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L'Ouzbékistan à l'ère de l'identité nationale

370 pages
Ancienne république de l'URSS, l'Ouzbékistan est devenu indépendant en 1991. Pays le plus peuplé d'Asie centrale, il est dirigé par un régime policier qui s'est converti sans transition du communisme à l'identité nationale comme idéologie. Voici une exploration au travers des différentes facettes de la société dans l'Ouzbakistan postsoviétique.
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L'Ouzbékistan à l'ère de l'identité nationale
Travai~ science)ONG

Collection Anthropologie

critique

dirigée par Monique Selim
Cette collection a trois objectifs principaux: - renouer avec une anthropologie sociale détentrice d'ambitions politiques et d'une capacité de réflexion générale sur la période présente, - saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques devenus planétaires et les logiques mises en œuvre par les acteurs, - étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les entreprises, les espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc.

Dernières parutions
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et marginalité. anthropologie

Les Baay Faal du Sénégal, politique d'une migration,

Fernandino FAVA, Banlieue urbaine, 2007.

de Palerme.

Une version pratiques

sicilienne

de l'exclusion Des lycéens el

Julie DEVILLE, Filles, garçons et l'accompagnement scolaire, 2006. Marie REBEYROLLE,

scolaires.

Utopie 8 heures par jour, 2006. entre ici et ailleurs, 2005. Silo Paulo, Brésil, 2004. roumains. Entre Villages : images en mouvement.

Remi HESS & Gérard ALTHABE, Une biographie Carmen OPIPARI, Le candomblé Alina MUNGIU-PIPPIDI destruction communiste

& Gérard ALTHABE, et violence libérale, 2004.

Laurent BAZIN

Bernard HOURS

Monique SELIM

L'Ouzbékistan à l'ère de l'identité nationale
Travai~ science) ONG

L'Harmattan

L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

@

75005

Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07857-4 EAN : 9782296078574

Sommaire

Introduction ...
par Laurent Bazin, Bernard Hours, Monique Selim Avertissement: à propos de la langue ouzbèke Carte d'Ouzbékistan.. Partie I. Paysans ouvriers par Laurent Bazin

9 16 ...18 19 21 24 30 38 46 52 59 61 76 85 99 111 126 141 144 156 169
-

1. Parcours ethnologique sous la dictature Terrains d'enquête multiples sur le travail Déroulement des enquêtes La peur de l'État La tyrannie entre sacralité et illégitimité Des kolkhozes au travail en ville: les filières du coton et de la construction 2. Le travail noir En quête de la classe ouvrière soviétique Frontières incertaines du travail Mieux, moins cher, plus vite!!! L'usine textile TZ Bienfaisance: une économie de captation Chantiers de construction Lorsque mobilité et captivité se conjuguent.. 3. Sexe, argent, mariage Sextile: l'usine c'est le bordel Le mariage, ou comment asservir une jeune femme O'zbekchilik: une norme de l'identité nationale
Annexe: ko'chadagi ayollar (les femmes qui sont dans la rue) chanson de Yulduz Usmonova Une

180

Partie II. Chercheurs
1. Sciences et idéologies

en déshérence

181

par Monique Selim 183 187 191 204 209 220 221 227 235 237 254 262 271 2. Renationalisation de la science et continuité de la servitude idéologique des sciences sociales De l'origine à l'ethnodicée et l'ethnocratie L'activisme des retraités de l'ex-URSS La suprématie étatique de la philosophie L'autonomisation de la psyche ethnique La science nationale: fragmentations, reconstructions, déclinaisons L'illusion d'une porte de sortie: généalogie sociale des ONG 3. Désinternationalisation de la science et crises marchandes Un combat contre la désagrégation Une niche scientifique de survie féminine Désertions scientifiques Une parodie identitaire éclatée

Partie III. Les ONG immobilisées
par Bernard Hours 1. Société, ONG, démocratie, dictature Une expectative démocratique interne et externe Les ONG en perspective Les domaines de développement de la pédagogie démocratique Trois périodes 2. Les ONG et l'émergence de la société civile La fondation Soros IREX (International Research and Exchanges Board) Eurasia foundation Counterpart international ITA Fact.. Internet, fenêtre sur le monde Du développement de la société civile à J'expertise technocratique 3. Des services à la personne à la gestion des pathologies Approches thérapeutiques Les ONG comme arrimage de l'errance

277
279 280 283 284 286 289 289 293 294 295 297 301 305 309 309 320

6

4. Les ONG en province Les ONG à Nukus Les ONG à Kokand 5. D'autres profils d'ONG Des ONG sous influence américaine Des ONG hors influence américaine 6. Les ONG dans la géopolitique post-guerre froide Un échec occidentaL État et société en Ouzbékistan La dictature comme patrimoine national ou la dictature patrimoine

323 323 332 341 341 345 349 350 354 du 359

Références

bibliographiques

361

7

Introduction

Laurent Bazin Bernard Hours Monique Selim

L'Ouzbékistan est l'une des républiques de l'URSS devenue indépendante en 1991 comme les autres républiques de l'Asie centrale et du Caucase qui constituent les parties non russes de l'ex-empire soviétique. Le pays s'est fait connaître mondialement par une réputation sinistre de tortures, de disparitions, d'écrasement de toute opposition sous les tirs de l'armée. État principal de l'Asie centrale avec le Kazakhstan, en termes démographiques, territoriaux et économiques, l'Ouzbékistan s'inscrit dans deux perspectives qu'il faut préciser, avant d'inviter le lecteur à pénétrer la société ouzbékistanaise actuelle qui fait l'objet de cet ouvrage. Dans un premier contexte, global, l'Asie centrale est au cœur d'enjeux géopolitiques importants. Situés à la frontière de 1'« Orient» et de 1'« Occident », ces États sont pour plusieurs d'entre eux riches en énergies fossiles ou susceptibles de contribuer au passage et transit de gaz et de pétrole sur leurs territoires étendus. En outre ils sont géographiquement situés sur les bordures des foyers de l'islamisme dit terroriste. A ce titre, ils font figure de tampons ou de filtres contre ces mouvements craints en Occident mais aussi par la Russie et la Chine. Cette rente de situation est largement exploitée. Les ressources pétrolières dynamisent le régime au Kazakhstan. La lutte contre le terrorisme islamiste (réel ou fictif) sert à légitimer le pouvoir en Ouzbékistan. Au début des années 1990, l'implosion de l'URSS semblait prédestiner ces États à devenir «démocratiques» et à tomber dans le giron libéral occidental suivant une transition annoncée. L'échec de l'ambition communiste universaliste

L'Ouzbékistan

à l'ère de l'identité nationale

devait ouvrir la voie à une exportation de la démocratie occidentale, l'autre modèle universaliste durant la guerre froide. La voie semblait tracée d'autant plus que l'empire soviétique fut longtemps performant dans l'économie, la science, comme un large continent où circulaient hommes et richesses inspirés par un projet émancipateur inscrit sur des territoires immenses. L'internationalisme soviétique se présentait ainsi comme une valeur potentiellement globale. L'Asie centrale participait à un centre du monde bipolaire, avec toutes les républiques soviétiques. L'implosion d'un pôle n'a pourtant pas produit d'intégration dans le bloc occidental comme cela apparaît désormais après plus de quinze années postsoviétiques, dans des États autoritaires, nationalistes, plus ou moins fermés. Le contexte régional montre en effet des États dotés de régimes présidentiels parfois dictatoriaux comme en Ouzbékistan, tous exposés à des enjeux analogues après la disparition de la tutelle soviétique. Les recherches menées soulignent la rémanence d'une partie de l'héritage soviétique et un postsoviétisme lourd en politique et dans certains secteurs économiques tels que l'agriculture. De nombreux États sont aux mains de présidents autoritaires et prédateurs du pouvoir et des ressources. C'est le prix, affirment-ils, d'une construction de l'État-nation en forme d'emphase sur 1'« identité nationale », idéologie centrale de tels régimes. La présence de nombreuses minorités, héritage des déplacements de populations sous l'URSS est un autre caractère partagé avec les risques de tensions qu'il comporte et les contestations de frontières. On assiste à la construction d'ethnocraties comme le soulignent Marlène Laruelle et Sébastien Peyrou se, qui ajoutent « ce discours figé sur l'État-nation se double de politiques d'ethnicisation de la structure étatique, le fait identitaire jouant un rôle de hiérarchisation sociale de plus en plus important» I. Enfin, l'Asie centrale présente la particularité de réformes en trompe-l'œil, accaparées par l'appareil d'État, ou marginales (commerce de détail). Dans tous ces pays (Ouzbékistan, Kazakhstan, Turkménistan, Tadjikistan, Kirghizstan) prévaut à divers degrés, la fermeture politique et culturelle, le repli identitaire, le refus du multipartisme et de l'expression de la société civile. A force d'avoir partagé la tutelle soviétique, et les régimes nationalistes autoritaires ultérieurs, plusieurs de ces États se sont engagés depuis 1996 dans une coopération régionale qui souligne, au-delà de leurs singularités, un destin commun scellé par l'héritage soviétique et une situation géopolitique au carrefour de plusieurs enjeux contemporains majeurs (énergie, « terrorisme»).

Marlène LARUELLE et Sébastien PEYROUSE : Asie Centrale, la dérive autoritaire. entre héritage soviétique, dictature et islam. Paris, CERI-Autrement, 2006, p. 75.

1

Cinq républiques

10

Introduction

Formé le 26 avril 1996 à Shanghai, l'organisation de coopération de Shanghai (OSe) s'est constituée autour d'un traité de coopération et de sécurité régionale. Il réunissait la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan. Ce groupe des cinq est devenu le groupe des six en 2001 avec l'adhésion de l'Ouzbékistan. En 2004 la Mongolie a obtenu le rang d'observateur, de même que le Pakistan, l'Inde et l'Iran en 2005. Les États-Unis se sont vus refuser ce statut la même année. L'entrée de l'Ouzbékistan dans l'OSC signale le début du basculement d'une position anti-russe dans les années 1990 à une attitude plus réservée à l'égard des États-Unis. En effet, l'Ouzbékistan avait rejoint en 1999 le GUAM (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie), manifestement pro-américain. Progressivement se dégage entre la Russie et la Chine une zone où les États-Unis et la démocratie occidentale ne sont pas bienvenus comme si les ouvertures escomptées après la fin de l'URSS laissaient place à un contexte régional où s'observe, comme en Ouzbékistan, l'exaltation des spécificités nationales contre l'Occident et la coopération avec tous les États autoritaires de la région, Chine et Russie en tête. La région ainsi située, cet ouvrage aborde une société, celle de l'Ouzbékistan des années 2004-2006 à travers trois champs sociaux et socioprofessionnels particulièrement contrastés et représentatifs de la situation présente: celui des travailleurs migrants internes, celui des chercheurs de l'État, celui des ONG. Ces trois champs ont fait l'objet d'enquêtes ethnologiques de terrain qui montrent leurs caractères singuliers tout comme l'emprise étatique commune qui s'exerce sur eux. Le choix original de focaliser les regards sur des couches sociales différentes a permis de confronter leurs visions propres des transformations économiques, politiques et idéologiques du pays et corollairement d'apercevoir les changements notables en jeu dans la structure des classes sociales qui s'étaient forgées sous l'URSS. Les travailleurs migrants à l'intérieur de l'Ouzbékistan font l'objet de la première partie. Contrairement aux migrants internationaux qui s'inscrivent dans des flux globaux ou en voie de globalisation, les ruraux qui migrent en ville illustrent la pauvreté des campagnes et le poids des «coutumes ouzbèkes », en particulier matrimoniales. Point d'émancipation donc mais la soumission aux règles familiales de la société rurale, enkystée, encerclée par le discours étatique sur l'identité nationale. Ces travailleurs ne sont plus des héros soviétiques d'un socialisme universel mais de jeunes hommes et femmes en quête de ressources pour fonder une famille ou la nourrir, à travers des migrations devenues

Il

L'Ouzbékistan

à t'ère de t'identité nationale

nécessaires pour revenir au village hors de toute protection et de dignité du travail et face à un univers borné par l'État. Les chercheurs concentrés à l'académie des sciences ou dans les universités, appréhendés dans une seconde partie, gardent en mémoire leur dignité passée de producteurs de connaissances de portée universelle. C'est tout ce qui leur reste tant leur situation présente est misérable, en termes économiques aussi bien que de servitude idéologique forcée au discours de l'État. C'est ici l'universel qui a été « nationalisé» et enfermé dans les carcans de 1'« identité nationale». Enfin dans une troisième partie, les enquêtes menées dans les ONG ouzbékistanaises et chez leurs bailleurs de fonds occidentaux font apparaître l'espoir d'ouverture qui a suivi l'indépendance, l'influence des agences occidentales publiques et privées qui, à force de développer un scénario de « transition démocratique» à vocation globale sans rapport avec la société réelle, a produit son propre rejet et la quasi-interruption des activités des ONG depuis 2006. La reprise en main des ONG par l'État signale un phénomène général en Asie centrale aussi bien qu'en Russie. Entre l'académie des sciences et les ONG, les liens sont nombreux. Une partie des chercheurs en sciences sociales de l'académie des sciences s'est en effet tournée vers les ONG en quête de ressources financières et d'ouverture intellectuelle. D'autre part l'interconnaissance au sein de l'élite intellectuelle est notable: forgée après la révolution de 1917 autour des institutions scientifiques soviétiques, elle s'est intensifiée avec les alliances entre lignées de chercheurs de différentes disciplines. Le sentiment d'appartenir à une classe supérieure par son capital cognitif et culturel - en dépit de son appauvrissement - domine dans ce milieu social qui maintient intérieurement ses distances avec les couches laborieuses de la population, dont le manque d'éducation est stigmatisé. Les trois champs sociaux étudiés montrent donc la conservation d'une rupture de classe entre intellectuels et travailleurs manuels, en dépit du fait que les seconds peuvent disposer aujourd'hui de rémunérations supérieures aux premiers inversement à la situation antérieure sous l'URSS. Ces représentations qui perdurent témoignent des hiérarchisations en jeu à l'époque soviétique et de la faiblesse de l'idéologie valorisant la classe ouvrière. Précarité et misère s'observent dans les trois champs sociaux concernés par cet ouvrage, mais tous placés sous le joug de l'idéologie de l'identité nationale et condamnés au repli, voire à la fermeture. Dans ces trois univers que tous, chacun dans le sien, veulent fuir, ailleurs, à l'étranger, on constate les effets rémanents de la dissolution de l'URSS et une articulation au monde global bloquée par l'État.

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Introduction

L'idéologie de l'identité nationale se présente, en Ouzbékistan comme ailleurs, comme l'antithèse d'un universalisme apte à favoriser une insertion dans des dynamiques globales. Si, dans d'autres contextes, sa progression accompagne l'avancée des idéologies du marché et leur mise en œuvre dans l'économie2, elle apparaît en Ouzbékistan au contraire sous un jour plus cru encore, comme une rhétorique cherchant à masquer l'ampleur de l'échec d'une politique de refus des reformes libérale, amplifiant la marginalisation économique consécutive à la désintégration du système économique soviétique. L'idéologie de l'identité nationale est en effet devenue en Ouzbékistan l'idéologie étatique officielle, remplaçant le communisme. En son nom l'étranger est construit en ennemi, et les citoyens non ouzbeks en minorités nationales, plus ou moins considérées comme étrangères. L'appropriation relative par les acteurs de cette idéologie de l'identité nationale exaltée est observée dans les trois milieux abordés, soumis malgré leur visible diversité à une même dictature et à une terreur partagée. Dans chaque cas, nous avons voulu comprendre en anthropologues comment les acteurs faisaient face à un appauvrissement réel, conséquence de l'effondrement économique du pays et à une oppression politique croissante, les enfermant et les isolant du monde extérieur. Dans cette configuration ressentie par tous comme une tragédie commune, rapprochant les couches sociales, le travail est devenu une quête quotidienne de ressources et l'avenir est empreint d'incertitudes. Les résonances politiques et économiques de cette situation sont néanmoins singulières selon le capital social et symbolique des familles et des lignées et l'une des ambitions de cet ouvrage est de mettre en lumière comment les sujets font preuve de toute une gamme de réponses et de mobilisations personnelles et collectives. Ainsi, deux topos centraux illustrent la variété des logiques observées. La peur de l'État est plus ou moins énonçable et/ou intériorisée. L'injonction

identitaire - soit la pression du régime pour que chacun s'identifie à la grandeur de la «civilisation ouzbèke» - rencontre une adhésion relative presque
inconsciente ou suscite la répulsion en regard de la normalisation imposée. Ces deux dernières attitudes ne sont d'ailleurs en aucune façon exclusives l'une de l'autre et coexistent avec le développement d'un sentiment aigu de déclin politique et économique, nourrissant le développement d'une image de soi particulièrement négative, comme la face sombre de 1'« identité nationale ». Les acteurs des trois

2 Voir Journal des anthropologues, Identités nationales d'État, n° hors-série, 2007. Dans ce numéro: Laurent BAZIN, Robert GIBB, Monique SELIM: « Nationalisation et étatisation des identités dans le monde contemporain », p. 7-35.

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L'Ouzbékistan

à t'ère de !'identité nationale

couches sociales étudiées partagent, chacun à leur manière, le sentiment d'une situation d'écrasement et d'enlisement qui alimente un désir de fuite. La dialectique entre ouverture et fermeture apparaît très structurante en Ouzbékistan comme dans toute l'Asie centrale, tout comme semble pertinente l'opposition entre universalité et identité pour lire le destin présent de ces pays frappés par une même histoire passée et actuelle, en décalage complet par rapport aux processus globaux à l'œuvre aujourd'hui. Dans cette configuration générale relativement bien cernée, les travaux sur la société ouzbékistanaise et la nature de la crise qui la frappe sont peu nombreux. C'est ce qui justifie le regard ethnologique porté par les auteurs sur les trois champs sociaux, travailleurs, chercheurs, personnel d'ONG, qui permettent d'analyser une société terrassée par son histoire, son régime, son identité et forcée de devenir une nation, fut-elle malheureuse. Quelles que soient les attitudes adoptées, les mariages cristallisent une certaine homogénéisation et égalisation de ces groupes sociaux, en suivant la prescription endogamique et en renforçant la domination sur les femmes par les unions forcées et la mise au service des brus. Dans cette optique la vie dite privée est devenue un acte public d'allégeance au dogme de l'État, faisant travailler ses petits serviteurs intellectuels à l'édification d'une essence ouzbèke purifiée de sa subordination russo-soviétique. Proposant une anthropologie économique et politique de l'Ouzbékistan

présent, cet ouvrage - en comparant des fractions sociales différentes dans lesquelles les anthropologues se sont impliqués - invite aussi à une réflexion
épistémologique sur les modes d'investigation et de production de la connaissance en ethnologie. Les relations nouées avec les acteurs ont leur dynamique et leur profil spécifiques selon la nature de leur groupe social d'appartenance. Elles sont plus ou moins traversées et/ou opacifiées par la figure de l'étranger et la menace que projette le gouvernement sur ce personnage. Enfin l'imposition politique constitue un cadre d'interprétation inesquivable. Chacun des auteurs s'est efforcé de restituer l'atmosphère souvent lourde des enquêtes. Cette plongée dans l'univers, supposé lointain, de l'Ouzbékistan convoque dans le même moment à un retour réflexif sur des situations proches où la thématique générale de l'identité nationale a été promue par des États aux régimes différents. En particulier la dimension explicite ou latente d'exclusion et d'allophobie que l'affirmation étatique de l'identité nationale comporte se révèle clairement à la lumière de l'exemple de l'Ouzbékistan tout comme les processus sourds de pénétration d'une « identité nationale» politiquement formatée. Ainsi, loin d'éloigner le lecteur de ses préoccupations citoyennes, ce détour ethnologique

14

Introduction

entraine un regard critique sur sa propre société et les transformations qui affectent les rapports à une altérité imaginée et construite. La production de l'étranger prend selon les situations des visages divers et se traduit dans l'émergence de gammes linguistiques de différenciation, qui méritent d'être confrontés à la codification soviétique des «nationalités ». Instituées dans les années 1920-30 par la politique stalinienne des nationalités, celles-ci étaient appelées à l'égalisation. Rappelons brièvement pour le lecteur français que le terme «nationalité» (russe: natsionalnost; ouzbek: millat) recouvrait une catégorie administrative et politique supposée reconnaître les appartenances multiples des citoyens de l'Union des Républiques Socialistes Soviétique. La « nationalité» était inscrite dans l'état civil et dans le passeport, en plus de la citoyenneté soviétique « supranationale ». Elle demeurait une catégorie relativement malléable et répondait à un ensemble de paramètres parmi lesquels, pour n'en citer que quelques-uns, la république de naissance, l'origine déclarée officiellement par chacun des parents, les usages de domination masculine s'appliquant dans la transmission paternelle, mais aussi des stratégies personnelles de déclaration liées aux enjeux politiques du moment. Aujourd'hui, en Ouzbékistan comme dans la plupart des autres républiques de l'ex-URSS, la mention de la « nationalité» demeure inscrite dans le passeport, en plus de la citoyenneté ouzbékistanaise. L'« identité nationale» ouzbèke étant désormais un axe idéologique central du nouvel État postsoviétique, la « nationalité» et l'origine « nationale» des citoyens sont elles-mêmes devenues des enjeux décisifs de catégorisation et leurs manipulations en sont à la fois plus cruciales et plus ardues. Aujourd'hui en effet, la domination ouzbèke ferme toute voie d'ascension sociale à ceux qui ne peuvent se réclamer de l'appartenance ouzbèke, dans les espaces politiques, administratifs et étatiques. La cartographie actuelle des rapports entre nationalité, origine et citoyenneté en Ouzbékistan nourrit et enrichit ainsi, par la spécificité des matériaux qu'elle offre, les perspectives d'analyse générale sur les rapports entre globalisation et identitarismes qui structurent les mondes contemporains, instillant partout de multiples fractures. Elle éclaire enfin des zones d'échec des tentatives de « gouvernance mondiale» que promeut le capitalisme globalisé.

*

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L'Ouzbékistan

à l'ère de l'identité nationale

Avertissement:

à propos de la langue ouzbèke

La langue ouzbèke a connu plusieurs modifications de son écriture au cours de 20c siècle. Initialement écrite en caractères arabes, elle est passée aux caractères latins en 1928, puis au cyrillique en 1940. Après l'indépendance survenue en 1991, l'État ouzbékistanais a décidé de revenir à l'alphabet latin, en 1992 puis en 1995 avec l'adoption définitive d'un alphabet sans signes diacritiques. L'écriture cyrillique demeure en fait la plus usitée, même dans les documents officiels et parmi les générations les plus jeunes, supposées avoir suivi toute leur scolarité avec les caractères latins. L'écriture latine étant à peine stabilisée, il règne une certaine confusion, y compris parmi les intellectuels ouzbeks ou dans les ouvrages scientifiques qui conservent parfois l'habitude des transcriptions en cyrillique et/ou depuis la langue russe. Les mots ouzbeks utilisés dans cet ouvrage sont écrits dans leur forme latine actuelle. Nous avons utilisé comme référence le Nouveau dictionnaire ouzbekfrançais édité par l'Institut français d'étude de l'Asie centrale (IFEAC) en 2004. La prononciation des lettres est indiquée dans le tableau de la page suivante.

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Introduction

Alphabet ouzbek et prononciation
Lettre A B 0 E F G H l J K L M N 0 p Q R S T U V X Y Z 0' G' SH CH Valeur si différente du français a b d é comme dans blé f g tau jours dur comme garder, gui h aspiré comme dans l'anglais hat, home i 'dj' comme dans jazz, gin k I m n 0 p Correspondant au son [q] de l'alphabet phonétique international, ou la lettre arabe Li(qâf). Le son ressemble à un 'k' prononcé au fond de la gorge l' roulé comme en espagnol sn' a jamais le son' z' du français t 'ou' français de gourou v Correspondant à la jota espagnole ou au son souvent écrit en français 'kh', notamment des transcriptions françaises de la lettre cyrillique x 3. Y français de yeux z

Correspondant au grouDefrançais 'eu' ou 'ceu' dejelÎne, eux ou œufs

4

l' grasseyé français dans rat; cette sonorité est souvent transcrite 'gh' comme pour Ferghana [ouzbek Farg'ona] 'ch' français de chèvre ou 'sh' anglais de shoe 'tch' français de tchatche ou 'ch' anglais de cheese

Il en va ainsi par exemple du mot khan [ouzbek xon] ; la ville de Boukhara s'écrit en ouzbek Buxoro, et la province de Surxondaryo est transcrite en français Sourkhandaria. La prononciation du X est en principe plus dure que le H, mais les deux lettres sont très proches et les Ouzbeks font souvent la confusion entre les deux. Les fautes d'orthographe sont très fréquentes, par exemple on trouve écrit mexmonhona au lieu de mehmonxona [hôtel]. 4 Remarque: la prononciation varie selon les régions entre le '0' fermé et le 'ou' du français. Le 0' ouzbek est généralement traduit par le son 'ou' en russe et dans les autres langues: o'zbek => ouzbek.

3

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L'Ouzbékistan

à l'ère de /'identité nationale

Carte d'Ouzbékistan

18

Partie I Paysans ouvriers
Laurent Bazin

1.
Parcours ethnologique sous la dictature

Il s'est avéré difficile de mener des recherches de terrain en Ouzbékistan, en raison de la dureté du régime politique et de la peur de la répression qu'elle engendre. Il a donc fallu tout particulièrement ajuster les principes de l'enquête ethnologique aux aléas du terrain et aux conditions sociopolitiques rencontrées. C'est pourquoi je m'attarderai à restituer les situations d'enquête dans un double souci de présentation de la méthode et d'analyse de la situation observée. Cette restitution permettra également de saisir comment se présente en Ouzbékistan le rapport au politique et à l'État. Je vais d'abord exposer les différents terrains d'enquête que j'ai abordés avant de revenir sur ce qui en constitue le cadre contextuelle plus immédiatement perceptible dès la mise en place de l'enquête: la peur de l'État. Cette recherche a été menée au cours de trois séjours en Ouzbékistan, totalisant Il mois de présence répartis sur trois ans. Le premier séjour à partir d'avril 2004 coïncidait avec un durcissement politique et un revirement des stratégies internationales de l'État ouzbékistanais. Après les attentats à New York en septembre 2001 le président Islom Karimov avait spontanément offert une base militaire aux Etats-Unis afin de faciliter leur intervention en Afghanistan dans un double objectif de garantir son autonomie par rapport à la Russie et de se débarrasser d'une guérilla armée, le Mouvement islamique d'Ouzbékistan (MIO), qui pouvait disposer de bases arrières en Afghanistan. L'idylle avec les Etats-Unis n'aura pas duré bien longtemps. Après la chute du président Chevardnadzé en

L'Ouzbékistan

à l'ère de /'identité nationale

Géorgie en décembre 2003, pour laquelle les fondations et ONG américaines et, dans une moindre mesure, européennes avaient joué un rôle clé!, le pouvoir ouzbékistanais prit conscience de la menace de subversion que représentait l'influence idéologique occidentale. Il fut le premier des gouvernements des pays issus de l'ex-URSS à réagir vivement en accentuant son contrôle sur les milieux scientifiques et les ONG ainsi que le détailleront respectivement Monique Selim et Bernard Hours dans les deux autres parties de cet ouvrage. Le premier séjour de notre équipe de recherche coïncidait donc avec ce moment de fermeture: la fondation Soros venait d'être interdite et le ministère de la justice avait entrepris de revoir les accréditations de toutes les ONG et organisations étrangères. Un an plus tard, notre second séjour débutait au moment de la terrible répression de l'insurrection d'Andijan le 13 mai 2005. Andijan est l'une des grandes villes de la vallée de Ferghana, enclavée à l'extrême est de l'Ouzbékistan, près de la frontière avec le Kirghizstan. Quelques mois auparavant, dans ce petit pays montagneux, le président de la république Askar Akaev venait à son tour d'être chassé du pouvoir et c'est à Osh, ville voisine d' Andijan de l'autre côté de la frontière, que la mobilisation avait commencé. C'est dans ce contexte régional des « révolutions de couleur» (Géorgie, Ukraine, Kirghizstan), largement fomentées et soutenues par les Etats-Unis, qu'a eu lieu la répression d'Andijan. L'événement déclencheur fut le début d'un procès intenté par l'État contre 23 hommes d'affaires locaux accusés de terrorisme islamique pour avoir mis en place une organisation caritative. Les accusés bénéficiaient d'une grande popularité locale et des manifestations de soutien prenaient place dans la ville depuis le début du procès. Le 13 mai 2005, un groupe d'hommes armés avait pris d'assaut la prison et en avait libéré tous les prisonniers; ils avaient ensuite occupé la mairie et retenu les fonctionnaires. Toute une foule de citadins (hommes, femmes, enfants) s'était alors rassemblée sur la place de la mairie pour soutenir les hommes d'affaires inculpés ainsi que les insurgés qui avaient pris leur défense. Ils demandaient l'ouverture de discussions avec le président de la république. L'armée a encerclé la place pour empêcher quiconque d'en sortir et, sans aucune sommation, a ouvert le feu à la mitrailleuse sur la foule dans le but délibéré de provoquer un carnage. Les autorités ouzbèkes ont officiellement reconnu 187 morts (présentés comme des « terroristes») tandis que des sources extérieures estiment qu'entre 500 et 1000 personnes ont été tuées. Ce massacre avait pour objectif d'écraser définitivement toute velléité d'importer en Ouzbékistan la ,<révolution» du Kirghizstan et plus
I Régis GENTE: «Les ONG internationales et occidentales dans les "révolutions ambiguïtés de la démocratisation », Revue Tiers Monde, 193-1, pp. 55-66,2008. colorées". Des

22

Partie

1. Paysans

ouvriers

- Parcours ethnologique sous la dictature

(L. Bazin)

largement d'étouffer toute forme de contestation dans un moment où des micromanifestations nombreuses se produisaient çà et là, exprimant divers mécontentements, notamment devant la difficulté de la situation économique, les retards et l'insuffisance des salaires des fonctionnaires ou des retraites, ou encore devant l'accaparement des terres des anciens kolkhozes par des cliques de fermiers « privés ». Dans les semaines et les mois qui ont suivi les autorités ont entrepris une vaste opération de propagande destinée à répandre la version officielle des événements et à redoubler au plan symbolique l'écrasement meurtrier de la contestation, mobilisant tous les relais de l'État, des instituteurs et professeurs dans les écoles, collèges et universités jusqu'aux notables dans les quartiers urbains et les villages les plus reculés. Des mois durant, les télévisions montraient quotidiennement des soi-disant «terroristes» repentis ou des membres de leur famille, écrasés de honte, reconnaître leur « erreur» et demander pardon au chef de l'État. Les pouvoirs publics cherchaient de la sorte à restaurer leur toute-puissance un instant ébranlée, à éradiquer définitivement toute velléité de contestation, mais aussi à contrer les informations diffusées à partir de l'étranger sur ces événements tragiques (les médias russes, internet en russe ou en anglais). La surveillance a été renforcée dans les immeubles d'habitation, dans lesquels l'un des résidents fait généralement office d'informateur de la police. Dans certaines localités, et notamment dans la région d'Andijan, mais aussi dans certains quartiers de Tachkent, les services de sécurite s'employaient à vérifier l'identité des résidents comme des visiteurs de passage, enquêtant sur la localisation de tous les membres de chaque famille, alors que le contexte est celui d'une migration massive et illégale, c'est-à-dire non enregistrée par les autorités. L'exacerbation de la pression politique et policière interne est allé de pair avec une interdiction des relations avec l'extérieur, tandis que l'État, cherchant une protection internationale auprès de la Russie et de la Chine, rompait son alliance avec les Etats-Unis, sommés d'évacuer leur base militaire en Ouzbékistan. Les enquêtes ethnologiques qui sont présentées dans les trois parties de cet ouvrage ont donc été menées dans le contexte marqué par un durcissement de la pression politique et policière d'un régime autoritaire et répressif, culminant dans le massacre des manifestants d'Andijan. Un troisième séjour en Ouzbékistan, d'avril à juin 2006 m'a permis, un an après la tragédie, de compléter les investigations et de recueillir des matériaux supplémentaires. Au total, l'étalement des phases d'enquête a permis d'appréhender une certaine évolution de l'Ouzbékistan sur
2 Service de sécurité nationale (SNB), qui succède au KGB.

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L'Ouzbékistan

à J'ère de /'identité nationale

cette période différents.

clé, examinée

dans cet ouvrage

à partir de trois terrains

d'enquête

Terrains d'enquête multiples sur le travail Ne parlant ni la langue russe, ni la langue ouzbèke, dont j'ai cependant appris des rudiments au fur et à mesure, je me suis fait assister d'un interprète. Durant les deux premières années, j'ai travaillé avec un jeune homme qui achevait ses études de français à l'université. En raison de son intelligence vive, je l'appellerai Oqiljon. Tout juste âgé d'un peu plus de vingt ans, ayant déjà travaillé à maintes reprises comme interprète pour de très courtes périodes avec divers professionnels français de passage en Ouzbékistan, Oqiljon s'est très vite pris d'engouement pour la recherche que nous étions en train de réaliser ensemble, et s'y est impliqué de manière décisive. Il y trouvait en effet un moyen de découvrir sa société et de nourrir une interrogation personnelle, intime, sur son propre parcours et celui de sa famille. Il renforçait de la sorte, à travers notre collaboration, une distanciation critique vis-à-vis de la société ouzbékistanaise, qui constituait déjà la posture dans laquelle il se trouvait. Très sociable, il s'adaptait à toutes les situations et s'avérait un intermédiaire précieux, instaurant facilement avec les interlocuteurs les plus divers une relation de sympathie. Il maîtrisait parfaitement la traduction en français du registre le plus châtié au langage le plus grossier. Nous approfondissions ensemble les subtilités de sens de certains mots ou expressions ouzbeks après les entretiens, notamment sur certaines notions cruciales telles que les représentations du pouvoir et de la hiérarchie, ou celles des «traditions», ainsi que nous le verrons. Oqiljon prenait plaisir à se porter à la rencontre des autres, d'origine sociale et géographique diverses, trouvant de l'intérêt à recueillir leur vie personnelle et familiale. Nous avons établi très rapidement une relation d'amitié et de très grande connivence que percevaient immédiatement nos interlocuteurs: « vous êtes comme aka, uka : frère aîné, frère cadet» nous fit remarquer une fois l'un d'eux. Comme si mon statut d'étranger déteignait sur Oqiljon, celui-ci était systématiquement replacé lui-même dans une relation d'altérité. Nos interlocuteurs, immanquablement, voulaient faire de lui un « étranger », coréen, kazakh, ouighour, etc. Il était habitué à cette méprise, dont il jouait à l'occasion comme une manière de prise de distance. Sans doute son apparence physique y contribuait-elle. Mais cette confusion n'en est pas moins très significative des conditions sociopolitiques de l'enquête, d'autant que le même phénomène exactement se reproduisait lors de

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Partie 1. Paysans ouvriers - Parcours ethnologique sous la dictature

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l'enquête que menaient de leur côté Monique Selim et son collaborateur ainsi qu'elle le rappelle dans la seconde partie de cet ouvrage3. Pour nos interlocuteurs, Oqiljon devenait en quelque sorte un «étranger intérieur », médiateur nécessaire de 1'« étranger extérieur» que j'étais. La méprise reflète très précisément le raidissement des catégories de l'autre et de l'étranger dans la société ouzbékistanaise postsoviétique et l'obsession pour les origines qui se fait jour actuellement, ainsi que le détailleront en particulier le chapitre 3 de cette première partie du livre, ainsi la seconde partie rédigée par Monique Selim. J'ai débuté l'enquête en avril 2004 en visitant des usines et en essayant de rencontrer des responsables d'entreprises variées, découvrant qu'il s'agissait d'un monde marqué par une très grande opacité. Les questions en apparence les plus banales, comme par exemple le chiffre d'affaire, butaient sur des réponses évasives, un refus ou des mensonges manifestes. Il est arrivé que les visites s'ouvrent sur des ateliers déserts et des machines à l'arrêt: les dirigeants expliquaient alors, pour dissimuler les difficultés économiques de la firme, que la production avait été interrompue pour permettre l'entretien du matériel. Il apparaissait ainsi très vite que la peur, le mensonge et la clôture caractérisent le fonctionnement des entreprises, quelle que soit d'ailleurs l'origine des capitaux, comme une réplique du pouvoir politique. Dans de telles conditions il s'avérait inutile de tenter de demander à la direction d'une entreprise l'autorisation d'y mener une enquête ethnologique. Il était donc exclu de travailler de l'intérieur même d'une entreprise, et il m'a fallu trouver d'autres moyens pour approcher l'univers du travail et rencontrer des ouvriers à l'extérieur de leur lieu de travail. Outre ces premiers repérages d'un tissu industriel ruiné par la chute de l'URSS, j'ai commencé par m'intéresser - hors des usines - aux mardikor de Chorsu, le marché central de Tachkent. Ce mot d'origine persane qui signifie « travail d'homme/ travail de brave4 », c'est-à-dire « travail de force », désigne les gens qui vendent leur force de travail sur les marchés ou le long des routes pour un emploi occasionnel, de quelques heures, une journée ou quelques jours. Ironiquement en ce qui concerne l'ex-patrie du marxisme-léninisme, il s'agit d'un retour à la constitution d'un prolétariat au sens plein du terme, qui quitte les campagnes pour tenter de trouver un revenu et un emploi occasionnel. Il existait des mardikor à l'époque soviétique, mais le phénomène n'avait aucune commune
3 Voir aussi Monique SELIM: «Travail, idéologie et réflexivité dans le cadre de la globalisation », in HERNANDEZ OULD-AHMEDP., PAPAILJ., PHELINAS (dir.) : L'action collective à l'épreuve de la V., P. globalisation, Paris, L'Harmattan, 2007 : 205-234. 4 Mot formé de mard = homme (persan), courageux, brave (ouzbek) et du suffixe -kor, qui indique la
profession ou l'activité.

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à l'ère de t'identité nationale

mesure avec l'extension qu'il a prise après la chute de l'URSS: il se limitait essentiellement à des étudiants ou des ouvriers qui cherchaient un complément de revenu occasionnel. Les marchés de main-d'œuvre prennent de l'ampleur depuis l'indépendance. Des femmes y ont fait leur apparition à la fin des années 1990 et sont de plus en plus nombreuses. A la fois plaints et stigmatisés, les mardikor sont en Ouzbékistan l'emblème de la nouvelle pauvreté et du déclin économique de l'ensemble du pays. J'ai poursuivi mes investigations en choisissant de me concentrer sur les ouvriers d'une grande entreprise de Tachkent pour lesquels il m'a fallu déployer beaucoup d'efforts... et de patience. Il s'agit d'une filature de coton, que j'appellerai tout simplement TZ (pour tekstil zavodi : usine textile). L'entreprise, dont le capital était partagé en 2004 par un groupe industriel coréen et l'État ouzbékistanais, était une réalisation suffisamment exemplaire pour qu'une photographie des ateliers de production figure sur le fronton du ministère de l'industrie légère à Tachkent: l'une des «réalisations de l'indépendance» dont les images sont diffusées régulièrement pour célébrer la sagesse des gouvernants. Deux autres usines du groupe étaient implantées en Ouzbékistan, l'une dans la région de Tachkent et l'autre dans la vallée de Ferghana. Il en existe beaucoup d'autres semblables dans le pays, dont le coton est la ressource agricole et agroindustrielle principale. Dans cette fabrique sont employées 1800 personnes, dont deux tiers de femmes. Créée en 1999, l'usine a choisi de faire appel à une maind'œuvre jeune et rurale, considérée plus soumise et moins chère que les citadin-e-s. La plupart des salarié-e-s, les hommes comme les femmes, ont donc moins de trente ans et résident dans les campagnes tout autour de Tachkent, jusqu'à une distance d'environ 80 kilomètres. Pour mobiliser au mieux cette force de travail, l'entreprise a mis en place un réseau de bus qui transporte des centaines d'ouvrier-e-s de leurs villages à l'usine, et retour, avec un roulement continu puisque les ateliers fonctionnent sans interruption, selon un rythme des 3 x 8, alternant équipes du matin, de l'après-midi et de la nuit. Lorsque j'ai débuté l'enquête en avri12004, il n'y avait pas de jour de repos. En apparence tout oppose ces deux situations de l'emploi: les mardikor qui illustrent un retour à la forme la plus sommaire de vente de la force de travail sur des marchés au sens le plus trivial, et l'emploi des ouvriers acheminés par bus dans cette grande filature de coton. Pourtant, elles apparaissent toutes deux emblématiques de formes nouvelles de travail, apparues après la chute de l'URSS. Elles sont en fait significatives d'une crise de l'emploi et des ressources dans le monde rural, qui crée les conditions de migrations de travail massives vers les villes et de nouvelles formes d'exploitation du travail, dans des conditions souvent

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très dures, et sans que les travailleurs puissent avoir accès au système de prestations qui caractérisait le modèle soviétique du travail salarié. Le troisième champ d'investigation, engagé lors de mon second séjour en 2005, est également représentatif de ces nouvelles formes de travail, alimenté par les migrations rurales temporaires. Dans un contexte marqué par la désindustrialisation, la faillite de l'agriculture et un chômage massif, le secteur de la construction est devenu une source majeure d'emplois et de revenus, pour la population des villes et des campagnes. Dans ce secteur, le seul qui soit manifestement dynamique, je me suis intéressé aux équipes d'ouvriers qui travaillent de manière autonome sur les très nombreux chantiers de construction de grandes maisons individuelles, en plein centre de Tachkent. La plupart de ces ouvriers du bâtiment viennent de zones rurales reculées. Les équipes comptent entre une demi-douzaine et une vingtaine d'ouvriers, en général originaires d'un même village, parfois tous apparentés entre eux. Des terrains d'enquête secondaires que j'ai entrepris se sont révélés complémentaires et montrent de manière convergente, ces dynamiques à l'œuvre dans la société ouzbékistanaise contemporaine. Par exemple, m'intéressant à une petite fabrique de matelas semi-artisanale de la périphérie de Tachkent, je découvrais que la plupart des jeunes ouvriers qui y travaillaient étaient, comme les ouvriers du bâtiment que je suivais tout particulièrement, des paysans migrants issus du Khorezm ou du sud du Karakalpakistan. Certains d'entre eux poursuivraient d'ailleurs leur trajectoire sur les chantiers, où ils avaient des parents, et s'en iraient au Kazakhstan tenter de gagner plus d'argent. Dans la majorité des situations appréhendées par l'enquête, il n'y a pas de spécialisation et professionnalisation dans une activité, même si l'acquisition des savoir-faire est essentielle et valorisée par ces paysans ouvriers, au même titre que leurs homologues citadins. Il y a au contraire une grande perméabilité d'une activité à l'autre, des champs aux petits travaux de réparation de maisons, des usines textiles aux chantiers dans le secteur du bâtiment, des mardikor aux unités de production semi-artisanales. Tous ces terrains d'investigation sont donc articulés et révèlent différentes facettes d'un processus de prolétarisation des campagnes que je vais m'efforcer de montrer et d'expliciter. Une classe ouvrière entièrement nouvelle surgit de ce processus, enclenché après l'indépendance par la désagrégation du système économique intégré qui avait caractérisé l'URSS. Elle se distingue de l'ancienne classe ouvrière soviétique, qui formait en quelque sorte une aristocratie ouvrière. J'ai également entrepris d'étendre mes recherches de ce côté, pour comprendre la condition ouvrière en Ouzbékistan à l'époque soviétique et son devenir. Pour cela,

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j'ai mené de multiples entretiens isolés auprès de salariés âgés ou retraités, en complément de mes terrains d'enquête principaux, ou d'ailleurs en continuité avec ces terrains puisque une partie de ces travailleurs âgés sont tout simplement les pères ou mères des ouvrier-e-s des usines auxquelles je me suis intéressé. Parmi eux, certains travaillaient dans les grandes usines qui constituaient autrefois les fleurons industriels de Tachkent: le complexe textile et les ateliers de construction aéronautique. Le premier disparaissait au moment où j'engageais mes recherches, ainsi qu'on le verra au chapitre suivant. Le second maintenait avec difficulté une activité irrégulière, ses centaines d'ouvriers faisant face à des salaires tout aussi incertains. Pour compléter cette exploration des derniers vestiges du monde industriel soviétique, j'ai étendu mes investigations au complexe sidérurgique de Bekobod, situé à une centaine de kilomètres au sud-est de Tachkent, près de la frontière avec le Tadjikistan. Il s'agit d'une aciérie fondée durant la seconde guerre mondiale, comptant aujourd'hui encore 9000 salariés répartis dans 35 unités de production différentes sur le même site; privatisée dès 1995 elle semble être relativement parvenue à redéployer son activité et à moderniser son équipement, malgré la rupture des circuits économiques consécutifs au démantèlement de l'URSS. J'ai donc prolongé mes investigations auprès d'ouvriers sidérurgistes, dans l'idée d'avoir un aperçu sur une situation de travail qui a relativement conservé jusqu'à présent un ensemble de prestations directement hérité du système soviétique. Avant d'expliciter plus avant la démarche d'enquête, à chaque fois singulière sur les différents sites à partir desquels j'ai conduit la recherche, il me faut mentionner le travail réalisé en 2006 sur une entreprise de Tachkent, significative à plus d'un titre de dynamiques nouvelles dans le tissu productif, en l'occurrence totalement articulées au pouvoir politique et à son accaparement des niches les plus rentables de l'économie. Dans cette petite usine modèle du secteur de la confection, je suis parvenu à réaliser durant quelques semaines une enquête depuis l'intérieur même de l'usine, avec une facilité inespérée dans le contexte que j'ai décrit. Cette particularité incite à exposer la situation avec quelques détails et à en proposer une analyse. Il s'agissait d'une usine appartenant à un holding mystérieux... comprenant de nombreuses entreprises sur des secteurs clé de l'économie ouzbékistanaise, comme le pétrole et le textile. L'entreprise récemment fondée avait pour nom un terme ouzbek signifiant Bienfaisance. Elle comprenait trois usines identiques réparties dans des quartiers populaires de Tachkent « pour donner du travail à des jeunes femmes de familles pauvres» selon l'explication qui me fut donnée spontanément. Devant chacune des usines, l'entreprise avait bâti, pour les offrir

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ensuite à l'État, une polycliniqueS et un bureau de police, servant également de lieu de réunion au comité de quartier (ce qui, au passage, reflète bien l'absence d'indépendance et la fonction de contrôle politique de cette instance). Dès la visite de l'usine, le fondé de pouvoir que je rencontrais, qui était lui-même de nationalité turque et tint à s'entretenir avec moi en langue française, m'expliqua que Bienfaisance appartenait à un holding dont le siège était en Suisse mais les propriétaires ouzbeks: son fondateur, fort discret, désirait rester anonyme! Mon interlocuteur précisait d'une manière curieuse qu'il ne s'agissait pas d'une entreprise philanthropique mais que le groupe ayant fait de grands bénéfices dans le domaine pétrolier avait, « dans un souci de redistribution », investi le secteur du coton et du textile - les principaux secteur de production en Ouzbékistan - dans
le but de participer au développement du pays et de donner de l'emploi aux couches sociales qui en avaient besoin... L'identité du fondateur est bien sûr un secret de polichinelle, que je ne peux malgré tout dévoiler dans ces pages. Je me contenterai de souligner ce que cette « charité» à la fois ostentatoire et faussement discrète suggère d'elle-même. Dans dont le point de départ, l'année qui suit tout juste la tragédie d'Andijan rappelons-le, était le procès d'hommes d'affaires locaux dont l'influence, conquise

à travers des actions caritatives, devenait intolérable pour les autorités

-

il n'y a

qu'un personnage très haut placé dans la hiérarchie du pouvoir politique, une des personnes de l'entourage direct du président Karimov, qui puisse se permettre de s'afficher de la sorte comme «bienfaiteur» de trois quartiers différents de Tachkent, distribuant de l'emploi, construisant polyclinique, siège de la police et du comité de quartier, dans un but évident de se forger une clientèle locale. Que Bienfaisance ait volontiers ouvert ses portes à une enquête ethnologique, et permis que ses salarié-e-s s'entretiennent en toute tranquillité avec l'ethnologue et son collaborateur, sans qu'ils en éprouvent de la frayeur, est le signe même de la solidité de la protection dont l'usine bénéficie. C'est également la marque d'une grande sûreté des dirigeants quant à l'impression que l'entreprise peut produire sur un observateur étranger auquel aucune contrepartie ni aucune condition n'ont été imposées. Cette confiance témoigne de surcroît de l'intention des dirigeants de faire de leurs ateliers un modèle puisqu'il est, de leur point de vue, susceptible d'être valorisé plutôt que menacé par un regard extérieur. L'exemplarité était en effet revendiquée tant dans le traitement du personnel (salaires, conditions de travail, cantine, cadre de travail etc.) que du point de vue de la modernité des
S Selon le terme local. Il s'agit en fait d'un grand cabinet médical dans lequel on trouve les salles de consultation de médecins de différentes spécialités ainsi que des laboratoires d'analyses; il n'y a pas d'hospitalisation sur place.

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équipements techniques et du soin apporté à la qualité de la fabrication, entièrement exportée pour des marques européennes. En bref, l'entreprise semblait souhaiter incarner tout entière l'idée d'un nouveau dynamisme de l'économie ouzbèke, ce qui semble correspondre aux ambitions et à l'image que dans certains milieux d'affaires la rumeur attribue au mystérieux fondateur... La situation tranquille de Bienfaisance, exceptionnelle à maints égards, n'en fera apparaître que plus crûment la situation rencontrée dans les autres espaces où j'ai conduit l'enquête de terrain. Car je n'ai rencontré dans nul autre lieu une ambiance semblable, baignée d'une sérénité apparente... Ailleurs, il m'a fallu employer beaucoup de patience et parfois d'astuce ou d'imagination pour parvenir à tisser avec quelques groupes de travailleurs des relations de familiarité, de confiance et souvent de réelle amitié, sur lesquelles je pouvais asseoir mes recherches. Déroulement des enquêtes Du fait de la peur de l'État, que j'analyserai plus en détails dans la section suivante de ce chapitre, les investigations ethnologiques sont d'une manière générale très difficiles: on se heurte en permanence à l'impossibilité d'ancrer l'enquête dans un lieu ou un milieu social particulier (usine, quartier, réseau quelconque), ainsi qu'à la réticence d'une grande partie de ses interlocuteurs à exprimer ne serait-ce que leur histoire personnelle, notamment les aspects de leur expérience qui ont trait aux rapports hiérarchiques ou avec des représentants de l'autorité (politique, du voisinage, au travail, etc.). C'est cette difficulté d'ancrage de l'enquête qui m'a contraint à multiplier les lieux d'investigation, plutôt que d'approfondir l'enquête avec le même groupe social. Néanmoins, la démarche « multisite », pour emprunter ce cri de ralliement de l'anthropologie postmoderne, s'est révélée ici particulièrement intéressante parce que productive d'éclairages complémentaires. A ces difficultés liées au contexte politique s'ajoute une difficulté inhérente au type de terrain choisi: pour tous les groupes professionnels qui ont été abordés durant cette recherche, on ne surprendra pas le lecteur en énonçant que l'une des caractéristiques des travailleurs est qu'ils... travaillent ou, en ce qui concerne les mardikor, qu'ils cherchent du travail. Ils ne sont donc guère disponibles pour des entretiens: l'une des contraintes fortes de l'enquête ethnologique réside dans la nécessité d'ajuster les lieux et temporalité des observations et des entretiens. Dans chacune des situations de travail qui a été observée, j'ai fait en sorte de placer les entretiens dans les interstices du travail... et d'observer les aspects de la vie de travail ou de la vie « hors-travail» qui m'étaient accessibles. Dans chacun des cas,

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les modalités d'enquête reflètent en elles-mêmes certains caractères décisifs des situations étudiées. Ainsi, la situation d'extrême précarité des mardikor ressurgissait dans les conditions des entretiens. Je les abordais dans l'après-midi lorsque, leur espoir de trouver un emploi pour la journée s'évanouissant, ils étaient susceptibles de me consacrer un peu de temps. Les entretiens étaient parfois accordés à plusieurs accroupis sur le bord d'une rue ou, au mieux, assis autour d'une table dans une choyxona (maison de thé) pour un temps bref. Mes interlocuteurs gardaient l'œil constamment en alerte, à l'affût d'un éventuel employeur... ou des policiers. Ces derniers les harcèlent en effet fréquemment car ces hommes et ces femmes originaires de toutes les régions du pays ne disposent pas des autorisations nécessaires pour vivre et travailler à Tachkent. L'Ouzbékistan a maintenu le système de limitation des déplacements internes qui prévalait à l'époque soviétique. Nul ne peut résider et travailler en un endroit sans en avoir obtenu l'autorisation et s'être fait enregistré auprès des services de police. Un tampon et une signature dans le passeport, avec indication de l'adresse de résidence et de l'activité professionnelle, attestent de cet enregistrement. Il est désigné par le terme russe propiska. Les mardikor n'ont que très exceptionnellement la possibilité de disposer d'une propiska, tout comme la grande majorité des autres travailleurs auprès desquels cette enquête a été menée, dont le lieu de résidence légal est en dehors de Tachkent. Sans permis de séjour, et forcés de s'attrouper en évidence près des marchés ou autres endroits stratégiques pour attendre de longues heures, ces travailleurs « au jour la journée »6 sont des proies faciles pour les policiers qui leur extorquent de l'argent. Comme les mardikor des marchés de Tachkent, les ouvriers du bâtiment qui viennent de toutes les régions d'Ouzbékistan sont à la merci des policiers qui passent sur les chantiers pour y confisquer les passeports qu'ils ne rendront qu'en échange d'un bakchich, ou parfois en échange de travail. Ces pratiques mettent en évidence une forme d'asservissement collectif qui caractérise le rapport à l'État de la population dans son ensemble, et en particulier de ses masses de travailleurs émigrés des campagnes. Le choix de travailler auprès des équipes d'ouvriers s'activant sur les chantiers de construction des vastes villas de Tachkent a été précipité au début de mon second séjour par la répression de la révolte d'Andijan et le climat de peur qui régnait. Dans un tel contexte, il devenait véritablement périlleux de poursuivre les enquêtes sur des entreprises, aux portes fermées et gardées, tandis que les chantiers de construction se sont avérés un terrain d'enquête accessible et ouvert. La plupart
6 Selon la vieille expression remise à J'honneur par Robert CASTEL: Les métamorphoses question sociale. Paris, Gallimard, J995. de la

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des ouvriers du bâtiment qui travaillent à Tachkent et sont originaires d'autres régions d'Ouzbékistan vivent entièrement sur leur lieu de travail, sur les chantiers. Ils y organisent leur vie par petites équipes masculines, travaillent, dorment et mangent sur place. Il m'était ainsi facile de suivre durant quelques mois plusieurs équipes de travailleurs du bâtiment, largement captifs de leur lieu de travail, où ils mènent leur vie de manière autonome, à l'abri du regard et des contrôle de toute autorité, en dehors des incursions sporadiques de la police ou des visites de leurs commanditaires. Cependant l'intensité de leur travail réduit considérablement cet avantage, d'autant que les propriétaires les pressent souvent de finir leurs tâches et qu'ils sont eux-mêmes enclins à forcer la cadence pour terminer plus vite, toucher leur rémunération, rentrer dans leur village auprès de leur famille, et... vite revenir pour engager peut-être un nouveau chantier. Pour cette raison, l'enquête s'étale dans le temps: il fallait le plus souvent attendre 21h00 le soir pour obtenir des entretiens individuels, avec la difficulté parfois de trouver le moyen de s'isoler à l'écart des autres. En contrepartie, il est facile de rester simplement sur les chantiers à observer les équipes au travail, ou parfois d'être invité à partager les repas (ou les soirées d'anniversaires), ce qui me permettait d'étudier à loisir la sociabilité interne de ces équipes. L'enquête pouvait prendre des tournures diverses selon les équipes, mais dans plusieurs d'entre elles, leurs membres étaient pris d'une véritable sympathie pour le duo que nous formions, Oqiljon et moimême. Cette sympathie était une forme d'engouement pour l'enquête: bien qu'il fût difficile de travailler à un rythme plus rapide qu'un entretien par soirée, ces ouvriers attendaient avec impatience que leur tour arrive. Ils étaient ravis qu'un étranger les écoute, s'intéresse à leur vie, à leur travail, à leurs projets, à leur situation matérielle et familiale et cherche à faire connaître... « la vérité» (contre les mensonges de l'État, ainsi qu'on le verra plus loin). Si Oqiljon était placé dans la position du médiateur local entre les ouvriers Ueunes pour la plupart) et l'observateur étranger, le fait qu'il soit néanmoins perçu lui-même plus ou moins comme étranger indique bien le désir ressenti par ces travailleurs de se faire entendre par un acteur extérieur à leur société. Il est même arrivé à plusieurs reprises que des ouvriers expriment leur regret de ne pouvoir me parler directement en tête-à-tête. C'était des travailleurs qui avaient connu des expériences dures. Par exemple, deux d'entre eux relataient une mésaventure similaire: ils avaient au cours des années précédentes suivi une équipe pour travailler sur un chantier en Russie et s'étaient retrouvés captifs de leurs employeurs. Ils étaient parvenus à s'enfuir et à rentrer en Ouzbékistan après un périple angoissant, et sans un sou. Dans une situation différente, pour Ilhom, un ouvrier en révolte contre son ancien employeur TZ, le besoin de s'exprimer était tellement irrépressible qu'il nous

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noyait sous un flot de paroles sans se soucier qu'Oqiljon n'avait pas le temps de les traduire. Dans les situations où l'enquête était investie par ceux qu'elle visait à comprendre, il est arrivé à plusieurs reprises que ces derniers se mettent spontanément à expliquer ma démarche par le fait que j'allais écrire un livre sur les ouvriers (ishchilar) d'Ouzbékistan. La nature même de ma recherche était ainsi parfaitement comprise et assimilée par ces paysans ouvriers. On verra dans la partie suivante que ce n'était pas le cas, à un autre pôle de l'espace social, parmi les intellectuels de l'Académie des sciences étudiés par Monique Selim: Bien qu'ils s'y prêtaient souvent avec engouement, nos collègues ethnographes en particulier pouvaient difficilement concevoir la situation de l'entretien comme une méthode scientifique de recherche. Mais sur les chantiers, comme d'ailleurs autour des usines, il arrivait parfois que l'enquête ne fonctionne pas du tout, lorsque des ouvriers, ou leur chef d'équipe se dérobaient, même lorsque je leur avais rendu visite régulièrement durant plusieurs semaines pour me familiariser progressivement avec eux. Par exemple, j'avais ainsi «préparé le terrain» durant près de trois mois avec une équipe de maçons originaires de Kokand, tous apparentés entre eux, et qui réalisaient les fondations, murs et dalles d'une maison devant laquelle je passais tous les jours. Durant le mois de ramadan 2005, je m'étais décidé enfin à venir réaliser des entretiens auprès d'eux, conformément à ce que nous avions convenu de longue date. Le chef d'équipe, m'avait dit de passer le dimanche suivant, lorsque le travail était plus léger: ils m'inviteraient à partager leur plov et nous pourrions discuter toute la journée. Le plov est le terme russe sous lequel est connu le « plat national» ouzbek (ash en langue ouzbèke) qui se prépare dans les occasions de fête; c'est une sorte de riz pilaf qu'on fait revenir dans beaucoup d'huile avec des carottes émincées, avant d'ajouter l'eau que le riz absorbe. Les maçons ne pratiquaient pas le jeûne: ils se contentaient de ne pas boire de vodka durant le mois de ramadan. Ayant néanmoins acheté pour me la faire boire une bouteille de vodka, le chef d'équipe me laissa d'abord m'entretenir assez brièvement avec quelques jeunes hommes de son équipe puis vint s'attabler avec moi. Le repas fini, s'étant correctement acquitté de son devoir d'hospitalité, il esquiva rapidement mes questions, refusa de parler de lui-même en évoquant le fait que c'était dangereux, et prétexta d'un travail à achever pour me fausser compagnie. Cette configuration est une situation assez typique de ce parcours d'enquête ethnologique, que j'ai retrouvée beaucoup plus fréquemment lorsqu'il s'agissait de rencontrer les travailleurs à leur domicile familial que sur les chantiers. Le devoir d'hospitalité dont s'acquitte l'interlocuteur se substitue à l'entretien sollicité par l'ethnologue et en neutralise la dimension virtuellement politique, que nous expliciterons plus loin.

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L'Ouzbékistan

à t'ère de !'identité na tionale

Il permet ainsi à l'hôte de s'esquiver derrière l'amoncellement de plats disposés sur la table et l'enivrement de la vodka. Au cours de ce travail sur les chantiers, je suis allé à plusieurs reprises jusqu'au lieu de résidence d'une équipe de jeunes travailleurs du bâtiment que je suivais particulièrement, à Yuzariq (c'est un pseudonyme) au Karakalpakistan, la région autonome qui constitue la province la plus septentrionale de l'Ouzbékistan. Je m'efforçais de comprendre à la fois quel était le rapport de ces jeunes travailleurs à leur famille, mais aussi la trame socioéconomique et politique du village, en pleine évolution du fait du démantèlement des kolkhozes. Au mois d'août 2008, au moment où approchent les fêtes de l'indépendance, les équipes d'ouvriers migrants du bâtiment sont prises d'une sorte de frénésie. Elles s'efforcent d'achever au plus vite leur tâche, car elles doivent partir. Sur les principaux axes routiers de Tachkent, où doivent passer les cortèges officiels de la fête, des brigades de peintres repeignent les murs, des agents de la voirie refont le bitume, d'autres remplacent le gravier le long des rails du tramway, et toutes les rues de la ville se parent de banderoles portant des vœux de bonne fête et des slogans commémoratifs. Les autorités embellissent la ville, en masquent les laideurs et tous les débris susceptibles d'en ternir l'apparence. C'est exactement à l'image de la rhétorique officielle: pour l'anniversaire de l'indépendance (l'un des ouvriers des chantiers disait: l'anniversaire du président), la ville se prépare à n'être que le décor attestant la réussite et la gloire de l'Ouzbékistan indépendant (mustaqil 0' zbekiston) ; tout aspect jugé négatif doit disparaître, tout comme il est nié à longueur d'année par le discours d'État. Les ouvriers migrants en situation irrégulière font partie de cette réalité à refouler parce que non conforme au discours d'État: notamment les ouvriers des chantiers et, bien entendu, les mardikor. Dès le début du mois d'août, les policiers entreprennent de faire le tour des chantiers pour rappeler aux ouvriers qu'ils sont indésirables et les sommer de retourner chez eux. Les prix des cars de transport interurbain se mettent à augmenter; le jour même de la fête de l'indépendance, la police bloque les routes d'accès des principales villes, en mettant en travers des camions, entravant ainsi la circulation dans tout le pays. Cependant, cette période du retour forcé dans leurs villages des paysans ouvriers ayant cumulé depuis le printemps la paye de plusieurs mois de travail, c'est également le plus fort de la saison des mariages. Ainsi, dans cette région de Karakalpakistan, l'enquête a été enrichie de l'observation de mariages, moment crucial de la sociabilité ouzbèke, notamment rurale, et motif essentiel de dépense des revenus générés par la migration de travail en ville.

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Partie

1. Paysans

ouvriers

- Parcours ethnologique sous la dictature

(L. Bazin)

Le travail que j'ai mené auprès des ouvriers de TZ s'est révélé bien plus difficile. L'usine n'étant pas accessible de l'intérieur pour un observateur, j'ai procédé d'une manière assez inhabituelle pour une enquête ethnologique. Je me suis posté avec Oqiljon en face des grilles de l'usine où se situait l'entrée des ouvriers. Les résidents des deux maisons qui se trouvaient là avaient installé sur le trottoir des petits étals pour vendre des boissons, cigarettes, glaces etc. Plusieurs centaines de mètres plus loin, sur un autre angle du site de TZ opposé aux ateliers, il existait une autre entrée. Elle donnait sur un grand parking et était destinée à la direction, au personnel administratif, aux visiteurs. Cette dualité des entrées est une forme de ségrégation qui plaçait les ouvriers hors de la vue des cadres. Cela me convenait très bien. Le portail réservé aux ouvriers donnait sur la cour où stationnaient les bus qui les transportent vers leurs villages; attenantes aux grilles, il y avait un petit bâtiment dans lequel se trouvait la pièce des gardiens qui contrôlaient les entrées et sorties, ainsi que les bureaux du service de la paye. Deux fenêtres donnant sur la rue permettaient aux comptables de traiter avec les personnes qui se trouvaient hors de l'usine, sur le trottoir. C'est ainsi, en passant l'enveloppe de la paye à travers un guichet installé en travers de la fenêtre protégée par des barreaux, que l'entreprise réglait les reliquats de salaire de ceux, très nombreux tous les mois, qui avaient cessé de venir y travailler. Il y avait donc là très souvent des petits attroupements, et donc autant de possibilités d'engager la conversation. C'est en raison de ces mouvements permanents que je me suis installé là. Posté en observation devant les grilles, je nouais progressivement des contacts avec les travailleurs qui passaient; j'expliquais la nature de mon travail et je les incitais à discuter, à parler de leur propre expérience, puis je proposais de les revoir en dehors de ce lieu pour un entretien plus long, en l'absence d'autres témoins, soit dans un café ou autre lieu neutre, soit à leur domicile. L'aide d'une

collègue ouzbèke

-

qui connaissait une laborantine dans l'usine, qu'elle avait

sollicitée - m'avait permis d'obtenir de tout premiers entretiens avec quelques ouvrières parmi lesquelles Yulduz, Nilufar et Liliya que j'aurais l'occasion de présenter dans ces pages. Je comptais jouer sur les réseaux d'interconnaissance pour, après avoir rencontré quelques ouvriers, leur demander de m'en présenter d'autres, et poursuivre ainsi l'enquête de proche en proche. Mais cette méthode ne fonctionne pas en Ouzbékistan. Une personne peut accorder assez facilement un entretien, et plus facilement encore inviter un observateur étranger à son domicile pour lui faire la démonstration de son hospitalité autour d'une table où l'on commence par offrir du thé, du pain, des confiseries, des fruits, et que l'on finit par couvrir de mets et de boissons (selon la situation matérielle de la famille).

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à t'ère de /'identité nationale

Lorsqu'elle prend confiance dans la relation avec l'ethnologue et son accompagnateur, cette personne se plaît parfois seule ou avec les autres membres de sa famille, à relater son parcours et détailler notamment certaines de ses difficultés. Mais dans ces milieux de paysans et d'ouvriers, la peur de l'Etat est telle que, même lorsqu'elle est encline à aider l'ethnologue dans son enquête pour « faire éclater la vérité », elle évitera de se compromettre en lui présentant d'autres personnes de son entourage, qu'il s'agisse du milieu de travail ou de voisinage. C'est arrivé, néanmoins, après de longues semaines de patience autour de l'usine TZ, que certains des ouvrier-e-s avec lesquel-Ie-s je m'étais familiarisé me présentent un-e de leurs collègues, parfois deux, rarement plus. Mais dans l'ensemble, autour de TZ comme dans d'autres champs sociaux où mes recherches m'ont mené, il s'est avéré très difficile de d'élargir l'enquête en «remontant» les réseaux d'interconnaissance. Disons-le tout de suite, cette difficulté dans la progression de l'enquête est significative de la configuration des champs sociaux en Ouzbékistan. L'usine est un lieu fermé marqué par la force des rapports hiérarchiques; le domaine du politique est un espace dangereux dans lequel on évite à tout prix de s'aventurer; l'espace du voisinage et des réseaux de connaissance se révèle lui-même assez risqué; c'est le domicile, domaine de la famille, qui apparaît comme un espace ouvert et qui représente finalement le lieu où l'on échappe aux dangers et contraintes que représente l'extérieur. Le lecteur aura le loisir, en parcourant ces pages, de cerner de manière plus nuancée les rapports entre les différents champs sociaux; néanmoins il faut garder à l'esprit ce schéma général de l'articulation des différentes sphères, surplombées par le spectre menaçant du politique. Cela permet de comprendre pourquoi cette enquête centrée avant tout sur le travail s'est déroulée en grande partie au domicile des travailleurs, dans l'espace de la famille, bien à l'abri d'éventuelles rétorsions de l'État, de l'employeur, ou des commérages du voisinage. Hormis des relations fructueuses établies dès le début de l'enquête avec quelques salarié-e-s, il n'a pas été aisé de tisser sur place un réseau de relations assez solide pour être le support de la recherche. Il arrivait très souvent que des salariés ou des anciens salariés de TZ rencontrés devant les grilles me donnent rendez-vous dans leur village distant de Tachkent de 40 ou 50 kilomètres, et lorsque j'arrivais, ils n'étaient pas au rendez-vous. Durant plusieurs semaines, presque tous les rendez-vous que je décrochais de cette manière s'achevaient par «un lapin» et ma recherche piétinait. L'enquête a commencé à fonctionner réellement un soir où, discutant avec un jeune ouvrier à la sortie de l'usine vers 18h00, il me proposa de venir chez lui. Oqiljon et moi avons saisi l'occasion et sauté dans le bus de l'entreprise, qui ramenait les ouvriers dans les environs de

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- Parcours ethnologique sous la dictature

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Yangibozor. Nous avons passé la nuit dans la maison qu'il habitait avec ses parents. C'est la famille manifestement la plus pauvre que j'ai rencontrée, si l'on en juge par le repas composé uniquement de pommes de terre, de thé et de pain, alors qu'il s'agissait de recevoir un hôte étranger. Le père avait été un agent du KGB qui avait travaillé à Samarcande; il était invalide et la famille vivait chichement de sa seule pension et du salaire de leur fils, récemment entré à TZ. Ce dernier montrait manifestement une certaine fragilité psychique; il maîtrisait mal les conventions sociales et son désir de se faire valoir et d'attirer la sympathie des autres le rendait maladroit, et en décalage avec la réalité. C'est bien pour cette raison qu'il nous avait invités chez lui, où nous avions passés la nuit. De retour dans le bus de l'usine le lendemain matin à ShOO, nous avons eu tout le loisir d'expliquer aux autres ouvriers la nature de ma recherche. L'enquête commença alors à être investie par un noyau de travailleurs des environs de Yangibozor, que nous avons rencontrés dans ce bus grâce à leur jeune collègue marginalisé, très fier d'avoir été notre hôte. Si nous avions dormi chez celui qui figurait un peu l'idiot du village, ce qui paraissait aux autres à peine imaginable, nous pouvions bien être invités aussi chez chacun d'eux. C'est donc essentiellement ainsi que j'ai procédé lors de l'enquête à TZ : de longues heures d'attente devant le portail de l'usine, à discuter avec les uns ou les autres; des visites aux ouvriers à leur domicile, où nous passions souvent la nuit, dormant dans le salon entre deux ko 'rpacha, matelas et couverture rembourrés de coton7. Lorsque une relation de confiance et d'estime était installée avec l'une de ces personnes, nous pouvions facilement la revoir à la sortie de l'usine et nous installer avec elle dans un des cafés proches de l'usine pour discuter certaines questions, ou parfois simplement prendre des nouvelles. Parmi la soixantaine d'entretiens ainsi réalisés, nous avons approfondi les relations avec quatre petits groupes d'ouvriers (deux groupes d'hommes et deux de femmes) et d'autres encore de manière isolée. Avec la plupart d'entre eux/elles, Oqiljon et moi-même avons noué de véritables relations d'amitié et nous les avons suivi-e-s les deux années suivantes. Un jour de juin 2004, comme l'entreprise avait des difficultés d'approvisionnement et connaissait des moments d'inactivité (qui sont autant d'heures non payées pour les salarié-e-s), les gardiens de l'usine intervinrent brusquement, alors qu'ils nous avaient totalement ignorés durant les deux mois précédents. Me soupçonnant d'être un aktivist (terme russe), ils me sommèrent
7 Chaque famille dispose de tout un assortiment de ko'rpacha qui sont confectionnés en préparation des mariages et qui se répartissent en plusieurs catégories: certaines sont disposées autour de la table basse pour s'asseoir, d'autres servent de matelas, et d'autres encore de couverture.

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