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L'usage de la bombe à fission nucléaire

De
210 pages
Faisant suite à la Genèse de la bombe à fission nucélaire, Ce 2e volume se concentre sur l'exploitation militaire du projet nucléaire, c'est-à-dire les bombardements.
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L'usage de la bombe à fission nucléaire
Projet Manhattan /2
Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud,
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines »
est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs,
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.


Derniers ouvrages parus
Florence SAMSON, Une femme présidente pour la France,
2011.
Philippe QUÊME, Monnaie bien public ou « banque-casino »
?, 2011.
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et démocratie, 2011.
Alain ZOLTY, L’espoir citoyen, 2011.
Hervé CAUDRON, Quand les sagesses nous endorment, 2011.
Daniel LAGOT, Le droit international et la guerre, Nouvelle
édition, 2011.
Frank MISTIAEN, La richesse n’est pas produite ou Essai sur
la nature et l’origine de la valeur marchande et la richesse
matérielle, 2011.
Hélène HATZFELD, Les légitimités ordinaires, 2011.
Riccardo CAMPA, La place, et la pratique plébiscitaire, 2011.
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millénaire, Plaidoyer pour un bouclier antimissiles européen,
2011.
Arnaud KABA, Le commerce équitable face aux réalités
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Christian SAVÈS, Éthique du refus. Une geste politique, 2011.
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Paul AÏM, Où en sommes-nous avec le nucléaire militaire ?,
2011.
Michel ADAM, Jean Monnet, citoyen du monde. La pensée
d’un précurseur, 2011. Julien Pinol








L'usage de la bombe

à fission nucléaire
Projet Manhattan /2










L’Harmattan





DU MÊME AUTEUR :
Aux mêmes éditions
La g enèse de la bombe à fission nucléaire
Projet Manhattan/1, 2011















© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55791-8
EAN : 9782296557918 Introduction et généralités fugitives
« Passent les dernières secondes de l`ère pré-nucléaire de l'humanité ».
C'est ainsi qu'il reste de bon goût d’évoquer les derniers instants avant
l'explosion d'Alamogordo, l'éclair de Trinity, vieux de soixante-six ans, ou
par plus d'ignorance encore, Hiroshima le 6 août 1945. Presque un gag. On
aurait aussi très bien pu la graver sur une stèle de granit ! Sa formulation,
avec un grand trémolo par là-dessus, affirme l'aspect crucial de l'événement,
de la même manière que l'on évoquerait, avec cette admiration pour l'esprit
humain qui transparaît dans ces mots, les premiers temps où l'homme
maîtrisait le feu, symbole si ce n'est de domination de la nature, en tout cas
de domestication.
Allons donc ! A ce loisir sentimental, ce jeu de savoir à quelle journée il
serait bon d’attribuer le début de l’ère nucléaire, l'on ne saurait trop
conseiller de se demander s'il aurait été plus judicieux de choisir plutôt celle
du 2 décembre 1942 (l’inauguration de la première réaction en chaîne
contrôlée), ou bien plus en amont encore, le jour qui coïncide avec la
promenade enneigée de Lise Meitner et d’Otto Frisch, dans les bois suédois
en 1938. Le moment où fut réalisée la première fission d’un noyau
d’uranium ne conviendrait-il pas aussi ? On pourrait remonter comme cela
jusqu'en 1896 à la reconnaissance de la radioactivité, une épreuve déjà toute
nucléaire. C'est selon. Les occasions ne manquent pas.
Or, la technologie et ses expérimentations apportent des dates, au contraire
des conceptions dont l'évolution est plus diluée dans le temps. D’une
épreuve de formulation comme dans un conflit militaire, la bonne fortune est
la propriété des plus forts, des plus percutants. A la devanture de bonnes
pâtisseries, les yeux sont généralement tournés vers les plus grosses et l’on
préféra généralement au gré d’une célébration, le choix d’une grosse
explosion à une expérience dont aucun sens ne peut la visualiser, l'entendre
ou même la toucher.
Reste aussi qu’introduire une coupure dans l'histoire des hommes est un
calcul bien arbitraire; chaque action marquant sensiblement une différence
entre le passé et le futur. Inévitable. Il demeure pour ceux qu'un choix
semble primordial, à le pratiquer. Je les laisse seuls, se divertir ainsi.

Plus qu'aucune autre investigation de la physique tant théorique
qu'expérimentale, l'évolution des recherches nucléaires se confond à un
certain moment avec ce qu'il est coutume de retenir de l'histoire plus qu'autre
chose: la guerre. Replonger dans une période qui se préluda de manière
éclatante au milieu des années 30, reste de ce fait, malheureusement,
5inévitable. L'histoire de l'élaboration des premières bombes à fission
nucléaire correspond d’une première estimation, aux six années de guerre où
les bataillons du genre humain ont accompli de véritables prouesses. Et dire
que la fin de la Première Guerre mondiale, empotée des réunions
diplomatiques qui la suivirent entre 1919 et 1921 fut censée mettre un point
final aux guerres entre ces pays ! Après l'horreur de 14-18, il paraissait en
effet inconcevable que la paix puisse être de nouveau un terrain à conquérir.
Plusieurs dizaines de millions de morts devaient quand même bien servir à
quelque chose ! Ce fut sans compter que rien chez l'homme ne semble
suspendre sa disposition à concevoir des affrontements.
Détourner le Projet Manhattan des autres intrigues passées et
contemporaines qui lui sont attachées est renvoyer sa chronologie à une
fable, l'affranchir des tempéraments qui lui ont permis de naître, et j’ose
même prétendre, de la signification de son existence. Songez que vider
l'évolution de cette guerre pour quelque raison que ce fût incombait en
premier lieu à estropier notre récit de l’utilisation de son éminent vecteur
aérien : l’avion, le bombardier.
Il serait par ailleurs simpliste de ramener la seule inédite hardiesse
technique d'importance au domaine nucléaire, venu in extremis d'ailleurs,
apporter sa contribution au catalogue. En rien, les honneurs de l'innovation
furent réservés à l’énergie nucléaire. Les divers antibiotiques, la découverte
de l’ADN, le napalm, l'amélioration des systèmes de radar ainsi que
l'apparition des moteurs à réaction ou des fusées balistiques et bien d'autres
inspirations encore, encombrent la liste. De nouvelles données logistiques,
een évolution depuis la troisième décennie du XX siècle avec les plus
récentes recherches et découvertes, ont été mobilisées afin de transformer
une nouvelle fois la guerre.
Très vite après le mois d’août 1945, la vision d'une guerre nucléaire,
encore plus terrible que celle vécue et juste terminée, présageait tout
simplement une destruction mutuelle, la fin du monde et de son illustre
goupilleur : l'homme. Ce qui paraissait improbable devenait envisageable: la
destruction totale à portée de main.
L’hiver nucléaire a de quoi effrayer ! En effet, aucune défense ne semble
possible. La diffusion de cendres et de poussières au-dessus de nos terres,
occasionnée par une multitude d’explosions, une masse d’une telle épaisseur
qu’ils produiraient une nuit et un refroidissement de la planète, n’est
souhaitée par personne. Ainsi une guerre ne satisferait plus uniquement le
massacre, la fin d’une armée, d’une ville ou même d’une population, mais
celle de l’humanité ! A partir de ce constat, un conflit tout neuf et d’une
dimension continentale ressemblerait à un suicide.
Dans ses conséquences pour le pays qui en a disposé le premier, si très peu
de décisions militaires et technologiques ne furent égales dans leur
importance future à l'utilisation de l'arme atomique sur le Japon, aucun fait
de guerre entre 1939 et 1945 n’a assurément concédé à son seul rappel,
6autant d'oppositions entre les opinions sur sa logique. Quel autre événement
de la Seconde Guerre mondiale, dont la plupart des gens ne connaît du
déroulement que l'image qu'on lui transmet à l'école ou en prime time, quel
autre événement disais-je, mis à part les camps de la mort nazis, a-t-il fait
couler plus d'encre et donné lieu à des jugements et des histoires si divers
que les explosions au-dessus d’Hiroshima et de Nagasaki ?
Deux pages ont suffi et voilà que viennent symboliser cette période deux
différentes applications exterminatrices, réunies comme des opérations de
massacre. Bien qu'il soit sans doute illusoire de vouloir supprimer une
pratique encore mieux fréquentée en groupe que seul, qui consiste sans arrêt
à demander des comptes et à juger l’Histoire, exhortons nos esprits à ne
point comparer ces deux tragédies, à mon sens incomparables.
Car autant l’affirmer tout de suite : si hypothétique que cela puisse paraître
aujourd’hui, on peut prétendre que n’importe quelle autorité ayant acquis en
premier cette disposition technologique (nucléaire), un tant soit peu sous
pression, aurait tôt ou tard pris la même décision, si le gouvernement
américain n’en avait été l’inaugurateur. Certes, aucun autre phénomène que
la Seconde Guerre n’eut une influence si profonde sur la fabrication de la
bombe au point d’entraîner l’abandon de son report, mais nous pourrions
assurer que tôt ou tard, une semblable arme aurait vu le jour.
Néanmoins, plus qu’aucune autre, le progrès de cette science et de sa
technologie, c’est le moins que l’on puisse dire, n’a pas fait plaisir à tout le
monde ! Et pour ce qui est d’Hiroshima et Nagasaki atomisés, les successifs
anniversaires de leurs bravoures n'ont en effet pas de quoi réjouir !
On peut comprendre qu'après avoir vu les mauvais côtés du nucléaire, cette
science qui peut renvoyer celle de jadis à des allures de contes de fée, il soit
difficile de le célébrer. Le secret de la matière fut révélé de telle manière
qu'un sentiment d'effroi gagna davantage les esprits que le ravissement. Tant
dans ses domaines scientifiques que ses domaines industriels, il a pour carte
de visite, qu'on le veuille ou non, la naissance du péril atomique et
l'apothéose technologique des bombardements de l'année 1945. Le
philosophe Heidegger, quelque peu technophobe, nous l’avait écrit à ce
sujet, sans tous nous convaincre pour autant: « Le trait caractéristique le plus
1évident de l'âge atomique, est la bombe atomique ».
Si les inconvénients et les avantages de l’utilisation de cette énergie
dépassent le seul cadre de leur utilisation militaire, la plupart des
considérations ordinaires au sujet du nucléaire sont nées à ces dates
explosives. Les populations prirent l’habitude de juger ce qui se rattache à
cette technologie en fonction des attentats sur les deux villes japonaises,
avant que d’autres incidents viennent les remplacer. Car comme si cela ne
suffisait pas, le principe fondamental de l'alchimie de la peur du nucléaire ne
réside plus uniquement sur un acte de malveillance, mais également sur une
défaillance, un désastre industriel. Ainsi soumis, l'accident peut débarquer à
l'improviste ! Faut-il en conclure à une faillite des conceptions utopiques de
7la science nucléaire ? Et ne confondons-nous pas par cela deux choses, la
science en elle-même et l’industrie ou l’armée qui l’exploite ? Ne ferait-on
pas preuve d’ignorance en cloisonnant le domaine nucléaire exclusivement à
la « fission industrielle », en négligeant d’autres aspects plus fondamentaux
que les données ont développés ? Une cascade d’interrogations
continuerait sans relâche. L’élaboration de l’arme nucléaire s’écarterait alors
de vaines élocutions vouant aux gémonies le développement de la physique
et la complexité de notre monde.
Ces pages, que les descriptions avec tant d’interrogations composent,
n’auraient pu voir le jour sans la source d’informations et de réflexions que
recèlent les ouvrages cités dans la bibliographie sélective qui achève la
lecture de ce livre. A vrai dire, il aurait été plus exact de placer cette liste au
début de l’ouvrage afin d’en illustrer le prélude avec justesse. Cela dit, loin
d’avoir été le seul écueil à l’ouvrage, la lecture des témoignages et des
2archives n’en a pas été pour le moins imposant, vous l’imaginez .
Il est un fait qu'après coup, de manière générale, chaque protagoniste
obtient la possibilité de dire plus clairement ce qu'il pensait à l'époque ou ce
qu'il a également pu dire. Or, combien d'épisodes ont été laissés au bon
vouloir des écrits de leurs générateurs, préférant bien souvent la
simplification à la complexité. Bien souvent, on ne peut garantir que l'esprit
n’a pas été en mesure d'étendre son contrôle sur les données historiques.
Pour certains, cela revenait à rédiger eux-mêmes leur autobiographie ; pour
d’autres, à manipuler leurs papiers personnels, telle une abordable collection
dont on veut épargner aux bons éléments de côtoyer le bas de gamme. Les
maladies de la mémoire ne brillent pas seulement par l'étourderie ou le
défaut de souvenirs ! Sans compter que par je ne sais quel souci de
conformisme, certains documentaires portent au rang de vérité sacrée des
informations simplement supposées ou tout bonnement perfides qu'ils n’ont,
en estimant leur bonne foi, pas pris le temps de vérifier. De plus, on ne peut
l'oublier, il y a, de plus, ces nombreux récits acrobatiques, véritables
préceptes, qui presque au même degré que ce qu'ils critiquent, reproduisent
les hypothèses au gré des besoins. Aussi fut-ce pour leur donner une forme
plus attirante que l'on se mit à parader une arrogante indication sur la page
de couverture en dessous du sujet: « toute la vérité ». Quelle vérité, chers
lecteurs, se suffirait d’un livre pour y être enfermée ?
Ces considérations, qu'il fallait peut-être se résoudre à exposer, visant à
situer le récit de la naissance de la bombe beaucoup moins dans la simple
utilisation américaine contre le Japon que dans un panorama plus étendu, je
les ai écrites ici en espérant qu'elles ne vous quitteront pas au fil des pages.
Adjectifs et expressions à l’appui ou point, en aucun cas, je n’aurais envie
de dire au lecteur comment penser, comme l’emploi du présent ne voudrait
et ce, malgré ses défauts, renvoyer le déroulement temporel à un certain
déterminisme.
8Redites et retour sur le Projet Manhattan
Le président états-unien, élevé dans le sérail des affaires publiques, vient
de manifester sa détermination au plus haut de la tribune du Congrès : « La
route de Tokyo est difficile. Il est plus long d'y aller qu'à Berlin, dans tous
les sens du terme. La capitulation allemande ne signifiera pas la fin de la
guerre contre le Japon. Au contraire, la lutte sera âpre et coûteuse dans le
Pacifique ». Ce genre de phrase, Franklin Delano Roosevelt s’en est fait une
spécialité. La radio est là pour nous déguiser en témoins.
La neige de janvier 1945 tombe, silencieuse, sur le toit des laboratoires
américains. Il arrive que cet étrange écho sonore possède de quoi refondre
nos humeurs les plus sombres. La pétarade générale et le fracas des bombes
ne sont pas encore terminés; il nous reste heureusement ce genre de tonalité.
Et net de comptes !
Bien loin des endroits du monde où l'on a tôt fait de vous coller une balle,
au cœur de cette concentration d'énergie, à coup de calculs, de réunions et de
tournevis, aujourd'hui, Los Alamos a résolu ses problèmes : la confection
théorique de deux types d’armes nucléaires, adaptées aux propriétés de
l’uranium et du plutonium.
Ceux qui l'ignoraient le savent à présent, dans l'art de maîtriser l'énergie
nucléaire et la fission de l'atome, les longues études sur l’uranium
(principalement son isotope 235) et le plutonium, ont occupé intensément
nos matières grises de Chicago à Berkeley en Californie, en passant
inévitablement par le laboratoire principal du Projet Manhattan, Los Alamos,
au Nouveau-Mexique.
Fidèle à sa coutume de ne point compliquer son exposé, l’Histoire générale
ne retiendra que les réussites que l’on promet à présent. Le gouvernement
américain n’eut pourtant jamais l’air passionné des recherches nucléaires et
de son armement entre 1939 et 1941. Ce ne sont pas les quelques réunions
du comité inauguré après la missive de Szilard et d’Einstein auprès de
Roosevelt, quelques semaines avant le déclenchement de la guerre en
Europe, qui nous feraient changer d’avis. L’intervention d’une délégation
britannique, venant alarmer la lenteur des premières investigations
américaines, le changement de propriétaire en France puis l’attaque sur Pearl
Harbor et les postes armés en Extrême-Orient, ont finalement réglé la chose.
Roosevelt se résigna alors à devoir conclure les promesses adressées par les
physiciens et les ingénieurs de son gouvernement au sujet de l’énergie
nucléaire, son utilisation pour la propulsion sous-marine et surtout la
confection de nouvelles bombes. A chaque ouvrage, un petit cérémonial a
apporté depuis, un camouflage nominatif pour la secrète mission des
9investigations. La discrétion est déjà fort répandue à l’armée et chez les
politiques, mais cela n’est rien comparé à la confidentialité qui entoure le
sujet qui nous intéresse. Le Congrès n’est, pour preuve, témoin de rien
encore.
La compréhension scientifique du phénomène de fission, inaugurée par
Lise Meitner en relation avec le laboratoire d’Otto Hahn à Berlin, a attendu
le 2 décembre 1942 pour se concrétiser une première fois, après
d’innombrables expériences, qu’une somme colossale d’individus ont
alimentées. L’année 1942 s’est en effet achevée à l’université de Chicago
par la réalisation du premier réacteur nucléaire, la pile CP-1, le tas de
graphite et d’uranium accompli par l’équipe autour d’Enrico Fermi. D'une
entreprise qui s’est éloignée de tout ce qui est gratuit, les usines de
productions et leur cité adjacente se sont alors édifiées à l’ombre de toutes
publicités. Le recrutement du personnel fut considérable. Alors que cet hiver
semble être le dernier avec lequel l’Europe devra supporter la froideur avec
son délire, l’effectif du projet atomique américain atteint aujourd’hui plus de
100 000 personnes. Bien plus des trois quarts, soit la main-d’œuvre ouvrière,
ne savent pas pour autant ce à quoi leur travail aboutira au terme de la chaîne
des prestations, dont le centre est Los Alamos au Nouveau-Mexique.
A la tête de ce laboratoire-là, figure Robert Oppenheimer, que le général
Leslie Groves avait plébiscité au poste de chef scientifique en septembre
1942. Ces deux-là, pour l’instant, n’ont qu’une très vague idée des plaisirs
que pourra connaître leur pays grâce à leurs talents bien distincts. Certains de
leurs plus hauts chefs verront en eux des hommes providentiels.
En 1941, une somme inégalée de Prix Nobel et de physiciens éminents
prirent ainsi place dans le grand album des glorieux habiles que forment les
inventeurs et leurs objets. L’urgence, malgré les conditions et les salaires,
somme toute respectables des civils physiciens à Los Alamos, est restée
constamment à la hauteur de l’exigence. Evoluant sans cesse de problèmes
en résolutions, le travail fut très vite épaulé par la venue d’un contingent de
génie militaire et celui des physiciens anglais, autrefois attachés à leur
propre programme nucléaire qu’ils n’ont pu poursuivre, l’Allemagne nazie si
proche et menaçante.
Si la citadelle irrévélée du Nouveau-Mexique est de surveillance militaire,
son exploitation est sous administration civile. Elle est coordonnée par la
section Physique de l’Université californienne Berkeley, où se tient le papa
du cyclotron Ernest O. Lawrence. Que l’armée ait admis cela, avec une
tendresse peu commune, ne nous fait pas oublier qu’une fois la confection
des premières bombes faite, la chose accédera au degré strictement militaire
pour pouvoir mettre en pratique ses théories chères à son génie.
La confection finale de l’arme est certes, depuis 1942, un fait intentionnel,
qui naît d'un milieu technique de plus en plus imposant, et il s’ensuit de cette
sollicitation une certaine continuité qui à chaque instant, a su se dépêtrer de
10l’inconnu et des difficultés. Pourtant, la mort et la destruction ne sont pas
inscrites dans le cœur de nos scientifiques. Quoique la question qui consiste
à savoir pourquoi la conception d’un tel engin reçut un tel acharnement est
loin de se résumer à une seule hypothèse, le fait que l’on ait suspecté parmi
nos physiciens américains et européens, en 1939 et encore en 1943, que la
bombe puisse être innovée par l’Allemagne nazie est à l’origine de leur
participation au Projet Manhattan. Parmi les détonateurs qu’Oppenheimer et
consorts ont utilisés lors du premier recrutement, la véritable hantise de
l'exploitation nucléaire nazie à des fins militaires fit belle figure.
Peut-on croire que l’Allemagne puisse acquérir l’opportunité d’utiliser en
premier l’arme nucléaire ? Il n’en est pas ainsi et nous le savons ; la bombe,
pour d'autres critères, semble avoir été aussi secrète aux pays des gratte-ciels
qu'au sein du dernier Reich : les matières grises germaniques n’en sont qu’à
l’édification de leur premier réacteur expérimental.
Que la dose de flottement et d'obscurité à l'égard des travaux nucléaires
allemands ait pu administrer aux pouvoirs américains le capital nécessaire
pour appuyer la construction de la bombe comme une contrainte, un mode de
survie moderne est une chose. Mais depuis les installations effectuées à Los
Alamos en 1943, le soin apporté à l’interrogation concernant le nucléaire
allemand et nazi s’efface devant la motivation de ces gigantesques
manœuvres : terminer la guerre et en sortir vainqueur. Et quoi que nous en
pensions, la planification est, en pareille circonstance, de rigueur. Les
intérêts sont trop énormes pour que sa rentabilisation ne soit indissociable
des recherches. Cela revient, guerre oblige, à inclure la science dans les
stratégies politiques et économiques, où se complaît le déterminisme.


11I WANT YOU FOR U.S.ARMY
Mais prends bien soin de ne pas te faire éclater par un obus.

Depuis la réussite de la pile d'uranium et de graphite à Chicago et l'entame
des constructions industrielles à Oak Ridge et Hanford, la bombe n'était plus
seulement envisageable, mais mutait vers une plausible action militaire. Une
question restait toutefois pendante. Elle pouvait s'énoncer ainsi: si l'on
envisage peu d’alternatives quant à l'usage de la bombe, reste à savoir quel
type d'avion serait susceptible d'accomplir la mission ? Tous les efforts
scientifiques et industriels ne serviraient à rien si aucun appareil volant
n'était envisageable dans le but d’accomplir la mission finale. Ce serait le
comble, pour ne pas dire, ridicule, que la taille et le poids de la bombe ne
puissent convenir à ce type de voyage ! C’est ce genre de question, qu’après
l’ouverture de Los Alamos, Groves devait résoudre.
Le général Henry Hap Arnold dirige le programme américain de
bombardement stratégique et partage depuis peu avec le général Marshall et
l'amiral King, le tout haut commandement des opérations armées juste
derrière Roosevelt et Stimson. C’est à lui seul que Groves évoqua d'une
manière générale, à la fin de l'année 1942, une sorte de bombe dont le
vecteur serait un avion. De quel type, il l'ignorait encore, autant à vrai dire,
ou presque, que des installations et adaptations, auquel l’engin volant serait
voué à connaître.
En 1941, dans une totale ignorance d’un quelconque projet nucléaire,
l’armée, avec l’USAAF, établit un cahier des charges, exigeant des
prochains bombardiers américains, un rayon d’action de 6000 km et une
capacité d’emporter une demi-douzaine de tonnes d’explosifs.
La mise en route de la construction de cet avion militaire, version
améliorée du B-17, a demandé l’édification de nouvelles usines et va
demeurer l’un des projets militaires les plus onéreux de la Seconde Guerre
mondiale. Un prototype a été achevé en septembre 1942 et a décollé le 21 du
mois dans le Kansas, depuis les pistes de Wichita, une usine filiale de
1Boeing . Les essais furent pourtant prolongés jusqu’à l’été 1943, en raison
d’un problème de surchauffe des moteurs. L’austère problème eut annoncé
trop d’accidents pour ne pas devoir être résolu. Très jolis à l’image, ces B-29
n’en demeuraient donc pas moins toujours au sol. Le souvenir de 14-18,
suffisamment proche pour encore être apprécié et considéré, Hap Arnold qui
fut parmi les premiers élèves d’Orville Wright, remit devant ses yeux, le
spectacle donné par ces avions conçus bien trop tard pour pouvoir participer
aux efforts de guerre.
13 Les nouveaux bombardiers américains à leur établi, ne pouvaient manquer
d’amener en effet au scepticisme n’importe quel homme impartial. Dans un
premier temps, pas très convaincu que les futurs B-29 puissent assurer une
telle opération, Groves songea, pour les besoins du Projet Manhattan, à un
Lancaster du Bomber Command britannique, le plus généreux bombardier
jusqu'à l'apparition publique des Superforteresses Boeing. Entré en service
au début de l’année 1942, le Lancaster Avro-683, issu des usines V.Roe Ldt
et Vickers-Armstrong, dont la soute à bombes de 10 mètres de long est des
plus vastes, accorde à la charge qu’il porte un poids de 6 tonnes et demie, ce
que réalisent la réunion d’une bonne dizaine de bombes conventionnelles.
Or, il ne suffit pas de faire appel à des possibilités pour réaliser nos vœux
les plus chers. La nouvelle invention explosive américaine devait le rester
dans ses moindres détails possibles. Cet honneur ne lui saurait être enlevé,
d'autant plus que l'altitude permise du « 31 tonnes volant britannique », n'est
que de 7 500 à 8 000 mètres et autorise un rayon d'action de 4 000 km
seulement, oserait-on dire. Pour bombarder l’Allemagne il y a deux ans, cela
convenait déjà tout à fait, mais dans le cas et l’espace du Pacifique, cela
restait insuffisant et aucun porte-avion, aucun de ces aéroports flottants, ne
permettraient de les y aider.
L’épreuve de force que constituèrent les batailles maritimes, dont celle
capitale de la mer des Philippines l’été précédent, tout autant que la conquête
des îles Mariannes, avait un but d’une promptitude exécution: la mise en
service déterminante d’aérodromes pouvant accueillir les centaines de B-29.
Pistes d’une considérable étendues que l’infrastructure mécanique, le service
hospitalier indispensable, sans oublier les hébergements bien que
rudimentaires, complètent. Déplacée du théâtre chinois et indien, une armada
de B-29 comptait vivement arriver à Tinian pour y séjourner et accompagner
l’autre partie provenant directement des Etats-Unis.
Seul type d’avion militaire détenant un rayon d’action approprié pour
malmener l’archipel ennemi depuis quelques îles du Pacifique désormais
américaines, aucun B-29 Superfortress n’a été et ne sera envoyé vers les
théâtres européens.
Jamais la construction d’un seul type d’avion n’a demandé autant
d’engagement et surtout de ressources que celui-ci. Il faut être content ! Les
solutions ingénieuses d’une cabine pressurisée admettent au B-29, la haute
altitude de 9500 mètres, voire même de 10 000. Mais étant donné l’énormité
des cibles, l’on ne peut que féliciter l’amélioration de la soute dans son
fuselage bien plus conséquente que les quatre ou cinq tonnes de charge
maximale de bombes que peuvent supporter les B-17. Si cela fait peu comme
différence à première vue, multiplions-la par le nombre d’avions en charge
de mission et nous obtiendrons toute la nouvelle fortune qu’ils apportent. A
cela, faut-il ajouter 12 mitrailleuses réparties en 5 tourelles contrôlées à
distance dans l'appareil par quatre hommes. A l’exemple de cette
performance technologique, son rayon d’action de 5000 km avec un
14chargement de quatre tonnes de bombes, ne rencontre aucune concurrence.
Comprenez que, bien que l'appareil intercontinental soit théoriquement
disposé à porter plus de cinq tonnes de bombes, la distance séparant son
envol de la cible le soumet (compte tenu du carburant notamment) à réduire
sa charge.
Les prévisions de sélectionner et diriger les modifications de quelques
bombardiers, sont revenues au physicien universitaire d’à peine 30 ans,
Norman Ramsey recruté précédemment par Oppenheimer lors de ses
tournées. Dès 1943, le jeune homme fut au fait de la taille prévisible de la
cargaison : 5 mètres approximativement. Elle imposait au gros ventre d’un
B-24 Liberator une restructuration que des usines avaient précédemment
tentée pour le transport de torpilles, avant d’échouer. Tout reposait alors sur
les prochains quadrimoteurs Boeing en voie de construction et de
perfectionnement.
Pour la tâche à laquelle l’effort de Norman Ramsey se déploie sous
l’autorité du général Groves, la combinaison des deux soutes à bombes en
une seule, séparées à l’origine par le longeron de l’aile suffirait. En octobre
1943, le B-29 fut ainsi adopté, plus qu’il ne fut véritablement choisi, pour
livrer l'arme providentielle.
Le projet avait gagné suffisamment en confiance pour prévoir son
utilisation et ainsi faire connaître à quelques membres triés sur le volet de
l'armée de l'Air, la préparation d'une mission particulière. Ainsi il fut
demandé à l'US Army Air Force d'équiper et d'adapter quelques-uns de leurs
plus gros appareils militaires flambants neufs, afin d'accueillir le moment
venu la grosse citrouille explosive en son sein et d'organiser une équipe
spéciale pour délivrer ultérieurement la bombe à l'ennemi.
Alors que l’armée venait de mettre en service, au début de l'année 1944, le
gigantesque appareil de guerre de 40 mètres d'envergure et 31 mètres de
long, deux mois plus tard, les plans de ceux modifiés terminés, l'adaptation
débuta dans un atelier des ingénieurs de Boeing. Dans une ambiance aussi
respectée que celle de la confession, la transformation de ces futurs zincs à
livraison d'armes spéciales, a commencé à l'usine d'assemblage, centre
spécialisé de modification d'appareils aériens, Glenn L. Martin d'Omaha
dans le Nebraska.
On prévoit au final la mutation d'une quinzaine de B-29, pouvant procéder
sans contrainte aux missions futures, expéditions punitives par excellence.
Comme entendu, la soute à bombes est totalement redimensionnée et
transformée. La plus flagrante modification de l'appareil est la suppression
de sa tourelle où se postent les traditionnelles mitrailleuses d'autodéfense
contrôlées à distance dans l'appareil par une partie de l’équipage. Il fut
décidé que l'armement de ces zincs ne compterait plus qu'une seule
mitrailleuse, à la queue de l'appareil, le seul endroit de l'avion où la vue de la
bombe sera d’ailleurs satisfaisante au moment de quitter la zone de l'onde de
choc de l'explosion.
15 En apprenant que des B-29 auraient reçu cette modification d'armement
incompréhensible, un général de l'air ne réussit à cacher ni sa surprise, ni sa
consternation. Peut-être, son éloquence s’est-elle exprimée de la sorte :
« Quel est donc le service rendu à l’appareil ? » En pareil cas, l’ironie peut
se comprendre. Ignorant le plus important, c'est-à-dire l'existence d'un projet
atomique, toutes ces modifications ont recours, pour ce gradé, à la
plaisanterie la plus absurde. Inutile de vous dire qu’Arnold et Groves sont
prêts à ne lui révéler aucun des points qui concernent leur entreprise. Hélas,
j’ignore comment ils réussirent à le calmer, et de ce fait, préserver le secret
de la raison de ces modifications.
S’il n’y avait eu que ce genre de difficultés, l’entreprise ressemblerait,
depuis longtemps, à une partie de plaisir. Personne ne l’a imaginé. Reste,
comme d’habitude, la question fatidique: quel site serait propice aux
préparatifs et aux entraînements ? On comprend qu’avec de tels problèmes
logistiques, ne serait-ce que la longueur des pistes d’envol que le B-29
impose, le plus simple était encore d’utiliser une base déjà en place.
La station d'accueil choisie se trouve dans l'Utah, à Wendover, tout près de
la frontière du Nevada. Wendover Air Force Base est à l'origine une base de
formation pour les équipages de B-17 puis de B-24, conçue en septembre
1940 et qui occupe, depuis, ses résidents à des essais de tir et de
bombardements conventionnels. La construction de baraquements
sporadiques dans cette région aride et déserte tout à l’entour, débordant à
quelques endroits de marais, n’est pas restée longtemps vide de ses ouvriers
en bâtiment. Dès la guerre déclarée, la base aérienne avait vu de nouvelles
casernes en bois s'ajouter comme de longs chalets à un étage s'alignant
comme des rangées de soldats à l’appel, ainsi qu'une tour de contrôle et un
bâtiment médical. Aux premiers mois d’une guerre amorcée par l’attaque
aéronavale japonaise, sachant que le personnel se verrait isolé un certain
temps, les hautes instances de l’armée avaient prévu d'inclure à l'intérieur
des clôtures, un cinéma, une salle de sport et une chapelle. Lorsque la base
de bombardiers fut opérationnelle au début 1942, avec l'édifice de cibles
fictives, toute l'installation représentait, avec les terrains alentours, une
région sécurisée de 737 000 hectares. En 1943 déjà, vous auriez pu compter
dans cet aéroport 2 000 employés civils et plus de 17 000 militaires. La
guerre à son terme, plus de 1000 équipages auront été formés à cet endroit.
Le camp d'entraînement suit les mêmes exigences que Los Alamos, du
moins quelques-unes de ses plus fondamentales. L'une d'elles, la plus
importante, a été respectée: le doux rêve que la zone l'entourant soit très peu
peuplée. Son isolement offre ainsi peu de développements sécuritaires
supplémentaires et, comble de bonheur, aucunes nouvelles installations
d'hébergements ne sont à construire. S’ajoute encore que l'endroit est
relativement proche du Nouveau-Mexique où siège le secret des calculs,
permettant ainsi, dans le cas où cela devait être jugé nécessaire, des visites
mutuelles.
16 Que le salut des cieux du Pacifique soit promis avec la venue d’un nouvel
appareil, au point, dirons-nous, que l’acquisition des îles de plus en plus
proches du Japon aurait semblé moins décisive sans sa venue, l’habileté de
l'été à réjouir parents et enfants des vacances est loin d’être revenue.
Durant celui de 1943, on sollicita Paul Tibbets à Wichita, pour donner son
avis sur le quadrimoteur B-29, disposé à être envoyé par centaines de l’autre
côté de l’océan. Le pilote de l’Illinois a auparavant participé à la première
thmission de bombardement américain en Europe auprès de la 8 Air Force, à
bord de B-17. Après avoir survécu et accompli victorieusement ses mandats
aériens depuis l’Angleterre, d'abord officier, Tibbets et ses 29 ans, fut
bombardé colonel puis réaffecté dans le Nebraska afin de former les futurs
pilotes de ces nouveaux quadrimoteurs. Ce n'est pas son père qui doit être le
premier content, lui qui travaille dans l'immobilier et qui déteste les avions
bien davantage encore que les motos.
A chaque fois, les nouvelles techniques de massacres ou de tueries sont
réservées à des spécialistes qu'il faut former. Il ne saurait être autrement dans
le cas qui nous intéresse. Ces superforteresses ayant l’aubaine d’opérer à la
limite de leur plafond, des équipages devaient être spécialement formés pour
conduire et manœuvrer ces monstres le mieux possible.
Quelques mois avant que l’armée ait permis la mise en service sur le
terrain de ce nouveau type de bombardier, Tibbets a constaté dès les
premiers entraînements que les appareils n’en sont pas moins capricieux.
Lors d’atterrissages particulièrement forcés, quelques équipages d’essai ont
fait les frais de la difficulté de manier les premiers modèles. Les problèmes
de surchauffe des moteurs ont beau être en partie résolus, ils n'excluent
toujours pas des incendies accidentels. Au cours de l’apprentissage, les pires
conditions météorologiques complètent la gamme des exercices ainsi que des
essais en situations de combat que l’altitude, dont ces plus lourds que l’air
savent atteindre, ne peut à tout moment épargner. Quelle providence tout de
même que ce gigantesque attirail ! Tout l’éventail d’usage pour soutenir les
bonnes intentions !
Le général Arnold, après avoir décidé de réunir quelques unités et
spécialistes de sa force aérienne pour intégrer le Projet Manhattan, se devait
de choisir un nom pour les commander. Il ne doute pas qu’isolé, l’ensemble
obtienne un meilleur entraînement grâce à une certaine autonomie et Tibbets
lui sembla le lieutenant-colonel de l'affaire. Cette décision connue, on oserait
prétendre que l’essai des nouveaux appareils Superforteresses par Tibbets fut
aussi celui, pour une poignée de ses supérieurs avisés, de Tibbets lui-même.
Ainsi, un jour de la première semaine de septembre 44, alors qu'il testait
des B-29, un appel fit savoir à l’aviateur qu'il était attendu à Colorado
Spring. Choisi pour superviser une équipe spéciale de divers escadrons de
bombardement de l'armée de l’air, la satisfaction de sa nomination, aussi
cajoleuse qu’elle puisse être, s’effaçait devant le dessein encore obscur
qu’on lui destinait. Une phrase lui sembla particulièrement digne de
17réflexion : « Apportez vos vêtements, votre sac, parce que vous n'êtes pas
2 près de revenir ! » Tibbets, qu’un parcours sans faute depuis sa rentrée dans
les ordres n’est plus à souligner, se prépara toutes affaires cessantes à son
nouveau voyage.
A cette date-là, quoique pour la dernière fois, il ignore tout de l’atome et
qu’un noyau en constitue une énergie inégalable. Dans l’intervalle, le 15 juin
1944, le premier raid de nuit sur le Japon et un centre industriel à Kyushu,
grande île méridionale du pays, depuis des bases chinoises fut effectué.

e Le 393 escadron de bombardement a été choisi comme le noyau du
nouveau groupe d'élite. Outre le lieutenant-colonel Paul Tibbets, d'autres,
bien que peu nombreux, ont participé au premier raid américain en Europe.
Tibbets a pris goût à la compagnie de quelques-uns, ses ex-coéquipiers dont
il a vu les compétences. C'est le cas du bombardier Tom Ferebee que Tibbets
tient comme le meilleur dans sa spécialité, celle qui consiste d'une forteresse
volante, à regarder à travers l'oculaire d'un viseur. Il jugea la présence à ses
côtés de Théodore J. Van Kirk, tout juste âgé de 23 ans, qui a connu déjà
plus d'une cinquantaine de missions et qui est devenu entre temps navigateur
instructeur, aussi avantageuse.
Au total, sans que rien ne leur soit expliqué, 2000 hommes environ, vieux
briscards, encore jeunes, frais de leurs expériences sur les meilleurs modèles
de B-17, autant de pilotes, bombardiers, tireurs, opérateurs, ingénieurs ou
mécaniciens, se sont dirigés vers Wendover. Des soudeurs et des machinistes
expérimentés furent recueillis parmi les forces d'infanteries. Devant
l’exigence et l'importance de cette mission, la suite s’est vue refusée à plus
d'un quart des personnes transférées, réunis dans un premier temps,
examinées puis interrogées pour leur évaluation.
Arrivée sur place le 14 septembre, la grande partie de l'équipe portée à
précipiter la fin de la guerre fut invitée à un congé de quelques jours. Avant
le début de l'automne, dans le ravissement de ces dernières semaines d'été, la
décision leur plut tout à fait. La raison de cet écart inespéré ne répond pas à
l’expression lumineuse d’une quelconque largesse. Ne rêvons pas ! La
livraison des premiers B-29 modifiés qu’ils devaient apprendre à manier
venait d’être légèrement retardée.
Ce à quoi la suite ressemblerait, ces jeunabres l’ignoraient encore
totalement. Tibbets lui-même, méconnaissait encore combien de missions il
aurait à assurer l'exécution. La malice des conflits, leur facétie, appelant
l’imprévisible, on envisagea que deux unités de base soit formées, l'une pour
l’Europe et l'autre pour le Pacifique. Nous n’avons à comprendre de cela que
la désignation de deux objectifs : l’Allemagne et le Japon. Encore que, pour
être juste, que l’Allemagne soit réellement prise en compte à cette période,
est difficile à prouver. On libérera cette éventualité, on l’écrasera de notre
curiosité, de nos recherches, sans rien oublier, les heures et les jours passés à
résoudre cette question, demeureront vains.
18 L'avion que quelques-uns vont devoir manœuvrer un jour ou l'autre, sera
porteur de la bombe pour laquelle tant d'hommes et d'argent auront alors été
sollicités. Le colonel Tibbets ne l’ignore pas. La réussite dépendra de la
qualité de l'entraînement et de son intensité, le tout encore une fois, afin de
ne pas compromettre toute l'énergie déjà fournie par les différentes usines et
laboratoires. Et trop conscient de l’importance de sa tâche, Tibbets ne
compte pas ménager l’entraînement de ses hommes.
Au-dessus de l’Allemagne ou du Japon, abstraction faite des défenses
ennemies, il suffit de larguer la bombe et de retourner tout droit à sa base de
départ. Jusqu’à présent, outre sur le chiffre des pertes infligées, qu’elles
soient uniquement liées aux infrastructures industrielles, habitables ou tout
simplement humaines, l’ampleur d’une attaque habituelle ne peut se mesurer
qu’au nombre d’avions prescrits, impliqués. Cela nécessite une imposante
organisation de décollage et un personnel gigantesque. Cette comparaison
évoquée, nous nous demandons ceci : L'alternative d’une bombe atomique
confirmée, les autres solutions explosives, habituelles, finiront-elles par
sembler dépassées ? Allez savoir !? En aucun cas périmées tout de même !
Pour l’instant, hélas, larguer une seule bombe impose contrairement aux
autres bombardements stratégiques une marge d'erreur réduite à zéro. Il ne
faut pas se tromper ! C’est la qualité à laquelle l’instruction doit s’identifier.
« Tachez de vous en souvenir ! »

Parallèlement à la formation d’autres aviateurs, décidés à déverser des
milliers de bombes sur les territoires ennemis s’il le faut, chaque membre de
l'unité spéciale, à l'instar des auxiliaires de Los Alamos, porte un badge
propre à l'écart de leur situation militaire. Ce tout, installé à l’intérieur de
clôtures en fil de fer barbelé de Wendover Field, fonctionne comme une
petite armée de l'air, avec ses propres mécaniciens jusqu'à un petit corps
médical leur étant strictement attaché. Bien que supervisé par Groves, celui-
ci n'entra qu'épisodiquement en contact avec les principaux représentants du
groupe.
Le moment venu, la formule qu'employa Tibbets pour avertir ses unités de
l'importance de l'exercice, comportait le vernis suivant: « Nous allons sans
doute précipiter la fin de la guerre ». A compter de ce jour, il est sûr
qu’aucun des assignés n’a besoin qu’on leur réponde que tout cet
entraînement consiste en quelque chose de différent de ce qu’ils ont connu
jusqu’à présent. Pour ces aviateurs tenus à ne rien savoir et à mentir s’il le
faut sur leur situation quelque peu insolite d’isolement, enfreindre ce
règlement et la cour martiale les attendra rapidement. Un grand panneau
affiche à nos Homo sapiens, ces jolis vers : “What you here there, What you
see here, when you leave here, let it stay here !” (« Ce que vous entendez ici,
ce que vous voyez ici, quand vous partez d’ici, vous le laissez là ».)
Entamée très tôt dans la crainte de se voir infiltrer ou que des fuites
viennent entacher la bonne conduite du projet, notre aventure connaît aussi à
19Wendover son lot d’histoires à ce propos. L’inquiétude fait bon ménage avec
la rime. Excepté la surveillance des courriers qui vont et viennent, l’une des
solutions est l’infiltration de plusieurs membres du gouvernement fédéral au
sein de groupe. Et si un doute venait à l’esprit de Tibbets au sujet d’une
quelconque indiscrétion, notre pilote saurait montrer à ses supérieurs que sa
fiabilité est au premier rang des vertus qu’on lui a reconnues jusque-là. Il
n’est d’ailleurs, lui-même, pas au-dessus des lois. Au risque et péril de son
mariage, il n’enfreint pas la règle et sans jouer aux devinettes, ni bégayer,
quoique mal à l’aise, n’hésite pas à mentir à Lucy, sa jeune épouse.
D'octobre à décembre 1944, une période durant laquelle une première
sélection s'est opérée dans l’esprit de Tibbets, l'entraînement a consisté à
maîtriser le décollage d’un avion avec une masse de 5 tonnes à son bord.
Voilà bien une délicate entreprise d'équilibre. Même si les modifications ont
impliqué avec réussite qu’un nouveau poids maximal à l’envol soit
déterminé, le décollage demeure l’une des deux phases les plus risquées de
la mission. Il faut maintenir l'avion au sol le plus longtemps possible.
L'envol n’est jugé satisfaisant qu’une fois la vitesse de 230 km/h franchie.
Pour ce qui est uniquement de la plus haute compétence en matière de
navigation, quelques membres du groupe s'endurcissent très haut dans le
ciel, en janvier, au-dessus de Cuba.
Le largage de bombes factices à hauteurs réelles a été exécuté. Des cibles
sont peintes sur le sol et entraînent de la sorte le largage de bombes sans
charge explosive à plus de 9000 mètres d'altitude. Les cibles sur le sol sont
réduites à 100 mètres de diamètre. A l'altitude requise de l’opération, cela
revient à viser un point de 10 cm à 9 mètres du sol. Un nouveau viseur a été
conçu spécialement pour ces occasions futures. Les demandes de Tibbets
savent aussi briller par leur clarté. Et quant à la précision du bombardement,
au lieu des 200 mètres habituels de jadis, l’ordre deviendra sous peu, lors des
dernières semaines d’instruction, de réduire la marge d’erreur à 50 mètres.
Les essais balistiques avec ces bombes non explosives, des containers
remplis de sable ou de ciment, seront également remplacés dans les ultimes
jours de la préparation par des explosifs lourds. Ces bombes factices
larguées par les avions ont la taille et le poids approximatifs de celles
envisagées et en cours de fabrication à Los Alamos. A quelques occasions,
elles sont remplies d’explosif sous la forme de poudre noire. De l’extérieur,
c’est avec une peinture de couleur moutarde qu’il a été choisi de les
distinguer. Copies formelles d’un objet encore aussi inédit qu'énigmatique,
ainsi coloriées, ces projectiles ont vite été surnommés Pumpkins (citrouilles),
dont la culture est très populaire aux Etats-Unis. Leur forme, plus arrondie
que les bombes habituelles, ajoute à la savoureuse comparaison.
Le moment qui suivra directement le largage de la bombe n'est pas le
moindre détail de l'entraînement, ni une mise au point abusive. Si l’abandon
de ces citrouilles au-dessus d’un objectif s’effectue de plus belle, la
20formation n'en est encore pas à tester les dégâts. Le souci ne paraît as
exagéré tant le parachutage du champignon empoisonné sera suivi d'une
onde de choc auquel les avions risquent de devoir échapper à tout prix. Du
moins, la possibilité n'est pas encore à écarter.
Pour obtenir les informations sur la bombe, Tibbets s’est rendu à Los
Alamos, cela deux fois, au terme de l'automne. Là, bien que tenu vaguement
au courant de l'évolution des travaux, le jeune colonel obtint une nouvelle
fois la confirmation que la date de la disponibilité et la livraison de la bombe
est encore inconnue. Savoir quand la bombe sera prête, livrée, relève encore
de la supposition, si ce n’est du secret. A contrario, mais sans surprise, le
poids de la responsabilité future est prévu de jour, à moins d'une dernière
recommandation. Pour ce qui est d’obtenir des révélations majeures, c’est
tout ou presque. Pas grand-chose sur l'explosion même qui l’attend. Rien de
ces vérités que notre désir de survivre vient nous contraindre à observer. Peu
de précisions lui ont été révélées, sauf que tout ce déluge risque bien de
concerner une explosion de plusieurs milliers de tonnes de TNT.
Evidemment, cela va sans dire, aucun test grandeur nature ne lui sera
accordé, tout au plus aura-t-il avant sa mission, les données que réaliseront
les scientifiques avec l’essai Trinity prévu l’été prochain à Alamogordo. Au
lieu de se fier aux hypothèses de la puissance ou de la bonne volonté de
l’arme envers son maître, il vaut mieux dans ce cas là, savoir ajuster son
avion en fonction des retombées explosives.
Tibbets demanda aux méthodiques de Los Alamos comment éviter le
souffle de la bombe. A priori, toute amélioration technique des armes doit en
principe occasionner des destructions et la mort, sans pour autant exposer au
2 danger ceux qui s'en servent ! Oppenheimer tira une cigarette et l’alluma.
Au fond de son cœur, peut-être aurait-il préféré qu’on le laissât tranquille
avec cette question ? Ce n’est pas en cascade que défilent les solutions et
Oppenheimer suggéra simplement un changement de direction aussi rapide
que possible après l'abandon de la quincaillerie radioactive. Prenant en
compte la distance entre l’avion et la cible, soit en temps, une quarantaine de
secondes, il est prévu qu'au moment de l'explosion, l'appareil devra être,
3malgré l’altitude, à plusieurs kilomètres de l'explosion . De ce fait et pour
survivre, la manière la plus efficace de manœuvrer serait de virer dès la
sortie de la bombe à plus de 155 degrés et ainsi s'éloigner le plus possible de
l'explosion. « Tout ce que je sentais est que cela allait être un enfer », se
souviendra Tibbets. On ose parfois même penser, sans trop y croire pour les
besoins de l’équilibre psychique, que le sort de l'avion le Jour J est incertain.
« Et pourquoi un tel virage à presque 160 degrés ? » Aucun bombardement
ne l’a précédemment demandé ! Peuvent-ils, ces hommes, apprendre contre
quelle menace entend agir cette manœuvre ? Absolument pas. Pressé par les
ordres qu’il a reçus, Tibbets ne peut faire comprendre à ses hommes les
détails de la chose. Seuls un ou deux de ses plus anciens collègues, devenus
thentre-temps, dans leur spécialité, formateurs pour la 509 composite group,
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