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L'Occident pour ou contre la Démocratie en Afrique

De
183 pages
La problématique opposant l'Afrique et l'Occident concerne l'exercice du pouvoir et la pratique de la démocratie. Rendre les seuls africains responsables du blocage de la démocratie, c'est considérer unilatéralement les causes de cette situation, sans tenir compte de la pression et de l'ingérence déterminantes des grandes puissances dans le Continent Noir dès l'aube des Indépendances. Le cas du Congo-Zaïre illustre parfaitement les soubresauts de l'Afrique aux prises avec l'Occident.
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Collection 'Points de Vue Concrets'

Couverture: Lumumba avec, à sa gauche, Ileo et Gizenga et, à sa droite, De Schrijver et Scheven.

Evariste TSHIMANGA BAKADIABABU

L'OCCIDENT POUR OU CONTRE LA DEMOCRATIE EN AFRIQUE Cas du Congo-Zaïre

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique

75005 Paris - France

L'auteur est licencié en Administration des Affaires de l'Université d'Ottawa (Canada), Maître en Administration et Gestion et Docteur en Economie Appliquée de l'Université Catholique de Louvain (Belgique). Professeur universitaire et conseiller en organisation et en gestion d'entreprises, il a publié divers articles et ouvrages, dont: Le commerce et .la traite des footballeurs africains et sud-américains en Europe, L'Harmattan, 2001, Paris. La démocratie et ses blocages au Congo-Kinshasa de 1958 à nos jours, L'Harmattan, 2004, Paris.

Copyright L'Hannattan 2005 www.librairieharmattan.com harmattan] @ wanadoo. Ir ISBN: 2-7475-9363-0 EAN : 978 2747 593 632

REMERCIEMENTS

A Crispin Mukenge Muambila qui n'a cessé de nous prodiguer des conseils utiles et dont les avis nous ont beaucoup aidé dans l'élaboration de notre travail. A notre chère épouse Odette Colette Tshimanga dont le soutien nous a donné le courage d'aborder ce sujet combien délicat et, par beaucoup de ses aspects, très difficile et fort complexe au regard de la problématique du pouvoir et de la démocratie. A nos très chers enfants Laurette, Serge, Nadine, Narcisse, Marie-Paule et Didier Tshimanga dont les encouragements incessants ont servi de stimulants à la réalisation de cet ouvrage A nos tendres petits-enfants Dorian Evariste, Allan Jean, Keisha Gabrielle et Karys Tatiana Odette dont l'amour nous est précieux et qui nous ont apporté beaucoup de joie et de courage de finaliser ce travail. C'est donc à tous ces petits-enfants présents et futurs que nous dédions cet ouvrage~

INTRODUCTION
La problématique du pouvoir et de la démocratie est au centre de la crise que traverse l'Afrique depuis de nombreuses années. La démocratisation de l'Afrique est le meilleur gage de la paix sociale et de la stabilité politique. Elle est en même temps pour les partenaires étrangers une garantie effective et durable de leurs intérêts et de leurs investissements. Elle permet aux populations africaines de devenir la source, le fondement et le premier bénéficiaire de tout exercice du pouvoir en Afrique et met ainsi fin à toute forme de dictature et à toute prise de pouvoir par les armes. La démocratie est indissolublement liée à la liberté.La liberté de choix des populations est l'instrument privilégié pour aller à la paix. La paix ne se décrète pas. Ce n'est pas non plus un comportement. La paix tant recherchée un peu partout en Afrique est un état d'esprit qui admet que la vie en société, doit être librement déterminée par les sociétaires eux-mêmes. L'exercice de la liberté, dont la pratique de la démocratie, est un acte difficile. La liberté de choix, pour être positive, exige certaines conditions. Elle exige la connaissance de ce que l'on choisit. Ce qui doit intéresser les populations, ce n'est pas tellement qu'on les oblige de voter pour tel ou tel candidat, mais ce qu'elles attendent de ce vote sur le plan de leur bien-être économique et social. La liberté est le bien le plus cher à l'homme, le bien qu'il reçoit dès sa naissance. Aucun système politique et même pas un groupe d'individus, nationaux ou étrangers, n'a ni le droit ni le pouvoir de brimer et d'aliéner cette liberté. L'homme, quel que soit l'endroit où il se trouve, doit épanouir toutes les libertés fondamentales attachées à sa condition humaine. Tout peuple aspire à une libertéautonomie qui donne le sentiment d'une indépendance tant physique que spirituelle et qui se transforme en libertéparticipation laquelle associe les citoyens à l'organisation et l'exercice du pouvoir empêchant ainsi l'avènement de tout pouvoir politique arbitraire. La liberté appartient à tous, mais il n'est pas donné à tout le monde d'en user; d'où l'impérieuse nécessité de

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chercher à établir l'égalité dans la possibilité de cet usage de manière à ce que la liberté ne reste pas le privilège de quelques personnes. Les libertés politiques et civiles et les droits fondamentaux de la personne humaine sont en fait des facultés naturelles de 1'homme qui sont garanties par la Charte Internationale des Droits de l'Homme. Le plus grand problème auquel les pays du Sud, qu'ils soient d'Asie, d'Amérique latine, d'Afrique,.. sont confrontés depuis les indépendances, c'est la restauration de la démocratie comme mode de gouvernement. Beaucoup de ces pays avaient connu le régime autoritaire et paternaliste imposé jadis par la colonisation. Mais, une fois devenus indépendants, beaucoup d'entre eux cherchent encore aujourd'hui à instaurer le régime démocratique considéré déjà à l'époque par leurs métropoles comme le système politique le plus acceptable pour avoir fait longtemps ses preuves d'universalité et de progrès dans plusieurs domaines: l'économie, la justice, et la dignité humaine. Il est vrai que depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, l'histoire des peuples et des nations a connu un nombre à la fois multiple et varié de formes de gouvernement :autocratie, théocratie, aristocratie, tyrannie, Empire, et démocratie. Mais, dans un monde où 1'homme est au centre de toute action et où l'on tient à sa dignité et à ses droits et libertés, la démocratie a été admise comme le mode de gouvernement le plus adéquat et le plus acceptable. Toutefois, de nombreux pays africains continuent à rencontrer des difficultés énormes pour l'instauration de la démocratie qui apparaît au fil des ans comme un gage de paix durable, de stabilité politique, de progrès économique et de respect de la dignité humaine. Ces difficultés sont soit internes au niveau de la gestion de leurs pays, soit externes lorsqu'elles proviennent de manœuvres dilatoires orchestrées par des puissances étrangères pour empêcher ou retarder la démocratie et le développement harmonieux et rapide de certains Etats du Sud en général. Il faut ajouter également à ces difficultés, la guerre froide qui avait divisé le monde en deux blocs qui se disputaient la conquête des zones d'influence: l'Est et l'Ouest. De plus, un grand nombre des pays du Sud avaient accédé à l'indépendance entre les années 50 et 60. Nous étions donc en pleine guerre froide. Cela rendait l'avènement

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des sociétés démocratiques difficile étant donné que les grandes puissances aussi bien de l'Est que de l'Ouest, faisaient passer leurs intérêts stratégiques, géopolitiques et socio-économiques avant ceux des pays du Sud. S'il existe de nos jours une problématique au cœur de la crise que connaissent les sociétés politiques modernes, c'est celle de l'exercice du pouvoir et de la pratique de la démocratie. Or, les pays du Sud sont aujourd'hui pointés du doigt comme étant euxmêmes entièrement responsables du retard accumulé dans l'instauration de la démocratie préférant, de ce fait, privilégier l'autocratie. Nous pensons cependant qu'il serait injuste de rendre les seuls pays du Sud responsables du blocage de la démocratie. Une telle analyse pourrait paraître erronée à partir du moment où l'on ne tient pas compte, dans la plupart des cas, du rôle déterminant qu'ont joué et que continuent à jouer de nos jours les puissances du Nord dans le blocage de l'avènement de la démocratie dans de nombreux pays du Sud. On dirait même que l'on préfère passer délibérement sous silence l'ingérence parfois violente des puissances étrangères dans les pays du Sud. Toutefois, lorsque l'on aborde cette question avec objectivité sans prendre partie pour le Nord ou le Sud, on trouve que la responsabilité est partagée c'est-à-dire qu'elle incombe aussi bien aux pays du Sud qu'aux pays du Nord. Les pays du Sud peuvent être considérés comme responsables pour n'avoir pas pris des dispositions utiles et pour ne s'être pas, dans certains cas, engagés fermement en faveur de la démocratie. Quant aux puissances du Nord, elles portent toujours, même de nos jours, une très lourde responsabilité dans le blocage de la démocratie dans de nombreux pays du Sud en raison des politiques qu'elles y mènent, des actes qu'elles y posent et le climat d'instabilité qu'elles y créent pour protéger leurs intérêts. Pour mieux cerner le rôle combien néfaste qu'ont joué et que continuent encore à jouer de nos j ours les puissances du Nord dans le sabotage, voir dans le blocage de la démocratie dans de nombreux pays du Sud, nous avons préféré concentrer notre analyse sur un seul continent: l'Afrique en prenant le cas du Congo-Zaïre que nous connaissons mieux. Nous verrons à partir de ce grand pays africain comment, pendant plus de cinquante ans, les

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puissances du Nord ont gêné ce pays dans son évolution vers la démocratie, et comment par les mensonges, la désinformation, l'achat des consciences, les manipulations et les assassinats,. . .elles ont contribué à créer un climat de violence et d'instabilité empêchant toute possibilité d'instaurer un système véritablement démocratique. Il y aura par moment des extrapolations sur des cas d'autres pays africains et sur d'autres pays du Sud situés en dehors de l'Afrique lorsqu'il faudra montrer qu'il s'agit des situations communes à tous les pays du Sud quel que soit le continent auquel ils appartiennent. Il est intéressant d'analyser les deux périodes principales: la colonisation et la décolonisation en vue de montrer comment les puissances colonisatrices s'étaient comportées dans les coulisses de l'indépendance non seulement au Congo belge, mais aussi dans d'autres pays d'Afrique. Quel était en réalité l'état d'esprit face aux exigences des indépendances et quelles stratégies avaient-elles adopté pour bloquer la marche irréversible vers les indépendances. Il est question également de montrer comment, pour maintenir le nouvel Etat congolais dans une situation de domination permanente, elles ont contribué à y créer un climat de violence en vue de le déstabiliser et d'en tirer largement profit. Il sera aussi question de montrer leurs attitudes controversées dans les exigences de la démocratie lorsqu'elles sont obligées de choisir entre leurs intérêts et le soutien qu'elles doivent apporter à l'avènement d'une société démocratique non seulement au Congo, mais aussi dans toute l'Afrique.

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PREMIERE

PARTIE

IMPACT DE LA GUERRE FROIDE SURL'AVENEMENT DE LA DEMOCRATIE AU CONGO-ZAIRE (1960 - 1990)

PREMIER CHAPITRE LA CRAINTE DU TOT ALIT ARISME COMMUNISTE ET LA PROTECTION DES INTERETS OCCIDENT AUX

1. Lutte contre le communisme depuis l'époque coloniale
1. 1 Empêcher l'extension des idéologies marxistesléninistes au Congo Pendant la colonisation, avec le développement de la guerre froide entre les deux blocs de l'Est et de l'Ouest, l'Union Soviétique avait engagé une lutte contre le système colonial qu'elle considérait comme un moyen d'oppression et d'exploitation des peuples colonisés. C'est dans ce cadre que le délégué soviétique Tzarapkine avait déclaré en décembre 1948 au Conseil de tutelle de l'ONU que: «La Belgique doit démocratiser sa colonie, y créer un système électoral, donner aux autorités indigènes une grande participation à la direction des affaires du territoire» (1) Cette déclaration cadrait parfaitement avec les idées défendues à l'époque par les dirigeants et les représentants de l'Union Soviétique. Elle était même considérée comme assez modérée par rapport aux principes formulés par les idéologues marxistesléninistes dans de nombreux textes, et au cours des différents congrès internationaux. (2). Il est vrai que la politique étrangère de la Russie socialiste se réclamait de la lutte contre l'oppression et l'exploitation. Elle a longtemps soutenu le droit des peuples à l'autodétermination. Dans sa stratégie de lutte contre l'impérialisme, l'Union Soviétique préconisait la constitution d'un front commun entre les mouvements de libération des colonies et la classe ouvrière des pays colonisateurs. Elle était convaincue qu'une fois privé de ses principales sources des matières premières, de ses débouchés et de ses bases militaires, le 13

capitalisme financier et monopoleur devait sans doute s'affaiblir. Elle estimait que la dislocation du système colonial devait provoquer sans doute une crise irrémédiable du capitalisme qui devait ouvrir la voie au socialisme mondial. Telle était grosso modo la thèse marxiste-léniniste qui avait beaucoup inquiété les Etats-Unis, alliés des puissances colonisatrices. Ainsi, pour ne pas affaiblir ces dernières, eux qui s'étaient faits champions de l'anticolonialisme, avaient vite revu leur politique anticolonialiste car ils s'étaient rendus compte que si les Etats occidentaux perdaient leurs colonies, ils subiraient de fâcheuses conséquences économiques, sociales et politiques étant donné que le prestige et la solidité des régimes en place constituaient un barrage efficace, le meilleur garant contre le communisme

1. 2

Utilisation des Missions catholiques pour combattre le communisme

Face à cette situation et avec l'appui de ses partenaires occidentaux, la Belgique décida de confier aux Eglises catholiques la tâche de lutter contre toute propagation des idéologies marxistesléninistes au Congo. C'est ainsi qu'au nombre des tâches qui étaient assignées au Gouverneur général belge par la Charte coloniale, figurait celle de protéger et de favoriser les institutions religieuses (art. 5). Ainsi, pour faciliter l'évangélisation, l'Administration coloniale engagea une poursuite contre les sectes traditionnelles et interdit les mouvements messianiques noirs susceptibles de favoriser l'émergence du communisme. L'Islam fut étroitement surveillé ayant été considéré comme susceptible de détacher les indigènes de la civilisation européenne et incapable d'améliorer leur situation morale et matérielle, et même de leur faire comprendre les avantages de la civilisation. Il convient de souligner que la rivalité des missions catholiques et protestantes remonte à l'Etat Indépendant du Congo où le roi Léopold II fit appel aux congrégations religieuses nationales pour lutter contre l'apostolat des Baptistes et des Méthodistes. La convention signée en 1906 entre l'Etat Indépendant du Congo et le Saint-Siège donna la charge d'enseigner aux missions catholiques. En contre-partie, celles-ci avaient reçu des terrains en concession. Toutes les 14

missions catholiques étaient belges alors que toutes les missions protestantes étaient d'origine non belge: anglaise, américaine, danoise, norvégienne, suédoise et canadienne.(3). Ces dernières furent privées de concessions et de crédits, ce qui freina leur expansion. En 1933, le Conseil Protestant du Congo accusa le gouvernement colonial d'être complètement dominé par l'Eglise catholique. Jusqu'en 1946, le gouvernement belge refusa d'accorder des subventions aux écoles protestantes. Pire encore, il élabora même une instruction formelle interdisant les élèves des écoles protestantes d'être en contact avec les élèves des écoles catholiques pour éviter que ces derniers ne perdent la foi et tombent pour toujours dans l'empire des ténèbres. (4 ) L'Administration coloniale était convaincue que seule la religion chrétienne catholique, basée sur l'autorité, pouvait être capable de changer la mentalité indigène, de donner aux Congolais une conscience nette et intime de leur devoir, de leur inspirer le respect de l'autorité et l'espoir de loyalisme à l'égard de la Belgique. (5). C'est cette politique coloniale qui expliqua qu'une grande partie d'intellectuels congolais fut formée à l'époque dans l'enseignement catholique. L'interdiction formelle des activités politiques, de la lecture ou de la détention des ouvrages parlant d'autres religions que la religion catholique, des ouvrages politiques en général, et surtout ceux parlant du communisme, fut un moyen de préserver les Congolais contre un envahissement éventuel des idées communistes dans le pays. Respect, docilité, collaboration loyale et sincère étaient les grandes vertus que les missionnaires étaient appelés à inculquer aux Congolais de manière à ce que ceux-ci voient, sentent, comprennent et apprécient la dette immense qu'ils avaient envers la Belgique.

2. Blocage du mouvement d'indépendance les intérêts occidentaux

pour protéger

2. 1 Blocage du développement politique et de l'émancipation des Congolais Jean-Jacques Rousseau disait: «Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force 15

en droit, et l'obéissance en devoir» (6). En nous basant sur la tradition coloniale, l'édifice qu'avait construit la Belgique au Congo avant la guerre reposait sur quatre piliers, à savoir: l'étroite collaboration qui devait exister entre l'Administration, les Missions et les Trusts; le prestige du colonisateur blanc, le slogan «pas d'élites, pas d'ennuis» et la proscription de la politique. L'Administration coloniale s'appuyait sur la religion chrétienne catholique basée sur l'autorité et considérée comme capable de changer la mentalité indigène. C'est dans cette optique que, pour faciliter l'évangélisation, le colonisateur a poursuivi les sectes traditionnelles, en interdisant les mouvements messianiques noirs et en renforçant la surveillance sur l'Islam pour éviter que les indigènes ne fûrent écartés de la civilisation européenne (8). Il a fallu attendre la perte en Belgique de la majorité absolue à la Chambre des Représentants et au Sénat par le Parti Social-Chrétien le Il avril 1954 et l'arrivée au pouvoir d'Auguste Buisseret, venu avec la coalition gouvernementale socialiste-libérale dirigée par Achille Van Acker, pour assister à un changement des tendances et à une élévation du niveau de l'enseignement considéré jusque là comme rudimentaire dans la colonie. Une fois devenu ministre des colonies, l'anticlérical et franc-maçon Auguste Buisseret brisa la discrimination flagrante qui existait entre les missions en matière de subventions et donna lieu à la naissance des écoles officielles laïques tant attendues par les protestants. C'est à lui que l'on doit la naissance en 1954 de l'Université Officielle du Congo (U.O.C.), qui fut la deuxième université congolaise après l'Université Catholique de Lovanium. L'Administration coloniale défendait le prestige du colonisateur blanc. Tout était fait pour que les Congolais comprennent que tout ce qui était européen, était mieux, voire même meilleur que ce qui était congolais ou africain (9). Plus tard dans les années 50, Patrice Lumumba regretta le fait que pour l'Africain moyen, le Blanc n'avait pas de défauts, et que l'Européen était souvent surnommé «fils de Dieu». (10) Quant aux préparations des Congolais à l'exercice du pouvoir et à la gestion des affaires publiques qui étaient déjà en cours dans les colonies françaises et britanniques, il y avait, par contre au Congo belge, un blocage total du développement politique et de l'émancipation des Congolais pour la simple raison que le pouvoir 16

colonial belge tenait à protéger ses intérêts et craignait une ascension intellectuelle de l'intelligentsia congolaise considérée jadis comme trop ambitieuse et dangereuse pour l'avenir de la colonie; c'est ce qui justifia la célèbre formule déjà soulignée cidessus «pas d'élites, pas d'ennuis ». La création d'une élite était considérée dans les colonies belges (Congo, Rwanda-Urundi) comme la provocation d'une séparation d'une minorité de la masse et l'alimentation d'une contestation inutile et dangereuse. A ce sujet, Henri Depage ( Il) soutena que: « construire des universités et accorder des droits politiques avant d'avoir permis aux Africains d'atteindre le même niveau de vie que les Blancs serait favoriser laformation de mécontents et d'agitateurs ». Et pourtant, dans les colonies françaises et même britanniques, l'initiation à l'exercice du pouvoir et à la pratique de la démocratie avait bien commencé depuis les années 40. C'est à cette époque que l'on parlait déjà de la tradition parlementaire dans les colonies françaises, notamment au Sénégal depuis Blaise Diagne. C'est même depuis 1946 que les députés noirs représentaient déjà l'Afrique Equatoriale Française (A.E.F.) et l'Afrique Occidentale Française (A.O.F.) au Parlement français. On évoquait les mérites et les capacités de certains noirs africains. Le cas du guyanais Félix Eboué qui fut le premier noir à avoir été nommé Gouverneur général de l'Afrique Equatoriale Française par le général Charles de Gaulle le 12 novembre 1940, est toujours resté dans les esprits. L'ascension de M. Sedar Senghor qui fut député au parlement français, marqua de nombreux africains qui en avaient fait un modèle. Le pouvoir colonial belge n'avait pas envisagé une séparation rapide d'avec ses colonies préférant retarder plus longtemps l'exercice du pouvoir et l'initiation des Africains à la gestion des affaires publiques. Il estimait que les Congolais, Rwandais et Burundais n'étaient toujours pas capables de diriger seuls un nouvel Etat. C'est dans cet esprit que l'élite congolaise connue sous l'appelation des «évolués» qui réclamait les droits politiques, fut traitée par Pierre Daye en ces termes: «Ces transplantés, avec leur mentalité encore primitive, leur vernis d'éducation, accumulent les vices. Ils constituent une menace politique et n'ignorent plus que quelques illiminés parlent d'émancipation et régénération par elles-mêmes des races 17

d'Afrique» (12) Il poursuivit: « Le nègre, en prenant conscience de sa qualité humaine, en saisissant plus ou moins ces notions d'égalité dont notre sentimentalisme imprègne toute notre action, commence à comprendre qu'il serait peut-être possible pour lui de se libérer du joug européen» (13). Il convient de souligner également qu'avant les années 50, l'Eglise catholique romaine avait joué un rôle négatif dans la démocratisation des institutions et dans la jouissance des libertés fondamentales au Congo belge. Déjà, entre 1944-1947, lorsque l'élite congolaise c' est-à -dire les « évolués », avait fait connaître ses préoccupations face aux pratiques discriminatoires et à la privation de toutes sortes de libertés, la réaction du prélat catholique Mgr Roelens fut surprenante: «Ces demi-savants qui, fiers du pauvre bagage scientifique dont leur cerveau est garni, sont tentés de se croire les égaux des Blancs et capables de les remplacer. Ces pauvres faquins, mécontents de ce que leur prétendu mérite n'est pas reconnu, sont fort exposés à laisser envahir leur esprit par ces idées subversives d'origine étrangère qui s'infiltrent dans le pays
où ils peuvent devenir si on n y veille, des fauteurs de trouble ».

(14) La politique qui était pratiquée pendant la colonisation par des puissances colonisatrices n'était pas du tout différente de celle d'apartheid que pratiquait la minorité blanche en Afrique du Sud. Elle était aussi basée sur la discrimination raciale et la xénophobie, sur les pratiques répressives et sur les violations flagrantes des droits de l'homme. Au mois d'avril 2004, dans un film documentaire, la télévision francophone belge (RTBF) avait montré les horreurs et les atrocités du roi Léopold II qui se permettait de faire couper les bras des indigènes congolais et qui ordonnait parfois de brûler vifs certains d'entre eux en guise de sanctions. Ce roi des Belges fut d'ailleurs comparé à un véritable hitlérien, donc un vulgaire nazi. La séparation entre deux races, blanches et noires, était nette et ne pouvait souffrir d'équivoque dans les écoles, les magasins, les quartiers et habitations, etc. C'est pourquoi, de nombreux colons belges voulaient, à l'instar de la minorité blanche de l'Afrique du Sud, s'établir définitivement en Afrique. D'où la grande difficulté de se séparer définitivement des colonies où il faisait bon vivre et où le racisme était plus amplifié que dans les métropoles.

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