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L'univers politique des paysans dans la France contemporaine

De
228 pages
La nature et les règles de fonctionnement de la Cinquième République conditionnent dans une certaine mesure la stratégie du mouvement professionnel paysan.
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Extrait de la publicationSous la direction de
Yves Tavernier, Michel
Gervais, Claude Servolin
L'univers politique des
paysans dans la France
contemporaine
1972
Extrait de la publicationPrésentation
La nature et les règles de fonctionnement de la Cinquième
République conditionnent dans une certaine mesure la stratégie
du mouvement professionnel paysan.
Extrait de la publicationCopyright
© Presses de Sciences Po, Paris, 2012.
ISBN numérique : 9782724680577
ISBN papier : 9782724602285
Cette œuvre est protégée par le droit d'auteur et strictement
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Extrait de la publicationTable
Préface (François Goguel)
INTRODUCTION. LES TRANSFORMATIONS
ÉCONOMIQUES ET SOCIALES DE L'AGRICULTURE DE
1955 A 1970
L'économie agricole française 1955-1970 (Michel Gervais)
L’évolution de la production agricole
L’évolution des structures agricoles
Les conséquences de l’évolution
L'absorption de l'agriculture dans le mode de production
capitaliste (Claude Servolin)
Une concentration « inéluctable »...
…et sans cesse « retardée »
L’essor de la grande exploitation
Paysannerie parcellaire et petite production marchande
Petite production marchande et mode de production capitaliste
Les théories traditionnelles de la spécificité agricole
Résurgence des théories de la concentration
Conservation et dissolution de la petite production marchande
Les formes de l’absorption de l’agriculture
Y-a-t-il une lutte des classes dans l’agriculture ?
Sociétés rurales et classes sociales (Marcel Jollivet)
Théories sociales et théories sociologiques du mouvement social
paysan
Aspects historiques de la formation des attitudes politiques de la
paysannerie française
I. LES FORCES POLITIQUES ET SOCIALES
Extrait de la publicationLes paysans français et la politique (Yves Tavernier)
Les comportements électoraux
Les jeunes agriculteurs et la politique
Les partis politiques et les paysans
Analyse écologique du vote paysan (Daniel Derivry)
Structure sociale et vote dans la France rurale
Le vote paysan aux élections législatives de 1962, 1967 et 1968
Le mouvement ouvrier et la question agraire de 1870 à 1947
(Philippe Gratton)
De la Commune à la scission du mouvement ouvrier, 1870-1921
De la scission au Front populaire, 1921 - 1936
L’œuvre gouvernementale de la gauche Front populaire et
Libération
Le Parti communiste français et les paysans (Pierre Gaborit)
Un programme de transition
Un visage inchangé
Le Parti socialiste unifié et les paysans (Laurent Laot)
L’évolution générale des rapports entre le PSU et les paysans
depuis 1960
Le diagnostic du PSU sur le inonde agricole
La place des paysans dans la stratégie du parti
Les paysans et le PSU
Agrarisme de gauche et agrarisme de droite sous la Troisième
République (Pierre Barral)
L’enjeu
La République des paysans
Le traditionalisme agrarien
Le gaullisme et les paysans (Pierre Rémy)
Expectative du pouvoir et poursuite de la politique antérieure :
mai-décembre 1958
Le conflit avec la profession et ses conséquences politiques :1960-1965
L’infléchissement de la politique agricole et le rapprochement
avec les organisations professionnelles
Corporatisme et politique des partis (Suzanne BERGER)
Racines communes des différences organisationnelles
Les conséquences politiques des différences d’organisations
L'église catholique et les paysans (Bertrand Hervieu et André
Vial)
L’entre-deux-guerres : le triomphe du conservatisme
L’après-guerre : un équilibre précaire
De Vatican II à mai 1968 : une rupture consommée ?
L'idéologie paysanne (Nicole Eizner)
Les courants idéologiques au XIXe siècle
Evolution de l’agriculture et transformations idéologiques
L'information des agriculteurs (René Poupry)
Les paysans et la politique
Les moyens d’information des agriculteurs
Les principales publications agricoles
La répartition de la presse dans le monde paysan
II. LES ORGANISATIONS PROFESSIONNELLES
Problèmes du mouvement professionnel (Michel Gervais)
Les organisations syndicales agricoles a l'épreuve de l'unité
(Pierre Coulomb et Henri Nallet)
L’ambiguïté du syndicalisme agricole
La question de l’unité du syndicalisme agricole
La constitution du syndicalisme unitaire
L’unité menacée et sauvée par le CNJA
Vers de nouvelles expressions syndicales ?
La fédération régionale des syndicats d'exploitants agricolesde l'Ouest (Jean-François Nallet)
Genèse de la FRSEAO
La FRSEAO au travail
La pratique de la FRSEAO
La crise du « syndicalisme de l’Ouest »
Le syndicalisme agricole et les paysans du Sud-Ouest (Robert
Bages)
Le mouvement de défense des exploitants familiaux (Yves
Tavernier)
Une organisation syndicale originale
Signification d’un programme
Le centre de l'agriculture d'entreprise (Jean Domenge)
La nouvelle entreprise agricole
Le CENAG et l’unité professionnelle
L’évolution depuis 1967
Un syndicalisme patronal ?
Les chambres d'agriculture et l'unité paysanne (Christiane
Mora)
Les Chambres d’Agriculture et la thèse de l’unité paysanne
Les Chambres d’agriculture et la pratique de l’unité paysanne
Les salariés agricoles et leurs organisations (Françoise
Bourquelot)
Malgré des améliorations apparentes rien n’a profondément
changé depuis quinze ans
Les organisations agricoles et la régionalisation (Jean-Luc
Bodiguel et François Platone)
La consultation régionale de septembre-octobre 1968
Les organisations professionnelles agricoles et la réforme
régionale
Les organisations professionnelles agricoles, leur intégration et
leur idéologie
Extrait de la publicationLes paysans et le plan Mansholt (Hélène Delorme)
Les réactions des forces paysannes devant le plan Mansholt
Les stratégies syndicales dans la CEE
Conclusion
Chronologie (Yves Tavernier et al.)
I - Politique générale
II - Politique agricole
III - Actions et prises de positions des organisations
professionnelles
Bibliographie (Yves Tavernier et al.)
I - Généralités
II - Problèmes économiques
III - Approche sociologique. Structure sociale
IV - Coopération et syndicalisme agricole
V - Idéologies et politique agricole
Extrait de la publicationPréface
François Goguel
Voici donc le second ouvrage, né de la confrontation des recherches
et des conclusions de spécialistes, qui est consacré, sous les auspices
de l’Association française de science politique et de la Fondation
nationale des sciences politiques, aux problèmes que posent les rapports
entre le monde agricole et la société française contemporaine, tels que
ces rapports s’expriment notamment, mais non exclusivement, dans la
vie politique.
Le premier, intitulé Les paysans et la politique dans la France
contemporaine avait été publié en 1958 sous la direction de Jacques
Fauvet et de Henri Mendras. Il avait eu comme point de départ une
Table ronde tenue en juin 1956 pour étudier « les moyens d’expression
et la représentation politique du monde paysan ».
Celui que nous présentons aujourd’hui tire son origine d’un colloque qui
a eu lieu en mai 1970 et qui portait sur « l’univers politique des
paysans ». Ce colloque avait été préparé et animé par Yves Tavernier,
qui, aidé de Michel Gervais et Claude Servolin, a également donné tous
ses soins à la préparation du livre qui paraît maintenant.
La comparaison des deux ouvrages permet de mesurer, non seulement
l’intensité des changements qui, en moins d’une décennie et demie, ont
affecté l’agriculture française, en elle-même et dans ses rapports avec
les autres secteurs de l’économie et de la société, mais également les
transformations intervenues dans la science politique, quant à ses buts
comme à ses méthodes.
L’ambition d’expliquer s’ajoute aujourd’hui beaucoup plus nettement
que jadis’ à celle de décrire. Développement en somme naturel : si la
première démarche de la science est d’établir et de mettre clairement en
Extrait de la publicationlumière un certain nombre de faits jusque-là mal connus, la seconde
consiste à relier ces phénomènes entre eux et avec ceux qui les
entourent, afin d’en présenter un ensemble intelligible. D’où le recours,
indispensable pour des politistes (qui pratiquent une discipline située au
carrefour de plusieurs autres), aux méthodes, au vocabulaire et aux
théories de la sociologie et de l’économie, en même temps que de
l’histoire, afin de traiter tous les aspects du problème qu’on cherche à
éclairer.
Il est particulièrement frappant à cet égard de comparer les quelques
paragraphes consacrés dans l’ouvrage de 1958 aux problèmes
économiques propres à l’agriculture française (il s’agissait
essentiellement de confronter l’évolution des prix agricoles à celle des
prix industriels), aux deux premiers chapitres de la très dense
Introduction du livre qui paraît aujourd’hui. La saisissante présentation
par Michel Gervais de la transformation des structures agricoles, par la
réduction du nombre des exploitations et de celui des hommes qui y
travaillent, ainsi que par l’accroissement quantitatif sans précédent de la
production agricole française de 1955 à 1970, d’abord. Puis l’effort de
réflexion mené par Claude Servolin sur le problème posé par
« l’absorption de l’agriculture dans le mode de production capitaliste ».
Il appartiendra aux lecteurs d’apprécier la fécondité que peut avoir à cet
égard une méthode qui consiste, pour une part non négligeable, à
confronter aux réalités présentes les analyses théoriques de Karl Marx,
d’Engels et de Kautsky. L’auteur de cette préface doit confesser que,
pour sa part, il s’est senti plutôt renforcé par cette confrontation dans le
scepticisme qu’il éprouve devant certains efforts de théorisation, qui lui
paraissent prématurés ou par trop systématiques. Les constatations
faites et les réflexions formulées par Claude Servolin lui-même, lui ont
paru plus éclairantes en soi que par leur référence aux prévisions,
démenties par l’expérience, des grands théoriciens socialistes du siècle
dernier. Il se demande d’autre part dans quelle mesure les problèmes
soulevés par l’absorption de l’agriculture dans le mode de production
aujourd’hui dominant en France tiennent vraiment aux aspects juridiques
et sociaux qui permettent de qualifier ce mode de production de
« capitaliste », et dans quelle mesure au contraire il ne s’agit pas plutôt
des rapports entre deux modes de production intrinsèquement
irréductibles l’un à l’autre, en raison des données techniques qui
séparent les activités industrielles du travail agricole, et cela
Extrait de la publicationindépendamment de facteurs comme le régime de la propriété des
moyens de production, la plus-value et le salariat.
Ce sont là réflexions de profane, dont la portée — leur auteur s’en rend
bien compte — ne doit pas être exagérée, et qui ne sont en somme que
des interrogations. On pourrait en formuler d’analogues à propos de
certaines des pages consacrées dans ce livre aux problèmes d’ordre
social qui se posent aujourd’hui dans le monde agricole français. Que ce
monde soit, en dépit du mythe de l’unité paysanne (mais la résistance de
ce mythe n’est pas sans signification), un monde fort hétérogène, rien
de plus évident. Qu’il soit pour autant le théâtre d’une véritable lutte des
classes, c’est une autre affaire. En lisant certains passages de ce livre,
on ne peut se défendre de l’impression que leurs auteurs sont parfois
tentés de placer la réalité qu’ils décrivent sur une sorte de lit de
Procuste, afin de la faire cadrer avec la théorie grâce à laquelle ils se
proposent de l’expliquer. Dans l’agriculture française d’aujourd’hui, la
lutte des classes se déroule-t-elle entre employeurs et salariés, entre
céréaliers et éleveurs, entre producteurs spécialisés et polyculteurs,
entre exploitants du Nord, de l’Est et du Bassin parisien, et cultivateurs
de l’Ouest, du Centre et du Midi, ou, plus simplement, entre jeunes et
vieux ? Autant d’hypothèses dont aucune n’est totalement inexacte, car
il s’agit là de tensions indiscutables, mais dont aucune n’est non plus
totalement convaincante, d’abord parce qu’elles s’excluent dans une
certaine mesure les unes les autres, mais surtout parce qu’aucune ne
paraît correspondre vraiment à ce que, depuis Marx, on est convenu
d’appeler « lutte des classes », puisque la conséquence ultime de cette
dernière devrait être l’établissement d’une « société sans classes » et
qu’on ne saurait guère concevoir qu’il y ait un jour en France une
agriculture tellement homogène que les tensions qui s’y constatent
aujourd’hui en aient totalement disparu.
La prochaine étape de la recherche ne devra-t-elle pas consister à se
libérer d’une théorie conçue il y a un siècle à l’égard d’un monde
industriel, d’ailleurs à bien des égards différent de celui d’aujourd’hui,
pour en formuler une qui corresponde mieux aux tensions d’un type
original dont l’existence apparaît lorsqu’on analyse les forces qui
s’expriment dans le monde agricole de la France d’aujourdhui ?
Ces réflexions, formulées par un politiste d’une génération bien
antérieure à celle des auteurs du livre qu’on va lire (et qui ne portent
d’ailleurs pas sur l’ensemble de l’ouvrage), s’expliquent peut-être
Extrait de la publicationessentiellement par cette différence d’âge, et par l’habitude d’une
approche différente des problèmes. Elles ne tendent en aucune manière
à minimiser l’importance et la valeur du livre qui les a fait naître, et dans
lequel les considérations d’ordre théorique, à l’occasion desquelles elles
sont formulées, s’accompagnent d’une quantité impressionnante
d’informations approfondies et détaillées sur la consistance et la
dialectique dès forces politiques et sociales à l’œuvre dans l’agriculture
française ou autour de cette agriculture, et dont certaines s’expriment
dans les organisations professionnelles qui y font l’objet d’un tableau
particulièrement complet et utile.
Comment ne pas souligner à ce sujet une des différences qui existent
entre la présente étude et celle qui l’a précédée ? Il y a quinze ans, les
auteurs de Les paysans et la politique avaient en somme surtout
cherché à déterminer quel apport le monde agricole fournissait à
chacune des tendances politiques entre lesquelles se partageaient les
électeurs français, en même temps qu’à expliquer le manque d’unité
politique de l’électorat paysan. Aujourd’hui, c’est plutôt de l’attitude des
divers éléments du monde agricole à l’égard de l’Etat qu’il s’agit, ainsi
que de la manière dont les partis conçoivent leur approche des milieux
paysans. Changement qui tient sans doute à ce que, depuis la loi
d’orientation de 1960 et la loi complémentaire de 1962, ainsi que par
suite du développement de la politique agricole commune, l’action des
pouvoirs publics a pris en ce domaine un caractère beaucoup mieux
déterminé et plus constant que ce n’était le cas dans les dernières
années de la Quatrième République. Aussi les partis se trouvent-ils
obligés, comme le fait l’Etat lui-même, de mieux définir les analyses qui
sous-tendent leur effort pour attirer à leurs candidats les suffrages
paysans.
Il est peu probable que l’unité, qui, en dépit de certaines tendances
récentes continue à être la caractéristique de la structure des
organisations professionnelles les plus représentatives de l’agriculture
française, trouve jamais son homologue dans l’expression politique du
monde agricole. Mais n’en est-il pas de même du monde ouvrier ? Tant
il est vrai que les convictions et les fidélités politiques sont bien loin
d’être déterminées de manière univoque par les intérêts de ceux qui
éprouvent ces convictions et qui expriment ces fidélités.
Ce livre, situé aux confins de la science économique, de la sociologie,
de la science des organisations, de l’histoire et de la psychologie, et qui
Extrait de la publicationpar là même relève très exactement de la science politique, ne constitue
sans doute qu’une étape dans la connaissance d’un des problèmes les
plus importants parmi ceux dont la solution déterminera l’avenir de la
société française. Mais une étape importante, car une mise au point
aussi complète et aussi honnête, jusque dans ce qui constitue peut-être
ses point faibles, doit permettre de repérer les directions dans lesquelles
devront se porter dans les années qui viennent les efforts des
chercheurs.
Jamais sans doute une réalité en aussi constante et rapide évolution que
l’agriculture française, en elle-même et dans les relations qu’elle
entretient avec la société globale, ne pourra être connue d’une manière
scientifique tout à fait satisfaisante. Mais la conscience de ses limites est
une des caractéristiques essentielles de la science véritable : le livre que
voici tend indiscutablement à reculer celles qui bornaient jusqu’à présent
notre connaissance du sujet auquel il est consacré. A ce titre, sa
parution mérite d’être saluée avec satisfaction, et ses auteurs d’être
remerciés de l’effort par lequel, dans le secteur qui est le leur, ils ont fait
progresser la science de notre société et des problèmes auxquels celle-ci
est confrontée.
Introduction. Les transformations
économiques et sociales de
l'agriculture de 1955 a 1970L’économie agricole française
19551970
Michel Gervais
Lorsque parut en 1958 la première publication de la Fondation
nationale des sciences politiques consacrée à l’étude du comportement
[1]politique des paysans français l’agriculture française subissait depuis
plus de dix ans une mutation économique et sociale dont les
observateurs soulignaient l’ampleur. Jacques Fauvet rappelait les grands
traits de cette transformation et notait qu’ « elle ne peut rester sans
[2]incidence politique » . Il n’apparaissait pourtant pas nécessaire
d’adjoindre à la réflexion de science politique un élément d’analyse
économique. Il n’en va pas de même aujourd’hui. Depuis quinze ans
l’évolution économique du monde agricole s’est poursuivie et amplifiée.
Elle a transformé les conditions du travail agricole aussi bien que les
comportements sociaux des paysans et, malgré les changements déjà
acquis, rien ne permet de fixer un terme à la mutuation en cours.
Contrairement à ce qu’avaient espéré la plupart des observateurs qui
saluaient avec enthousiasme le réveil des campagnes, les déséquilibres
économiques et sociaux n’ont pas disparu au fur et à mesure que se
comblait le retard technique qui était, aux yeux de beaucoup, la cause
principale des difficultés paysannes en France. Il est d’abord apparu que
de nombreux agriculteurs ne pouvaient espérer rattraper leur retard puis
on a fini par comprendre que la transformation technique a posé autant
de problèmes qu’elle en a résolus et qu’elle n’aboutit pas forcément à
transformer tous les agriculteurs restants en entrepreneurs agricoles
efficaces. Le rêve hollandais s’est évanoui, les problèmes de politique
agricole apparaissent au premier plan de l’actualité et l’on assiste même
au développement de courants d’opinion qui ne voient plus dans
Extrait de la publicationl’agriculture qu’une charge dont la société devrait chercher à réduire le
poids.
Tenant compte de ces transformations, c’est sur les incidences
politiques de l’évolution économique qu’il nous a paru nécessaire de
centrer la réflexion. Plus précisément, nous nous proposons d’examiner
dans quelle mesure les changements intervenus dans le statut
économique des paysans influent sur leur comportement politique. Nous
cherchons également à déterminer si les nouvelles formes d’organisation
du travail en agriculture ont eu des conséquences sur les formes
d’organisation et sur les pratiques des institutions par lesquelles
s’exprime l’activité politique de la paysannerie française.
L’objet même de ces recherches suppose une connaissance précise des
bouleversements techniques et économiques qu’a subis le secteur
agricole depuis quinze ans, c’est pourquoi notre premier chapitre sera
consacré à la présentation des résultats économiques obtenus en
agriculture depuis 1955. Mais il suppose également que l’on réfléchisse
à la façon dont se supportent mutuellement et se conditionnent
réciproquement les rapports politiques, idéologiques et économiques que
les agriculteurs établissent avec la société globale.
Pour contribuer à cette réflexion, il nous a paru nécessaire de prolonger
la description statistique par une analyse théorique.
On trouvera dans le deuxième chapitre de cette introduction un essai
d’interprétation du mouvement économique qui entraîne le secteur
agricole, et dans le troisième chapitre une interprétation sociologique de
la transformation en cours, fondée sur l’analyse économique qui la
précède.
Ayant ainsi pris connaissance du système d’analyse que nous
proposons, le lecteur sera en mesure de tirer des articles qui suivent,
outre les informations précises qu’ils apportent, une vue d’ensemble du
mouvement social dans lequel s’insère la paysannerie française.
L’évolution de la production agricole
Dès 1955, l’agriculture française dépasse largement ses meilleurs
résultats d’avant-guerre et, jusqu’en 1970, l’accroissement des volumes
produits est ininterrompu. En se reportant au tableau ci-contre, on voit
Extrait de la publicationque les deux dernières décennies sont marquées par un essor agricole
sans précédent.
Ainsi, entre 1955 et 1970, alors que la superficie cultivée totale reste
sensiblement constante, la production de blé passe de 104 à 144 millions
de quintaux, celle de l’orge de 27 à 94 millions de quintaux, celle du
maïs de 11 à 57 millions de quintaux. Selon les estimations officielles, la
France produisait en 1955, 903 000 tonnes de bœuf, 720 000 tonnes de
porc et 178 millions d’hectolitres de lait. En 1970, la production
atteignait 1 240 000 tonnes de bœuf, 1 185 000 tonnes de porc et 279
[3]millions d’hectolitres de lait .
TABLEAU I - EVOLUTION DES PRINCIPALES PRODUCTIONS
AGRICOLES
Sources : a) Tableaux de l’économie française, Paris, INSEE, 1966. b)
« Tableaux de l’agriculture française et européenne », Paysans,
aoûtseptembre 1968, numéro spécial.
La production agricole, qui avait crû à un taux annuel moyen de 3,3 %
Extrait de la publication[4]entre 1949 et 1962 , a poursuivi sa croissance pendant la période
19601970 à un rythme voisin de 3 % (2,9 % selon la commission du Sixième
Plan). Cette augmentation globale de la production est enregistrée par les
comptes nationaux. Entre 1956 et 1969, l’évaluation de la valeur
marchande de l’ensemble des produits agricoles passe de 24 439
[5]millions de francs à 64 431 millions en francs courants .
Grâce à la masse de marchandises produites, l’agriculture françlaise
atteint enfin l’objectif qu’elle poursuivait depuis près d’un quart de
siècle : devenir exportatrice. C’est en effet dès 1945 que certains
responsables de l’économie ont cherché à créer un important courant
d’exportation de produits alimentaires.
Le rapport de la commission de modernisation de la production animale
du Premier Plan, note : « Le premier objectif est de satisfaire les besoins
alimentaires de la population française et de cesser toute importation de
viande et d’œufs en particulier. Le deuxième objectif est de développer
nos possibilités d’exportation aussi bien en animaux qu’en produits
[6]d’origine animale » .
Cette volonté de faire de l’agriculture une branche exportatrice a été
affirmée de nouveau dans les Plans qui ont suivi : le rapport général
agriculture du Troisième Plan prévoit par exemple que « les exportations
agricoles à destination de l’étranger, qui se sont élevées à 104 milliards
[7]de francs en 1954, passeraient à 210 milliards en 1961 » , contribuant
ainsi à l’équilibre de notre balance commerciale. Globalement, les
résultats recherchés ont été atteints, mais beaucoup moins vite que
prévu. Notre balance commerciale agricole n’est équilibrée que depuis
ces toutes dernières années.
TABLEAU II - BALANCE DES ÉCHANGES AGRICOLES
FRANÇAIS (en milliards de F)
Source : P. DEVAUX, « Le commerce extérieur agricole de la France et
Extrait de la publicationson évolutoin récente », Revue française de l’agriculture, 4e trimestre
1968, p. 43.
Les chiffres que nous reproduisons masquent un grave déséquilibre de
notre commerce extérieur de produits agricoles et alimentaires. Ils font
en effet apparaître la balance globale des importations et exportations de
deux branches de la comptabilité nationale : la branche agriculture et la
branche des industries agricoles et alimentaires. Que le développement
des liens qui unissent ces deux branches pousse à les regrouper se
conçoit, mais cette façon de procéder risque de masquer un phénomène
important.
TABLEAU III - EVOLUTION COMPARÉE DES ÉCHANGES
EXTÉRIEURS DE L’AGRICULTURE ET DES INDUSTRIES
AGRICOLES ET ALIMENTAIRES
Source : « Rapport sur les comptes de la nation 1969 », art. cité, tome 2,
pp. 131 et 132.
Tandis que de 1967 à 1969 le taux de couverture des importations de
produits agricoles bruts par les exportations passait de 104,7 % à
142,7 %, le même taux de couverture pour les produits des industries
agricoles et alimentaires, qui n’atteignait que 69,9 % en 1967,
progressait beaucoup moins vite pour se fixer à 76,4 % en 1969. C’est
donc sur les marchés des produits alimentaires les moins élaborés que
notre position exportatrice est la plus solide ; plus encore ce sont les
céréales qui arrivent au premier rang de nos exportations de produits
agricoles. Elles représentaient en 1963, 27 % et en 1967, 31 % du total
des exportations de l’ensemble agriculture et industries agricoles et
[8]alimentaires .
Cette caractéristique de nos échanges extérieurs renvoie sans doute à la
structure de la production agricole. Notre agriculture serait-elle encore
Extrait de la publication

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