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L'ORDINAIRE

338 pages
Il s’agit dans cet ouvrage d’ouvrir une large discussion méthodologique et conceptuelle sur les modes d’accès à la notion d’ordinaire et sur sa pertinence pour les sciences sociales et humaines. La science politique est amenée aujourd’hui à reconsidérer ses objets constitués. Elle sollicite des ressources travaillées par les autres disciplines et contribue ainsi, pour sa part, à interroger les relations entre philosophie et sciences sociales sous un jour renouvelé. L’historien, l’économiste, le philosophe, le sociologue, le linguiste et le politologue confrontent ici leurs expériences et leurs points de vue.
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L'ORDINAIRE
Modes d'accès et pertinence pour les sciences sociales et humaines

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller
Dernières parutions

Emmanuel NEGRIER (dir.), Patrimoine culturel et décentralisation: une étude en Languedoc-Roussillon, 2002. Laure DELCOUR, La politique de l'Union européenne en Russie (1990 2000), 2002. Simon HUG et Pascal SCIARINI (dir.), Changements de valeurs et nouveaux clivages politiques en Suisse, 2002. Laurence EBERHARD HARRIBEY , l'Europe et lajeunesse, 2002. Elise FERON et Michel HASTINGS (dir.), L'imaginaire des conflits communautaires, 2002. Catherine PRUDHOMME-LEBLANC, Un ministère français face à l'Europe, 2002. Hélène REIGNER, Les DDE et le politique. Quelle co-administration des territoires?, 2002. Stéphanie MOREL, Ecole, territoires et identités, 2002. Virginie MARTIN, Toulon sous le Front National: entretiens nondirectifs, 2002. Eric AGRIKOLIANSKY, La Liguefrançaise des droits de l'homme et du citoyen depuis 1945, 2002. Olivier FAVRY, L'ami public américain: les nouvelles relations industrie-Etat aux Etats-Unis de 1979-1991, 2002. François CONSTANTIN, Les biens publics mondiaux, 2002.

Jean-Louis

Sous la direction de Marie, Philippe Dujardin et Richard Balme

L'ORDINAIRE
Modes d'accès et pertinence pour les sciences sociales et humaines

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3008-6

Ouvrage issu du colloque « La notion d'ordinaire tenu dans le cadre du programme de travail « Les modes ordinaires de connaissance et de construction du politique»
CERIEP DRA CNRS 2047 Lyon - février 1998

»,

Publié avec le concours de l'lEP de Lyon et du CRESAL (équipe du CNRS-UMR 5043 - associée aux Universités Jean Monnet, Saint-Étienne et Lumière, Lyon 2)

Liste des auteurs
Richard Balme, professeur de science politique, lEP ce Paris économiste, Centre Walras, Université Lyon 2 Beaune, professeur de philosophie, Jean-Moulin (Lyon III) Université

Denis

Bayon,

Jean-Claude

Philippe

Braud,

professeur de science politique, lEP ce Paris maître de conférences politique, lEP de Lyon de SCIence

Philippe

Corcuff,

Philippe

Dujardin,

politologue, chargé de recherche au CNRS (CRESAL Saint-Etienne Lyon)
historienne, directrice CNRS-EHESS professeur Grenoble professeur Paris X de recherche au

Arlette

Farge,

Pierre

Favre,

de science politique,

lEP ce

Isaac

Joseph,

de

sociologie,

Université

Catherine KerbratOrecchioni, Jean-Louis Marie,

GRIC-CNRS, professeur

Université

Lyon 2 lEP œ

de science politique,

Lyon

André

Micoud,

sociologue, directeur de recherche au CNRS (CRESAL Saint-Etienne Lyon)
Servet,

Jean-Michel

économiste, Centre Walras, Université Lyon 2 professeur de philosophie en première supérieure, Lycée Honoré de Balzac, Paris

Yves Thierry,

8

SOMMAIRE
OUVERTURE
Jean-Louis Marie, Philippe Dujardin, Richard Balme Il

INTRODUCTION

Pour une approche pluridisciplinaire des modes ordinaires de connaissance et de construction du politique Jean-Louis Marie

23

PREMIÈRE

PARTIE:

SOURCES

Le « monde de la vie»: phénoménologique de l'ordinaire Yves Thierry

au croisement et de l'originaire 69

L'objet ordinaire Jean-Claude Beaune. Le regret
Isaac

....... .

..

.... ... .....

.. ... 77

et l'excuse
Joseph. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 97

Le fil Merleau-Ponty: l'ordinaire, phénoménologie à la sociologie de l'action
Philippe Corcuff

de

la

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119

DEUXIÈME

PARTIE:

TERRAINS OBJETS

-

MÉTHODES

-

Les modes ordinaires au XVIIIe siècle
Arlette F arge

de connaissance

du politique

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139

L'ordinaire impossible eclecticus
Philippe

démocratique: hiérarchisation
Du jardin.

invention hiérarchique, ou le temps de l' ho m 0

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147

Une violence tout à fait ordinaire Philippe Braud .... ...

.... .. ........ ... . marges:

.........169 les 185

La vie économique ordinaire et les Systèmes d'Échange Local Denis Bayon et Jean-Michel Servet Le discours ordinaire Catherine Kerbrat-Orechionni TROISIÈME Du recours à l'ordinaire travail de refondation? André Micoud Figures y a-t-il
Pi erre

.205 POSITIONS symptôme d'un 227

PARTIE: comme

ordinaires
Balme.

de la rationalité
. . . . . . . .. . .. . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .245

Richard

un rapport
Favre.

«ordinaire»

au politique?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 275

Les études de cognition phénoménologie de Schütz: perspective pour éclairer la jugements politiques ordinaires
Jean -Louis Marie..

sociale et la une double production àes

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 307

10

OUVERTURE
Jean-Louis Marie, Philippe Dujardin, Richard Balme

Notre interrogation collective sur la notion d'ordinaire, ses voies d'accès et sa pertinence pour les sciences sociales et humaines, loin de négliger les avancées antérieures, veut au contraire relever le défi d'un approfondissement et d'une accélération du mouvement qui suscitait déjà la réflexion, il y a bientôt vingt ans. Le doute que peut a priori susciter cette entreprise, si l'on tient vraiment à en formuler un si tôt, pourrait porter sur l'ampleur et la liberté de définition du thème, quelque peu surprenantes à l'heure où les sciences de la culture, croyant peut-être se durcir, s'enferment souvent dans d'étroits champs de spécialisation. Nos représentations quant à ce qui est important, intéressant, légitime et, par là même, exprimable, montrable, dans l'ordre infini des pratiques, des prises de parole, des créations, poursuivent leur transformation. Les principes d'ordre hérités, fondés sur une conception hiérarchique et rationalisante du politique, du culturel et du social s'érodent, sont déstabilisés. On peut s'en réjouir et lire là l'expression démocratique d'une libération du sujet. On peut s'en inquiéter et diagnostiquer la « perte du sens» dans un monde privé de repères et de transcendance. Il n'en reste pas moins un formidable enjeu pour les sciences sociales et humaines dont les objets et les questionnements sont transformés par cette dynamique ancienne. Elle s'exprime dans tous les registres. On peut y être plus facilement sensible, parce qu'elle s' y manifeste clairement, en observant les médias, excellents analyseurs. Là s'imposent la recherche du «vécu », la monstration du quotidien. L'ordinaire est valorisé dans le recueil de l'expression des intéressés, l'appel au témoignage

« authentique», non médiatisé par les représentants et les porte-parole autorisés habituels. L'expression des «gens », leurs faits et leurs gestes, leur expérience, sont devenus matière noble, digne d'intérêt, objet d'émissions où ils se racontent, disent leur intimité, à la fois unique et commune, devant un large public. Les avis et les opinions du quidam sont sollicités, comme autant d'éléments directement confrontables et opposables aux conclusions de l'expert ou à l'énoncé de l'intérêt général par l'élu. Populisme pour certains, réalisme proche des préoccupations effectives du plus grand nombre selon d'autres... La création culturelle, l'art, enregistrent tout aussi fortement et depuis plus longtemps encore, cette déstabilisation des hiérarchies. La critique de l'académisme, la volonté provocante de «choquer le bourgeois », ne datent certes pas d'hier et avaient déjà bien mis à mal l'improbable classement des œuvres. La confusion des critères d'évaluation des créations n'a cessé de s'approfondir tout au long du siècle. La volonté de reconnaissance et de légitimation des pratiques quotidiennes populaires, du goût ordinaire, brouille la lisibilité du marché de l'art, qui peut à présent valoriser davantage un personnage de dessin animé qu'une toile de maître. Les catégories de l'esthétique se dissolvent ainsi dans le relativisme. Si tout est potentiellement de l'art... La multiplication des occurrences de l'ordinaire est tout aussi forte sur le registre politique. L'affaire est ancienne. Elle mêle des critiques récurrentes à l'encontre du principe même de la représentation, autorisant d'aucuns à parler d~une crise. Mais qu'est-ce qu'une crise dès lors qu'elle est permanente, pour ne pas dire consubstantielle au mécanisme

même de la représentation?

A cette antienne

(<< les

représentants détournent, trahissent la volonté authentique de leurs mandants », entendez: celle que portent les acteurs ordinaires) correspond ce qu'il serait simpliste d'assimiler soit à un populisme, toujours payant électoralement, soit à une simple «humeur» anti-hiérarchique. En effet, là aussi, les deux ou trois dernières décennies confirment et amplifient un mouvement long. Comment l'appeler? Peutêtre une valorisation vitaliste de l'instituant contre l'institué? Une défiance à l'encontre des appareils et des institutions 12

appuyée sur l'idée qu'ils occultent la richesse et la complexité des moments et des acteurs que l'on a trop souvent et trop rapidement réduits à leur état de dominés? Un scepticisme croissant à l'encontre des avant-gardes et des élites, longtemps trop valorisées? A moins qu'il ne s'agisse du mouvement même de l'égalitarisme démocratique anticipé par Tocqueville. Qu'il s'agisse donc des médias, de la création culturelle ou de la politique, la valorisation de l'ordinaire, à tout le moins la multiplication de ses occurrences, peuvent se subsumer sous un mouvement d'ensemble: ce qui fut longtemps dévalué prétend aujourd'hui à la valorisation. Observe-t-on quelque chose d'homologue dans les sciences sociales et humaines? Peut-on repérer la traduction éventuelle de cette dynamique sociétale dans les différentes disciplines? Si oui, ce qui ne serait pas choquant pour des sciences de la société et de la culture, est-ce dans leurs façons de travailler, dans l'évolution du statut qu'elles confèrent à la scientificité et à ses résultats, ou dans les questions qu'elles se posent peut-être davantage aujourd'hui qu'hier? Pour le dire autrement, retrouve-t-on également dans les sciences sociales une remise en cause des modalités héritées de hiérarchisation des formes de connaissances et des opérations par lesquelles on les produit, ainsi que des objets légitimes de recherche? La connaissance savante-scientifique, élaborée à partir d'une rupture avec le sens commun et ses «irrationnalités» surplombe-t-elle toujours aussi abruptement la connaissance ordinaire-commune? L'ordinaire a-t-il conquis une légitimité plus grande, en terme d'objet d'investigation, par rapport aux grands objets classiques produits par les perspectives culturalistes et structurofonctionnalistes depuis une épistémologie positiviste? La réponse est ambiguë. Probablement est-ce en partie dû au fait qu'ainsi formulées les questions renvoient à quelque chose comme un avant et un après, ou, plutôt, qu'elles esquissent la perspective de mutations linéaires, à l'œuvre parallèlement dans les différentes disciplines. Or la thématique de l'ordinaire est un excellent révélateur des rythmes différenciés auxquels les problématiques et les ressources conceptuelles des sciences sociales émergent et se développent, montent en puissance puis s'estompent, avant
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d'être parfois réactivées ou redécouvertes. Elle permet également d'objectiver des mécanismes d'emprunt et de transfert, de circulation, d'un vocabulaire disciplinaire à un autre. L'ouvrage que nous proposons s'ouvre sur une série de textes exprimant la force de traditions de recherche déjà anciennes. L'ordinaire y est questionné depuis longtemps par les philosophes à partir des ressources offertes par la phénoménologie. Elle ouvre une investigation de ce que présupposent les faits dits ordinaires: le monde de la vie. L'analyse des objets ordinaires, par écart avec ceux que l'on qualifie de nobles, débouche sur une ontologie. L'analyste de l'action emprunte également à la phénoménologie pour dépasser l'opposition traditionnelle entre le non-réflexif et le réflexif, c'est-à-dire entre ce qui reste implicite, voir nonconscient pour les acteurs et ce qui est explicitement thématisé par eux. La phénoménologie aide tout autant à congédier l'opposition entre connaissance savante et connaissance commune en reposant les conditions de leur commune inscription dans l'univers des évidences originelles. Différentes sociologies utilisent largement et depuis longtemps la notion d'ordinaire pour accéder à leurs champs de recherche empiriques. C'est vrai de la sociologie urbaine, de l'analyse de conversation, de l'étude de l'action publique et des relations de service, des recherches consacrées au stigmate, qu'il s'agisse du handicap physique, sensoriel, ou du trouble psychique. Elles le font sans recourir à la phénoménologie et s'appuient sur l'héritage du pragmatisme qui constitue une autre voie d'accès forte à la notion d'ordinaire. Le pragmatisme permet d'explorer l'univers des croyances partagées et du jugement ordinaire en ce qu'il ne les appréhende pas, contrairement à certaines sociologies critiques de la vie quotidienne, comme simple expression du trivial et de l'aliénation. Il ouvre également un autre accès aux interactions en les saisissant, non pas comme rencontre de subjectivités, de vécus, à la façon de la phénoménologie, mais comme des dispositifs dotés de cadres, d'usages et de formes, renvoyant aux propriétés analysables d'un contexte. Le centre de gravité de la seconde série de textes ne réside plus dans les fondements théoriques des approches en termes d'ordinaire. Il s'agit davantage de modes de problématisation référés à des terrains variés engageant à ce titre des
14

questionnements neufs. Pour l' historien, il s'agit d ' un élargissement du champ de sa discipline. Il faut penser autre chose que les grands éclats et les paroxysmes politiques, le regard doit s'ouvrir aussi au quotidien, au banal, aux affects sensibles. L'enjeu dépasse de loin cependant la simple réparation d'une négligence engendrée par la hiérarchie des objets légitimes dans la discipline. L'investigation d'une matière réputée triviale, l'intelligence des micro-événements, ouvrent un accès au socle même de l'ordre social. Le politique se configure également dans cette infinité de petits objets et moments. L'économiste partage cette volonté de modifier les échelles les plus usuellement à l' œuvre dans sa spécialité. L'ordinaire est ici moins un quotidien qu'un commun, au sens de ce qui est courant, mais aussi de ce qui est mis en communauté au sein de dispositifs d'échanges de création récente. L'ordinaire de cette économie de marché entre personnes égales interroge directement les justifications macro économiques usuelles et, à ce titre, les prétentions du capitalisme à normer les relations sociales. Le linguiste s'intéresse au fonctionnement de la communication langagière dans les situations banales de la vie quotidienne depuis les années 80. On retrouve opérationnalisées les ressources théoriques fondamentales du pragmatisme et de la phénoménologie. L'analyse des conversations ordinaires emprunte en effet à l' interactionnisme de Goffman, héritier du pragmatisme de Dewey, et à l'ethnométhodologie, nourrie de la phénoménologie de Husserl et de Schütz. Là encore, comme chez l'économiste et l' historien, on voit combien l'ordinaire est une «entrée» donnant accès à bien autre chose que du trivial, du microscopique. L'ordre social, dans sa vulnérabilité, suppose d'abord la protection de la face de l'autre par des rituels de politesse précis qui structurent les conversations banales et renvoie, in fine, à une sacralisation de la personne. Les politologues usent de la notion d'ordinaire pour retrouver certaines des propriétés de l'ordre démocratique contemporain. L'émergence du principe représentatif correspond historiquement à l'affirmation des individus ordinaires qui composent le corps de la nation. Un principe d'ordre nouveau, dont le fondement n'est plus pensé comme naturellement immuable mais construit, exprime dans l'espace du politique l'exténuation des 15

gradations passées entre les corps de l'ancien régime. La valorisation politique du quidam, du vulgaire, de celui qui n'est pas noble, est homologue à la présentation, dans l'ordre artistique et culturel, de ce qui était jusque-là dédaigné parce qu'utile, mécanique ou prosaïque. L'ordinaire permet également de s'arracher à la focale de l'État pour penser ce qui est fréquemment inscrit dans la trame même des relations quotidiennes: la violence. A l'image, somme toute rassurante, d'une monopolisation de la violence physique légitime par l'État et ses agents, on doit substituer celle d'une violence symbolique infiniment plus banale qui menace l'identité des victimes confrontées aux mépris et au dénigrement routiniers. La démocratie, ainsi questionnée hors de l'institution, depuis l'ordinaire de chaque jour, apparaît comme fragile, menacée par le passage à l'affrontement physique. La dernière série de textes pose la question des conditions de possibilité de cette prise en charge récente de l' ordinarité par la science politique. Le mouvement est récent par lequel on essaie de penser le politique sans privilégier l'institution, les élites ou les moments forts de l'expression, qu'ils soient réglés par les mécanismes de la consultation électorale ou davantage soumis aux dynamiques de la mobilisation collective. Longtemps la science politique est demeurée presque exclusivement la science de l'État et de l'exercice du pouvoir. Les sciences politiques se sont constituées comme sciences de gouvernement, auxiliaires des professionnels de la décision et de l'action publiques. Comme outils de formation des élites, elles reposaient principalement sur le triptyque économie, droit, histoire des idées. Un double mouvement va permettre le renouvellement de la discipline. C'est d'abord l'affirmation de son autonomie par rapport aux facultés de droit avec la constitution d'un milieu professionnel doté d'attributs fonctionnels classiques en termes de recrutements, de modalités de rencontres et de confrontations, de supports de diffusion des travaux. C'est ensuite une ouverture croissante et accélérée, expression sectorielle d'un mouvement sociétal d'ensemble, à l'influence nord-américaine porteuse de questions et de méthodologies qui vont renouveler les anciennes sciences de gouvernement L'Europe retrouve ainsi une dynamique et 16

une créativité dont elle fut largement dépossédée par l'exil d'un grand nombre de ses meilleurs cerveaux à l'époque du nazisme. On peut évoquer l'analyse quantifiée des comportements électoraux, la déclinaison systémique du structuro-fonctionnalisme, l'analyse des politiques publiques et des relations de service, l'étude de la communication politique et des comportements politiques à partir des ressources de la psychologie sociale, les approches néoinstitutionnalistes et socio-historiques, les problématiques du gouvernement urbain, le choix rationnel, les études féministes, etc. Autant d'enrichissements dans les développements d'une discipline récente (sous ses acceptions fécondées par les sciences sociales et humaines), même si d'aucuns, appuyés sur des traditions de recherche anciennes, peuvent toujours voir dans ce foisonnement importé, et en partie avec raison, la reformulation, parfois à nouveaux frais, de questions classiques déjà travaillées par les philosophies, les sociologies et les anthropologies européennes. Une part au moins de ces approches récentes appelle la prise en compte des acteurs non-spécialistes du politique, à travers leurs attitudes quotidiennes, leurs temporalités plurielles, leurs formes de raisonnement routinières. Elle élargit d'autant l'espace des objets légitimes potentiels pour une discipline qui s'est psycho-sociologisée. Le politique n'est plus, ainsi, circonscriptible aux lieux de pouvoir et aux actes ou pensées de ceux qui les hantent ou les convoitent. Cette ouverture a bien sûr un coût. Ce que l'objet gagne en richesse et en complexité, il le perd en netteté de contours. L'enjeu (et le danger) est sérieux pour une discipline ayant pour caractéristique épistémologique, embarrassante, de s'être constituée non à partir d'une méthode de questionnement ou d'un principe d'explication spécifique du réel (à la façon de la sociologie ou de la psychologie par exemple) mais à partir d'un objet, posé comme distinct: le politique. Sur cette base, certains estiment que l'élargissement continu de l'objet revient à le dissoudre et, dans le même mouvement, à dissoudre la science qui en traite. Les objections au déplacement du regard politologique depuis l'ordinaire ne vont pas toutes, cependant, jusqu'à poser quelque chose comme une essence du politique. Du moins 17

désignent-elles ce qu'elles considèrent comme étant son objet cardinal, à savoir la question de la représentation. Audelà de cette assignation, elles peuvent aller jusqu'à définir une hiérarchie des urgences scientifiques. L'activité politique, «par excellence », seraient-elles tentées de dire, renvoie à la guerre, l'émeute, la désobéissance de masse, les catastrophes, les paniques boursières, la famine, la rupture des communications, en un mot, on l'aura compris, à l' extraordinaire. L'ordinaire est second dans cette conception, que dire alors des gains heuristiques dont il peut être le vecteur? A cette première ligne de critiques quant à ce que doit viser la science politique, s'en ajoute une seconde, relative aux méthodes de travail à mettre en œuvre. On retrouve alors des débats forts et récurrents dans les sciences sociales. On fait ainsi valoir, depuis une position positiviste d'inspiration durkheimienne, les dangers, à tout le moins les difficultés techniques, d'une prise en compte de l'activité mentale, et plus particulièrement cognitive, des sujets ordinaires. Tout près de cette réticence, comme implicite, c'est la question des relations entre connaissance savante-scientifique et connaissance ordinaire-commune, qui s'exprime. Nous voudrions pour conclure cette présentation esquisser les éléments d'un dépassement de ces positions politologiques contrastées, au double plan de la définition de I?objet et des modes de ses traitements. Si l'ensemble des disciplines mises à contribution dans ce travail collectif développent avec profit des approches depuis la perspective de l'ordinaire, et parfois depuis fort longtemps, sans pour autant s'y cantonner, on voit mal en quoi la science politique, seule, pourrait être totalement réfractaire, ou non concernée. Certes, le politique possède un certain nombre de marqueurs forts, suggérant qu'il se joue là quelque chose de différent des objets les plus communs en sciences sociales. On est bien souvent dans le rapport de forces, éventuellement ultime, paroxystique. L'espace du politique est aussi celui des relations au sein ou entre des dispositifs symboliquement saturés: les institutions internationales, les réunions «au sommet », la tête des États. Des relations surmédiatisées, survalorisées. Le politique se déploie donc selon des échelles temporelles, spatiales, matérielles et symboliques de la plus grande dimension concevable, effectivement extra-ordinaires. 18

La science politique, entendue comme étude de la « grande politique », comme on l'appelait plus souvent autrefois, peut, à bon droit, poser des butées au mouvement de rabattement de son objet sur l'ordinaire. Il y a bien encore, indubitablement, cette nécessité de penser le politique, la puissance de vie et de mort, aux échelles quasi-transcendantes auxquelles ils se déploient. Mais, hors de ces sphères indifférentes au local et à ceux qui le peuplent, comment pourrait-on faire l'impasse, dans un monde largement déhiérarchisé, sur ce qui se joue aux niveaux intermédiaires, confus, des organisations professionnelles, non ou paragouvernementales, des groupes de pression et des entreprises si proches des décideurs? Comment pourrait-on ne pas prendre en compte les conditions de réception et d'efficacité d'une action publique multiforme, impliquant des acteurs hétérogènes au sein d'une gouvernance aujourd'hui bien éloignée des formes juridiques réglant autrefois la hiérarchie bien ordonnée des différents niveaux d'administration et de gestion, séparant clairement acteurs publics et privés? L'analyse du politique nécessite à présent une pluralité d'échelles. Celle de l'ordinaire et du quotidien, des interactions entre acteurs qui interprètent et raisonnent, permettant ainsi le déploiement concret, pratique, de l'action et des conceptions politiques, en est une, légitime, parmi d'autres.

Références Bell Daniel, Les contradictions culturelles du capitalisme, Paris, PUF, 1979. Benjamin Walter, Écrits français, Paris, Gallimard, 1991. Danto Arthur, La transfiguration du banal. Une philosophie de l'art, Paris, Seuil, 1989. De Certeau Michel, L'invention du quotidien, Paris, Gallimard, 1990, 2 vol., 1990-1994. Dumont Louis, Homo aequalis, Genèse et épanouissement œ l'idéologie économique, Paris, Gallimard, 1976. Erenhberg Alain, Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, Pluriel, 1996.

19

Ferry Luc, Homo Aesteticus, L'invention du goût à l'âge démocratique, Paris, Grasset, 1990. Fritsch Philippe (dir.), Le sens de l'ordinaire, Paris, ed. du CNRS, 1983. Goffman Erving, Les cadres de l'expérience, Paris, Minuit, 1991. Habermas Jurgen, Logique des sciences sociales et autres essais, Paris, PUF, 1987. Michaud Yves, La crise de l'art contemporain. Utopie, démocratie et comédie, Paris, PUF, 1997. Schutz Alfred, Le chercheur et le quotidien, Paris, Méridiens Klincksieck, 1987. Taylor Charles, Les sources du moi - La formation de l'identité moderne, Paris, Le Seuil, 1998 (1èreédition 1989).

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INTRODUCTION

POUR UNE APPROCHE PLURIDISCIPLINAIRE DES MODES ORDINAIRES DE CONNAISSANCE ET DE CONSTRUCTION DU POLITIQUE
Jean-Louis Marie

La démocratie représentative est depuis ses origines et en permanence l'objet de questionnements, de débats et de critiques. Ils peuvent porter sur les fondements de sa légitimité, sur les modalités institutionnelles et techniques de sa mise en œuvre, sur ses conditions socioéconomiques et culturelles de possibilité, sur la participation citoyenne qu'elle suppose et permet, normativement et pratiquement. Elle constitue ainsi, historiquement et par définition, un espace ouvert de discussions sans cesse reprises sur les sources et les formes du lien politique et civique. «Sans cesse reprises» ne signifie pas «toujours identiques, figées ». Si la démocratie représentative a toujours suscité des interrogations, elles évoluent. Les institutions, quelles qu'elles soient, sont en butte à un scepticisme croissant, depuis les années soixante1. L'idée selon laquelle les élus, les représentants, seraient mus par le souci de l'intérêt général et aptes à le promouvoir, décline2. La notion
1. Mattei Doggan, « Déficit de confiance dans les démocraties avancées
- une analyse comparative », 6èmccongrès de }'A.F.S.P, Rennes, octobre 1999, atelier n° 8, L'érosion de la confiance des citoyens dans les institutions et la classe politique, Daniel Louis Seiler, (dir.). Joseph S. Nye, Philip D. Zelikow, David C. King (ed.), « Why people don't trust governement », Harvard University Press, 1997. Nonna Mayer, «Social trust, political trust and democracy in

2.

même d'intérêt général, sur laquelle repose traditionnellement l'action publique et l'intervention de l'État est remise en question. En atteste l'organisation croissante et durcie des mobilisations hostiles, par exemple, à l'installation d' équipements ou d'infrastructures susceptibles d'entraîner des nuisances. Au-delà de l'objet de l'action publique, l' équipement, et de sa légitimation, l'intérêt général, ce qui est en cause c'est l'orientation même de la relation: verticale, depuis le « haut» vers la base, top-down, comme le disent les anglo-saxons. Ces critiques, somme toute assez récentes, s'inscrivent dans un mouvement de beaucoup plus grande ampleur

historique et culturelle: «l'affirmation de la vie ordinaire

»3

Il a fallu un renversement des hiérarchies éthiques pour que ce qui touche aux conditions quotidiennes de la production et de la reproduction de l'existence acquiert une légitimité. La revendication croissante d'une expression pleine et entière des préoccupations de tout un chacun supposait d'abord que les valeurs aristocratiques de la hiérarchie, de l'honneur, du détachement par rapport aux biens matériels, et de la primauté de la cité sur l'individu soient abolies. Ce mouvement lent s'exprime aujourd'hui dans l'épuisement, souvent critique et désabusé, de la représentation verticale de l'ordre sociopolitique4. Comment saisir ces dynamiques? La complexité de ce mouvement est telle que l'étude empiriquement fondée, ne serait-ce que d'une partie de ses manifestations, excède manifestement les capacités d'une seule discipline, quelle qu'elle soit. C'est pourquoi l'analyse des modes ordinaires de connaissance et de construction du politique ici proposée est pluridisciplinaire. Elle croise différents langages. Explicitement, et non pas sur le mode de la pseudo (re)découverte ou du transfert clandestin. Les philosophies portent des anthropologies souvent validées par les anthropologies, sociologies, et psychologies scientifiques. Les différentes disciplines ont des niveaux et des modes de
France », XVIIIth World Congress of the International Political Science Association, 1-5 August 2000, Quebec. Charles Taylor, «Les sources du moi », Paris, Le Seuil, 1998, éd. originale 1989. Alain Ehrenberg, «Le culte de la performance », Calmann-Lévy, 1991. 24

3. 4.

questionnement, des procédés de construction de leurs matériaux, souvent transférables avec profit pour le politologue étudiant les modes ordinaires de connaissance et de construction du politique. Ceux-ci constituent à la fois une méthode et un objet de recherche. La méthode consiste à partir des constructions mentales ordinaires qu'opèrent des personnes, alors que d'autres partiraient des transformations institutionnelles ou des discours sur la démocratie. Les modes ordinaires de connaissances et de construction du politique sont un niveau de lecture et un mode de découpage du réel empirique, un «angle d'attaque ». La méthode est donc compréhensive, qualitative, et cognitiviste. Dans le rapport contemporain au politique ce qui nous intéresse c'est de quoi il est fait (des contenus en terme d'opinions et de jugements) et comment il est élaboré. L'approche est basée sur l'observation et l'expérimentation (groupes de discussion et entretiens interventionnistes). Considérons à présent les premiers résultats et les bénéfices escomptables de cette démarche.

I - Partir de l'ordinaire du rapport au politique permet de se poser de nouvelles questions 1) C'est une façon d'échapper au centrage initial de la discipline sur l'étude des lieux de pouvoir et de ceux qui les hantent. L'importance intellectuelle historique de la philosophie politique et l'institutionnalisation problématique au XIXe du parlementarisme et de la République éclairent ces orientations initiales. Se posent alors en effet pratiquement les questions de la légitimité des gouvernants, des techniques institutionnelles à retenir et de la formation de la haute fonction publique. On s'interroge normativement (c'est la vieille question du « bon gouvernement») sur les élites, leurs produits, leurs idées. La temporalité électorale, l'organisation et le fonctionnement institutionnels, alors politiquement très sensibles, sont privilégiés. L'intérêt pour l'ordinaire est une des façons de déplacer le regard et d'élargir cet héritage thématique. On intègre 25

dans la perspective la question de la quotidienneté du politique, souvent perdue de vue par des interrogations surplombantes. L'ordinaire renvoie au routinier, au banal, il concerne en quelque sorte un rapport pratique au politique. Poser la question des modes ordinaires de connaissance et de construction du politique c'est privilégier un objet nouveau, décalé par rapport aux objets durs et bien constitués tels que l'étude des institutions, des partis et des forces politiques, des comportements protestataires et électoraux, des rapports entre États, de la pensée théorique et, plus globalement, des jeux et des décisions des élites. On est confronté au problème de l'articulation instable, chez des acteurs pensant et agissant politiquement d'une part, de non-réflexif et d'autre part d'intentionnalité calculante. 2) On passe d'une perspective habituellement discontinuiste, privilégiant les ruptures, à la question de la politisation comme processus éventuel de rapport au monde5. La recherche est axée sur les modalités de connaissance et d'évaluation que les acteurs déploient dans l'existence de chaque jour. Les périodes particulières de mobilisation, électorale ou protestataire, les conjonctures tendues, critiques, exceptionnelles, aux cours desquelles les acteurs modifient éventuellement leurs pratiques et leurs modes de saisie et d'inscription dans le monde ne sont plus privilégiées. Au contraire, en partant de l'ordinaire, on prend au sérieux ce qui habituellement passe largement inaperçu et relève du routinier, du «cela va de soi », du «naturel ». Cela appelle donc une compréhension des procédés par lesquels les acteurs s'ouvrent, éventuellement, au politique sans privilégier les moments et occurrences de politisation explicites. Comment, dans l'apparente linéarité de la vie de chaque jour, dans le temps «plat» des tâches, des gestes et des échanges répétés, le politique peut-il être élaboré et
5. Processus « éventuel»
de rapport au monde? Hanna Arendt notai t déjà dans «Qu'est-ce que la politique? »: «La politique n'est nullement nécessaire, ni au sens des besoins impérieux et de la nature humaine tels que la faim ou l'amour, ni au sens d'une institution indispensable pour le vivre ensemble des hommes: elle commence précisément là où le domaine des nécessités matérielles et celui de la force physique cessent ». 26

émerger? Comment peut-il «faire sens », comment apparaîtil aux consciences confrontées à une pluralité d'urgences, de contraintes, d'aspirations? Comment s'opère cette élaboration, si elle s'opère, lorsque l'acteur n'est pas directement exposé à une communication ou une sollicitation politisantes et, par exemple, sommé de voter, de se mobiliser, de donner son opinion? Le rapport au politique est le plus souvent appréhendé sous l'angle de la politisation. En son acception habituelle la politisation désigne le mouvement par lequel la population s'intéresse à la politique et y participe. Cette approche nous paraît restrictive. Ne centre-t-elle pas a priori l'attention de façon trop spécifique sur un secteur particulier des rapports sociaux: la politique, engageant des acteurs plus ou moins spécialisés, en des arènes circonscrites, autour d'enjeux et de règles du jeu relativement particuliers? S'agissant de saisir les modes ordinaires de connaissance et de construction du politique, n'a-t-on pas intérêt à élargir d'emblée la perspective en se demandant si la politisation n'est pas « seulement» un mode parmi d'autres de rapport au monde, d'ouverture sur le monde? Ne vaut-il pas mieux, en d'autres termes, problématiser ce qui ne va pas de soi et se fixer pour objectif de travail les questions suivantes: sous quelles conditions les acteurs opèrent-ils cette ouverture par des questions formulées politiquement? Comment et pourquoi, parmi une pluralité potentielle de procédés, les acteurs «déploient »-ils une appréhension politique du monde alors qu'ils pourraient, peut-être, dépasser leur « ici et maintenant» par d'autres voies? En effet, l'élargissement de leurs perspectives pourrait également s'opérer sur un mode esthétique, affectif, religieux ou naturaliste. Ce pourrait être aussi un mode d'élargissement en quelque sorte traditionnel, ramenant ce qui est à « ce qui a toujours été », de façon presque réflexe. De même, la mise en relation par l'acteur de ses points de vue et de ses problèmes avec des niveaux de réalité plus larges et éventuellement plus complexes, pourrait s'opérer sur un registre naturaliste. Sa situation et ses perspectives étant alors référées par l'acteur à des lois «naturelles», à un «ordre des choses» quasi-biologique, n'appelant ni ne

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permettant aucune action ou intervention politique réellement opérante. La connaissance et la construction du politique référent donc à des mécanismes cognitifs et symboliques par lesquels les acteurs produisent des significations et interprètent leur situation, en rendent compte. Dans le prolongement des voies ouvertes par la sociologie de la science et de la traduction nous dirions que la connaissance et la construction du politique renvoient à des processus de problématisation et d'élargissement des conflits. Les acteurs mettent en relation leurs situations, leurs difficultés, leurs intérêts, avec ceux d'autres acteurs ou entités agissantes. Des clivages sont produits, reproduits, manipulés, transformés. Des alliés et des adversaires sont définis, des rôles et des objectifs sont assignés aux uns et aux autres (individus ou collectifs), des obstacles à la satisfaction des attentes sont identifiés, des logiques d'action, plus ou moins calculées, sont dégagées ou subodorées. La connaissance et la construction du politique renvoient ainsi à une construction sociale de la réalité. La politique, au sens usuel du terme, comme champ de luttes spécifiques, ne disparaît donc pas comme objet dans cette façon de poser les problèmes. Elle est posée comme un mode de problématisation parmi d'autres possibles, et l'on veut essayer de comprendre comment, en tant que tel, elle peut s'imposer ou se combiner avec d'autres modes de problématisation et de dépassement de 1'« ici et maintenant », quel qu'en soit le registre. Le rapport au politique doit donc être interrogé comme un processus, un travail, et non, bien sûr, comme un état stabilisé de la conscience ou des dispositions. L'exploration des modes ordinaires de connaissance et de construction du politique passe par l'approfondissement des résultats de la sociologie des comportements politiques. On songe, par exemple, à l'importance que peut avoir le sentiment de compétence ou de distance par rapport à la politique dans les comportements et les attitudes. De même, la nature du rapport à l'avenir et au patrimoine que peuvent entretenir les acteurs, leur oscillation entre l' hédonisme « postmatérialiste» et la valorisation de l'effort et de la promotion individuelle ressortent de toutes les enquêtes comme des variables explicatives importantes. 28

3) En partant des modes ordinaires de connaissance et de construction du politique, on interroge la distinction habituellement reçue entre professionnels et profanes. Pour d'excellentes raisons théoriques et méthodologiques, on distingue le plus souvent, dans une classique perspective dualiste, les pratiques et les modes d'intelligibilité déployés par deux types d'acteurs. On oppose ainsi l'élite à la masse, le professionnel au profane, le savant au populaire, etc. En travaillant sur l'ordinaire on problématise cette dualité reçue et l'on pose notamment les questions suivantes: qu' y a-t-il de commun dans les façons dont les élites, les professionnels, et les acteurs non spécialisés, «populaires », connaissent et construisent le politique? En d'autres termes, quels sont les schèmes partagés, les modes d'évaluation et d'appréciation communs engagés dans cette construction? Quelles sont les catégories et les formes de raisonnement utilisées par les uns et les autres? Quelles sont les constructions communes qu'ils déploient, quels ensembles d'abstractions, de généralisations, de formalisations et d'idéalisations sont partagés? Quels sont les transferts, les emprunts, circulant d'un «groupe» à l'autre et nourrissant une construction commune (dans quelle proportion ?) du politique, par-delà des engagements inégaux, des disponibilités différenciées, des stocks d' informations et de ressources discursives et cognitives plus ou moins riches et denses? On touche au problème des hiatus, malentendus et autres formes de distance et de distorsion entre ce que pensent faire et dire les élites et ce qu'en perçoivent les populations exposées6. Plus globalement, il s'agit aussi de la question du statut de réalité (fluctuant?) accordé par les acteurs aux produits des professionnels. L' ordinarité renvoie sans conteste à ce qui dans sa discrétion naturalisée semble ininterrogeable, impossible apparemment à objectiver. Elle ne renvoie pas pour autant à de l'anodin, à du négligeable. Au contraire, et l'idée de procédure partagée par tous les acteurs, quel que soit leur statut, veut l'indiquer, il s'agit aussi de rechercher
6. Problème travaillé notamment par Philippe Warin, armé l' hypothèse d'une déconnection entre le monde de la conduite politiques publiques, avec son cortège d'acteurs sociaux organisés, groupes bureaucratiques et d'organisations partisanes et celui de renégociation-réinterprétation par les acteurs de terrain. 29 de des de leur

d'éventuels opérateurs symboliques et anthropologiques, par définition de portée générale. L' ordinarité ne réfère donc pas à une position spécifique dans un espace de positions sociales ou sur une échelle de statut social. Ce ne sont pas les acteurs qui sont ordinaires, mais le moment dans lequel on les appréhende et les procédures communes (?) qu'ils mettent en œuvre. 4) On complète l'explication externe des comportements politiques par la compréhension des processus cognitifs de construction des jugements et des opinions. Lorsque l'on considère la littérature consacrée aux comportements politiques, on constate qu'une part substantielle de ses développements porte sur le vote. Certes, on s'intéresse également à la participation politique (prise d'informations, engagement dans les campagnes) et aux modes d'expression moins conventionnels (manifestations par exemple). Mais, ce qui importe principalement, c'est de rendre compte de l'orientation électorale, c'est d'expliquer les choix électoraux. Pour l'essentiel, la question de la politisation est reliée au thème de la compétence politique. On peut dégager un mode de raisonnement en quelque sorte dominant. L'engagement politique obéit à une logique forte: celle de la position sociale qui entraîne un certain sentiment de compétence sociale et politique. Ce sentiment génère lui même un certain niveau de participation? Chez Bourdieu le sentiment d'avoir droit à la parole dépend très étroitement de la position occupée dans l'espace social et varie dans le même sens. Des mécanismes de domination sociale et politique se déploient, liés à une construction inégalitaire de l'ordre politique par ceux qui en bénéficient. Cette domination est acceptée, parce qu'intériorisée, et donc

perçue comme «naturelle », « normale », par la majorité des
individus exclus ou tenus à l'écart. D'autres auteurs mettent en relation le niveau de participation des individus avec leur niveau d'intégration à la collectivité. La société n'est pas pensée alors dans les termes binaires d'une distinction dominants-dominés. Elle est pensée comme organisée selon une multitude de niveaux
7. Nonna Mayer et Pascal Perrineau, Les comportements Paris, Colin, 1992. 30 politiques,

différenciés d'intégration sociale irréductibles à des positions de classe8. L'intensité de la participation est également fortement dépendante des modalités du scrutin, des institutions et de la conjoncture politique interprétée par les électeurs. Cette appréhension des comportements politiques appelle plusieurs remarques. Tout d'abord, on ne saisit le rapport au politique que, ou principalement, sous l'angle du comportement électoral. Or, il ne s'agit là que d'une de ses dimensions. Ensuite, l'essentiel de l'analyse repose sur la mise en évidence de corrélations statistiquement significatives entre des attributs objectifs, notamment démographiques, culturels, socio-économiques, et des orientations et comportements électoraux. A partir de ces corrélations les chercheurs proposent des interprétations. De l'extérieur, en quelque sorte, et bien souvent depuis une position épistémologique d'inspiration positiviste selon laquelle le sens réel de leurs conduites est hors de la conscience des acteurs. Cette perspective laisse nécessairement de côté le travail cognitif de politisation tel qu'il se déploie ordinairement. On ne voit pas comment les personnes produisent leurs votes et leurs opinions. Comment et à partir de quoi elles élaborent leurs jugements et leurs choix. On ne voit pas ce qu'elles mobilisent dans la collecte et l'interprétation de l'information disponible. Les procédés par lesquels elles développent des inférences restent largement inaccessibles. Certes, les études de comportement politique attirent aussi parfois l'attention sur l'existence de schèmes culturels spécifiques à des strates de populations déterminées et correspondant à des sous-cultures9. Ce type d'analyse, qui relève d'une approche culturaliste, au sens très ouvert du terme, nous informe sur des représentations, des systèmes de valeur et d'attentes déjà constitués et qui «équipent» les personnes émettant un vote ou une opinion. Il ne nous indique pas comment cet équipement mental concourt à la
8. 9. Alain Lancelot, L'abstentionnisme électoral en France, PFNSP, 1968. Guy Michelat, «Religion, classe sociale, patrimoine », in Daniel Gaxie, (dir.), Explication du vote », 2e édition, Paris, Presses de la FNSP, 1989, p. 319. 31

production de jugements en se combinant aux modalités de l'interaction acteur-chercheur durant l'entretien ou l' observation et aux caractéristiques de la conjoncture politicomédiatique telle qu'elle est interprétée par les personnes. L'approche des modes ordinaires de connaissance et de construction du politique appelle donc une véritable démarche compréhensive et cognitive. Elle doit permettre de saisir comment leurs attributs objectivables correspondent pour leurs porteurs à des formes d'inscription dans le monde et de rapport à autrui, comment ils renvoient à des formes de raisonnement et à des procédés d'appréciation du politique. Cette orientation suppose un renouvellement de l'anthropologie implicitement sous-jacente à la plupart des analyses de science politique.

II - L'analyse pluridisciplinaire de la politisation ordinaire ouvre sur une anthropologie enrichie
1) Elle oblige à croiser des modèles explicatifs habituellement cloisonnés. Les politologues mettent en œuvre dans leurs travaux des entités agissantes de statut extrêmement varié, rarement interrogé. Ces entités sont le plus souvent collectives et sont alors des groupes (sociaux, professionnels, statutaires, de pression, d'individus hétérogènes mobilisés sur un problème, ethniques, sexuels, etc.), des classes (ou des fractions de classe), même si ce dernier type d'analyse s'est beaucoup raréfié, des institutions (les collectivités locales, les États, etc...), des organisations (par exemple professionnelles, partisanes ou internationales, des entreprises. 00)'des idées, des représentations, des idéologies, etc... Lorsque les entités agissantes déployées dans l'analyse ne sont pas collectives on rencontre des acteurs, des agents, des personnes, des sujets, des individus, voire tel ou tel grand personnage, etc. Plus rarement, l'entité pertinente n'est ni individuelle ni collective, elle réside dans le dispositif d'interaction. Cette diversité, troublante épistémologiquement au sein d'une même discipline, peut être réduite partiellement autour

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d'un clivage principal schématiquelO. La majorité des travaux se situent dans une perspective holiste et renvoient à une conception fondamentalement sociologique et culturaliste de l'action. Dans ces prolongements de Marx, Durkheim et Parsons, les comportements et les activités mentales des acteurs sont renvoyées aux normes sociales auxquelles ils se conforment, compte tenu de la culture à laquelle ils ont été socialisés, et des dispositions dont ils ont été dotés au sein de leur groupe d'appartenance. L'idée d'un ordre politicosocial est sous-jacente. Les travaux partant d'un acteur individuel rationnel et calculant, en revanche, sont beaucoup moins fréquents. Le raisonnement sous-jacent est ici celui d'un équilibre global résultant de la rencontre entre des choix rationnels. La science politique française intègre encore peu l'individualisme méthodologique et le choix rationnel. Mais, au-delà des écarts forts entre ces perspectives, ce qui nous intéresse c'est le «parallélisme des évolutions qu'elles ont connues ». Aux dépens des régularités d'ordres ou d'équilibres généraux, les deux approches s'efforcent de saisir la dynamique incertaine d'interactions locales, les procédures de coordination et d'ajustement entre des acteurs

situés11.
En effet, l'approche pluridisciplinaire des modes ordinaires de connaissance et de construction du politique, par sa méthodologie, décloisonne également des schémas habituellement opposés. Attentive aux changements de situation et de contexte, intégrant les interactions, elle donne à voir des acteurs complexes. Leurs dispositions, culturellement et normativement constituées, s'activent dans un travail interprétatif permanent d'autrui, des enjeux, des informations disponibles dans le dispositif matériel et symbolique précis où l'opinion et le jugement politiques sont sollicités par le chercheur. Les acteurs apparaissent ainsi dotés de multiples stratégies cognitives. Sur la base de leurs dispositions normativement encadrées, ils peuvent déployer des raisonnements sophistiqués mais aussi des approxi10. Laurent Thévenot, «Rationalité ou normes sociales: une opposition dépassée? », in Louis-André Gérard- Varet et Jean-Claude Passeron, (dir.), Le modèle et l'enquête, Paris, éd. de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1995, pp. 149-189. Il. Ibid. 33