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La Belgique et la France

De
302 pages
Cet ouvrage analyse les relations qu'entretiennent depuis toujours la France et la Belgique. Il revient sur les visées d'annexion de la Belgique par les rois de France, la rencontre des deux cultures, leurs relations pendant les différentes guerres, leur coopération et leurs rivalités en Afrique, l'impact du conflit communautaire en Belgique sur les relations franco-belges, la pénétration des intérêts français dans l'économie belge, et sur l'avenir de l'Etat belge.
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LA BELGIQUE ET LA FRANCE
AMITIÉS ET RIVALITÉS

Romain Yakemtchouk

LA BELGIQUE

ET LA FRANCE

AMITIÉS ET RIVALITÉS

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2010 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairiehannattan.com diffusion. hannattan@wanadoo.fr hannattanl@wanadoo.fr ISBN 978-2-296-12284-0 EAN . 9782296122840

Ouvrages du même auteur publiés aux Editions L'Harmattan: Ouzbékistan, puissance émergente en Asie centrale (2003) ; La politique étrangère de l'Union européenne (2005); Le conflit de Tchétchénie (2006) ; L'Iran face aux puissances (2007) ; La politique étrangère de la Russie (2008); L'Islam face à l'Occident: un heurt des civilisations? (2009). Ouvrages publiés à l'Institut Royal des Relations internationales (Bruxelles) : Transferts de Technologies sensibles entre l'Est et l'Ouest (1984); Les Relations entre les Etats-Unis et le Zaïre (1986); L'Europe face aux Etats-Unis (1986) ; La Méditerranée orientale dans la politique des puissances (1987); Aux origines de la Seconde Guerre mondiale 1919-1939 (1989); Les Républiques Baltes et la crise du fédéralisme soviétique (1990); Une Démocratie pour l'Afrique (1991); Le Commerce des Armes (1992) ; L'Indépendance de l'Ukraine (1993) ; L'Adhesion de la Belgique à l'ONU 1944-1945 (1995); La Belgique, la Chine et l'Union européenne (1994) ; Zones dénucléarisées (1997). Publications chez d'autres éditeurs: L'ONU, la sécurité régionale et le problème du régionalisme (Paris, Pedone, 1955); L'Ukraine et Droit international (Louvain, Centre d'études, 1954); La Ligne Curzon et la IIe Guerre mondiale (Louvain, Nauwelaerts, 1957); Assistance économique et pénétration industrielle des pays de l'Est en Afrique (Léopoldville, Université Lovanium, 1966) ; Droit consulaire des Etats africains (Anvers, Ed. Scientifiques Erasme, 1967) ; L'Afrique en Droit international public (Paris, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 1971) ; La Convention de Lomé (Bruxelles, Académie Royale des Sciences d'Outre-Mer, 1977); Les Transferts internationaux d'armes de guerre (Paris, Pedone, 1980); Les Etudes africaines en Belgique (Louvain-la-Neuve, Cabay, 1982); L'Université Lovanium et sa Faculté de Théologie (Chastre, Bureau d'Etudes en Relations internationales, 1983); Les origines du séparatisme katangais (Bruxelles, Académie Royale des Sciences d'Outre-Mer, 1988); Les Hydrocarbures de la Caspienne (Bruxelles, Bruylant, 1999) ; La bonne foi dans la conduite internationale des Etats (Paris, Editions techniques et économiques, 2002).

Chapitre J. Les leçons de l'histoire. domination de la Belgique

Visées de la France sur la

Henri Pirenne note que depuis Philippe II Auguste (1180-1223), « les rois de France n'avaient cessé de tendre avec autant d'énergie que de patience à la domination de la Belgique. A travers les siècles, elle était restée l'objectif principal de leur politique extérieure» 1. Pour les souverains français, les territoires du Nord constituaient le prolongement géographique naturel de la royauté et il était normal qu'ils souhaitaient en acquérir le contrôle et les soustraire à toute intrusion étrangère, à quoi s'ajoutait l'attrait économique de ces riches territoires. Les puissances européennes s'opposeront vivement à cet expansionnisme français, tandis que les populations, tout en étant conscientes de leurs affinités culturelles et du rayonnement de la France dans le monde, ne tarderont pas à réclamer leur autonomie vis-à-vis de la royauté. Epris de liberté, les féodaux de Flandre entreront dès le Moyen-âge en lutte contre l'absolutisme français: le comté de Flandre a joué dans la formation de la Belgique un rôle essentiel.

1. Le Comté de Flandre, contre la royauté française

ses villes et ses communes.

Leur lutte

Sous Philippe d'Alsace qui fut un des grands féodaux du comté de Flandre (1136-1191), les riches villes flamandes avaient considérablement étendu leurs pouvoirs, et c'est pour s'en emparer que Philippe II Auguste engagea la conquête du comté. Ayant remporté le 27 juillet 1214 la bataille de Bouvines contre l'empereur germanique Otton IV, le comte de
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H. Pirenne, Histoire de Belgique. Bruxelles, Maurice Lamertin, 1926, t. VI,

p.14.

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Flandre Ferrand et le roi d'Angleterre Jean sans terre, la royauté française a mis fin à l'indépendance du comté de Flandre et établit sa supériorité en Europe occidentale. Les populations du Nord ont mal ressenti cet asservissement, mais il est vrai aussi qu'en se battant pour leur liberté, les communes cherchèrent souvent appui auprès de la monarchie française. Soulignons que le Brabant fut la première région en Europe à supprimer, en 1248, le servage sur toute l'étendue de son territoire, et que c'est déjà en 1312 qu'y fut promulgué la Charte de Cortenberg établissant un système de représentation démocratique. Vassaux des rois de France, dès le XIVe siècle les riches villes de Bruges, Gand et Ypres assumaient collégialement l'administration du comté de Flandre, et menaient leurs relations extérieures en s'appuyant surtout sur l'Angleterre sous le règne d'Edouard III. L'importation des laines anglaises a contribué à la constitution dans les villes flamandes d'une florissante industrie drapière. Sous la protection du château des comtes reconstruit en 1180, la ville de Gand est devenue un grand centre textile et un important marché de grains. Dès le XIIIe siècle, Bruges était le principal port de la Flandre. La ville d'Ypres qui comptait 200 000 habitants, fut un riche centre lainier européen: construites en 1304, ses magnifiques halles témoignent aujourd'hui de son ancienne splendeur. La lutte de la Flandre pour son indépendance a atteint l'apogée en 1297 lorsque Guy de Dampierre, comte de Namur (1263-1297) et comte de Flandre (1278-1305), appuya les gens du commun et les artisans pauvres contre la domination des patriciens des grandes villes flamandes soutenus par le roi de France Philippe le Bel. Sa devise était Vlanderen die leu (Flandre au lion), et ses partisans étaient dénommés « klauwaerts» - « hommes des griffes». Ces dissensions entre les Flamands et cette volonté de Dampierre de rompre tous les liens féodaux avec son suzerain français Philippe le Bel conduisirent à l'annexion du comté de Flandre par la France. Les Flamands ont répliqué en mai 1302 en massacrant tous les Français à Bruges «( matines brugeoises »); la Flandre affirma son destin propre en s'imposant à la chevalerie française commandée par Robert d'Artois, à la bataille des Eperons d'or dans la plaine de Groningue, près de Courtrai, le Il juillet 1302. Dirigés par les Brugeois Jan Breydel et Pieter De Coninck qui dénoncèrent les vexations du gouverneur français de la Flandre, les milices communales flamandes ont fini par vaincre les forces royales françaises supérieures en nombre, et ramassèrent sur le champ de bataille les éperons d'or des chevaliers français qu'ils allaient suspendre aux voûtes de l'église de Courtrai. Les

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historiographes russes ont classé la bataille des Eperons d'or parmi une des cent plus grandes batailles de l'histoire militaire mondialel. La bataille des Eperons d'or allait prendre une grande importance dans la sensibilité politique de la Flandre, laquelle célèbre sa fête nationale le Il juillet, anniversaire de cette victoire sur la chevalerie française. Dans son roman De Leeuw van Vlaenderen (1838), Hendrik Conscience glorifia la lutte des Flamands contre les Français au XIVe siècle. Léopold II inaugura le 15 août 1887 le monument élevé à Bruges à Breydel et à de Coninck, en déclarant que « le lion de Flandre ne doit pas sommeiller », et en soulignant que le noble héritage dont les Flamands sont justement fiers, «subsistera, et il ne cessera pas de s'accroître en cultivant toujours les sentiments virils, en entretenant le feu sacré du . . 2 patnotIsme. ..» . La France a pris sa revanche à Mons-en-Pévèle (18 août 1304), et la paix d'Athis a permis aux Français d'annexer toute la Flandre gallicane avec Lille, Douai et Béthune. L'autonomie des villes flamandes fut rétablie par la signature du traité de paix le 5 mai 1320, mais les localités précitées ont dû être abandonnées. Conduite par le marchand patricien Jacob Van Artevelde, la haute bourgeoisie gantoise se révolta à son tour en 1337 contre la politique française visant à arrêter les importations des laines anglaises en Flandre, précipitant cette dernière dans une crise économique grave. Soutenu par les Anglais, Van Artevelde s'avéra un homme politique d'envergure avec des vues qui dépassaient le cadre communal; il est parvenu à conclure des accords de commerce avec le Luxembourg, le Brabant, le Hainaut, la Hollande et la Zélande; pendant la guerre de Cent Ans (1337-1453), il se déclara en faveur de l'Angleterre contre la royauté française. Mal compris et combattu par des opposants, Van Artevelde finit par être assassiné (1345)3. Le roi Albert lui rendra un éclatant hommage: «Les esprits
I

I>.B. COK0J10B, Cmo 8eJlUKUX801lH (RV.

Sokolov,

Cent grandes

guerres).

Moscou, « Vetche », 2004, pp. 136-138. 2 André Vanhoutryve, Jan Breydel en Pieter de Coninck. Brugge, Uitgeverij Jempie Herrebout, 1987, pp. 116-117. V. Fris, De Slag der Gulden Sporen aan het volk verhaald, 1902. H. Nowé, La bataille des Eperons d'or, 1945. J.F. Verbruggen, De Slag der ~ulden sporen; bijdrage tot Vlaanderens vrijheidsoorlog 1297-1305, 1952. H. Conscience, Jacob van Artevelde, 1847. L. Vanderkindere, Le siècle d'Artevelde.' étude sur la civilisation morale et politique de la Flandre et du Brabant. Bruxelles, 1879. C. Verschaeve, Jacob van Artevelde, 1924. J. Venneulen, De groei en

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égarés qui prétendraient que la Belgique n'a qu'une existence artificielle, se montreraient indignes de cet illustre Flamand ». Son fils Philip participa à la révolte déclenchée en 1381 par les tisserands gantois. Commandée par Philippe le Hardi, fils du roi de France Jean II le Bon, l'armée française écrasa le 18 décembre 1385 les 40 000 miliciens flamands dans la bataille de West-Rozebeke, près d'Audenaerde : Philip Van Artevelde y trouva la mort. C'en était fini avec l'indépendance de la Flandre, laquelle resta néanmoins neutre dans la guerre de Cent Ans, en continuant de commercer avec l'Angleterre.

2. Le duché de Bourgogne et son œuvre unificatrice. Bas et les XVII Provinces. Leur rayonnement culturel

Les Pays-

A la suite du mariage en 1369 de Marguerite de Male, comtesse de Flandre, avec Philippe le Hardi (1364-1404), le comté de Flandre passa en 1384 à la Bourgogne. Philippe le Bon (1419-1467) sut se rendre indépendant du roi de France en signant en 1435 le traité d'Arras. Il s'installa à Bruges, où entouré d'une cour fastueuse et raffinée, il est devenu mécène des poètes, des musiciens et des peintres, notamment de Jean van Eyck. Tout au long du XVe siècle, la Flandre connaîtra un très riche épanouissement artistique, tandis que Philippe le Bon sera considéré comme un précurseur de la Renaissance. A l'occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal, il créa en 1429 l'ordre de la Toison d'Or destiné à propager la foi catholique et conféré « à des gentilshommes de nom et d'armes sans reproche ». C'est en 1425 que le duc de Brabant Jean IV, fondait l'université de Louvain, alors que Philippe le Bon établissait une riche bibliothèque de manuscrits enluminés.

Le duc anticipa - il est vrai partiellement - à la réalisation de l'unité politique belge en acquérant successivement le comté de Namur, le duché de Brabant-Limbourg, des comtés de Hainaut, de Zélande, de Hollande et de Frise, le duché de Luxembourg et enfin la principauté de Liège, ces acquisitions s'accompagnant des révoltes des villes de Bruges en 1437, ainsi que des Liégeois qui furent réprimées par le duc. Les Gantois s'étant soulevé une fois de plus contre son autoritarisme, allaient être défaits le 23 juillet 1453 dans la bataille de Gavere, au sud de Gand, cette défaite mettant fin à leur système militaire et à leurs prétentions
de bloei van de Arteveldefiguur in de volksziel, 1939. H. van Werveke, Jacques van Artevelde, 1942.

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d'une vie indépendante. Ultérieurement, les historiens flamands reprocheront amèrement à Philippe le Bon d'avoir violé l'autonomie de ces deux villes, et dénieront qu'il ait fédéré le peuple flamand et le peuple wallon. Le duc substitua l'unité de l'Etat aux particularismes régionaux en créant en 1455 un Grand Conseil ambulatoire et surtout en réunissant en 1464 les Etats généraux. La prospérité de la principauté de Liège due notamment à l'exploitation de ses mines de charbon suscita des convoitises des ducs de Bourgogne. Philippe le Bon ayant imposé comme prince-évêque son neveu Louis de Bourbon âgé de 17 ans, les Liégeois s'y opposèrent: depuis 1343, leurs libertés étaient protégées par un Tribunal composé de bourgeois et des chanoines du pays. Ils réclamèrent donc le respect de leurs franchises communales et, croyant pouvoir bénéficier de l'aide de la France, déclenchèrent une résistance obstinée contre les ducs de Bourgogne. Cette lutte continua sous Charles le Téméraire (1467-1477) qui détestait la royauté française, et qui a poursuivi l'idée de constituer la Bourgogne en un Etat tampon entre la France et l'Allemagne, et tenta de réunir ses possessions de Flandre (Belgique, Pays-Bas et Luxembourg actuels) à celles de Bourgogne et de Franche-Comté. Les différentes communes ayant manifesté une fois de plus leurs revendications d'autonomie, le Téméraire écrasa ces rébellions, détruit en 1466 la ville de Dinant, enleva aux Liégeois leurs franchises et privilèges, et en 1468 saccagea la ville de Liège, capitale de la principauté. Or, les incessantes guerres menées par le duc contre Louis XI lui furent fatales: l'Etat bourguignon s'effondra et la Bourgogne propre revenait à la France. Louis XI ayant envahi la Picardie et l'Artois et poussant les Gantois à la révolte, Marie de Bourgogne, fille du Téméraire, signa le Il février 1477 le « Grand Privilège» qui rétablissait l'autonomie des villes du Duché; peu après elle épousait Maximilien d'Autriche, qui infligea au roi de France sa défaite à Guinegatte (17 août 1479), sauvant ainsi la Flandre. Entre-temps, les Liégeois ont reconquis leurs libertés, et leur indépendance sera reconnue en 1492; ils connaîtront sous le prince-évêque Erard de la Marck (1505-1538) un nouvel essor économique et culturel. La culture française exercera un grand rayonnement dans la principauté. De formation française, mais entouré de conseillers flamands, et fortement soutenu par la noblesse belge, Charles-Quint était à la fois souverain des Pays-Bas et roi d'Espagne (1516-1556). Elu l'empereur germanique (1519) à la suite de la mort de son grand-père Maximilien 1er de Habsbourg, il s'engagea dans une suite de guerres contre la France, en s'efforçant de parachever l'unification des Pays-Bas. Par le traité de

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Madrid (1526), il obligea le roi de France, François 1er à renoncer à sa suzeraineté sur la Flandre, l'Artois Tournai et le Tournaisis, et par le traité de paix de Cambrai (1529), il céda la Bourgogne à la France: ce traité mettait définitivement fin à tous les liens de vassalité entre la Flandre et la France. En 1531, il a mis en place le Conseil d'Etat qui allait s'occuper des questions religieuses, diplomatiques et militaires, le Conseil privé qui réglait les questions de législation et de justice, et le Conseil des Finances qui avait dans ses attributions les questions économiques et de trésorerie; les Etats généraux conservaient le vote des impôts. Théodore Juste souligne que Charles-Quint «entretint des communications fréquentes et presque toujours cordiales avec les députés du pays. Pendant son mémorable règne, les Etats généraux furent réunis plus de cinquante fois, tandis que, en France, il n'y eut, sous le règne de François 1er, que deux assemblées de notable 1. Ceci dit, le souverain écrasa impitoyablement, en avril 1540, la révolte des Gantois qui avaient fait appel à l'aide militaire de François 1er. Les territoires sous sa souveraineté - les «XVII Provinces» formaient désormais, sous un même sceptre, un Etat souverain des PaysBas, qui connaîtront un grand essor économique. Anvers - ville cosmopolite par excellence - est devenue au cours des premières années du XVIe siècle le plus grand port du monde et une des premières places financières d'Europe. D'illustres personnalités s'affirmèrent sur le plan culturel: l'érudit et penseur humaniste Erasme de Rotterdam, auteur de l'Eloge de la folie (1509), le peintre louvaniste Quintin Metsys, le héraut de la Renaissance flamande Pieter Breughel l'Ancien, l'éminent représentant de l'école franco-flamande de musique Roland de Lassus né à Mons en 1532, Bernard Van Orley qui fut l'auteur des vitraux de SainteGudule (1537), Jan Vermeyen qui dessinait les magnifiques tapisseries. Sur le plan scientifique, on nommera les célébrités tel le médecin de Charles-Quint et de Philippe III' anatomiste André Vésale, le botaniste malinois Dodoens, le géographe et mathématicien rupelmondois Gérard Mercator, dessinateur de la première carte du monde à l'usage des navigateurs (1569), le cartographe anversois Abraham Ortelius, auteur du célèbre atlas Theatrum Orbis Terrarum (1570). A cette époque, les populations belges continuaient de vivre dans des structures communales et provinciales qui préservaient leur liberté et qui les aidaient dans leur lutte contre les absolutismes, mais l'attachement
Théodore Juste, Histoire des Etats généraux des Pays-Bas (1465-1790). Bruxelles, Bruylant-Christophe - Paris, A. Durant, 1864, Tome 1er, pp. 49-50.
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à ce mode de vie n'a pas favorisé l'éclosion d'un véritable esprit d'unité nationale. « Quand, à la fin du Xve siècle, les unités nationales se constituent, il ne se fonde pas l'Etat belge: il ne subsiste, comme jadis, que des communes, que des provinces belges. Tous les projets de fusion avortèrent contre l'apathie publique; les rares tentatives d'Etats généraux furent stériles» 1. Les territoires de la future Belgique devenaient espagnols (1555-1714), autrichiens (1714-1795), français (1795-1815), néerlandais (1815-1830). Il n'en est pas moins vrai que la soumission par les ducs de Bourgogne d'anciennes principautés féodales à des institutions centrales, ainsi que la création par Charles-Quint des « Conseils collatéraux» et la promulgation d'une loi de succession - de la « Pragmatique sanction» de 1549 - ont contribué à faire des provinces belges un tout « indivisible et impartageable ». A la jouissance en commun d'un même régime de liberté et de la fidélité aux mêmes institutions qui renforçaient - affirme Charles Terlinden - l'idée d'une nation belge, s'ajoutait un autre facteur, lequel, revêtait pour les Belges une importance primordiale: « c'est le fait d'avoir été soumis depuis des siècles à une constante similitude d'intérêts économiques» 2. Et de souligner que les courants commerciaux ne connaissent pas les différences de race et de langue. Ultérieurement, cette thèse sera contestée, surtout par les historiens néerlandophones, sans cependant mettre fin à la controverse historique, toujours actuelle. Enjeu de la politique hégémoniale de ses voisins, et de l'opposition entre les Bourbon et les Habsbourg, la Belgique fut dès 1621 jusqu'en 1713 l'un des principaux champs de bataille de l'Europe. Par le traité de paix de Munster (16 janvier 1648), le roi catholique a reconnu les Provinces Unies comme « libres et souverains Etats », tout en stipulant la fermeture de l'Escaut, ce qui provoquera la décadence d'Anvers au profit d'Amsterdam. C'est au cours de cette période trouble qu'ont été fixées (approximativement) les limites territoriales principautés qui formeront la future Belgique: le traité de Munster a établi la frontière du Nord, celui de Nimègue (10 août 1678) dessina la frontière du Sud. Considérant les guerres de conquête comme indispensables pour lui assurer sa gloire, lors de la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697), Louis XIV envahit l'évêché de Liège. Après la bataille victorieuse de Fleurus, le roi vint en
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Emile Banning, Réflexions morales et politiques.
1946, pp. 48-49.

Bruxelles, Editions

Universitaires,

Charles Terlinden, L'unité belge à la lumière de l'histoire, dans La Revue Belge, 15 février 1937, pp. 306-307.

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1691 assiéger Mons qui fut pris le 8 avril; point stratégique important au confluent de la Meuse et de la Sambre, la vilIe de Namur tomba le 30 juin de l'année suivante, mais fut reprise trois ans plus tard. Bruxelles a beaucoup souffert du siège mené par les armées françaises en août 1695 : seize églises et 4 000 maisons ont été ravagées par le feu.

3. Les traités de Barrière
Pour contrecarrer l'expansionnisme et les conquêtes territoriales de la monarchie française, l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande se liguèrent contre elle et conçurent l'idée de protéger leurs intérêts en érigeant les provinces belges en une sorte de barrière contre la France. Dès 1701, la Hollande, l'Angleterre, le Danemark et l'Empire s'engagèrent à redoubler d'efforts pour reconquérir les Pays-Bas espagnols « dans l'intention qu'ils servent de digue, de rempart et de barrière pour séparer et éloigner la France des Provinces-Unies comme par le passé, lesdites provinces des Pays-Bas espagnols ayant fait la sûreté des Seigneurs des Etats-Généraux jusqu'au jour où Sa Majesté TrèsChrétienne s'en est emparé et les a fait occuper par ses troupes»]. En 1709, le marquis de Torcy, agissant au nom de Louis XIV, fut amené à concéder aux Provinces Unies le droit de mettre des garnisons hollandaises dans un certain nombre de places fortes des Pays-Bas espagnols. Le traité conclu le 29 octobre 1709 entre l'Angleterre et les Provinces Unies stipula que « les Etats-Généraux, en cas de guerre ou d'attaque apparente, pourraient mettre, dans toutes les villes, places et forts des Pays-Bas espagnols autant de troupes qu'ils le jugeraient nécessaire ». Par le traité d'Utrecht (1713), Philippe V cédait les Pays-Bas à Charles VI d'Autriche, tout en confirmant aux Provinces Unies le droit d'entretenir des garnisons. Oeuvre de l'Angleterre, ces traités marquaient la fin du duel dynastique entre des Bourbon et des Habsbourg: ils s'efforçaient d'établir en Europe un équilibre stable, empêchant de nouvelles tentatives hégémoniales de la France. La présence des troupes hollandaises dans les Pays-Bas belgiques constituait, d'autre part, une restriction des droits souverains de l'Empereur, et témoignait de la

E. Descamps, La Constitution internationale de la Belgique, dans Bulletin de l'Académie royale de Belgique, Classe des lettres et des sciences morales et politiques, 1901, p. 138.

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volonté de neutraliser la présence autrichienne en Belgique, laquelle passait en fait sous un régime international garanti par les puissances. Le traité de Rastadt (6 mars 1714) proclama qu'entre l'Empereur, l'Espagne et la France il y aura « une Paix Chrétienne universelle et une Amitié perpétuelle vraie et sincère », et le traité de Barrière signé à Anvers le 15 novembre 1715 entre l'Empereur, la Grande-Bretagne et les Provinces Unies, rappela les intérêts réciproques des puissances «particulièrement par rapport à la manière dont on pourrait établir la sécurité des Pays-Bas pour servir de barrière à la Grande-Bretagne et aux Provinces Unies» I. L'Empereur s'engagea à ce «qu'aucune province, ville, place, forteresse ou territoire desdits Pays-Bas ne pourra être cédé, transféré, donné ou échoir à la couronne de France» (Art. 2) ; l'Autriche accordait aux Etats-Généraux la garnison privative des troupes hollandaises dans les villes de Namur, Tournai, Menin, Furnes, Warneton, Ypres, ainsi que dans le fort de Knokke et sur l'Yser. C'est donc d'accord avec les Provinces Unies que la Grande-Bretagne venait de transformer la Belgique en une barrière contre la France. Cette présence des troupes hollandaises sera une cause permanente d'innombrables altercations et conflits et la conduite débridée de la soldatesque hollandaise protestante ne fera qu'augmenter l'hostilité des populations catholiques du pays vis-à-vis de la Hollande, considérée à l'époque comme un des pires ennemis des Belges 2. Ressenti par les catholiques avec une profonde humiliation, le «honteux» traité de la Barrière de 1715 n'a pas empêché la Belgique d'être le théâtre de la guerre franco-autrichienne entre 1740 et 1748. En effet, lors de la guerre de Succession d'Autriche, Louis XV envahit en 1744 la Belgique: les garnisons hollandaises lâchèrent pied, et Bruxelles tomba le 21 février 1746, mais deux ans plus tard, le roi de France rendait les Pays-Bas à
I Texte dans The Consolidated Treaty Series. Edited and annotated by Clive Perry, LL.D. Vol. 29 1714-1716. Dobbs Ferry, New York, Oceana Publications, 1969, pp.333-357. Pour les commentaires: A. Borgnet, Le traité de la Barrière, dans Revue de Bruxelles, 1839-1840, I-II. R. Dollot, Les origines de la neutralité de la Belgique et le système de la Barrière (1709-1830), 1902. Du même Les garnisons de la Barrière, 1903. E. Willequet, Histoire du système de la Barrière, dans Annales des Universités de Belgique, 1850, VI-VII. P. Gérard, Notice sur les relations politiques de la Belgique avec la Hollande depuis la séparation des deux pays au XVIe siècle jusqu'en 1830. Bruxelles, 1875. 2 Trévire et Nervien, Les traités de 1831 et de 1839. Les Cahiers belges, N° 19-21. Bruxelles, G. Van Oest & Cie, 1918, pp. 10-15.

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Marie- Thérèse. Son fils Joseph II procéda en 1781 à la démolition des places-fortes de la Barrière. Les soldats hollandais quittèrent le pays, et les dispositions du traité de 1715 furent abrogées sans susciter de protestations des puissances.

4. La Révolution française. La Belgique annexée à la France

La Révolution française et la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 ont eu d'importantes répercussions dans les pays belges: le 18 août éclatait la Révolution liégeoise qui secoua l'autorité du prince-évêque, et trois mois plus tard, le 24 octobre, ce fut la Révolution brabançonne, tournée essentiellement contre la politique centralisatrice de l'Autriche. Le 10 janvier 1790, Van der Noot fit proclamer la création de la République des Etats belgiques unis, laquelle néanmoins n'aura pas une longue vie: elle fut incapable de se doter d'un gouvernement pour diriger le pays, à telle enseigne que dès octobre 1790, l'Autriche restaurait son autorité. En fait, si la Révolution brabançonne coïncida avec la Révolution française, son inspiration divergeait, elle s'inspirait des idées s'apparentant davantage à l'ancien fédéralisme bourguignon qu'aux principes républicains sacro-saints dont se prévalaient les tombeurs de la monarchie en France. Les révolutionnaires français allaient bouleverser l'ordre territorial européen: la France ayant déclaré le 20 avril 1792 la guerre à l'Autriche, les Pays-Bas autrichiens ainsi que la principauté de Liège furent aussitôt envahis. D'abord refoulés en avril-mai, les Français ont repris l'offensive en novembre et ont infligé à Jemappes une défaite aux troupes austro-belges qui furent amenées à évacuer le pays: la tâche des envahisseurs se trouva facilitée par la démolition des places fortes de la Barrière, imposée dix ans plus tôt par Joseph II. Le 19 novembre, la Convention déclara au nom de la nation française qu'elle «accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudraient reconquérir leur liberté du joug des tyrans», et le commandant des forces françaises Dumouriez assura que ses troupes sont entrés en Belgique pour aider sa population à planter l'arbre de la liberté, sans se mêler de ses problèmes internes: « le peuple français ne veut traiter avec le peuple belge que de souverain à souverain ». Les révolutionnaires français étaient convaincus que la population belge les accueillera avec ferveur et, effectivement, initialement ce fut le cas: les Belges espéraient qu'avec l'aide de la France, ils pourront reconquérir l'indépendance acquise à l'occasion de la

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révolution brabançonne. Les Français ont été accueillis en libérateurs lors de leur entrée à Mons, à Liège et à Bruxelles. C'est en 1792 que Rivarol, auteur du célèbre « Discours sur l'universalité de la langue française », quittait Paris pour s'installer à Bruxelles où il poursuivra pendant un certain temps son œuvre littéraire. Le 22 février 1793, la Convention nationale de la principauté de Liège vota à une écrasante majorité la réunion à la France 1. Or, peu après, il a fallu déchanter. La France révolutionnaire avait pour ambition primordiale, tout comme auparavant la royauté, l'accès à des frontières naturelles, et l'occupation de la Belgique n'était qu'un prélude à son annexion. Danton déclara à l'Assemblée que « les limites de la France sont marquées par la nature. Nous les atteindront dans leurs quatre points: à l'Océan, au Rhin, aux Alpes et aux Pyrénées ». La Convention ayant proclamé le 15 décembre 1792, une « tutelle temporaire» des Pays-Bas et de la principauté de Liège, les commissaires français chargés de l'administration de ces régions y imposèrent un régime oppressif: toutes les autorités locales ont été abolies et des assemblées communales ont été convoquées pour élire leurs nouveaux représentants, entièrement soumis au nouvel ordre révolutionnaire. Des sévices les plus odieux allaient être perpétrés par la soldatesque française qui saccageait les églises, dépouillait les habitants de leurs biens et pratiquait les réquisitions brutales: en mars 1793, la cathédrale de Sainte-Gudule à Bruxelles fut profanée et ses trésors religieux et artistiques pillés. L'introduction du papier-monnaie avec les assignats n'a fait qu'augmenter le mécontentement; tous ces agissements n'ont tardé de modifier l'attitude de la population belge envers leurs « libérateurs », qui allaient d'ailleurs subir le 18 mars 1793 une défaite militaire à Neerwinden. Mais ce n'était qu'un bref intermède. A la suite de la victoire française remportée par Jourdan à Fleurus (26 juin 1794), la Convention nationale déclara que « le droit des Belges et des Liégeois est d'être Français, et notre intérêt est qu'ils le soient »2, et la France procéda le 1er octobre 1795 à l'annexion des pays conquis, laquelle allait être reconnue par l'Autriche par le traité de Campo-Formio le 9 octobre 17973. Le
1
2

Lucien Outers, Le divorce belge. Paris, Les Editionsde minuit, 1968,p. 23.
Reginald De Schryver, Vlaanderen, dans Encyclopedie van de Vlaamse
La Belgique sous la domination française, 5 Vols.

Beweging, Vol. II, p. 1917. 3 Paul Verhaegen, Bruxelles-Paris, 1922-1929.

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peuple belge subira pendant vingt ans cette annexion. Les Français procéderont à la simplification et à la rationalisation des structures administratives du pays, en divisant la Belgique en neuf départements: Dyle (Bruxelles), Escaut (Gand), Forêts (Luxembourg), Jemappes (Mons), Lys (Bruges), Meuse-Inférieure (Maastricht), Deux-Nèthes (Anvers), Ourthe (Liège), Sambre-et-Meuse (Namur). En insistant sur le respect du principe d'égalité de tous, ils procéderont à une certaine uniformisation de la vie civile, amélioreront l'organisation judiciaire, introduiront une nouvelle conception de la propriété et mettront en place un système électoral dont les populations rurales étaient jusqu'alors exclues. L'instauration du régime censitaire eut pour résultat de provoquer le ralliement de la bourgeoisie au nouveau régime. Or, en même temps, l'administration française imposait un grand nombre de dispositions auxquelles la population restera franchement hostile. L'introduction de la conscription en septembre 1798 suscita une unanime désapprobation. L'introduction des mesures anti-religieuses, la suppression des confréries et des couvents (1797), la fermeture d'églises et restrictions à l'exercice des cultes, l'interdiction du port de vêtements religieux, l'obligation imposée aux prêtres d'un serment d'adhésion à l'ordre révolutionnaire républicain, la fermeture de l'université de Louvain - tout cela fut franchement désapprouvé par la grande majorité de la population, foncièrement religieuse. L'Etat a mis en adjudication les biens de l'Eglise, mais les catholiques belges refusaient de les acquérir. L'annexion à la France exerça un important impact sur le plan linguistique en confirmant «le retard culturel de la population néerlandophone, confinée dans ses dialectes, et institua une barrière linguistique sociale entre la couche supérieure francisée et les masses populaires» 1. En octobre 1798, les paysans des régions flamandes se soulevèrent contre le régime, mais les autorités françaises ont rapidement mis un terme à cette « guerre des paysans », en l'écrasant par la force militaire. Cet odieux régime d'occupation ne prendra temporairement fin qu'avec l'arrivée au pouvoir de Napoléon, les 9-10 novembre 1799, et l'établissement du Premier Empire (I8 mai 1804). Ayant conclu le 16 juillet 1801 avec Rome le concordat, la France autorisa le retour à la paix religieuse en Belgique: les églises ont pu de nouveau célébrer les offices, les séminaires ont été rouverts et le
Maurits van Haegendoren, La langue et la culture Synthèses, novembre 1968, p. 8. P. Poullet, Les institutionsjrançaises
Bruxelles, 1907.
1

néerlandaises, dans de 1795 à 1814.

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dimanche redevenait jour férié. En conséquence, l'Eglise belge allait rompre avec l'Ancien régime et acceptait la Révolution: les prêtres promettaient la fidélité à la Constitution. Le système judiciaire fut sensiblement renforcé. En 1804 fut promulgué le Code civil, en 1806 le Code de procédure civile, en 1808 le code d'instruction criminelle, en 1807 le Code de commerce, en 1810 le Code pénal. La Belgique allait connaître un remarquable redressement économique: réunie à la France, elle disposait désormais d'un grand marché, et son industrie a connu un développement prometteur: création d'entreprises de coton et de lin à Gand, et de laine à Verviers, la mise en place de la métallurgie dans la région liégeoise, à quoi s'ajouta la construction de canaux et du réseau routier. Néanmoins, la résistance à l'occupation française, toujours très autoritaire, ne faiblit pas: les Belges protestent contre les contributions de guerre, les réquisitions, ainsi que les arrestations arbitraires instaurées par le régime policier de Fouché. Comme déjà mentionné, le maintien de la conscription et l'appel en 1798 de tous les hommes non mariés de vingt à vingt-cinq ans, déboucha sur la révolte plus ou moins ouverte dans l'ensemble du pays. Le contrôle des autorités françaises de l'enseignement est resté rigoureux et l'université de Louvain n'a pas été autorisée à rouvrir ses portes. Les Belges approuvèrent le refus de l'Angleterre de traiter avec les Français tant que ces derniers occupent Anvers et Ostende, et ils ont salué l'entrée de l'Angleterre en guerre contre Napoléon, lequel aurait voulu faire d'Anvers « un pistolet braqué sur l'Angleterre ». Libéré en 1802, l'Escaut fut fermé à nouveau l'année suivante. L'établissement en 1806 du blocus continental contre l'Angleterre a considérablement réduit les relations commerciales des ports belges, et provoqua un vif mécontentement des hommes d'affaires du pays. La politique napoléonienne vis-à-vis du pape Pie VII fut unanimement condamnée. L'opinion publique belge s'est réjouie de la première abdication de Napoléon, mais s'insurgea contre le fait que le traité de Paris du 30 mai 1814 ait laissé à la France ses frontières de 1792, avec Philippeville, Mariembourg, Chimay, Couvin et Bouillon: ces localités ne reviendront à la Belgique qu'après la défaite de Napoléon à Waterloo, et la signature du second traité de Paris le 20 novembre 1815. Quelque 4 000 Belges ont combattu sous les ordres de Wellington contre Napoléon sur la morne plaine de Waterloo.

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5. La Belgique conquiert son indépendance
Voulant mettre fin à l'expansionnisme français, dès la fin de 1813 la Grande-Bretagne a proposé de constituer aux frontières de la France une barrière politico-militaire, en reconstituant les anciennes Dix-Sept Provinces de Charles-Quint par la réunion des provinces belges et hollandaises dans un seul Etat, le royaume de Hollande. Les puissances adhérèrent à cette conception, la Russie conditionnant son accord à ce que la Hollande et la Grande-Bretagne prennent à leur charge la dette de 90

millions de florins qu'elle avait contractée à Amsterdam I . L'Art. 6 du
traité de Paris du 30 mai 1814 précisa que «le titre et l'exercice de la souveraineté n'y pourront, dans aucun cas, appartenir à aucun prince portant ou appelé à porter, une couronne étrangère ». Par leur protocole de Londres du 26 juin 1814 - l'Acte des VIII articles - la Grande-Bretagne, la Prusse, l'Autriche et la Russie confirmèrent ces stipulations, les anciennes Provinces-Unies, les anciens Pays-Bas méridionaux ainsi que la principauté de Liège devant former désormais un seul et même Etat en un «amalgame le plus parfait ». Le 21 juillet 1814, Guillaume 1er d'OrangeNassau signait« l'acte d'acceptation de la souveraineté des provinces belgiques ». Se référant au système de forteresses esquissé contre la France par Wellington après la bataille de Waterloo (18 juin 1815), la convention du 15 novembre 1818 a admis qu'en cas de guerre, les Britanniques occuperaient les places d'Ostende, d'Ypres, de Nieuport et de l'Escaut, tandis que les Prussiens se réservèrent l'occupation d'autres places fortes, notamment au Luxembourg. Vaincue, la France se rallia à l'incorporation des provinces belges aux Pays-Bas: Talleyrand disait en 1815 qu' « il n'y a pas de Belges, il y a des Wallons et des Flamands », et cette conception était partagée par d'autres diplomates qui ont participé au Congrès de Vienne et qui n'ont nullement pressenti l'écroulement de l'édifice qu'ils venaient de mettre sur pied. La formation d'un sentiment national belge sera à l'origine d'une nouvelle crise. En dépit de très importants développements de l'industrie

et du commerce réalisés par Guillaume 1er en Belgique, les deux peuples

étaient trop différents pour subsister ensemble. La bourgeoisie libérale de langue et de culture française s'érigea contre l'autoritarisme du roi et l'accaparement des emplois publics par les Hollandais, et réclama la liberté de l'enseignement, la liberté de la presse, et une réforme électorale
I

C.K. Webster, The Foreign Policy of Castlereagh, 1812-1815. London, Bell,

1931, p. 304.

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devant déboucher sur une représentation parlementaire chiffre de la population. Malgré l'imposition par néerlandais comme la langue nationale officielle en catholique flamand, très influent dans le Nord

proportionnelle au le roi en 1819 du Belgique, le clergé du pays, s'opposa

vivement au protestantisme hollandais et à la volonté de Guillaume 1er de
subordonner l'Eglise à l'Etat. Initialement, cette contestation constitutionnelle ne visait qu'une séparation politique, administrative et financière laissant subsister la souveraineté du roi des Pays-Bas, d'autant que certains industriels flamands appréhendaient de perdre le marché hollandais. Les Belges doivent leur indépendance tant à l'affirmation en 1830 de leur sentiment national et à l'émergence d'un unionisme entre Catholiques et Libéraux et entre les Wallons et les Flamands francophones, qu'à l'attitude des puissances, notamment de la Grande-Bretagne. La victoire le 19 novembre des Whigs, le remplacement du cabinet Wellington par le gouvernement Grey et l'arrivée au Foreign Office de Palmerston, furent déterminants pour la constitution de l'Etat belge: c'est grâce à la persévérance de Palmerston que le nouvel Etat a pu s'affirmer sur la scène internationale. On ne peut méconnaître non plus le rôle joué par la France de Louis-Philippe, opposée à toute intervention militaire étrangère dans les affaires belges et prête à y répondre par la force. Sous l'influence des événements révolutionnaires de juillet 1830 en France, qui ont amené Louis-Philippe le 9 août au trône, les Belges se soulevèrent donc le 25 août contre la domination hollandaise. Après le refus de toute séparation par Guillaume 1er, et l'attaque déclenchée par l'armée hollandaise le 22 septembre pour prendre le contrôle de Bruxelles, la révolution belge devenait nationale. Soutenus par les patriotes de tout le pays, quelle que fût leur langue, leur rang social ou leurs croyances religieuses, les insurgés bruxellois infligèrent aux Hollandais une lourde défaite, à telle enseigne que le 25 septembre fut constitué le gouvernement provisoire: présidé par le brugeois Louis de Potter, il prendra le titre de «Gouvernement provisoire de la Belgique ». Le 4 octobre, il décréta que les provinces de la Belgique, détachées de la Hollande, constitueront un Etat indépendant. Par son décret du 18 novembre 1830, le Congrès national a proclamé l'indépendance du peuple belge, les députés favorables à une réunion avec la France n'étant qu'une vingtaine sur 200. Le 27 janvier 1831, l'assemblée a refusé de délibérer sur les pétitions demandant l'annexion à la France. Le 7 février 1831, le Congrès adoptait la Constitution de la Belgique - une contribution très remarquable à l'instauration d'une démocratie libérale - laquelle inspirera ultérieurement

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les chartes constitutionnelles de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie, de la Roumanie, voire des Pays-Bas.

Nicolas I er de Russie réagit à cette rupture des traités de 1815 en
se déclarant prêt à écraser l'indépendance belge par l'envoi d'une armée de 60 000 hommes, mais l'insurrection en Pologne empêcha les Russes d'agir. Quant au roi de Prusse, il s'est dit lui aussi disposé à intervenir militairement, à la condition toutefois que cela se passe dans le contexte d'une action collective des puissances. Or, dès le mois d'août, la France qui depuis novembre 1818 fut réadmise dans l'alliance des puissances s'est prononcée nettement contre toute intervention étrangère: la dislocation des Pays-Bas signifiait la disparition de la barrière formée contre la France, et à ce titre l'opinion publique française a salué l'indépendance belge. Aussi, Louis-Philippe déclara-t-il que tant qu'aucune puissance n'accorde son soutien au roi des Pays-Bas, la France n'appuiera pas l'insurrection, mais si la Prusse intervient militairement, « c'est la guerre: nous ne le souffrirons pas ». L'opposition des puissances à une intervention militaire dans la révolution belge excluait toute idée de rattachement de la Belgique à la France, qui continuait à être préconisée dans certains milieux français, surtout dans la traditionnelle classe politique. Diplomate de la vieille école, le marquis de La Tour du Pin qui fut nommé préfet à Bruxelles où il représentait la France auprès des autorités hollandaises, rêvait toujours de la « grandeur de la France par la Belgique ». Il y a des gens, écrivait-il, «qui disent que tout le mal vient de ce que les Belges sont à moitié français. Ils se trompent de moitié, car tout le monde est français en Belgique, et le devient chaque jour davantage... » I. Néanmoins, ces protagonistes d'une grande France ne parlaient que pour eux-mêmes: l'idée d'un rattachement à la France ne fut envisagée par les libéraux belges qu'en cas d'échec de leur lutte pour l'indépendance et le retour du pays sous la domination hollandaise. A l'exception de quelques indépendantistes liégeois et de certains cas isolés, comme celui du francophile Gendebien qui préconisait inlassablement une union de la Belgique à la France, il n'y avait aucune entente entre les interventionnistes français et les insurgés belges. La griserie française n'a pas suscité la constitution d'un mouvement réclamant, de propos délibéré, la réunion de la Belgique à la France. Si aux premiers jours de la révolution belge le drapeau français fut hissé à Bruxelles, à Liège ou à
1

Henry Contamine, Diplomatie et diplomates sous la Restauration 18141970, p. 334.

1830. Paris, Hachette,

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Verviers, très rapidement il allait être remplacé par le drapeau brabançon ou par les couleurs régionales, et quant à la Marseillaise, elle céda aussitôt la place à la Brabançonne. En ce qui concerne le « corps des volontaires» formé à Paris par l'aventurier français, le comte Louis Pontécoulant, qui prétendait « soutenir» les insurgés de Belgique, le rôle de ces entrepreneurs d'émeutes dans les événements révolutionnaires belges s'avéra tout à fait insignifiant. Le 29 septembre, le roi Guillaume I er adressa un appel aux puissances signataires du traité des Huit articles réclamant le respect de ses dispositions, mais, le gouvernement de la Grande-Bretagne présidée par Wellington se borna le 3 octobre à suggérer la réunion d'une conférence internationale qui règlerait le problème de l'indépendance belge: pour la diplomatie britannique, la disparition du système de la barrière et le problème des bouches de l'Escaut et d'Anvers restait capital, et elle allait faire tout son possible pour éviter une guerre générale, sauvegarder la paix et trouver une alternative communément acceptable à l'ancien régime. La Grande-Bretagne n'interviendrait que pour empêcher l'annexion de la Belgique par la France. Le 13 novembre, le ministre français des Affaires étrangères Louis Bignon demanda aux puissances de reconnaître la détermination des Belges d'être indépendants. Réuni à Londres, le concert des cinq puissances la GrandeBretagne, la France, la Prusse, l'Autriche et la Russie reconnut le 20 décembre 1830 l'indépendance de la Belgique, tout en la subordonnant à certaines conditions: le nouvel Etat avait à remplir sa part des devoirs européens que les traités avaient fait contracter aux Pays-Bas. Les Français voyaient avec satisfaction les anciens Alliés détruire par euxmêmes l'édifice qu'ils avaient construit contre elle en 1815, et Talleyrand n'excluait pas le partage de la Belgique entre les Pays-Bas, la France et la Prusse: la République française obtiendrait les territoires wallons de la rive gauche de la Meuse, la Prusse s'installerait jusqu'à sa rive droite, et la Hollande s'étendrait sur les régions flamandes. Il était question, dans cette hypothèse, de l'implantation des Britanniques à Anvers, mais la France y était opposée. Aussi, ces divers projets échouèrent-ils: pour le gouvernement de la Grande-Bretagne emmené par Palmerston, qui est arrivé au pouvoir en février 1831, l'indépendance de la Belgique constituait le meilleur moyen pour éviter à ce pays d'être annexé par la France: les Britanniques s'opposaient catégoriquement à une annexion.

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Devant les protestations du roi Guillaume, mais aussi en tenant compte des visées expansionnistes latentes de la France, lord Palmerston

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proposa d'atténuer ces divergences en dotant le nouvel Etat d'un statut conventionnel de neutralité, lequel se substituera à l'ancien système de barrière. Nommé ambassadeur à Londres, Talleyrand qui n'avait aucune estime pour les Belges jugeant leur indépendance peu viable, s'y opposa initialement, réclama que le Luxembourg soit déclaré neutre lui-aussi, et obéissant aux instructions de Paris, demanda en échange de son consentement Philippeville et Marienbourg. Palmerston refusa catégoriquement, en disant qu'il n'avait pas à donner à la France ce qui appartenait à la Belgique, et pour sa part, Louis-Philippe imposa au plénipotentiaire français le désintéressement territorial. En fin de compte, Talleyrand accepta les propositions britanniques, «très content, au fond
du cœur, j'en suis sûr

-

dira Palmerston

-

de voir la neutralité

de la

Belgique établie» 1. A la suite de ces négociations, les cinq puissances signaient le 20 janvier 1831 les «Bases de séparation» garantissant l'intégrité et l'inviolabilité de la Belgique, soumise au statut de «neutralité perpétuelle ». Le protocole établi à cet effet déclara que les puissances devaient à leur intérêt bien compris, mais aussi à la tranquillité de l'Europe, de ne chercher dans les arrangements relatifs à la Belgique «aucune augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage isolé, et de donner à ce pays lui-même, ainsi qu'à tous les Etats qui l'environnent, les meilleures garanties de repos et de sécurité». La Belgique formera un Etat perpétuellement neutre, les cinq puissances lui garantissant cette neutralité perpétuelle ainsi que l'intégrité et l'inviolabilité de son territoire (Art. 5). Le Protocole du 20 janvier 1831 ajoutait que « par une juste réciprocité, la Belgique sera tenue d'observer cette même neutralité envers tous les autres Etats et de ne porter atteinte à leur tranquillité intérieure ni extérieure ». Les « Bases de séparation» obligeaient la Belgique à renoncer à la Flandre zélandaise, au Limbourg hollandais et au Luxembourg, mais le Congrès national belge refusa, refus que certains observateurs impartiaux ont regretté.

Lettre de Palmerston à Granville, l'ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris, le 21 janvier 1831, dans Lord Palmerston, Sa correspondance intime. Traduction et introduction par A. Craven. Première Partie 1830-1848. Paris, Didier, 1876, pp. 9-11.

1

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6. Un roi français pour l'Etat belge? Se posa alors la question de la désignation du souverain du nouvel Etat belge. Ayant initialement songé à offrir le trône à Louis-Philippe, roi des Français depuis quelques mois, les partisans belges d'un rapprochement avec la France y renoncèrent lorsqu'il apparut que ce dernier, ne voulant à aucun prix indisposer la Grande-Bretagne, refusait cette solution. Ils songèrent aussitôt à son second fils, le duc de Nemours, âgé à peine de seize ans, ainsi qu'à un autre Français, le duc Auguste de Leuchtenberg, fils d'Eugène et d'Amélie Beauharnais et beau-fils de Napoléon, âgé de vingt ans. Politiquement, les deux candidatures revêtaient des options politiques très différentes: la mise en place sur le trône de la Belgique du duc de Nemours aurait renforcé la monarchie française encore très fragile, tandis que celle de Leuchtenberg, soutenue par l'opposition bonapartiste, lui était hostile, et Louis-Philippe y était foncièrement hostile. Mais le roi des Français ne pouvait pas non plus admettre la candidature de son fils, soutenue par son ministre des Affaires étrangères Sébastiani, mais combattue par les puissances, prêtes à provoquer une nouvelle guerre contre la France qui se solderait par la chute de la monarchie. La Grande-Bretagne qui appréhendait une annexion déguisée de la Belgique par la France, était absolument contre l'octroi du trône belge à un prince français - même si ce n'était qu'un enfant - et la

Conférence de Londres déclara le 1er février « qu'au cas

où la

souveraineté de la Belgique fût offerte à des princes des familles qui règnent en Autriche, en France, en Grande-Bretagne, en Prusse et en Russie, cette offre serait invariablement rejetée ». Malgré cela, le Congrès national belge tomba dans la trappe. Succombant à l'agitation d'un groupe de députés prônant le rapprochement avec la France, et espérant qu'avec l'aide de la France on obtiendrait la révision des frontières belges fixées par les puissances, il a élu le 3 février le duc de Nemours par 97 voix le premier roi des Belges, alors que sur Leuchtenberg se portèrent 74 voix et sur l'archiduc Charles d'Autriche 21; les députés flamands ont voté plutôt pour ces deux derniers. Palmerston exprima sa vive déception: cette élection risquait de priver la Belgique de son indépendance. Une délégation du Congrès qui s'est rendue à Paris pour demander à Louis-Philippe son consentement, fut reçue par ce dernier avec beaucoup d'égards le 17 février 1831. La réponse du roi fut négative. « Si je n'écoutais que le penchant de mon cœur - a-t-il déclaré - et ma disposition bien sincère à déférer au vœu du

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peuple dont la paix et la prospérité sont également chères et importantes pour la France, je m'y rendrais avec empressement. Mais, quels que soient mes regrets, quelle que soit l'amertume que j'éprouve à vous refuser mon fils, la rigidité des devoirs que j'ai à remplir m'en impose la pénible obligation, et je dois déclarer que je n'accepte pas pour lui la couronne que vous êtes chargés de lui offrir. Mon premier devoir est de consulter avant tout les intérêts de la France, et, par conséquent, de ne point compromettre cette paix que j'espère conserver pour son bonheur, pour celui de la Belgique et pour celui de tous les Etats de l'Europe, auxquels elle est si précieuse et si nécessaire. Exempt moi-même de toute ambition, mes vœux personnels s'accordent avec mes devoirs. Ce ne sera jamais la soif des conquêtes ou l'honneur de voir une couronne placée sur la tête de mon fils qui m'entraîneront à exposer mon pays au renouvellement des maux que la guerre amène à sa suite et les avantages que nous pourrions en retirer ne sauraient compenser, quelques grands qu'ils fussent d'ailleurs. Les exemples de Louis XIV et de Napoléon suffiraient pour me préserver de la funeste tentation d'ériger des trônes pour mes fils, et pour me faire préférer le bonheur d'avoir maintenu la paix à tout éclat des victoires que, dans la guerre, la valeur française ne manquerait pas d'assurer de nouveau à nos glorieux drapeaux ». Le roi des Français rassura les Belges en remplaçant au mois de mars à la présidence du Conseil Jacques Laffitte par Casimir-Perier, lequel s'empressa de réaffirmer le principe de la non-intervention. Bien des années plus tard, Louis de Lichtervelde dira que « Louis-Philippe, à ses bons moments, a, de tous les souverains français, vu le plus clair dans la question belge» 1. Quoi qu'il en soit, devant cette opposition, le « parti français» s'effondra et l'avocat général de Liège, le libéral Joseph Lebeau, présenta la candidature du prince Léopold de Saxe-Cobourg: malgré les réticences de Louis-Philippe, le Congrès national, désireux de se concilier la GrandeBretagne, l'élisait par 152 voix sur 169 votants; cette élection se fit donc « sous l'influence de l'Angleterre »2. Léopold accepta le 4 juin 1831 la couronne de Belgique, et inaugura son règne le 21 juillet 1831. En dépit d'une opposition acharnée du bouillant député Gendebien qui entrait en fureur à la seule pensée que l'existence de l'Etat belge puisse dépendre de
1

Louis de Lichtervelde, Méditations sur le Centenaire. Bruxelles, Librairie

Albert Dewit, 1930, p. 23. 2 Joseph Lefevre, L'Angleterre et la Belgique à travers les cinq derniers siècles. Bruxelles, Editions universitaires. Les Presses de Belgique, 1946, pp. 193-194.

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l'agrément des puissances\ le Congrès national approuva le 9 juillet 1831 le traité des Dix-huit Articles qui assurait à la Belgique la navigation sur l'Escaut et laissait ouverte la question du Limbourg et du Luxembourg. Or, au mois d'août 1831, les forces néerlandaises ont rompu la suspension d'armes et envahirent la Belgique, encore sans une véritable armée: après une campagne des dix jours, elles ont battu les corps de milice belges à Louvain. Le roi Léopold ayant fait appel à la GrandeBretagne et à la France, le gouvernement Perier autorisa une intervention de l'armée française: à la tête de 50 000 hommes, le maréchal Gérard passa la frontière belge et rejeta les Hollandais hors du pays, à l'exception de la citadelle d'Anvers. Pour contraindre Guillaume 1er à reconnaître l'indépendance de la Belgique, les deux puissances organisèrent le blocus des côtes hollandaises, tandis que l'armée française s'emparera en décembre 1831 de la citadelle d'Anvers. Si les Britanniques condamnèrent l'intervention hollandaise, ils ont vu en même temps d'un mauvais œil l'entrée de l'armée du maréchal Gérard en Belgique: on craignait à Londres, qu'une fois sur les territoires belges, les Français ne se hâteraient pas de les évacuer. La Grande-Bretagne s'opposait résolument à l'établissement d'une zone française d'influence en Belgique. Dans sa lettre à lord Grey, qui dirigea le Cabinet britannique, le roi Léopold justifia son appel à l'assistance française. Sur l'intervention du Secrétaire au Foreign Office Palmerston, fut signée le 13 août 1831 la convention entre le prince d'Orange et le maréchal Gérard relative à l'évacuation de la Belgique par les armées hollandaise et française. La conférence de Londres s'interposa une fois de plus, en imposant à la Belgique par le traité des XXIV Articles (14 octobre 1831), de nouvelles conditions territoriales. L'indépendance de la Belgique fut sauvée. Quant à la France, elle sortit grandie de cette campagne belge, et les puissances accordèrent désormais plus de considération au roi LouisPhilippe qu'elles avaient traité jusque-là, avec quelque désinvolture. Quant au maréchal Gérard, il fut fait Pair de France2. L'année suivante,

Léopold 1er s'attirait les bonnes grâces de Louis-Philippe en épousant sa
fille ainée, Louise-Marie d'Orléans. une grande influence en Belgique: Les Français continuèrent à exercer c'est le général français Chapelié,

1

Albert Dasnoy, Gendebien dont la vie fut un perpétuel orage, dans Les

Cahiers historiques, N° 3 1971, p. 57.

2 Jacques Le Berger Carrière, Gérard, le maréchal méconnu qui

Jit d'Anvers

en 1832 sa dernière victoire, dans Les Cahiers historiques, N° 2, 1970, pp. 101-110.

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naturalisé belge, qui avait créé en 1834, puis dirigé jusqu'en 1863, l'Ecole militaire qui a formé toute une génération d'officiers de l'armée belge. A cela s'ajoute le fait que, dans certains milieux français on n'abandonnait pas les idées annexionnistes à l'égard de la Belgique. Le comte Bresson, ministre de France à Berlin, suggéra le 5 février 1839 à son ministre des Affaires étrangères, Louis Molé, « de partager la Belgique entre la Prusse, les Pays-Bas et la France », mais ce dernier ne se laissa pas entraîner dans cette aventure. Ce n'est que le 19 avril 1839 que le conflit bel go-hollandais fut définitivement réglé par la signature des traités entre les Pays-Bas et les grandes puissances d'une part, et entre les Pays-Bas et la Belgique d'autre part. Les conditions imposées aux Belges ont été durcies: seule la partie occidentale du Grand-Duché de Luxembourg, ainsi que quelques anciennes enclaves néerlandaises sur la rive gauche de la Meuse furent cédées à la Belgique. La Constitution du 7 février 1831 ayant imposé le français à tous les niveaux de l'Etat et ayant instauré le suffrage censitaire, la Belgique peuplée par 3,5 millions d'habitants (parmi lesquels les néerlandophones étaient 2,3 millions contre 1,2 million de francophones) sera gouvernée par 46 000 notables francophones, sans une participation effective des populations rurales flamandes restées en grande majorité illettrées. A cette époque, la langue flamande n'était prodiguée que dans l'enseignement primaire, et la Flandre connaissait un net sous-développement économique et tardait à s'engager dans une industrialisation ce qui creusait le clivage entre les deux communautés. Le Mouvement flamand réagira à ce déséquilibre en engageant le combat pour la valorisation de la langue flamande et l'arrêt de la francisation du pays. Tout en affirmant sa loyauté à l'égard du nouvel Etat, ses militants souligneront que ce dernier fut en quelque sorte imposé à la majorité de la population flamande, laquelle à cette époque ne se considérait pas comme étant « belge ».

7. Projets d'une union douanière franco-belge

Les relations avec la France continueront à soulever des problèmes. Renonçant à une annexion politique de la Belgique réprouvée par les puissances, Louis-Philippe s'est rabattu sur le plan économique pour exercer à la longue une sorte de protectorat sur la Belgique. Il estimait pouvoir arriver à cette situation en ouvrant à l'industrie belge le marché français par la conclusion d'une union douanière qui en définitive aurait

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aggloméré les deux pays en un seul territoire économiquel. En effet, la Belgique dans ses premières années d'existence autonome avait beaucoup de peine à organiser ses activités économiques et à s'ouvrir des marchés extérieurs: aussi, après la perte du Limbourg et du Luxembourg, et avec l'aggravation de la crise linière en Flandre, les industriels belges se montrèrent-ils sensibles aux offres françaises qui, pensaient-ils, permettraient d'étendre leurs débouchés extérieurs. Les pourparlers préliminaires s'établirent dès 1835, et en 1840-1841 Thiers entama des négociations avec les Belges, mais la Grande-Bretagne, soutenue par la Prusse, n'a pas tardé à signaler au gouvernement de Bruxelles l'extrême déplaisir que lui causaient ces discussions. Le Secrétaire d'Etat au Foreign Office, lord d'Aberdeen, considérait qu'une union douanière entre deux Etats d'une force inégale conduirait à l'asservissement du plus faible au plus fort, et porterait atteinte à son indépendance. Appréhendant la concurrence belge, les industriels français du Nord s'opposèrent eux-aussi à l'ouverture des marchés, alors que pour sa part, Léopold 1er, qui était initialement gagné à cette idée d'union douanière avec la France, a dû affronter une opposition interne, au sein de laquelle figuraient notamment Nothomb et Stockmar. Le premier déclara que si le projet était adopté, il démissionnerait: pour Nothomb, le traité

d'union était incompatible avec l'indépendance de la Belgique. « Le traité,
selon lui, n'était point rendu nécessaire par la situation réelle du pays, c'était une malheureuse idée dont les deux rois s'étaient épris, au grand risque de se créer des difficultés inextricables »2. Devant cette opposition, le roi a finalement renoncé. Le 27 janvier 1841, il écrivit à M. Le Hon, ministre belge à Paris, que s'il faut « une ligne de douanes entre les deux pays, il faut, au reste de l'Europe, une preuve palpable qu'il n'y a pas d'incorporation. Les quatre autres puissances signataires de notre traité se sont déjà prononcées contre une union de douanes; elles déclarent que pareille union mettrait fin à la position que le traité nous assure; que notre neutralité cesserait de fait et de droit; que nous ne serions plus qu'une province française que les puissances ne respecteraient plus. ... Un traité différentiel avec la France lui assurerait l'amitié de la Belgique tout aussi bien qu'une union de douanes, et dans l'état d'isolement où la France va rester longtemps,
I

AIlTed De Ridder, Les projets d'union douanière franco-belge
européennes. Bruxelles, Commission royale d'histoire, 1933.

et les

puissances
2

E. Corti & C. Buffin, Léopold 1er, oracle politique de l'Europe. Bruxelles,

Dewit, 1927, p.l67.

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même si elle se réunissait en conférence avec les autres quatre puissances, cette amitié n'est pas à mépriser, d'autant moins que l'Allemagne nous fait beaucoup d'avances extrêmement bienveillantes et que j'ai lieu de croire sérieuses et sincères... Pour ne pas se faire d'illusion, il est indispensable de se pénétrer d'une impossibilité d'une union de douanes, mais qu'un traité différentiel, dans lequel les deux pays se créeraient une position spéciale, est non seulement faisable, mais peut devenir très avantageux pour tous les deux» '. En fin de compte, les deux parties se contentèrent de conclure une convention: Paris accorda des concessions aux industries linières flamandes, tandis que la Belgique octroyait à la France les dégrèvements de tarifs sur les vins et les tissus de soie (16 juillet 1842). Un traité de commerce franco-belge ne fut conclu que le 13 décembre 1845, alors

que la Belgique signait le 1er septembre 1844 un traité de commerce avec
le Zollverein. Le 27 février 1854 fut signé le traité de commerce belgofrançais valable pendant cinq ans. « Durant tout le règne de Louis-Philippe, les républicains et leurs alliés légitimistes n'ont cessé d'attaquer la bienveillance officielle de la France à l'égard de la Belgique. Les partis d'opposition accusaient ouvertement le Souverain de n'avoir pas réalisé un accroissement territorial qu'ils croyaient facile, tant par la complicité sentimentale de la Belgique que par la mollesse des puissances »2. Petit fils du roi des Français Louis-Philippe par sa mère, Léopold II a épousé l'archiduchesse Marie-Henriette, et cette alliance avec la maison des Habsbourg mécontenta l'empereur des Français. Le roi fut longuement reçu à Paris lors de l'Exposition universelle de 1855. Le traité

de commerce libre-échangiste conclu avec la France le I er mai 1861 fut
bien accueilli par les industriels des deux côtés de la frontière: les Belges ont pu exporter en France, dans des conditions satisfaisantes, un certain nombre de leurs produits agricoles et de leurs fabrications. A la suite de la guerre de 1870, la France a raidi une fois de plus son protectionnisme opposant de nouveaux obstacles aux exportations belges. Les règlements de 1891 et de 1910 ont aggravé la balance commerciale de la Belgique avec la France.

1 2

Ibid., p.168. Georges-H. Dumont, Comment une révolution à Paris en 1848 réconcilia
N° 1, 1971, pp. 3-14.

Bruxelles et La Haye, dans Les Cahiers historiques,