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L'Iran, une puissance virtuelle ?

De
218 pages
Il n'est plus possible désormais d'aborder les problèmes politiques du Proche-Orient sans prendre en compte le rôle et l'influence de l'Iran, que ce soit au Liban, en Syrie, en Iraq ou dans le conflit israélo-palestinien. Avec l'effondrement de l'Iraq, l'Iran n'a plus de rival arabe capable de s'opposer à sa puissance potentielle dans cette partie du Moyen-Orient. C'est par rapport à ces nouvelles perspectives qu'il convient de faire le point sur la situation actuelle de l'Iran et de son influence.
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Méditerranée
REVUE TRIMESTRIELLE

65
Printemps 2008

Publiée avec le concours de l’ACSE (Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances) et du Centre national du livre (CNL).

EDITIONS L’HARMATTAN

est une revue trimestrielle dont l’ambition est d’aborder les grandes questions politiques et culturelles qui concernent les peuples et les sociétés du bassin méditerranéen. Sans aucun parti pris idéologique, elle privilégie avant tout le débat entre les acteurs, les témoins et les décideurs, aussi différents soient-ils. Les membres du comité de rédaction ont choisi cette orientation parce qu’ils sont convaincus que le dialogue est une philosophie de l’action politique. Ni l’ampleur des divergences, ni la gravité des oppositions ne doivent empêcher que soient patiemment recherchées les possibilités de confluences. Cet attachement au dialogue et à la confrontation des idées vient de la conviction que seul le dialogue peut permettre de construire durablement de nouvelles formes de configurations politiques, à la fois équilibrées et fécondes. La création de cette revue à vocation internationale apparaît comme une contribution à l’ouverture d’un indispensable espace de confrontations des analyses et des opinions sur les problèmes qui façonneront l’avenir de cette région.

Méditerranée

www.confluences-mediterranee.com
Dans ce site, consultez tous les numéros de la revue depuis sa création en 1991.

Normes pour les envois de manuscrits Les textes soumis à la rédaction doivent lui être adressés par mail (en fichier joint sous fichier Word 5 ou 6) ou par courrier (tirage-papier + disquette informatique où figure le texte sous fichier Word). Ils doivent comporter un titre, un chapeau de présentation de l’article et des sous-titres. Les notes doivent figurer en fin d’article et doivent suivre une numérotation continue pour la totalité de l’article. Les références bibliographiques doivent respecter les conventions de la norme ISO 690-2 (février 1998). Les articles ne doivent pas dépasser 25 000 signes et ils doivent être fournis avec un résumé en français de 10 lignes maximum, ainsi que 4-5 mots clés. Nous demandons que les nom et prénom des auteurs des articles proposés soient accompagnés de leur titre, de leur adresse institutionnelle et de leurs coordonnées (destinées à la seule rédaction). Les articles et toute correspondance éditoriale sont à adressés à la rédaction de la revue. Confluences Méditerranée - 22 rue de la Fidélité - 75010 Paris

22 rue de la Fidélité - 75010 Paris Site internet : www.confluences-mediterranee.com Fondateur Hamadi Essid (1939-1991) Directeur de la rédaction Jean-Paul Chagnollaud Comité de rédaction Sébastien Abis ● Robert Bistolfi ● Pierre Blanc Christophe Chiclet ● Sepideh Farkhondeh ● Burhan Ghalioun Nilüfer Göle ● Abderrahim Lamchichi ● Farouk Mardam-Bey Barah Mikaïl ● Bénédicte Muller ● Bernard Ravenel Anne Volery ● Sylviane de Wangen Webmaster : Patrick Habis Comité scientifique Lahouari Addi ● Paul Balta ● Elie Barnavi Jean-Michel Belorgey ● Christian Bruschi Monique Chemillier-Gendreau ● Jean-François Coustillière Alain Gresh ● Paul Kessler ● Théo Klein ● Bassma Kodmani Olfa Lamloum ● Gilbert Meynier ● Jean-Christophe Ploquin Claudine Rulleau ● Mohammed Sid Ahmed Correspondants Jamal Al Shalabi (Amman) ● Jacques Bendelac (Jerusalem) Anna Bozzo (Rome) ● Ghassan El Ezzi (Beyrouth) Samia El Machat (Tunis) ● Kolë Gjeloshaj (Bruxelles) Roger Heacock (Jérusalem) ● Gema Martin Muñoz (Madrid) Rabeh Sebaa (Alger) ● Jamila Houfaidi Settar (Rabat) Directeur de la Publication Denis Pryen © L’Harmattan ISSN : 1148-2664 / ISBN : 978-2-296-05476-9

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Printemps 2008

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L’Iran, une puissance virtuelle ?
Sommaire Dossier
Jean Paul Chagnollaud
Introduction

p. 9 p. 17 p. 31 p. 57

Le rôle de la Russie et des vétérans de la guerre d’Iraq-Iran La diplomatie nucléaire iranienne

Bernard Hourcade

Seyed Mohammad Tabatabaei Lionel Vairon

La diplomatie chinoise et l’Iran : un équilibrisme habile mais périlleux L’Iran perturbateur Israël - Iran : quel danger nucléaire ? En cas de frappes, quelles réponses en terme sécuritaire ? Elections sous contrôle, paupérisation et contestations civiles L’Iran, centre de gravité de plusieurs conflits Etats-Unis et Proche Orient : vers une perpétuation des politiques sismiques

Yves Boyer

p. 69 p. 75 p. 81 p. 93 p. 103 p. 117

Bernard Ravenel

Hubert Britsch

Sepideh Farkhondeh Ahmad Salamatian

Barah Mikaïl

Dossier préparé par Jean-Paul Chagnollaud et Jean-François Coustillière

Itinéraire
« Les Juifs ont du mal à entrer dans l’histoire »

Un entretien avec Théo Klein

p. 133

Actuel
Palestine, 60 ans après : le droit au retour des réfugiés Kosovo, 17 février 2008 : les risques de l’indépendance Chypre : espoir de réconciliation Le droit de la famille au Maghreb : une fragile adaptation aux réalités Israël invité d’honneur au Salon du Livre

Sylviane de Wangen Christophe Chiclet Wassila Ltaief

p. 145 p. 159 p. 165 p. 169

Robert Bistolfi

p. 183

Culture
Littérature Evénement Notes de lecture

p. 189 p. 195 p. 200

En couverture : Campus de l’Université de Téhéran, en octobre 2006. Le 11 janvier 2008, Conférences de presse à Téhéran : Mohamed al-Baradei, directeur général de l’AIEA et Gholam Reza Aghazadeh, directeur général de l’Organisation de l’énergie atomique de l’Iran © AFP/Attar Kenar/STF et AFP/Behrouz Mehri/STF

Dossier

L’Iran : une puissance virtuelle ?

Dossier

Itinéraire

Actuel

Culture

Introduction

Jean-Paul Chagnollaud

L’Iran, une puissance virtuelle ?
l n’est plus possible désormais d’aborder les problèmes politiques du Proche-Orient sans prendre en compte le rôle et l’influence de l’Iran que ce soit au Liban, en Syrie, en Iraq ou dans le conflit israélo-palestinien. L’émergence de ce pays n’est en rien une nouveauté car historiquement la Perse a toujours occupé une place importante dans cette région ; pendant des siècles, les grands équilibres régionaux reposaient avant tout sur les rapports de forces qu’entretenaient ce grand pays et l’Empire ottoman. A une époque plus récente, l’Iran du Shah était un Etat avec lequel il fallait compter mais la perception qu’on pouvait en avoir en Occident était différente de celle d’aujourd’hui puisqu’il était un de ses alliés privilégiés sur lequel les Etats-Unis s’appuyaient pour leur politique dans la région. Dans cette configuration, l’Iran du Shah participait à l’équilibre stratégique du Proche-Orient dans le contexte de la Guerre froide face à l’Union soviétique fortement implantée en Syrie, en Iraq et en Egypte, jusqu’au revirement de Anouar El Sadate au début des années 70. Cet équilibre a disparu en plusieurs séquences assez proches les unes des autres. D’abord, il y eut la révolution islamique presque immédiatement accaparée par la guerre contre l’Iraq qui allait durer jusqu’en 1988. Ce conflit terrible et dévastateur, qui a neutralisé les deux pays pendant huit ans, a fait le jeu de bien d’autres acteurs sur la scène internationale. L’Occident soutenait l’Iraq pour contrer ce qu’il percevait comme une menace islamiste tandis qu’Israël, qui avait tout intérêt à ce que ce conflit perdure, soutenait l’Iran en sous-main pour contribuer à abattre le régime de Saddam Hussein considéré comme son ennemi potentiellement le plus dangereux ; c’est d’ailleurs au tout début de cette guerre que le gouvernement de Begin fit détruire par son aviation

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la centrale nucléaire d’Osirak (en 1981). Ensuite, il y eut la première guerre du Golfe, en 1992, qui a commencé à changer, en profondeur, la donne stratégique ; l’Iraq en est sorti très affaibli avec une réduction considérable de ses capacités militaires, un abandon forcé de ses programmes d’armes de destruction massives et la perte de la maîtrise de son espace aérien étroitement surveillé par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Enfin, moins de dix ans plus tard (en mars 2003), l’invasion de ce pays par les Etats-Unis a ouvert une étape majeure dans la recomposition des équilibres stratégiques de la région. Sous le choc, le régime de Saddam Hussein s’est effondré tandis que la société iraquienne se fissurait en de multiples fragments suivant les vieux clivages ethniques et communautaires (sunnites, chiites et kurdes) qui n’avaient, en fait, jamais été dépassés. Même si les violences semblent moins dramatiques en 2008 que les années précédentes, les problèmes de fond demeurent et il faudra beaucoup de temps avant que l’Iraq ne retrouve son unité si jamais il y parvient un jour. Cela paraît d’autant plus difficile que ce pays, créé de toutes pièces en 1920 par les Britanniques après un marchandage de frontières avec la France, n’a jamais connu de véritable unité nationale autre que celle – fictive et illusoire – imposée par la guerre et la violence extrême d’un appareil d’Etat capable de toutes les horreurs contre sa propre population : arrestations arbitraires, assassinats ciblés, massacres sur une grande échelle, déportations, utilisation d’armes chimiques... Désormais, avec l’effondrement de l’Iraq, l’Iran n’a plus de rival arabe capable de s’opposer à sa puissance potentielle dans cette partie du Moyen-Orient. C’est comme si l’équilibre qui avait toujours existé entre l’Empire ottoman et la Perse disparaissait dans la mesure où l’Iraq pouvait, vis-à-vis de Téhéran, tenir le rôle qui fut jadis celui de la Sublime Porte. Le bouleversement qui s’amorce est donc considérable puisque l’Iran débarrassé, malgré lui, de son rival historique et fort de ses immenses réserves de pétrole et de gaz peut, à terme, s’affirmer comme la grande puissance de la région. Les premiers sans doute à avoir compris la portée de ces changements décisifs sont les Israéliens qui, dès le lendemain de la première guerre du Golfe, ont commencé à beaucoup s’intéresser au devenir de l’Iran.

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C’est par rapport à ces nouvelles perspectives qu’il convient de situer la volonté de Téhéran de se doter de la technologie nucléaire1, en reprenant en partie le projet déjà porté par le Shah et qui avait été abandonné par le nouveau régime. Selon le discours officiel, cette démarche ne servirait que des objectifs scientifiques et techniques pour développer la recherche et mettre en ouvre un programme électronucléaire qui, à terme, permettrait d’utiliser autrement une partie des revenus du pétrole. Cette argumentation n’a convaincu ni les Etats-Unis, ni l’Union européenne, ni la Russie, ni la Chine et ce d’autant moins que ce programme d’enrichissement et de retraitement resté secret n’a été découvert qu’en 2002 à la suite des révélations faites par les Moudjahidines du peuple et confirmées très vite par l’AIEA. La communauté internationale n’aurait sans doute pas eu les mêmes soupçons si les Iraniens avaient joué le jeu de la transparence dès le début.

L’accord de Paris remis en cause
Toujours est-il que depuis cette date le bras de fer entre l’Iran et l’AIEA puis le Conseil de sécurité n’a pas cessé ; le conseil des gouverneurs de l’AIEA a adopté plusieurs résolutions successives à partir de septembre 2003 pour appeler Téhéran à faire preuve de transparence et suspendre les activités en cause. En octobre 2003, lors d’une visite dans la capitale iranienne des trois ministres des Affaires étrangères (français, britannique et allemand), l’Iran s’était engagé à coopérer avec l’AIEA, à signer2 et à mettre en ouvre un protocole additionnel renforçant les possibilités d’inspection et à suspendre l’enrichissement et le retraitement. L’accord de Paris par lequel l’Iran s’engageait à arrêter ces activités a été remis en cause en août 2005, au lendemain de l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad. C’est pourquoi le conseil des gouverneurs de l’AIEA a décidé, en février 2006, de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies qui, quelques semaines après, adoptait une déclaration présidentielle réaffirmant les demandes de l’AIEA. L’Iran ne tint aucun compte de cette déclaration puisque le gouvernement annonçait dès le mois d’avril qu’il faisait fonctionner avec succès une unité de 164 centrifugeuses d’uranium à Nantaz. Réunis à Vienne en juin 2006, les ministres des Affaires étrangères des cinq membres permanents du Conseil de sécu-

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rité et de l’Allemagne auxquels s’était joint le représentant de l’Union européenne sont parvenus à un accord sur un nouvel ensemble de propositions visant à résoudre le problème en donnant aux Iraniens la possibilité de poursuivre un programme nucléaire pacifique avec l’aide de la communauté internationale en échange de leur acceptation des demandes formulées par l’AIEA. En appui à ces propositions, le Conseil de sécurité a adopté le 31 juillet 2006 une résolution (1696) qui « endosse » l’offre, demande « une coopération complète avec l’AIEA » et rend « obligatoire la suspension des activités sensibles ». Fin août, M. El Baradei, directeur général, de l’AIEA remettait un rapport aux Nations unies indiquant que le programme nucléaire iranien n’était toujours pas en conformité avec la résolution 1696. Dans ces conditions, et comme il l’avait annoncé, le Conseil de sécurité se saisit à nouveau du problème pour adopter une nouvelle résolution beaucoup plus contraignante pour imposer des mesures dont la mise en ouvre et l’exécution ont un caractère obligatoire à l’égard de tous les Etats membres puisqu’elle s’appuie sur l’article 41 du chapitre VII de la Charte. Ces mesures comportent notamment un embargo général à l’égard des « matières, équipements, biens et technologies... susceptibles de contribuer à l’enrichissement, au retraitement ou à l’eau lourde ou à la mise au point de vecteurs d’armes nucléaires » et une série de sanctions très précisément ciblées. Devant le refus iranien de se plier à ces exigences, le Conseil adopta alors à l’unanimité la résolution 1747, le 24 mars 2007, qui introduisait de nouvelles mesures visant à pousser l’Iran à privilégier la négociation. Une semaine plus tard, l’Iran faisait savoir qu’il n’était plus engagé par certaines dispositions de ses accords avec l’AIEA et, en avril, le président Ahmanidejad annonçait que le programme d’enrichissement était entré « dans une phase industrielle ». Depuis, malgré de multiples discussions dans les différentes instances internationales, rien de fondamental n’a bougé dans ce dossier. D’où une nouvelle résolution du Conseil de sécurité le 3 mars 2008 qui renforce encore les sanctions. La réaction iranienne ne s’est pas fait attendre puisque dès le lendemain de son adoption, l’ambassadeur iranien aux Nations unies, relayé sans la moindre nuance critique par les medias du pays, estimait que ce texte était « injuste et irrationnel » tandis que Mahmoud Ahmanidejad déclarait que « cette résolution anti-iranienne allait entamer la crédibilité du Conseil de sécurité ». Un éditorial de la presse iranienne paru dans Iran Times

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résume bien la ligne officielle : après s’être étonné que ce texte tombe quelques jours après que le dernier rapport de l’AIEA se soit montré plutôt ouvert aux thèses iraniennes, le journaliste estime que les pays occidentaux ont utilisé certains de ses « aspects négatifs » pour faire pression sur le Conseil de sécurité et pénaliser l’Iran ; et il conclut ainsi : « Alors que va-t-il se passer maintenant ? Rien ne va détourner notre pays de continuer dans la voie d’un programme nucléaire pacifique ».

Sortir de l’alternative bombardeur-bombardé
Le vice-ministre des Affaires étrangères que j’ai rencontré à Téhéran à ce moment-là m’a longuement expliqué que les sanctions ne gênaient pas l’Iran et que, de toutes façons, le Conseil de sécurité ne pourrait guère aller plus loin dans cette voie sans rencontrer l’opposition de la Russie et de la Chine. Cette position officielle ne reflète sans doute pas tout à fait une réalité beaucoup plus contrastée d’autant qu’il faut distinguer les sanctions votées par le Conseil de sécurité de celles que les Etats-Unis ont mis en place de manière unilatérale dans le secteur financier en persuadant de grandes banques de ne plus collaborer avec leurs homologues iraniennes. Ces sanctions financières gênent incontestablement l’économie iranienne en empêchant ses entrepreneurs de s’insérer normalement dans le circuit bancaire international. Comme ils ne peuvent plus traiter directement, ils doivent recourir à des intermédiaires, ce qui rallonge les circuits et rend plus chères les transactions. Cela affecte beaucoup le secteur privé, par ailleurs déjà assez fragile. S’il est difficile d’évaluer la portée de ces décisions, il est clair qu’elles pèsent et pèseront davantage encore dans les mois qui viennent sur le pays, ce qui ne veut pas dire sur le régime lui-même. Et c’est toute l’ambiguïté de ce type de politique déjà mise en ouvre ailleurs et il n’y a pas si longtemps de manière infiniment plus drastique contre l’Iraq. On l’a peut-être oublié mais l’embargo qui pendant des années a pris ce pays en tenaille a touché gravement des pans entiers de la population sans pour autant affecter le régime qui s’en est très bien accommodé. Les sanctions touchant directement la sphère nucléaire seront sans doute aussi efficaces pour ralentir le programme nucléaire d’autant que les circuits clandestins qui avaient permis à

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l’Iran d’avancer sont mieux connus et donc sans doute mieux surveillés même si, par définition, les réseaux clandestins savent s’adapter aux retournements de situation comme a su le faire, pendant des années, celui du docteur Khan. Quoi qu’il en soit la communauté internationale n’a pas d’autre choix que de continuer cette politique pour obliger Téhéran à négocier dans la transparence ; compte tenu de l’importance des concessions et des coopérations qu’elle est prête à faire, l’Iran aurait sans doute tort de continuer à tenir ce discours radical qui ne peut que l’isoler davantage encore ; même la Russie a insisté très fortement auprès de l’Iran pour que les termes des résolutions des Nations unies soient mis en ouvre. La négociation est la seule voie possible pour ne pas s’enfermer dans cette alternative où le choix ne serait plus qu’entre un Iran doté de la bombe ou un Iran bombardé pour reprendre la formule du président Sarkozy. Un Iran bombardé plongerait certainement la région dans un indescriptible chaos d’autant que Téhéran aurait bien des possibilités de représailles. Un Iran doté de la bombe aurait de graves conséquences sur le régime de non-prolifération qui ne s’en relèverait sans doute pas et sur Israël qui verrait ainsi disparaître son monopole nucléaire dans la région.

Un discours rideau de fumée
Il se joue dans cette affaire difficile une sorte de partie de poker international où les postures et les discours des acteurs semblent peser plus lourd que la réalité des jeux dont chacun dispose vraiment. Et de ce point de vue, on peut penser que le discours radical et populiste du président iranien n’est pas en phase avec les moyens réels dont il dispose. Il y a probablement dans son attitude une part de bluff qui peut en fait très mal tourner. On a en effet l’impression que ce discours provocateur est au moins autant à destination de son opinion publique, et sans doute aussi de la rue arabe, que de la communauté internationale. Il provoque comme s’il avait la conviction que les menaces contre l’Iran resteront purement verbales. Or aujourd’hui tout porte à croire que l’Iran n’a pas les moyens de ce jeu dangereux. Son armée autant qu’on puisse le savoir n’a certainement plus les moyens qu’elles pouvaient avoir jadis, et surtout sur le plan économique, même si c’est un pays riche en pétrole, les choses vont mal avec une inflation qui tourne autour de 20 % et un chô-

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mage important qui touche beaucoup de jeunes3. On peut ainsi penser que le discours enflammé du président iranien est une manière de tenter de faire oublier l’échec du régime sur le plan économique et social. Ce qui peut le conforter dans cette attitude et aggraver encore les risques d’une telle posture sur le plan international. Dès lors, on voit bien l’une des contradictions majeures de cette crise : l’Iran se comporte comme une puissance régionale alors qu’elle n’est sans doute aujourd’hui encore qu’une puissance virtuelle disposant beaucoup plus d’un pouvoir de nuisance que d’une véritable capacité d’influence. ■
Mars 2008 Notes 1. Tariq Khaïtous, Nucléaire iranien, ce que veut véritablement Téhéran, Confluences-Méditerranée, n° 60. 2. La signature a eu lieu en décembre 2003 mais l’accord n’a toujours pas été ratifié. 3. Sepideh Farkhondeh, Sociéte civile en Iran, Mythes et réalités. L’Harmattan, 2008.

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Bernard Hourcade
Directeur de recherche au CNRS, Mondes iranien et indien, Paris

Crise du nucléaire iranien

Le rôle de la Russie et des vétérans de la guerre Iraq-Iran
Au début de l’année 2008, la question du nucléaire iranien semble dans une impasse. Personne ne semble avoir de prise sur un programme « qui avance comme un train sans freins, lancé à pleine vitesse » selon l’expression du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Cela voulait dire qu’aucune puissance étrangère ne pouvait arrêter ce projet, mais cela signifie aussi, et c’est plus grave, que personne en Iran n’est capable d’arrêter le train ou de le faire changer de voie.

urant le second semestre 2007, la seule issue prévisible, inéluctable, et pour certains nécessaire au programme nucléaire iranien, semblait être une catastrophe, une guerre, comme l’ont souligné plusieurs livres récents1. D’autres issues sont certainement possibles, mais cela nécessite moins d’idéologie et plus d’analyse des faits et des rapports de force réels. Les analyses sur l’Iran ont souvent été construites avec des concepts qui prévalaient à propos des blocs du temps de la Guerre froide : « l’Axe du mal » contre les forces du Bien. Force est de constater que l’Iran n’est pas l’Union soviétique et que cette crise a mis en évidence de rapports de force internationaux d’un type nouveau, « post-soviétiques ». Pour résoudre une crise internationale de façon durable, il ne suffit plus de faire appel à la puissance des États-Unis, il faut désormais prendre en compte les rapports de force et des dyna-

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miques à l’intérieur des pays et des régions concernées. L’exemple iranien, voisin du drame iraquien, permet de prendre la mesure du rôle de ces nouveaux acteurs internes ou internationaux. Les événements se sont accéléré au cours du dernier trimestre de 2007 en relation avec cinq faits nouveaux : - Le voyage de Vladimir Poutine à Téhéran le 16 octobre suivi de la livraison du combustible pour la centrale nucléaire de Bouchir le 17 décembre. La Russie, premier producteur de gaz, aurait-elle désormais une politique, une stratégie, pro-active avec un pays voisin qui détient les secondes réserves mondiales de gaz ? - La publication, le 3 décembre, à Washington d’une National intelligence estimate précisant que l’Iran avait gelé son programme nucléaire militaire depuis décembre 2003. Sans atténuer la gravité des questions de fond, la publication de ce document a écarté de facto l’éventualité d’une action militaire à court terme contre l’Iran, et pourrait libérer les États-Unis du scénario répressif dans lequel ils étaient enfermés. - L’aggravation de l’instabilité au Pakistan, avec l’assassinat de Benazir Bhutto, le 27 décembre, venant après les conflits électoraux et dans la zone tribale. Cette crise renforce le rôle potentiel de l’Iran pour la stabilité régionale, mais souligne également les risques d’une extension incontrôlable de l’instabilité dans toute la région, après l’Iraq et l’Afghanistan. - La participation du président iranien au sommet du Conseil de Coopération du Golfe, le 3 décembre à Qatar, puis sa participation au pèlerinage à La Mecque à l’invitation personnelle du roi d’Arabie saoudite. Sans rien enlever des craintes sinon de l’hostilité inspirée par l’Iran, ces gestes témoignent du réalisme des voisins arabes de l’Iran pour éviter une confrontation à l’issue incertaine. - La vivacité du débat politique interne en Iran, qui divise désormais le camp conservateur, sous la pression de la société, des sanctions économiques et de la montée du pouvoir des nouvelles élites politiques issues de la guerre Iraq-Iran (anciens pasdaran) qui sont peut-être plus rationnels et ouverts aux relations internationales qu’on ne le dit. Est-on enfin arrivé au fond du gouffre, à un moment critique pour trouver un nouvel équilibre après la crise provoquée par le renversement du régime impérial d’Iran en 19792 ? Le risque d’un conflit armé à court terme étant a priori écarté, une période de répit semble s’ou-

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Culture

vrir pour analyser plus sereinement les rapports de force, les enjeux et les scénarios d’évolution durables. Cette nouvelle donne est favorisée par l’éventualité de prochains changements de politiques à la suite des élections présidentielles en janvier 2009 aux Etats-Unis et en août 2009 en Iran3. Dans les cercles les plus hostiles à la République islamique, même aux Etats-Unis ou en Israël en dépit des discours habituels, on commence à penser sérieusement à une normalisation des relations. On ne rêve plus à un retour au statu quo ante, à un utopique changement de régime ou à un retour du régime impérial, mais on réfléchit aux modalités des possibles relations avec un Iran pris dans sa réalité complexe et ses dynamiques actuelles4.

Efficacité et impasse des sanctions internationales
De 1989 à 1997, l’affaire Salman Rushdie avait empoisonné les relations entre l’Iran et l’Europe et bloqué la réinsertion de la République islamique dans la communauté internationale malgré la fin de la guerre Iraq-Iran, la mort de l’ayatollah Khomeyni et la chute du mur de Berlin. En Iran comme à l’étranger, nombreux ont été ceux qui ont instrumentalisé cette grave question de droits de l’Homme pour prolonger une crise qui servait certaines factions dans les deux camps. La question du nucléaire joue aujourd’hui cette même fonction conflictuelle, mais à une tout autre échelle. Les sanctions internationales contre le programme nucléaire iranien, cherchent à ce que l’Iran, signataire du TNP, n’ait pas d’arme nucléaire de façon vérifiable et durable, mais elles s’inscrivent aussi dans la logique conflictuelle des relations entre la République islamique et la communauté internationale depuis trois décennies. A Washington ou Tel-Aviv, nombreux sont ceux qui pensent que le changement de régime en Iran est plus important que la bombe car il donnerait des garanties durables de stabilité5. Deux logiques s’affrontent, contradictoires dans les moyens. Même si cela est impossible à «prouver », il semble acquis que l’Iran avait lancé un programme nucléaire à finalité militaire dans le contexte de la guerre Iraq-Iran (1980-1988)6. On peut comprendre cette ambi-

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tion, sinon la justifier, pour donner à l’Iran en guerre les moyens de faire face au régime de Saddam Hussein doté de nombreux missiles et soupçonné d’avoir un programme d’armes de destruction massive, notamment chimiques. Rien ne pouvait cependant justifier que ce programme clandestin n’ait pas été interrompu mais au contraire ait été amplifié avec le programme d’enrichissement d’uranium mené avec succès à l’usine de Natanz7. La réaction internationale à une infraction à l’esprit, sinon à la lettre, du Traité de Non Prolifération signé par l’Iran en 1970, est donc parfaitement compréhensible et légitime, surtout dans le contexte d’un Iran « État voyou », en Guerre froide avec les États-Unis. La crise s’est renforcée après l’aggravation des tensions (11 septembre, guerres d’Iraq et d’Afghanistan), la dramatisation, les surenchères verbales (« rayer Israël de la carte ») et les victoires électorales des radicaux en Iran et des Républicains à Washington. La politique nucléaire de l’Iran a été un terrain idéal de conflit, utilisé pour renforcer le nationalisme iranien comme pour diaboliser la République islamique. La condamnation unanime de l’Iran par le conseil de sécurité de l’ONU en 2007 était logique et inéluctable8. Ces sanctions économiques et politiques symboliques se sont révélées moins efficaces par elles-mêmes que par la logique d’isolement de l’Iran qu’elles ont impliqué, avec les sanctions unilatérales des ÉtatsUnis et le discours américain menaçant les entreprises et surtout les banques étrangères travaillant avec les entreprises iraniennes. Alors que depuis 2002, l’Iran normalisait progressivement ses relations économiques internationales9, les entreprises étrangères récemment actives en Iran se trouvent empêchées de travailler et de tirer bénéfice de leurs nouveaux investissements. Cet embargo frappe donc en premier lieu les entreprises européennes et surtout françaises et l’économie iranienne « moderne », contrôlée par l’État et les Fondations religieuses, mais aussi par la nouvelle classe moyenne, favorable à l’ouverture internationale. Les sanctions profitent par contre à l’économie informelle qui représente entre 40 et 60 % du PIB iranien. Les réseaux commerciaux de l’ancien bazar et les notables locaux traditionnels et religieux qui contrôlent cette économie de consommation liée à la rente pétrolière, profitent donc de cet embargo imposé à leurs concurrents « modernes ». Ainsi donc, de façon paradoxale, la base électorale conservatrice des radicaux islamistes, profite de l’embargo américain

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qui est « efficace », non pas pour affaiblir le gouvernement Ahmadinejad, mais pour rendre possible sa réélection. Les choses sont cependant plus complexes. En effet, cette perspective n’est pas sans provoquer des réactions au sein même de l’appareil politique iranien, parmi les conservateurs qui soutiennent le gouvernement Ahmadinejad mais qui considèrent que l’avenir du pays, et donc du régime islamique, risque d’être fragilisé si l’économie du pays ne fait pas l’objet très rapidement d’investissements importants, dans le pétrole, le gaz, mais également dans les infrastructures et la production industrielle. Ils reprochent au gouvernement d’être trop idéologue, et d’occulter les problèmes par des subventions à la consommation (en hausse de 83 % entre 2005 et 2006), de provoquer l’inflation et de gaspiller les revenus du pétrole. Depuis l’automne 2007, et surtout à l’approche des élections législatives du 14 mars 2008, les rivaux conservateurs du président iranien et ses opposants pragmatistes ou réformateurs ont été de plus en plus critiques sur la gestion d’un dossier nucléaire qui fait l’unanimité au niveau des principes, par nationalisme, mais pas sur le prix à payer pour défendre un processus industriel inutile à moyen terme pour un usage civil et trop hasardeux et risqué pour un usage militaire éventuel.

L’Iran, nouvel enjeu stratégique de la Russie ?
Les sanctions économiques américaines ont donc une double efficacité aux effets contradictoires, en renforçant l’électorat conservateur de Mahmoud Ahmadinjad, et en exacerbant les divisions au sein du pouvoir islamique qui est bien plus divers qu’on ne le dit10. Le vainqueur de ce nouveau rapport de force à l’issue incertaine sera désigné par des élections, ce qui impose de gérer avec nuance les relations diplomatiques. De ce point de vue, on peut penser que le vote par le conseil de sécurité de l’ONU le 3 mars 2008 d’une troisième série de sanctions aura un effet doublement négatif en renforçant un unanimisme nationaliste profitable au président iranien et en divisant la communauté internationale. Les difficiles négociations pour élaborer un texte au contenu symbolique ont montré qu’au-delà d’un unanimisme de façade les divisions restent fortes entre les Etats-Unis, Européens, Russes,

Numéro 65 ● Printemps 2008

Méditerranée

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