L'Italie aujourd'hui

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En une dizaine d'années, l'Italie a vécu un cataclysme politique qui a bouleversé tous les repères traditionnels de l'économie, des coutumes sociales et de la compétition électorale. Il est encore trop tôt pour se former une idée claire sur ce qui est en train de remplacer le passé. Pour sortir du piège de la simplification, les auteurs ont réuni un choix de contributions dont la variété des hypothèses ébauche une représentation plus conforme à la complexité du réel, intégrant les connaissances et les compétences accumulées par des spécialistes de l' Italie contemporaine.
Publié le : lundi 1 mars 2004
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EAN13 : 9782296352889
Nombre de pages : 189
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L'ITALIE
SITUATION

AUJOURD'HUI
ET PERSPECTIVES

APRÈS LE SÉISMEDES ANNÉES 90

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contelTIporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Gilles MARIE, La disparition du travail manuel, 2004. Stéphane VELDT, L'illusoire perfection du soin, 2004. Hubert GESCHWIND, Dénicher la souffrance, 2004. Gilles ANTONOWICZ, Euthanasie, l'alternative judiciaire, 2004 José COMBLIN, Vatican en panne d'évangile, 2003. Pierre TURPIN, La déstabilisation des Etats modernes, 2003. Philippe A. BOIRY, Des « Public-relations» aux relations publiques: la doctrine européenne de Lucien Matrat, 2003 Patrick BRAmANT, La raison démocratique aujourd'hui, 2003. David COSANDEY, Lafaillite coupable des retraites, 2003. Maxime FOERSTER, La différence des sexes à l'épreuve de la République,2003. Elysée SARIN, Introduction conceptuelle à la science des organisations, 2003. Philippe ARQUÈS, Le harcèlement dans l'enseignement, 2003. Roger BENJAMIN, Humanisme et classes sociales, 2003. Ezzedine MESTIRI, Le nouveau consommateur, 2003. Elie SADIGH, Plein emploi, chômage, 2003. Bertrand MARTINOT, L'Euro, une monnaie sans politique ?, 2003. Philippe RIVIALE, Sur la commune, 2003. Antony GAUTIER, Affaire Paul Voise, 2003.
Pierre FREYBURGER, Les niqués de la république, illustrations V éesse,

2003.
Martine CORBIERE, Le bizutage dans les écoles d'ingénieurs, 2003. Robert MAESTRI, Du particularisme au délire identitaire, 2003. Bertrand MOINGEON, Peut-on former les dirigeants ?, 2003.

Sous la direction de Manlio GRAZIANO

L'ITALIE

AUJOURD'HUI

SITUATION ET PERSPECTIVES APRÈS LE SÉISME DES ANNÉES 90
Textes et analyses de Bruno Bongiovanni, Sabino Cassese, Valerio Castronovo, Manlio Graziano, Michèle Merger, Christophe Mileschi, Vera Negri Zamagni, Gianfranco Pasquino, Paolo Rampini, Sergio Romano, Alberto Toscano, Daniela Verdura Rechenmann

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Q L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6046-5 EAN : 9782747560467

Sommaire

Daniela Verdura Rechenmann Présentation
Le « séisme» Manlio Graziano Trois idées sur les mutations de la vie politique italienne Alberto Toscano Pourquoi les Français ont-ils du mal à nous comprendre Sergio Romano Lettre à un ami français
Situation et perspectives

7

13 29 43

Gianfranco Pasquino Interprétations du système politique italien Sabino Cassese Situation et perspectives de l'État italien Bruno Bongiovanni La contrainte extérieure. La politique étrangère du gouvernement Berlusconi Valerio Castronovo L'économie italienne au début du vingt-et-unième siècle Vera Negri Zamagni Les difficultés économiques de la Seconde République
Deux cas exemplaires

51 73

85 101 121

Paolo Rampini Perceptions subjectives et changements objectifs dans la magistrature italienne au cours de la dernière décennie Michèle Merger La grande vitesse ferroviaire, reflet des pesanteurs et des atermoiements politiques et institutionnels de l'Italie

135

139

Postface Christophe Mileschi L'Italie d'aujourd'hui, ou de la privatisation de la république Bibliographie essentielle Profils bio-bibliographiques des auteurs
Index des noms

165 175 179 187

« La mort de la Première République ne signifie pas, toutefois, l'avènement de la Seconde. Le 5 avril [1992 NDR] ne marque que le début de l'entracte qui sépare la fin d'une époque de l'ouverture d'une autre». Sergio Romano!

Présentation par Daniela V erdura Rechenmann

La crise culturelle, institutionnelle et économique de l'Italie des années 1990, de par sa globalité, semble montrer une étape décisive sur le chemin du changement. En étudiant cette période, les observateurs ont parlé de « révolution pacifique », de séismes, bouleversements, transformations profondes et changements radicaux. Tomasi di Lampedusa aurait-il enfin tort lorsqu'il fait dire au personnage principal du Guépard qu'en Italie il faut « tout changer pour que rien ne change» ? L'analyse de cette phase, aussi marquée par la dislocation de l'ancien que par l'incertitude de la reconstruction et des perspectives, nous a incité à réunir dans cet ouvrage un certain nombre d'articles qui recherchent des «lignes de faille », anciennes ou plus récentes, dans le but de mieux nous faire comprendre et interpréter les mutations italiennes des années 1990. Par rapport à une image médiatique trop souvent à la limite de la caricature, les trois concepteurs/coordinateurs de cette entreprise: Manlio Graziano, Christophe Mileschi et moi-même, avons souhaité offrir aux lecteurs français un choix de contributions sur l'actualité italienne où la variété des hypothèses et la diversité des
1 Très courte histoire de la Première République italienne, " Géopolitique ", n038, Été 1992, page Il. 7

approches dégagent un portrait plus conforme à la complexité du réel, intégrant connaissances et compétences accumulées par des spécialistes de l'Italie contemporaine des deux côtés des Alpes. Les articles réunis ici choisissent des angles d'approche différents pour «expliquer» l'Italie: crise de l'État, difficultés économiques, histoire, interprétations du système politique, difficultés de compréhension des mutations italiennes en France, histoire économique, politique étrangère, nouveaux phénomènes de la politique italienne. Qu'il s'agisse de la décomposition du système des partis ou de sa recomposition, des retards et des flottements des processus décisionnels ou des conflits entre la magistrature et la classe politique, de la nécessité de réformer les institutions ou de la contrainte extérieure, de la myopie de certains regards sur l'Italie et du débat autour de la normalité - anormalité italienne, perspective diachronique et analyse multidimensionnelle sont apparues à nos auteurs comme les seuls instruments de décodage compatibles avec la complexité de la réalité. L'absence de «paradigmes»2 en sciences humaines et sociales rend à notre avis inévitable et souhaitable la diversité des théories et des approches, les différences d'appréciation et d'analyse. Aucune ne peut être jugée a priori, mais seulement en fonction des résultats acquis au niveau d'une meilleure compréhension des phénomènes. De plus, il faut essayer de rester extérieur aux polémiques ou aux débats étudiés, règle d'autant plus impérative que l'objet de la recherche est sensible. Les chercheurs doivent éviter de prendre à leur compte, sous peine de commettre une certaine forme d'anachronisme, les clivages et les mentalités de la période qu'ils étudient et adopter l'un des points de vue en conflit. Comme l'artiste de James Joyce, peut-être, un chercheur doit rester « à l'intérieur, ou derrière, ou au-delà, ou au-dessus de son œuvre,

2 l'emploie ce terme ici dans le sens de systèmes axiomatiques universellement acceptés par la communauté scientifique concernée. Selon Kuhn, les paradigmes d'une science donnée, à un moment donné, sont «un ensemble d'illustrations répétées et presque standardisées de différentes théories, dans leurs applications conceptuelles, instrumentales et dans celles qui relèvent de l'observation », Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983, page?!. 8

invisible, subtilisé, hors de l'existence, indifférent, en train de se limer les ongles» 3, et pourtant partout présent. Conçu en milieu universitaire, cet ouvrage a profité également du concours de collègues de l'enseignement secondaire et d'étudiants pour certaines des traductions, les autres étant assurées par nos soins sous la supervision de Christophe Mileschi, que ses talents de poète et sa francophonie désignaient comme garant de la langue française. Mes remerciements vont à tous ceux qui ont collaboré à cette entreprise, depuis la phase de la conception jusqu'à celle de la réalisation, aux auteurs et aux traducteurs sans lesquels cet ouvrage n'aurait jamais vu le jour.

(Novembre 2003)

3

James Joyce, Portrait de l'artiste en jeu ne homme, Paris, Gallimard, 1992, page 9

312.

Le « séisme »

Trois idées sur les mutations de la vie politique italienne
par Manlio Graziano
*

La personnalisation de la vie politique est un phénomène que l'on retrouve assez régulièrement à partir d'un certain stade de l'évolution démocratique des pays les plus développés. Le premier à s'en apercevoir, en Italie, fut peut-être Bettino Craxi qui, au cours des années quatre-vingt, orna les murs des villes italiennes des plus diverses expressions de son visage. Au lieu d'essayer de comprendre quelles mutations profondes signalait cette variation des formes politiques, une partie des observateurs cria au scandale et alla jusqu'à confondre une manifestation somme toute assez banale des régimes démocratiques les plus avancés (une manifestation « introduite» en France par Pompidou et « scientifiquement» exploitée par Mitterrand) avec le « culte de la personnalité» des dictatures les plus rétrogrades. Silvio Berlusconi, depuis 1994, n'a rien inventé de nouveau: il n'a fait qu'actualiser cet art politique, le mettant au niveau de « l'époque de sa reproduction mécanisée », comme l'aurait dit Walter Benjamin. Son succès politique extrêmement rapide a entraîné ce que l'on pourrait définir comme une sorte de strabisme herméneutique, qui porte à confondre les causes avec les effets ou, tout au moins, à méconnaître jusqu'à la nécessité d'enquêter sur les caractéristiques des processus en cours, la simple description des aspects les plus superficiels semblant largement suffisante. Aussi, depuis 1994, toute possibilité d'analyse sérieuse des nouveaux phénomènes de la politique italienne s'est-elle heurtée à cette espèce de fixation monomaniaque sur la personne de Silvio Berlusconi, ce qui, cela soit dit au passage, n'a fait que favoriser sa « stratégie médiatique» et attiser ce penchant paranoïde savamment entretenu sur lequel est bâtie une partie de sa fortune. Il est toutefois paradoxal que ceux-là mêmes qui se sentent le plus offusqués par la personnalisation de la vie politique contribuent les premiers à en perpétuer les effets les plus néfastes en concentrant
...

Ce texte reprend pour l'essentiel la trame de la conférence « Pour essayer de

comprendre les nouveaux phénomènes de la politique italienne », que j'ai prononcée le 28 mai 2002 à I'lEP de Paris. 13

toute leur attention sur la personne du président du conseil. Personnellement, je crois qu'on lui fait trop d'honneur, et c'est un honneur immérité non pas pour les raisons continuellement rebattues par ses détracteurs les plus inlassables, mais parce que, finalement, Berlusconi n'est qu'un interprète d'événements qui ont des racines bien plus lointaines que ses «empires des médias », dont François Mitterrand lui a appris à se servir comme d'armes politiques. Berlusconi n'est, comme je vais chercher de le démontrer, qu'un accident de l'histoire, qui a su, mieux que tous ses adversaires, profiter des occasions qu'une période accidentée de l'histoire a mises à portée de sa main. Pour faire comprendre comment j'ai mûri cette conviction, je vais rapidement esquisser une description des caractéristiques principales des nouveaux phénomènes de la vie politique italienne, des événements qui les ont amenés et des sédiments de psychologies sociales auxquels leurs acteurs se sont trouvés et se trouvent encore confrontés.

1. Les nouveaux phénomènes de la politique italienne Tous les observateurs tombent d'accord sur le fait que la situation politique italienne d'aujourd'hui présente des aspects inédits. Pour être plus précis, il s'agit même d'inédits historiques, dans ce sens, qu'ils se manifestent pour la première fois dans I'histoire de l'Italie unie. C'est justement la nouveauté qui en rend si difficile la compréhension; d'autant plus qu'à la difficulté de compréhension intrinsèque de chaque nouveauté s'est ajoutée ici la perte soudaine des repères traditionnels. Il faut d'abord préciser qu'une petite partie seulement des changements est liée à la figure de Silvio Berlusconi : en effet, au cours des dix premières années de ce que l'on a très improprement appelé la «révolution» italienne (février 1992 - février 2002), Berlusconi n'a occupé le devant de la scène, en tant que premier ministre, que pendant un an et demi. Cette longue phase de transition a eu des protagonistes bien plus solides et durables que Berlusconi lui-même, des protagonistes que beaucoup d'exégètes de la politique italienne ont eu tendance à négliger: la Banque d'Italie, l'Église, les grands groupes économiques, les « grand commis» d'État, parfois les syndicats et, 14

surtout, Bruxelles. Si l'on exclut la magistrature qui, dans cette transition, a joué un rôle important mais souvent surestiméI, et l'implication directe du président de la république Oscar Luigi Scalfaro2, tous les autres sont des acteurs extra-institutionnels ou supra-nationaux: il s'agit là d'un aspect particulièrement important dont l'observation circonstanciée permet de sortir de la spirale tautologique habituelle qui explique la crise des institutions avec la crise des institutions. Mais quels sont, au juste, ces phénomènes nouveaux? D'abord et surtout la stabilité politique, qui peut se mesurer, entre autres, en termes de durée de vie de l'exécutif; en second lieu, l'existence d'un système politique «normal », où l'alternance entre des majorités politiques différentes est non seulement prévue par la Constitution formelle, mais aussi pratiquée dans les faits. Ces deux premiers aspects sont étroitement liés, comme nous le verrons, et constituent les éléments inédits stricto sensu. Les deux autres qui suivent, sans être inédits, sont néanmoins exceptionnels: une certaine stabilité économique à laquelle a contribué, comme l'a dit Jacques Le Cacheux3, l' «effet d'aubaine» dû à la fin de la politique monétaire restrictive adoptée en vue de l'adhésion à l'euro, supplantée désormais par une discipline plus souple, sous l'égide de la Banque centrale européenne (BCE)4 ; l'existence ou, tout au moins, la tentative - d'une politique étrangère « nationale» après cinquante ans (voire plus) de dépendance de facto d'autres puissances. L'Italie a été pendant des décennies le paradigme de l'instabilité politique, et ce, bien que les gouvernements italiens aient été, selon tous les historiens, plus durables que ceux de la Troisième ou de la
1

Je suis convaincu que l'action prétendument« révolutionnaire» des juges a été

l'un des effets de la crise et non pas sa cause, et je partage, sur ce point comme d'ailleurs sur beaucoup d'autres, l'opinion d'Alberto Toscano. 2 Scalfaro joua un rôle très important - mais limité dans le temps - au moment de la crise du premier gouvernement Berlusconi (voir, sur cette question, les essais de G. F. Pasquino e A. Toscano), et garantit la « suppléance» du gouvernement Dini. 3 Lors du colloque « Silvio Berlusconi, un an après », organisé par le CERI à Sciences Po, le 13 mai 2002. 4 Naturellement, sur cette « stabilité» pèsent les inconnues d'un cycle économique international « ralenti» auquel l'Italie, suite à son internationalisation, est particulièrement exposée. Je renvoie, à ce sujet, aux considérations de Vera Zamagni, dans ce même ouvrage, pages 121. 15

Quatrième Républiques en France. La différence d'appréciation réside dans le fait qu'au fur et à mesure que l'exemple de la Quatrième s'éloignait dans le temps, l'exemple de l'Italie - pays frontalier et ô combien proche de la France - le remplaçait dans l'espace. Sabino Cassese nous rappelle que «de 1861 à nos jours, à l'exception de la parenthèse de la période fasciste, les gouvernements italiens ont eu une durée de vie moyenne d'environ un an »5. Mais la durée du gouvernement n'est que l'aspect le plus visible d'une instabilité plus profonde. En effet, des 50 gouvernements qu'il y a eu entre la fin de la guerre et la crise de 1992, 3 1 ont été guidés par six hommes en tout (De Gasperi, Fanfani, Moro, Andreotti, Rumor et Craxi) ; finalement, « la durée de la présence au gouvernement de nombreux ministres n'était pas différente de ce que l'on pouvait observer en France ou en GrandeBretagne» 6. De plus, « les 50 gouvernements [...] étaient articulés autour d'un seul parti, la Démocratie chrétienne »7. Donc, plus on approche de l'objet de l'analyse et plus on découvre des éléments de continuité, voire - tout paradoxal que cela puisse apparaître de stabilité. En fait, le véritable problème de l'instabilité italienne réside ailleurs, dans un caractère que l'on avait pu prendre, jusqu'à maintenant, pour une sorte de propriété congénitale de l'Italie: l'impraticabilité endémique d'alternance pour le gouvernement en fonction8. Plus spécifiquement, pendant toute la période de la «Première république» (formule efficace, mais scientifiquement incorrecte, à mon sens), a fonctionné ce que l'on a convenu d'appeler de différentes manières - le « bipartisme imparfait », la
« démocratie bloquée », le «facteur K »9

-

mais qui se résume

5 Dans Histoire et caractéristique de l'État italien, éd. La Documentation française, Paris, 2001. 6 Ibidem. 7 Ibidem. 8 « Que ce soit la monarchie libérale », a écrit Aldo Schiavone, « le fascisme ou la république démocrate chrétienne [...], ils finirent par créer des mécanismes d'hégémonie et de gouvernement [...] capables d'empêcher tout changement en dehors d'une rupture traumatique» (Aldo Schiavone, ltaliani senza ltalia, Turin, Einaudi, 1998). 9 Les formules de « bipartisme imparfait» et de « démocratie bloquée» doivent être attribuées à Giorgio Galli; celle de « facteur K », à Alberto Ronchey. 16

dans l'impossibilité, pour quelque parti que ce soit, de jouer le rôle d'alternative (ne fût-ce que potentielle ou hypothétique) à la Démocratie chrétienne (DC) ; on pouvait s'allier à la DC (et donc l'obliger à pactiser), mais non la remplacer. Le seul parti qui avait - théoriquement - la force pour le faire, le Parti communiste (PCI), en était concrètement empêché par son rôle de représentant officieux du camp international opposé à celui auquel appartenait l'Italie (c'est le « facteur K » dont parle Ronchey)lO. Pourquoi l'absence d'alternance constituerait-elle un facteur de faiblesse? Parce que, pour le dire de façon schématique, tous les intérêts sont contraints de trouver leur représentation à l'intérieur d'une seule enveloppe politique, en finissant ainsi par se paralyser réciproquement ou, en tout cas, par rendre extrêmement laborieuse leur confrontation dialectique. Je voudrais ici donner deux exemples: celui de la « réforme agraire» de la fin des années quarante, et celui de la « grande réforme» tentée au cours des années soixante. À l'intérieur de la DC étaient présents (et représentés) tous les groupes d'intérêts: les grands groupes publics, les groupes privés, la bourgeoisie agraire du Sud et, en outre, la grande majorité des petits entrepreneurs, des artisans, des paysans et des commerçants (dont la minorité était représentée par le PCI). Sans parler, naturellement, de l'influence prépondérante exercée « de l'extérieur» par le Vatican et par les États-Unis. Cela signifie qu'à l'intérieur de la DC étaient présents (et représentés) aussi bien les secteurs favorables à la réforme que ceux qui y étaient résolument opposés. Ce même scénario se reproduisant à chaque décision importante, l'action des gouvernements « articulés autour d'un seul parti» s'en trouvait ralentie, entravée, suspendue entre des disputes byzantines qui ont même fait l'objet d'études sémiologiques spécifiques Il. Aussi, les réformes ne furent-elles en réalité que des « bribes de réformes », élaborées dans le but de ne contrarier personne ou,
10 Cela ne signifie pas que le PCI n'a pas joué un rôle - et même un rôle très important - dans la politique intérieure et extérieure de la prétendue Première république. Sur ce point, je renvoie à l'essai de Gianfranco Pasquino, dans ce même texte. Il Silvio Lanaro parle de «désémantisation progressive du lexique des leaders démocrates-chrétiens» et de « désertion du camp des paroles qui entretiennent un rapport de parenté avec les" choses"» (S. Lanaro, L 'ltalia nuova. ldentità e sviluppo. 1861-1988, Turin, Einaudi, 1988). 17

exercice encore plus ardu, de satisfaire tout le monde; ou bien, elles ont purement et simplement échoué, se transformant ainsi en des «occasions historiques manquées », comme le dit Paul Ginsborg à propos du centre-gauche des années soixante12. Dans une perspective historique correcte, à la question « pourquoi le système démocrate-chrétien s'est-il effondré en 1994? », il faudrait remplacer la question « comment le système démocratechrétien a-t-il pu se maintenir jusqu'en 1994? ». Cette question nous amène à notre second sujet. 2. Les raisons de l'effondrement d'un système Il s'agit, de toute évidence, de la question fondamentale. Je me suis souvent permis d'avoir recours à un parallélisme qui peut paraître (et, dans une large mesure, est) arbitraire, mais qui a l'avantage de mettre très clairement en évidence quelques questions fondamentales: le parallélisme entre l'Italie et l'Union Soviétique, entre l'effondrement du régime soviétique en Russie et l'effondrement du système démocrate-chrétien en Italie. Quels sont les caractéristiques communes aux deux systèmes? D'abord, le rôle absolument prépondérant joué par l'État dans la propriété, le contrôle et la gestion directe des plus importants leviers économiques du pays; deuxièmement, la concentration de ces leviers dans les mains du parti-État13, ce dernier pouvant disposer du pouvoir sans risquer de le perdre. À partir du début des années trente, avec la création de l'IMI d'abord et de l'IRI ensuite, l'État italien est devenu, selon Sergio Romano, « le plus fort entrepreneur public à l'ouest du Dniepr »14. Ce caractère s'est accentué dans le second après-guerre, lorsque la Démocratie chrétienne (et ses alliés, dans une moindre mesure) ont progressivement éliminé l'indépendance des grands commis et
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Cette thèse est présentéedans Storia d'Italia dal dopoguerraad oggi. Società e

politica, 1943-1988, Turin, Einaudi, 1988 13En Italie, le parti-État démocrate-chrétien a progressivement évolué en ce que l'on a appelé « système des partis» ou, avec une connotation plus négative, « partitocratie». Sur ce sujet, on peut lire l'essai de Gianfranco Pasquino, Partitocrazia, in Gianfranco Pasquino (sous la direction de) La politica italiana. Dizionario critico 1945-1995, Bari, Laterza, 1995. 14Sergio Romano, Histoire de l'Italie du Risorgimento à nos jours, Paris, Seuil, 1977.

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