L'ouvriérisme universitaire

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296279025
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L'OUVRIÉRISME UNIVERSITAIRE

@L'Hannattan, 1993 ISBN: 2-7384-1982-8

PIERRE SAUNIER

L'OUVRIÉRISME

UNIVERSITAIRE

Du Sublime à l'Ouvrier-masse

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Le Monde de la vie quotidienne dirigée par Yvette Delsaut et Smaïn Laacher
La collection Le Monde de la vie quotidienne se propose de faire connaître des travaux scientifiques portant sur l'étude des pratiques ordinaires de l'existence quotidienne. La restitution des réalités étudiées veillera à s'écarter des oppositions devenues classiques dans les sciences sociales, entre structure et interaction, populisme et misérabilisme, culture populaire et culture bourgeoise, altération et authenticité. Elle devra se garder, en tout cas, de toute tentation intellectualiste qui consisterait à produire des théories explicatives du monde sans relation, même lointaine, avec le monde quotidien et concret des gens et des groupes. Des points de vue scientifiques multiples ont leur place dans Le Monde de la vie quotidienne (sociologiques, linguistiques, économiques, historiques, psychologiques, etc.), pourvu qu'ils aient le souci de rendre compte de façon quasi documentaire du sens et des mécanismes de fonctionnement des mondes dans lesquels se déroule la vie des gens.

Y. D. - S. L.
Déjà paru: - Michel PIGENET, "Ouvriers, paysans, nous sommes... ", Les bûcherons du centre de la France au tournant du siècle, 1993.

Avant-propos

Le lecteur de ce livre va se trouver reporté aux années 1970/1980 - époque où la cr:i.tiquedu capitalisme donnait encore lieu à de nombreuses publications. Certaines portaient sur le développement du capitalisme dans les pays dits périphériques, souvent pour pronostiquer son incapacité à y prendre racine durablement. D'autres, comme celles qui vont être examinées ici, étudiaient l'évolution du capitalisme au centre. Dans ces zones où il a pris naissance, comment s'y perpétue-t-il? Comment parvientil à se reproduire en dépit des "contradictions" et des "crises" qui l'assaillent et qui, dans la conception alors prévalente, ne devraient pas manquer q'y mettre fin. Parmi les explications données à la perpétuation des "rapports économiques et sociaux de production et d'échange capitalistes" dans les pays développés, il faut faire un sort aux approches en termes de régulation car elles ont contribué à montrer l'adaptabilité du capitalisme, sa capacité à se transformer, à passer d'un régime d'accumulation extensif à un régime d'accumulation intensif, à tirer parti des formes institutionnelles lui permettant de durer. Ce livre ne fait pas retour sur l'ensemble des textes régulationnistes. Ils sont d'autant plus nombreux et divers qu'il y a plusieurs écoles de la régulation et qu'aux textes initiaux se sont ajoutées un grand nombre de publications appliquant avec plus ou moins de bonheur les outils d'analyse et les principes explicatifs des "pères fondateurs" du régulationnisme. Ce qui va être examiné ici, ce sont les textes d'économistes, de sociologues, d'historiens, que j'appelle Fordistes. Les Fordistes appartiennent à la constellation régulationniste (voir en annexe: "Régulationnistes et Fordistes") ou, quand ils 5

n'en font pas partie, ils en sont proches. Ils sont donc, comme les Régulationnistes, très critiques à l'égard des thèses libérales et marxistes orthodoxes alors dominantes - nous sommes, je le

rappelle, dans les années 1970/1980 ~ ; comme les Régulationnistes, ils cherchent à substituer à ces thèses, en particulier à l'économisme et au technicisme qui les imprègnent, une explication du développement des sociétés capitalistes où la dimension sociale, politique, institutionnelle de ce développement ne soit pas escamotée ou malmenée comme elle l'est dans les explications que les Régulationnistes et les Fordistes critiquent. Ce qui différencie les Fordistes des Régulationnistes, ce n'est donc pas la problématique. Ce qui les distingue, c'est qu'ils l'appliquent à des domaines qui ne sont pas tout à fait les mêmes (les rapports de domination et notamment les formes "disciplinaires" de l'organisation capitaliste du travail chez les Fordistes ; l'ensemble des modalités de la régulation des sociétés capitalistes chez les Régulationnistes). Ce qui les distingue aussi, c'est la façon d'appliquer cette problématique et plus encore la façon de l'exprimer. Les Fordistes s'opposent avec plus de force, avec plus d'hostilité même, que les Régulationnistes aux principes explicatifs libéraux et marxistes orthodoxes; ils mettent en cause le progrès technique et les forces productives (comme déterminants des changements sociaux) avec plus de véhémence que les Régulationnistes ; plus que ces derniers, ils mettent l'accent sur la lutte des classes; leur soutien aux "travailleurs" est plus manifeste que chez les Régulationnistes, et ceci n'étant pas sans relation avec cela, les dérives ouvriéristes sont chez eux beaucoup plus fréquentes et prononcées qu'elles ne le sont chez les Régulationnistes ; ils ne voient pas d'autre issue à la crise des années 1970 qu'une rupture avec les façons de travai11er et de produire qui
"révolutionnerait les rapports de production".

Bref, les Fordistes sont les radicaux de la constellation régulationniste. S'il fallait les classer sur un axe politique, ce qui au demeurant ne serait pas dépourvu de sens étant donné l'engagement à l'extrême-gauche de beaucoup des Fordistes, on pourrait en faire les gauchistes des Régulationnistes qui, euxmêmes, se situent du côté des économistes institutionnalistes, entre les keynésiens et les marxistes orthodoxes. Ce que les Fordistes ont en propre, c'est donc le caractère radical de leur interprétation. Il va de pair avec des schématisations, des simplifications, des dérives dont voici les principales: propension à opposer de façon manichéenne la période fordiste (la 6

période postérieure aux années 1950) et la période antérieure au fordisme et à représenter cette opposition par des figures ouvrières qui s'apparentent plus à des types ouvriers idéalisés qu'à des idéaltypes ; jugements de valeur conduisant à laisser dans l'ombre les types ouvriers que la discipline capitaliste a "soumis" ; schèmes métaphoriques faisant fonction de principes explicatifs (telle schème du capitalisme prédateur qui se nourrit exclusivement de forces de travail qu'il prélève à sa périphérie) ; revirements d'explication (sur le savoir ouvrier, sur les issues à la crise des années 1970). Apparemment les Fordistes ne sont pas ménagés dans ce livre. Pounant je ne pense pas qu'ils y soient malmenés; s'ils le sont parfois, c'est en raison d'effets d'humeur dont je dirai quelques mots plus loin. Ce que j'ai essayé de faire, dans ce travail, c'est de comprendre pourquoi une tentative prometteuse, nécessaire, indispensable même, comme celle des Fordistes montrer ce qui est souvent escamoté: les "luttes", les rapports non économiques de production, les formes non institutionnelles de domination, plus généralement tout ce par quoi le capitalisme impose ses principes de fonctionnement - échoue ou, en tout cas, pourquoi elle aboutit à des résultats, au bout du compte, décevants. Autrement dit, j'ai essayé de comprendre pourquoi l'analyse des Fordistes compone des simplifications, des approximations, des erreurs qui étaient évitables. Exemples d'erreurs évitables : l'idéalisation de l'ouvrier pré-tayloriste auquel les Fordistes prêtent des conditions de travail quasi bonhommes et dont ils "bucolisent" le mode de vie, la magnification populiste des travailleurs immigrés, la satanisation de la marchandise, les analyses réductrices qui, jusqu'à la fin des années 1970, ne voient que la chaîne et les industries de série et qui, à partir des années 1980, ne voient plus que les industries de flux et la "flânerie des machines"', l'utilisation des schèmes de pensée dominants (création ou exécution, invention ou répétition) qui conduit à ne concevoir que deux types. d'ouvrier: l'ouvrier-artisan ou l'ouvrier-machine. J'ai dit plus haut que ces erreurs étaient évitables. L'étaientelles? Ce n'est pas sûr. Certaines l'étaient: ce qui, dans les textes des Fordistes, résulte de leur ethnocentrisme de classe et plus
I. La flânerie des machines es~ la transposition à l'équipement de la "flânerie ouvrière" (en anglais fallacy) que E W. Taylor s'est efforcé de réduire par le taylorisme.

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généralement de leurs empathies et de leurs antipathies sociales, idéologiques, politiques aurait pu être évité car il s'agit là d'erreurs bien répertoriées dans les sciences sociales. On sait que, lorsqu'on étudie les classes populaires, il faut se garder de les doter d'une autonomie qu'elles n'ont pas (populisme) sans pour autant leur retirer toute capacité d'autonomie (misérabilisme) ; on sait que les bons sentiments, les bonnes intentions, la générosité (j'emploie ees termes sans y mettre de malice) ne suffisent pas à faire de la bonne économie et de la bonne sociologie. Ce qu'il était probablement plus difficile aux Fordistes d'éviter, ce sont les effets pervers de leur relation polémique avec les économistes et les sociologues d'obédience libérale et avec les marxistes orthodoxes. "Ils" (c'est-à-dire les économistes et les sociologues précités) technicisent, "ils" a-historicisent, "ils" mécanicisent, "ils" sacralisent le progrès technique et le développement des forees productives, alors historicisons, évacuons tout ce qui n'est pas rapports sociaux de production, soumission, discipline, luttes; "ils" ignorent le travail à la chaîne et ceux qui en sont les victimes, "ils" délaissent et dédaignent ceux qui sont au coeur du procès de travail fordiste, "ils" n'ont d'attention que pour les techniciens et les ouvriers qualifiés, donc n'ayons d'yeux que pour l'OS des industries de série, pour l'ouvrier-masse, pour l'ouvrier immigré; "ils" croient que l'industrialisation du XIXe siècle c'est la grande industrie, le travail des femmes et des enfants, le galibot et Enfer les mines, eh bien découvrons l'ouvrier sublime2 - non pas l'ouvrier sublime décrit par Denis Poulot - mais l'ouvrier sublime décapé de la gangue moralisatrice dont l'a recouvert Poulot, faisons apparaître la classe ouvrière telle qu'elle était à la fin du XIXe siècle et telle qu'elle est encore potentiellement: insoumise, goguenarde, autonome. Comment s'étonner qu'adossée à un tel principe réactif, l'explication des Fordistes soit si tranchée? Comment s'étonner qu'elle soit l'inverse des façons de penser et des jugements que les Fordistes prennent pour cible? Comment s'étonner qu'à l'apologie du progrès technique et des "trente glorieuses", soit
2. Enfer les mines est le titre d'un poème d'Aragon du début des années 1940. Quant à l'ouvrier sublime, il s'agit d'un type d'ouvrier que Poulot a rendu populaire par son livre publié en 1870: Le sublime ou le travailleur comme il est en 1870 et ce qu'il peut être (Zola s'en est beaucoup inspiré pour écrire l'Assommoir). Chez Poulot, l'ouvrier sublime désigne l'opposé de "l'ouvrier vrai", lequel est travailleur, discipliné, sobre. Les Fordistes inversent ces jugements et font de l'ouvrier sublime le prototype de l'ouvrier "ré-fistant". 8

substitué son contraire? De ce point de vue, tout ce qui, dans les simplifications et dans le schématisme des Fordistes, est réponse au productivisme triomphant et aux exhortations à respecter sans barguigner les "lois" de l'économie est compréhensible. Le hic est que cette réponse est inadéquate: c'est, dans tous les sens du terme, une réplique inefiicace, un symétrique inverse de ce que les Fordistes veulent combattre. Retourner l'ouvrier sublime de Poulot ou, plus généralement, prendre méthodiquement le contrepied de tous les jugements suspects d'être trop complaisants envers l'idéologie dominante, ce n'est pas battre en brèche l'économisme et le technicisme, c'est leur opposer, comme je le dis plus haut, un symétrique inverse qui les laisse intacts. De plus, en tirant les approches régulationnistes vers l'histoire de la "disciplinarisation", les Fordistes donnent à ces approches un caractère daté. Les catégories et les principes explicatifs régulationnistes se trouvent associés, du coup, à des façons de penser, voire à des modes intellectuelles d'une époque (les années 1970). Je ne voudrais pas laisser croire que le questionnement de J.-P de Gaudemar, de G. Coomans, de L. Murard et P. Zylberman est superficiel et que leurs analyses ne sont qu'ouvriérisme, bévues et emprunts hâtifs à M. Foucault. Leurs objectifs, leur visée sont, je le répète, bienvenus. Mais c'est précisément parce qu'elle est nécessaire que cette visée critique perd à être associée à des engouements intellectuels. Je sais bien qu'il est difficile d'éviter les pièges que recèle un travail de nature polémique. Je sais bien qu'il est difficile de faire une critique parfaitement objectivée de l'idéologie économique dominante et de ce qu'elle propage. Je sais bien qu'il est difficile de décrire froidement le sort des travailleurs immigrés: d'éviter, et la compassion ouvriériste (qui, dirait M. Rodinson, "enfait des victimes maximales"), et le désenchantement misérabiliste (qui, par contrecoup, conduit à ne plus rien espérer de ceux dans lesquels on voyait, il y a peu, "lefer de lance dans les luttes"). Je sais aussi combien il est ardu de mettre à bonne distance les façons de penser séduisantes que produit, pour reprendre A. Andrieux et J. Lignon, "ce que le temps pense". Mais, précisément, si les Fordistes avaient accordé un peu plus d'attention à des travaux comme ceux d'Andrieux et Lignon , comme ceux de Naville, de Touraine, de Friedmann, ils auraient donné plus de force à leur explication. S'ils avaient pris en compte ces travaux, s'ils avaient eu un regard plus critique sur ce qui les conduisait à penser ce qu'ils pensaient, ils auraient pu voir - mais l'auraient-ils vu à l'époque où ils écrivaient et dans le contexte où 9

ils écrivaient? - que "l'ouvrier"n'est pas résistant ou soumis mais que, comme tout dominé, il a plus d'une manière, et des manières autrement plus subtiles, autrement moins rigides, de répliquer à la domination qu'il subit. Je ne suis pas parfaitement équitable avec les Fordistes dans ce texte. Je ne tiens pas la balance égale entre leurs erreurs et ce qui les a poussé à les commettre, autrement dit ce contre quoi ils écrivent, ce qui a provoqué chez eux (car c'est bien le mot) les simplifications et les bévues que je relève dans leurs analyses. Si ma critique est parfois vive, si l'humeur n'en est pas toujours absente, c'est qu'il entre, dans cette critique, une part de regret et même de dépit: regret que les Fordistes ne soient pas allés au bout de leur entreprise, regret qu'ils aient fait peu de cas de nombreux acquis existant sur la question qu'ils traitaient, dépit que leur travail soit peu cumulatif, alors que ce caractère a-cumulatif nuit tant à la crédibilité des sciences sociales. Puisque j'évoque la tonalité critique de ce livre, je vais dire quelques mots des scrupules que j'ai eus avant de me décider à le faire paraître. Quand j'ai commencé de réfléchir à ce travail et à réunir les éléments qui allaient lui donner naissance, les textes fordistes étaient encore en vogue ou, du moins, ils étaient bien accueillis. Les Fordistes avaient une audience, ce qu'ils disaient était écouté et pour une part entendu. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Désormais, rien ou presque ne fait barrage à l'économisme et au technicisme. Les incitations à produire vite plus et mieux viennent de toutes parts; le productivisme n'a plus mauvaise presse; le toyotisme fait recette (la question posée à son propos n'est pas: diffère-t-il tcllement des formes de travail fordistes les plus débridées? mais: est-il importable ct généralisable ?) ; le marehé triomphe, on ne fixe plus de borne à son expansion; le capitalisme est devenu notre empyrée, il fait d'autant plus figure de modèle que ses alternatives, ou bien restent floues, ou bien sont discréditées par la preuve "expérimentale" que les économies administrées finissent toutes en capilotade. Bref, l'ami-capitalisme, J'ami-économisme, J'anti-technicisme ne sont plus de mise; leur cote cst au plus bas comme l'audience de ceux qui, il n'y a pas si longtemps, examinaient sans complaisance "les rapports économiques et sociaux de production et d'échange dans les sociétés capitalistes" et se refusaient à voir, dans ce type de sociétés, l'horizon indépassab1e de notre temps.

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Dans ces conditions, fallait-il publier cet ouvrage? Etait-il bien opportun de critiquer des thèses, des explications - celles des Fordistes donc - qui ne sont plus dans l'air du temps? A la réflexion, il me semble qu'il n'y a pas à hésiter. La critique des explications et des "idées",. si elle ne s'érige pas en juge, si elle ne condamne pas les erreurs, mais si elle fait apparaître ce qui les cause, n'est jamais mal venue. Elle est toujours opportune, y compris et surtout quand la conjoncture idéologique et intellectuelle est ce qu'elle est aujourd'hui. Pourquoi? Parce qu'il n'est jamais inutile de comprendre ce qui est à l'origine des inexactitudes, parce qu'on ne revient jamais trop sur une des principales raisons de la fragilité de beaucoup d'explications dans les sciences sociales: la part prise, dans ces explications, par les jugements de valeur, par les positions morales, par les présupposés idéologiques et politiques, par les préjugés ethnocentristes, par les croyances ou, tout bonnement, par les opinions. Je ne dis pas que ces opinions, ces croyances, ces préjugés doivent être pourchassés et extirpés. Ils sont inévitables - mieux, ils sont indispensables; il n'y a pas de questionnement scientifique où on n'en retrouve la trace, pas de problématique qui en soit exempte et qui ne s'en nourrisse. Mais ces affects, ces partis pris, ces a priori doivent être reconnus comme tels et contrôlés, sans quoi ils pèsent sur les explications, ils les imprègnent à l'insu de leurs auteurs et ils en diminuent la valeur. Ce faisant, ils contribuent à accréditer un peu plus l'idée que, dans les sciences humaines, les connaissances sont approximatives, soumises à des effets de mode et souvent contradictoires. En cc sens, montrer ce qui est à l'origine des erreurs des Fordistes, et tout particulièrement ce qui était évitable dans ces erreurs, n'est pas inutile. Par ailleurs, à un moment où les textes comme ceux des Fordistes souffrent de discrédit et semblent à beaucoup dépassés (comme, du reste, cc qu'ils étudient: les types ouvriers, les "luttes", les mécanismes économiques et sociaux de domination), il n'est pas inutile non plus de rappeler que nombre de questions posées par les Fordistes n'ont en rien perdu de leur intérêt et de leur actualité. Comment l'organisation capitaliste du travail s'estelle imposée et généralisée? Qu'est-ce qui fait que les rapports marchands se diffusent continûment et imprègnent toujours plus façons de produire, d'échanger, de consommer? Plus généralement, qu'est-ce qui fait que le capitalisme "marche" ? Quels sont les mécanismes économiques, les modalités sociales et culturelles qui lui permettent de se perpétuer? Quels comportements, quelles Il

attitudes, quelles pratiques, quelles postures (physiques mais aussi mentales et morales) exige-t-il ou, en tout cas, suppose-t-il chez ceux qu'il fait travailler, consommer, vivre? Ceux qui n'en recueillent que les miettes (le travail en miettes, les miettes de la société d'abondance: marchandises bas de gamme, biens d'occasion, logements de seconde zone, enseignement du premier degré, loisirs au rabais,junkfood), ceux là, pourquoi "marchentils" ? Pour parler comme les Fordistes, pourquoi "obéissent-ils" ? Pourquoi ne se "révoltent-ils" pas, ou plutôt puisqu'il arrive qu'ils se révoltent, pourquoi ne se révoltent-ils pas plus souvent? La réponse des Fordistes à ces questions est sommaire, souvent candide, parfois agaçante; elle porte la marque du gauchisme universitaire des années 1970. Les questions, elles, attendent toujours une réponse. Ce livre a pour fil conducteur l'étude de deux types d'ouvrier: l'ouvrier pré- fordiste et l'ouvrier fordiste. Le premier est "l'ouvrier de métier" ou, mieux, "le sublime" que G. Coomans, B. Coriat, J.-P. Gaudemar, L. Murard et P. Zylberman prennent comme emblème de la qualification et de la résistance ouvrières avant qu'elles ne soient brisées par le taylorisme et le fordisme. Quant à l'ouvrier fordiste, c'est "l'ouvrier déqualifié" de M. Freyssenet, "le travailleur en masse" de L. Murard et P. Zylberman et par dessus tout "l'ouvrier-masse" de B. Coriat, de G. Doray, ou encore de J.-P. de Gaudemar. Déqualifié, soumis au procès de travail fordiste, il est l'antithèse du sublime. En opposant l'ouvrier pré-fordiste à l'ouvrier fordiste, les Fordistes veulent rendre compte de ce qui a permis le développement du capitalisme dans les pays occidentaux, à savoir l'extorsion de la qualification ouvrière, la "soumission" et la "mobilisation" d'ouvriers qui étaient à l'origine qualifiés et autonomes et qui pouvaient de ce fait imposer au "capital" leur propre mobilité, voire leur propre souveraineté. Ils veulent rendre compte aussi des résistances et des répliques ouvrières à cette tentative constante du "capital" de déqualifier, de mobiliser, de soumettre. On va voir, au cours de ce livre, pourquoi l'explication des Fordistes ne convainc pas. Elle ne convainc pas pour les raisons indiquées dans les pages précédentes, mais également pour d'autres raisons: parce que les types ouvriers des Fordistes sont tout à la fois des emblèmes, des catégories socio-professionnelles, des types idéaux, des figures ouvrières idéalisées; également 12

parce que leur construction n'est pas sans défaut: le sublime et l'ouvrier-masse sont des assemblages de traits qui manquent de cohérence et qui s'ajustent mal. Cette construction des figures ouvrières des Fordistes va faire l'objet de la première partie de ce travail: y seront exposées les caractéristiques de l'ouvrier pré-fordiste et de l'ouvrier fordiste en particulier le procédé d'inversion qui est au principe de la construction de l'un (l'ouvrier pré-fordiste) par l'autre (l'ouvrier fordiste). Dans la seconde partie de ce texte, c'est un autre aspect de cette construction qui sera examiné: la propension des Fordistes à raisonner sur des couples de figures ouvrières très contrastées. Cette propension a comme corollaire un point aveugle. Elle conduit les Fordistes à laisser dans l'ombre des types d'ouvrier, des types d'habitat ouvrier, des types de ville ouvrière et, plus généralement, toute la période de l'histoire ouvrière qui va des années 1900 aux années 1960. La troisième partie examine les artifices de construction des figures ouvrières: ce qui en fait des idéaltypes improbables, des catégories chimériques. La dernière partie de ce livre porte sur l'autonomie ouvrière et sur le savoir ouvrier, thèmes où le manichéisme et l'ethnocentrisme des Fordistes apparaissent de façon particulièrement nette.

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Le sublime et l'ouvrier-masse
VARIATIONS AUTOUR DE DEUX FIGURES HAUTES
"Ce que le chronomètre entend briser en attaquant la confrérie des 'compagnons', c'est la figure haute et la plus avancée de la résistance ouvrière (qu'est) l'ouvrier professionnel de 'métier'. Car l'ouvrier de métier, appuyé sur l'efficacité de son syndicat, parvient à 'marchander' de hauts tarifs et impose, avec la manière de faire qui est la sienne, son rythme propre à la production des marchandises. En substituant à l'ouvrier de métier l'ouvrier-masse, (...) non qualifié et surtout non organisé, le capital modifie en sa faveur, et pour longtemps, l'état d'ensemble du rapport des classes". (Ille modifie jusqu'à ce qu'émerge) "l'ouvrier-masse-multinational dont la figure haute va désormais occuper le devant de la lutte et de la contestation ouvrière".

Cet extrait de L'atelier et le chronomètrel réunit trois types ouvriers chers aux Fordistes : deux "figures hautes" (l'ouvrier de métier du XIXc siècle, les travailleurs immigrés des années 1960) et l'ouvrier-masse de ces mêmes années 1960. DépoUlvu de qualification, résigné à la "discipline" capita1iste-fordiste, l'ouvriermasse est le négatif des deux autres figures ouvrières. Pourtant ce négatif est au centre de l'exp1ication fordiste. C'est en partant de lui que les Fordistes réhabilitent à leur façon l'ouvrier sub1ime du XI Xc siècle, qu'ils campent l'ouvricr-masse-multinational et l'ouvrier social.

I. B. Coriat, L'atelier et le chronomètre. Essai sur I~ taylorisme, le [ordisme la production de masse, Paris, Christian Bourgois, 1979 (lefCéd.), 1982 (2eme éd.).

et

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L'OUVRIER SUBLIME, ou plus simplement LE SUBLIME, est un type d'ouvrier rendu populaire par le livre de D. Poulot paru en 1870 (Question sociale. Le sublime ou le travailleur comme il est en 1870 et ce qu'il peut être, Paris, Lacroix). Chez Poulot, qui a transcrit dans ce livre son expérience de patron (celle-ci est relatée à la fin de ce chapitre), le sublime est un ouvrier paresseux, indocile, buveur, déclamateur. Les Fordistes en font le contraire: "Le sublime c'est l'ouvrier très qualifié refusant l'embrigadement capitaliste, utilisant de cefait sa qualification comme une arme de résistance, une arme au service d'une mobilité indépendante." (J.-P. de Gaudemar). L'OUVRIER-MASSE-MUL TINA TIONAL, autrement dit les travailleurs de nationalité étrangère, représente la mobilité ouvrière nécessaire au capitalisme dans sa phase fordiste. Pour les Fordistes, c'est également une des figures ouvrières qui résiste ou, en tout cas, qui est susceptible de résister au capitalisme. L'OUVRIER SOCIAL est le type ouvrier par excellence qui affronte le capitalisme fordiste : ''figure prolongeant celle de l'ouvriermasse (...) l'ouvrier social, c'est l'ouvrier contestant à la fois l'usine et lafamille, le marché du travail et l'école, luttant tout à lafois contre le travail, mais pour l'autonomie." (J.-P. de Gaudemar). Comme les deux précédents, l'OUVRIER-MASSE est un ouvrier non qualifié et interchangeable (dans les textes fordistes, il est presque toujours représenté par l'OS des chaînes de montage des automobiles). A la différence de l'ouvrier-masse-multinational et de l'ouvrier social, il se soumet à la discipline et à l'ordre capitalistes-fordistes. L'OUVRIER PRE-FORDISTE (en abrégé l'OPF) désigne les types ouvriers dominants avant le fordisme, c'est-à-dire, selon les Fordistes, l'ouvrier de métier et - emblématiquement - le sublime. L'OUVRIER FORDISTE (l'OF) recouvre trois des types ouvriers évoqués ci-dessus: l'ouvrier-masse, l'ouvrier-masse-multinational, l'ouvrier social.

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Si j'ai mis en exergue de ce chapitre un extrait de L'atelier et le chronomètre, ce n'est pas seulement parce que Coriat y expose les traits génériques de l'ouvrier pré-fordiste et de l'ouvrier fordiste. C'est aussi parce que les tournures qu'il emploie sont représentatives des façons de décrire le couple OPF/OF dans les textes fordistes. Elles sont, dans tous les sens du terme, un mode d'expression autour duquel on peut repérer de multiples variations. Ces variations fordistes sur l'ouvriérisation (pages 23 à 27) peuvent être lues comme un palimpseste: le même thème, le même motif sont repris de Lipietz à Murard et Zylberman, mais selon des modulations différentes. A mesure que l'on va de la page 24 à la page 27, la manière de rendre l'opposition entre l'ouvrier pré-fordiste et l'ouvrier fordiste change; elle est de plus en plus contrastée, les images, les métaphores, les allégories sont de plus en plus nombreuses, le ton est de plus en plus lyrique, les tournures poétiques sont de moins en moins rares, les traits décrivant les figures ouvrières sont de plus en plus appuyés, les catégories opposant l'ouvrier pré-fordiste à l'ouvrier fordiste sont de plus en plus nettement opposées. Pourtant, le thème est de bout en bout identique; c'est le même motif - la dégradation du sublime en ouvrier-masse, puis sa régénération en ouvrier social - qui est représenté. Ces extraits des textes des Fordistes peuvent d'abord être pris comme illustration de leurs penchants populistes et misérabilistes. En effet, les figures de rhétorique exprimant la liberté de l'ouvrier pré-fordiste ("errance", "nomadisme", "vagabondage") et l'assujettissement de l'ouvrier fordiste ("flux normalisateurs", "cycles disciplinaires", "séquestration") ne répondent pas qu'à un souci de style. Elles sont la traduction stylistique d'un postulat d'autonomie ouvrière (intacte chez l'ouvrier sublime, réduite à néant chez l'ouvrier-masse, reconquise ou en voie de l'être chez l'ouvrier social), postulat qui n'est lui-même qu'un élément d'une représentation ethnocentriste des classes populaires. Même dans ses formes les moins prononcées, cette représentation ne parvient pas à concevoir les comportements des classes populaires autrement qu'en termes manichéens: elle en fait des classes insoumises ou soumises, autonomes ou assujetties, résistantes ou obscurément consentantes à leur asservissement. Plus elle laisse libre cours à l'ethnocentrisme de classe, plus cette représentation se nourrit de jugements de valeur. La sympathie pour l'ouvrier 17

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