//img.uscri.be/pth/76afe38c33c72a974571d0457085210c6100bdee
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 24,38 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'Iran: un puzzle ?

De
351 pages
Depuis la Révolution islamique de 1979, l'Iran est profondément changé. Pour comprendre les changements politique, social, économique etc., l'auteur propose une étude sur le système politique iranien. Il examine toute la structure étatique iranienne depuis la naissance de l'empire perse jusqu'à nos jours, et présente une description détaillée des différents ministères.
Voir plus Voir moins

Collection l’Ira n en transition
Dirigée par Ata Ayati

La collection « l’Iran en transition » s’inscrit résolument dans l’objectif de développement du pluralisme dans la culture iranienne. Elle le fera en portant un regard objectif sur les aspects économiques, politiques, sociaux et culturels d’un pays en gestation. Cette ambition est devenue une nécessité tant dans l’observation et l’énonciation des faits que du point de vue de la recherche et de la confrontation des idées.

INTRODUCTION
Au début des années 1960, Pierre Lyauty publiait, L’Iran secret. Un titre assez surprenant pour une époque où l’Iran ne faisait plus un point chaud sur la scène internationale, grâce au coup d’État de 1953 ! Le Chah exerçait, sans partage, un pouvoir absolutiste, songeant à moderniser son pays. Mais est-ce que ce pays, plusieurs fois millénaires, constitue un ou des secrets ? Pour étudier un pays, il ne suffit pas seulement acquérir une connaissance historique, économique, littéraire, sociologique, ethnologique ou anthropologique, mais aussi surtout celle de son système politique. Un système politique se fait, entre autres, par l’organisation de son Administration. La survie d’une civilisation réside donc, entre autres, dans son Administration, son organisation politique, son personnel compétant, son savoirfaire, son système de décisions … Un pays a aussi besoin d’un changement lorsque les exigences du moment réclament. Ce changement se situe à plusieurs niveaux : administratif, politique, économique, social, culturel, scientifique etc. L’Iran est profondément changé, surtout depuis la Révolution islamique. Ce changement sociologique considérable touche tout, de l’Administration aux plus bas des couches sociales, tout confondu. Mais que signifie réellement le changement administratif ? Est-ce que le changement politique et social aboutit à un changement drastique dans l’Administration ? Comment s’est formée l’Administration de l’Iran ? Quelles sont ses réformes ? Où sont les vraies questions administratives iraniennes ? Les réponses à celles-ci et à d’autres questions qui lui sont liées dépendent des circonstances du moment, et toute situation particulière demande une recherche convenable, une explication convaincante sans doute fondées sur une étude approfondie. Ainsi, un des secrets millénaires de l’Iran réside dans son Administration. En effet, le changement administratif apparaît nécessaire lorsque l’on a déjà ressenti une inadaptation de l’appareil avec les exigences actuelles. Une réforme est fondamentale puisqu’on se heurte à des obstacles et à une série d’anomalies bureaucratiques, et surtout quand on aperçoit que l’Administration ne répond plus aux questions collectives et à l’évolution du monde. L’Iran est un pays, on le sait, ayant une histoire plusieurs fois millénaires. Il a toujours été gouverné par un système politique monarchique jusqu’en 1979, sauf durant une petite période préislamique. Le chef était donc un roi. En effet, le mot

L’Iran : Un Puzzle ?

ch h1, en persan moderne et en moyen persan Š h, vient du vieux persan xš ya iya, qui signifie « roi ». et qui a des racines communes avec le sanskrit, xšatriya, c’est-à(krasthai) veut dire « acquérir ». dire « roi guerrier ». Sa traduction en grec Le mot « Roi des rois » utilisé surtout par les achéménides était xš ya iya xš ya iy n m. Il correspond au moyen persan š h n š h ayant la même signification : « Roi des rois », traduit en grec par , qui veut dire l’empereur. Ce titre reste durant toute l’histoire de ce pays valable jusqu’à nos jours. Le mot chah devient célèbre surtout par la dynastie achéménide, unificatrice de la Perse, réalisatrice d’un vaste empire intercontinental, battu par Alexandre le Grand. En effet, Alexandre désirait unifier les deux mondes : grecque et perse, en un seul, même si la Perse était considéré comme un pays en périphérique, rivale et non hellénique, et qui « était constitué par les barbares selon Aristote2 ». Dans sa structure étatique et sa division territoriale, les achéménides ont inventé la province. Le mot kshathra, qui veut dire province, ou territoire, vient du mot kshathrapavan, signifiant « gardien du territoire ». Ce mot prend forme en Occident par le mot Satrape, gouverneur (grec et latin). Ainsi, les Iraniens sont uns des inventeurs de l’administration territoriale et la division géographique et administrative. Cette organisation permettait donc de mieux gouverner et gérer l’ensemble du territoire. À partir de ce constat, on peut assister à une longue histoire durant laquelle les formes essentielles de cette structure n’ont connu qu’une minime modification. Il faut donc attendre à l’époque récente pour que les Iraniens perçoivent la nécessité d’une réforme profonde dans la structure politique et administrative afin qu’ils puissent répondre aux exigences du monde moderne. Le monde actuel tel que l’on observe est basé sur l’Administration (politique, économique, sociale, culturelle,…). En effet, la base des modèles administratifs actuels est posée, entre autres, par les Iraniens. Une invention iranienne ? L’empire perse avait innové et son héritage n’était pas mince : Il était le premier à se doter d’un système de communications routières, bien élaboré, dont la célèbre route royale de 2 000 kilomètres. Il avait aussi inventé la poste à relais, et même le télégraphe optique : la construction des tours sémaphores sur des sommets de montagnes permettant la transmission rapide des messages d’un bout à l’autre de l’empire. L’empire perse avait également fondé un système monétaire et comptable, ainsi que l’unification des poids et de mesures3. Finalement, la Perse apprit aux communautés
1 Par ailleurs, le mot « Shah » serait plus tard originaire en Occident le mot échec (en persan chah mat qui veut dire « le roi est mort », d'où vient les mots échec et mat. 2 Aristote poussa Alexandre à la conquête de la Perse. 3 Même les produits influencés : ce sont les Iraniens qui ont inventé le savon. Le mot même vient de « Sâboun », mot d’origine perse. Les habitants romains étaient emerveillés, dans leurs bains connus, par ses vertus et ses parfumés raffinés. Néron ne voulait que le savon perse dans sa salle de bains.

8

L’Iran : Un Puzzle ?

antiques la possibilité de gouverner et d’administrer un vaste empire. Les Romains, plus tard, n’avaient fait que l’imiter. Donc, on peut dire, avec prudence bien entendu, que le monde administratif actuel vient de l’Iran. Pour comprendre l’Iran actuel, il nous faut donc connaître son Administration. Et cela pour plusieurs raison : d’abord, comme on a déjà dit, les notions et les cadres institutionnels qui dominent encore le monde contemporain viennent de l’Iran : De l’établissement de l’ordre jusqu’à l’assurance de la justice en passant par la formation d’un système politico-militaire. Ensuite, c’est là qu’apparaît le second intérêt d’une étude historique et contemporaine : Elle permet des comparaisons, fait dévoiler les liens qui existent entre le passé et le présent, et finalement invite à réfléchir sur les conditions dans lesquelles naissent les administrations et les raisons de leur succès ou de leur déclin. Enfin, il serait intéressant de signaler qu’un certain nombre important d’institutions inventées par les séfévides, au XVIIe siècle, fonctionne toujours. Ainsi, une étude historique s’avère nécessaire pour comprendre le système politique de la République islamique. Soulignons également qu’une étude comparative entre les différentes dynasties perses est d’autant plus fructueuse que la période est plus longue et le territoire est plus vaste : De l’Inde à l’Égypte en passant par le golfe Persique sur lequel ont coexisté des diverses sociétés et des régimes politiques différents. Il faut identiquement articuler que l’histoire administrative de l’Iran mérite attention car elle est instructive non seulement sur le plan sociologique ou historique mais aussi politique. Car, elle montre la volonté actuelle pour une reconstruction impériale durable. Pourtant, la pensée politique occidentale, sa technologie avancée, et surtout la Révolution française ont eu un impact direct, pour ne pas dire définitif, sur les sociétés traditionnelles. Les disciplines et les découvertes scientifiques modernes, ainsi que la recherche et le développement technologiques ont énormément influencé les styles de vie et l’espérance des masses partout sur le globe. Des gens à travers des terres, et au-delà des océans sont en train de moderniser leur société et leurs communautés suivant des modèles occidentaux. L’ensemble des pays de l’Asie du sud-est est un exemple typique de cette modernisation. Le résultat est ostensible et les Dragons asiatiques s’imposent actuellement sur l’économie mondiale. Ces pays ne vont pas tarder à se manifester sur la scène diplomatique internationale en exigeant leurs intérêts économicofinanciers et politico-stratégiques. Dans son histoire, l’Iran a toujours été envahie par les étrangers, sauf pendant une période distincte : sous Cyrus le Grande, Darius et Xerxès de la dynastie des achéménides. Le reste de l’histoire de l’Iran est l’histoire des invasions successives par les diverses ethnies nomades, et plus récemment par les attaques des diverses

9

L’Iran : Un Puzzle ?

nations comme la Russie, la Grande-Bretagne, l’Irak etc. C’est pourquoi les diverses dynasties ont tenté, à chaque fois qu’elles arrivaient au pouvoir, de réunifier l’Iran, et de reconquérir les régions perdues. Ainsi, la défense du pays présente une page importante dans l’histoire de l’Iran. Nonobstant, parfois, comme le cas iranien, la modernisation démesurée ou plutôt l’occidentalisation superficielle provoque des réactions massives de la part de la population de telle sorte que l’on assiste à la revendication d’un retour aux sources culturelles nationales. La modernisation4 accélérée, en Iran, a tout simplement touché la superstructure de la société, pour reprendre la formule marxiste. Seulement quelques couches sociales imitaient la façon de vivre à l’occidentale. Le reste, il s’agit des couches sociales pauvres, qui deviennent plus tard les opprimées et les déshéritées, observaient et se ressentaient délaissées. Par une autre voie, la classe politique, à la tête de laquelle la monarchie absolutiste gouvernait, encourageait cette occidentalisation au détriment de ces dernières5. C’est pourquoi une étude approfondie sur les mécontentements, les soulèvements et les révolutions mérite d’englober tous les aspects de la vie collective d’une nation et sa présence réelle dans le monde, ainsi que la domination incontestable de la technologie actuelle et future, l’impact entre les évènements culturels qui imposent leur domination dans ces sociétés. Habituellement on pense, selon des clichés ordinaires, que la décision finale appartient au Guide de la révolution ! Pourtant, on verra que ce n’est pas le cas. Son pouvoir est limité, et sa représentation est plus symbolique. La position géographique de l’Iran lui donne également un aspect à la fois vulnérable et fort. Vulnérable, car ses voisins ne sont pas homogènes et souvent ayant des tendances extrêmes. Fort, car, l’Iran a su dominer un sphère distinct. La croissance chi’ite constitue donc un arc de défense majeur pour les Iraniens. La route de la soie est, dors et déjà, là. Et l’Iran se retrouve au centre de communication est-ouest et nord-sud. Il occupe la troisième place de transport de marchandises après l’Arabie et les Émirats dans cette vaste zone géographique incluant l’Asie centrale. Le jour où les relations diplomatiques entre les États-Unis d’Amérique et l’Iran sont rétablies, les données commerciales, économiques et politiques seront différentes et l’influence iranienne sera encore davantage
L’économie mono productive dépendante des ressources pétrolières avait permis, dans les années 60 et 70, une modernisation accélérée. Le revenu pétrolier était « en 1960 : 45 millions de dollars, en 1967 : 285 millions, en 1970 : 1 093 millions, en 1974 : 18 523, et en 1977 : 20 735 millions de dollars », F. Holliday, The Dictatorship and the Development of Capitalism in Iran, tr. F. Nik-Aiïn, Téhéran, Amir Kabir, 1979, p. 152. 5 Sur la Révolution iranienne, il y a une littérature abondante. Ainsi, les raisons de cette révolution ne se limitent pas à cette occidentalisation. Il s’agit d’un ensemble de facteurs sociologiques, politiques, économiques, religieux, culturels, etc., qui était l’acteur et la locomotive du déclenchement de la révolution.
4

10

L’Iran : Un Puzzle ?

consolidée. Ce qui veut dire, l’Iran pourrait facilement jouer un rôle déterminant dans la sécurité de cette méga région. Autrement dit, l’Iran pourrait être un partenaire idéal pour l’Occident. Son entrée dans la zone de Shanghai, considérée comme un concurrent sérieux face à l’Otan, est autant plus important que le rétablissement des relations bilatérales américano-iraniennes. Ainsi pour comprendre les enjeux géopolitiques iraniens, il faut connaître son système politique. Pour comprendre son système politique, il faut donc commencer par appréhender son Administration. Ce petit travail tente d’étudier d’abord le fondement de l’Administration de l’Iran depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Puis, il essaie d’aborder les changements intervenus dans le corps administratif depuis la révolution islamique. À notre avis, un tel examen peut nous aider à mieux comprendre le fonctionnement de la société iranienne, les méthodes de la prise des décisions, et son système politique. Il est finalement important de signaler que l’auteur est parfaitement conscient d’énormes lacunes de ce texte, et espère que les lecteurs lui pardonnent en souhaitant que les aimables lecteurs lui feront parvenir leur avis afin de corriger à l’avenir les imperfections inadmissibles. Paris, le 12 décembre 2008

11

PREMIERE PARTIE : LE FONDEMENT DU SYSTÈME POLITIQUE IRANIEN CHAPITRE I : APERÇUES ARCHÉOLOGIQUES

Civilisation iranienne : Elam, Sumer

Golfe Persique

Un certain nombre de chercheurs remontent jusqu’à 12 000 ans pour l’histoire de l’Iran. On peut imaginer donc l’existence des croyances plus ou moins religieuses durant les périodes paléolithique et néolithique6 sans pour autant de donner un avis sur l’organisation des institutions religieuses, une des bases de l’organisation administrative. Toutefois, « dès le Ve millénaire avant l’ère chrétienne, nous pouvons suivre l’évolution de la culture humaine sur le Plateau Iranien7. » Mais avant tout, il est fortement conseillé de préciser quelques éléments. L’Iran possède en effet l'une des civilisations les plus anciennes du monde8. Couvrant l’histoire des milliers d’années, depuis les civilisations antiques du plateau iranien, des Mannéens en Azerbaïdjan, de Shahr-i Sokhteh (Ville brûlée) dans le Sistan, de Jiroft, suivie du royaume d’Élam, en passant par l’empire des Achéménides, des Parthes, des Sassanides jusqu’à l'actuelle République islamique, l’Iran a pu traverser des moments hauts et bas. Pour assurer sa survie, ce pays a donc su et pu établir de façon surprenante une administration solide. Seule condition nécessaire, mais sûrement pas suffisante, pour pouvoir assurer sa continuité.
Sur ce sujet voir les travaux archéologiques comme Sadek-Kooros et Hind, « Paleolithic Culture in Iran », in Processing’s of the 2nd Annual Symposium on Archeological Research in Iran, Musée Iran-é Bastân, Tehran, 29th Oct.-1st Nov. 1973, Tehran, 1974, p. 53-62, R. Ghirshman, Fouilles de Sialk près de Kashan, 1933-1934, 1937, vol. I, Paris, éd. Librairie Orientaliste, 1938, Carlton S. Coon, « Excavation in Hotu Cave: Iran 1951: A Preliminary Report », in Processing of the American Philosophical Societies, 96, n°3, 1952., p. 231-249, M. Tosi, « The Archaeological Evidence for Protostric Structure in Eastern Iran and Central Asia at the End of the 3rd Mill. B.C. », in Le Plateau Iranien et l’Asie centrale des origines à la conquête islamique, Paris, 1977. 7 Roman Ghirshman, Perse : Proto iraniens, Mèdes, Achéménides, Paris, Gallimard, 1962, p. 1. 8 J. A. Boyle, The Cambridge History of Iran, Cambridge University Press, 1968, 778 p.
6

L’Iran : Un Puzzle ?

L’Iran actuel dispose de vestiges d’occupation humaine et culturels qui datent du paléolithique. On a pu trouvé des instruments de pierre du paléolithique inférieur dans la région du Baloutchistan iranien, avec une grande quantité d’outils en pierre, représentant d’un âge estimé à 800 000 ans. Parallèlement, on a aussi découvert, près de Tabriz (ville située à nord ouest du pays) les ruines d’un campement de chasseurs datant de la même période mentionnée. Même si les fouilles archéologiques sont très peu effectuées, il faut remarquer qu’une grande partie des sites a été disparue en raison des glaciations du pléistocène. Les sites ci-dessous montrent ces vestiges allant de la Mésopotamie au plateau iranien.

Quelques villes en Iran occidental et l’immigration iranienne

Les fouilles archéologiques ont pu donc donner quelques résultats concernant la période du paléolithique moyen avec la découverte des grottes occupées et des vestiges moustériens dans le bassin occidental du fleuve Helmand9 C’est en réalité une continuité des sites physiques néandertaloïdes depuis la chaîne des Tian Shan jusqu’à l'Atlantique en passant par l’Europe et l’Afrique du Nord Par ailleurs, on a pu également découvrir que durant la période paléolithique supérieur l’emploi des nouvelles méthodes du travail de la pierre a été apparu. La sédentarisation est le résultat de l’agriculture, de l’élevage, de la naissance des arts plus élaborés, de la mise en service de routes, et surtout de la réalisation d’une économie plus complexe durant la période néolithique10. La période mésolithique, c’est-à-dire vers 10 000 ans av. J.-C., on assiste à la naissance de l’économie de production de biens, de la domestication des ovins. C’est vers le VIIe et VIe millénaire qui commence le néolithique iranien avec l’apparition des centres d’agriculture, des habitations en brique. Puis, au IVe millénaire av. J.-C., les éléments en cuivre, découverts en Khuzistan, présentent l’âge
9 10

Ezzat O. Negahban, « Gh r (cave) », in Encyclopædia Iranica en ligne. Comme les sites de Ganj-é Dareh et de Jarmo en Iran Occidental.

14

L’Iran : Un Puzzle ?

du cuivre en Iran. Cette période est témoin d’une série de routes commerciales et d’équipements urbains allant de la vallée de l’Indus jusqu’en Anatolie en passant par la Mésopotamie. À Djiroft, la découverte d’une civilisation de 5 000 ans est assez récente. Elle se situe à la même date que celle protoélamite allant de la province de Far aux alentours de Téhéran. L’héritier de la civilisation protoélamite est le royaume élamite. Il nous a laissé une écriture qui n’est pas encore déchiffrée. Cette civilisation perdura de IIIe millénaire pratiquement jusqu’au milieu du Ier millénaire. Le royaume élamite se situait entre Suse11 et la province de Fars. C’est-à-dire entre le centre et la mésopotamie. Les inscriptions cunéiformes qui datent du XXIVe siècle montrent l’existence d’une administration complexe, centrée surtout autour du temple, du palais et des centres des affaires. À ce royaume iranien, il faut ajouter cinq autres12 à savoir Simashki, Hamazi, Awan, Marhashi et Zabshali. Il semble qu’à partir du IIe millénaire av. J.-C. que divers peuples de la famille iranienne, venant de l’Asie centrale13, posent leurs pieds en Iran. Les civilisations iraniennes avant l’empire mède sont selon le tableau suivant : Zayandeh River Civilization Sialk Civilization Jiroft Civilization (Aratta) Proto-Elamite Civilization Bactria-Margiana Complex Elamite Dynasties Kingdom of Mannai Prehistoric–? 7500–1000 4000–? 3200–2800 2200–1700 2800–550 10th–7th cent.

Revenons un peu en arrière. Au 4ème millénaire, les populations protoélamites édifient une civilisation étincelante au Khuzistan iranien. Ils bordaient des montagnards du Zagros. C’est-à-dire les Goutis et les Kassites. Les Elamites avaient pour capitale Suse. Vers 3100 av. J.-C., la Susiane, qui depuis longtemps était soumise aux Sumériens, devint autonome, dirigée par les montagnards élamites. C’est en ce moment-là qu’une écriture protoélamite apparaît au milieu du IIIe millénaire14.

Pierre Amiet, Suse, six mille ans d’histoire, Éditions R.M.N., 1988. Ils parlaient la même langue mais de différents dialectes. I. M. Oranskij, Les Langues Iraniennes, Paris, Librairie C. Klincksieck, 1977. 13 A. H. Dani, V. M. Mason (Ed.), History of Civilizations of Central Asia (I). Paris/N.Y., UNESCO Publishing, 1992, p. 29-126, voir aussi R. Ghirshman, L’Iran, des origines à l’islam, Paris, Albin Michel, 1976. 14 P. Damerow et R. K. Englund, The Proto-Elamite Texts from Tepe Yahya, Cambridge, Cambridge Univ. Press, 1989.
12

11

15

L’Iran : Un Puzzle ?

En relation avec la Mésopotamie, ils étaient dominés par la dynastie d'Akkad au XXIIIe siècle av. J.-C. Mais en 2003 av. J.-C., ils se révoltèrent15. Ce n’était qu’une question du temps la prise d’Ur avec leurs alliés syriens. La Susiane, au XVe siècle av. J.-C., connaissait plusieurs principautés. Puis, la ville de Kabnak (aujourd’hui appelée Haft Tépé) située au sud de l’Iran devint la capitale de l’ensemble de ces principautés. Pratiquement un siècle plus tard, au XIVe siècle, une nouvelle dynastie devint une unificatrice de l'Élam. Ainsi fut né le titre de roi d'Anzân et de Suse. Le roi Untash Napirisha fonda sa capitale à d'Al-Untash Napirisha (aujourd’hui Tchoga Zanbil), protégée par trois forteresses. C’était au XIIe siècle que la puissance élamite arriva à son summum : le roi Shutruk Nahhunte16 concrétisa la conquête de la Babylonie, en 1153 av. J.-C., et ramena à Suse quelques chefs-d'œuvre, entre autres, la statue de Mardouk, la stèle de Naram-Sin, et surtout le Code de Hammourabi. À la fin du XIIe siècle, de son tour, le roi élamite Hutelutush-Inshushinak, fut, en 1115 av. J.-C., vaincu par le roi de Babylone, Nabuchodonosor 1er. Celui-ci saccagea Suse et poussa les Élamites vers le pays d'Anshan (près de Chiraz). Le résultat était l’éclatement de la monarchie en plusieurs dynasties adversaires. Pourtant, nous ne disposons pas d’une solide connaissance sur l’organisation des administrations de ces époques. Seules les inscriptions en cunéiforme nous laissent quelques indices. Celles-ci sont si peu qu’une conclusion solide ne peut être tirée !

15 16

Barthel Hrouda, L’Orient ancien, préface Jean Bottero, Paris, Bordas, 1991. Edith Porada, Iran ancien, Paris, Albin Michel, 1963.

16

CHAPITRE II : LES SUMÉRIENS

L’État sumérien

Les Sumériens17, d’origine iranienne18, édifièrent une structure politique, sociale, « éducative19, » culturelle et économique performante et complexes. En effet, ils étaient inconnus des Grecs, des Romans et même des Juifs. Il semble également que Hérodote n’entendit même jamais perler de la civilisation sumérienne. Il paraît également que Berose, l’historien babylonien, ne connaissait le Sumer qu’à travers une fable. Il écrit une race de monstres, conduits par Oannès, venant du golfe Persique, et qui introduisit dans le pays l’agriculture, le travail des métaux, et l’écriture : « tous ce qui peut rendre la vie plus agréable, dit-il, fut révélé à l’homme par Oannès et depuis cette époque on n’a plus rien inventé20. » Deux milles ans après Berose babylonien, on redécouvrit cette brillante civilisation. C’était en 1850 que Hincks s’apercevait que l’écriture cunéiforme avait été empruntée à un peuple antérieur qui parlait également une langue non sémitique. Plus tard, Oppert donna à ce peuple le nom de « Sumérien21. »

André Parrot, « Sumer », in Encyclopaedia Universalis, vol. 21, 1996, p. 825-829. « Est-il nécessaire de rappeler que c’est à ce monde révolu que l’on doit, entre autres, le système sexagésimal, la division de l’heure en soixante minutes, de la minute en soixante secondes ? Ce seul exemple suffit, puisqu’il pèse sur la destinée humaine et nous touche tous directement dans l’existence quotidienne ». 18 Sur ce sujet voir : Dr. M. A. Nadjafi, Les antécédents historiques et culturels des Iraniens en Mésopotamie, Londres, éd. Djebheh, 1987, aussi voir Elton L. Daniel, The History of Iran, Greenwood Press, 2001 19 Sir Leonard Woolley, « Les Sumériens à l’école », in Le Courrier de l’UNESCO, vol. XVI, n° 6, juin 1963, p. 15 : « À Ur, il y a plus de 37 siècles, les écoles publiques s’étaient multipliées. [...] L’école pouvait recevoir quelques 25 élèves d’âges divers. À l’origine, annexes des temples, les écoles sumériennes s’étaient laïcisées ; on y enseignait les disciplines les plus diverses, de la botanique aux mathématiques en passant par la géographie et la grammaire. Elles étaient de hauts lieux du savoir ». 20 Georges Renard, Le travail dans la préhistoire, Paris, E. Alcan, 1931, p. 316. 21 William G. Sumner & Albert G. Keller, The Science of Society, vol. I, New Haven, Yale Univ. Press, 1947, p. 132.

17

L’Iran : Un Puzzle ?

Les Sumériens nous ont laissé une civilisation brillante, depuis les calculs géométriques22 jusqu’à un art raffiné. Urbains, ils créèrent la ziggourat, prédécesseur des pyramides, et mère des minarets, pour sculpter l’incarnation du pouvoir et de la religion dans la vie courante. Fondateurs de « Cités-États23 », ils développèrent le système dynastique du pouvoir à la tête duquel il y avait un roi-prêtre «patesi24 », représentant à la fois le chef politique / maître de la cité et la personnification sur terre de la divinité25. Ce double symbole (roi est l’ombre divin) jouera jusqu’en 1979 un rôle essentiel dans l’établissement de l’unité en Iran : le roi (Chah). Par ailleurs, la religion jouait un rôle capital dans la vie des Sumériens. La séparation entre le temple (l’église) et l’État était inconcevable. Ces deux fonctions, réunies dans la même personne laisseront leur influence à travers l’histoire et arrivent jusqu’à nos jours ou finalement une théocratie s’est établie en Iran en 1979. En effet, ce fut vers 2 500 av. J.-C., que la première dynastie d’Ur jouissait d’une suprématie. Elle dura environ deux siècles. Au milieu du IIIe millénaire, on rédigea des scribes légendaires et mythologiques l’histoire de la dynastie de LagaŠ. Le roi est puissant puisqu’il est représentant du dieu. Son pouvoir est héréditaire, car il est l’incarnation du pouvoir divin. Les conquêtes lui obligent l’établissement d’une politique autoritaire. Ainsi les habitants perdent leur liberté et payent d’impôts. Le régime économique sumérien est plus ou moins communautaire, puisque la terre appartient au dieu de la cité, administrée par le temple : même s’il existe des propriétés individuelles. Quatre catégories professionnelles, à savoir les négociants, les pêcheurs, les artisans et les bateliers forment une classe libre. Or, la vente au marché est libre avec une possibilité manifeste : on peut s’enrichir par son effort. Pourtant, c’est à partir de la IIIe dynastie d’Uruk, c’est-à-dire Lugal-zaggisi26, qui s’étend la domination sur tout le territoire de Sumer, fondant ainsi le premier empire de la Mésopotamie. Par cette construction impériale, commence les diverses invasions. Une fois les Guti expulsés, LagaŠ connaît une nouvelle période resplendissante, surtout sous le roi Gudéa, vers 2 050 av. J.-C. À son tour, Ur touche une période prépondérante grâce à cinq rois de la IIIe dynastie. C’est-à-dire entre 2 085 et 1 930 av. J.-C. Les fouilles archéologiques montrent la pénétration de ses produits alimentaires ou artistiques en territoire perse, en Arménie, ou en Syrie. Autrement dit, l’établissement d’un intense commerce entre Ur et les territoires mentionnés. C’était

22

Arie S. Issar, « Il était une fois à Sumer », in Le Courrier de l’UNESCO, vol. XLVI, n° 5, mai 1993, p. 10-14. 23 André Parrot, Sumer, Paris, Gallimard, 1960, p. 93-162. 24 G. Renard, Le Travail dans la préhistoire, Paris, E. Alcan, 1931, p. 158. 25 Voir les travaux de M. Weber, aussi, A. Cuvillier, Manuel de sociologie, vol. III, Paris, PUF, 1950, p. 623-626. 26 Le nom sonore des rois sumériens commence souvent par Lugal : Lugal-shagengur, Lugal-kigubnidudu, ou encore Lugal-andanukhunga.

18

L’Iran : Un Puzzle ?

à ce moment précis que l’on écrit le Code d’Ur-Nammu. On assiste ensuite à l’infiltration des sémites. Pourtant, le royaume d’Ur ne perdure pas longtemps. Vers 1 930 av. J.-C., les Élamites (perses aussi) envahissent l’empire sumérien et détruisent Ur. Puis de nouvelles pénétrations sémitiques en Mésopotamie se produisent. Ces nouveaux entrismes permettent à de ces nouvelles dynasties fortement sémitiques de former les nouveaux royaume, dite, néo-sumériens à savoir les royaumes d’Isin et de Larsa. Les fouilles archéologiques nous ont apporté une partie du Code du cinquième roi d’Isin, dite, le Code de Lipit-IŠtar. Alors que les Sumériens lançaient la formation d’États cités, ils projetaient aussi les plans d’urbanisme : Au centre des villes, ils construisaient des temples monumentaux sur hautes terrasses, en brique bien sûr, et les murs étaient recouverts de mosaïques de carreaux d’argile colorés. Les temples étaient placés au milieu d’un espace réservé au dieu de la cité. À la tête de la cité et des prêtres se trouvait lougal, grand homme, ou plus précisément le prince. Celui-ci détenait à la fois le pouvoir politique et le pouvoir religieux (le grand prêtre). Par ailleurs, le temple était non seulement le centre religieux mais aussi le centre économique et politique. L’ordre social était maintenu par un système féodal. « Les ressources fiscales dont le gouvernement avait besoin étaient constituées par des impôts payés en nature, enclos dans les entrepôts royaux et qui étaient répartis à titre de salaires, aux fonctionnaires et aux employés de l’État27. » « Ce système d’administration royale et féodale fut complété par un code de lois qui comptait déjà bien des précédents lorsque Ur-engur et Dungi, en codifiant les coutumes d’Ur, préparèrent les sources où devait puiser Hammourabi pour rédiger son code fameux. Celui-ci était plus grossier et plus rudimentaire que les législations postérieures, mais il était moins sévère ; là où, par exemple, les codes sémitiques frappaient de mort la femme adultère, le code sumérien se bornait à autoriser le mari à prendre une autre femme en réduisant la coupable à une condition inférieure28. » Le code traitait de toutes questions commerciales ou individuelles ou même sexuelles, les achats et les ventes, l’adoption et les legs. Les tribunaux siégeaient dans les temples et les ecclésiastiques remplissaient le plus souvent l’office de juges. Il existait toutefois un tribunal suprême, composé de magistrats de profession. Une des dispositions les plus intéressantes de ce code visait à prévenir les procès; tout litige devait être d’abord soumis à un arbitre qui devait s’efforcer de régler le différend à l’amiable, sans recours aux tribunaux29. »

Carl Bücher, Industrial Evolution, tr. S. Morly Wickett, N.Y., A. M. Kelley, 1968, p. 57. Prince Peter A. Kropotkin, Mutual Aid: A Factor of Evolution, with a foreword by H. L. Beales, Harmondsworth, Penguin Books, 1939, p. 90. 29 Otis. T. Mason, The Origins of Invention: A Study of Industry among Primitive Peoples, Cambridge, Mass. MIT Press, 1966, p. 27.
28

27

19

L’Iran : Un Puzzle ?

Les Sumériens inventent également l’écriture pour le service administratif du temple. D’abord, elle était imagée, puis évoluée vers l’écriture cunéiforme. Ils inventent en conséquence l’utilisation des cylindres-sceaux. Autrement dit, l’utilisation des sceaux administratifs pour sceller les boîtes et les vases. Ils inventent également le système sexagésimal de la division du jour en 24 heures. Chaque heure en 60 minutes, et chaque minute en 60 seconds. Dans le domaine géométrique, ils établissement le système du cercle (360°), représenté plus tard sous la forme de . La religion des Sumériens était constituée d’une trinité : d’abord, avec Enlil, An et Enki, puis avec le dieu solaire Outou, la déesse de fécondité, Inanna, et le dieu de la lune, Nanna. Cette forme religieuse va influencer les religions à posteriori. Revenons à leur organisation politique complexe : Basée sur le principe fiscal, chaque ville était jalouse de son indépendance et tenait à disposer son roi, ou plutôt son prêtre-roi, ce qui indique à quel degré la religion et la politique se confondaient. Cette fonction religieuse – politique devient définitivement un composant présent et décisif dans l’histoire iranienne, sauf pendant quelques périodes courtes et distinctes. Pourtant, vers 2 800 av. J.-C., les développements du commerce rendaient impossible la conservation de l’indépendance urbaine et amenèrent la création d’empires dans lesquels un personnage dominant, ayant soumis les villes et leurs prêtres-rois à son autorité et les groupes sociaux en une unité politique et économique complète. Le despote vivait dans une atmosphère de violence et de terreur comparable à la Renaissance italienne : À tout moment, il pouvait être arraché de son trône par les instruments mêmes qu’il avait pris pour y accéder. Sa résidence était inaccessible. Le temple du roi avait aussi un caractère privé, dissimulé dans un coin de son palais. Cela permettait au roi d’accomplir ses obligations religieuses sans danger ou de les négliger sans faire scandale. Le temple privé du roi reste valable jusqu’à nos jours dans le monde occidental. Pourtant, après l’islam, le palais ne disposait pas une mosquée privée. Celle-ci était séparée et construite souvent près du bazar. Concernant la guerre, le roi la faisait ouvertement pour conquérir des routes commerciales ou des marchés. Il annonçait, souvent froidement, le déclanchement d’une guerre pour s’emparer des mines d’argent ou d’or… « Comme dans l’Italie de la Renaissance, encore, l’esprit de séparatisme chauvin des villes fut un excitant vital et un stimulant pour l’art, mais il conduisit à la violence et au suicide politique par la lutte des partis et en affaiblissant à la longue chacun de ces petits États, finit par amener la destruction de la Sumérie tout entière30. » Ainsi, les Sumériens fondent un monde avec un certain nombre de principes administratifs qui vont perdurer jusqu’à nos jours. Il s’agit d’une administration exemplaire et efficace avec un code précis.

30

Sir John Lubbock, The Origin of Civilisation and the Primitive Condition of Man: Mental and Social Conditions of Savages, Longmans, Green & Co., 1870, p. 373-375. C’est un livre fort intéressant et qui peut être consulté à Paris : Museum Histoire Naturelle.

20

CHAPITRE III : LES MÈDES

Mer Méditerranée

Le royaume mède au VIe siècle av. J.-C.

Cavaliers nomades, les Mèdes31 se fixèrent en Iran où la population indigène était rare. Les autochtones étaient désignés les Caspiens, ou zagro-élamites ou encore asiatiques appartenant au groupe sémite comme les Assyriens. Lorsqu’ils s’installèrent en Iran, leur suprématie était incontestable en raison de leur supériorité militaire et de leur organisation sociale plus élaborée. Sur ce sujet, écrit R. Ghirshman : « Pour la première fois dans l’histoire des peuples de cette partie du monde (l’Asie occidentale et centrale), les victoires des Mèdes semblent être animées d’un souffle nouveau : ils ne chercheront pas, semble-t-il, à exterminer le peuple vaincu, ni à l’obliger à quitter ses champs et ses demeures ; celui-ci ne sera pas réduit en esclavage, les atrocités ne rehausseront plus le triomphe ». Pendant longtemps, les Mèdes étaient envahis par les Assyriens. Ceux-ci arrivèrent même jusqu’à la porte de Téhéran actuel. Avec Saragon II (722-705), les Assyriens avaient créé deux provinces en Médie. Ils pratiquaient aussi diverses opérations comme la déportation32. Finalement, les Mèdes se libérèrent de la domination assyrienne. Toutefois, ils devaient, plus tard, faire face à l’emprise des

Pierre Huyse, La Perse antique, Éditions Les Belles Lettres, Paris, 2005, 298 p. R. Ghirshman, « Mèdes », in Encyclopædia Universalis., vol. 14, 1996, p. 816 : « La déportation des peuples par les grandes puissances était un procédé de répression qui n’a pas disparu, même aux temps modernes. Sargon fera amener en Médie, les Israélites de Samarie, prise quelques années plus tôt, et les installera “dans les villes des Mèdes” (II Rois, XVII, 6 ; XVIII, 11), probablement à Néhavend, Hamadan et Ispahan ».
32

31

L’Iran : Un Puzzle ?

Scythes33. Finalement, ils parvinrent à constituer un empire et à s’affirmer comme une puissance mondiale. Au VIIe siècle av. J.-C., les événements se précipitent. Les Perses s'installent dans la région appelée Fars. Les tribus mèdes s'unissent sous la direction de Phraortès (Fravartish) appelé aussi Kashtaritu, peut être sous la pression de deux peuples qui viennent d'entrer dans l'Asie Mineure et se montrent menaçants : les Cimmériens et les Scythes. Phraortès subit une défaite en 653 av. J.-C., contre les Scythes et il est vaincu et tué par l'armée assyrienne en 635 av. J.-C. Le premier personnage éminent chez les Perses est le chef guerrier Hakhamanish, ou Achaemenes, qui vit vers 680 av. J.-C. En 640 av. J.-C., le roi assyrien Assurbanipal, écrase les Elamites et pille Suse leur capitale. Cyrus 1er, chef des Perses doit reconnaître la suzeraineté de l'Assyrie. Vingt ans plus tard, l'Assyrie est détruite par une coalition au sein de laquelle les Mèdes dirigés par leur roi Cyaxare (Ouvakhshatra) fils de Phraortès, jouent un rôle capital. C'est ce dernier qui prend les villes d'Assour (614 av. J.-C) et de Ninive (612 av. J.-C). Il fonde alors un empire mède comprenant le nord de la Mésopotamie, l'Ourartou et l'actuel Azerbaïdjan. Leur capitale est Ectabane. Alliés aux Scythes dans la conquête de l'Assyrie, ils les chassent au nord du Caucase. En revanche la guerre menée contre Alyatte, le roi de Lydie ne désigne pas de vainqueur. La frontière est fixée sur la rivière Halys, vers 585 av. J.-C. Jusque dans le milieu du VIe siècle, les Perses sont les vassaux des Mèdes, une aristocratie de cavaliers et d'archers, dont le territoire se situe plus au Nord, à l'Est des monts Zagros. Les deux peuples sont très proches par la langue et la culture. Les Grecs ne peuvent les distinguer.
Tigre Euphrate

Médie
Montagnes de Zagros

La Médie et ses voisins immédiats

Golfe Persique

33

Les Scythes étaient, comme les Mèdes, d’origine iranienne.

22

L’Iran : Un Puzzle ?

Ainsi, les Mèdes constituèrent le premier Empire perse34 à proprement parler. En effet, « l’apparition en Asie antérieure des éléments iraniens qui faisaient partie de la branche occidentale des Irano-Aryens introduit une nouvelle et importante page dans l’histoire des grandes puissances du Moyen-Orient : l’Assyrie, la Babylonie, l’Élam, l’Urartu. L’arrivée de ces tribus, différentes des autochtones asiatiques par leur aspect ethnique, par leur langue, par les formes de leur culture matérielle, par le mode de vie et leurs croyances religieuses, amenait des changements radicaux dans les destinées de ces régions au cours des premiers siècles du Ier millénaire avant notre ère. Une nouvelle époque s’annonçait dans l’histoire des peuples de langue iranienne à partir de la formation des grands États iraniens, celui des Mèdes et celui des Perses, aux VIIe et VIe siècles avant notre ère. À ces deux groupes d’Iraniens, viendront s’ajouter les Cimmériens et les Scythes, Iraniens aussi. Mèdes et Perses, Cimmériens et Scythes apporteront à cette partie de l’Asie antérieure une vie historique qu’elle ignorait jusqu’alors. [...] Les villages préhistoriques se trouvent remplacés par des villes où, à l’intérieur d’une puissante muraille, un château fortifié élevé sur une butte voisine avec la ville basse35. » Voici donc arrivé l’ère des villes politico-administratives, malgré l’existence d’une société fondée sur le nomadisme avec ses caractères sociaux. Cette dynastie constitua au VIIe siècle av. J.-C., un empire, ayant des problèmes intérieurs (comme : trouver une solution pour l’irrigation) et extérieur (comme : résister devant les invasions assyriennes). Ces deux questions majeures dirigèrent le peuple iranien à créer un État uni et centralisé. Cependant, l’empire n’a pas duré longtemps. Il ne disposait que de cinq rois : Deioces / Deyok 728-675 av. J.C. Phraortes 675-653 av. J.C. Madius the Scythian 653-625 av. J.C. Cyaxares (Vieux persan : Uvaxštra) 625-585 av. J.C. Astyages (Vieux persan : Ršti-vêga) 589-549 av. J.C. Ayant pour capitale Ecbatane, l’empire fonda la première forme rationnelle des institutions politico-administratives afin de « diriger le pays en assurant d’installer ses fonctionnaires et de construire les organisations administratives36. » C’était avec Deyok, fondateur de cette dynastie, qu’est créé un appareil gouvernemental pour « diriger et contrôler les affaires du pays37. » Quelques années plus tard, le pays dispose de certains « équipements suffisants et organisations conformes38. » Cette expansion n’allait plus loin pour leur permettre de pouvoir faire naître de nouveaux appareils larges et étendus. Car, « ni l’économie de l’Empire ne fut à ce
34

I. M. Diakonoff, « Media », in Ilya Gershevitch, The Cambridge History of Iran, vol. 2: The Median and Achemenian Periods, Cambridge, Cambridge University Press, 1985, p. 110-148. 35 Roman Ghirshman, « Mèdes », op. cit. 36 Hérodote, Histoires, vol. I, tr. H. Hedayati, Téhéran, 1957, p. 188. 37 Ibid, 38 Ibid, p. 190.

23

L’Iran : Un Puzzle ?

point de la prospérité grâce à laquelle le commerce et la production artisanale auraient pu repousser toujours plus loin, ni la puissance militaire n’avait atteint sa dimension considérable pour qu’elle lui permit d’étendre son territoire39. » Mais, seulement, elle lui donna une possibilité d’échanges commerciaux, et la construction des centres administratifs dans un certain nombre de villes.

39 I. M. Diakonoff, Histoire des Mèdes, tr. K. Keshavars, Téhéran, 1978, aussi voir H. Pirnia, Histoire des Mèdes, Téhéran, Ibn Sina, 1965.

24

CHAPITRE IV : LES ACHÉMÉNIDES

L’empire perse et son expansion

La structure sociale de cette période ne représente pas de différence sensiblement affirmée avec les Mèdes. La chasse aux sorcières, puis le transfert du pouvoir de l’ancienne dynastie au nouvel empire se firent effectivement de façon telle que les autres nations contemporaines le considérèrent comme une évolution cohérente, intérieure et pacifique40. La place du Roi des rois41, dans la hiérarchie du pouvoir, fut, comme c’était sous les Mèdes, au sommet de pyramide du pouvoir. Le Roi des rois dirige toutes les organisations formelles. La dynastie des Achéménides présente « un double caractère : Elle est d’abord nationale, iranienne. Le roi est défenseur de la religion perse d’Ahura Mazda42, que Darius43 désigne comme le dieu des aryens. Ensuite, en même temps la monarchie a un caractère universel. Le souverain se qualifie de – Roi des rois. Cette tendance fut sans doute fortifiée par la religion, car Ahura Mazda, tout en étant le dieu des Perses, est tenu par eux pour dieu universel – du Ciel et de la terre. Il a fait du roi des Perses – le Seigneur de la Terre, roi des Montagnes et des Plaines. Les immenses conquêtes justifient ces prétentions à l’universalisme44. » Et, ils gouvernaient jusqu’à sa disparition en 330 av. J.-C., sur un empire, basé sur les droits des peuples45, s’étendant sur six millions de kilomètres carrés, jamais avoir été atteinte jusqu’alors46.
La Bible, Daniel : 6 : 8. Pierre Briant, Histoire de l’empire Perse, Fayard, Paris, 2003, 1247 p. 42 Jan Kellens, La religion iranienne à l’époque achéménide, Ed. Kellens, 1991. 43 Pierre Briant, Darius, les Perses et l’Empire, Paris, Gallimard, 1992. 44 J. Gaudemet, Les institutions de l’Antiquité, Paris, Montchrestien, 1972, p. 17-18. 45 Amélie Kuhrt, « The Cyrus Cylinder and Achemenids Imperial Policy » in Journal for the Study of the Old Testament, n°25, 1983, p.83-97. 46 J. M. Cook, « The Rise of the Achemenids and Establishment of Their Empire », in Ilya Gershevitch, The Cambridge History of Iran, vol. 2, (Op cit.), p. 200-291.
41 40

L’Iran : Un Puzzle ?

À cette époque, l’État, centralisé et unifié, ils eurent monté le poste de grand vizir : le Premier ministre (Hezar-Bod / ou Vizir-é Bosorg). Le mot même du vizir est persan. Il représentait, après le Roi des rois, la plus haute responsabilité de l’État. Ils venaient après le chef du clergé, Moubad- é Moubadan47 ; le secrétaire général, Dabir Bod ; le trésorier général ; les médecins ; et les caravaniers. L’Empire fut administré par ses satrapes48 (de 23 à 30). Le schéma suivant montre la division administrative de l’empire selon les satrapies.

La division territoriale : Les satrapies

L’organisation de chaque satrapie est assurée par un certain nombre d’administrateurs. Ces agents d’État garantissaient le contrôle étatique sur l’empire. Voici ses principaux acteurs : Militaires : Les Achéménides sont probablement les premiers à établir « l’armée de métier » avec la garde royale, les Immortels, les dix milles archers et piquiers, qui, à la suite de la mort d’un soldat, est immédiatement remplacé. Les Kara ou Karanss, militaires, ou selon I. M. Diakonoff, peuple – militaire, constituaient une organisation développée. Chaque satrapie disposait d’un général commandant l’armée, sous le contrôle directe de la Métropole. Secrétaires royaux : Chaque satrapie bénéficiait d’un ou de plusieurs hauts fonctionnaires ayant le titre de secrétaire royal qui s’occupaient des affaires de sa
J. Duchesne-Guitterin, La religion de l’Iran ancien : Les religion Orientales, vol. III, Paris, PUF., 1962., aussi voir V. Henry, Le Parsisme, Paris, Dujaric et Cie., 1905., A. Christensen, Études sur le zoroastrisme de la Perse antique, Copenhague, 1928., M. Oldenberg, La religion du Véda, Paris, 1903., G. Térapiane, Aux sources du mazdéisme : La Perse secrète, Paris, Le Courrier du Livre, 1978., A. De Gobineau, Religions et philosophie dans l’Asie centrale, Paris, Gallimard, 1957., P. Du Brenil, Zarathoustra et la transfiguration du Monde, Paris, Payot, 1978., Prof. Pourdavoud, Les littératures du mazdéisme (Yasht Ha), vol. I, préface de Mehr Yasht, Téhéran, 1975., R. P. Mashni, Le zoroastrisme : Religion de la Vie Bonne, tr. J. Marty, Paris, Payot, 1939., J. Varenne, Zarathustra et la tradition mazdéenne, Paris, Le Seuil, 1966., H. Massé, La civilisation iranienne, Paris, Payot, 1952., R. Grousset, L’âme de l’Iran, Paris, A. Michel, 1951. 48 J. Gaudemet, op. cit., p. 18. En général, les satrapes furent sélectionnés une fois pour toute parmi les aristocrates et les princes.
47

26

L’Iran : Un Puzzle ?

circonscription mais qui dépendaient directement au roi. Ils effectuaient également des missions spéciales pour contrôler les satrapies. Le corps composant de ces missions « eut une autorité absolue49. » Appareil fiscal : Darius prit des mesures particulières concernant la fiscalité par lesquelles il divisa les impôts de satrapies en deux : un en pécuniaire, et l’autre en nature, et selon « la capacité économique de chaque région50. » La monnaie unifiée, « la darique51 », permit de faciliter les relations commerciales52 entre les provinces de l’Empire ainsi que le paiement des impôts par les satrapies. Les trésoreries furent une des administrations publiques les plus répandues des Achéménides ayant des agents percepteurs. Communications : Les Achéménides sont les premiers, dans l’histoire de l’Iran, si ce n’est dans l’histoire du monde, à prendre conscience de l’importance des informations et des communications. La poste royale avec son réseau de routes, soigneusement entretenu53, parvenait facilement, et avec les moyens sûrs, à transmettre les ordonnances royales, et le roi recevait rapidement les premières informations sur ses provinces.

La Perse de Darius

L'empire perse et la route royale perse (de Sardes à Suse soit 2380 km), sous Darius

49 50

Hossein Pirnia, L’histoire de l’Iran ancien, Téhéran, Ibn Sina, 1962, p. 575 et 694. M. Vazirnia, Les Organisations administratives en Iran, Téhéran, Université de Téhéran, 1974, p. 44. 51 J. Gaudemet, op. cit., p. 18. 52 Il est nécessaire de dire que les rapports monétaires ne pénètrent pas hâtivement dans la vie économique de cette époque. L’échange commercial reste, dans la plupart des secteurs un troc. Toutefois, il existait des entreprises crédibles qui avaient la concession de la perception des impôts et qui voulaient les régler avec le Trésor public impérial, arrivaient à payer sous forme d’une fraction du produit des récoltes ou des biens... 53 M. Vazirnia, op cit., p. 18.

27

L’Iran : Un Puzzle ?

Police secrète : À côté d’un réseau de routes, indispensable pour le maintien de l’ordre, et pour favoriser le commerce, il existait une police secrète, constituée d’agents, d’inspecteurs et d’espions. L’œil et l’oreille du roi permettait un contrôle circonspect, indubitable sur toutes les provinces (satrapies) et garantissait la puissance de l’Empire. Institution de la Justice : Les juges civils tranchaient et rendaient les verdicts. Il existait également une sorte de cour de cassation. Une cour particulière contrôlait le travail des juges. Pourtant, le Roi des rois restait le juge suprême ayant une juridiction formelle et une décision indiscutable. Son jugement devait être exécuté immédiatement. Quant aux satrapies, les mesures nécessaires à prendre pour la sécurité et l’ordre public étaient de la compétence des satrapies, sauf en ce qui concerne les délits politiques. Chaque satrapie disposait d’un juge royal, chargé des affaires juridiques de sa circonscription. Ainsi, l’organisation de la justice des Achéménides était exemplaire pour son époque. Administration : Les administrations se trouvaient dans les villes, situées surtout dans « l’acropole54 », chargées des affaires royales (ordonnances, politiques), fiscales (collectes des impôts), d’équipements, de ravitaillements et de logistique de l’armée,... Il y avait aussi des « agents chargés de vérifier la qualité des produits alimentaires55. » Par ailleurs, le secteur public avait joué un rôle important dans l’expansion rapide de l’urbanisme56.

54

Xénophon, Cyropédie. Ibid. 56 Par exemple, Cyrus eut construit, entre 545-539 av. J.-C., plusieurs villes dont Samarkand. Voir. A. Bavzani, Les Iraniens, tr. M. Radjab-Nia, Téhéran, Rouzbeh, 1980, p. 21.
55

28

CHAPITRE V : LES SÉLEUCIDES

L’empire d’Alexandre partagé

Les Royaumes des Diadoques et l'empire Séleucide vers 301 av. J.-C

Influencé par Aristote – qui voulait se venger des Perses, Alexandre le Grand57, avec une armée bien structurée58, écrasa l’Empire perse, brûla Persépolis, et tenta d’helléniser les Perses avec l’établissement des Alexandries, la mixité, et à l’aide de l’épée59. Toutefois en Perse vaincue, il entreprit une stratégie bien définie en se présentant comme « l’héritier des Achéménides60. » Puis, il laissa « en place les administrations locales existantes et il reprend à l’empire perse l’organisation en satrapie. Mais se méfiant des satrapes qui étaient à la tête de très vastes territoires, Alexandre leur retire tout pouvoir militaire. Chef purement civil, le satrape est surveillé dans son administration financière par des directions régionales des finances confiées à des Grecs ou à des Macédoniens. [...] Il fut obligé de conserver une grande partie des agents des Achéménides61. »
Roman Ghirshman, Perse : Proto iraniens,... op. cit., p. X : « Athènes et Sparte résistent avec succès aux tentatives d’hégémonie de Darius et de Xerxès qui, en s’attaquant à la Grèce, visaient à l’établissement d’un empire universel. Cent ans plus tard suivra le choc en retour : pour la première fois et seule fois de son histoire, la Grèce, unifiée sous la domination macédonienne, tourne le dos à la mer et s’enfonce vers l’Est, reprenant pour son compte les visées impériales des Achéménides. La prodigieuse aventure d’Alexandre n’eut pas les suites qu’il escomptait. Au terme de son périple, il avait tenté d’opérer la fusion de deux mondes, non seulement de deux cultures, de deux États, de deux modes de gouvernement, mais de deux races dont son union avec la fille de Darius III Codoman, suivie d’un cortège de dix mille mariages gréco-persans, devait être le principe et l’emblème ». Sur Alexandre le Grand voir par exemple : W. W. Tarn, Alexander the Great, II vols. Cambridge, Cambridge University Press, 1979. 58 Sur son armée voir par exemple : D. W. Engels, Alexander the Great and the Logistic of the Macedonian Army, Berkeley, Calif. 1978. 59 Sa politique était d’exploiter « au profit des Macédoniens et des Grecs les richesses de l’Orient ou, dépassant le vieil antagonisme des Grecs et des Barbares, mêler les races et associer tous les peuples à la prospérité de l’empire ». J. Gaudemet, op. cit., p. 107. 60 P. Lyautey, Iran secret, Paris, René Julliard, 1962, p. 38-39 : « Il ne veut pas faire la guerre de race et de religion, mais il cherche à réconcilier les peuples. Il prend à sa charge les funérailles royales de Darius. Il inflige un sévère châtiment aux meurtriers du dernier des rois... ». 61 J. Gaudemet, op. cit., p. 112.
57

L’Iran : Un Puzzle ?

Les Séleucides62 se partagèrent l’Empire d’Alexandre63. Ils cherchaient à helléniser davantage leur royaume64. Ils abandonnèrent la politique alexandrine et remplacèrent les agents perses par les macédoniens. Ils construisirent les routes militaro-commerciales, contrôlées par les postes de patrouille militaire. Néanmoins, ils gardent le système de division territoriale en satrapie, avec une différence, à la tête de chacune ils nommèrent un gouverneur, nommé roi administratif. Chaque satrapie se divisait en plusieurs départements, ceux-ci en plusieurs districts, et ces derniers en plusieurs communes. La plus importante ville de satrapie fut le chef-lieu de la satrapie, considéré comme le centre administratif. Si sous les Séleucides on constate une expansion urbaine, ce n’est que pour contrôler les vastes territoires et pour développer les commerces. Pourtant, tous ne bénéficiaient pas de façon équitable de cette extension commerciale, et de l’amélioration des conditions de vie. Seuls, les Grecs étaient privilégiés. L’élargissement administratif avait une conséquence directe : l’augmentation des coûts. En plus de la rente annuelle, ils surimposaient la contribution foncière, et d’autres taxes comme les taxes de douanes de transactions, etc.

L’empire séleucide

Avec cet empire, les conceptions politiques grecques, surtout la pensée démocratique athénienne s’installa en Perse. Ce qui aboutit, de façon ostensible, à la démocratisation du pouvoir dans la future dynastie perse, les Parthes. Héritiers de la culture hellénique, ceux-ci gardèrent, plus ou moins, une vision politique

62 Sur les Séleucides voir par exemple : E. Will, Histoire politique du monde hellénistique, Paris, Nancy, 2e éd. Presse Universitaire de Nancy, 1982. 63 Amelie Kuhrt & Susan Sherwin-White, From Samarkhand to Sardis. A new approach to the Seleucid empire, Los Angeles, Univ. of California Press, 1993. 64 La politique de métissage prit une dimension vaste. Cf. P. Jougouet, L’impérialisme macédonien et l’hellénisation de l’Orient, Paris, 1961.

30

L’Iran : Un Puzzle ?

démocratique, et exercèrent la liberté qui n’existait pas auparavant et ne survivra pas non plus après elle. Revenons en arrière : en 336 av. J.-C., Alexandre, comme son père Philippe, est roi des Macédoniens et chef de la ligue de Corinthe. Un an plus tard, il ramène la Grèce à l’obéissance et songe dépasser la situation de son père. C’est cette même année qu’il reprend la politique grecque de lutte contre l’Orient. Il entreprend la conquête et la Perse tombe. En 327 av. J.-C., il atteint les Indes. Mais avant sa mort à Babylone en 323 à l’âge de 33 ans, il avait réalisé un empire vaste. Son règne était très bref et trop rempli par la conquête militaire pour lui permettre de résoudre le problème de forme politique. Or, il était héritier d’une Grèce, pleine d’expérience politique : de la tyrannie à la démocratie en passant par l’oligarchie. Alors, son organisation politique resta sur bien des points à l’état de création. En voyant la Perse, il adopte vite la formule politique achéménide ayant trois volets : la monarchie autoritaire, le pouvoir personnel du chef et son prestige, la divinisation du roi et la tendance à l’universalisme. Même si la Perse put inspirer ce régime, l’idéologie politique grecque du IVe siècle influence la monarchie d’Alexandre des Macédoniens. : d’abord c’est le caractère personnel du régime marqué par le rôle déterminant d’Alexandre dans la conquête et l’organisation de son empire avec comme base le serment d’obéissance des Grecs. Même si cet engagement allait contre le principe fondamental de la liberté du citoyen grec et contre la tradition politique opposée au pouvoir personnel, notre admirateur d’Agamemnon de l’Iliade adopte la formule perse ou égyptienne : il s’agit d’un Roi des rois ou d’un Pharaon. Ensuite, c’est sa divinisation : Alexandre fut rattaché à Héraclès et à Dionysos grâce à une tradition généalogique macédonienne offrant des éléments favorables au culte des héros associant les hommes aux dieux. Remarquablement intelligent, Alexandre a bien su l’utiliser. Il fait figure de héros de Troade, de fils d’Ammon quand il questionne intelligemment l’oracle de Siwah. Cette stratégie porte ses fruits : dans les pays conquis, il se présente comme successeur du roi local et revendique toutes ses prérogatives. Il est pharaon à Memphis et Roi des roi à Persépolis. De plus, il devient l’incarnation du roi idéal de Platon selon les doctrines politiques traditionnelles : « un dieu parmi les hommes ». Il bénéficie également de la construction hypothétique d’Isocrate concernant Philippe II comme un surhomme. Les Ephésiens avaient même monté une statue de Philippe II dans l’Artémision. Cette figure divinisée, l’on verra plus tard, dans la littérature persane65, comme un composant de messages et de sagesse. Nizami de Ganjeh lui consacre même un divan, Eskandar Nameh (le Livre d’Alexandre). Finalement, la monarchie d’Alexandre assure les doctrines du panhellénisme à une échelle largement étendue : c’est un empire universel. Cette
Alain Joxe, Voyage aux sources de la guerre, Paris, P.U.F, 1991, p. 345 : « Dans la tradition arabe et persane, Alexandre est un héros précurseur de l’Islam : il a, en effet, rassemblé un instant toutes les terres du califat, et fondé à ce carrefour des trois continents le – Dar – commun des navigateurs, des marchands, des irrigateurs, des montagnards et des nomades, mais sans la révélation du Dieu unique ».
65

31

L’Iran : Un Puzzle ?

idée prend forme avec ses victoires successives qui lui donne la place d’un maître du monde : Roi des Macédoniens, Chef de la ligue grecque, Roi des roi des Perses, et Pharaon des Égyptiens. Autrement dit, une juxtaposition de diversités locales avec l’unité, assurées par l’autorité d’un chef unique. Pourtant, sa vie courte ne lui laisse pas la réalisation d’une organisation politique et administrative. Alexandre était chef, et toute l’impulsion politique venait de lui. Ses compagnons constituaient un corps d’auxiliaires. Il n’a pas établi des règles de recrutement, et n’exigeait aucune compétence. Ses compagnons sont les chefs militaires, les gouverneurs de provinces. Parmi ses principaux officiers, nous trouvons un chancelier, chargé de la correspondance officielle avec les administrations locales et les rois étrangers, un directeur des services financiers, et le commandant de la garde royal. Alexandre établit pourtant trois services principaux : l’armée, les finances et la justice. La première n’avait pas d’autorité politique. S’il convoque quelques fois l’assemblée de l’armée, c’est pour lui faire connaître ses intentions. Ainsi, l’armée n’avait ni initiative, ni pouvoir de contrôle, ni pouvoir de décision, même si l’attitude de l’armée pouvait peser sur la décision royale. Le deuxième service, les finances, est très important. Car, Alexandre dépensait sans compter : de l’armée et sa flotte aux pensions des artistes et des philosophes en passant par les services locaux, les travaux d’urbanisme, la création de villes et de ports. Les ressources étaient assurées par les charges imposées aux diverses régions, quelques impôts, et les produits du domaine, mais l’Orient était lourdement grevé par les impôts, les douanes intérieures, corvée, etc. Alexandre trouve ses ressources essentielles dans les immenses trésors des rois perses. Ce sont les Perses qui ont fait vivre l’empire. Dépensier, à la fin de son règne, une crise financière menaçait son empire. La troisième, la justice, ne fit pas davantage l’objet d’une organisation digne de ce nom. La diversité des droits et des traditions judiciaires obligeait Alexandre à respecter les juridictions locales. Il conserve pourtant la tradition macédonienne et laisse à l’assemblée des soldats la juridiction des crimes les plus graves (comme la trahison). Alexandre n’a pas pu mener à bien une œuvre d’organisation administrative. Car, elle aurait pu, avant tout, faciliter l’unification de l’empire et garantir sa stabilité. Il reprend à l’empire perse l’organisation en satrapies et laisse en place les administrations locales existantes. Il leur retire simplement tout pouvoir militaire. Réduit à un simple chef civil, le satrape est surveillé dans son administration financière par des chefs grecs ou macédoniens. Il conserve une grande partie des agents administratifs des Achéménides. Car, ni la Grèce, ni la Macédoine n’étaient en mesure de fournir en nombre suffisant des fonctionnaires connaissant la langue et les usages locaux. Pourtant, la solution impériale posée par Alexandre ne lui survivra pas pour deux raisons simples : elle reposait sur son prestige et son autorité66. Il faut attendre que Rome restaure l’empire d’Alexandre à son profil.

66 P. Cloché, La dissociation d’un empire : les premiers successeurs d’Alexandre le Grand, Paris, Payot, 1959.

32

CHAPITRE VI : LES PARTHES

L’Empire des Parthes et son expansion

Découverte maritime perse vers l’Afrique

L’empire parthe (au début)

L’histoire de la dynastie des Parthes67, qui avaient gouverné sur l’Iran pratiquement durant cinq siècles, est une histoire obscure, faute d’informations. Seuls les documents d’historiographies gréco-latins, ainsi qu’une petite source locale nous est parvenus. La raison ou plutôt les raisons de ce manque d’informations doivent être recherchées dans la tendance de cette dynastie à la tradition orale et non écrite, d’une part, et surtout, à notre avis, dans la prise de conscience de cette dynastie concernant la géopolitique de l’information, et la position géostratégique de l’Iran. Notre avis se fonde surtout sur un récit historique de cette époque68, les enseignements tirés de la défaite des Achéménides devant l’armée d’Alexandre, les divers enjeux géostratégiques et géopolitiques qui opposaient les Parthes aux Romains, comme l’Arménie, les invasions successives des Scythes (Sakas), des Hunes, et des Tokhariens. Les conceptions politiques athéniennes, en particulier la démocratie, même pâle, s’y installèrent. Vivant au Khorassan le grand, en nomadisme, la structure sociale des Parthes demeurait sous « forme de clan69. » À cette formation du pouvoir s’ajoutait également quatre assemblées :
Pour en savoir plus, par exemple voir David Sellwood, « Parthian Coins », in Ehsan Yarshater, The Cambridge History of Iran, vol. 3 (1): The Seleucid, Parthian and Sassanians Periods, Cambridge, Cambridge University Press, 1993., p. 279-298., aussi voir M. A. R. Colledge, The Parthian Period, N.Y., Brill. Kinderhook, 1986. 68 Une délégation diplomatique chinoise arriva dans la capitale des Parthes vers 125, et désira connaître la route qui conduit au golfe Persique. Les Parthes avaient fait tout pour qu’elle abandonne cette demande. Ils leur expliquaient qu’il n’y a pas une telle route. 69 M. J. Mashkour, Les Parthes, Téhéran, Daneshsarai - é Âlly, 1971. p. 101.
67

L’Iran : Un Puzzle ?

1. Assemblée des grandes familles (au nombre de sept), qui peut être comparée au sénat, ou à un conseil des élites ; 2. Conseil des communs (peuple70) ; 3. Assemblée de clergé71 ; 4. Assemblée des femmes. Les trois premières assemblées élisaient le roi, selon des critères comme l’aptitude des candidats au trône, la connaissance, le courage, la volonté, le savoir faire, la discipline, etc. Le système gouvernemental de l’empire était un système fédéral, fondé sur une sorte de constitution limitant le pouvoir du roi. Donc, « le gouvernement central était élu, [...] et son chef était appelé le “Déhpopet” ; celui-ci ne pouvait prendre aucune décision finale sans avoir recours au Vspet (l’organe administratif du gouvernement central), composés des chefs de tribus72. » En effet, le chef du pays (dahyu) est le Grand Roi. Le chef de la tribu (zantu) est satrape (gouverneur de province). Le chef de clan (vis) vient de grandes familles. Finalement le chef de maison (nmana) est un petit gentilhomme. Les quatre coins du pays étaient gouvernés par quatre vice-rois (bdeaŠx). L’Iran des Parthes se divisait en plusieurs « satrapies73 » ainsi que « quatre margraves, selon les quatre points essentiels74. » Par ailleurs, « chaque ville fut gérée par un gouverneur75. » La grande capitale parthe Hécatompylos fut abandonnée et les Parthes créèrent Ctésiphon en Babylonie pour des raisons stratégiques et à cause des guerres irano romaines. Cette décision avait une conséquence directe accélérant la chute de la dynastie des Parthes. En fait, elle devint la cible privilégiée des Romains qui décidèrent d’attaquer le centre administratif, économique et politique de l’Empire iranien.

L’expansion impériale L’empire parthe vers 60 av. J.-C. T. Rokni, « Culture et civilisation à l’époque des Parthes », in Lettre persane, n° 32, avril 1985. p. 18. La religion officielle était le mithraïsme. Sur ce sujet voir : M. Vermaseren, Mithra le dieu mystérieux, tr. M. Léman et L. Gilbert, Paris / Bruxelles, Sequans, 1962. 72 T. Rokni, op. cit,. p. 20. 73 H. Soltanzadeh, Une introduction à l’histoire des villes et d’urbanisme en Iran, Téhéran, Abbi, 1986. p. 61. 74 M. A. R. Colledge, Parthian Art, Ithaca, Cornell University Press, 1977, p. 56. 75 H. Soltanzadeh, Op cit., p. 62.
71 70

34

L’Iran : Un Puzzle ?

La vie économique fut basée sur « l’agriculture et le commerce76. » Deux sujets principaux préoccupaient les Parthes à savoir le commerce et la douane. Le trafic commercial fut intense et l’Iran devint « un grand pays de transit77. » Et « le commerce avec la Chine était particulièrement fructueux78. » Par ailleurs, les villes étaient « plus ou moins indépendantes dans leurs affaires administratives79, » et même parfois cette indépendance allait très loin en touchant les « affaires étrangères et diplomatiques80. » Les lois Parthes s’inspiraient de la culture tribale. La lettre d’Ardavan III, adressée aux habitants de Suse présente une partie de la pensée législative de cette dynastie dans laquelle le roi répondait aux représentants municipaux, qui, considéraient que : « la réélection d’un citoyen pour la troisième fois successive est contraire à la loi législative de la ville. Or, ce citoyen a été réélu pour la deuxième fois en tant que trésorier général. D’après la loi de la ville, la réélection d’un candidat pour le même poste était interdite pour une durée de trois ans après avoir rempli son mandat. Le parti politique de la ville était insatisfait de cet effet en écrivant au roi et lui demandant d’intervenir pour régler cette affaire81. » Les rois parthes sont étaient plus ou moins démocratiques. Voici la liste des rois parthes : Arsaces I c. 247–211 av. J.-C. Arsaces II c. 211–191 av. J.-C. (fréquemment appelé Artabanus) Phriapatius c. 191–176 av. J.-C. Phraatès I c. 176–171 av. J.-C. Mithridates I c. 171–138 av. J.-C. Phraatès II c. 138–127 av. J.-C. Artabanus I c. 127–124 av. J.-C. Mithridates II c. 123–88 av. J.-C. Gotarzes I c. 95–90 av. J.-C. Orodes I c. 90–80 av. J.-C. Unknown King, c. 80–77 av. J.-C. Sanatruces c. 77–70 av. J.-C. Phraatès III c. 70–57 av. J.-C. Mithridates III c. 57–54 av. J.-C. Orodes II c. 57–38 av. J.-C. Pacorus I c. 39–38 av. J.-C. (régné avec son père Orodes II) Phraatès IV c. 38–2 av. J.-C. Tiridates II c. 30–26 av. J.-C.
Ibid, p. 17. P. Lyautey, Op cit., p. 44. 78 T. Rokni, Op cit., p. 20. 79 H. Soltanzadeh, Op cit., p. 62. 80 Ibid, p. 19. 81 I. M. Diakonoff, Les Parthes, tr. K. Keshavarz, Téhéran, Peyâm, 1972. p. 66.
77 76

35