, Reza Pahlavi voulait être pour l'Iran ce que Atatürk était pour la Turquie, un réformateur et un artisan d'un renouveau spirituel et social de son pays, mais faute d'un véritable soutien populaire, il n'a réussi dans cette tâche que partiellement. Initialement, le shah songeait instituer une république, mais devant l'hostilité du clergé chiite il y renonça, l'Iran devenant en fait une autocratie. Décidé à moderniser la société iranienne et à mettre fin à sa féodalisation, il entreprit un vaste programme de réformes visant la centralisation des pouvoirs. Avec l'assistance des conseillers militaires français, il réorganisa l'armée et y restaura la discipline; s'inspirant du modèle de S1. Cyr, il créa un Collège militaire. Dans les années 30, le shah s'attaqua aux pouvoirs des chefs de tribus et mit fin à la multitude d'unités militaires tribales des différents seigneurs locaux: des Kurdes au nord-ouest, des Lurs en Iran central, des Qashqai dans le sud ainsi que des Bakhtiars dans la région pétrolière; il imposa la sédentarisation forcée et l'interdiction des migrations. Ce fut un véritable exploit qui a réduit la plaie des brigandages armés et améliora sensiblement la sécurité intérieure du pays. En même temps, le shah engagea une politique de persanisation de l' Arabi stan, rebaptisé Khouzistan, alors que Mohammara devenait Khorramshahr. Le cheikh Khazal fut démis de ses fonctions, et la langue arabe fut interdite dans les juridictions locales. Des mouvements prônant la « libération de l'Arabistan » furent réprimés avec la plus grande énergie. Ceci étant, la volonté du shah de réaliser l'unité nationale de l'Iran se heurta à d'évidentes limites: tout au long de l'histoire de ce pays, la promotion de son unité n'a pas été d'ordre ethnique, mais se situait essentiellement sur le plan religieux chiite. La politique de centralisation eut pour corollaire l'accroissement des tendances autocratiques de Reza Pahlavi: progressivement, le rôle joué par le Parlement, les partis politiques, les syndicats et la presse fut
I

L.P. Elwell-Sutton,«Reza Shah the Great: Founder of the Pahlavi Dynasty »,

dans Iran under the Pahlavis. Ed. by George Lenczowski. Stanford University, Hoover Institution Press, 1981, p. 8. Shahrough Akhavi, « State Formation and Consolidation in Twentieth-Century Iran: The Reza Shah Period and the Islamic Republic », dans The State, Religion, and Ethnic Politics. Ed. by Ali Banuazizi and Myron Weiner. Syracuse University Press, 1986, pp. 198-226.

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fortement réduit. Néanmoins, tout en ayant sensiblement empiété sur les prérogatives du Majlis, le shah fit preuve d'habilité en le maintenant en place. A plusieurs reprises, il a fait des offres ministérielles au député Mossadegh, mais sans succès, ce dernier refusant d'entrer au service d'un « dictateur» : tout au long de cette période, « Mossadegh saw Reza Shah and his regime as Iran's great enemy »1, et en 1940, il finit par être arrêté. Fondateur d'une nouvelle dynastie, le shah se référait à l'Empire millénaire de la Perse pour être « roi des rois », dont l'autorité était sans limites. Des conseillers économiques étrangers ont été associés aux projets de développement du pays; une mission économique américaine, dirigée par Arthur Millspaugh séjourna en Iran de 1922 à 1927. Se rendant compte de l'importance des communications, le shah a relancé la construction des routes ainsi que leur sécurisation, et a entrepris, avec le concours des entreprises étrangères, notamment américaines et allemandes, la construction entre 1927-1933 du chemin de fer transiranien reliant le port Bandar Shah à la mer Caspienne, avec le port Bandar Shapur sur les rives du golfe Persique. Désireux d'en finir avec les privilèges dont jouissaient les ressortissants étrangers, il a aboli en 1928 le régime des capitulations et les droits d'exterritorialité dont jouissaient les étrangers, créa une Banque nationale investie du droit d'émission de la monnaie, prit des dispositions relatives au statut des propriétés agraires: certains grands domaines disposant de bonnes terres cultivables ont été convertis en propriétés d'Etat, Reza shah s'appropriant en fait plusieurs possessions des Qadjars. Le système judiciaire dominé par les mollahs fut réaménagé selon le modèle français par l'introduction d'un code civil; Reza Pahlavi aurait voulu introduire progressivement le mariage civil. Il s'est montré soucieux d'améliorer le statut de la femme iranienne au sein de la société dont elle était pratiquement exclue, prit des mesures pour combattre l'illettrisme de plus de 99 % de la population féminine, et préconisa l'abandon du port du tchador (1936), mais le clergé chiite - principale force d'opposition au régime dont l'influence fut pourtant quelque peu réduite - bloqua ces réformes. La société iranienne est restée traditionnelle, à telle enseigne que certaines de ces mesures ont provoqué des effets inverses: les maris cloîtraient leurs femmes à la maison. Le développement par le shah d'un
Stephen Kinzer, All the Shah 's Men. An American Coup and the Roots of Middle East Terror. Hoboken, John Wiley & Sons, 2003, p. 61.
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réseau étatique d'enseignement primaire et secondaire eut des résultats prometteurs dans la lutte contre l'illettrisme. Le français était la seconde langue obligatoire dans les écoles et ne fut remplacé par l'anglais qu'après la Seconde Guerre mondiale. En 1935 fut créée l'Université de Téhéran. En matière des relations extérieures, Reza Pahlavi abolit en 1929 le régime des capitulations. Il a réussi d'opérer un net déclin de l'influence britannique en Iran, en s'efforçant en même temps d'empêcher des elnpiétements de l'Union soviétique, son puissant voisin dans le nord. Se proposant de pratiquer une politique de neutralité, il élargit les relations extérieures de l'Iran en concluant une série de traités avec les Etats tiers. Le 22 avril 1926, l'Iran, la Turquie et l' Afghanistan signaient un traité d'amitié. Un autre traité d'amitié et d'établissement fut conclu avec l'Egypte le 28 février 1928, une convention consulaire avec l'Irak en août 1930 et en février 1931, un traité d'amitié, d'établissement et de commerce avec le Danemark le 20 février 1934, une convention d'établissement avec la Suisse le 25 avril 1934, un traité d'amitié avec le Japon. Conclu le 16 mai 1928, le traité de l'Iran avec la Grande-Bretagne a normalisé les relations entre les deux pays. Il fut complété en décembre de la même année par un accord avec l'Imperial Airways, autorisant cette compagnie à utiliser l'espace aérien de l'Iran. Le shah a restauré les relations avec la Turquie qui depuis le XVIe siècle n'étaient pas très al11icales. Lorsque le sultan Sélim 1er s'adjugea en 1517, pour lui et ses successeurs, le titre de calif - chef spirituel de l'islam sunnite, reconnu comme successeur légitime de Mahomet - la Perse chiite entra en conflit avec l'Empire ottoman. A plusieurs reprises, la Perse a tenté de s'emparer de l'Irak - une possession des Ottomans - mais ce fut sans succcès: le second traité d'Erzeroum de 1847 a confirmé que la souveraineté de la Perse ne s'étendait que sur la rive gauche du Chatt el-Arabe Ces dissensions iranoturques n'ont pris fin qu'après la suppression du califat en 1924 par Mustapha Kémal et l'arrivée au pouvoir en Iran de Reza shah Pahlavi. Bien que les deux pays éprouvaient quelques difficutés à mater en 1930 le soulèvement kurde, l'amitié irano-turque fut réaffirmée en 1934 à l'occasion de la visite que Reza Pahlavi effectua avec faste à Ankara. Un accord fut conclu le 23 janvier 1932 par les deux pays pour régler leur différend frontalier, et une convention d'établissement fut signée le 14 mars 1937.

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Lors de la visite à Téhéran, en avril 1932, du roi de l'Irak Fayçal et de son premier ministre Nury Said, Reza Pahlavi demanda que la frontière entre les deux pays suive le thalweg du Chatt el-Arab et non pas sa rive gauche, mais Fayçal refusa. Les relations entre les deux pays se sont tendues: en 1934, quatre canonnières iraniennes sont entrées dans le fleuve en poussant jusqu'à Khorramshahr, les autorités iraniennes affirmant qu'elles ne reconnaissaient pas la souveraineté de l'Irak sur le Chatt el-Arabi Le gouvernement irakien adressa aussitôt une plainte à la Société des Nations. Le rapporteur du Conseil de la SDN, l'italien Aloisi, suggéra l'internationalisation de Chatt-el-Arab, mais ni Bagdad ni Téhéran n'étaient d'accord. Intervenant devant le Conseil, Anthony Eden proposa que les deux parties soumettent leur différent à la Cour internationale de Justice, et l'Irak accepta, tandis que l'Iran refusa. En septembre 1935, les deux parties ont demandé au Conseil de suspendre l'examen de leur différend, en assurant qu'elles s'efforceront de le régler par des négociations bilatérales. Le Conseil accepta, mais aucun règlement n'a suivi son désistement. Le coup d'Etat perpétré en Irak en octobre 1936 par des officiers nationalistes a modifié la situation. Le nouveau pouvoir à Bagdad s'est montré favorablement disposé à l'Iran et a conclu avec lui le 4 juillet 1937 un accord autorisant la navigation des navires de guerre irakiens et iraniens sur le Chatt el-Arab, et proclamant la liberté de la navigation commerciale pour tous les pays sur ce fleuve. L'accord confirma la démarcation frontalière fixée par le protocole du 4 novembre 1913, mais a admis que la navigation aux alentours de l'île iranienne d'Abadan (sur quelques 7 kilomètres) suivra le thalweg, tout en confirmant que l'Irak exerce le contrôle du pilotage sur le fleuve. Le shah Reza Pahlavi se montra très satisfait de ce règlement. Le 8 juillet, les deux pays ont signé un traité d'amitié, complété le 24 juillet par un accord relatif au règlement pacifique des différends. Mais l'application de ces accords s'avéra laborieuse. Un autre différend opposa l'Iran à l'Irak à propos des trois îles du golfe Persique qui occupent un rôle stratégique primordial dans le détroit d'Ormuz: la Grande Tomb (6 km2) qui est située à 12 km au sud de l'île iranienne Keshm, la Petite Tomb (1 km2) qui se trouve à 3 km plus au sud, et Abou Moussa (7 km2) qui est située plus près des Emirats arabes que de l'Iran. La situation géographique de ces îles permet de contrôler le détroit d'Ormuz long de 150 km, par où passe l'exportation

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du pétrole de Koweït, de l'Iran, des Emirats arabes, ainsi qu'une grande partie du pétrole de l'Arabie saoudite et de l'Irak. Dès le début du XIXe siècle, la Grande-Bretagne a établi son contrôle sur ces îles gouvernées par les cheikhs arabes, ce qui n'a pas empêché l'Iran de revendiquer la souveraineté de ces îles en se fondant sur sa brève domination de leurs gouvernants en 1887. Pour les pays arabes, ce n'était pas très convaincant. Après que le mandat britannique en Irak ait pris fin en 1932, l'Iran a renouvelé ses revendications sur Abou Moussa restée sous contrôle de l'émirat Sharjah, et en 1934 il a fomenté un coup d'Etat à la Grande Tomb, appartenant nominalement à l'émirat Ras el-Khaimah, mais le gouvernement irakien, soutenu par Londres, a contesté l'action iranienne. La Grande-Bretagne continuait de soutenir l'autorité des cheikhs. Les relations avec l'Union soviétique sont restées perturbées par toute sorte d'incidents dans le domaine des douanes, des rapports consulaires ou d'incidents frontaliers. En l'absence d'un cadre régulateur, les échanges commerciaux stagnaient, et en avril 1926 le gouvernement soviétique a même suspendu l'importation des produits iraniens. On espérait que la nomination de l'ancien ambassadeur à Moscou, Ali GhoIi Khan Ansari, au poste de ministre iranien des Affaires étrangères, apportera des changements à cette situation et relancera les échanges. Des incidents de frontière s'étant produits entre les deux pays, le chargé d'affaires de l'URSS en Iran, Slavoutsky, a proposé le 14 août 1927 de mettre la frontière commune sous la surveillance réciproque des commissaires iraniens et soviétiques, et Téhéran donna son accordI. Cet arrangement ouvrait la voie à la signature, le 1eroctobre 1927, d'un traité de garantie et de neutralité qui se proposait de fonder les relations iranosoviétiques sur l'égalité réciproque, tout en réaffirmant que les dispositions du traité du 26 février 1921 restaient la base des relations entre les deux puissances. Ayant transféré à l'Iran le port de Pahlavi et ses installations maritimes et télégraphiques, et étant d'avis que la mer Caspienne doit rester exclusivement une mer irano-soviétique, le gouvernement de l'URSS demanda aux Iraniens « not to employ at the port for twenty-five years non-Persian citizens as employees, workers, or
1 Soviet Documents on Foreign Policy. Selected and edited by Jane Degras. London, Oxford University Press, 1952, Vol. II 1925-1932, pp. 244-247.

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contractors.» Le gouvernement soviétique s'engagea à construire endéans les trois ans à Pahlavi, pour le compte de l'Iran, une nouvelle station électrique, plus puissante et plus performante.

Par leur accord du 1er octobre 1927 relatif à l'exploitation des
pêcheries sur la côte méridionale de la mer Caspienne, l'URSS et l'Iran ont constitué une Compagnie commerciale-industrielle mixte qui a reçu le monopole pour une pêche du poisson non paléacé (haram), et dont la concession a été fixé pour 25 ans. La Compagnie versait une redevance annuelle au gouvernement persan; sa direction, composée de six membres (trois Soviétiques et trois Persans) avait son siège à Téhéran, mais en fait les représentants de l'URSS avaient une part prépondérante dans la prise de décisions. Les Iraniens se plaignaient que la compagnie fonctionnait à leur désavantage, et en 1953 ils n'ont pas renouvelé la concession. Signé le 27 août 1935 entre l'URSS et l'Iran, le traité d'établissement, de commerce et de navigation confirma que la navigation sur la mer Caspienne était réservée aux seuls bâtiments soviétiques et iraniens. A l'occasion de la tension qui s'est produite en 1929 à la frontière irano-afghane, le long de laquelle les Iraniens ont massé leurs troupes, le gouvernement soviétique est intervenu auprès de Téhéran en insistant sur l'inviolabilité de l'Afghanistan et en recommandant la réconciliation. La Turquie s'est associée à cette démarche. Le 27 octobre 1931, l'Union soviétique et l'Iran complétaient leurs liens économiques en signant une convention d'établissement, de commerce et de navigation. Les relations commerciales se sont sensiblement accrues. Sous l'impulsion de la Grande-Bretagne, l'Iran, l'Irak, la Turquie et l' Afghanistan ont signé le 8 juillet 1937 le pacte de Saadabad - nom d'un palais à Téhéran - qui fut en fait dirigé contre l'URSS, visant à prévenir les pays participants d'une subversion communiste. Cette initiative n'a pas eu une longue vie, les intérêts des pays signataires n'étant point concordants: la Turquie et l'Irak étaient placés dans l'orbite britannique, tandis que l'Iran et l'Afghanistan manifestaient des sympathies pro-allemandes. La France ayant transféré à la Turquie le sandjak d'Alexandrette, l'Irak a protesté en affirmant qu'il s'agissait là d'un territoire syrien. Ce fut la fin du pacte de Saadabad.

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Les Soviétiques n'ont pas apprécié la tentative britannique de créer cette entente moyen-orientale mal disposée à leur égard, d'autant plus que l'année suivante le shah a refusé de conclure un nouvel accord commercial avec l'URSS, laquelle intervenait jusqu'alors à près de 40 % dans les échanges commerciaux iraniens. Les relations entre les deux pays se sont tendues. L'ambassadeur américain à Moscou, Joseph

Davies, signalait le 1er avril 1938au Départementd'Etat que les rapports
entre Moscou et Téhéran «are not good. There are indications of asperities. »1 Les Russes se sont notamment plaints de l'accroissement considérable de l'influence de la Grande-Bretagne en Iran. L'ambassadeur soviétique à Téhéran M.E. Filimonov a certes assuré les Iraniens que l'URSS n'avait pas l'intention de mettre fin à l'indépendance de l'Iran, mais a souligné en même temps qu'elle « will insist on the elimination of any British influence in Iran. The Soviet Union will demand of the Iranian Government a commitment that in future it will concede no position of political influence to any third power. » Et d'ajouter que l'URSS «will content itself with free zones in Persian Gulf ports, and secure transit rights on Iranian railroads.» 2 Par leur accord de commerce et de navigation conclu le 25 mars 1940 pour une période de trois ans, l'URSS et l'Iran ont stipulé que, « conformément aux principes proclamés par le traité du 26 février 1921 entre la RSFSR et la Perse, dans toute l'étendue de la mer Caspienne ne peuvent se trouver que les navires appartenant à l'URSS et à l'Iran, ainsi qu'aux ressortissants et aux organisations de commerce et de transport de l'une des deux Parties contractantes, naviguant respectivement sous le pavillon de l'URSS et de l'Iran.» Les deux Parties sont également convenues « de n'avoir chacune dans les équipages de ses navires que des personnes qui soient ses ressortissants.»3

1 Foreign Relations of the United States, The Soviet Union 1933-1939. Washington, Department of State, 1952, p. 543. 2 Documents on German Foreign Policy 1918-1945. Series D (1937-1945). Vol. X The War Years. June 23 - August 31, 1940. London, Her Majesty's Stationary Office, 1957, p. 95. 3 Romain Yakemtchouk, Les hydrocarbures de la Caspienne. Bruxelles, Bruylant, 1999, pp. 135-147.

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Le gouvernement de Moscou proposa de compléter cet accord par un protocole ad hoc qui réglerait les questions techniques ayant trait au trafic ferroviaire irano-soviétique. En novembre 1927, le gouvernement de Reza Pahlavi réaffirma les prétentions de l'Iran sur Bahreïn, sous protectorat britannique depuis 1861, où l'on venait de trouver du pétrole. Le secrétaire d'Etat britannique aux Affaires étrangères, Austen Chamberlain, répliqua le 18 janvier 1928 en disant qu' «il n'y avait pas d'arguments valables sur lesquels les prétentions iraniennes pourraient être fondées », mais le gouvernement de l'Iran a maintenu ses revendications, en protestant en juillet 1930 contre l'octroi d'une concession pétrolière au cheikh de Bahreïn. Une autre note fut adressée le 22 mai 1934 au gouvernement des Etats-Unis s'élevant contre l'implantation d'une compagnie pétrolière américaine à Bahreïn. S'efforçant d'assurer l'indépendance économique de son pays, le shah a informé à plus d'une reprise les dirigeants de l'Anglo-Persian ail Company que la concession d'Arcy de 1901 ne sauvegardait pas entièrement les intérêts iraniens et qu'il était nécessaire d'établir les relations entre le gouvernement impérial et la société « sur une base nouvelle qui tienne compte des intérêts réels de l'Iran.» Le gouvernement iranien estimait que les royalties que lui versait l'AngloPersian étaient insuffisants: il notait qu'entre 1901 et 1932, cette dernière n'avait versé à l'Etat qu'un montant total de Il millions de livres sterling, et soutenait que si elle avait été placée sous le régime du droit fiscal commun, l'Etat iranien aurait retiré de 1905 à 1932 « du seul chef de l'impôt perçu par l'administration des douanes, la somme de 20 millions de livres ». Les pourparlers entre le gouvernement iranien et le président de l'Anglo-Persian, sir John Cadman, n'ayant pas abouti, le shah a unilatéralement révoqué le 27 novembre 1932 la concession d'Arcy de 190 1. La Grande-Bretagne a aussitôt protesté et aurait voulu saisir la Cour de Justice de La Haye, mais devant le refus de l'Iran, elle porta l'affaire devant le Conseil de la Société des Nations. En fin de compte, grâce à la médiation du ministre des Affaires étrangères tchécoslovaque Edouard Benes, les deux parties ont convenu de suspendre toute procédure devant le Conseil, ont repris leurs négociations et tombèrent d'accord sur une formule de compromis: une nouvelle convention fut

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