La Californie : périphérie ou laboratoire ?

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La Californie évoque le rêve. Cet Etat, le plus peuplé des Etats-Unis, est souvent à l'origine de tendances nouvelles. Certains y cherchent le futur de l'Amérique. Mais derrière ses allures décontractées, la Californie est plus complexe qu'il n'y paraît. Ce volume présente les analyse de chercheurs français et américains dont l'objectif est de mieux comprendre les facettes multiples et la situation d'un Etat à la fois très américain et très original par rapport à la mondialisation : la Californie est un lieu d'expérience, un révélateur de notre monde.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296366527
Nombre de pages : 303
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Sous la direction de

Annick Foucrier et Antoine Coppolani

LA CALIFORNIE:
PÉRIPHÉRIE

OU LABORATOIRE?

Sorbonne Nouvelle
[Université Paris III) Institut du Monde Anglophone 5, rue de l'École-de-Médecine 75006 Paris

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti 15 10 124 Torino ITALIE

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:Jl'lVfj.£OP'lfO'lV!E bilingue

Publiée par l'Institut du Monde Anglophone de la Sorbonne Nouvelle et les Éditions L'Harmattan Directeur: Serge Ricard
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Premier

semestre

2004

- N° 19

Siège et secrétariat de la revue: Sorbonne Nouvelle (Université Paris III) Institut du Monde Anglophone 5, rue de l'École-de-Médecine 75006 Paris France
Téléphone 01 40 51 3300 Télécopie 014051 33 19 .:.

Comité scientifique: Wolfgang Binder (U. Erlangen), James Bolner (Louisiana State U.), Thomas Cable (U. Texas, Austin), Monica Charlot (U. Paris III), Ceri Crossley (U. Birmingham, G.-B.),Max Duperray (u. Aix-Marseille I), Sylvia Hilton (U. Complutense, Madrid), Christian Lerat (u. Bordeaux III), Marc Porée (U. Paris III), Serge Ricard (U. Paris III), Daniela Rossini (U. Rome III), Christine Savinel (u. Paris III), Hubert Teyssandier (U. Paris III), Sylvia Ullmo (U. Tours)
.:.

@ L'Harmattan, 2004 ISSN : 1259-5098 ISBN: 2-7475-6766-4 EAN : 9782747567664

Tout ce qui concerne la rédaction doit être adressé à M. Serge RICARD, directeur des Annales, au siège de la revue.

SOMMAIRE

Introd uction, par Annick FOUCRIER Antoine COPPOLANI .......... et Préambules, Allocution de Jean-Marie MIOSSEC . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Allocution de M. Leslie W. MCBEE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . La Californie invente-t-elle toujours ?, par Michel GOUSSOT. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . San Francisco: du rêve psychédélique à la Silicon Valley, par Frédéric MONNEYRON . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les paradoxes d'une dissidence californienne : les "zines" de la San Francisco Bay Area (1980-1995), par Mathieu O'NEIL. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les ressources en eau sont-elles une limite au modèle de croissance géographique californien ?, par Gérard DOREL . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Do Not Californize Oregon! La LosAngelization: perceptions et réalités d'un mode "californien" d'étalement urbain aux États-Unis, par Yves BOQUET. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . The Case for Cautious Optimism: California Environmental Propositions in the Late Twentieth Century, byMarieBOLTON&NancyC. UNGER................ Du bon usage du centre et de la périphérie: l'exemple des promoteurs du Central Pacifie Railroad, 1861-1877, par Évelyne PAYEN. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La Californie ou l'essence de la spécificité américaine: la sphère urbaine et la sphère économique, par Cynthia GHORRA-GOBIN Martine AZUELOS . . . . . . . & La Californie et le cinéma américain: le problème des runaway
prod uctions,

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par Nathalie

DUPONT. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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La Californie, un laboratoire des migrations, par Annick FOUCRIER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'immigration illégale en Californie, par Raphaël EpPREH-BUTET. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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SOMMAIRE

The Educational Progress of Immigrant Children: California in Perspective, by Deborah L. GARVEY. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'université de Californie dans les années soixante: la bataille de Berkeley, par Frédéric ROBERT. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Entre matraque et informateurs: la répression du mouvement étudiant californien des années 1960, par Caroline ROLLAND-DIAMOND. . . . . . . . . . . . . . . . . . . California as Laboratory: Experiments in Collision-The California State University in the Early 1990s, by Robert W. CHERNY. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Earl Warren: Californien et Américain, par Jacques PORTES. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Libéraux, conservateurs et néo-conservateurs: un laboratoire politique ?, la Californie,

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par Antoine COPPOLANI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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"Surfin' USA": California Surf Culture, Whiteness, and the Undercurrents of the Great Society Backlash, by Andrew DIAMOND. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le pouvoir politique des Noirs face au multiculturalisme, par Frédérick DOUZET . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . "Latj.nisation", différence et citoyenneté: perspectives californiennes sur un débat national, par James COHEN. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les Amérindiens de l'agglomération de San Francisco, par Janine LEMAIRE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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(es auteurs.

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La publication

des actes du colloque international

de la Société d'Études

Nord-Américaines

(juin 2003 à Montpellier) est réaliséegrâce au soutien

des services culturels de l'ambassade des États-Unis, de la Société d'Études Nord-Américaines, du Pôle universitaire européen de Montpellier, de la Région Languedoc-Roussillon, du Conseil scientifique de l'Université Paul-Valéry-Montpellier III, du Centre de Recherches et d'Études NordAméricaines (Université Paul-Valéry-Montpellier III), de l'ES1D (UMR 5609 du CNRS) et de l'Observatoire de la Politique Étrangère Américaine (Université Paris III-Sorbonne Nouvelle). Qu'ils en soient tous remerciés.

INTRODUCTION

La Californie nous semble familière, comme un paradis des vacances qui défraie périodiquement la chronique: le soleil, Hollywood, le surf sur les plages, Los Angeles, les orangers, le gouverneur Arnold Schwarzenegger, Yosemite, le "Big One" qui devrait éclipser le tremblement de terre de 1906, la Silicon Valley, San Francisco et les mariages gays. De façon récurrente, les médias nous affirment que ]à est notre futur, et on pourrait croire que certains vont y chercher l'inspiration. Pourtant, à y regarder de plus près, on se fait beaucoup d'idées fausses sur la Californie. C'est une terre de contrastes et de contradictions, d'où la dualité devenue cliché entre rêve et cauchemar: bastion de la contestation étudiante et raciale dans les années 1960 et élisant des gouverneurs républicains, créditée en juin 2001 d'un PIB supérieur à celui de la France grâce au dynamisme de l'industrie électronique et du dollar mais paralysée à l'été suivant par des pannes d'électricité, une société tolérante envers les modes de vie alternatifs mais secouée par les conflits interraciaux. En France, elle est surtout connue à travers les guides touristiques qui ne donnent qu'une vision partielle de cet État dont la superficie représente 77 % et la population environ 59 % de celles de la France. Terre conquise en 1848 sur le Mexique, la Californie reste aux marges de l'Union américaine jusqu'au milieu du XX.siècle. Dans les années 1920-1930, c'est encore une région principalement agricole, où l'on se rend pour soigner sa santé et profiter du climat et des vergers d'agrumes. Les acteurs principaux de la culture n'y font que de brefs séjours, pressés de retrouver New York ou Chicago et pour s'installer Hollywood n'a pas besoin de ferrailler contre une élite intellectuelle locale. Mais dans les années 1940 les nécessités de la guerre dans le Pacifique placent la côte Ouest à l'avant-garde de la défense du territoire. L'injection massive de crédits fédéraux fait de la Californie l'archétype du système militaro-industriel. La croissance de la population s'accélère: de 6,9 millions en 1940, elle passe à 10,7 millions en 1950. Le 11 mai 1949, le gouverneur, Earl Warren, annonce que la Californie doit se tenir prête à recevoir encore dix millions de migrants dans le quart de siècle suivant. En effet, en 1962 le gouverneur "Pat" Brown célèbre l'accession de la Californie au rang d'État
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le plus peuplé et en 1975 elle dépasse les 20 millions d'habitants. Elle en compte actuellement plus de 35 millions. En 1949, Carey McWilliams1constate l'émergence de la Californie comme nouveau centre de pouvoir. Il s'émerveille et s'inquiète d'un changement aussi rapide malgré les handicaps d'une situation géographique excentrée, et plaide pour que la Californie rompe son isolement et s'engage, avec les autres États de l'Ouest, dans un développement commun tourné vers le Pacifique. Cette évolution s'est largement produite. En 1993,JamesN. Gregorf estime que la Californie est devenue "la capitale de la nouvelle Amérique, celle qui regarde vers l'ouest et le sud, vers l'Asie et l'Amérique latine". En 2003, à l'aube du XXIe siècle, le colloque international organisé par la Société d'Études Nord-Américaines et l'Université de Montpellier avait pour objet de réfléchir sur le thème: "La Californie: périphérie ou laboratoire ?", de faire le point sur l'état de l'État et au-delà de lui, dans une certaine mesure sur l'état de l'Union. Quiconque a fréquenté les départements de Science Politique ou de Géologie de l'un des campus californiens a sans doute entendu un jour la boutade selon laquelle les chercheurs viennent du monde entier pour travailler en Californie sur deux sujets que l'on peut étudier là mieux que partout ailleurs: les tremblements de terre et la politique. À vrai dire, la boutade pourrait être étendue à bien d'autres domaines que les deux disciplines citées, tant il est dans la nature de la Californie d'être à la fois une terre d'expérimentation, d'innovation, et un État qui semble anticiper et dans une large mesure prendre l'initiative des inflexions du cours de l'histoire américaine. Bref, la Californie serait un "laboratoire" propice à la réalisation" d' expériences", ou encore, ce qui est différent, "une fenêtre ouverte sur le futur" de la nation américaine. Les exemples abondent d'ouvrages prétendant lire le futur de l'Amérique dans le présent ou le passé du Golden State, à l'exemple de celui de Peter Schrag, Paradise Lost. California Experience, America Future3, même si cette dernière piste de recherche confine parfois à l'art divinatoire, souvent apocalyptique d'ailleurs... Sans doute serait-il plus judicieux de se demander pourquoi c'est en Californie que des expériences à la fois politiques, économiques, sociales, culturelles, sont menées et comment les conclusions qui en sont tirées affectent, ou pas, le reste de la nation.
1. Carey McWilliams, California: The Great Exception (New Yark : Current Books, 1949). 2. JamesN. Gregory, "California", in M. K. Cayton, E. J. Gorn, & P. W. Williams (eds.) Encyclopedia of American Social Histonj (Scribner's Sons), vol. II, pp. 1121-1134. 3. Peter Schrag, Paradise Lost. California' Experience, America Future (Berkeley, Los Angeles: University of California Press, 1998).

INTRODUCTION

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Et, admettons-le sans détour ni fausse honte, en considérant la Californie comme un "laboratoire" ou en affirmant qu'elle "anticipe et dans une large mesure prend l'initiative des inflexions du cours de l'histoire américaine" on ne fait qu'emprunter, une fois encore, les grands poncifs qui sont attachés à son image. Ce faisant on touche pourtant du doigt la vérité et l'essence même de la Californie. Car comme l'écrit Kenneth Lamott - qui n'est guère suspect de complaisance à l'égard de la Californie - dans son Anti-California:
Les poncifs à propos de la Californie sont devenus des poncifs précisément parce qu'ils correspondent à la vérité. La Californie est la sonnette d'alarme pour le reste des États-Unis. La Californie est la fenêtre par laquelle nous pouvons contempler le futur. La Californie est le centre du tourbillon, là où se concentrent et naissent tous les courants.4

Pourtant, en regard de cette fonction de "laboratoire", la Californie est aussi une "périphérie", ne fût-ce que par la simple raison de sa situation géographique par rapport aux centres du pouvoir politique et économique américain. Et ce caractère de périphérie est, également, un des traits essentiels de l'identité californienne, transcendant la simple géographie, ce que Theodore Roosevelt avait parfaitement saisi en disant de la Californie qu'elle est "à l'ouest de l'Ouest". Périphérie ou laboratoire? Existe-t-il une spécificité de l'identité californienne ? Cette spécificité est alors double: la Californie représente à la fois la quintessence de l'identité américaine et possède, simultanément, son identité propre. C'est ce double statut que révèle la formule célèbre "California is like the rest of the United States, only more sa", difficilement traduisible, sinon par cette autre formule, de Godfrey Hodgson, "La Californie, c'est l'Amérique élevée à la puissance n"s. C'est cette double spécificité qui fait selon Kevin Starr l'intérêt de l'histoire de la Californie - dont il est un éminent spécialiste - et qui lui fait estimer que la Californie est l'une des quatre ou cinq entités (commonwealths) qui ont contribué à construire l'identité américaine6. Laboratoire ou périphérie, laboratoire et périphérie, paradoxalement les deux termes ne sont pas antinomiques et placent, de surcroît, la Californie au cœur de la nation américaine.
4. Kenneth Lamott, Anti-California. Report from Our First Parafascist State (Boston: Little, Brown & Company, 1971), p. 4. 5. Citation in Charles Wollenberg, "A Conversation with Kevin Starr", California Monthly, 107.1 (septembre 1996), p. 28-29; Godfrey Hodgson, America in Our Time (New York: Vintage Books, 1976), p. 288. 6. Les autres commonwealths qui ont, selon Kevin Starr, contribué à la construction de l'identité américaine sont: la Virginie des Pères fondateurs, la NouvelleAngleterre et la tradition puritaine et enfin les "États Mid-Atlantiques dont l'héritage est terriblement sous-estimé dans l'historiographie nationale".

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Outre l'intérêt de nombreux chercheurs, doctorants comme chercheurs confirmés, sur les deux rives de l'Atlantique (et sur la côte Pacifique!) dont les communications suivent, l'idée de ce colloque international avancée par le Comité directeur de la SENA a suscité celui de plusieurs partenaires: les services culturels de l'ambassade des États-Unis en France tout d'abord, comme le Consulat général des États-Unis à Marseille, le Consul général Leslie W. McBee honorant le colloque en assurant son ouverture; la Région Languedoc-Roussillon ensuite, tout comme le Pôle universitaire européen de Montpellier; le Conseil scientifique de l'Université Paul-Valéry-Montpellier 3 et deux composantes de cette Université -le Centre de Recherches et d'Études Nord-Américaines (CRENA) et l'UMR 5609 du CNRS "ESIO" - assurant le soutien logistique, enfin.
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Pour beaucoup, la Californie est synonyme d'avant-garde. Encore faut-il se demander pourquoi la Californie est ainsi en avance. Michel Goussot dresse un panorama de tous les domaines dans lesquels la Californie innove, de la Silicon Valley à la culture; il expose les différentes facettes d'un mythe qui attire encore des millions de migrants à la recherche d'une vie meilleure.

Des productions culturelles alternatives
Parler de la Californie c'est aussi évoquer les mouvements marginaux, voire décalés, qui s'y sont épanouis. Dans le livre qu'il a publié en 1953, en pleine période du maccarthysme, John W. Caughel s'inquiétait avec un courage certain du conformisme étouffant qui s'était abattu sur la région. Les producteurs de Hollywood avaient licencié les "Dix", scénaristes et metteurs en scène suspectés de sympathies communistes, et les employés de l'État devaient prêter serment. Caughey déplorait le manque de productions culturelles de qualité, parlait même de "récession culturelle". Il notait l'absence de relève en littérature comme en poésie après John Steinbeck et Robinson Jeffers. Sa remarque terminale était cependant empreinte d'optimisme: "La quintessence de l'histoire de la Californie est le changement permanent". Il n'est pas contestable que, malgré les efforts de collectionneurs fortunés comme Paul Getty ou William R. Hearst qui ont acheté des œuvres d'art européennes par bateaux entiers dans les années 1930 et 1940, la culture classique est alors peu importante.
7. John W. Caughey,
California

(1940; New York: Prentice-Hall,

1953).

INTRODUCTION

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En fait, c'est dans l'expression de cultures alternatives, contestataires, que la Californie s'exprime le mieux. Les années 1950 sont celles des Beatniks, de Kerouac et Ginsberg, des expériences culturelles marginales et contestataires. Frédéric Monneyron voit dans l'expérience psychédélique des années 1960 la découverte d'une "interconnexion de tous les éléments du cosmos" aux origines de la révolution informatique, tandis que Mathieu O'Neil explore le monde des "zines", publications marginales dissidentes, écrits personnels exprimant le rejet de la culture de masse, culture minoritaire paradoxalement favorisée par la société d'abondance. La Californie est un lieu marginal de culture et un lieu de culture marginale, mais c'est aux marges que se fait l'invention. Là émergent des modes de vie différents, des métissages liés aux mouvements de populations incessants, des productions qui se développent à côté ou dans les interstices de la culture de masse.

Destruction ou protection de }'environnement?
Mais le rêve est fragile. John W. Caughey s'inquiétait en 1953 des menaces pesant sur l'équilibre naturel, de l'épuisement rapide des capacités en eau face à l'augmentation des besoins. Gérard Dorel décrit ici la rivalité qui oppose la population des villes, une agriculture très demandeuse en eau et les défenseurs de l'environnement, pour l'accès à des ressources limitées. Cependant, dans une étude statistique qui surprendra ceux pour qui la Californie du Sud est par excellence le lieu de l'urbanisation galopante et de la multiplication des automobiles, Yves Boquet conteste l'image de Los Angeles symbole des maux associés à une croissance métropolitaine incontrôlée. Contrairement aux années 1920, la Californie est dans la moyenne nationale pour le nombre de voitures immatriculées par habitant. La crainte affirmée par les États voisins de se voir infliger le sort de Los Angeles (pollution, allongement des trajets) est basée sur une réalité: la destruction des écosystèmes par une urbanisation non respectueuse des capacités de l'environnement, l'enlaidissement des paysages, mais elle est aussi l'expression d'une révolte vis-à-vis de la domination régionale de la Californie, un signe de la crainte des États voisins d'en devenir les banlieues. Le principe des référendums d'initiative populaire, une formule de consultation directe introduite dans la constitution californienne en 1911 à l'époque du progressiste Hiram Johnson, a été adopté par vingt autres États situés surtout à l'ouest du Mississippi. En prenant des exemples dans les élections de 1990 et 1992, Nancy Unger et

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Marie Bolton testent la capacité de la démocratie directe à protéger l'environnement. Elles démontrent que dans le bras de fer qui oppose les puissantes corporations et les défenseurs de l'environnement, le vote populaire manifeste plus de bon sens que ce que l'on veut bien lui reconnaître, résistant au poids de l'argent dépensé par les groupes de pression pour influencer les campagnes politiques.

Forces et faiblesses de l'économie
La Californie a longtemps été une périphérie, isolée de l'Est par la chaîne des montagnes Rocheuses et les hauts plateaux arides. Évelyne Payen examine comment la conquête américaine a ouvert un nouvel horizon de profit aux investisseurs venus de l'Est. Dans la construction des chemins de fer au XIX.siècle, les "Quatre Grands" effectuent un calcul de rentabilité appuyé sur la comparaison avec les prix tels qu'ils sont fixés à l'Est. L'exemple rappelle que l'État fédéral a joué un grand rôle dans l'Ouest, ces terres alors récemment conquises et annexées. Cynthia Ghorra-Gobin montre aussi l'influence d'agents exogènes, en ce cas les migrants anglo-américains, sur le développement urbain de Los Angeles. À la fin du XIX.siècle, la spéculation foncière a superposé sur la structure du pueblo mexicain, organisé autour de la plaza, une mosaïque de lotissements urbains remplaçant les anciens ranchos et que la ville a peu à peu absorbés. Le cas le plus célèbre est celui de la San Fernando Valley qui a permis à Los Angeles d'assurer sa croissance en s'appropriant l'eau de la Owens Valley. Depuis la fin de la guerre froide, la suppression de la manne fédérale dans le secteur de la défense a surtout touché la Californie du Sud, tandis que les nouvelles technologies ont bénéficié d'aides du gouvernement fédéral, entraînant un effet de balancier au profit du nord de l'État. Martine Azuelos expose comment les phases du cycle économique depuis 1990 (récession comme reprise) ont été plus accentuées en Californie que dans l'ensemble des États-Unis, soulignant que malgré l'existence en Californie d'entreprises à la pointe de la technologie, cette économie reste vulnérable. La Californie est très concernée par la mondialisation: si la conception (recherche développement) est faite aux États-Unis, certaines fabrications sont réalisées en Asie ou au Mexique. Le cinéma est un bon exemple des phénomènes actuels de délocalisation (outsourcing ou offshoring) qui touchent aussi les emplois qualifiés. Comme le décrit Nathalie Dupont, Hollywood, une industrie emblématique de la Californie, subit de plein fouet la concurrence des régions émergentes où

INTRODUCTION

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les coûts de production sont plus faibles. Le recours croissant aux effets spéciaux et le développement de moyens de transfert suffisamment sécurisés permettent de segmenter la production.

Un tourbillon d'immigration
L'alternative aux délocalisations semble être l'immigration de main-d'œuvre (qualifiée ou non) venue de pays à plus bas niveau de vie. La Californie est au centre de cette question: l'immigration y compense largement les départs de populations euro-américaines déplacées par un coût de la vie élevé. Située sur la côte Pacifique, elle est au contact des régions d'où viennent la majorité des immigrants et son expérience peut servir à d'autres États, dans le Sud en particulier où se développent des communautés originaires d'Amérique latine ou d'Asie. il n'y existe plus de majorité "ethnique" puisque depuis 1999 les descendants des immigrants européens n'y sont plus majoritaires (c'était depuis 1990 le cas de Los Angeles). La diversité ethnique estelle la préfiguration d'une nouvelle identité américaine? L'immigration y est l'objet d'un débat, plus qu'à New York où les immigrants compensent la baisse récente de la population, représentent un pourcentage plus faible et sont d'origines plus diversifiées qu'en Californie. Annick Foucrier critique la classification par "race" qui regroupe des populations en fait très différentes; elle met en évidence les différents types de migrations - pionniers chinois et indiens très qualifiés, réfugiés vietnamiens démunis, chaînes de migrations mexicaines - et l'évolution actuelle des communautés d'immigrants. Raphael Eppreh analyse la proposition 187, un référendum d'initiative populaire contre l'immigration clandestine qui a été adopté en 1994, et dont l'application a depuis été bloquée en justice. Le vote de cette mesure a été attentivement suivi par les autres États concernés par l'immigration clandestine. Face aux grands défis auxquels les États-Unis sont confrontés -l'éducation, la violence des adolescents, la pauvreté -, la Californie a mieux à proposer que de construire de nouvelles prisons. L'école et les associations ethniques sont sollicitées pour apporter des éléments de réponse à ces problèmes sociaux. Comme le montre Deborah Garvey, les immigrants et leurs enfants représentaient presque 47 % de la population californienne en 2000. Leur intégration dépend en partie de la capacité du système scolaire à leur apporter les outils nécessaires à leur progression sociale. Mexicains et Centre-Américains nés hors des États-Unis rencontrent les plus grandes difficultés, à cause de leur faible maîtrise de la langue anglaise.

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Les crises de l'enseignement

supérieur

Dans l'éducation, la Californie apparaît clairement comme un laboratoire. Les besoins d'une économie compétitive exigent un effort de formation de haut niveau pour la main d' œuvre. Les administrations de Earl Warren et de "Pat" Brown avaient construit un système universitaire admiré à juste titre. Pourtant celui-ci a été soumis à de rudes chocs par la contestation des années 1960 et la crise fiscale des années 1990. Le financement de l'éducation est une décision politique. L'abandon de cette politique a été favorisé par l'immigration de cerveaux (brain drain). Frédéric Robert étudie les aspects spécifiquement californiens du mouvement étudiant des années 1960. La présence d'une communauté bohème et contestataire autour de Berkeley a favorisé le développement de la critique de l'étroite collaboration entre les directions d'universités et le gouvernement fédéral (Pentagone). Pour Caroline Rolland-Diamond, l'escalade de la violence, la répression policière ont divisé le mouvement estudiantin, épuisé ses ressources financières. Berkeley a joué le rôle d'un laboratoire pour le traitement de la contestation étudiante. Ce fut aussi à la demande du président la première intervention de forces de police sur un campus, ce qui a brisé la tradition de l'université-sanctuaire. La lutte contre le désordre a été un argument utilisé par Ronald Reagan lors de sa campagne électorale victorieuse pour le poste de gouverneur. Après trente années de diminution des crédits publics, le système d'enseignement supérieur se révèle incapable de réaliser la promesse des années 1960: offrir un enseignement de qualité accessible à tous. Robert Cherny expose les effets pervers sur les campus de la California State University des deux lois d'initiative populaire qui ont limité la durée des mandats des responsables et le montant des impôts. Les directeurs ont eu recours à des mesures drastiques: diminution du temps que chaque enseignant peut accorder à chaque étudiant, embauche de personnel précaire, augmentation du nombre d'étudiants par enseignant. La crise touche aussi l'autre branche du système universitaire californien, l'Université de Californie. Pour réduire le déficit budgétaire, le gouverneur Schwarzenegger lui a demandé de diminuer les inscriptions pour l'automne 2004 de 7 % par rapport à la rentrée précédente.

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La volatilité politique
Loin du centre du pouvoir fédéral qu'est Washington D.C., la Californie est un lieu d'expérimentation politique. Au début du XX. siècle, le mouvement progressiste innove avec des mesures comme les référendums d'initiative populaire. L'électorat californien est varié et volatile (du cosmopolitisme de San Francisco au conservatisme des comtés d'Orange ou de San Diego). Dans les années 1940, Earl Warren, que présente Jacques Portes, est l'exemple même du conservateur pragmatique qui réussit à rassembler sur sa candidature des votes issus des deux grands partis et des électeurs indépendants, reflétant ainsi la diversité de la population. Il est élu gouverneur en 1942 et réélu jusqu'à ce qu'en 1953 le président Eisenhower le nomme à la Cour Suprême où il siège jusqu'en 1969, à une époque agitée par les mouvements politiques et culturels. La Cour Suprême doit prendre des décisions importantes, de Brown v. Board of Education of Topeka en 1954 qui incite à la déségrégation scolaire aux décisions des années 1960. Warren accompagne l'évolution de la société tout en restant fidèle à ses convictions modérées: il est l'incarnation du "républicain libéral". Mais justement, c'est à partir de la Californie que le consensus "libéral" commence à se disloquer, comme l'illustre l'expérience politique du "Libéralisme Responsable" du gouverneur "Pat" Brown (19581966) qu'étudie Antoine Coppolani. La Californie a été un laboratoire pour le mouvement dit néo-conservateur: la radicalisation d'une frange du mouvement contestataire dans les années 1960 a aliéné la gauche modérée où s'est dégagée une tendance plus conservatrice, les nouveaux conservateurs. Andrew Diamond analyse aussi la réaction conservatrice qui a porté Ronald Reagan au poste de gouverneur (1966-1974) comme une réponse aux violences de la fin des années 1960, lorsque les manifestations envahissent les rues des villes de Californie et les écrans des téléviseurs. Il montre comment les médias des années 1950 et 1960 mettent en scène la culture du surf de jeunes gens blancs, sportifs, bronzés, que l'on voit s'amuser en conformité avec les valeurs de la classe moyenne. C'est l'utopie de la classe moyenne blanche suburbaine, et la vitrine de l'American Way of Life. C'est l'Amérique telle qu'elle s'imagine et telle qu'elle n'est déjà plus. Les manifestations violentes provoquent un choc et une réaction brutale dans l'opinion publique.

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Des relations

inter-ethniques

en négociation

Les conflits interethniques pour le pouvoir politique marquent les années 1965-1992. La Californie est un terrain d'étude de la situation sociale et politique des minorités. Frédéric Douzet constate que l'échec électoral du maire noir d'Oakland en 1998 révèle le passage d'une opposition principale entre Blancs et Noirs à une problématique multiculturelle et que l'affirmative action n'est plus un outil suffisamment efficace pour assurer la défense des plus pauvres. Elle montre la divergence des intérêts de certaines minorités raciales - noirs pauvres, asiatiques et hispaniques récemment immigrés. C'est aussi le sujet de l'ouvrage Latino Metropolis de Victor M. Torres et Rodolfo D. Valle sur le Los Angeles des Hispaniques que présente Jim Cohen. Là encore les catégories de race apparaissent trop simplificatrices pour une réalité plus complexe. La situation des Amérindiens est un autre exemple de cette complexité. Depuis qu'il leur est possible d'ouvrir des casinos sur les terres des réserves, certaines tribus ont connu un emichissement rapide. Mais elles ne sont qu'une petite minorité. Cependant, comme l'expose Janine Lemaire, les Amérindiens ont connu récemment "une renaissance à la fois démographique et culturelle". La Californie est l'État où ils sont les plus nombreux. La plupart (80 %) vivent dans les villes, résultat d'une volonté d'assimilation menée par les autorités politiques dans les années 1950 et 1960 avec des programmes de déplacement (relocation). Les Indiens des villes ont des conditions de vie difficiles, mais ils maintiennent des relations étroites avec les réserves, créant un nouveau type d'espace communautaire.
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Au terme de ce bref exposé qui ne rend que bien imparfaitement compte de la richesse des contributions, tentons quelques remarques. Notons d'abord qu'il ne pouvait pas y avoir de réponse simple à la question posée. Dans ces articles, la Californie apparaît, entre autres choses, à la fois comme une périphérie, un centre et un laboratoire. Elle est une périphérie par sa situation géographique mais aussi par la dépendance de son économie vis à vis de l'État fédéral. Elle reste marginale par rapport à la culture des élites du Nord-Est, malgré les fondations et les efforts de Californiens fortunés comme Paul Getty, et ses habitants ont lutté pour lui forger sa propre identité, pour se distinguer du reste du pays, par exemple en développant au début du XX.siècle un style inspiré de l'architecture méditerranéenne. Plusieurs études reviennent sur les années 1960 dont on ne peut sous-estimer l'importance. La Californie devient alors le centre de

INTRODUCTION

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nouvelles représentations. C'est une période d'opulence: le revenu par tête est supérieur de 20 % à la moyenne nationale, la Californie assure 40 % de la production nationale de fruits, elle produit presque autant de pétrole et de coton que le Texas, elle domine l'industrie aéronautique et son industrie lourde est en croissance. Le "Golden State" est la vitrine d'un mode de vie prospère, illustré par la maison individuelle avec jardin et deux voitures dans le garage. Ces images largement diffusées en font un pôle d'attraction dans le monde entier pour tous ceux qui s'en saisissent et y trouvent leur rêve américain. Ainsi devient-elle un centre d'immigration. Mais ces années de changement sont aussi celles d'une contestation violente de la part des laissés-pour-compte et de ceux qui ne se reconnaissent pas dans cet avenir, de ceux qui cherchent à préserver et à inventer des formes culturelles qui restent marginales. La Californie est aussi un laboratoire. TI suffit de remarquer la façon dont les décisions qui y sont prises sont analysées et parfois reprises par les autres États. La fameuse proposition 187 de 1994 en est un exemple. La Californie invente des solutions originales pour répondre aux problèmes qui lui sont posés. C'est le cas des référendums d'initiative populaire, avec leurs résultats louables ou contestables, qui ont été institués pour résister aux pressions des puissances d'argent et à la corruption politique. C'est aussi le cas de l'Agence de protection de l'environnement dont les décisions sont prises après consultation d'un panel de scientifiques totalement indépendants du pouvoir politique. Face à la croissance rapide de la population immigrée, la Californie doit aussi inventer. Les conflits qui ont émaillé son histoire sont réinterprétés pour trouver de meilleures façons de vivre ensemble. Inventer, c'est un maître mot de l'identité californienne et l'invention se fait là où il y a de l'espace, moins de contraintes, plus de tolérance. La Californie est un lieu d'expériences plus que le lieu de production d'un futur inéluctable. Alors on peut se demander si la Californie est la quintessence de l'Amérique ou si elle est une des façons dont l'Amérique se rêve. Ceux qui sont arrivés au temps de la ruée vers l'or, comme ceux qui cherchent actuellement à passer les frontières, poursuivent un rêve, l'espoir d'améliorer leur existence. Dans les années 1950-1960, lorsque la Californie devient une vitrine de la prospérité américaine, c'est une autre forme de rêve, une image virtuelle contredite par les mouvements de contestation. L'inachèvement ouvre la voie aux "rêves artificiels". Aujourd'hui, un certain "modèle" d'expansion urbaine offert par la Californie est vivement contesté par les États voisins. L'identité californienne est écartelée entre deux rêves: plus de richesse et plus de liberté.

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ANNICK

FOUCRIER

- ANTOINE

COPPOLANI

Pour terminer nous souhaitons remercier chaleureusement tous les participants à cette réflexion commune, chacun restant bien entendu seul maître de ses analyses.

Annick FOUCRIER
Université Paris XIII-Villetaneuse, CENA/EHESS UMR CNRS 8130 Responsables

Antoine COPPOLANI
Université Paul- Valéry-Montpellier III, ESID UMR CNRS 5609

du volume

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PRÉAMBULES

Monsieur le Consul, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Chers collègues et amis, J'ai le plaisir de vous souhaiter la bienvenue en Région LanguedocRoussillon, à Montpellier et à l'Université Paul-Valéry qui accueille ce colloque international. Permettez moi d'abord de féliciter nos collègues Annick Foucrier, présidente de la SENA (Société d'Études Nord-Américaines) et Antoine Coppolani d'avoir rassemblé un très large éventail de compétences sur un thème passionnant. J'apprécie la pluridisciplinarité des approches proposées et je vois bien, dans ce cas, les fructueuses fertilisations croisées entre nos centres de recherches, en particulier l'UMR 5609 dirigé par le Président Jules Maurin et Mme le Professeur Danielle Domergue-Cloarec et le Centre de Recherches et d'Études Nord-Américaines dirigé par le Professeur Michel Bandry où s'active mon ami le Professeur Larry Portis. Tout ceci témoigne de l'intérêt de nos centres de recherche et de nos chercheurs pour les espaces et les sociétés nord-américaines et des liens importants entre notre université et les universités d'outre-Atlantique en particulier états-uniennes. Permettez moi de préciser que ces liens tissés et entretenus de longue date dans le cadre de notre direction des Relations Internationales seront renforcés dans le futur immédiat. Vous avez choisi de traiter de la Californie, d'en étudier l'économie et la géographie pour son foyer d'immigration, sa structuration en son centre, sa périphérie et ses espaces urbains, et les défis face à l'environnement, d'aborder les enjeux universitaires, les tensions politiques, les productions culturelles alternatives et aussi de consacrer une part de rêve, à l'imagination, à l'invention, bref au mythe. J'appartiens à une génération qui a rêvé de la Californie. Dans mon livre de géographie où l'on m'enseignait l'Ouest des États-Unis, la présentation de la Californie débutait par une citation d'André Siegfried:
Plusieurs pays, qu'il faut envier, possèdent, dans telle ou telle direction une fenêtre ouverte sur l'infini, sur le possible, sur l'avenir, et cette direction prend pour eux une signification symbolique, quasi mystique.

J'ai à mon tour bien des fois utilisé cette citation lors de mes enseignements dans une école normale d'instituteurs, où j'ai fait mes premiers
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JEAN-MARIE

MIOSSEC

pas et à l'université de Tunis où j'ai fait mon apprentissage et j'ai donc contribué à entretenir le mythe. Mythe et réalité, bien sûr. Jean Gottrnann ouvrait son chapitre sur la Californie dans son Amérique par "Merveille, miracle!" mais aussi par des performances réelles. Vous allez débattre du fonctionnement de ce qui serait, si elle était un État indépendant, la 6" puissance du monde quant au PIB. Je n'ai pas besoin de rappeler, Gérard Dorell'a magistralement montré, la puissance agricole californienne, ni cette étonnante concentration de système industrialo-militaire d/une "République impériale" qui fait de la Californie le premier arsenal du monde et qui fait de l'économie militaire et de ses composantes l'ossature de la dynamique californienne. Faisant écran devant ces activités économiques bien réelles, se déploie tout l'originalité d'une contrée où l'exubérance est portée à son paroxysme et qui a su, parmi les premières du monde, non seulement savoir faire mais faire savoir et exporter. La leçon de la diffusion des inventions californiennes continue à être méditée, du 7" art aux économies externes qui sous-tendent la Silicon Valley. Mais derrière ce décor, animé par des flux d'immigrants, la Californie est rattrapée par des questions bien communes aux espaces et aux sociétés. Certes elle continue d'illustrer une dynamique périphérique d'une ceinture dorée qui positionne cette périphérie au cœur des réseaux qu'elle tisse désormais, retournant en quelque sorte l'espace. Certes elle continue d'illustrer dans une Free Belt des entreprises une aire de déréglliation, de déréglementation, d'efficacité sauvage des économies externes. En ce sens, elle maintient son avance et demeure illustratrice d'une nouvelle donne économique généralisée voire globalisée. Encore que se soient répliqués, en particulier sur l'autre rive du Pacifique, et ailleurs, bien des centres et des zones franches tout aussi efficaces et concurrents. La Californie demeure un laboratoire de modernisme et du postrnodernisme certes, en particulier dans le domaine de l'économie et des technologies, mais certainement pas dans le domaine de la gestion des sociétés et des territoires, puisqu'on y retrouve, exacerbés au niveau de la cité de quartz chère à Mike Davis, toutes les dérégulations spatiales, sociales et sociétales qui ne peuvent qu'entraver le progrès. Permettez au géographe-aménageur que je suis de vous livrer quelques inquiétudes face à des structures socio-spatiales distendues et éclatées, constellées d'Edge Cities, pulvérisées en villages urbains, en conglomérats de voisinage, de communautés fermées, encloses, barricadées comme la gated community de Hidden Hills, régies par un principe nimby et peu soucieux d'un intérêt collectif et public, d'une société à deux vitesses où Pasadena renvoie à Fontana, d'une écologie bousculée et chiffonnée.

PRÉAMBULES

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Vos travaux vont approfondir cette quête d'une nouvelle équation californienne, et ils sont pour cela d'une furieuse actualité et d'un grand intérêt. Edward W. Soja dans le dernier ouvrage que j'ai lu de lui, ce livre assez baroque et exubérant qu'il a intitulé Postmetropolis, Critical Studies of Cities and Regions, focalise en fait presque exclusivement sur la Californie. Il y reprend une réflexion qui correspondait à la première phrase du livre de Lewis Mumford, La cité à travers l'histoire. Mumford écrivait :
La cité nous est apparue, au début de cet ouvrage, comme une représentation symbolique du monde, et voici qu'à son terme le monde nous apparaît sous la forme d'une cité.

Edward W. Soja, après avoir débuté son livre par les villes-États du croissant fertile et de Mésopotamie, traite presque exclusivement de la Californie et indique que son livre" Postmetropolis closes with a world that, in so many ways, has become very much like a city, where urban ways of life extend to every corner of the globe". Simplement, et ce sera le mot de la fin pour ma part, n'y a-t-il pas confusion entre l'urbain et le citadin? La Californie ne symbolise-t-elle pas, de façon caricaturale et paradoxale le succès de l'urbanisation et la crise de l'urbanité, la prolifération des urbains et l'effacement des citadins? Or la citadinité associe une urbanité (des formes urbaines), une sociabilité avec des liens d'interaction sociale, une citoyenneté par la participation à la gouvernance de la cité tout entière et une identité génératrice d'une conscience territoriale affirmée. Ce sont cette citadinité, essence de la ville, assortie à une articulation à l'État et à la société, qui constituent l'une des forces profondes de l'Histoire. C'est peut-être une articulation, aux vertus fortement régulatrices, qui est en déficit dans le modèle californien. Que la Californie nous ramène à des préoccupations aussi fondamentales, qui sont celles de nos sociétés actuelles, n'est pas une mince prouesse et témoigne donc de l'intérêt d'une telle manifestation de qualité comme celle que vous allez construire et je vous en remercie.
Jean-Marie
Président de l'Université

MIOSSEC
Paul- Valénj

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Mr. President, Mr. Vice President, Mme la Directrice d'Équipe CNRS, Esteemed Professors, Friends, It is both a personal and a professional pleasure for me to be here this morning. Personal because l was born and brought up in California, and professional because l always look forward to my fleeting moments of contacts with academics. Your dedication and energy are inspiring to us bureaucrats, so much so that l always find myself wishing that l could return to the pupil's bench after time spent in your presence. When l looked at the ambitious agenda for this conference, l thought that one could almost refer to it in short-hand as "fission versus fusion," contrasting ideas currently to examine new sources of sustainable energy. The "fission versus fusion" concept accurately captures the lively contradictions that define California. California entered the Union in 1850 at a time when its first settlers were what l could call pragmatic dreamers-they were the "sour doughs," the rough and tumble miners who were lured by the hypnotic pull of the gold rush. From the omni-present sun, to the acres of oranges, right up to today's golden Oscar statuette, California has always been the Golden State, as her nickname implies. Those miners were largely of northern European immigration who followed the advice of New York newspaperman Horace Greeley to "Go West, Young Man, Go West." It is at this moment that the notion of fusion is most telling, as these European miners encountered Native Americans, an already-established Spanish culture and a surprising influx of Asian immigrants, all of whom had to culturally participate in fusion and fission to produce the radal laboratory that defines contemporary California society. In these early moments, Californians had already begun their attempts at reinventing themselves according to certain cultural imperatives of tolerance, born for the need of social and economic cooperation. This heady mix of tolerance and cooperation, sometimes imperfectly realized, has nonetheless characterized California's culture in such a way as to continually invite the innovative to her cities. If we think about it, who could have been more inventive than the movie moguls who flocked to Los Angeles in order to establish their new culture industry
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LESLIE W. McBEE

in a climate where they could film outdoors year round? A torch was passed from the Lumière brothers to Hollywood and that creative illumination has continued onwards to Hong Kong's Kung Fu classics, Delhi's astonishing "Bollywood" productions and full circle back to the internationally prestigious Cannes festival, recently concluded. As Hollywood was busily developing its filmic dream industry, fission occurred in the form of cartoons and elaborate animation efforts which in turn morphed into theme parks, such as Disneyland, the defined geography of leisure that Jean Baudrillard famously argued epitomized America. California's Disneyland packaged and situated entertainment in a way that created shared universal cultural"points de repères." If you doubt me, think back on today's conversation the next time you see a child in an international airport wearing his Mickey Mouse ears. Ah, my California, a state perhaps accused of numerous sins and failings but never, ever of stagnation and lack of imagination. Because of its dynamism, it is inextricably associated with youth. Where New York is something of a tower of Babel, with multiple languages heard on every street corner, California is a Babylon, a place where new words are created and infused with often completely unexpected meanings that meander from English or Spanish or Japanese into other languages via the culture industries headquartered there. California: even the word itself has moved beyond the simple state name and is now a more expansive word, freighted with fantasy. In many respects, California has become almost a state of mind, a place that regularly redefines itself in response to internal and external forces. It is a place that invites other cultures to measure themselves, to resist, to accommodate and to value differences. As any scientist at California's Lawrence Laboratory can tell you, fusion and fission are not mutually exclusive. Thank you, bon travail !
M. Leslie W. MCBEE
Consul général des États-Unis d'Amérique à Marseille

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LA CALIFORNIE

INVENTE-T-ELLE

TOUJOURS?
Michel GOUSSOT lEP Paris

Just as California was becoming United States territory, gold was discovered there. The ensuing gold rush, beginning in 1848, led to a rapid growth in papulation in the new western region. Since the gold discoveries of 1848 brought in the Forty-niners, the state has seldom been out of the news for long. Only one state, California, now has over 90 percent of its population in urban areas; it had already reached this remarknbly level in the 1960s. In the United States, the largest centers of high-tech employment are Los Angeles and the San Francisco area, especially San Jose and Silicon Valley (a remarknble collection of high-tech plants grouped there), Santa Clara County; such centers are created by a combination of research, personnel, and either venture capital or government money. Any area of North America today that has not such a center wishes that it would. In the 2000s, California is not Periphery, but is itself Core; California is afamous "research laboratory."

La Californie est depuis plus d'un siècle un nom prestigieux. Depuis les découvertes aurifères du milieu du XIX'siècle, l'État a rarement été à l'écart des nouveautés. La Californie reste évidemment pour tout chercheur un vrai "laboratoire d'idées", c'est aussi une sorte de laboratoire social. La force de la Californie c'est certainement son peuplement qui en fait celui des cinquante États qui répond le mieux à l'image du melting pot américain par cet étonnant brassage de populations: chacun vient avec sa culture, se fond dans un système, et peut conserver cette culture comme bon lui semble, voire même en inventer une nouvelle à l'image de ce qu'on commence à appeler la "culture Latina" qui pourrait se confondre avec la Californie. Le Californien a un tempérament bien à lui: venu à l'origine pour trouver fortune, tout lui est bon pour saisir sa chance. La Californie serait en quelque sorte un casino permanent où on peut gagner, mais aussi perdre, mais c'est bien l'attrait de gagner qui compte comme l'a montré Steinbeck. La Californie terre d'inventions est aussi celle où, d'une manière presque mythique, on pense pouvoir réussir, faire fortune, trouver: la Californie est la région d'une nouvelle vie, un "laboratoire" où tout un chacun peut inventer quelque chose et promouvoir l'idée de progrès.
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MICHEL

GOUSSOT

Un des moteurs démographiques

de l'Union

Avec un peu plus de 35 millions d'habitants, la Californie compte aujourd'hui plus d'habitants que le Canada, elle se situe au troisième rang dans l'Union! par la superficie (424002 km2) après l'Alaska et le Texas, et est plus étendue que le Japon, l'Allemagne ou l'Italie. C'est aujourd'hui le premier État américain par le taux d'urbanisation (92,6 %) devant le New Jersey et Hawaï, largement devant l'État de New York (84 %), une situation ancienne. En 1885, la Californie comptait déjà 50 % d'urbains. La Californie compte deux hyper-métropoles avec LosAngeles-Riverside-Orange County qui dépasse 14,5 millions d'habitants et San Francisco-Oakland-San José qui compte plus de 6,7 millions d'habitants, San Diego dépassant pour sa part les 5 millions d'habitants. À l'intérieur de ces aires métropolitaines, les villes-centres sont puissantes: Los Angeles City dépasse les 3,7 millions d'habitants, juste derrière New York City avec ses 8 millions d'habitants, San Diego compte 1,259 nillions d'habitants et San Francisco 764 000 d'habitants. Avec un accroissement naturel de plus de 295000 personnes/an (529610 naissances et 234102 décès), la Californie demeure l'État le plus dynamique au plan démographique, soit 18 % de l'accroissement net de l'Union, une situation stable depuis plusieurs décennies. La Californie est un État encore jeune par rapport à l'Union, mais les plus de 60 ans représentent en 2003 plus de 13 % du total de la population, une situation de vieillissement conforme à ce qui se passe dans l'Union; les seniors seront de plus en plus nombreux d'ici 2025. La Californie devrait être en 2025 l'un des deux États, avec la Floride, comptant le plus de personnes au-delà de 80 ans. On estime que la population californienne devrait atteindre entre 41 millions et 49,3 millions d'habitants en 20252, soit un sixième de la population de l'Union, largement devant le Texas (8 %) et la Floride (6 %). Dans les années 1920, on estime que plus de 1,5 million de personnes ont migré vers la Californie depuis les autres régions de l'Union, ce sont alors surtout des" Midwesterners" à la recherche de nouvelles opportunités économiques et d'aménités spatiales fortes. Au lendemain de la crise de 1929, plus d'un million de personnes arrivent en Californie: ce sont par exemple des fermiers ruinés par le Oust Bowl, les "Okies". Dans les années 1940,la population californienne augmente rapidement, passant de 6,9 millions d'habitants en 1940 à 10 millions dix ans plus tard. Les années 1950 voient la poursuite de cette tendance avec
1. On entend par "Union" aux États-Unis l'ensemble des 50 États plus le District of Columbia qui n'est pas comptabilisé comme État. 2. Le Census Bureau utilise deux tables prévisionnelles dites "série Ali et "série B".

LA CALIFORNIE

INVENTE-T-ELLE

TOUJOURS

?

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l'arrivée de retraités ou de personnes âgées à la recherche de lieux agréables. Le rêve californien est également bien ancré dans les esprits des gens de l'Est, avec notamment l'idée d'une fortune rapide. Au cours des années 1960, la Californie dépasse l'État de New York en nombre d'habitants; en 1970 on compte 14 aires métropolitaines en Californie, un record pour un seul État. Avec plus de 20 millions d'habitants dans les années 1970, la Californie semble pourtant "avoir fait le plein" de ses habitants et marque le pas tout en gagnant plus de 3,7 millions d'habitants. Le nombre des aires métropolitaines passe à 19, avec le taux d'urbanisation le plus élevé des États-Unis. Dans les années 1980, la population continue de progresser, mais à la fin de cette décennie c'est l'immigration d'Amérique Latine qui augmente considérablement le nombre des habitants: un tiers de la population de Los Angeles est alors hispanique, on commence à parler d'une nouvelle "Ellis Island". Pour ce qui est de la composition ethnique de la Californie, le groupe White entre pour 64 % de la population totale avec un peu plus de 22 millions (soit un des cinq États où les Blancs sont les plus représentés avec New York State, Texas, Pennsylvanie et la Floride), suivi par les Hispaniques (11 millions), soit plus du tiers de la population, c'est-àdire le premier État de l'Union par la part des Hispaniques. La population hispanique a augmenté de 69 % entre 1980 et 1995 en Californie, ce qui est considérable.

L'aimant californien
Plus de 26 % de la population californienne est née à l'étranger, ce qui en fait le premier État de l'Union à ce titre, loin devant l'État de New York avec 20 % ou le Texas 15,2 %. La Californie reste le premier État de l'Union au niveau des migrations internationales avec 326917 entrées en 2002, ce qui compense le solde migratoire interne devenu négatif avec 108595 départs, d'où un solde net de 218322 personnes. D'ici 2025, la Californie sera l'État qui aura le plus grand nombre de

migrants internationaux3 avec plus de 8 millions de personnes d'ici 22
ans, soit le tiers de tous les migrants internationaux entrant aux ÉtatsUnis. En 2002, plus de 48 % des immigrants légaux entrés en Californie sont nés en Amérique Latine ou aux Caraibes dont 36 % au Mexique; près de 40 % sont originaires d'Asie et seulement 7,6 % d'Europe occidentale. L'impact de l'immigration est considérable pour l'ensemble des États-Unis qui attirent à eux seuls plus de 40% des scientifiques,
3. Michel Goussot, Espaces et Territoires (Paris: Belin, Collection Sup, 2003).

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MICHEL

GOUSSOT

ingénieurs, chercheurs, travailleurs qualifiés (visas H1B). Leur nombre est passé de 65000 en 1992 à plus de 240000 en 2002, dont une bonne partie va en Californie. En Californie, il est fréquent d'attribuer le visa H1B à des personnes entrées comme étudiants dans les universités californiennes et qui choisissent de rester dans des entreprises de la Silicon Valley ou d'autres lieux attractifs. On estime que le quart des sociétés de la Silicon Valley sont aujourd'hui détenues ou gérées par des immigrants indiens ou chinois.

La septième

puissance

du monde

La Californie a été classée par le magazine Fortune comme la septième puissance du monde en terme de PIB avec 1300 milliards $ en 2002, soit 10% du PIB américain, devant la Chine 40 fois plus peuplée ou le Brésil. C'est une région à part dans l'espace nord-américain, mais également dans le monde. Pourtant, en terme de revenu médian par foyer, la Californie n'est pas l'État le plus riche, se situant au Be rang avec 48 113 $/hab., l'écart allant de 55912 $ pour le Maryland à un peu plus de 30 000 $ pour la Virginie Occidentale. La puissance économique est une réalité liée à cet esprit d'invention qui caractérise l'État californien. Tous les secteurs productifs détiennent des records, à commencer par l'agriculture, elle-même très inventive, se plaçant au premier rang de l'Union pour la valeur ajoutée agricole. De Californie arrivent dans le monde entier des images connues partout, qui permettent d'identifier immédiatement cette région: les mythes californiens sont bien ancrés, notamment dans la mentalité des Californiens. La Californie est l'État américain des superlatifs, numéro un mondial des fabricants de logiciels et d'équipements électroniques, c'est aussi un point-clé dans la défense des États-Unis.

Les chercheurs d' or
L'or fut un des éléments déclencheurs du mythe californien, mais pas le seul. Il a par contre ancré l'idée de la fortune et de l'argent vite gagné, icône de l'Amérique: du chercheur d'or prêt à tout sacrifier et tout abandonner pour trouver les pépites qui vont faire sa fortune jusqu'à Steve Job, autre chercheur d'or, cette fois dans l'informatique et l'électronique. Dans les deux cas, on invente quelque chose pour faire de l'argent, sorte d'alchimie des temps modernes: tout ce que touche le Californien va se transformer en or. Or métal, or des chemins de fer, or de l'électronique et de l'informatique, or d'Internet, or du silicium, or du

LA CALIFORNIE

INVENTE-T-ELLE

TOUJOURS?

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cinéma, or de Mickey Mouse, or des Oscars, or du Roller Skate, or de Beverly Hills et de Hollywood, or de Orange County, or de la Beat Generation, or de Mickael Jackson, or du Drive-ln-Market inventé sur place dans les années 1920, forme motorisée du libre-service, or de Silicon Valley et de Hollywood (le Siliwood)... et ainsi de suite. On invente sans cesse, on trouve constamment, on le fait pour un certain bonheur de soi puis des autres, l'altruisme des Californiens est une réalité, mais l'individualisme seul permet la réussite. La Californie a attiré et attire toujours des gens ruinés qui avaient leur chance ailleurs et qui ont traversé le continent pour atteindre ce mythe absolu. Depuis le Gold Rush de 1848, l'espace californien n'existerait pas sans les hommes qui l'ont entièrement construit. Toute activité développée id avait souvent échoué ailleurs, à l'image de Walt Disney qui avait essayé de lancer ce produit qui va faire sa fortune en Californie, incompris ailleurs, compris et réussissant ici. Ainsi, Walt Disney avait tenté sa chance dans le dessin animé en 1919 à Kansas City avec sa propre société de production, Laugh-O-Grams, une réussite technique, mais un échec commercial: aux États-Unis et notamment en Californie, seule la réussite financière compte. À 21 ans, il décide de partir en Californie, où le cinéma naissant bat son plein, où les conditions de travail sont plus souples qu'ailleurs, où les créateurs sont reconnus comme tels (et attendus). Disney sort en 1929 le premier dessin animé moyen métrage en couleur (Flowersand Trees) pour ensuite lancer le premier long métrage animé, une audace incroyable à l'époque avec Blanche Neige et les Sept Nains en 1937 qui connaît un succès planétaire immédiat. Les Californiens ont toujours fui quelque chose, quelque contrée, pour migrer là. La Californie a inventé une nouvelle forme de mobilité américaine. La région fonctionne comme un aimant: on sait qu'on peut réussir en Californie plus que partout ailleurs, on sait qu'on peut en 2003 "prospecter" comme l'ont fait les Forty-niners (allusion aux mineurs d'or de 1849) qui ont établi une solide tradition devenue mythique. Aujourd'hui on continue d'ailleurs de prospecter l'or, mais cette fois dans le cadre d'un système commercial. Don Robinson, patron d'une start-up de la Silicon Valley a décidé de tout arrêter pour chercher de l'or, près de Sacramento, la région historique de la ruée vers l'or du XIXe,et finalement se reconvertit en "consultant aurifère". On estime à 50000 le nombre de prospecteurs dans l'État. La Gold Prospectors Association of America, créée en 1968 durant la période de contestation du modèle américain, compte 35 000 cotisants, avec comme objectif de promouvoir et préserver l'héritage du passé. Elle ouvre des forums de discussion sur le Net, a acheté des zones encore non prospectées mais supposées receler le métal précieux. L'or est également une attraction touristique,

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MICHEL

GOUSSOT

un milliard de dollars de retombées directes par an sur les sites historiques de l'or, avec notamment Ie Gold Discovery Park.

Homo Californius

?

Les populations anglo-saxonnes arrivées en Californie au XIxesiècle sont entreprenantes et aventureuses, à l'origine de cet esprit pionnier et entrepreneurial qui va donner à la Californie son esprit inventif. Les travaux de M. Zelinski ont permis de montrer que l'Américain se définit comme celui qui réussit à repousser la "frontière", entre individualisme fort et identité communautaire forte. Aujourd'hui, le Californien se reconnaît comme tel. Les immigrants de Californie au départ conservent bien sûr le principe émis dès la fin du XVIIIedans les treize colonies fondatrices: la nation est le sous-produit de l'affirmation formulée par chaque colonie de se gouverner elle-même, comme le rappelle Boorstin; il n'y a donc pas plus de nationalisme californien qu'il n'y a de nationalisme américain au sens où on l'entend chez nous en Europe. On aurait pu penser de ces gens si éloignés du pouvoir fédéral, habitués dès le départ à agir comme bon leur semblait, avec un soupçon de liberté peutêtre plus grande qu'ailleurs, qu'ils auraient même pu faire sécession ou tout du moins ne rien faire comme les autres. Il n'en a rien été: la Californie est restée à l'écart de la Guerre de Sécession, une opportunité aux conséquences heureuses pour la Californie. C'est à Sacramento que commence l'aventure du premier transcontinental du monde en 1863. L'autre force des Californiens reste la culture. Qu'entend-on par culture aux États-Unis et en Californie? Au sens strict du terme, pour les Américains, c'est la manière de vivre de la population (Way of Life), c'est la somme de tout ce qui distingue un groupe de personnes ou une nation d'un autre. La culture change en permanence, elle se modifie, elle s'adapte, c'est le produit d'une interaction sans fin entre les comportements humains et leur environnement, c'est une des forces de la Californie. Face à cet espace, c'est bien l'initiative individuelle et non celle du poids du gouvernement "de l'autre côté de l'Union" qui pouvait assurer la mise en valeur de cet espace. Comme dans le reste du territoire, les Californiens se sont attachés à casser le système des classes sociales telles qu'elles existaient en Europe. Ces populations, installées pour la plupart auparavant en Amérique, ont reproduit un nouvel état d'esprit en Californie, ce qui va progressivement former une nouvelle identité californienne, les Californiens se distinguant cependant par leurs propres comportements plus "libres" encore que partout ailleurs, ce qui explique tous les mouvements qualifiés souvent de "libertaires". Le travail personnel est l'autre paramètre à prendre en considération, très

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