//img.uscri.be/pth/0eb39fe611f29cebe79bf40c2e500424ad3cbf08
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,63 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'Iran paradoxal

De
295 pages
Ce numéro présente divers articles sur l'Iran et sa position vis-à-vis des autres pays de la région : Iran-Israël : soixante ans de relations tumultueuses - Iran-Palestine : une alliance contre nature - L'Iran et la Syrie : une coopération stratégique - L'Iran et les Arabes : les deux portes du Moyen-Orient, d'autres articles sur l'islamisation du système éducatif iranien, la place de l'Iran dans la diplomatie russe.
Voir plus Voir moins

~ur(Drimt

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05538-4 EAN : 9782296055384

Revue périodique

L' HARMATTAN

Revue publiée avec le concours du Centre national du livre

La loi du 11 Mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou ses ayants droits, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

~lI#

()~

n° 26 - 2008
et enjeux régionaux

L'Iran paradoxal
Un péril ou en péril? Dogmes

Sommaire
t * POiD de vue 1

* Jean Lafaye & Ata Ayati Iran - Israël: soixanteansderelationsumultueuses t * Michel Makinsky Iran - Palestine: unealliance contre nature
* Masri Feki L'Iran et la Syrie: une coopérationtratégique s * Mohamed Abdel Azim L'Iran et les Arabes: les deuxportes du Moyen-Orient

3 49

85

99

* Djamshid Assadi & Ilya Platov Les trois cercles de la nouvelle politique étrangère de la Russie et la place de l'Iran dans la diplomatie russe 121 * David Rigoulet-Roze Le jeu complexe des minorités «ethno-confessionnelles » en Iran occidental et leur virtuelle instrumentalisation géopolitique dans une dynamique centrifuge. 137 * Saeed Paivandi Que signifie une école islamisée? L'expérience de l'islamisation du .[Ystèmeducatifiranien é .181 * Thierry Coville De l'efficacité de la politique de sanctions contre l'Iran

211

* Ata Hoodashtian Les intellectuels des années 1960-70 et le concept d'Occidentalité : lesracinesanti-occidentalese la révolutionislamique d 225

Hors thètnes * Saira Bano

Solution of Kashmir dispute and possibilities of peace

241

Revue des livres .261 . Mohammed Ennaji: Le sujet et le Mamelouk, esclavage, pouvoir et religion dansle mondearabe.. SaeedPaivandi: Religion et éducation en
Iran. L'échec de l'islamisation de l'école. . Rashid Khalidi: Palestine, histoire d'un Etat introuvable. John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt: Le lobby pro-israël et la politique étrangère américaine. Sophie Chautard : Comprendre les conflits du Moyen-Orient.

.

.
.

Revue des revues
La pensée de midi, n° 22 novembre 2007.

.

.271
Confluences

Méditerranée n° 63- automne 2007.. Cultures et Conflits, revue de sociologie politique de l'International, n° 67-automne 2007. . Revue
des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 117-118.

Maghreb-Machrek,

n° 193- automne 2007. . Sécurité Globale, n° 1- automne 2007. . Géostratégiques n018, janvier 2008 . Questions internationales, n° 28 novembre - décembre 2007. Histoire de l'Islam. Documentation photographique. Dossier n08058, juillet août 2007.

.

Point de vue
e destin de l'Iran serait-il lié à celui de l'Orient arabe? Depuis plusieurs décennies, de nombreux événements ont jalonné le cours de l'histoire, illustrant leurs destins croisés. C'est probablement leur proximité géographique et leur côtoiement historico-culturel qui ont influencé un tel destin, mais sans qu'il y ait pour autant interaction absolue. Une étape décisive dans les péripéties de l'histoire contemporaine est celle de la révolution iranienne de 1979, dite islamique ou laïco-cléricale. Cependant, l'exportation de son idéologie qui, curieusement, n'a pas affecté les confins orientaux comme l'Afghanistan et le Pakistan ou septentrionaux comme la Turquie, mais a visé les pays arabes situés à l'Ouest, à l'instar de l'Irak, et les Etats pétro-dynastiques du Golfel, n'a rencontré qu'un écho limité. Le premier acte du déroulement de ces événements est le faceà-face meurtrier de la guerre Iran-Irak. L'Irak se voulait, d'une part, être à l'avant-garde d'un arabisme moyen-oriental de type prussien et d'autre part se prémunir d'un soulèvement communautariste chiite éventuel à l'intérieur du pays. Or cette guerre coûteuse a montré que l'Iran n'a pu attirer la sympathie des Irakiens chiites attachés à leur identité irakienne et arabe, ni entraîné la révolte des Arabes du Sud-Ouest de l'Iran, hostiles à l'invasion des troupes irakiennes. Les identités nationales ne se sont pas fragmentées au cours du conflit. Deuxième acte: cette crise n'a guère attisé le panarabisme, qui aurait dû favoriser la victoire d'un Irak puissant. L'exportation de la révolution iranienne, quant à elle, a connu un revers cinglant, notamment dans le monde arabe. Les autorités cléricales et les acteurs du système politique iranien ont commencé à examiner les conséquences de cet échec. Cette analyse a abouti ultérieurement à une prise de conscience favorable à l'essor du

L

1 Voir, Les pétro-cfynasties dit Go!fe. EurOrient

n017 - 2004.

co o o N I \C N o d

J
~
2

courant réformateur au sein de l'appareil étatique, qui se concrétise par l'élection de Mohammad I<hatami à la Présidence du pays (1997 - 2005)2. Il convient de noter qu'une certaine liberté d'opinion ainsi que l'émergence d'une société civile ont émergé en Iran, malgré l'opposition du courant radical. Troisième acte: ce libéralisme naissant qui tente, non sans peine, de marquer son territoire, connaît un net recul, avec le retour et le renforcement de l'aile dure du régime. En effet, quelques événements majeurs stimulent le radicalisme iranien et ses ambitions au plan régional, dans le Golfe, comme en Méditerranée: - L'invasion américaine, en 2003, de l'Irak, constitue un atout pour l'espace vital de Téhéran, car l'Iran peut, entre autres, exacerber le communautariste chiite et peser sur la stabilisation du pays. - La semi-victoire que remporte le Hezbollah pro-iranien au Liban, face à Israël en 2006, offre à la République islamique une position stratégique dans la résolution de l'interminable conflit palestinien, axe des tensions au Proche et Moyen-Orient. - La victoire électorale du Hamas (organisation du militantisme islamique), en Palestine, en 2006, suivie par son coup de force dans la bande de Gaza, semble valider l'existence d'un axe Téhéran - Damas Hezbollah - Hamas. Ces soubresauts régionaux consolident la position du pouvoir iranien. Avec à sa tête un Président impulsif, le pouvoir se durcit sur le dossier nucléaire3, qui demeure au centre de toutes les spéculations, malgré les réserves avancées par le rapport des services américains de renseignement, divulgué en décembre 2007. En tout état de cause, il existe dorénavant, selon le calendrier occidental, une «question iranienne» comme il y avait précédemment une « question irakienne» ! Et bien avant elles, la « question orientale» au XIXème siècle. Iran en péril, ou péril iranien? La réponse serait-elle shakespearienne?

~~
Paris, février 2008.

2 \1oir, Le Mqyen-Orient en question: remodelé ou désintégré? EurOrient n013. 2003. 3 Voir à ce sujet, Le devenir nucléaire au Mqyen-Orient. EurOrient n025 - 2007.

IRAN-ISRAEL1 :
Soixante ans de relations tumultueuses Jean Lafaye
AnalYste des questions de déftnse

Ata Ayati

ans un article publié en avril 2007, dans la revue Défense nationale et sécurité collective, Paul Giniewski, spécialiste du conflit israélo-arabe, prophétisait la fm programmée d'Israël par les sicaires de la République islamique. Dans le même libelle, l'expert rappelait, à l'appui de son analyse, les propos quasi-millénaristes de Benjamin N etanyahou, chef de flle du Likoud: «nous sommes en 1938, Ahmadinejad est Hitler. Et il prépare la bombe atomique ». Pour Paul Giniewski comme pour l'immense majorité de la classe politique israélienne, l'Etat hébreu doit éradiquer cette menace apocalyptique et frapper le cœur du sanctuaire nucléaire iranien avant l'avènement d'une seconde Shoah. Si les colonnes des journaux occidentaux, les tribunes internationales ou les conclaves d'analystes chevronnés résonnent des tambours de guerre et prédisent une escalade de la terreur au MoyenOrient au nom d'une haine inexpiable, les prêches enflammés ou les analyses-couperets ne résistent pas au crible de la critique historique, ni même au simple examen des enjeux géopolitiques de la région. Aux antipodes des clichés propagés par une presse partiale ou de la rhétorique de l'effroi, les relations entre les deux Etats, depuis la création d'Israël en 1948, se placent sous le sceau équivoque d'amours adultérines, souvent inavouées, parfois chaotiques mais scellées sur l'intime conviction d'une communauté de destins. S'appuyant sur le socle vivant d'une colonie juive installée, depuis des temps immémoriaux, en terre persane et partageant, avec la Turquie et quelques communautés à la dérive de l'Histoire, le statut de nations allogènes dans un espace majoritairement arabophone, la monarchie Pahlavi et l'Etat hébreu ont donc

D

1 Extrait

de 1'essai : Iran - Israël,

une alliance de raison. A paraître

en 2008.

00 c::> c::> M I \0 M o ~

J
~
4

naturellement établi de solides relations dès la proclamation de la création de l'Etat d'IsraëF. Mais la dialectique khomeyniste a révolutionné la donne et depuis trente ans, l'Iran a, officiellement, rompu tout contact avec «l'Etat sioniste» escamotant des manuels d'histoire et des discours officiels le nom même d'Israël, prélude symbolique à l'éradication effective de l'Etat juif, promise dans les pamphlets révolutionnaires. La phraséologie révolutionnaire a trempé sa plume dans le fiel du fanatisme et versé dans un antisionisme primaire, revivifié par les harangues messianiques de M. Ahmadinejad. Pourtant, frottés aux réalités rugueuses d'un conflit sanglant avec l'Irak, les anciens idéologues de la révolution ont frayé avec Israël, au nom de la raison d'Etat, au cours des années 80, pour se procurer des armes et résister aux coups de boutoir de l'armée du Rais. Cette relation est, aujourd'hui, biaisée par la double perception d'un Etat hébreu, redoutant, avec une frayeur obsessionnelle, un nouveau génocide, et celle d'une faction du régime islamique, soucieuse de raviver les valeurs fondatrices de la révolution pour mieux occulter le sombre tableau des perspectives économiques et sociales du pays. Afm de mieux saisir les rapports ambigus et spasmodiques qui régissent les entrelacs de la relation israélo-iranienne depuis leur genèse, il convient de d'établir, en fonction des sources disponibles, une radiographie contemporaine de la communauté juive iranienne. Puis, en se fondant principalement sur les archives du ministère français des Affaires étrangères à Paris, nous pourrons établir la nature et l'intensité de trente ans de collaboration active entre l'Iran des Pahlavi et le jeune Etat hébreu 3. Enfm, l'étude de la diplomatie de la République islamique, corsetée et inhibée par un discours officiel fortement idéologisé, démontre, au-delà des anathèmes et des intimidations, que la raison d'Etat peut parfois subjuguer le fanatisme. L'arrivée au pouvoir à Téhéran d'une nouvelle génération de dirigeants convertis aux vertus du pragmatisme politique et économique, comme la perception partagée,

2 Mémoires Jérusalem.

de Moair Ezri, ancien représentant diplomatique d'Israël en Iran. T.let T.2. (( Shitan bozorg, Shitan 2000 (en persan). Mémoires (Le grand Satan, le petit Satan

kochak

))),

de Eliezer Tsafrir. ancien agent du Massad en Iran. Ed. ketab Corp.USA,

2007 ( en persan). "\1 air aussi: La relation inconnue (ertebât-é nâchenâkhte), analyse des relations entre le régime Pahlavi et Israêl de 1948 à 1978. Téhéran. 1384 (2005). 3 Cf. entretiens de A. A yati avec Morteza Mortezaie, ancien représentant diplomatique de l'Iran en Israël, (1960-61) . et le Colonel Issa Pedjman, ancien attaché de défense iranien en Irak

avec

Tel-Aviv, d'une conjonction d'intérêts sur la scène moyen-orientale,

pourraient infléchir les discours sentencieux et les postures artificiellement attisées qui enveniment les relations entre les deux Etats depuis trois décennies. L'Iran, terre de judaïsme L'Iran héberge, depuis des millénaires, une communauté juive importante, dont les tribulations et les vicissitudes varièrent au gré de la magnanimité de souverains éclairés, ou des persécutions ordonnées par des despotes fanatisés ou simplement soucieux d'asseoir leur légitimité sur une dévotion artificiellement exacerbée. Depuis Cyrus, vénéré par les Israélites, jusqu'aux thuriféraires de la révolution islamique, la communauté juive iranienne, écartelée entre sa patrie d'origine et l'appel de la Terre promise, a perpétué ses traditions ancestrales, résisté aux invasions comme aux zélotes les plus ardents et bénéficié généralement d'un statut de minorité religieuse (dhimmt), désormais gravé dans le marbre de la loi. La communauté juive iranienne s'épanouit dans la nouvelle société forgée au forceps par les Pahlavi puis devient un enjeu de politique extérieure avec l'avènement de la République islamique. L'avènement des Pahlavi: l'intégration en marche

'--4

~ n
~ >-

~ ~

~ ~
~ ~ "'" ::3

::t.

I ~ r./'J ~ "'" œ

5

La formation d'un Etat puissant, moderne et centralisé sous la badine de Reza Shâh à compter de 19254, date de son couronnement, s'inspire également d'un nationalisme exacerbé et unificateur, susceptible de transcender les différences ethniques, confessionnelles ou linguistiques. Cette politique, à bien des égards iconoclaste, brise la toute puissance du clergé réfractaire aux réformes et favorise, en contrepoint, la participation active des minorités religieuses à la construction de cette nouvelle identité nationale. Les Israélites s'émancipent du ghetto, intègrent la nouvelle administration impériale, où la promotion relevait de principes méritocratiques et conquièrent progressivement leur place dans le bazar. En dépit de la rareté des sources disponibles concernant la situation de la communauté sous le règne de Reza Shâh, on peut considérer que celui-ci fut synonyme de prospérité matérielle et d'intégration des Israélites à la

4 \1oir, L 1ran en quête depuissance: du Collège de 1'enseignement

de 1934 à 1938, Christophe de l'armée

Ayzac

et Ata Ayati. Cahiers

supérieur

de terre, n° 8 juin 2007.

CX)

o o N I \C N o d

société iranienne. Si le monarque manifeste, au milieu des années 30, un intérêt grandissant pour l'Allemagne nazie, l'antisémitisme se borne à quelques pamphlets publiés dans la presse. Sous la plume du capitaine David, attaché militaire français en Iran en 1934, les rumeurs insistantes d'un « mouvement antisémite» en Iran se dissolvent devant la réalité des faits. Le sionisme, en dépit d'une tentative avortée du député israélite Haim, n'a pas fait florès au sein de la communauté juive persane, le régime impérial ayant fait fusiller son propagandiste et dissous les Comités sionistes, fondés à l'issue de la Déclaration Balfours. En 1934, l'attaché militaire français dresse une géographie démographique des principales colonies juives en Iran: villes Téhéran Ispahan Yazd Hamadan I<ermanchah Senneh Golpahigan Population 10 000 7 500 4000 8000 6000 5000 3000 Villes Machhad I<erman Damavand Nehavan Bouchehr Garouz Total population 3 ou 4 000 500 450 450 200 350 48 450

J
~
6

Si ces estimations sont dignes d'intérêt par leur précision, elles semblent en-deçà des effectifs réels, notamment quand on les compare aux chiffres avancés deux décennies plus tard (cf.infra), et occultent quelques communautés notables (celle de Chiraz) ou installées en milieu rural. L'intégration des Juifs à la communauté nationale, refondée sous les auspices de Reza Shâh, se poursuit sous le règne de Mohammad Reza, placé sur le trône impérial en 1941. Avant même la création d'Israël, le jeune monarque reconnait l'Agence juive et facilite le départ des volontaires vers la «Terre promise »6. A partir de la fm des années 40, l'évolution de la communauté juive autochtone est indissociable de l'existence d'Israël et les flux humains enregistrés jusqu'à la chute de la monarchie Pahlavi témoignent de l'irrésistible attrait exercé par le jeune et vigoureux Etat hébreux sur les Israélites en âge de migrer. Pour autant,
5 Rapport secret du capitaine Raymond David, attaché militaire français en Perse et en Afghanistan, 10 juin 1934. 6 Télégramme diplomatique (931/AL) du 19 juin 1965, de François Giraudon, chargé d'affaires de France en Iran.

cette émigration sera freinée par les conditions économiques et politiques favorables de l'Iran, les Juifs y jouissant d'une grande liberté religieuse et sociale, ainsi que la promesse de pouvoir gravir les échelons au sein de certains corps de l'administration publique. Un tiers de la communauté opte, entre 1948 et 1979, pour l'exil volontaire vers Israël? Pour organiser cette émigration, l'Agence juive, aidée des caciques de la communauté israélite et de la société américaine Joint, dispose de bureaux officiels dans la capitale. Les télégrammes diplomatiques de l'époque rapportent encore que cet exil concerne surtout la frange la plus défavorisée de la colonie juive iranienne ou celle victime de vexations. Ainsi, près de deux milles juifs provenant du IZurdistan campent, en juin 1950, aux abords du cimetière juif de Téhéran, auxquels il faut adjoindre de nombreux Juifs irakiens transitant par l'Iran pour gagner l'Etat hébreu8. En 1964, M.Sivan, ambassadeur de France en Iran, estime que 40 000 juifs auraient déjà quitté le pays, et que cette émigration se poursuit, à hauteur de 80 par semaine9. Les effectifs de la population juive établie en Iran au tournant des années 60 divergent selon les sources. Celle-ci oscillerait de 60 000 à 80 000 âmes, certaines estimations minorant ou exagérant le fait migratoire. Selon les chiffres obtenus par l'ambassade de France, la communauté de confession mosaïque s'élèverait à 75 000 personnes, dont près de la moitié résiderait à Téhéran (35 797 Juifs). Il est intéressant de noter que la communauté israélite est alors très majoritairement urbaine (à 71°10),se distinguant ainsi des autres minorités non-musulmanes et de la société iranienne dans son ensemble 10. En 1957, Henri Roux, ambassadeur de France, livre une sociologie intéressante de la population juive. Outre quelques négociants aisés, celle-ci compte de nombreux petits boutiquiers et artisans, des professions libérales, ainsi que des antiquaires et des courtiers. Disposant généralement de revenus modestes, les Israélites sont peu représentés au sein de la classe moyenne.

'--I

~

~ ~
(T) r<o

~
~ I

>~ !:to
10-4

10-4 rJ) 1"\ ~ (T): ~

7

7 Hoshang

Esfandiyar

Shahabi,

Yahodial1 dar arsehehai vazeshi, Revue

Iran

Nameh,

n042,

notamment la note 63, où l'auteur relève le nombre des juifs iraniens immigrés en Israël depuis 1950. 8 Télégramme diplotrultique (635/ AS) du 13 juin 1950, du chargé d'affaires de France en Iran. 9 Télégramme diplotrultique (1249/ AL) du 17 août 1964, de Renaud Sivan, ambassadeur de France en Iran. tOIbid.

00 CI CI N I \0 N o ~

J
~
8

Sur le plan politique, la communauté juive reste en marge de la vie publique, nonobstant son représentant élu au macfjles.L'article 8 de la Constitution de 1909 stipule que « toute la population de l'Iran jouit de l'égalité des droits devant la loi ». Pourtant l'article 58 de la loi fondamentale prévoit que « ne peuvent être ministres que les Musulmans de nationalité et d'origine iranienne ». Enfin certaines directives restreignent l'accès des non-musulmans à la magistrature et à certains corps de l'Etat, comme la police ou la gendarmerie 11. En revanche, compte- tenu des relations étroites entretenues par l'Iran et Israël, la communauté hébraïque est relativement choyée par les autorités gouvernementales. Dans les domaines éducatif et culturel, le régime de Mohammad Reza Shâh n'exerce aucune entrave sur l'expression et l'épanouissement intellectuel de la communauté juive12. Celle-ci dispose d'un réseau dense d'organisations oeuvrant à la scolarisation de sa jeunesse et à la promotion de la culture hébraïque. Outre l'Agence juive, dont il a déjà été fait mention plus haut et qui affrète des avions spéciaux pour organiser l'émigration juive en Israël, l'Alliance Israélite Universelle 13 constitue le socle de la communauté et le terreau de son effloraison intellectuelle et éducative. Tenant son siège à Paris, l'Alliance entretient un réseau de 31 établissements primaires et secondaires en 1964, et scolarise près de 6000 élèves dont un millier de jeunes Musulmans. L'Organisation Reconstruction Travail (ORT), association internationale fondée en Russie à la fm du XIXème et abondée fmancièrement par le Jewish-American Joint Distribution Comitteel4, s'évertue à octroyer une formation technique à environ 700 étudiants des deux sexes, dans deux instituts spécialisés. L'éventail de ses activités s'étend des domaines industriel, commercial ou mécanique à l'apprentissage des notions d'hygiène, de santé, de maternité, de sténographie et de couture 15. Pourvus d'une instruction solide, les jeunes Juifs choisissant la voie de l'exil n'ont aucune peine à trouver un emploi sur le marché du travail
11 Ibid. 12\1oir, Manijeh

Rabie, Amozesh

va parvaresh nazdé iran!yan-é yahodi, Jouranal

Sargh, Ie 27.07

1385. 13 Sur l'histoire de cet établissement voir, le rapport du Capitaine Georges Ducrocq, attaché militaire français à Téhéran, daté du 23.10.1921 : Note stir l'Alliance Française de Téhéran, Archives de MEA, P.A. Ducrocq, n035. 14 Organisation fmançant la cause juive en Israël et dans le monde, à partir des dons recueillis aux Etats-Unis. 15 Télégramme diplomatique (601/AL) du 13 mai 1957, de Henri Roux, ambassadeur de France en Iran.

israélien. Mentionnons également le rôle des associations religieuses, dont la plus éminente, Ozar-Hatora, affiliée à une organisation juive américaine, instruit plus de 3000 écoliers en 1965. Le taux de scolarisation des enfants juifs serait ainsi deux fois plus élevé que la moyenne nationale en Iran et 600 étudiants de confession mosaïque plancheraient sur les bancs de l'université en 196516. Par ailleurs, selon l'ancien plénipotentiaire iranien en Israël, Morteza Mortezai, environ 400 Iraniens, majoritairement de confession juive, poursuivent, dans les années 70, leurs études en Israël17. Malgré la bienveillance du gouvernement iranien et les perspectives favorables de son épanouissement en Iran, le déclin de la communauté juive semble, au regard des observateurs extérieurs, inexorable. L'exode constant des jeunes générations vers Israël prive la colonie hébraïque de ses forces vives, même si certains migrants, frottés aux dures réalité,s d'un Etat en construction et en conflit perpétuel avec ses voisins arabes, choisissent le chemin du retour. La communauté israélite périclite doucement alors que la situation politique et économique ne lui a jamais été aussi favorable. François Giraudon, chargé d'affaires français en 1965, constate que «bien des Juifs d'Iran ont une mentalité d'exilés, de déracinés. Ceux-là ont perdu foi en leur implantation dans ce pays (l'Iran) et se détachent de plus en plus de cette communauté persane »18.Ce sentiment d'isolement et de déchirement est conforté par une perception plus aiguë de leur propre sécurité. Au total, la communauté est écartelée entre sa terre d'origine, où fermente une nouvelle propagande instillée par les mollah, et sa terre d'élection, Israël, en guerre avec son environnement arabo-musulman. Les Israélites se sentent en sursis, craignant un nouveau déchaînement de violences ou le retour au temps des catacombes. Entre suspicion et liberté: la République islamique la communauté juive sous

~

~ rD
~

t-4 ~

~ ~

t>
=-.
1'0-4 ~ "'" ::s I 1'0-4 00 ~ "'" rD: I-'

9

La commotion de la révolution de 1979 et l'avènement de la République islamique sur les décombres de la monarchie Pahlavi
16Télégramme diplomatique (931lAL) du 19 juin 1965, de François Giraudon, chargé d'affaires de l'ambassade France en Iran. 17A noter que Bani Sadr, premier président de la République islamique a effectué un voyage de trois mois dans le cadre d'un échange universitaire en Israël au cours des années 60. Voir, Mémoires d'Ezri et aussi, la relationincollllue. 18Ibid.

eX)

<:> <:> N I \0 N o =

J
~
10

semblent, au premier regard, sonner le glas des minorités nonmusulmanes, en mettant fm aux libéralités concédées par le précédent régime et en affJ.rmant l'Islam chiite comme source d'inspiration de la nouvelle Constitution. Pourtant la loi fondamentale instituée par les théoriciens de la révolution, en partie calquée sur celle de la Vème République française, reconnaît aux minorités de confession différente des droits inaliénables, par le truchement des articles 13, 14, 19 et 69, relatifs aux communautés religieuses. Ainsi l'article 13 afftrme que « les Iraniens zoroastriens, juifs et chrétiens sont les seules minorités religieuses qui, dans les limites fiXées par la loi, sont libres de célébrer leurs cérémonies religieuses et qui, pour leur statut personnel et l'instruction religieuse peuvent agir selon leurs règles propres ». L'article 14, se fondant sur un verset du Coran placé en préambule, stipule que «le gouvernement de la République islamique d'Iran et les musulmans ont le devoir de traiter les individus non-musulmans avec bonté et selon la justice et l'équité islamiques et de respecter à leur égard les droits de l'homme ». Enfrn, l'article 64 détaille le nombre de députés octroyés à chaque minorité, selon les mêmes critères appliqués depuis le début du siècle. Fondamentalement, tout en réaff1rffiant la supériorité immanente de l'Islam, ces dispositions législatives ne s'écartent guère du texte constitutionnel de 1909 et en confortent les principaux acquis. Le statut personnel demeure l'apanage de chaque communauté confessionnelle mais tout citoyen iranien relève des juridictions civiles pour les affaires afférentes au droit public. Malgré ces dispositions législatives entérinant officiellement la place des minorités au sein de la nouvelle république, les communautés non-musulmanes souffrent d'un ostracisme latent et d'une suspicion permanente, aiguisés par la tragédie du conflit Iran-Irak et par les menaces brandies par les dirigeants du régime à l'encontre d'Israël. Les sources traitant de la situation des communautés non-musulmanes, et plus spécifiquement de la colonie juive, sous la République islamique, sont non seulement parcellaires, mais relèvent souvent de la phraséologie idéologique, perturbant ainsi toute analyse objective. Le simple constat devient un sujet éminemment politique et déclenche la polémique. La toile des échanges informatiques mondiaux offre pourtant matière à réflexion mais les blogs ou sites non-officieux ne garantissent pas une partialité d'autant plus précieuse qu'elle touche aux problèmes contemporains et au décryptage des identités collectives, enjeux importants des sphères du politique et de la propagande médiatique. Le traumatisme créé par la révolution islamique aurait ainsi provoqué l'exil

de 35 000 Juifs, soit près de la moitié de la communauté, vers Israël, l'Europe ou les Etats-Unis19. D'autres sources font état du départ massif de 60 000 Israélites dans les premières années du régime islamique. Parallèlement à cette attrition humaine, les communautés nonmusulmanes s'urbanisent, facilitant ainsi leur regroupement et leur organisation au sein d'un environnement indifférent, sinon sourdement hostile. Pendant la guerre, malgré le prix du sang versé pour solde de leur citoyenneté iranienne sur les champs de bataille du I<houzestân, les minorités, notamment israélite, sont parfois soupçonnées de collusion avec l'ennemi ou servent simplement de bouc émissaire à une administration répressive. Au cours de cette décennie tumultueuse, le gouvernement restreint le nombre d'heures consacrées à l'enseignement des langues vernaculaires des minorités et impose aux écoliers juifs et chrétiens un enseignement religieux standardisé. Le «dialogue des civilisations », promu par Mohammad I<hatami, tempère la ferveur et l'intolérance religieuses de la décennie précédente et multiplie les initiatives symboliques à l'endroit des minorités. Dans le domaine médiatique, la communauté juive iranienne dispose de deux organes de presse lui permettant de relayer l'opinion de ses membres sur le sol iranien ou en exil20. La situation de la communauté israélite sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejâd, élu en juin 2005, dont les propos viscéralement antisionistes et négationnistes ont ébranlé la communauté internationale, s'est-elle dégradée? La réponse est évidemment équivoque. Ecartelée entre sa citoyenneté iranienne et son identité confessionnelle, la colonie juive, privée de ses forces vives et moribonde 21, ne se risque pas à désavouer, par la voix de ses hiérarques ou de ses édiles22, la politique
19« Iran-Israël: de l'amitié à l'hostilité », de Caroline du Plessix, Questions internationales n025 ; mai-juin 2007. 20 Dans les années 60, la revue «Setar-e charkh» (Etoile d'Orient), fondée en Israël par Moair Ezri, s'adressait à la conununauté juive iranienne expatriée. Aujourd'hui, le mensuel Ovfogh-é Binâ, fondé à Téhéran en 1999, reflète souvent le point de vue officiel de l'Etat iranien et ne prend guère de licences verbales à l'égard du régime. En revanche, la revue Shahyad, fondée en 1990 et éditée en Israël, offre un regard alternatif sur la conununauté juive iranienne et semble plus proche de l'ancien régime Pahlavi. 21 Elle serait estimée à 12 000 âmes selon le recensement de 1996, in «République islamique d'Iran: Minorités religieuses ou conununautés religieuses », de Florence HellotBellier. Géopolitique n088; octobre 2004. Selon d'autres sources, non-officielles, elle compterait entre 20 et 25 000 membres. 22 L'ingénieur Morris Motamed est député israélite à l'Assemblée nationale et le Dr. Simak Merh Sadgh, président de l'association des Juifs de Téhéran.

'--I

~ rD
RD

~ ~

~

>~ Q'.
....-t ~ ~ =:s I ....-t r.n ~ ~ rD: .....

Il

00 <:> <:> N I \C N o d

J
~
12

déclaratoire outrancière de son gouvernement. Si la communauté israélite est sommée d'applaudir aux diatribes enflammées de M. Ahmaclinejâd contre l'Etat sioniste ou fait régulièrement assaut de patriotisme pour conjurer les accusations de collusion avec l'ennemi, elle incarne, malgré elle, un enjeu de la propagande intérieure mais aussi une cible géopolitique pour les adversaires de la République islamique. Malgré son indéfectible loyauté au régime, la communauté israélite est ébranlée par les propos virulents du président Ahmadinejâd, sa dénégation de l'Holocauste et la comparaison établie par des personnalités israéliennes de premier plan entre le président iranien et Hitler23. Cette atmosphère politique délétère, aux antipodes du « dialogue des civilisations» instauré par M. I<hatami et se conjuguant au marasme économique de l'Iran, incite une frange croissante, quoique très limitée, de la communauté à s'exiler en Israël. Ainsi, fm décembre 2007, une quarantaine de Juifs iraniens auraient gagné clandestinement l'Etat hébreu, portant à 200 le nombre de leurs coreligionnaires ayant émigré en 2007 vers Israë124.Si cette émigration semble insignifiante et mérite par ailleurs d'être vérifiée, elle est, d'une part, à rapporter à la totalité de la communauté juive en Iran, qui n'excède pas une vingtaine de milliers de membres et, d'autre part, à comparer avec les flux migratoires des années précédentes. Ainsi, l'année 2007 constituerait un pic migratoire depuis la révolution islamique, traduisant, peut-être, un épiphénomène lié aux provocations de M.Ahmaclinejâd. L'Administration américaine comme les autorités israéliennes s'évertueraient à inciter fmancièrement ou psychologiquement les Juifs iraniens à prendre le chemin de l'exil. Il est d'ailleurs frappant de noter que cette émigration serait encouragée et financée par des associations américaines de Chrétiens évangéliques. Leur horizon spirituel est, en effet, borné par le retour de l'intégralité des Juifs en «Terre promise », condition impérieuse de la parousie du Messie. L'Amicale internationale judéo-évangélique, présidée par le rabbin Yehiel Eckstein, aurait ainsi versé près de 10 000 dollars à chaque émigrant foulant le sol de l'Etat hébreu25. Par ailleurs, le gouvernement israélien promettrait, en sus de
23 Selon The Guardian, Benyamin Netanyahu, Shimon Pérez et Ehud Olmert auraient ainsi paré Ahmadinejâd des oripeaux du national-socialisme et de son fondateur. « Malgré les incitations fmancières, les Juifs iraniens semblent hésiter à émigrer en Israël », par Jonathan Cook, The Guardian; 10 août 2007. 24www.alterinfo.net; 26 décembre 2007. Information reprise également par de nombreux quotidiens français, comme Le Figaro. 25www.alterinfo.net; 26 décembre 2007.

mesures matérielles très avantageuses, le versement d'une prime de 60 000 dollars, à partir de fonds abondés par des associations juives, à chaque famille israélite iranienne faisant le pari de l'émigration 26. L'association des Juifs iraniens, dans un communiqué, s'indigne des affabulations mensongères de la presse occidentale et rappelle que « les
Iraniens iu~fs [noter l'inversion des termes. subordonnant le caractèreco,!fessionnelà la

citqyenneté.N dR7 ont continuellementinsisté sur le ~fait que tenant compte de
conditions~favorablesde la vie des minorités religieuses et des Iraniens~iu~fs en Iran et

qu'en considérationde racines communes culturelles.ils n 'ont~iamais entrepris à l'immigration organisée »27. La mise en scène médiatique de l'accueil en grande pompe d'une quarantaine de Juifs iraniens ayant émigré clandestinement en Israël s'inscrit dans une stratégie, savamment orchestrée par les autorités israéliennes, de discrédit du régime islamique et de manipulation de l'opinion internationale. L'information, reprise dans les colonnes des grands quotidiens occidentaux, fait accroire que des Juifs iraniens, en proie aux persécutions sur leur sol natal, fuiraient les intentions génocidaires d'un régime diabolique. L'intoxication médiatique israélienne, servie il est vrai par les injures proférées par M.Ahmadinejâd, qui n'en demandait sans doute pas tant pour s'offrir une tribune à la mesure de ses excès, instille dangereusement le poison de la désinformation et d'une indignation à bon compte dans les esprits pétris de générosité et d'antifascisme consensuel des Occidentaux. Il convient, par la maîtrise des médias et la divulgation d'informations choisies, de préparer le terreau psychologique et diplomatique d'une frappe préventive israélienne (ou américaine). La dialectique de la terreur, développée avec cynisme par les deux Etats rivaux, s'appuie sur une vision fantasmée des enjeux réels et compte sur la déraison de leurs opinions publiques respectives pour croiser le fer et accélérer l'avènement d'une Apocalypse convoquée à grands renforts d'images et d'imprécations spirituelles. Autre avatar de la guerre médiatique et psychologique auxquels se livrent les deux camps, les colloques «scientifiques» organisés par Mahmoud Ahmadinejâd sur les thèmes d'un « Monde sans sionisme» ou sur l'Holocauste, provoquent le courroux et l'indignation de la communauté internationale, tout en relayant la propagande antisioniste du régime islamique. Après avoir débattu, le 25 octobre 2005, dans

'--I

~ rD

~ ~

t> ~ ~
::to
...-I ~ "'" ::3 I ...-I 00 ~ "'" rD: """"" 13

~

26«Malgré

les incitations

fInancières, les Juifs iraniens semblent

hésiter à émigrer en

Israël », par Jonathan Cook, The Guardian; 10 août 2007. 27 Ofaq-é Binâ, mensuel culturel, social et d'informations du Comité juif de Téhéran.

00 o o N I \0 N o t:

J
~
14

l'enceinte du ministère iranien de l'Intérieur, d'un monde débarrassé du sionisme, la conférence sur l'Holocauste des 11 et 12 décembre 2006, au sein de 1Institute for Political and International Studies de Téhéran 28, a rassemblé un conclave de personnalités sulfureuses, parmi lesquelles l'universitaire français Roger Faurisson, auteur de thèses révisionnistes, ou encore David Duke, ex-parlementaire américain et ancien membre du IZu I<lux I<lan. Mais, au-delà de la parodie scientifique d'un tel séminaire, la participation d'une dizaine de Juifs orthodoxes au cénacle pouvait surprendre. Membres du mouvement antisioniste Neturei IZarta (les gardiens de la Cité), fondé en 1938 à Jérusalem, ces rabbins, venus au chevet d'un régime honni par la société israélienne, considèrent la création d'un Etat juif comme contraire à la Torah et réclament son abrogation. Le caractère inique et usurpé de la création de l'Etat d'Israël serait, selon eux, la cause du bain de sang au Proche-Orient et menacerait l'intégrité du peuple juif. Sans toutefois cautionner les thèses négationnistes de certains participants au colloque, ils réprouvent l'instrumentalisation de la Shoah, détournée à des fms politiques et bellicistes par les sionistes. Ainsi, en adoubant, par sa participation médiatique et ses discours, la tenue d'une telle conférence, l'organisation Neturei IZarta fournit à Manutchehr Mottaki, chef de la diplomatie iranienne, l'occasion de dénoncer le sionisme comme un racisme identifiable au nazisme. Il est intéressant de noter que les deux régimes s'accusent mutuellement, par un jeu de miroirs déformants, d'endosser les oripeaux usés du nazisme ou du totalitarisme, selon la dialectique bien
28 Le Président du Conseil des Juifs de Téhéran et le Représentant des Juifs iraniens au Parlement ont adressé une lettre protestant contre la tenue de cette conférence à M. Ahmadinejad, voici quelques passages: « la raison qui nous pousse à vot/s él'rire, l'onvainl'us que vot/s mettez toute votre énergie et votre volonté à résolldre les problèmes du peuple iranien, est un problème qui préol'l'upe la pensée des peuples du monde, ainsi que la nation iranienne, et par là meme, la l'ommunauté jllive. Les dédarations jOllrnalières dans les médias et les informations exprimées par la Voix de la Républiqlle Islamique d1ran qui l'onsidère les massacres des JI/ifs par le régime d'Hitler,
autrement dit fHolol'auste, tOmme une légende, une fable, sont inal'ceptables. Il n y a aul'un doute que la

deuxième guerre mondiale fut la l'ause de l'extermination de cinquante millions de la population de la terre. Le fait que six millions ou un million de ces é'tres soient juifs n'a at/l'une importance... ? A votre avis, la négation du massacre desjuifs ne nous pousse-t'il pas à fermer aussi lesyetlX sur le sang de ces cinquante millions de personnes? L'Holol'auste n'est pas un mythe, de meme que le massacre des générations par Saddam Hossein à Halabtt:heh n'en est pas un. Le massacre du pet/pie palestinien au Liban par les assassins de Sharon n'est pas non plus une fable. Ainsi que le massacre des musulmans

dans les Balkans ou cequi sepasse at(jourd'huien Afghanistan et etlIrak ainsi qu'ail Soudan... ))

huilée de l'antifascisme distillée par l'URSS pour combattre, sur le plan moral et intellectuel, ses ennemis. Cette excommunication réciproque a pour cible la conquête des opinions publiques moyen-orientale, occidentale et plus largement universelle. La rhétorique de l'effroi, régulièrement attisée sur le front de la communication, couve ainsi dangereusement les haines des peuples manipulés et alimente la compassion obsessionnelle des foules occidentales, dont l'opinion versatile et émotive fouette ou inhibe la politique étrangère de leurs dirigean ts. « ONG non politique à but non lucratif dédiée au renforcement de relations pacifiques entre les peuples et les nations », comme il se défmit lui-même sur papier glacé, le Centerfor Monitoring the Impact ofPeace (CMIP) se donne pour objectif de passer au crible les programmes scolaires du Moyen-Orient et d'en dénoncer les déviances et les incitations à la haine. Sous le paravent de cet objectif vertueux, cette organisation, sise en Israël et présidée par Yohanan Manor, énarque et principal artisan de l'abrogation de la résolution de l'Assemblée générale de l'ONU contre le sionisme en 1991, participe à la stigmatisation de certains régimes honnis. Sans remettre en doute la véracité ni la méthodologie scrupuleuse de ces recherches, les synthèses de l'organisation catégorisent, à l'aune de normes démocratiques restant à définir, les régimes honorables, acceptables ou encore défmitivement infréquentables. A ce titre, l'examen de l'essai au titre évocateur, «Un programme scolaire préparant à une guerre globale », rédigé par Arnon Groiss et publié dans Geopolitical Affairs au printemps 2007, est particulièrement révélateur des desseins de cette ONG. Le court fascicule extirpe, des 115 programmes scolaires iraniens décryptés, les preuves irréfutables de l'anti-sionisme du régime islamique et de sa vision manichéenne de son rapport à l'autre. Si la diabolisation d'Israël dans les manuels scolaires iraniens ne fait pas l'ombre d'un doute, la démarche moralisatrice du CMIP s'achève sur un constat qui mérite d'être relevé. La conclusion émise par Arnon Groiss laisse entendre, que seule une action de coercition de la communauté internationale peut abattre un régime qui voue ses enfants à la guerre et au martyre: « le changement ne peut venir que du régime ou d'un puissant mouvement populaire. Aucun des deux scénarios ne paraît vraisemblable pour le proche avenir [...] il est grand temps que la communauté internationale prenne conscience de ce qu'elle a à faire avec une entité qui se considère comme l'instrument même de Dieu sur Terre et agit en conséquence, hors des logiques

'-4

~ ~ ~
~

t'"'4 ~

~

t>
~.
1-1 1'1 ~ ::s I 1-1 t;J') 1'1 ~ ~: ,......

15

00 o o N I \0 N o ~

J
~
16

ordinaires» 29. Le voile est ainsi levé sur le dessein véritable de l'organisation: il s'agit de légitimer, sous couvert d'un humanitarisme bon teint et de la promotion de la paix, une intervention préventive contre l'Iran, au nom d'un cataclysme ultérieur et de la préservation des générations futures. Colonie autochtone ancrée sur le sol iranien dès la genèse de la brillante civilisation persane, la communauté hébraïque est consubstancielle à la culture et à la société iraniennes. Sa longue et tumultueuse chronique alterne les périodes de silence et d'éclipse, les phases de soumission et de persécution et les interludes de rémission et d'épanouissement. Après avoir subi une érosion rapide de sa population au lendemain de la création d'Israël, tout en bénéficiant d'une liberté inédite et de conditions économiques favorables sous la monarchie Pahlavi, la communauté juive iranienne est à nouveau mise à l'épreuve de l'histoire. Devenue malgré elle un enjeu diplomatique et de politique intérieure, la colonie israélite est prise en tenaille entre sa volonté de ne pas désavouer un régime qui pourfend Israël et les perspectives inquiétantes d'un avenir grondant des orages d'acier. Pour autant, les grand-messes de l'anti-sionisme, organisées à Téhéran sous la férule de ses plus hauts dignitaires, ravivent les vieilles rancunes, attisent les suspicions et ne peuvent que renforcer le confinement social d'une communauté dont l'horizon semble se rétrécir à l'aune des prédications apocalyptiques et des menaces. Pourtant, la dialectique contemporaine de la terreur s'effrite sur la réalité d'une relation longtemps fructueuse entre l'Iran et Israël. La communauté juive a bénéficié, à plus d'un titre, de ces noces politiques, économiques et stratégiques entre les deux pays, célébrées sur l'autel de la raison et d'intérêts partagés. L'Iran Pahlavi et Israël: des relations adultérines (1948-1979)

Conformément à la théorie de l'alliance périphérique, élaborée dans les années 30 par Ben Gourion, l'Iran et le jeune Etat hébreu scellent, dès la création d'Israël en 1948, un pacte politique et économique stratégique, marqué du signe originel de l'ambivalence, les deux pays n'ayant jamais établi de relations officielles. Cette vision

29« Un programme

scolaire préparant à une guerre globale », d'.Arnon Groiss. Traduction Affairs, V 01.1,

d'un article à paraître « Shia power next targer Iran », dans Geopolitical No.1, spring 2007.

oblique et inaboutie des rapports israélo-iraniens varie au gré des tensions, des rivalités ou des rapprochements entre le monde arabe et l'univers persan, l'islam exacerbant et déformant les perceptions mutuelles. Comme le suggère avec esprit le représentant officieux de la monarchie Pahlavi à Tel-Aviv en 1957, «les rapports de l'Iran avec la République d'Israël ressemblent à ceux qu'un homme entretient avec une maîtresse et non avec une épouse légitime »30.Le caractère coupable et confidentiel de ces relations, démentis mollement par l'Iran au nom d'une solidarité musulmane de façade, ne résiste pas aux intérêts économiques, commerciaux et militaires d'une telle alliance, nouée pour faire rempart au socialisme arabe et aux ambitions de l'URSS au MoyenOrient. La théorie de l'alliance périphérique31 Dès la fm des années 30, la doctrine sioniste prêche, dans le cadre de l'établissement d'un foyer national juif en Palestine, une politique d'alliances avec les Etats et minorités non arabophones au Moyen-Orient. Ben Gourion théorise les principes diplomatiques du futur Etat hébreu. Ainsi, face au monde arabe incarnant le prototype de l'ennemi irréductible, Ben Gourion préconise, selon le vieil adage «l'ennemi de mon ennemi est mon ami», la mise en œuvre d'une politique de concorde avec tout mouvement, peuple ou Etat en butte au nationalisme arabe. Le sionisme, présenté comme un mouvement d'émancipation politique, partage avec ces entités la nécessité vitale de se libérer de «l'oppression arabe ». Enfm, après la création d'Israël, Ben Gourion élargit cette alliance aux pays et aux peuples des marches du Moyen-Orient, en intensifiant notamment les relations israéliennes avec les pays africains et asiatiques. Cette théorie de l'encerclement prend corps avec le développement d'une coopération militaire renforcée au service des guérillas nationalistes ou révolutionnaires afm de déstabiliser les régimes les plus menaçants et créer des foyers d'insurrection sur leurs propres territoires. L'Iran et la Turquie constituent le chaînon central de ce vaste front anti-arabe et servent de paravent aux activités clandestines d'Israël. Les services israéliens de renseignement et les conseillers militaires de l'Etat hébreu contribuent ainsi de façon significative à
30 Télégramme diplomatique (601lAL) du 13 mai 1957, de Henri Roux, ambassadeur de F rance en Iran. 31 « Ravâbet-é rahbordi-é Irâl1 va dowlat-é yahud tâ piru;;j-e el1khelâb-é eslâmi» de Mohammad Rezâ Maleki, Revue de politique étrangère. 1378 (1999). pp. 1069-1131.

~

~

~ rD
f(O

~

~ ~
~ ~ "'1

?et.

= I
~ Cf) ~ "'1 rD: ......

17

l'entraînement et à l'équipement de la rébellion kurde dans le Nord de l'Irak de la fm des années 5032à la guerre du Golfe en 1991. La reconnaissance de facto d'Israël: une pomme de discorde irano-arabe Au nom d'un antagonisme atavique entre le monde persan et l'univers arabe, l'Iran des Pahlavi ne se départit pas d'une méfiance et d'un mépris profond à l'égard des vainqueurs d'hier. Si l'islam fait indubitablement partie intégrante de l'identité iranienne, la dévotion au chiisme la distingue d'un ensemble arabe, majoritairement acquis au sunnisme. Ces dissemblances, parfois reléguées au rang de simples anecdotes identitaires, tissent cependant un faisceau de solides inimitiés et de défiances réciproques. L'Iran, dont la perception obsidionale de son environnement géopolitique immédiat guide souvent la politique étrangère, a excellé, au cours de son histoire récente, dans le jeu des alliances mouvantes et des fronts renversés. La mise sur le trône du jeune Mohammad Rezâ, placé sous régence américaine jusqu'en 1947, range de facto l'Iran dans le camp des Alliés et, accessoirement, dans celui des vainqueurs, pour avoir lancé le « pont de la victoire »33entre l'URSS et les Etats-Unis. Ainsi, l'Iran se trouve, au lendemain de la conflagration mondiale et des tentatives soviétiques de révolution prolétarienne, placée dans l'orbite américaine. Au même moment, le nationalisme arabe et le mythe de son unité font florès et gagnent progressivement les pays de la région, brusquement affranchis de la tutelle coloniale. Le contexte troublé et particulièrement chaotique de l'aprèsguerre sert de matrice conflictuelle à la naissance d'Israël, sur les décombres du mandat britannique de Palestine. Un relatif consensus amène les deux nouvelles puissances mondiales à se pencher sur le sort des Juifs apatrides et à leur octroyer, selon les termes équivoques de la déclaration Balfour34, un «foyer national juif », bientôt sanctuarisé et légalisé par le décret des Nations unies. L'Iran, accédant à la demande
32Voir, Eliezer Tsafrir, ancien agent du Mossad en Iran. Ana kordi(je suis lin kurde). Jérusalem. 2004. 33Les Américains ont fait transiter, par l'Iran, la majeure partie de leur aide matérielle à l'URSS, destinée à soutenir son effort de guerre sur le front de l'Est, au cours de la seconde guerre mondiale. 34Le 2 novembre 1917, le gouvernement britannique s'engage formellement à favoriser à favoriser la formation d'un « foyer national juif» en Palestine, par le biais d'une missive de Lord Balfour, chef du ForeignOffice, adressée à Lord Rothschild. Voir, Ata Ayati, « la Palestine: terrede compromis,les archivesenparlent» EurOrien.t n019. 2005. pp. 153-200.

00 o o N I \0 N o d

J
~
18

pressante des Etats-Unis35, est l'un des premiers Etats de la région à accorder un blanc-seing officieux au nouvel Etat et à engager avec lui de solides et cordiales relations. En janvier 1950, le régime impérial dépêche son premier représentant diplomatique en Israël, M. Safinia, avec rang de ministre plénipotentiaire et qualité «d'envoyé extraordinaire en Palestine ». L'arrivée du diplomate iranien ouvre une ère nouvelle et inédite des relations avec le jeune Etat juif, préalablement assurées par le consulat iranien, inauguré sous la période mandataire et dont les activités perdurent au plus fort des hostilités israélo-arabes36. Le gouvernement impérial spécifie toutefois que la mission du haut fonctionnaire n'entraîne pas de réciprocité et se limite au règlement de la question épineuse des indemnités dues aux Iraniens résidant en Palestine et ayant pâti du conflit. A la suite des protestations du gouvernement israélien, exigeant l'instauration de relations diplomatiques bilatérales avec l'Iran, le cabinet iranien se résout à reconnaître defacto l'Etat d'Israël le 15 mars 195037. Le «représentant spécial du gouvernement impérial en Israël» présente quelques jours plus tard ses lettres de créances au président Weizmann. Le voyage officiel du monarque aux Etats-Unis en 1948 aurait converti le Shah à la cause d'Israël et l'aurait incité à programmer, à brève échéance, sa reconnaissance. L'opposition des milieux cléricaux, arc-boutés sur la défense des intérêts de la Communauté des croyants, et les chausses-trappes dressées par le ministre iranien des Affaires étrangères de l'époque, M. Hekmat, proche des cercles religieux, entravent l'exécution de la décision impériale. Un regain de pression des Etats-Unis, conjugué à la volonté de prévenir une éventuelle reconnaissance d'Israël par la Jordanie forçe le cours du destin. Le Premier ministre iranien Saéd saisit, avec un sens aigu de l'à-propos, le début des vacances parlementaires pour proclamer la reconnaissance de facto de l'Etat hébreu38. Le journal I<eyhan, daté du 15 mars 1950, rapporte ainsi la déclaration officielle iranienne: « à la suite de longues tractations menées par l'ONU et le gouvernement américain avec l'Etat iranien afm que
35 Voyage de Mohammad Reza en 1948 à Washington. Siâsat-é khare4Ji-é Irân dar dowran-é

'--I ~ ~

~ ~

~
?>

~
~

~.
to-o4 ~ "'" =' I to-o4 r.J'J ~ "'" ~: ......

19

Pahlavi, d'Abdel Rezâ Hoshang Maldavi. Téhéran. 1377 (1998). Téhéran. Editions Peykân. 36 Télégramme diplomatique (601/.AL) du 13 mai 1957, de Henri Roux, ambassadeur de F rance en Iran. 37 Ibid. 38 Télégramme diplomatique (280/ AS) du 20 mars 1950, du Chargé d'affaires de France en Iran.

00 o o N I \0 N o ~

J
~
20

celui-ci puisse assurer la défense de ses ressortissants et résoudre les difficultés de plusieurs milliers de citoyens iraniens résidant en Palestine, l'Iran a dépêché, trois mois plus tôt, M. Reza Safinia, avec le titre de représentant spécial en Palestine. En prenant cette mesure, l'Etat iranien reconnaissait l'Etat d'Israël. Cependant, afm de rendre officielle cette décision, le cabinet a ordonné à M.Entezâm, représentant permanent de l'Iran aux Nations unies, de porter à la connaissance du représentant d'Israël, la reconnaissance defacto de l'Etat hébreu par l'Iran, avec prise d'effet immédiate »39. La question, pendante, de la reconnaissance d'Israël empoisonne, dès sa proclamation sous les auspices de l'ONU, les relations irano-arabes. En Iran, l'arrivée au pouvoir, le 7 mars 1951, du Premier ministre nationaliste Mossadegh sonne momentanément le glas des efforts de rapprochement entre l'Iran et Israël40. Afm de flatter les milieux cléricaux et s'assurer ainsi de leur soutien - et de celui des pays arabes - dans son entreprise de nationalisation des pétroles, Mossadegh ferme le consulat de Jérusalem le 7 juillet 1951 et rappelle M.Safmia à Téhéran. Cette décision, dictée par les intérêts économiques du régime et sa quête d'indépendance à l'endroit des puissances tutélaires, se solde par le retrait de la reconnaissance defacto. Le coup d'Etat orchestré par la CIA à l'instigation du Secret IntelligenceService (SIS) le 19 août 1953, déchoît Mossadegh de son fauteuil de Premier ministre et permet au Shâh de rétablir des relations de confiance avec Tel-Aviv. En avril 1954, le Dr.Doriel, nommé représentant officiel d'Israël à Téhéran, déploie, dès lors, un activisme et une propagande efficaces en direction des personnalités politiques et économiques du pays. A l'inverse, le régime Pahlavi jouera, avec un art consommé de l'esbroufe et du doublelangage, de la menace d'une reconnaissance juridique d'Israël pour faire pression sur les pays arabes. Cette politique équivoque et fluctuante permet aux cabinets iraniens de régler ou d'envenimer certains contentieux avec les régimes nationalistes arabes. Le clergé chiite iranien, fer de lance de l'anti-sionisme Ebranlés par la création d'Israël et influencés par la doctrine des Frères musulmans égyptiens, les clercs chiites ne tardent pas à réagir
39Journal Keyhan, n02079, daté du 24 Esfand 1328 (16 mars 1950). 40« ravâbet-é lrân va lsraïf dar dow/a! Dr.Mossadegh », de Massoud Kohestâni-Nejâd. Tatikh-é ralJâbe!-é khâre4Ji, n015. Khordad, consacrée à ce sujet. 1382 (2003). ppl05-161. 'Toir également

Revue 15

la revue

violemment à la création d'Israël et à brocarder le régime impérial pour sa complaisance à l'égard de l'Etat sioniste. L'âyatollâh I<.ashâni prend la tête de la fronde religieuse et exhorte, dans un communiqué publié en 194741, les fidèles à mener la guerre sainte contre les Sionistes. Dans un second communiqué, dont les propos font singulièrement écho aux diatribes de Mahmoud Ahmadinejâd, I<.ashâni fustige ainsi l'attitude des (( Si les grandes puissances veulent sati~faire les u~fset tirerprqlit de leur Alliés: J
présence. ils n'ont qu'à les établir sur leurs territoires et leur accorder l'indépendance. Quoiqu'il en soit. la création de l'Etat ~iu~f deviendra.
....

~

dans le ~futur. le ~fqyer par

excellence des troubles et de la corrutJtion. non seulement au détriment des Musulmans

du Moyen-Orient mais aussi du monde entier))./-2. A la même époque, le groupuscule radical des Fedâ'[yân-éeslâm fait de la cause palestinienne son étendard et incite à verser le sang des martyrs sur le sol souillé de la Palestine. La révolte du clergé chiite enflamme les prêches de la prière du vendredi, dont la violence culmine sous le verbe maladroit mais puissant de l'âyatollâh I<.homeyni. Celui-ci se livre à des attaques féroces contre le régime Pahlavi qu'il accuse de parjure et de couvrir les desseins démoniaques des Sionistes en Iran. Dans un entretien, I<.homeyni n'hésite pas à brocarder le souverain en s'interrogeant sur la judéité supposée du souverain. Il ne laisse, par ailleurs, planer aucun doute sur la future nature des relations entre un régime islamique et l'Etat hébreu: «nous rejetons Israël et n'aurons aucune relation avec Israël. C'est un Etat usurpateur et notre ennemi »43.Pourtant, il convient de nuancer la position du clergé chiite sous le règne de Mohammad Reza Shâh, écartelé entre une majorité quiétiste, attachée à ne pas s'immiscer dans les affaires publiques, et les hérauts d'un islam révolutionnaire et minoritaire,

~ ~

~ ~
f(O

>-

~ ~
~ I

!:to
...-.t

...-.t rJ'j ..,

~ ~: ~

21

41 Ma4Jmu-é az maktubat lJapc!yâmhaj/é cJyatollâh Kashâni az 1299 tâ 1330 ». Dehnavi, T1. pp.40-42. Nous trouvons le même propos prononcé par Ibn Saoud dans un entretien avec Roosevelt: « Vous voulez dire les Juifs? Quand la baix viendra (avec la fin de la Seconde Guerre mondiale). les Juifs devraient regagner les terres d'où ils sont venllS et non envovés en Palestine. Ceux dont les maisons sont comblètement détruites et n'ont blus de batTie devront se faire attibuer une barcelle des Etats défaits de l'Axe qui les obpTimés... Faites que l'ennemi et l'obPresseur bavent! C'est la manière bar laquelle nous. Arabes. menons la guerre. Les compensations sont à la char:gedl, etimineL non à celles de l'innocent hors conflit. Quel malles Arabes ont-ils fait aux T uifs en Eurobe ? Ce sont les chrétiens allemands qui leur ont volé leurs maisons et leurs mes. Laissez les Allemands bc!yer. » Hamacli- Redis si, Le pacte dtl Nac!Jd. Seuil, p.211 42 La relation inconnue. Op.cit. pp.48, 49 et 50. 43 Histoire contemporaine de l'Iran selon l'Imâm Khomeyni. Téhéran. 408.

1378 (1999).

pp 318 et 407-

galvanisé par I<homeyni et ambitionnant de placer le gouvernement la tutelle morale des clercs. Les dividendes économiques de la relation israélo-iranienne

sous

co <:> <:> N I \0 N o t:

J
~
22

L'établissement de relations diplomatiques bilatérales, scellées sur un compromis ambigu et bancal, débouche rapidement sur une coopération économique fructueuse. Dès 1954, dans la foulée de la restauration des liens diplomatiques, le général Zâhedi, nommé Premier ministre à la suite du coup de force contre Mossadegh, s'empresse d'inaugurer des négociations commerciales avec Israël44. Partenaires économiques privilégiés dans la zone, Tel-Aviv et Téhéran densifient et fructifient leurs échanges commerciaux, au cours des décennies suivantes, au grand dam des pays arabes, agacés par la complaisance iranienne à l'égard d'IsraëL Reclus et isolé diplomatiquement au sein de son environnement géopolitique immédiat, Israël est mis sous perfusion énergétique par l'Iran qui lui livre l'intégralité de ses besoins pétroliers. Les hydrocarbures, malgré les démentis officiels de Téhéran, sont acheminés d'Abadan45 vers le port d'Elath, selon une convention passée entre la Société Nationale des Pétroles Iraniens (SNPI), le Consortium46 et une société suisse faisant office d'intermédiaire patenté. Cet accord permet à l'Etat hébreu de garantir ses approvisionnements énergétiques et d'assurer le fonctionnement de la raffmerie d'Haiffa, mais le met dangereusement à la merci d'une volte-face de Téhéran. En 1957, l'Iran fait également parvenir frauduleusement à Israël, via l'Italie, des tapis et de la gomme adragante. En échange, Israël fournit à Téhéran des biens manufacturés et des produits industriels47. Les montants des échanges sont soigneusement escamotés des statistiques pour ne pas provoquer l'ire des nations arabes. Cependant, en 1957, les importations iraniennes

44« Kabine-yé

Fazolah

Zâhedi

», de Ata Ayati. Revue

d'histoire

contemporaine

iranienne.

N°31. pp. 113-126. 45 Port et complexe de raffinage. 46 1-\ la suite de l'accord de nationalisation des pétroles, paraphé le 29 octobre 1954 par le Premier ministre Amini, la SNPI déléguait les opérations de production à un agrégat international, composé de compagnies britanniques (40% des parts), américaines (40~/0) et d'origines diverses (20%). 47 Télégramme diplomatique (601/ AL) du 13 mai 1957, de Henri Roux, ambassadeur de F rance en Iran.

se montent à 12 millions de rials et les exportations, aux deux tiers constitués par les ventes de pétrole, à 26 millions de rials48. Dans le domaine industriel, Israël prête le concours de ses experts techniques et déploie une intense activité sur le sol iranien. L'Organisation du Plan, chargé de planifier et de conduire la politique économique du pays octroie de nombreux contrats d'infrastructures aux compagnies israéliennes. La société israélienne de génie civil «Solei Boneh» est mandatée, en collaboration avec la compagnie iranienne « Mossales », pour construire 160 kms de route asphaltée dans le I<houzestân et édifier des plate-formes aéroportuaires. La société de construction israélo-iranienne «Rah-Bana », filiale de la «National Engineering and Construction Cie of Haiffa », dote Téhéran de bâtiments d'envergure, bâtit des usines textiles à IZashan et Téhéran et construit des fabriques de sucre et de ciment à Ispahan49. Le groupe « Itzrakhi », spécialisé dans le béton armé, érige plusieurs bâtiments publics à Téhéran, parmi lesquels l'hôtel« Jam ». Grâce à son expertise reconnue dans le domaine agricole et piscicole, Israël décroche également de nombreux contrats pour moderniser les techniques d'exploitation agraire et la flottille de pêche iranienne. Ainsi, le service international de « Water Ressources Development» obtient une concession pour l'adduction d'eau à Ispahan, pour un montant d'environ deux millions de dollars. Le kibboutz des pêcheurs de Césarée affrète quatre navires de pêche au profit d'une société halieutique du golfe Persiqueso. Israël commissionne également ses ingénieurs agronomes et techniciens agricoles, de qualification égale mais moins coûteux que leurs homologues européens, auprès des organismes iraniens chargés de développer des projets agraires, comme à QazvinS1. En 1963, la totalité des experts déployés par Israël n'excède pas toutefois la vingtaine dans le domaine agricole. En revanche, près de cent trente Iraniens auraient bénéficié, en Israël, d'une formation agronomiqueS2.

'-4 ~ $:I:)

~ rD
Re

~

~

$:I:)

~.
1-4 $:I:) "'"

::3 I
1-4 r:n $:I:) "'" rD: """'"

23

48Télégramme

diplomatique

(252/ .AL) du 3 mars 1960, de Henri Roux, ambassadeur

de

France en Iran. 49 Télégramme diplomatique (291/ AL) du 8 mars 1961, de Jean Bourdeillette, ambassadeur de France en Israël. 50Télégramme diplomatique (517 / AL) du 8 avril 1961, de Henri Roux, ambassadeur de France en Iran. 51 Télégramme diplomatique (1810/AL) du 14 décembre 1963, de Renaud Sivan, ambassadeur de France en Iran. 52Ibid.