L'UNION POUR LA DÉMOCRATIE FRANÇAISE (UDF)

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L'objet de cet ouvrage est à la fois de comprendre les raisons de la naissance de l'UDF, les spécificités de son fonctionnement et de mettre en avant le fait que les modalités de sa création ont joué et continuent de jouer sur son organisation et sa performance politique. La création récente de la Nouvelle UDF apparaît dès lors comme une tentative de réponse à une inefficacité politique relative présente dès l'origine.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296395589
Nombre de pages : 368
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L'Union pour la Démocratie Française
(UDF)

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller

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ENGUÉLÉGUÉLÉ Stéphane, Les politiques pénales (1958-1995), 1998. BRECHON Pierre, CAUTRES Bruno (dir), Les enquêtes eurobaromètres: Analyse comparée des données socio-politiqlles, 1998. BORRAZ Olivier, Les politiques locales de lutte contre le sida, 1998. LANDAU Alice, La diplomatie internationale en Europe centrale, 1998. MICHEL Hervé, 1ntercom17lllnalités t gouvernements locaux. 1999. e LAVIGNOTTE GUERIN Elodie, Expertise et politiques européennes de développement local, 1999. DAGUERRE Anne, La protection de l'enfance en France et en Angleterre, 1980-1989, 1999. BÛTSCHI Danielle, Le raisonnement dans les processus démocratiques, 1999. SIMOULIN Vincent, La coopération nordique, 1999. BAFOIL François (ed), Chômage et exclusion en Europe postcommuniste, Allemagne de l'Est, Pologne, 1999. LOUVE Jacques, Les contestations du TGV MÉDITERRANÉE, 1999. LASCOUMES Pierre (ed), Instituer l'environnement, 1999. Gille NÉZOSI, La fin de l'homme du fer, syndicalisme et crise de la sidérurgie, 1999. POIRMEUR Yves et Pierre Mazet (eds), Le métier politique en représentations, 1999. CEDRONIO Marina, Hannah Arendt: Politique et histoire, 1999. CONST ANT Fred et DANIEL Justin (eds), Politique et développement dans les Caraïbes, 1999.

1999 ISBN; 2-7384-8244-9

@ L'Harmattan,

Alexis MASSAR T

L'Union pour la Démocratie Française
(UDF)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris. FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Thèse honorée d'tme subvelltion du ministère de l'Éducation Nationale. de la Recherche et de la Technologie

Introduction

«Les élections législatives de 1978 approchent. Nous fies fumres composantes de l'UDF} sommes alors en plein effort de rééquilibrage de la majorité face au RPR. Nous tentons également d'attirer dans cette même majorité des citoyens qui se sentent quelque peu attirés par une gauche qui serait douce. A cette époque, nous faisions partie de formations séparées, et nous nous réunissions chaque semaine au siège de l'une ou de l'alltre. Un jour que je recevais au CDS, des amis viennent me dire:« Vous avez vu comment on nous

appelle, les non RPR, les non-gaullistes, nous n'avons pas de nom!

»

Je suis moi aussi choqué de cette appellation négative. Nous étions loin de faire reposer la majorité qui soutenait le gouvernement sur deux piliers à peu près égaux, et nous étions de plus les non nommés, les sans nom, les sans famille...»

Jean Lecanuetl

Apparue le 1er février 1978 au détour d'un très laconique communiqué de presse2, l'Union pour la Démocratie Française s'est vite manifestée comme étant une des forces politiques majeures de l'échiquier politique. Son projet initial était de regrouper sous un même sigle électoral des candidats issus de différents partis politiques ayant en commun une forte proximité avec le président de la République. L'approche de ce regroupement politique se vivait alors sous l'angle d'un cartel électoral, c'est-à-dire avant tout comme répondant à une gestion commune d'une échéance électorale spécifique engagée par trois formations politiques, le Parti Républicain, le Centre des Démocrates Sociaux et le Parti Radical, et qui n'était pas obligatoirement amenée à survivre au lendemain de l'élection. Pourtant, depuis vingt ans qu'elle existe, l'UDF est présentée comme étant un parti politique au même titre que le PS, le RPR ou le PCF. De Jean Charlot, qui classe l'UDF parmi les partis de gouvemement3, à Colette Ysmal4,

Ilnterview

de Jean Lecanuet,

in Marianne

- Le

mogaWre

de IVnion,

Octobre

1991,

p. 62.

2 La liste des candidats dom les noms suivent pourront se référer à IVnion pour la Démocratie Française. 3 Jean Charlot, La politique en France, Paris, Le livie de Poche, 1994, pp.19-104. 7

qui présente lUDF comme étant en 1978 le parti du président, une présentation de lUDF sous la forme d'un parti politique s'est développée. Ces politistes n'omettent naturellement pas de préciser la spécificité des structures de lUDF, avant tout basée sur le rapprochement de différents partis politiques, et mettent dès lors en avant les interrogations qui existent sur la nature de cette formation. Ces questions apparaissent d'autant plus présentes quand parallèlement certains auteurs, tel François Borellas, réaffirment que IUDF reste avant tout un cartel électoral. Incontestablement IUDF existe aujourd 'hui comme objet politique dépassant le simple cadre électoral. L'apparition d'un logo propre, la mise en avant d'une identité libérale et européenne savamment entretenue, c'est-à-dire, .en s'inspirant de la définition de Pierre Tap6, de la construction collective de projets, de conduites, d'une histoire permettant à l'acteur de se définir et de se distinguer par rapports aux autres acteurs de son domaine d'action, sont des éléments qui participent à faire exister lUDF. Dans le même ordre d'idées, les renvois à des textes spécifiques, comme l'indique explicitement la reprise de l'ouvrage Démocratie Française7 de Valéry Giscard d'Estaing dans la dénomination même de IUDF, permettent de suggérer l'existence d'un contenu idéologique propre à lUDF. Dans une logique similaire, les références à certains responsables politiques de lUDF, au travers d'une relative médiatisation entretenue par la structure elle-même, font vivre IUDF en mettant des noms et des visages autour de ce regroupement de formations politiques. Ainsi en est-il, par exemple, de Valéry Giscard d'Estaing ou de Raymond Barre, qui verront leur patronyme servir de mode de structuration interne à IUDF par l'apparition de giscardiens ou de barristes. Jean Lecanuet et François Léotard participeront également à ce mouvement d'identification de lUDF, tout comme d'ailleurs Alain Poher et aujourd'hui René Monory, en tant que présidents successifs du Sénat, permettaient de symboliser le poids politique de cette formation, tandis que Simone Veil, notamment par la loi sur l'interruption volontaire de grossesse qui porte son nom, représente l'engagement de IUDF, ou plus spécifiquement d'une

4 CoIClte Ysma/,« Centristes et libéraux », in Dominique Chagnollaud, LD vie politique en France.
Paris, Seuil, 1993, pp. 257-270.

5 François Borella, Us par/is poliliques dans III France d'aujourd7rui, Paris, Seuil, 1990, pp.113124. 6 Pierre Tap (sId.), Identilés collee/ives el changements socÎllux, Toulouse, Privat, 1980, p. 12. 7 Valéry Giscard d'Estaing, Démocralie Fronçaise, Paris, Fayard, 1976, 175 p.

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partie de l'UDF, sur l'axe du libéralisme culturel8. Ces différents éléments ont permis la construction progressive d'un ensemble UDF faisant exister le regroupement initial comme formation politique à part entière au même titre que les autres partis politiques français. L'apparition de l'appellation UDF en février 1978 aurait pu être conforme à l'habitude de la droite de changer son sigle électoral à chaque consultation9 et démontrer à nouveau ses difficultés à se structurer. Néanmoins, cette fois-ci, le sigle UDF va s~mposer comme le regroupement à vocation pérenne des formations non gaullistes de la majorité. Les différents noms de baptême des logiques d'alliances électorales du sous-système de droite postérieures à 1978, qu~l s'agisse de l'Union pour une Nouvelle Majorité (UNM) en 1981, de l'Union du Rassemblement et du Centre (URC) en 1988 ou encore de l'Union Pour la France (UPF) depuis le début des années 90 verront ainsi l'UDF être un des deux partenaires des accords conclus, au même titre que le RPR. Au lendemain de sa création, alors que ses responsables vont entamer sa phase de construction et de structuration, l'UDF va amorcer un processus d'implantation au sein du système politique français au fur et à mesure des échéances électorales. Ce mouvement l'amènera, quelques années plus tard, à être plus facilement identifiée par l'opinion publique que ne peuvent l'être ses composantes. Dans ses statuts, l'UDF s'affirme, à l'instar de la plupart des partis politiques français, comme étant un groupement politique la au sens de l'article 4 de la Constitution11. Là encore, il est possible de
8 Voir sur cc point Gérard Grunberg, Etienne Scbwcisguth, « Ubéralisrne culturel et libéralisme économique », in CEVIPOF, L 'tlecteur français en questions, Paris, Presses de la FNSP, 1990, pp. 45-70. 9 François Borella, Les partis palitiqua dans la France d'aujourd'hui, op. cit., p. 118. 10 Art.2 (Statuts de 1978) : .L Vnion paur la Démocratie Française a paur objet tk coordonner
l'action des partis politiques, associations et adhérents individuels qui la composent, en vue d'oeuvrer pour l'unité nationale, le progrès et la justice. Elle affirme son attachement aux institu/ions de la Vème République et aux orientations du prhident de la République, telles qu'elles sont exprimées dans Dlmocratie Française. Elle concourt It l'expression du suffrage universel au sens de l'Article 4 de la Constitution du 4 octobre 1958. » Art.2 (Statuts de 1983) : .Groupement politique au sens de l'Article 4 de la Constitution, IVnion concourt à l'expression du suffrage universel. Elle a paur objet tk coordonner l'action tks formations associées afin de promouvoir une plate-forme politique commune et d'aboutir It des candidotures communes.» Art.2 (Statuts de 1991): «Groupement politique au sens de I~rticle 4 de la Constitution, IVnion concourt à l'expression du suffrage universel. Elle se fixe paur objet de promouvoir les idées et valeurs communes aux formations qui la composent et tk dhigner des candidots communs aux élec-

tions.»
Il .Les par/is et groupements politiques concourent It l'expression du suffrage. Ils se forment el exercenlleur aClivitélibrement. Ils doivent respecter les principes tk la souveraineté nationale et tk la démocratie». Article 4 de la Constitution du 4 octobre 1958, Documentation Française.

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constater un certain parallélisme avec les autres formations politiques. Pourtant, comme nous allons le constater, IUDF relève d'une nature différente de celle des autres partis. Les logiques constitutives des formations politiques nous donnent des indications précieuses quant à la nature des partis et aux objectifs auxquels leur apparition entend répondre. Celles-ci peuvent être, selon les termes de Maurice Duverger12, liées à des phénomènes extérieurs comme les interventions de l'Eglise ou encore le travail politique d'organisations syndicales, et relèvent par ailleurs de clivages préexistants au sein de la société!3. A I~nverse elles peuvent directement être en prise avec l'activité de groupes au sein du Parlement, réunis ultérieurement par des objectifs électoraux. Dans les deux cas les origines des partis sont porteuses de renseignements importants pour la compréhension du phénomène partisan. Dans le cadre de IUDF, sa création répond à une logique de rapprochement entre acteurs politiques préexistant sous une forme partisane prédéfinie. Dès lors, des questions apparaissent sur la nature précise de ce regroupement au sein d'une même structure de formations politiques gérant individuellement leur activité politique depuis une période antérieure relativement importante. C'est après avoir répondu à ces questions, et donc après avoir qualifié la nature du mouvement politique qui est au centre de notre étude, que nous pourrons nous attacher à cerner les logiques qui ont conduit des partis politiques à se regrouper au sein de IUDF et à dégager les principes de fonctionnement de cette structure particulière.
L'UDF n'est pas une coalition

Il peut être tentant d'étudier lUDF sous l'angle de la théorie des coalitions afin de comprendre les logiques ayant amené différents partis à se regrouper au sein d'une structure commune. Le principe de la coalition, c'est-à-dire «l'entente circonstancielle entre puissances, partis, personnes... pour une action commune» 14semble en effet pouvoir être appliqué à IUDF au moment de sa création. Partant du principe que les partis ne peuvent que difficilement gouverner seuls dans des systèmes démocratiques concurrentiels, cette théorie des coali12 Maurice Duverger, Les partis politiques, Paris, Armand Colin,~. 1976, pp. 23-40. 13 Nous renvoyons sur ce point aux analyses de Stein Rolckan reprises en fiançais et compJ~t~es Daniel-Louis Seiler dans De la comparaison des partis politiques, Paris, Economica, 1986. 14 ~finition donn~e par le dictionnaire Larousse,~. 1996.

par

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tions dégagée par William Riker15 serait dès lors susceptible d'émettre certaines hypothèses d'ordre stratégique afin de mieux comprendre les raisons ayant amené les non-gaullistes de la majorité à se regrouper. Cette théorie met en avant un certain nombre de critères, avant tout de nature dimensionnelle, qui permettent de saisir les motifs amenant des formations politiques à se regrouper au sein d'une coalition qui se veut victorieuse, c'est-à-dire en mesure de représenter une majorité absolue de sièges au Parlement. Trois logiques principales, qui ne sont d'ailleurs pas exclusives les unes des autres, ressortent de cette théorie. Tout d'abord, une coalition peut être appréhendée sous un angle minimaliste, c'est-à-dire que tout membre superflu à la constitution d'une majorité sera exclu de la coalition. Il s'agit dans ces conditions d'une coalition minimale. Le second élément qui peut caractériser une coalition est la volonté de s'assurer, de la part d'un des partis membres, une supériorité numérique par rapport à ces partenaires. Cette coalition, dite avantageuse16, verra avant tout un parti puissant s'allier avec des formations au poids politique moindre. Le troisième critère permettant d'appréhender les coalitions est cette fois-ci relatif au nombre de partenaires concernés. En effet, afin de limiter les opportunités d'opposition interne et de rendre plus faciles les négociations entre les différents partis membres de la coalition, celle-ci pourrait trouver avantage à limiter le nombre des parties prenantes au processus de regroupement. Néanmoins, certains éléments ne permettent pas d'envisager IVDF sous cet angle d'analyse bien que cette dernière réponde à une entente circonstancielle entre partis. En effet, la théorie des coalitions s'inscrit avant tout dans une logique de détention du pouvoir. Dès lors, la coalition est prioritairement de nature gouvemementale et se constitue donc au regard de la répartition des sièges au Parlement entre les différentes formations politiques. LVDF aurait alors été la forme préélectorale d'un accord sur la constitution d'une coalition gouvernementale. Or la création de IVDF en 1978 ne répond pas à un processus devant amener les seules formations membres de ce regroupement à assumer le pouvoir sous la forme d'une coalition victorieuse détenant une majorité absolue de sièges à l'Assemblée nationale. Au contraire la démarche de rapprochement opérée en février 1978 entre

15 William Riker, The Theory of Political Coalitions, New Haven, Yale UnivelSity Press, 1962 cité in Jean et Monica Charlot, « Les groupes politiques dans leur environnement», in Madeleine Grawitz et Jean Leca, Traité de Science Politique, Tome 3, Paris, PUF, 1985, pp. 497-536. 16 William Gamson,A Theory of Coalition Formlltion, American Sociological Review, 26 (3),juin 1961, pp. 373-383, cité in Jean et Monica Charlot, op. cit., p. 514. 11

différentes formations politiques répond en grande partie à une logique défensive des non gaullistes face à une autre composante de la majorité. Le second élément plaidant pour 1~nadaptation de la théorie des coalitions à l'étude de l'UDF ressort quant à lui du degré d~ntégration des différentes composantes au sein de la structure commune. En effet la mise en place assez rapide d'un mode d'organisation spécifique à l'UDF dans les mois qui ont suivi les élections législatives de 1978 va à l'encontre d'une logique de coalition dont la vocation pérenne n'est pas établie. De plus, la coalition se manifestant surtout par le soutien parlementaire à un gouvernement constitué de plusieurs partis politiques, celle-ci ne nécessite pas un type d'organisation spécifique comme peut l'être celle de l'UDF. Des éléments issus de la théorie des coalitions, tel notamment le critère de connexité idéologique mis en avant par Robert Axelrod17 qui induit I~mportance d'une hétérogénéité idéologique minimale pour les rapprochements entre formations politiques, peuvent certes aider à la compréhension du mouvement ayant conduit à la création de l'UDF. Néanmoins, dans son ensemble, cette théorie trouve ses limites, dans le cadre de l'étude de l'UDF, de par la structuration partisane établie dès mai-juin 1978 et par le fait que le regroupement opéré par les nongaullistes n'ait pas vocation à se transformer en une coalition gouvernementale en mesure d'assumer seule le pouvoir.
L'UDF n'est pas un parti politique d'inspiration jactionneUe

Dans une logique inverse, défendre que l'UDF serait, au même titre que le PS, un parti politique marqué par l'existence de tendances ou courants internes, entraînerait également la mise à l'écart d'un nombre important d'éléments permettant d'approcher au plus juste la réalité du mouvement. La logique d~ndividualisation, au sein d'un ensemble unique, que représente la tendance ou le courant sousestime l~mportance, dans le cadre de l'UDF, de l'autonomie des composantes au sein de la structure commune. Roland Cayrol postulait, dans une logique wébérienne d ~déal-type, que la tendance résultait de la combinaison de cinq critères spécifiques: l'adoption d'un même projet politique, la constatation d'une diversification au sein du parti,
17 Robert Axelrod, Conflict ollnterest, A Theory 01 divergent goals wilh opplù:lltion to politics. Chicago, Markham, 1973 cit~ in Jean et Monica Charlot,« Les groupes politiques dans leur environnement», op. cit., p. SIS.

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la fidélité à une ou plusieurs personnalités, l'existence d'itinéraires vécus en commun et l'adhésion à une culture politique commune18. Ces éléments s'approchent de ce qu'il est possible de constater au sein des différentes composantes de l'UDF. Chacune d'entre elles, en effet, se réfère à un projet politique commun symbolisé par leur capital idéologique propre, c'est-à-dire un ensemble de référents idéologiques spécifiques créé au fur et à mesure de la production idéologique inteme au parti et qui peut le plus souvent être représenté par des mots clefs ou des formules permettant d'identifier idéologiquement le parti dans l'ensemble au sein duquel il évolue. De même chacune des composantes cherche à manifester son existence à travers l'affirmation d'une identité politique différenciée de celle de ses partenaires faisant l'objet d'un réel travail de distinction. De plus, l'attachement aux leaders respectifs des différentes composantes par les militants de ces demières semble, comme nous aurons l'occasion de le préciser, aller de pair avec le partage d'un même itinéraire politique par l'ensemble des militants des différentes formations membres de l'UDF ayant abouti à la constitution d'une identité politique spécifique antérieure à la création de l'UDF et maintenue depuis 1978. Dès lors, l'UDF peut apparaître comme entretenant effectivement des liens importants avec les logiques rencontrées au sein des formations politiques basées sur l'existence, ou reconnaissant celle-ci, de tendances internes. De même, en adoptant la définition extensive que Giovanni Sartori19 donne de la fraction, qu'il voit comme tous les phénomènes de regroupement internes sans opérer de fortes distinctions entre eux, serait-il possible de par la présence de radicaux, de démocrates chrétiens ou de républicains au sein de l'UDF de qualifier cette dernière de regroupement politique composé de fractions si ce terme, tout comme celui de faction, n'était pas chargé d'un sens péjoratif directement lié à la manifestation d'une forte division20 non sans liens avec des intérêts particuliers. Dans une logique similaire, l'UDF peut apparaître comme étant basée sur une forte présomption de factionalisme. Là encore, les différents éléments permettant de qualifier les factions, synthétisés

18 Roland Cayrol, . Courants, fractions, tendances », in J.M. Vincent, P. Birnbaum, Crilique des pratiques poliliques, Paris, Galilée, 1978, pp. 165 et suiv.. 19 Giovani Sal1ori, Parties and party systems, a framework for a1Ullysis, Cambridge University Press, 1979, p. 74, cité par Yves Poirmeur, Contribution à l'ItlUle du phbrmMne des tendances dans les partis et syndicats. Le cas français, ~ pour le doctorat d'Etat en Science Politique, Université de Picardie, 1987, p. 28. 20 Pierre Avril, Essais sur les partis poliliques, Paris, Payot, 1995, p. 37 et suiv..

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notamment par Yves Mény21, que sont les facteurs idéologiques, charismatiques, clientélaires et électoraux sont présents au sein de l'UDF. En effet, les facteurs de différenciation liés à l'utilisation de références au libéralisme, au radicalisme ou aux fondements de la démocratie chrétienne marquent bien l'existence de clivages d'ordre idéologiques. Les regroupements pouvant s'opérer autour de personnalités telles que Valéry Giscard d'Estaing, Raymond Barre ou encore François Léotard en entraînant l'apparition des termes giscardiens, barristes ou de ce qui fut dénommé la bande à Léo confirment l'existence de facteurs qui ont pu faciliter le développement d'une logique clientélaire. Le poids de l'ancien président de la République ou du député-maire de Fréjus dans les processus de sélection des candidats leur a permis de garantir à leurs supporters des investitures lors des élections locales ou nationales et donc de s'assurer en retour le soutien d'une clientèle d'élus conséquente. Le facteur électoral, quant à lui, pris comme instrument de répartition intra-partisane des postes de responsabilités22 n'est pas directement applicable, en raison de l'absence d'une véritable vie démocratique interne de l'UDF. Ce facteur est pourtant essentiel dans l'analyse des factions d'un parti politique. En effet, qu'il s'agisse de la composition du gouvernement, de la répartition des finances du parti ou encore de la sélection des candidats lors de diverses élections, un certain nombre d'éléments sont gérés dans ces partis en fonction de la représentativité de chacune des factions23. Cette représentativité, déterminée par les résultats obtenus par chacune des factions lors du dernier congrès du parti, fige le poids effectif de chacune d'entre elles jusqu'au congrès suivant et sert de base à la répartition entre ces différentes factions des éléments directement maîtrisés par le parti24. Dès lors, l'absence d'une vie démocratique effective et donc l'impossibilité de fixer les rapports de force existant entre les différents groupes internes à l'UDF au travers d'un processus de votation rendent problé21 Yves M~ny, Politique comparée, Paris, Moncbrestien, 1991, pp. 83-87. 22 Hugues Portelli montre, dans sa contribution au n °32 de la revue Pouvoirs, les effets que peuvent avoir les modes de scrutin sur la d~signalion des instances d'un parti polilique. Hugues Portelli, La proportionnelle et les partis, Pouvoirs n032, Paris, PUF, 1985, pp. 83-94. du financement cherche ~ellement à introduire 23 Il est à noter, au scin de l'UDF, que scull'aspect une certaine propoJ1ionnalit~. Les composantes participent en effet au financement de l'UDF en fonction d'une clef de ~partition ~Iabo~e scIon le poids politique respectif de chacun. N~anmoins, là encore, c'est un principe de n~gocialion qui s'est ~tabli el qui ne permet pas d'~tablir des critères d'une grande p~cision. Dc plus, certaines des composantes « oublient» ~gulièrement de verser leur participation financière. 24 L'exemple le plus p~cis de ce principe de proportionnalit~ interne reste l'application de la méthode Ccncelli par la démocratie ch~tienne italienne, notamrnentlors de la formation des gouvernements successifs auxquels la DC participait. Voir Yves M~ny, op. cit., p. 87.

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matique l'utilisation d'une telle démarche lors de l'étude de l'UDF. Certes, une vision de l'UDF sous la forme d'un parti politique constitué de tendances ou factions pourrait être à certains égards particulièrement instructive pour la compréhension d'éléments internes spécifiques mais une analyse en ces termes du mouvement giscardien serait réductrice dans le cas précis de l'UDF. Il est dès lors possible d'avancer, à l'instar d'Yves Poirmeur, que l'emploi du terme tendance, et par extension ceux de courant, fraction ou faction dans les nuances parfois faibles que ces termes sous-entendent, est injustifié pour désigner le PR, le CDS, le Parti Radical, le PSD, les clubs Perspectives et Réalités ou les adhérents directs puisque «ces partis sont des partis de plein exercice, qui se considèrent comme tels, et qui disposent d'une large autonomie,. ils tiennent leurs propres congrès, ont leurs dirigeants et une activité indépendante: s'agissant de partis, il n y a aucune raison
pour les confondre avec les tendances internes d'un parti» 2S.

Qualifier l'Union pour la Démocratie Française L'UDF ne pouvant être réellement appréhendée au travers des enseignements fournis par la théorie des coalitions tout comme elle serait cernée de manière incomplète par une utilisation des phénomènes des tendances, c'est bien vers les éléments de la théorie générale des partis politiques qu'il convient de se tourner pour saisir au mieux la nature de notre objet. L'approche des partis politiques développée par Joseph La Palombara et Myron Weiner permet d'avancer l'hypothèse que l'UDF soit effectivement un parti politique. Un parti répond, selon ces deux auteurs, à quatre critères spécifiques: «Une organisation durable, c'est-à-dire une organisation dont l'espérance de vie politique est supérieure à celle de ses dirigeants en place,. une organisation locale bien établie et apparemment durable, entretenant des rapports réguliers et variés avec l'échelon national,. la volonté délibérée des dirigeants nationaux et locaux de l'organisation de prendre et exercer le
pouvoir, seuls ou avec d'autres, et non pas

- simplement - d'influencer

le pouvoir,. le souci enfin de rechercher un soutien populaire à tra-

2S Yves Poirmeur, Contribution à l'étude du phénomène des tendances dans les partis el syndkats.
Le cas français, op. c:il., pp. 26-27.

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vers les élections ou de toute autre manière»26. L'UDF semble bien, au regard de ces critères, répondre à une définition permettant de qualifier une formation de parti politique. Le fait est que l'UDF est bien une organisation politique durable ayant dépassé la durée de vie de ses premiers dirigeants, ce que vient d'ailleurs confirmer aujourd'hui sa capacité à perdurer au-delà du départ de son inspirateur. De même le mode de structuration de l'UDF s'étend-il bien de l'échelon local (fédérations départementales) à l'échelon national. Enfin, l'UDF affiche clairement sa volonté d'exercer le pouvoir et recherche pour ce faire les soutiens populaires devant lui permettre d'atteindre cet objectif. Cette hypothèse de départ, qui permet de qualifier l'UDF de parti politique, ne recouvre pas totalement l'étendue exacte de la signification profonde de ce que représente le parti politique. D'autres définitions du parti permettent de compléter la connaissance actuelle du phénomène partisan et mettent l'accent sur d'autres logiques de type organisationnel (Duverger), de mobilisation autour d'un idéal (Burke) ou à partir de ses fonctions (Aron)27. La définition développée par Joseph La Palombara et Myron Weiner, en ce qu'elle facilite une distinction phénoménologique entre le parti et les autres groupes intervenant dans le jeu politique, permet d'avancer l'hypothèse que l'UDF appartient bien à la sphère des partis politiques. De plus, l'existence de cette structure depuis vingt ans, sa présence électorale continue et son implantation dans l'opinion publique comme acteur à part entière de l'espace public plaident également en faveur de la qualification partisane. Entre la structure confédérale purement tactique et le parti politique, la méthode des faisceaux d'indices nous fait davantage pencher vers la deuxième hypothèse. Dès lors, la qualification du mouvement étant opérée, celle-ci amène à la détermination du mode d'approche retenu pour appréhender au mieux les logiques de l'UDF et permettre finalement d~nfirmer ou de confirmer le caractère réel de parti politique que peut revêtir cette formation. Les traditions d'études des formations politiques ont dégagé des modes d'approche variés avant tout déterminés par les objectifs induits par les recherches engagées. L'approche organisationnelle, dans la lignée de Max Weber28, Roberto Michels29 et Maurice Duver26 Joseph La Palombara, Myron Weiner, Polilicol Parties and Polilical Development, Princeton, Princeton University Press, 1966. 27 Nous renvoyons, pour l'approche d'autres définitions des panis politiques, à l'ouvrage de Jean Charlot, Les portis politiques, Paris, Annand Colin, 1971. 28 Max Weber, Le savant el le polilique, Paris, Plon, 1990.

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ger3°, s'est avant tout attachée à comprendre le fonctionnement des partis politiques à partir de leurs structures. Une multitude de définitions allant du parti d'électeurs31 au parti stratarchique32 en passant, entre autres, par le parti cartel33 est ainsi venue investir la rhétorique politiste. L'approche ~ciale des partis que l'on retrouve chez Georges Lavau34, Stein Rokkan35 ou encore Daniel-Louis Seiler36 recherche, quant à elle, à mettre en avant les liens existant entre les clivages sociaux et les partis politiques et à dépasser une vision stratégique et instrumentale des organisations politiques37. La logique d'approche de l'UDF retenue ici se veut avant tout plurielle. Cette pluralité répond en premier lieu à la nature particulière de la formation étudiée. Cette dernière, de par sa base confédérale, nécessite en effet la compréhension d'éléments à la fois divers et complémentaires. L'étude de la création de l'UDF et celle de son fonctionnement mêlent à la fois une approche de nature organisationnelle, susceptible de dégager les éléments régissant les relations entre les différentes composantes au sein de la structure commune, et une approche laissant place à l 'histoire politique et à l'influence de la vie politique devant permettre de saisir au mieux les contraintes, tant internes qu'externes, qui influent sur l'existence et le fonctionnement de cette formation politique. Sans remettre en cause les apports importants des études des partis politiques au travers de leurs liens avec les structures sociales, c'est prioritairement aux formes organisationnelles de l'UDF que nous nous sommes attaché. Cette démarche, empreinte d'une conception stratégiste, nous semblait la mieux adaptée pour comprendre les logiques selon lesquelles des partis politiques préexistants ont pu aboutir à leur regroupement au sein d'une structure commune, sans pour autant
29 Roberto Micbels, Les partis politiques, Essai sur les tendances oligarchiques dans les démocraties, Paris, Flammarion, 1971. 30 Maurice Duverger, Les portis politiques, op. cil. 31 Jean Charlot, Le phénomène gaulliste, Paris, Fayard, 1970. 32 Samuel EJdersveld, Political Parties. A Behavorlal AntIlysis, Chicago, Rand Mac Nally, 1964 (Trad : Jean et Monica Charlot). 33 Robert Katz, Peter Mair, « Changing Models of Party Organization and Party Democracy: The Emergence oftbe Cartel Party _,Party Politics, 1,1,1995, pp. 5-28. 34 Georges Lavau, Partis politiques et réalilés sociales, Paris, Presses de la FNSP, 1952. 35 Seymour Upset, Stein Rollin, Party System and Voters Alignments, New York, Free Press, 1967. 36 Daniel-Louis Seiler, Partis et familles politiques, Paris, PUF, 1980 et De la comparaison des partis politiques, Paris, Economica, 1986. 37 Jacques Lagroye,« Les effets des changements sociaux sur la concurrence interne des partis p0litiques -,Political Studies, XXXVII (3),1989.

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renoncer à leur existence propre, et les logiques selon lesquelles l'organisation mise en place a pu susciter l'apparition d'un mode fonctionnel spécifique, partant ainsi de l'idée, développée par Angelo Panebianc038, que les conditions qui ont présidé à la création d'un parti politique marquent irrémédiablement son organisation. La nature particulière de l'UDF dont les membres sont avant tout des formations politiques39 et non des adhérents individuels, même si cette hypothèse est prévue statutairement et qu'est apparue dès 1978 une sixième composante relativement faible, formée à partir des adhérents directs, a déterminé de manière décisive le mode d'approche retenu et le parti pris de s'attacher en priorité à l'organisation que représente l'UDF. L'analyse, afin de mieux saisir les données organisationnelles dans lesquelles évoluent les différents acteurs de la structure, s'appuiera en partie sur les éléments dégagés par la sociologie des organisations. Certes, le caractère spécifique des partis politiques, notamment la relative porosité des frontières propres aux organisations partisanes et leur vocation globalisante qui peut entraîner des comportements volontairement non rationnels, ne permet pas de les envisager sous un angle intégralement identique à celui selon lequel on analyse des administrations ou encore davantage des entreprises. Néanmoins, certains des éléments dégagés par la sociologie des organisations, notamment dans la démarche stratégiste4O,gagnent à être utilisés dans le
38 Angelo Panebianco, Political Parties. sity Press, ed 1988. 39 Art. 4 (Statuts 1978) : «Sont membres a) Les trois parlis politiques fondateurs à savoir : OrganiZlltion and Power, Cambridge, Cambridge Univer-

de IVnion : qui ont décidé la création

de IVnion

le 1er février

1978,

-Le Centre des démocrates sociaux -Le Parti républicain et républicain indépendant
b) Les partis, groupements

-Le

Parti

républicain,

radical

et radical-socialiste

ou associatians

dont l'objet correspond

à celui qui est défini par les ou avis des Conseils

présents statuts, dont la demande est agréée par le Conseil de IVnion. c) Les adhérents individuels agréés par le Bureau exécutif sur proposition

départementaux.. Art.4 (Statuts 1983) : «Sont membres de IVnion les formations associées suivantes: Le Centre des Démocrates Sociaux, le Parli Républicain, le Parti Rodical, le Parti S0cial Démocrate, la Fédération Nationale des Clubs Perspectives et Réalités et les partis, groupements ou associations dont l'objet correspond à celui qui est défini par les présents statuts et dont la demande sera agréée par le Conseil national.. Art. 4 (Statuts de 1991) : « Les formations suivantes composent I VDF : Le Centre des Démocrates Sociaux, le Parti Républicain, le Parti Rodical, le Parti S0cial Démocrate, la Fédération Nationale des Clubs Perspectives et Réalités. L'adhésion à l'une de ces formations vaut adhésion à IVDF «. 40 Philippe Bemoux, La sociologie des organisations, Paris, Seuil, 1990.

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cadre de l'étude de IUDF. Celle-ci, prise sous l'angle organisationnel, représente bien «la forme la plus visible et la plus formalisée, celle qui est au moins partiellement instituée et contrôlée de façon consciente»41. Dès lors, une attention particulière au mode de fonctionnement institué lors de la création de lUDF et à celui qui s'est plus ou moins consciemment mis en place au fur et à mesure de l'existence de la structure doit permettre de comprendre au mieux les logiques internes. Cette démarche, accompagnant l'analyse des éventuels formalismes internes, des logiques décisionnelles ainsi que de leur effectivité vise explicitement à dégager les orientations générales sur lesquelles se fonde la vie en commun de différents partis politiques au sein de la même structure. L'analyse de l'organisation UDF n'est certes pas une finalité en soi mais elle doit avant tout permettre de dégager, par l'étude des principaux types de comportements adoptés par des acteurs internes différenciés, les principales spécificités partisanes d'une confédération politique. Chercher à comprendre les logiques de fonctionnement d'une entité spécifique comme l'est toute formation politique passe inévitablement par la mise à nu des différents éléments ayant abouti à sa création. Certes, des évolutions peuvent toujours intervenir au-delà de la création d'un parti tant dans sa nature que dans sa structure. Néanmoins, un certain nombre d'éléments liés aux conditions de la création d'une formation politique peuvent orienter de manière durable son activité et son fonctionnement. La compréhension d'une formation politique et des logiques internes qu'elle sous-tend, quelles que soient d'ailleurs les modalités d'analyse retenues, passe par une réintégration de l'objet d'étude dans son environnement42 tant pour affiner la mise à jour des déterminants comportementaux, au travers des différentes interactions43 dans lesquelles l'acteur est partie prenante, que pour saisir au mieux les facteurs ayant conduit à l'apparition même de l'acteur. Lorsqu'il s'agit, comme dans le cas de l'UDF, du regroupement d'acteurs déjà constitués sous une forme partisane, ces logiques prennent d'autant plus d'importance.
41 Michel Crozier, Erhard Friedberg, L acteur et le système, Paris, Seuil, éd. 1992, p. 21. 42 Jean et Monica Charlot, « Les groupes politiques dans leur environnement., in Madeleine Grawitz et Jean Leca, Traité de Science Politique, Tome 3, Paris, PUF, 1985, pp. 429-495.

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Si l'influence des systèmes de partis sur le fonctionnement des institutions est unanimement reconnu, il n'en est pas moins vrai, comme le précise Pierre Avril44, que ces dernières ne sont pas sans effets sur l'organisation du système de partis. Analyser la création d'une formation politique basée sur le regroupement de partis préexistants implique dès lors de saisir les mouvements de continuité et les mouvements de rupture que les formations constitutives ont pu connaître au regard de leur situation antérieure au sein de l'espace politique et qui les ont conduites à l'abandon d'une partie de leur autonomie. Les changements de configuration du système politique, au travers de l'évolution et des adaptations successives des règles institutionnelles, interviennent comme des éléments importants pour la compréhension de l'ensemble. Si les formations politiques cherchent à marquer de leur empreinte l'architecture du système politique, celle-ci devient créatrice de contraintes s'imposant en retour aux partis eux-mêmes. Lorsque les partis n'ont pas participé à la détermination des règles du système, voire quand ils s'y sont farouchement opposés, les contraintes deviennent alors d'autant plus fortes puisqu'elles vont à l'encontre des principes institutionnels développés par ces partis. Dans le cadre de l'UDF, l'évolution des positions respectives des libéraux, des radicaux ou des centristes au sein du système politique se révèle importante pour saisir la logique du regroupement officialisé en 1978. Les règles spécifiques de la Vème République (référendum, dissolution, mode de scrutin et élection présidentielle) ayant directement participé à une fabrication majoritaire45 du système français de partis, l'apparition de l'UDF en 1978 passe par la mise en évidence des liens existant entre ces évolutions institutionnelles et la place des formations constitutives de l'UDF au sein de l'échiquier politique. Néanmoins, et il s'agit d'un des apports essentiels de la démarche néo-institutionnaliste entreprise par March et Olsen46, si l'influence institutionnelle se doit d'être valorisée en raison du caractère indépendant que recouvrent les institutions et leurs capacités à dépasser une simple logique de cadre stable de l'interaction politique, l'apparence déterminante qui leur est affectée ne doit pas être surévaluée. Les institutions ont certes une in43 Jean et Monica Charlot, « Unteraction
des groupes politiques », in Madeleine Grawitz et Jean Leca, op. cit. 44 Piene Avril, Essais sur les partis, op. cit., pp. 7-12. 4S Piene Avril, Essais sur Ills partis, op. cit., p. 205. 46 James G. March et Johan P. OIsen,« The New Institutionalism: Organizational FactolS in Political Life », Amerù:an Polilù:al Science Review, 74, 1984, cité par Alec Stone, «Le néoinstitutionnalisme », PoliliJ:, 20,1992, p. 156.

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fluence directe sur la manière dont les acteurs politiques définissent leurs intérêts ainsi que sur la manière dont ces intérêts sont poursuivis et exprimés47. Néanmoins, l'existence de structures cognitives basées sur des discours ou identités politiques spécifiques au sein de l'espace politique doivent venir compléter une vision institutionnalo-centrée. Développant une approche extensive des institutions, c'est-à-dire prenant en compte tant les structures concrètes que les structures cognitives légitimant ces structures concrètes, les tenants du néoinstitutionnalisme favorisent par là même, comme étant complémentaire d'une analyse institutionnelle, le recours à l'histoire politique afin de cerner au plus près les origines et la maintenance de relations symbiotiques entre structures. Appliquée à l'UDF, cette démarche débouche sur la nécessité de compléter les éléments d~nspiration institutionnelle par une approche en partie historique permettant de saisir les mouvements ayant entraîné le rapprochement de structures partisanes préexistantes. Comprendre les réalités d'une formation politique passe par une analyse qui aide à comprendre la multiplicité des systèmes d ~nteractions dans lesquels évoluent ces formations. Située au croisement d'un nombre important de domaines d'exploration, allant de l'économique au social, de I~déologie aux élections ou encore du religieux aux médias, la démarche historique permet, en dépassant le cadre événementiel, de dégager les différents mouvements marquant l'évolution politique. «Etreignant à pleins bras les grands nombres, travaillant dans la durée, saisissant les phénomènes les plus globaux, cherchant dans les profondeurs de la mémoire collective ou de l'inconscient les racines des convictions et les origines des comportements, l 'histoire politique a décrit une révolution complète»48. Dans cette perspective, certaines des logiques qui ont pu permettre un rapprochement entre différents partis politiques au sein de l'UDF en 1978 ne sont pas étrangères aux évolutions globales constatées au sein des formations constitutives de l'UDF. Les transformations qu'ont pu connaître les courants radicaux, démocrates chrétiens ou libéraux au fur et à mesure de leur histoire, les mutations idéologiques constatées au sein de ces différentes familles politiques tout comme les permanences auxquelles elles répondent, permettent, dès lors, d'approcher au plus près les conditions dans lesquelles ce rapprochement a pu s'opérer. Alors qu~ni-

47 Alec Stone,« Le néo-institutionnalisme", op. cit., pp. 156-168. 48 René Rémond, Pour une histoire politique, Paris, Seuil, 1988, p.32.

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tialement une coopération entre des radicaux d'inspiration anticléricale et les représentants de la démocratie chrétienne française semblait peu concevable, l'analyse des mouvements ayant permis ce regroupement sera instructive, au même titre que l'est celle du contexte institutionnel ayant vu apparaître l'UDF. Dans un ordre d'idée similaire, même si cette fois-ci l'environnement temporel est plus immédiat, une attention particulière aux éléments de la vie politique s'avère importante. L'analyse de la vie politique, qu'il s'agisse de la compétition pour le contrôle du pouvoir politique, des institutions, des stratégies, des organisations ou encore des individus49, est également un apport important pour la compréhension de toute formation politique. Chacun de ces éléments précités intervient, à un moment ou à un autre et selon des degrés différents, dans la structuration d'un système qui représente le cadre général dans lequel chaque acteur évolue et dans lequel il est sujet à de multiples pressions. Des travaux sur le système français, et plus particulièrement sur la Vème République, tels ceux dHugues Portelli50 ou dOlivier Duhamel51, ont permis de dégager les grandes orientations qui marquent les conditions d'existence des formations politiques. Chacun de ces éléments doit être présent au moment de l'analyse pour que l'on puisse saisir au mieux la globalité de l'évolution partisane et dépasser le cadre ponctuel et événementiel d'un élément particulier. L'objectif de cet ouvrage, comme nous l'avons précisé, est de cerner au plus près les raisons ayant conduit à la création de ce parti politique particulier, de par son inspiration confédérale, que représente l'UDF, à partir de l'analyse des facteurs tant institutionnels que politiques qui ont conduit à l'apparition de cette formation, et de mettre à jour les différents éléments intervenant dans son fonctionnement afin de déterminer pourquoi et comment différents partis politiques collaborent au sein d'une structure commune. Pour répondre à cet objectif, la combinaison d'éléments issus au départ de traditions scientifiques différentes, qu'il s'agisse de l'approche organisationnelle, d'une démarche empreinte d'histoire politique ou encore d'une analyse de l'influence des institutions a été centrale pour apporter des réponses aux questions posées par le sujet. La sollicitation de traditions diffé49 Philippe Braud, La vie politique, Paris, PUF, 1990. 50 Hugues Portelli,La Vème République, Paris, Grasset, 1994. 51 Olivier Duhamel, Le pouvoir politique en France, Paris, Seuil, 1995.

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rentes, dont nous réfutons l'exclusivité au profit d'une complémentarité créatrice de sens, a été présente à chaque instant. Qu~l s'agisse de l'étude de la création de l'UDF (première partie) au travers de l'analyse de l'environnement politique et institutionnel (titre premier) et de la mise en place effective du mouvement (titre deuxième) ou de l'approche du fonctionnement de la structure (deuxième partie) au travers des modes de régulation (titre premier) et de l'existence de divergences et convergences internes (titre deuxième), chacun des aspects étudiés n'a volontairement pas été enfermé dans une démarche unique. Dans la suite logique de cette utilisation dont la seule restriction était guidée par la cohérence de l'ensemble de démarches caractérisant au départ des traditions d'études différentes, les éléments méthodologiques ont, eux aussi, été envisagés sous un angle élargi afin d'optimiser les capacités de compréhension de la formation étudiée52. De l'étude empirique lors d'observations de réunions d~nstances de l'UDF ou de ses composantes à l'analyse détaillée de la vie politique à partir notamment de différents supports de presse, du recueil de témoignages tant d'acteurs anonymes de l'UDF que de différents responsables politiques de la structure à l'étude d'un certain nombre de documents internes53, le tout guidé par l'appui des études scientifiques déjà existantes sur les composantes de l'UDF, sur l'UDF elle-même ou d'une manière plus générale sur la droite, aucune piste ne devait être négligée. Concernant avant tout la période 1978/1991 allant de la création de l'UDF à la réforme statutaire de juin 1991, cet ouvrage n'entend pas néanmoins abandonner quelques références ponctuelles à la période suivant le changement des statuts qui, par le peu de modifications apportées relativement à la période antérieure, apporte des éléments importants pour la compréhension de l'ensemble, y compris le départ récent de l'UDF d'une partie des libéraux au sein de Démocratie Libérale. Balisée par les éléments théoriques précités, cette recherche n'avait pas pour but d~nstaller l'UDF dans une des catégories partisanes préexistantes au risque de devoir sous-estimer certains éléments, pas plus qu'elle n'avait la prétention de qualifier définitivement ce mouvement par l~ntermédiaire d'une nouvelle construction typologique. Des éléments importants nous sont apparus pour comprendre les
52 William Schonfeld,« Les partis politiques, que sont-ils et comment les ~tudier? _, in Yves M~ny (s/d),/déologies, Partis Politiques et Groupes Sociaux, op. cit., pp. 267-283. 53 Il faut n~anmoins p~ciser que les documents internes sont peu disponibles à cause de Iimgularit~ de parution des dÎff~rents titres propres à l'UDF et d'une politique d'archivage ne permettant pas de consulter lint~gralit~ des publications. 23

différentes logiques traversant un mouvement politique structurellement original, et d'ailleurs parfois assez proches de celles rencontrées dans des partis plus classiques. Ces éléments ont permis d'obtenir quelques indications sur les conditions de vie d'un modèle confédéral au travers plus particulièrement de leur agencement comme ils ont permis de voir de plus près les tendances centrifuges et centripètes de ce type de regroupement. L'objectif initial était de mieux comprendre cette formation politique originale; nous espérons l'avoir en partie atteint.

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Première Partie
La création

: de l'UDF

«Comprendre un système politique, c'est construire des hypothèses vérifiables concernant la dépendance réciproque de la structure politique et de son environnement» 1. L'approche d'une formation politique nécessite à tout moment de restituer l'objet d'étude à son contexte. Loin de nier toute démarche volontariste de la part des acteurs politiques, la mise en avant des interférences extérieures à l'existence et au fonctionnement d'un parti permet d'éclaircir des points qu'une étude limitée à l'approche interne de la structure n'autorise pas. L'intérêt d'une vision élargie de la formation politique se retrouve dans l'analyse croisée des données tant intérieures qu'extérieures au parti. Engager une analyse de l'Union pour la Démocratie Française exige dans un premier temps de défricher l'intégralité des éléments ayant pu, à un moment ou à un autre, rendre envisageable la constitution d'une telle formation. L'acte créateur étant incontestablement un élément essentiel dans la compréhension d'une structure, il se doit d'être préalablement maîtrisé. Certes il devient plus aléatoire d'opérer une classification qui soit en mesure de donner les degrés d'importance de chaque phénomène décelé, mais il est néanmoins important de dresser un inventaire, bien entendu détaillé et analysé, des éléments ayant participé à la conception de la formation. L'omniprésence d'aspects institutionnels liés notamment au mode de scrutin ou à la présidentialisation du système politique, l'importance de la structuration évolutive de l'espace politique, le rôle des ambitions personnelles et l'importance des relations au pouvoir des acteurs politiques voire des relations interpersonnelles ont pu alternativement ou conjointement influer sur la création du mouvement giscardien. Si nous cherchons à démontrer les liens directs que l'environnement politique a pu avoir sur la naissance de l'UDF, il sera néces1 F.-G. Bailey,Les règles dujeu politique, Paris, PUF, 1971.

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saire de faire contrepoids à cet angle d'analyse en montrant comment les acteurs politiques, étant à l'origine de la fonnation, ont, quant à eux, utilisé ce même environnement politique pour développer leur démarche. Des éléments du même type que ceux cités précédemment comme influant sur le sentiment de nécessité de la structure ont tout aussi incontestablement été des instruments de la volonté de certains acteurs politiques. Qu'il s'agisse, par exemple, du mode de scrutin ou de l'organisation de l'espace politique, chaque élément s'est transfonné en une ressource politique réelle. La mise en place de la structure, tant dans la phase décisionnelle de création que dans la phase pratique de constitution, répond autant à des nécessités politiques qu'elle les utilise. Les éléments extérieurs qui ont suscité la naissance de cette formation politique ont, sans aucun doute, influé sur son mode d'organisation initial et sur le fonctionnement régulier de ses structures. Certaines des caractéristiques internes traitées en seconde partie ne seront compréhensibles qu'au regard des sources de l'acte fondateur. Les motivations prénatales d'équilibre entre composantes ont génétiquement marqué le développement de la structure tant au niveau des relations intercomposantes qu'à celui des relations interpersonnelles constatées à l'interne. Il est donc inconcevable de déchiffrer le fonctionnement de l'UDF, et donc en grande partie son éventuelle efficacité électorale ou politique, sans mesurer avec précision les éléments politiques et institutionnels dans lesquels elle prend sa source. Comprendre le pourquoi d'une non-candidature à l'élection présidentielle de 1995 d'une fonnation créée dans une logique de soutien présidentiel ne peut se faire sans passer par une analyse interne des structures dans lesquelles viennent se greffer des facteurs politiques extérieurs. Cette première partie sera donc consacrée tout d'abord, dans un premier chapitre, à l'analyse de l'environnement politique dans lequel s'est progressivement développée la possibilité de la naissance de cette fonnation politique. Apparaîtront les différents facteurs ayant participé à la création de l'UDF et les moments d'accélération du processus de regroupement des fonnations membres de la confédération. Le second chapitre sera plus spécifiquement consacré à l'installation des structures avec une ana)yse tant de ) 'organisation que des raisons qui ont fait se mettre en place un mode d'organisation confédéraL Une fois ces éléments dégagés, il sera seulement possible d'approcher, dans la seconde partie, le fonctionnement effectif de la structure.

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Titre I : Un environnement institutionnel et politique favorable
«Les structures politiques sont inséparables de leur environnement, dont elles subissent les contraintes mais qu'elles peuvent également, dans certains cas, contraindre à leur convenance»2. Le caractère interactif entre les formations politiques et l'environnement dans lequel elles évoluent est une donnée de base de l'analyse politique. Toute activité d'un parti, toute prise de position est indubitablement liée au croisement de nécessités internes du parti et de phénomènes extérieurs au mouvement. L'analyse de la naissance d'une formation politique3, quelles que soient ses spécificités, fait de l'approche de l'environnement dans lequel la formation est apparue un passage obligé de la recherche. Aucun parti n'est une création complètement anachronique de l'espace politique. Chaque mouvement trouve sa source dans un ou plusieurs phénomènes précis. Qu ~l s'agisse de partis d'origine parlementaire ou extraparlementaire4 ou qu ~l s'agisse d'une origine liée à un clivage social particulierS, l'environnement est indissociable de l'acte créateur. L'approche de IUnion pour la Démocratie Française passe naturellement par cette démarche. Le premier chapitre sera exclusivement consacré à la mise en évidence des principaux éléments qui, à un moment ou à un autre, ont participé au mouvement qui, le 1er février 1978, a permis la création de IUDF. Lldée même de la constitution d'une confédération des formations non gaullistes est apparue tardivement dans le temps politique qui nous intéresse, mais des éléments importants qui se sont développés depuis le début de la Vème République ont permis cette apparition. Le premier aspect qui a incontestablement joué sur la gestation de la confédération a été la modification substantielle qu'a connue le régime politique français depuis 1958 et des implications de ces

2 Jean et Monica Charlot,« Les groupes politiques dans leur environnement ", in Madeleine & Jean Lcca, Traité de science politique, T. Ill, Chap. VI, p. 431. 3 Paolo Pombeni,/ntroductian à l'histoire des partis polùiques, Paris, PUf, 1992,437 p. 4 Maurice Duverger, Les partis palitiques, op. cit. S Daniel-Louis Seiler, Partis et familles palitiques, op. cit.

Grawitz

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changements sur des formations politiques créées dans un espace institutionnel différent. La présidentialisation des institutions a en effet eu un impact direct sur l'organisation et le fonctionnement des formations politiques. Chaque parti susceptible d'accéder au pouvoir a dû connaître une mutation de son mode de fonctionnement. La rapide compréhension du régime, et notamment de la réforme de 1962 sur l'élection du président de la République au suffrage universel direct, par Valéry Giscard d'Estaing, tout comme fut celle de François Mitterrand à gauche, a participé au mouvement général qui a débouché sur la création de l'UDF. Parallèlement à cette modification du régime, mais sans nier les liens existant entre les deux phénomènes, s'est opéré un aménagement de l'espace politique. Alors que pendant la première décennie de la Vème République des formations politiques maintenaient invariablement une position centriste, ces mêmes formations ont peu à peu rejoint la majorité pour s'y intégrer définitivement en 1974. A partir de ce moment une logique bipolaire s'est totalement installée. Deux blocs se sont donc affrontés sans que ne subsiste une réelle place pour un centre autonome. Ces formations centristes ayant intégré la majorité, cette dernière a donc connu une réorganisation qui a créé un véritable pôle non gaulliste en son sein. Ce développement d'un sous-système de droite, avec les difficultés de cohabitation que cela suppose, a directement influé sur la naissance de l'UDF. Ces deux points, modification de la nature du régime et aménagement de l'espace politique, apparaissent comme essentiels dans la compréhension de l'UDF.

Chapitre I: L'influence des institutions sur la création de l'UDF
La volonté du général de Gaulle, lorsqu'il a soumis la constitution de 1958 à l'approbation du corps électoral, était de dégager le régime de l'emprise des partis6. Le référendum du 28 octobre 1962 visant à instaurer l'élection du président de la République au suffrage universel direct avait pour but d'exorciser toute interférence des partis politiques dans le choix et dans l'exercice des prérogatives du chef de l'Etat. Pourtant en 1965, lors de la première élection présidentielle au
6 Jean-Louis Quennonne, .. Pouvoir ptésidentiel
p. 1177-1188. et pouvoir partisan _, Projet 150, ~ccmbre 1980,

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suffrage universel direct, le général de Gaulle déclarait: »On a fait des confessionnaux, c'est pour tâcher de repousser le diable! Mais si le diable est dans le confessionnal, alors cela change tout! Or, ce qui est en train d'être essayé, c'est par le détour de l'élection au suffrage universel, de rendre l'Etat à la discrétion des partis» 7. Il est donc apparu rapidement que les formations politiques devaient s'adapter aux changements intervenus dans le fonctionnement des institutions. Ces dernières, comme le précise Pierre Avrils, grâce au changement opéré en 1958, ont entraîné une modification de la nature du régime conduisant à la construction majoritaire du système. L'apparition de mécanismes institutionnels nouveaux, dissolution, référendum, scrutin majoritaire et élection présidentielle au suffrage universel depuis le référendum de 1962, en déplaçant une partie de pouvoir auparavant détenu par le Parlement en dehors de celui-ci, a débouché sur une modification de l'espace d'évolution des formations partisanes. Dans ce contexte nouveau, certaines formations, qu ~l s'agisse des Républicains Indépendants grâce à la présence en leur sein d'un présidentiable9 ou des socialistes après une période de mutation10, ont réussi une certaine adaptation. Certes celle-ci ne fut ni parfaite ni générale et certains partis ont perdu de leur influence, voire même ont disparu, mais pour ceux qui ont compris l'évolution du régime il n'était pas concevable de perdre ni le statut ni I~nfluence qu ~ls estimaient avoir. Cette modification du régime fut d'ailleurs une ressource politique réelle pour certains acteurs politiques qui profitèrent de leur bonne lecture des institutions pour forger une machine politique capable de s'intégrer efficacement dans les nouvelles logiques institutionnelles et qui, au final, deviendrait un moyen d'accès plus probable aux postes décisionnels de la République. Valéry Giscard d'Estaing fut dans ce domaine un des premiers à saisir l'enjeu de la constitution d'une formation politique en accord avec les nouvelles institutions qu ~mpliquait la présidentialisation du régime.

7 André Passeron, De Gaulle park, 1962-1966, Paris, Fayard, 1966, p. 136. 8 Piem: Avril, Essais sur ks par/is, op. cil. 9 Jean-Claude Calliard, Les Républicains 1ndépendanlS, Paris, PUF,1972. 10 Olivier Duhamel, La gauche el la Vème République, Paris, PUF, 1980.

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Section I : La présidentialisation du régime
Il n'est natu rellement pas question d'entrer ici dans les discussions liées à l'origine et aux raisons profondes de la modification de la place du président de la République sur l'échiquier politique depuis 1958. Peu importe, pour notre propos, de savoir si l'élément essentiel émane directement de l'élection du président au suffrage universel direct depuis la réforme constitutionnelle de 1962 ou si le rôle majeur du locataire de l'Elysée n'est que la simple conclusion du renforcement de ses pouvoirs au travers de la constitution du 4 octobre 1958. Celle-ci, en introduisant des mécanismes directs ou induits rompant avec les régimes antérieurs11, avait incontestablement favorisé le renforcement des pouvoirs présidentiels. Peu importe également de savoir quelle importance particulière ont pu avoir ces différents éléments dans les combinatoires institutionnelles12 qui aujourd'hui font du président de la République le personnage politique central de notre vie politique et de son élection un événement aussi important qu'il est convoité par le système politique français. Le fait est que la présidentialisation politique de la Vème République est un élément incontournable dans lequel évoluent toutes les formations politiques et qui sans conteste tend à influer directement sur la structure de l'échiquier politique. Chacun de ces différents éléments a directement joué sur l'évolution du régime telle que nous l'avons vécue depuis maintenant plus de 35 ans, évolution à laquelle viennent s'ajouter les pratiques qu'ont pu avoir les différents détenteurs du poste suprême et qui ont également marqué la fonction. Nous nous attacherons, dans notre analyse, à approcher les éléments dont l'impact est le plus directement en liaison avec le sujet. Il ne nous appartiendra pas d'user des aspects les plus juridiques dont l'intérêt, certes important, n'entre pas dans le cadre de la présente étude même si nous ne les négligeons pas totalement. Les facteurs essentiellement politiques sont ici les éléments qui interfèrent le plus efficacement avec la création d'une formation politique; il s'agit en priorité du mode d'élection du président de la République, de l'aspect structurant de l'élection, des influences de la campagne présidentielle

11 Olivier Duhamel, » Les logiques cachées de la Constitution _, in Olivier Duhamel, Jean-Luc Parodi (s/d),La Cunstitutiun de hl Cinquième République, Paris, Presses de la fNSP, 1988. _, in Olivier Duhamel, 12 Jean-Luc Parodi, « Eléments constitutifs et combinatoires institutionnelles Jean-Luc Parodi, La Constitution de hl Cinquième République, op. eit. 30

et des combinaisons de l'élection présidentielle avec d'autres types d'élection. Paragraphe I : L'influence de l'élection présidentielle sous la Vème République L'élection du président de la République au suffrage universel direct, inaugurée en 1965, donne une dimension incontestable et incontestée au président en place. La légitimité populaire octroyée lors de ce scrutin par le lien direct entre le peuple et l'élu ainsi que les mobilisations qui entourent cet événement font de l'élection présidentielle un des moments les plus forts de la vie politique qui, selon les mots de Guy Carcassonne, est dans une situation de réelle primauté par rapport aux autres consultations électorales!3. La volonté affichée du général de Gaulle était d'assurer par ce mode d'élection une réelle légitimité à ses successeurs en déplaçant l'acte fondamental d'élire le chef de l'Etat des formations politiques, via le Parlement, vers le peuple en participant, par la même occasion, à la libération du système politique du régime des partis qu'il a tant décrié. Ce faisant, l'objectif de déconnecter l'élection présidentielle des partis politiques étant techniquement en partie atteint, ce mode d'élection fait du président un homme politique atypique. La longueur du mandat du président de la République(7 ans) entraîne un marquage important des rapports de force politiques pour une durée non négligeable pendant laquelle il joue le rôle central. La primauté accordée à ce scrutin imprègne toutes les autres consultations. Toute échéance intermédiaire sera plus ou moins vécue comme un positionnement pour ou contre la majorité présidentielle et les présidents successifs ne se sont d'ailleurs pas privés d'intervenir en ce sens à la veille d'élections législatives. Le discours de Verdun-sur-leDoubs du 27 janvier 1978 est à ce titre un exemple pertinent pour notre recherche puisqu'au-delà de la reconnaissance de l'existence de deux pôles internes à la majorité (nous aurons l'occasion d'y revenir ultérieurement), il a permis à Valéry Giscard d'Estaing de «prévenir la population des risques qu'elle encourait en cas de victoire de la gauche et de son incapacité de s'opposer à l'application du programme

13 Guy Carcassonne, « La primauté de l'élection présidentielle », in, N. Wahl, J.-L. Quennonne (sId), La France Présidentielle, Paris, Presses de Sciences Po, 1995.

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commun» 14.Incontestablement le président annonçait en 1978 que les élections législatives qui allaient suivre étaient ou la reconduction de la confiance accordée en 1974 ou une sanction à l'encontre de la politique de réformes engagée depuis 4 ans et que, si tel était le cas, il limiterait son activité aux domaines spécifiques que la Constitution lui accorde. L'enjeu présidentiel, puisqu'il s'agissait également de statuer sur l'activité future du chef de l'Etat, se trouvait de facto au centre de l'échéance législative. Le second aspect, découlant de ce que Jean Charlot indique comme étant «la personnalisation et la personnification du pouvoir dans le régime semi-présidentiel de la Vème République» 15,est un positionnement fort, au travers de l'élection elle-même, sur le programme du candidat élu. La relative sacralisation opérée autour des propositions du candidat tend à une réelle structuration politique. Les candidats ayant une volonté quasi obsessionnelle de se placer au dessus des formations politiques pendant la campagne, afin essentiellement de pouvoir élargir leur assise électorale, leurs propositions deviennent les enjeux visibles de la joute électorale. Les élus, rattachés à des partis politiques pour la plupart d'entre eux, sont donc invités à se déterminer en fonction de ces dernières. Au lendemain du second tour, l'option qui a manifestement reçu l'onction populaire devient la ligne de partage de l'échiquier politique que tout un chacun se doit de prendre en considération et par rapport à laquelle il lui est demandé de se positionner. Une bipolarisation se met ainsi en place, accentuée par le fait que seuls les deux candidats arrivés en tête lors du premier tour soient présents au second tour. Les partisans des candidats n'ayant pas été qualifiés pour le duel final sont amenés à se déclarer en faveur de l'un ou de l'autre en fonction des propositions des deux finalistes; même si un appel à l'abstention n'est pas exclu, c'est généralement un positionnement sur l'un ou l'autre voire l'un moins que l'autre qui prévaut. Il s'ensuit une relative subordination des forces politiques liée à la primauté de l'élection présidentielle qui entraîne des liens spécifiques du candidat élu et des formations politiques lui ayant apporté leur soutien. Si la vocation de chaque président reste effectivement d'être le président de tous les Français, il est incontestable que l'aspect non politique ne recouvre pas l'intégralité de la fonction et que le locataire de l'Elysée a nécessairement des contacts avec les leaders des

14 Jacques Cbapsal, La vie polilique sous la Vème République, Tome Il, Paris, PUF, 1990. 15 Jean Charlot, La polilique en France, Paris, Le Livre de Poche, 1994, p. SO.

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fonnations qui constituent la majorité présidentielle, que ces contacts aient lieu directement ou par l'intennédiaire du gouvernement. A ce titre, si le président nomme le gouvernement sur proposition du Premier ministre, le chef de l'Etat ne se prive pas d'interférer dans ladite composition et s'assure de la représentation des soutiens qu'il a recueillis lors de sa campagne électorale et qui ont participé à la fonnation de sa majorité.

Paragraphe Il : Majorité présidentielle et majorité parlementaire
Bien que délibérément placée au-dessus des partis politiques, l'élection présidentielle nécessite une gestion particulièrement politique de la candidature pour avoir une chance réelle de l'emporter au soir du second tour. L'expérience a prouvé qu'il est quasi inconcevable de voir un président de la République élu dès le premier tour. Il devient alors nécessaire aux candidats de préparer leur campagne sur deux axes spécifiques: pouvoir constituer un regroupement majoritaire au second tour tout en arrivant en tête de leur camp au premier tour. Tout d'abord, cela implique une capacité lors de la campagne de se démarquer du rival interne au même camp, tout en ne contrariant pas la possibilité du report des voix dudit candidat sur soi-même pour le tour final, d'où une relative modération dans l'opération de différenciation face au partenaire/rival. Dans l'opposition classique Droite/Gauche que nous rencontrons habituellement et qui a été renforcée par les mécanismes de l'élection présidentiellel6, il conviendra au candidat de droite d'éliminer au premier tour l'autre ou les autres candidat(s) de droite pour être celui à qui il reviendra d'affronter le candidat de gauche, l'inverse valant évidemment pour les candidats de gauche. La faculté d'arriver en tête au soir du premier tour est le plus souvent associée à la possibilité de meUre en oeuvre une stratégie appelant directement la mobilisation d'une force partisane réelle. A ce titre, l'élection présidentielle de 1988 montre bien à droite l'opposition entre un candidat, Jacques Chirac, capable d'atteindre le second tour grâce à l'efficacité reconnue de la machine RPR alors qu'il ne faisait pas figure de rassembleur pour le second tour, et paradoxalement un autre candidat, Raymond Barre, qui lui, semblait mieux à même de
16 Olivier Duhamel, Le pouvoir politique en France. op. ci!.

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rassembler les voix de l'ensemble des candidats de droite au deuxième tour mais pour qui le soutien partisan de l'UDF ne fut que partiellement mis en oeuvre, avec une efficacité toute relative, ce qui ne lui permit pas d'atteindre le second tour. François Mitterrand17 et Valéry Giscard d'Estaingl8 furent les premiers à comprendre cette nécessité en organisant autour d'eux des formations politiques en mesure de les soutenir, la FGDS puis le PS pour le premier, les RI puis l'UDF pour le second. «Pour avoir une chance d'être élu à la présidence, estimait Georges Pompidou, il faut réunir trois conditions idéales. La première : avoir obtenu une dimension nationale incontestable. La deuxième: être au pouvoir ou l'avoir exercé longtemps. La troisième: avoir l'appui d'un bon appareil de parti.» 19.Cette force partisane sera obligatoirement la quête de tout candidat potentiel à l'élection présidentielle. Cette évidence qui consiste à regrouper sur son nom une majorité d'électeurs est accompagnée d'une réelle nécessité d'opérer un autre type de regroupement qu'il faut cette fois-ci qualifier de partisan. Tout d'abord il semble impossible qu'une formation politique en mesure de concourir à l'élection suprême puisse s'abstenir de se prononcer dès lors qu'elle ne peut être présente au second tour, ne fût-ce que pour appeler à faire barrage au candidat de l'autre camp si un soutien réel lui semble trop contraignant. Dès lors deux entités se développent, chacune autour d'un des deux finalistes. De ces deux entités sortiront, au soir du second tour, une coalition qualifiable de majorité présidentielle et une autre que l'on pourra appeler l'opposition nationale. Ces constructions répondront tout d'abord à la volonté de faire gagner son propre camp mais également à la prétention des formations politiques ayant soutenu un candidat éliminé au premier tour de participer tout de même à la victoire au second tour. Se construit ainsi entre les deux tours la majorité présidentielle qui regroupe l'intégralité des formations politiques ayant appelé à voter pour le candidat élu au second tour. Cette majorité présidentielle configurera la base partisane sur laquelle le président de la République pourra s'appuyer pendant la durée de son mandat; elle représentera les forces politiques chargées de la mise en oeuvre des propositions émises par le président lors de la campagne électorale et servira de base à la composition des
17 Olivier Duhamel, La 18 Jean-Claude Colliard, 19 Le Figaro, 11 février L. Quermonne (sid), op. gauche et la V"me République, op. cil. Les républiazins indépendants, op. cil. 1994, cilé par Pierre Avril, p. 61, in La France cil.

Présidentielle,

N. Wahl, J.-

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instances gouvernementales. Devant servir de soutien au président en place, cette majorité présidentielle aura pour vocation de se coupler, selon l'expression de Pierre Avril2o, avec une majorité parlementaire analogue, qui cette fois-ci prendra en compte les soutiens du président au Palais Bourbon et au Palais du Luxembourg. Ce concept de majorité parlementaire, qui rompait avec la logique de rassemblement chère au général de Gaulle et qui devait selon lui légitimer prioritairement le pouvoir politique, s'est véritablement officialisé sous la présidence de Georges Pompidou tout en étant apparu progressivement antérieurement au travers de revendications des membres non gaullistes de la majorité présidentielle ou de personnalités de l'opposition. Le couplage des deux majorités, présidentielle et parlementaire, se fait avec une légère subordination en faveur de la première, comme a pu le formuler Valéry Giscard d'Estaing en 1966 à propos des élections législatives qui devaient suivre: « La majorité, ce sont ces 55% de Français, et le problème des élections législatives, c'est non pas de reconduire la majorité actuelle, mais de permettre la représentation de cette majorité-là. Je ne crois pas que tous ceux qui ont voté pour le général de Gaulle se considèrent comme représentés par l'actuelle majorité parlementaire... Ce qu'il faut faire, c'est orienter la majorité, lui donner une représentation qui soit celle des 55% de Français qui ont voté pour le Général.»21. Cette précision avait bien évidemment pour but principal de rappeler que la formation gaulliste n'était pas la seule à avoir permis la victoire de de Gaulle en 1965, et qu'il ne fallait pas oublier les autres formations ayant activement participé à cette victoire, plus spécifiquement les Républicains Indépendants dans l'esprit de Giscard d'Estaing, et que ces formations devraient avoir une juste représentation dans la future Assemblée. Une telle revendication tendait certes à remémorer l'existence de la formation politique de l'ancien ministre des Finances (Valéry Giscard d'Estaing venait en effet d'être écarté du gouvernement) et l'importance d'une réelle force d'appoint au parti dominant qu'était l'UNR. Mais parallèlement, cette même déclaration rappelait la situation délicate dans laquelle se trouvent parfois les formations politiques non dominantes au sein de la majorité par la relative dépendance vis-à-vis de la position centrale que procure à un parti politique le fait que ce soit un des siens qui occupe le palais de l'Elysée. De tels éléments mettent en avant les dan20 Pierre Avril, « La fabrique politique », in N. Wahl, J.-L. Quennonne (sId), La France présidentielle, p.48, op. cil. 21 Le Monde, 17 f~vrier 1966. 35

gers de dysfonctionnement que peut parfois connaître la majorité présidentielle. Si les différentes formations composant cette majorité sont généralement d'accord sur sa constitution, des risques existent dans son fonctionnement. Les forces d'appoint, développant opportunément une vision plus parlementariste des institutions en mesure de renforcer leur influence effective, auront une vision globale de la majorité et estimeront devoir être vues comme un partenaire à part entière, alors que la formation dominante au sein de cette coalition aura naturellement tendance à faire preuve d'une réelle hégémonie. Valéry Giscard d'Estaing, qui fut un des premiers à conceptualiser le terme de majorité présidentielle comme ne correspondant pas uniquement à la somme des électeurs du second tour de l'élection présidentielle22 mais bien à un ensemble incluant les formations politiques, eut fort à faire avec sa propre majorité. Pour la première fois sous la Vème République, en effet, les partisans de la première heure du nouveau président étaient minoritaires au sein de la majorité parlementaire. Alors qu'à un président gaulliste avait toujours correspondu un parti gaulliste dominant à l'Assemblée, c'était en 1974 l'associé/rival23 qui investissait l'Elysée. De plus, sa majorité présidentielle se composait de membres ralliés au second tour, contrairement à la situation de 1969 et de surcroît ladite majorité était composée de centristes qui jusqu'alors se situaient dans l'opposition24. Face à une situation qui n'était pas des plus favorables au président de la République, ce dernier axa ses discours essentiellement sur sa majorité présidentielle, sachant qu'une partie de sa majorité parlementaire lui était parfois réfractaire25. Tout d'abord, le terme de majorité présidentielle permettait à Valéry Giscard d'Estaing d'inclure plus facilement des personnalités non parlementaires qui le soutenaient et, par la même occasion, d'élargir symboliquement une base de soutiens effectifs qu'il savait instable. De plus, la référence systématique à l'aspect présidentiel de sa majorité permettait de confirmer aux gaullistes de
22 Piem: Avril,« La fabrique politique -, p. 61, op. cit. 23 Piem:Avril, « La notion de majorité présidentielle _, in La ConstÏlution de ID V4!meRépublique, p 173, op. cit. 24 Dont à titre d'exemple Jean-Jacques Servan-Schreiber, président du Parti Radical Socialiste, connu pour un anti-gaullisme vigoureux. Sa candidature à l'élection législative partielle de Bordeaux contre Jacques Chaban-Delmas, alors Premier ministre de Georges Pompidou, ne fut jamais pardonnée par les gaullistes. 25 Cette situation s'aggrava à partir du départ de Jacques Chirac de Ibôtel Matignon. L'exemple le plus flagrant reste le vote de la loi Veil sur nnterruption volontaire de grossesse qui ne fut possible qu'avec le recours aux voix socialistes à l'Assemblée nationale contre un bonne partie des voix gaullistes.

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manière récurrente que l'élection présidentielle instaurait une primauté politique réelle en sa faveur qui pouvait, à ses yeux, impliquer une subordination non négligeable des parlementaires, et plus spécifiquement du groupe parlementaire le plus important à l'Assemblée nationale à savoir le groupe gaulliste. «La majorité, en France, est une majorité présidentielle. Elle s'était donc organisée en fonction des personnalités ... des présidents successifs de la Cinquième République. Elle doit désormais s'organiser autour de la nouvelle élection présidentielle ... c'est-à-dire qu'elle comporte l'ensemble de ceux qui font partie des formations politiques qui ont soutenu ma candidature au deuxième tour.»26 Parallèlement à ce recours au concept de majorité présidentielle, Valéry Giscard d'Estaing, conscient de l'importance de la maîtrise la plus forte possible de la majorité parlementaire, comptait activement sur son Premier ministre, Jacques Chirac, pour ce qu'on appela le temps de quelques mois une certaine giscardisation de l'UDR. «Cette majorité présidentielle nouvelle, il faut bien voir qu'elle naît de deux causes. Elle naît d'abord du fait politique fondamental de l'élection présidentielle, et, on le verra bien dans les élections partielles de toute nature, on ne peut se soustraire, on ne peut pas se dérober en réalité à la définition de la majorité présidentielle nouvelle. Mais elle est également née au Pàrlement, très largement des efforts qui ont été déployés par le Premier ministre pour organiser cette majorité présidentielle nouvelle ...»27. Le rôle central de Jacques Chirac est ici affirmé. Le président de la République déclare ouvertement se reposer en partie sur son Premier ministre, dont le soutien, avec le groupe des 43, dès le premier tour de l'élection présidentielle à Valéry Giscard d'Estaing, alors que le candidat gaulliste officiel était le premier Premier ministre de Georges Pompidou, eut une réelle influence sur sa victoire future. A travers ce rappel présidentialiste constant apparaissent une réelle tentative de mainmise sur la majorité dans son ensemble, symbolisée par la présence aux postes clefs du gouvernement des principaux chefs des partis de la majorité28, et l'espoir important que l'UDR se soumettra au présidentialisme rationalisé tel que l'envisage Valéry
26 Valéry Giscard d'Fstaing, conférence de presse, 24 octobre 1974. 27 Cité par Pierre Avril, p 174, in La ConslÏlulion dt: la Cinquièmt: /Upubliqur:, op. cit. 28 On notera la présence de Michel Poniatowski, patron des RI, de Jean Lecanuet pour les démocrates chrétiens et la furtive apparition de Jean-Jacques Servan-Schreiber pour le Parti Radical. Jacques Chirac devait, quant à lui, prendre rapidement la tete du mouvement gaulliste.

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Giscard d'Estaing et finira, à contrecoeur sûrement, par se giscardiser. Une alliance objective pouvait dans un premier temps sembler se dessiner entre le nouveau président de la République et son Premier ministre. L'un et l'autre se trouvaient complices dans la perte par les gaullistes de ce qu'ils considéraient comme le poste suprême. Jacques Chirac en tirait avantage pour écarter les gaullistes historiques de la direction de l'UDR et, par là même, prenait à son compte le leadership de la formation. Valéry Giscard d'Estaing, quant à lui, s'en trouvait soutenu par les instances dirigeantes de la principale formation de la majorité. Longtemps le président de la République a cru que le Premier ministre maintiendrait les gaullistes sous le joug de l'Elysée. La réalité, comme nous le préciserons, sera différente et amènera Valéry Giscard d'Estaing à reconnaître le caractère pluraliste de la majorité présidentielle en déclarant «qu'il n y a plus identification du parti dominant au chef de l'exécutif: désormais la majorité doit être pluraliste»29; elle entérinera ainsi son échec dans la giscardisation de l'UDR. Accepter l'échec de sa stratégie première impliquait inévitablement pour Valéry Giscard d'Estaing une redéfinition de la démarche qu'il allait désormais mettre en oeuvre pour l'avenir. Conscient qu'il était qu'un candidat à l'élection présidentielle, ce qui dans son esprit serait de nouveau son cas en 1981, n'existe que s'il a à ses côtés un parti réellement efficace, Valéry Giscard d'Estaing allait désormais s'attacher à créer ce parti du président dont il avait tant besoin, y compris d'ailleurs pourle soutien de l'action qu'il menait à l'Elysée.

Section II : Le parti du président
Avant de nous attacher directement aux éléments qui ont abouti à la création des structures dont Valéry Giscard d'Estaing attendait qu'elles deviennent le soutien dont il avait besoin, nous nous attarderons sur les nécessités d'existence de ces structures et la démarche qui guida Valéry Giscard d'Estaing dès qu'il fut convaincu de l'évidence de son destin national. L'analyse de la création du Parti Républicain (PR) dans un premier temps et bien entendu celle du processus de création de l'UDF interviennent naturellement dans cette démarche. Néanmoins il demeure avant tout prioritaire de saisir le

29Année

polilique,

1977, p.s.

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