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La Bosnie-Herzégovine

De
158 pages
1992-2002. Dix ans après le début d'une guerre de trop, sept ans après l'entrée en vigueur de l'Accord de Dayton, il importe de faire l'état des lieux et de s'interroger sur l'avenir de la Bosnie-Herzégovine. Ce recueil donne pour l'essentiel la parole à des experts locaux engagés qui analysent sans complaisance la situation dans laquelle se trouve leur pays et portent un regard critique sur l'intervention de la communauté internationale
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L'1 Bosnie-Herzégovine: en ieux de 1'1tr'1 nsition

sous ,,~direction de
Christophe Solioz & Svebor André Diz~qrevjc

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)Forumfor Democratic Alternatives [isn], Sarajevo / Geneva / Brussels

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3928-8

SOMMAIRE

Introduction. La Bosnie-Herzégovine Svebor André Dizdarevic

face à son avenir 6

Guerre et paix en Bosnie-Herzégovine: à une paix positive
B oz id ar Ga j 0 Se kul i c

d'une paix négative

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... 14

La Bosnie-Herzégovine sept ans après dépendance ou responsabilité et autonomie Zarko Papic

la

guerre: ... ..... 57

Droits de l'Homme et réconciliation en Bosnie-Herzégovine Srdjan Dizdarevic ........ 82

La Bosnie-Herzégovine prise au piège de la politique et de l'économie Dragoljub Stojanov 98

La (re)conquête de la souveraineté, le défi à relever pour la Bosnie-Herzégovine Christophe Solioz 123

Bib liographie

indicative.

. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 144

Table des auteurs..

158

Introduction La Bosnie-Herzégovineface

à son avenir

Svebor André Dizdarevic

Cette publication porte sur la situation de la BosnieHerzégovine (et en Bosnie-Herzégovine), sur le chemin (non)parcouru après la signature de l'accord de Dayton (1995), sur les leçons tirées (ou non) du processus de transition, les orientations fondamentales, incontournables et possibles vers une Bosnie-Herzégovine autonome, démocratique et intégrée à l'Europe. Un certain nombre d'auteurs étrangers et bosniens s'étant rassemblés autour du thème de l' ownership, la nécessité s'est imposée, une fois leurs contributions publiées l, d'approfondir cette problématique, cruciale pour l'avenir et le destin de la Bosnie-Herzégovine. De nombreux rapports, contributions, analyses et travaux ont été publiés sur ce vaste thème dans l'ensemble du monde, un certain nombre de centres et instituts universitaires se consacrent à cette problématique précisément, organisent des séminaires et colloques, mais ce sont généralement les «experts» étrangers qui (pré)dominent sur les experts de Bosnie-Herzégovine. Aussi, à une exception près, l'avantage, dans cet ouvrage, a-t-il été donné à des auteurs nationaux, lesquels, se basant sur leurs propres expériences, connaissances et recherches - et chacun selon sa propre méthodologie - y livrent leurs réflexions et remarques critiques sur la voie empruntée depuis Dayton. Il existe un large éventail de représentations et descriptions de la Bosnie-Herzégovine de l'après-Dayton, allant de l'image d'une «Alice au pays des merveilles» à celle du monstre « Frankenstein».

Ownership Process in Bosnia and Herzegovina, & Svebor Dizdarevic, Sarajevo, novembre 2001.

1

édité par Christophe

Solioz

6

La Bosnie-Herzégovine: de la dépendance à l'autonomie, tel est le thème qui s'est imposé ces derniers temps et est devenu la préoccupation, voire l'obsession, des acteurs internationaux et de plus en plus des acteurs locaux. La « communauté internationale» insiste de plus en plus sur la nécessité d'un partenariat, sur une plus grande prise de responsabilité par la Bosnie-Herzégovine elle-même; sur la nécessité donc, pour les responsables politiques locaux, la société civile émergente et toutes les couches sociales correspondantes, d'assumer l'entière responsabilité de la solution des principaux problèmes de ce pays. Le concept d'ownership, emprunté au langage économique, dont le sens premier est « propriété», s'est transformé en un concept synonyme de responsabilité dans les domaines étatique, politique, social et économique. Il s'agit donc de prendre en main le processus de transition, de progrès social et de démocratisation, d'édification des institutions et de l'économie ou, comme l'un des auteurs l'a si bien exprimé, très simplement et justement, de la nécessité pour la BosnieHerzégovine de prendre les choses en mains. Selon la vision de certains analystes étrangers, celle-ci doit se présenter de moins en moins comme une construction abstraite de la communauté internationale et de plus en plus comme une réalité étatique acceptée par la majorité des peuples de Bosnie-Herzégovine. Le fil d'Ariane que l'on retrouve dans toutes ces contributions est la constatation que la Bosnie-Herzégovine se trouve depuis Dayton dans un état de dépendance, qu'elle souffrirait même d'un syndrome de la dépendance. Comme le souligne l'un des auteurs, toute longue période de dépendance finit par créer ses propres structures et logiques de fonctionnement, qui trouvent leurs propres intérêts dans cet état de dépendance, au point que celle-ci se reproduit et devient une situation normale. Ce problème est plus grave du fait que cette dépendance dure depuis trop longtemps.

7

La lecture de cet ouvrage confirme que sept ans après Dayton, les résultats sont décevants, ayant pour conséquence, entre autres, l'apathie générale de la population. Il est vrai que la question se pose du futur destin de la Bosnie-Herzégovine, en tant que société et en tant qu'Etat, si l'on prend en considération les quelques faits suivants: la division nationale: en 1991, 95 % de Bosniaques et de Serbes et 75 % de Croates étaient répartis sur l'ensemble du territoire de la Bosnie-Herzégovine; aujourd'hui 72,61 % de Bosniaques sont cantonnés au sein de la Fédération, 96,79 % de la population de la Republika Srpska est serbe, et on n'y trouve plus que 8500 Croates, alors qu'il y en avait 220 000 avant la guerre; la tentative de meurtre, de génocide, à l'égard de cet Etat et de sa société a forcé plus de la moitié de la population à quitter ses foyers, 258 000 personnes environ ont été tuées ou ont disparu, 816 000 ont été déplacées et 1 200 000 ont dû quitter le pays; d'une manière générale, il y a aujourd'hui environ 1,2 million de citoyens qui vivent hors de leurs foyers, quelque 600 000 à 700 000 dans l'ensemble du monde et plus de 500 000 dans le pays même; le processus du retour des réfugiés et des personnes déplacées et la restitution de leurs biens est loin d'être satisfaisant, il est trop lent et trop sélectif; selon certaines estimations, plus de 60 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté; le taux de chômage a atteint 40 % - ce qu'il y a 431 998 personnes sans l'ensemble de la Bosnie-Herzégovine, 5 000 ayant une formation universitaire; 8 qui veut dire emploi dans dont plus de des centaines

de milliers de citoyens ayant terminé secondaire sont pratiquement sans emploi;

l'école

on prévoit par ailleurs qu'entre 50 000 à 76 000 personnes resteront sans travail suite aux inévitables transformations, à la « restructuration» ou même à l'élimination de l'excès en personnel dans les administrations et entreprises non-compétitives; la Bosnie-Herzégovine est le pays le plus bureaucratisé d'Europe; en d'autres termes, elle dépense trop d'argent pour ses politiciens et pas assez pour le peuplel. La Bosnie-Herzégovine a été et reste la victime d'un génocide, d'un nationalisme antidémocratique et primitif, de racisme, de xénophobie, de ces maux et ces faiblesses qui caractérisent toujours et encore l'Europe. Ces données pessimistes servent-elles la cause des partisans de la « culture de la mort », de ceux qui depuis des décennies déjà, ou plus même, imposent la thèse du caractère artificiel de la Bosnie-Herzégovine, de sa « monstruosité» et donc de la nécessité pour elle d'être partagée et de disparaître une fois pour toutes? Cette thèse a malheureusement eu un certain retentissement dans les cercles internationaux, il est vrai souvent sous une forme très différente et moins brutale. Mais cela entretient néanmoins une certaine image, non seulement de la Bosnie-Herzégovine et de l'espace yougoslave, mais aussi de l'ensemble de l'Europe orientale et centrale. Ces régions, ont, en effet, toujours été considérées, et le sont encore en partie aujourd'hui, comme caractéristiques d'une culture politique arriérée, de rapports sociaux antidémocratiques, de méthodes politiques brutales, de nationalismes dépravés, bornés et exacerbés, de la
1 Selon les propres mots de Paddy Ashdown, le Haut Représentant de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine. 9

concentration du pouvoir entre les mains d'un cercle restreint, dont certains de ces peuples n'arrivent pas à se débarrasser - ce qui permet de conclure que ces pays et leurs peuples ne sont pas en état de se développer à l'image de l'Occident, de promouvoir la démocratie. L'historien hongrois, Istvan Bibo - il y a de cela déjà presque 60 ans! - avait fait certaines remarques, toujours valables, sur les stéréotypes occidentaux. L'auteur de « Misère des petits Etats d'Europe de l'Est »1 avait constaté que si les faits qui étaient à la base des affirmations mentionnées étaient justes, les conclusions que l'on en tirait étaient fondamentalement fausses. Pourtant ces conclusions avaient permis d'éluder les délicats problèmes de l'édification politique et de la consolidation de la région de l'Europe orientale et centrale, justifiant ainsi « les propositions les plus contradictoires, aussi superficielles que dangereuses ». Hélas, ses propos sont d'une étonnante et troublante actualité. D'où la facilité avec laquelle a été acceptée la thèse du caractère de la guerre menée contre la Bosnie-Herzégovine, qualifiée de conflit entre trois « ethnies », de « l'inclination balkanique à la violence », de la haine séculaire entre ces peuples, de la « vendetta sanglante que personne de l'extérieur ne peut espérer pouvoir arrêter », de « la vengeance par le sang en tant qu'expression de haines ancestrales », de populations qui « se font la guerre» depuis déjà des siècles, etc. La génétique reste donc au premier plan et ceci au détriment de l'analyse politique; le culturalisme l'emporte sur l'analyse politique et idéologique de la guerre, appelant à l'aide le concept de l'ethnie et rejetant l'idée même qu'il pourrait s'agir, dans le cas de la crise de l'ex-Yougoslavie et des ravages de la guerre en Bosnie-Herzégovine, d'un produit et d'une expression de la modernité.

Première édition française: L'Harmattan, 1986. Nouvelle édition: Michel, Paris, 1993.

1

Albin

10

Il est vrai que ces évocations et analyses ne se rapportaient pas uniquement à la Bosnie-Herzégovine, mais étaient plutôt l'expression d'une certaine vision du monde après la chute du mur de Berlin. La tendance générale consistait à analyser les conflits de manière caricaturale et brutale, comme des « affrontements identitaires de type essentialiste et anthropologiste, sans relation avec les enjeux géopolitiques
réels, les ambitions cruels des chefs de guerre (. . .) »1.

Heureusement, l'activité et les décisions du Tribunal Pénal International ad hoc de La Haye ont remis radicalement en question cette vision et cette interprétation. Aujourd'hui, la communauté internationale, à travers diverses agences et organisations, s'efforce de promouvoir l'idée de partenariat et de responsabilité; elle exige des relations plus ouvertes dans le cadre desquelles les hommes politiques et citoyens de la Bosnie-Herzégovine prendront davantage leur destin en mains, de manière plus autonome et plus directe, consolidant leur Etat, définissant leur propre avenir, lequel devra inévitablement être lié aux courants intégratifs européens. Les notions de responsabilité et de partenariat ne sont pas des inventions destinées à être uniquement mises en œuvre dans les Balkans, ni en Bosnie-Herzégovine en particulier. Au cours du récent sommet des pays les plus riches, tenu au Canada, l'idée a été lancée d'un partenariat de type nouveau avec le continent africain. Un partenariat qui ne sera «ni complaisant, ni rhétorique », mais «généreux, précis et exigeant »2. L'idée de remplacer la logique d'aide et de dépendance par celle du partenariat a été bien reçue, toutefois avec un certain scepticisme. En réponse à une lutte déterminée
Georges Corm, « Dynamiques identitaires et géopolitiques dans les relations entre le Monde arabe et l'Europe », Revista d'Affers Internacionals,
Barcelone,

1

2

décembre

1998

- janvier

1999, No 4344,

p. 201.

Jacques Chirac lors du sommet du G 8 organisé au Canada Guin 2002), propos cités dans l'éditorial « Rhétorique africaine », Le Monde, Paris, 29 juin 2002. 11

en faveur de la démocratie, de la paix, de réformes économiques et de l'éradication de la corruption, le monde développé réagirait concrètement par la poursuite d'un développement économique et social basé sur ce nouveau partenariat. Le temps nous dira s'il s'agit là d'une réaction intellectuelle bien réfléchie du monde développé au processus, de plus en plus dangereux, de la désintégration des sociétés, à la crise sociale et économique, aux conflits, aux explosions de nationalismes extrémistes, au fascisme, au terrorisme, à la mafia généralisée, aux courants d'immigration clandestine ou au contraire, et pour la énième fois, d'une réaction pragmatique à une situation donnée, une nouvelle démonstration de la capacité de l'Occident à écarter avec succès - mais à court terme et en repoussant l'amortissement de toutes ces crises - les difficultés et les défis. D'aucuns estimeront que la relation entre la communauté internationale - ou plutôt entre l'Occident - et la BosnieHerzégovine est celle d'un parent avec son enfant ou d'un médecin avec un grand malade, « un colonialisme bénévole» vis-à-vis de peuples (voire de tribus) encore mineurs. Peutêtre. Pourtant la communauté internationale n'est ni à l'origine de tous les maux (régionaux), ni le remède universel à tous les problèmes. Il faut renoncer à cette mystification de la communauté internationale et d'autre part à la théorie du complot, syndromes - comme certains analystes le soulignent avec raison - du raisonnement de pays en état de dépendanceet sans tradition démocratique. Si la Bosnie-Herzégovine doit se débarrasser de son complexe de dépendance, la communauté internationale doit faire de même par rapport à son complexe « humanitaire ». Les acteurs locaux doivent apprendre à accepter les compromis et les instances internationales doivent faire preuve de persévérance, d'intransigeance et d'intolérance totale face à tout ce qui relève de l' ethnonationalisme, en tant que phénomène profondément antieuropéen. Qu'elles s'occupent moins des sensibilités des ethnies et plus de celles des citoyens. L'Europe devrait démontrer de manière beaucoup 12

plus claire qu'elle a une véritable vision et une stratégie précise qui ne céderont pas, au nom de la realpolitik, aux diverses manœuvres, flatteries et concessions, par ailleurs totalement contraires aux principes, valeurs et acquis européens. Le problème de la responsabilité est aussi celui de la capacité de la Bosnie-Herzégovine à échapper à son statut de prisonnier du « réalisme» des acteurs internationaux et des hystéries communautaires locales. Il lui sera impossible de s'inclure aux larges processus intégratifs si elle s'en tient exclusivement et passionnément à la cause bosniaque, croate ou serbe. Ce livre a pour seule ambition de contribuer à une certaine réflexion, à approfondir le débat (<< mondialisé ») sur le processus de transition en Bosnie-Herzégovine, le rôle et la responsabilité à la fois des acteurs locaux et de la communauté internationale, et notamment de l'Europe. Il s'adresse à tout lecteur à qui ce pays et l'ensemble de sa population tiennent à cœur; il s'adresse également à ceux dont la Bosnie-Herzégovine - aussi douloureuse, ravagée et crucifiée soit-elle aujourd'hui - est le destin.

Lyon, septembre 2002 13

Guerre et paix en Bosnie-Herzégovine: une paix positive

d'une paix négative à

Bozidar Gajo Sekulic

Introduction

«Il manque quelque chose» (Bertold Brecht). Il y a déjà longtemps qu'il manque quelque chose d'essentiel aux nombreuses et diverses approches consacrées à la série de guerres post-yougoslaves, mais aussi post-socialistes, plus particulièrement à la plus complexe d'entre elles, la guerre en Bosnie-Herzégovine (1992-1995), le paradoxe étant que l'essentiel continue à manquer - à savoir la Bosnie-Herzégovine elle-même. Elle vient à manquer suite à la disparition historique simultanée et violente de la République Socialiste Fédérative de Yougoslavie (RSFy)l et de la République Socialiste de BosnieHerzégovine. Et c'est pour cela, en dehors de tout ce qui demeure encore confus et méconnu, que la tragédie de la Bosnie-Herzégovine n'a toujours pas été comprise. Ceci trouve tout particulièrement son expression dans l'établissement tactique et stratégique d'un équilibre précaire établi d'une part par les dirigeants des institutions de la communauté internationale présentes en Bosnie-Herzégovine tout particulièrement le Bureau du Haut Représentant (OHR) et, d'autre part, par les instances représentant légitimement la Bosnie-Herzégovine. Cependant, prendre en charge le destin de leur propre pays, cela n'est toujours pas une priorité pour les acteurs politiques, ni même pour les citoyens ordinaires de Bosnie-Herzégovine.

1 Note de l'éditeur: dans l'original l'auteur emploie régulièrement le terme de République Socialiste Fédérative de Yougoslavie (RSFY) - pour des raisons de lisibilité et de place nous nous contenterons du terme «générique» de Yougoslavie. 14

La situation est aujourd'hui plus qu'alarmante, raison pour laquelle il faut de nouvelles idées et un nouveau projet collectif capable de rompre la paralysie générale causée par les fantasmes politiques, économiques, culturels, moraux et psychologiques prévalant actuellement en Bosnie-Herzégovine. La recherche d'une nouvelle compréhension historique de la totale destruction de l'essence civile et citoyennel de la société de Bosnie-Herzégovine et des raisons des résistances structurelles radicales conscientes ou non à tout établissement d'un Etat véritablement démocratique et décentralisé en Bosnie-Herzégovine, tels sont les deux objectifs fondamentaux de notre analyse politico-philosophique des enseignements et perspectives du processus de transition et de démocratisation en Bosnie-Herzégovine. La victime se refuse toujours à assumer la responsabilité des changements, de la démocratisation et de la protection active des droits et libertés de l'Homme, comme si la guerre s'était déroulée quelque part ailleurs, était arrivée à d'autres. Ce qui a pu être sauvé, c'est une partie - certes significative des débris d'un vase de cristal brisé. Chacun de ces morceaux représente une histoire en soi. Ces histoires sont innombrables. La Bosnie-Herzégovine se retrouve aujourd'hui dans ces histoires, de manière douloureuse et éternelle. Elle est devenue
l

La différenceentre la société civile et la société citoyenneréside dans les

acquis du développement culturel de l'ensemble des sociétés développées. Celles-ci accordaient priorité à la société civile plutôt qu'à la société citoyenne, présumant que le développement moderne avait réduit non seulement les chances de voir éclater des conflits de classe, mais aussi les conflits ethniques, nationaux et racistes. Ce qui ne s'applique pas aux sociétés dont le développement socio-historique et culturel est peu avancé. La différence entre l'Etat et la société citoyenne conserve sa pertinence dans de telles sociétés, qui tombent de plus en plus dans l'illusion que l'absence d'institutions dans une société citoyenne peut être entièrement compensée par le développement des autres « secteurs» de la société civile en tant que simple somme des organisations civiles, institutions et initiatives nongouvernementales. On cache ainsi l'orientation du processus de transition, ou plutôt de la transition elle-même, vers un projet tout à fait indéterminé, vers le capitalisme. 15

l'Eldorado d'images virtuelles. Ces représentations s'expriment en une multitude d'idéologies nébuleuses qui forment une chape de plomb - en tant qu'expression de l'inconscient collectif, du subconscient collectif et de la conscience collective - sur chaque individu. Les représentations déformées du passé récent, de l'avant-guerre, de la guerre et de l'après-guerre, offrent au moins trois images ethnocentriques de la Bosnie-Herzégovine et de son avenir, les unes s'opposant violemment aux autres. En fin de compte et paradoxalement, ces images suivent comme des ombres les causes des exterminations et des expériences extrêmes de criminels en tous genres. Elles en sont le complément idéologique. Les récits idéologiques déformésl sur la Bosnie-Herzégovine sont en fait l'expression de sa nouvelle et seconde destruction. Nous revivons d'une autre manière ce à quoi nous avons difficilement survécu, avec la triste différence que des dizaines de milliers d'êtres humains ont à jamais disparu. J'exposerai, dans une première partie, ma position relevant d'un discours pacifiste radical en m'appuyant sur le concept de la civilisation hexagonale tel que développé par Dieter Senghaas2, tout en l'adaptant - ce qui me paraît indispensable au contexte propre à la Bosnie-Herzégovine. Cet essai de philosophie politique sera centré sur l'examen des causes de la paix négative en Bosnie-Herzégovine et en République Fédérale Yougoslave avant les guerres, tout en évoquant la question, plus simple structurellement mais dans son contexte plus complexe, des causes de la guerre en BosnieHerzégovine et, plus généralement, dans l'espace yougoslave. Question déjà idéologiquement déformée avant la guerre par la perception qu'en avaient les acteurs historiques dans les domaines de la science, de la philosophie, de la culture et de la politique, tant au niveau de la communauté internationale que
1 Karl Marx, Deutsche Ideologie, Berlin, Dietz Verlag, 1962, Werke, vol. 3. 2 Dieter Senghaas est un éminent théoricien allemand de la paix, internationalement reconnu. Nous le citerons ici d'après son œuvre, Dieter Senghaas (éd.), Den Frieden denken, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1995.

16

des institutions nationales locales. J'évoquerai, pour terminer, les causes de la paix négative après l'accord de Dayton en insistant, tout au long du texte, sur les principales leçons des expériences de la guerre et de l'après-guerre, dans le cadre d'un discours portant sur la recherche d'une paix positive en BosnieHerzégovine, susceptible de contribuer à la compréhension de la paix de l'après-Dayton en Bosnie-Herzégovine. Je développerai, dans la deuxième partie, mon hypothèse concernant le caractère de la guerre en Bosnie-Herzégovine, car fondamentalement, ce sont deux - et non trois - représentations contradictoires de la guerre qui constituent le plus grand obstacle à tout projet pertinent de réconciliation. J'évoquerai enfin dans la troisième partie le problème du rapport entre démocratie et humanisme pour mettre en évidence de manière pragmatique l'insuffisance historique du discours démocratique en tant que discours étatique.

1 La Bosnie-Herzégovine entre une paix négative et positive: la théorie de la paix en tant que processus culturel

Je reconnais avoir recours à une construction pragmatique d'un discours pacifiste radical. Je pense pourtant que tant du point de vue de la forme que du contenu, elle peut donner de bons résultats en ce qui concerne l'analyse des changements intervenus en Bosnie-Herzégovine- post-yougoslave, postsocialiste, post-militaire et même peut-être post-bosnienne. La principale difficulté, mais aussi le principal avantage, sera précisément la complexité de ce contexte. A la différence des pratiques académiques démodées, qui jonglent volontiers avec les « post-ismes» de différents genres, ontologiquement parlant, le sort de la Bosnie-Herzégovine a été déterminé respectivement par la disparition de la Yougoslavie, par la chute du socialisme, par une guerre totale sur son territoire et, enfin, le jour même de sa reconnaissance internationale, par la perte de sa souveraineté.

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