La Caraïbe dans la mondialisation

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Le monde caraïbe, malgré sa dispersion et son étendue, constitue-t-il, dans le contexte de mondialisation actuel, une véritable région unifiée ? De quelle façon les entités du bassin caribéen s'insèrent-elles dans leur entour géographique ? Voici des analyses de spécialistes de la Caraïbe francophone, hispanophone et anglophone, issus principalement des sciences humaines et sociales.
Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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EAN13 : 9782296479142
Nombre de pages : 336
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LaCaraïbe dans la mondialisation :
quelles dynamiques régionalistes
?©L'HARMATTA ,2011
5-7,rue de l'École-Polytechnique ;75005Pari
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.f
harmattan1@wanadoo.f
ISBN : 978-2-296-55682-9
EAN : 9782296556829
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NSous la direction de
ÉricDubesset et Rafael Lucas
LaCaraïbe dans la mondialisation :
quelles dynamiques régionalistes
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?Sousle haut patronage et avec le concours de
Universitésetlaboratoiresderecherche
–CNRS(Migrinter)
–UniversitéAntilles-GuyaneCampusSchœlcher (Martinique
–UniversitéSimónBolívardeCaracas (Venezuela
– UniversitéCentralede Venezuela,Caracas(Venezuela
–UniversitéVictorSegalenBordeaux 2
–UniversitéMicheldeMontaigneBordeaux3
(Ameriber,Climas,EEE,Celfa
–UniversitéMontesquieuBordeauxIV
(CMRP,Comptrasec,LAREFI,IUT
–UniversitédeOrientedeSantiagodeCuba (Cuba
–Université P.Sabatier Toulouse 3
–Universitéde Toulouse leMirai
–Universitédes WestIndies (Trinidadet Tobago)
Agences,collectivitésetinstitutions:
–ConseilRégionald’Aquitain
–AgenceFrançaisedeDéveloppement (AFD
–GalerieNationaledesBeaux-Artsde laRépubliquedominicain
–MinistèrefrançaisdesAffairesétrangèreseteuropéennes (MAE
ÉditionsSpirale
–Frankétienne, Galaxie Chaos-Babe
(illustrationdecouverture
l):)l)ee))))):)sÀlamémoired’Édouard Glissan
tSommaire
Introductio
parÉricDubesset, ChristianLerat etRafaelLucas ............................... 11
Première partie
Dynamiques et enjeux politiques
Régionalisme et migrations dans laCaraïbe ................................................. 23
Démesure et mesure du Mexique dans l’espace caribéen .................................. 39
Venezuela,Cuba y el Caribe: dos etapas y dos retos ....................................... 53
Les collectivités territorialesfrançaisesd’Amérique et les processus
decoopération etd’intégration régionales : versdenouvellesdynamiques ..... 69
Recompositions post-colonialeset indépendances nationales
dansl’îled’Haïti (Haïti et République dominicaine, 1804-1844 ................ 97
Espacios deexclusión en el Caribe continental: el caso de Limón
(Costa Rica) ............................................................................................... 11 3
Deuxième partie
Coopération sectorielle et régionalisation
La Caraïbe dans les réseaux mondiaux de production de services
sous-tendus par lesTIC ............................................................................... 129
La conservation de la biodiversité comme facteur de coopération
pour uneGrandeCaraïbe ......................................................................... 143
Une dynamique régionale en promotion delasanté danslaCaraïbe ?
À propos dequelquesactions del’Organisation Panaméricaine de
laSanté (OPS/PAHO ................................................................................ 159
9
?))?nLa cooperación científicaen el Gran Caribe: un factor determinante
para el desarrollo sostenible .......................................................................... 175
Transgredir lasexclusiones socioculturales: laCasa del Caribe
deSantiago deCuba ................................................................................... 19 3
Troisième partie
Culture et dépassement descloisonnements
Mythes et limitesdelamer dansles littératures delaCaraïbe ....................... 205
Coopération régionale, arts visuels et biennaledelaCaraïbeen
République dominicaine ............................................................................. 227
Regards sur la traduction des languesrégionalesdel’aire caribéenne :
enjeuxet limites .......................................................................................... 23 5
Du « creuset » de José Marti àl’identité-relation deGlissant et
Chamoiseau : un même combat identitaire pour laCaraïbe .......................... 247
Jamaica Kincaid : quellesdynamiques autourd’Antigua ............................. 259
Quatrième partie
Alliances et partenariats économiques
L’ALBAet laCaraïbe : del’intergouvernementalité à lacoopération
régionale véritable .................................................................................... 275
L’APE Caraïbe peut-il favoriser unemeilleure insertion decette région
danslamondialisation?............................................................................. 287
Heurs et malheursdel’intégration régionale caribéenn ............................... 30 1
Les hésitations delapolitique européenne danslaCaraïbe ............................ 311
Le financement du développement danslaCaraïbe.
Quelle logique régionale ? ............................................................................ 321
Listedesauteurs ........................................................................................ 329
??
eIntroduction générale
Caraïbes ou Caraïbe, coopération ou intégration ; souve t confondues, ces
notionsenglobentdesregistresetdesdomainesintr nsèquementdifférentsqui
méritent un éclairage nécessairement plurdisciplinaire. L’objectif poursuivi
danscet ouvrageest précisémentd’approfondir la problématique du régiona-
lisme, en analysant d’une part la façon dont les entités du Bassin caribéen
s’insèrentdansleurentourgéographique,etenposantd’autrepartlaquestion
fondamentale de leur rapport à la mondialisation. Pour ce faire, ce travai
rassemblelescontributionsdeplusieursspécialistesdelaCaraïbefrancophone,
hispanophone et anglophone issus à la fois des scien es humaines et sociale
(anthropologie,histoire,civilisation,littérature,géographie,économie,science
politique) et, exceptionnellement, des sciences dures (physique, chimie). I
s’appuie par ailleurs sur les travaux menés, au cours des deux précédent
programmesquadriennaux(2002-2010),parlegroupederecherchesbordelai
Caraïbe Pluriell sous ladirection duProfesseurChristianLera .
Axe scientifiqu
États et territoires du monde caraïbe forment dans leur dispersion mêm
l’un des plus vastes ensembles géopolitiques et économiques de la planète.
En résulte-t-il pourautant desdynamiquescommunes permettant de parler,
danslecontextedelamondialisationactuelle,d’unevéritablerégionunifiée
Telle est la réflexion de fond abordée dans cette publication largement
ouverteauxanalysesinterdisciplinaires. L’idéeinitialeconsistaitàconsidére
qu’ilexistede nombreusesraisonsdemettreenœuvredesdynamiques,voire
des structuresdegouvernancede natureàmieuxrassembler lescomposantes
politiques de la mosaïque caribéenne. Néanmoins les obstacles institu
tionnels et socio-économiques à la réalisation de cet objectif sont légion.
Restait à analyser de façon aussi systématique que possible les principaux
points névralgiques pouvant conforter ou infirmer une telle hypothèse.
11
?lesei-ieltcsrsnCe questionnement fut l’objet de deux rencontres scientifiques organisée
récemment parCaraïbePluriell :unejournéed’étudessurlesdynamiquesde
l’intégrationetde lacoopération régionalesà l’HôteldeRégion deBordeaux
Aquitaine le 20 novembre 2009 puis un colloque international sur les
dynamiquesrégionalistescaribéennesles 25et26 novembre2010àlaMaiso
des Sciences de l’Homme d’Aquitaine sur le campus universitaire bordelais.
Par-delà même lesdébats soulevés aucoursdecesdeux manifestations sur la
manière de délimiter les contours de l’espace caribéen, il est apparu que des
efforts, réels quoiqu’inégaux, ontétédéployés,de longuedateet sansdiscon
tinuer, dans cette partie du monde pour faire émerger un projet régionaliste
visant àfairefaceauxeffetsd’un (dés)ordre mondialenforte mutation.
Toujours est-il que le régionalisme n se décline pas de la même manièr
selon qu’on parle de coopération ou d’intégration. Da s le cas précis d
Bassin de la Caraïbe, l’évolution vers un horizon d’ ntégration politique
régionale paraît encore fort incertaine, alors que la coopération apparaî
globalement plus prometteuse. Cela étant, que la coopération soit préférée
à l’intégration ou l’inverse, il y a consensus – excepté chez certains leaders
national-populistes–autourde la nécessitédedévelopperdesliensrégionaux,
pour tout un ensemble de raisons que plusieurs auteurs du présent ouvrage
ont jugé utiled’approfondir.Lanécessitéde r pondreauxdéfisde la mondia-
lisation n’est évidemment pas l’une des moindres. Comment des pays aux
économies fragiles et peu concurrentielles pourraient-ils en effet échappe
aux risques de la marginalisation, s’ils ne renforcent pas leurs solidarités et
leurséchanges?Mieux,hormis lechampéconomique, nombrede problème
risquentd’êtrebeaucoupplusdifficilesàrésoudre,sanscoopération régionale,
car on ne saurait minimiser certains enjeux de ce que l’on peut qualifier de
« régionalisme durable » : sécurité, action sanitaire, surveillance épidémiolo
gique, lutteanti-drogue, migrations,énergie,gestiondes risques,etc.
Aussi, pour jauger la capacité et la volonté des entités caribéennes à
surmonter conjointement les crises, à éradiquer les divers fléaux et autre
illégalismes et à réduire leur dépendance extérieure, il a été jugé utile de
procéder ici à un état des lieux et à un essai de bilan. Les espaces retenus
pour l’étude sont les suivants: l’Association des États de la Caraïbe AE )
créée en 1994 pour répondre au besoin de rapprochement des pays qui ont
en partage la mer, l CARICO (institution caribéenne la plus avancée e
matière d’intégration) et l’Alternative Bolivarienne pour les Amériques
ALBA). Portée par le trèscontroverséHugoChavez,l’ALBAaété récemment
rebaptisée « Alliance Bolivarienne pour les Peuples de notre Amérique »,
consacrant ainsi le passage d’une logique économique à celle d’une alliance
géostratégique. Par ailleurs, il est apparu important d’aborder cette nouvell
12
ne-u(nriMtnésesse(Cee-gouvernance régionale caribéenne dans une perspective transaméricaine et
transatlantique,àtraversnotamment lesinitiativesétats-unienne,canadienn
et mexicaine CBI, CARIBCAN, ALENA, G3) et européennes (Accords de
PartenariatÉconomique,coopérationdécentralisée,etc.),dontlaportéeparaî
bien dérisoire, du moins dans la phase actuelle, comparée à l’implacabl
pragmatismechinois.
Malgré leur forte attractivité et leur incontestable utilité, la coopération
et l’intégration n’en suscitent pas moins de fortes réserves. Le volontarism
des acteurs caribéens se heurte à d’inévitables pesanteurs – et parfois mêm
au scepticisme– quicompromettent la viabilitédes stratégiesfédératrices.La
radicalitédecertainsclivagesidéologiquescon tituedeshandicapsrécurrents.
Àcecis’ajoutelepavagecentrifugedesstatutspolitic -institutionnels.LesÉtats
indépendantscôtoient lescollectivitésincorporées juridiquementàl’ensembl
européen, comme les Collectivités Territoriale Françaises d’Amérique, les
Îles Vierges Britanniques, Montserrat, Anguilla et les territoires néerlandais,
ouencorecelles rattachéesauxÉtats-Uniscomme lesÎlesViergesaméricaines
et l’État libre associé de Puerto Rico. Ne voit-on pas en outre des écart
considérables dans les systèmes de gouvernance pouvant exister à l’intérieur
d’une mêmeaireculturelle? Avec troiscas de figureextrêmement différents,
lesGrandesAntilleshispanophones (Cuba,RépubiqueDominicaine,Puert
Rico)ensontsansdoutelameilleureillustration.Dansl’isthmecentraméricain,
la fragmentation politique en sept Étatsest également source de rivalités qui
nuisentprofondémentàl’établissementdesolidaritésrégionales.Endéfinitive,
leslogiquesdecoopératione afortior d’intégrationintra-caribéennesentrent
en concurrence avec les liens forgés par l’Histoire et la culture. C’est ainsi
que nombre de territoires préfèrent établir, rétablir ou consolider des liens
avecdesÉtatsextérieursà la zone: lesanciennes métropoleseuropéennes, les
grandes puissances, lespaysd’accueildecertainescommunautésdiasporique
1
et aujourd’hui les marchés émergents BRIC . En somme, la nouvelle donne
soulève la question de la notion d’appartenance, de conscience nationale et
régionale,etcorrélativement,celledel’insertiondescollectivitésultramarine
dans leur entour géographique immédiat comme réponse possible aux défi
que sont l’exiguïtédes marchéset lafaiblessedes ressources nationales.
En raison de ces handicaps, dont les contributeurs de l’ouvrage ont tenté
de prendre l’exacte mesure, le bilan des dynamiques régionales menées « par
lehaut » peutcertesapparaître mitigé, mais nedoit pas pourautant masque
les nombreuses autres réussites. La qualité des échanges progresse indénia-
blement « par le bas » dans plusieurs secteurs. Les circulations migratoires
1. BRIC:Brésil,Russie,Inde,Chine.
13
eeirssoet)sotel(s(ssejouent un rôle majeur car elles rapprochent les populations au moins autant
que les organisations politiques et économiques. À dire vrai, les signes les
plus encourageants se situent peut-être du côté de la culture et des arts. Au
risque de simplifier le propos, on pourrait soutenir l’idée que les créateurs
et les peuples semblent souvent mieux se comprendre que les responsable
politiques des différents pays de la région. Même si cela prend du temps,
on assiste, dans ce domaine, à une tendance naissante au dépassement de
cloisonnementsentretenusautrefoisparlecolonisateur.Denouvellesperspec-
tives s’ouvrent ainsi au plan culturel et identitaire. On constate par exemple
une prisededistancevis-à-visdes mythes nationauxetdescodes rigides,afin
2
de mieux s’approprier une pensée deleuzienn et glissantienne de la relation.
Cefaisant,lesvisionsessentialistescèdentprogressivementlepasàuneculture
métisséefaited’enrichissement mutuel,tissantainsiununiversdeplusgrande
intercompréhension entre les diverses composantes de l’aire caribéenne. O
observe aussi uneconcrétisation graduelledeséchangesdans undomaine tel
que la préservation et la miseen valeurdu patrimoine– matériel,immatérie
et maritime. Les programmes scientifiques Casa de las Américas, Casa del
Caribe, Funglode), les projets muséographiques et touristiques ainsi que les
organisations de festivals (Carifta), de rencontres artistiques (Biennale de
LaHavane, Triennale de Santo Domingo) ou de compétitions sportives
3
Juegos centroamericanos y del Caribe, Serie del Caribe ) reflètent ce souci
d’ouverture et traduisent une certaine volonté de penser la Caraïbe à travers
desexpériencescollectives partagées.
Plandel’ouvrag
Pour rendre compte de l’extraordinaire complexité des aspects étudiés, nous
avons opté pour une approche plurielle, de sorte que l’ouvrage se divise en
quatrevoletsdistincts,maisrésolumentinterdépendantsetcomplémentai es:
– Dynamiques et enjeuxgéopolitiques
– Coopération sectorielle et régionalisatio
– Culture et dépassement des cloisonnement
– Alliances et partenariats économiques
2. DeleuzeetGuattariontthéorisélanotionderhizomedansdeuxdeleursouvragesdevenu
célèbres:Rhizom ,Paris,LesÉditionsdeMinuit, 1976 e Capitalismeet schizophrénie 2:
Milleplateaux,Collection«critique», Paris,LesÉditionsdeMinuit, 1980.
3. La Serie del Caribeest une compétition de baseball qui réunit chaqueannée les équipes
vainqueursdesligues professionnellesdes paysmembresdelaConfédérationdeBaseball
ProfessionneldelaCaraïbe:laRépubliqueDominicaine,PuertoRico, leVenezuelaet le
Mexique.
14
snelners(s(etsDans la première partie consacrée aux dynamiques et aux enjeux
géopolitiques, Cédric Audebert s’interroge sur le rôle joué par les mobilités
caribéennes dans le processus de régionalisation. Dans son exploration de la
relation entre migration et régionalisme dans la Caraïbe, il montre que le
sociétés civiles et les formes d’échanges, de coopération voire d’intégration
qu’ellesimpulsent«parlabase»sontgénéralementenavancesurlesinitiatives
régionalistesintergouvernementales. Pour sa part, Éric Dubesset s’intéresse à
l’intégration«par lehaut»enétudiant la placeet le positionnementde l’Éta
mexicaindansl’espacecaribéen.Ilconsidère que l’observationde la politique
extérieure du Mexique peut constituer une lecture instructive pour l’analyse
des dynamiques et des enjeux régionalistes caribéens. Pour les examiner, i
aborde, sur la longuedurée, une sériede questions: le poidset l’influencede
cet acteur politique international dans son entour géographique immédiat,
ses relations de voisinage, la réalité de ses ambitions hégémoniques et son
attractivitéglobale pourl’ensembledes paysadjacents.Dans le même registr
géopolitique, CarlosA. Romero étudie le rapprochement du Venezuela et de
Cubadepuis lacréationdel’ALBAen 2005.Dans lecadrede la miseen plac
decetteplateformedecoopération,lerenforceme tdeleurslienséconomiques
et politiques a mis fin à des années de tensions entre les deux nations. Pou
autant,ce nouvelaccord suscite,dans la phaseactuelle, ungranddébatdans
laCaraïbe,et parextension,dansl’ensemblede l’Amérique latine.D’uncôté,
certainsconsidèrent quel’ALBAestunprécieuxinstrumentd’aide poursorti
dumal-développementetpourjeterlesbasesd’uneautonomieinternationale;
à l’inverse, d’autres estiment qu’il s’agit d’une atteinte à la démocratie, a
développement età l’hégémonieétats-unienne.
La question de l’intégration et de la coopération régionales est ensuite
différemment reprise en fonction des approches retenues. Emmanuel Jos
et Karine Galy s’intéressent à l’insertion des Collectivités Territoriale
Françaises d’Amérique CTFA) dans leur environnement régional comm
enjeufondamentalde leurdéveloppementdurable.Parmi plusieursdomaine
envisagés(culture,économie,etc.),l’axepolitiqueetjuridiqueesticiprivilégié,
sousforme de compétences spécifiques en matière de relations extérieures. À
partir du bilan des dernières années, ces deux juristes s’interrogent sur les
perspectives d’avenir des CTFA, notamment sur la place qu’elles peuvent
occuper dans la dynamique régionaliste caribéenne. À travers les casd’Haïti
et de la République Dominicaine, Jacques de Cauna analyse de son côté,
par uneapprochehistorique braudélienne, l’impactdes processusd’accèsà la
souveraineténationaledecesdeuxÉtatspartageant la mêmeîle.Leurhistoir
initiale,mouvementéeetricheenconflits,ad’abordsuscitédesreplisnationa-
listes passionnés qui ont durablement entravé leurs relations de voisinage et
leur insertion régionale. Le travail, également historique, de Ronald Sot
15
sl(seertuernsoeQuirós traite, quant à lui,de l’évolutionde la ville portuairedeLimón située
sur la Côte caribéenne du Costa Rica et de ses enjeux de développement. I
distingue trois phases principales. La première concerne l’influenceanglo
saxonne, à commencer par l’afflux de capitaux britanniques et états-uniens,
puis l’installation massive d’immigrants issus des îles anglophones voisines.
Ensuite, l’auteur aborde la modernisation de cette municipalité littorale,
longtemps marginalisée au sein de l’État costaricien, par la mise en plac
d’un projet financé par la Banque Mondiale depuis 2009. Enfin,il soulign
la nécessitédedévelopper ladimensionculturelledeLimóncomme préalabl
à une mise en relation de ce port avec l’espace caribéen dont il est partie
prenante.
Le thème de la coopération sectorielle et de la régionalisation occupe la
deuxième partie du livre.Celle-cicommence par uneé ude de l’insertion de
la Caraïbe dans les réseaux de production globalisé de services sous-tendus
SSTI ). Son
par les technologies de l’information et de la communication
auteur, Éric Lambourdière, analyse les différentes politiques que mettent
en œuvre les pays caribéens pour occuper une place stratégique au sein de
ces réseaux et pour attirer les investissements directs étrangers sur leur sol,
à dessein de créer des emplois pour leurs populations. Il en conclut qu’il est
urgent que les gouvernements et le monde des affaires du Bassin caribéen
s’associent afind’identifierclairement les activités à développerdans lecadr
d’uneterritorialisationdesSSTI etd’undéveloppementdurabledelarégion.
Cedernier point estd’ailleurs repris par Nathalie Lahaye qui s’intéresse tout
particulièrement au secteur de la coopération en matière environnementale.
LabiodiversitédelaCaraïbeestd’unerichesseexceptionnellemaisaussid’une
extrêmefragilité(50 %d’espècesendémiques).Saconservationconstituedon
unenjeudedéveloppementdéterminant.Pourl’auteure,plusieursexpérience
decoopérationintra-caribéenne sont prometteuses: leCouloirBiologiquede
la Caraïbe liant Haïti, Cuba et la République Dominicaine ; la coopération
entre Cuba et la Guadeloupe autour de la préservation du lamantin,etc.
Elle s’interroge néanmoins sur leur viabilité et leur capacité à structurer à
terme une solidarité régionale face aux fortes menaces liées notamment à
l’anthropisationetauxfréquentscataclysmes naturels.
La préoccupation écologique de Nathalie Lahaye fait écho à celle de
Bernard Cherubini dans le domaine de la santé. Du fait de l’exposition de
la Caraïbe aux catastrophes cycloniques et sismiques (exemple de Port-au
Prince en 2010), et à cause de nombreuses insuffisances des structure
sanitaires, l’anthropologue bordelais considère souhaitable de développer de
dynamiques intra-régionales en matière de santé publique. D’autant qu’aux
assauts de l’amère nature, s’ajoutent d’autres facteurs pathogènes tels que
16
sseees-tles-(cCCles épidémies, les ravages de la drogue, l’alcoolisme, le Sida et les violences
familiales.B.Cherubiniexhortedoncàaccroîtreleséchangesentrestructure
desantépublique,àl’échelledelaGrandeCaraïbe,etàpoursuivrel’assistance
àdes systèmesde santédéfaillantsainsi qu’àdes populationsendétresse.Les
jumelages ou ententes avec des structures hospitalières et universitaires, avec
des écoles de sages-femmes ou de soins infirmiers peuvent constituer d’inté-
ressantes pistes de coopération à explorer. Reste que le défi le plus difficile à
releverestprobablementceluidelaréductiondesinégalitéssocialesdesantéet
desdisparitéséconomiquesentre paysdelazonecaraïbeetlatino-américaine.
Dans leur présentation commune portant également sur les enjeux
du développement durable, Anwar Hasmy, physicien et Eduardo Cobos,
historien,constatent tousdeuxque les regro pements régionauxcomme la/le
CARICO ou l’AE n’ont pas intégré initialement, parmi leurs priorités, la
coopération scientifiqueintra-régionale.Danscedomaine, lesÉtatscaribéens
ont longtemps privilégié des relations avec l’Amérique du Nord et l’Europe.
Toutefois ces deux collègues vénézuéliens repèrent un changement au cours
de la décennie 2000-2010. Ils constatent une nouvelle étape caractérisée par
l’émergenced’unecoopérationentrecentresde recherchecaribéens.Danscet
esprit, ils proposent quelques pistes de réflexion, otamment en matière de
développement de nouvelles technologies, de la biodiversité et de la gestion
des risques naturels, afin de mieux résoudre des problèmes récurrents et
spécifiques à la région. María Elena Orozco et Maria Teresa Fleitas Monna
sont moins sévères. Les deux chercheuses de l’Orient cubain estiment qu
cettedynamiqued’ouverture scientifiqueintra-caribéenne n’est pas si récente.
Elle existe à Cuba au moins depuis 1982.La Casa del Caribe de Santiago de
Cuba s’estconsacrée, dès sa création par Joel James Figarola,à l’étude et à la
promotion des cultures marginalisées de la Caraïbe. En tant qu’institution
scientifique et culturelle, elle organise régulièrement des manifestation
(colloques, séminaires,festivals,expositions) qui visent à transcender l’aspec
purement folklorique pour refléter ladimension identitairedans laCaraïbe.
Dans la troisième partie intitulée Culture et dépassement des cloison-
nement,Rafael Lucas examine l’impact de l’environnement marin sur
l’imaginaire des pays caribéens. En dépit de l’appartenance à un complexe
maritime commun (Golfe du Mexique et Mer des Caraïbes), le poids de
l’Histoire et l’influencedes aires linguistiques (espagnol, français, anglais,
créole) ont donné lieu à des mythifications différentes suivant les entités
géographiques concernées. Tantôt liée à la traite négrière, tantôt perçue
commeununiversaventureux,maléfiqueoumerveilleux,lamerafaçonnédes
mythologies caribéennes très diversifiées qui battent en brèche l’idée d’unité
régionale pourtant en devenir. Un peu à l’instar de Rafael Lucas, Mariann
17
CsstrneMseude Tolentino estime que l’unité culturelle de la Caraïbe reste avant tout un
horizon à atteindre. À partir de son expérience de directrice de la Galería
Nacional de Bellas ArtesdeSantoDomingo,elledresse unbilan personnelet
critiquedescoopérationsdans ledomainede lacultureengénéral,etdesart
visuels en particulier. Les réussites, bien réelles, lui semblent néanmoins trè
inégales et insuffisantes compte tenu du potentiel créateur et des ambitions
affichées.
Pour Marie-Annick Montout, ces difficultés affleurent également dans l
domainedelatraductiondeslanguesrégionales.Enpartantdesconditionsde
genèse du créole, fruit de l’inventivité linguistique des esclaves, elle soutient
l’idée d’une « langue-culture»et d’un « texte-culture », à propos du créol
oral et du créole inséré dans un texte littéraire. Cette dualité exploitée de
manièresyncrétiqueparPatrickChamoiseaudansleromanSoliboMagnifiqu
a posé d’énormes problèmes de traduction aux deux traducteurs de ce livre
en anglais : Rose-Myriam Réjouis et Val Vinokurov. La méconnaissance d
créole martiniquais est à l’origine de nombre x malentendusdans la version
anglaise. Comme le montre l’exemple choisi ici, la traduction des langues
régionales caribéennes constitue un écueil redoutable, du fait de substrats
culturels locauxtrèscomplexesetdes stratégiesd’écrituredesécrivains.
Pourautant,ceslimitesdumytheetdelatraduction nesemblent pasavoir
partieliéeaveccertainesvisionspolitiquesetlittérairesfédératrices.C’estainsi
que pour souligner le potentiel de relation qu’offre la région, Jean Lamor
associede soncôté la penséed’écrivainsfrancophonesethispanophonesde l
Caraïbe.Depuis lesCubainsJoséMartí, NicolásGuillénetAlejoCarpentie
jusqu’auxAntillaisÉdouardGlissant,DanielMaximinetPatrickChamoiseau,
l’idée de convergences culturelles liées au peuplement et à l’histoire a inspir
de nombreuses œuvres littéraires. Ces auteurs privilégient une conception
dynamique de l’identité, métaphorisée dans l’image martienne du creuset et
celleplusrécentedurhizome.Cedépassementdescloisonnementsculturelset
identitaires se retrouve par ailleurs du côté de la littérature anglo-saxonne e
notammentdansl’œuvredel’écrivaineanglophoneJamaicaKincaid,comm
nous le rappelle ici Nadia Yassine-Diab. À travers la production littéraire de
cette romancière néedans l’îled’AntiguaetimmigréeauxÉtats-Unis,Nadia
Yassine-Diab se plaîtàétudier le phénomènedediaspora mentaleet spatiale,
si fréquent dans l’archipel, qui transcende les clivages identitaires et géogra-
phiques par une constante redéfinition du moi caribéen entre appartenance
etdéracinement.
Laquatrièmepartiedel’ouvrage,quantàelle,estconsacréeauxallianceset
auxpartenariatséconomique .Elles’ouvresurl’étuderéaliséeparDominique
Jacobsurl’ALBAetsa pratiquedecoopération régionale. L’auteureyinterroge
18
éueeasssetreuele principe de solidarité avancé par ses créateurs. Elle montre notamment
comment le Venezuelad’Hugo Chavezest parvenu à rallier récemment trois
entitésanglophones membres d CARICO en leur offrant,d’une part, une
aide financière et énergétique (pétrole à des conditions préférentielles) et,
d’autre part, en mettant sur pied des programmes de santé et d’éducation.
Elleabordeensuite la questionde la viabilitédecetteinstancedecoopération
et sa capacité à s’élargir. Bernard Yvars possède une vision apparemment
moins optimiste des nouveaux projets de coopération multilatérale que sa
collègue économiste Dominique Jacob. Le bilan qu’il dresse des Accords de
PartenariatsÉconomiques AP )etdeleurimpactsurl’insertionduCariforum
danslamondialisationesttrèsmitigé.PourcediscipledeJeanMonet,lesAP
récemment misen place par l’Union européenne pourinst urerde nouvelle
relations avec les pays AC (Afrique, Caraïbe, Pacifique) sont de nature à
bouleverser le cadre institutionnel et réglementaire des échanges entre les
économies européennes et les pays membres du Cariforum. Guy Christophe
partaged’ailleurs le scepticismedeBernard Yvars.Dans sa réflexion intitulée
« Heurs et malheurs de l’intégration régionale caribéenne», il estime que la
relation entre les deux régions manque de lisibilité et confine à un dialogue
de sourds. Sur la base de quatre études d’impacts des AP menées par deux
think-tanks sur leséconomiesde Trinidad-et-Tobago, Jamaïque,Sainte-Luci
etGuyana,G.Christophecraintfortquecenouveaudispositifnesesoldepa
dedécevants résultats.
Ces mêmes inquiétudes ressortent également de l’a alyse de Jean-Paul
Révauger sur les hésitations de la politique européenne dans la Caraïbe. De
son point de vue, malgré la proximité linguistique, la similitudedes système
politiquesetdesnormesdecomptabilité,lesrelationseuro-caribéennespâtissent
de deuxinconvénients majeurs.Le premier a trait à la nature hétérogène des
liensqu’entretiennentlespaysdel’Unionaveclesentitéscaribéennes.Certains
Étatseuropéensde lafaçadeatlantique sontd’anciennes puissancescoloniale
alors que la plupartdesÉtats membresde laCommunautéeuropéenne n’ont
eu aucune véritable présence culturelle et économique ultramarine dans l
Bassin caribéen. Le second écueil concerne la gouvernance multi-scalaire de
l’Union européenne et l’inadéquation de son fonctionnement interne avec
l’environnementinstitutionnelcaribéen.
Aufond,c’estaussi la questionfondamentaledufinancement dudévelop
pement et de la coopération qui est posée et qu’il convient de ne pas éluder.
C’est pourquoi Louis-Jacques Vaillant et Alix Françoise ont souhaité
l’aborder à partir des actions réalisées, depuis plusieurs années, dans la
Caraïbe par l’Agence Française de Développement AF ), dont ils ont en
charge le Département Amérique latine et Caraïbes. Avec son double statu
19
-neEs(EM(EDassrPuted’établissement public et d’institution financière privée, l’AF intervient, à
plusieurs niveaux, dans la région en accompagnant les politiques locales de
renforcement économique, de cohésion sociale et de préservation de l’envi-
ronnement, via l’octroi de prêts à taux préférentiels, de dons et de prises de
participation et de garantie. Dans le cadre de l’élaboration d’une stratégie
régionale de coopération avec la zone Amérique latine et Caraïbe, l’Agence
favorise des partenariats avec les collectivités territoriales françaises et de
institutions régionalesetinternationalescomme laCommissionÉconomiqu
pour l’Amérique latine et la Caraïbe CEPAL ), la Corporación Andina de
Fomento CA ), la Banque Interaméricaine de Développement BI ) ou
encore la Banque Mondiale. Principale protagoniste de l’aide officielle a
développement et formidable vecteur de l’influncefrançaise dans la région,
l’AF contribueégalementàunemeilleureconnaissancedecespaysgrâceaux
études qu’ellefinance. En atteste sa dernière publication, en septembre 2011,
sur les«Enjeuxdu développement enAmérique la ine», réaliséeencollabo
ration avec l’Institut des Amériques. Elle devrait être suivie, au cours de
l’année 2012, d’une étude très attendue portant spécifiquement sur l’espac
caribéen.
ÉricDubesset, ChristianLerat, RafaelLuca
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DL(TDEJIeDFT(ELDDtu-(eLTCseBsPremière partie
DynamiquesetenjeuxpolitiquesRégionalisme etmigrations
danslaCaraïb
La question de l’existencedune identité caribéenne est un objet de préoccu
pation réelledans le mondeintellectuelet poli iquedecette région.La poser
en termedunit n’est pas neutre politiquement,dans uncontexte où le lourd
héritagecolonialalongtempspesésurlavisionquelesCaribéensavaientd’eux
mêmes et sur celle que les autres avaient de la région. Jusqu’à récemment, i
était pluscourantde penser la questiondesCaraïbes plutôt quedelaCaraïbe.
Pourtant,latramedefondhistoriqueetculturellecommune–dontlalogique
mercantiliste, le modèle social et sp tial de la plantation et le processus de
créolisation noussemblentêtre lesélémentsstructurants–afaçonnéaufildes
siècles unebaseculturelleetidentitaire partagée que la prisedeconsciencede
nouveauxenjeuxrégionaux nefait que renf rcer.
Il nous semble que les mouvements de population ont eu une fonction
déterminantedans la prisedeconscience régionale, qu’il s’agissedes logique
institutionnellesd’intégrationproprementditesou,pluslargement,del’émer
gence d’un sentiment d’appartenance au bassin caribéen. Les migration
intra-régionales sont aussianciennes que lagenèsedeces sociétéscaribéennes
elles-mêmes,qu’ellesontfaçonnéesaugrédestransfertsculturelsetd’échange
de toutes sortes. Il apparaît donc légitime de s’interroger sur le rôle joué p
ces migrations dans le processus de coopération et d’intégration régionale
– ou plus largement dans la dynamique régionaliste, celle qui rapproche les
peuplesau moinsautant que lesentités politiquesetéconomiques.
Selon l’angle d’approche, les mouvements migratoires ont pu être perçus
comme un élément favorable ou au contraire limitatif dans la dynamique
régionaliste. L’orientation de la réflexionestaussi largement fonction du type
d’acteurs pris en compte (États, multinationales, sociétés civiles,etc.), de
l’échelled’analyse,etdecequel’onentendparrégionalisme(celuiimpulsépar
23
sta’rssa-lé’-o-
elesinstitutions,celuidesagentséconomiques,celuidesacteursculturels ?).I
apparaît essentiel de ne pas se limiter aux logiques officielles de l’intégration
régionale institutionnelle, mais de la replacer dans le cadre plus large – mai
aussiplusfécond–dusentimentd’appartenancerégionalequil’ainitiéeetqui
enestencoreaujourd’hui le moteur.
L’identitécaribéenne et la temporalitémigratoire
Comprendre la contribution des mobilités humaines à la genèse d’u
sentiment d’appartenance régionale sur le long terme nécessite de ne pas
appréhender le fait migratoire comme une anomaie historique, un dysfonc-
tionnement sociétal,unécartàlanormeàréguleràtout rix,maiscommeun
moteur de la construction des identités insulaires et u sentiment caribéen.
Lamobilitédesindividusaété unecomposanteet uninstr mentessentielde
toutes les mutations économiques et politi ues majeures de la région depui
au moins quatre siècles. Globalement, on ne peut pas saisir la construction
régionalecaribéenneet le rapportdubassin ntillaisà la mondialisation sans
une prise en compte de ses dynamiques migratoires. Les mouvements de
populations sont en effet au cœur de ce que nous appelons la dynamique
régionaliste, référence fondamentalement sociale et culturelle qui dépasse
celles d’intégration et de coopération régionales, trop restrictives pour saisi
lacomplexitéde l’êtrecaribéen parce que tropconnotéeséconomiquemente
politiquement.Ladynamiqued’intégrationdes territoiresdubassin n’est que
lefruitdecetteconscienceidentitaire régionaleen réévaluation permanente.
Ce sentiment d’appartenance régionale fondateur est basé sur une
communauté de destin, de perceptions et de pratiques culturelles puisant
dansl’immensehéritaged’une sociétéde plantationayant marqué l’ensembl
de la région. Le legs historique se lit entre autres dans une organisation
spatiale contrastée des entités insulaires et des structures sociales caracté-
risées par une forte hiérarchisation socio-économique. Il se lit aussi dans des
dynamiques culturelles et linguistiques ayant fait de petites îles d’immense
carrefours entre les civilisations européennes, ouest-africaines, indiennes et
précolombiennes.Lesdiverses languescréolesdubassin ont toutesacquisune
dimension régionale rapprochant les peuples, qu’il s’agissed papiament ,d
kreyol ou d patoi . Cette caribéanité est aujourd’hui réactivée et trouve son
sensdanslaprisedeconscienced’enjeuxcommunsliésàunehistoirepartagée
et des caractéristiques sociales et culturelles héritées dans un environnement
géographique commun marqué par l’insularité et la vulnérabilité face aux
forces de la nature et aux soubresauts géopolitiques. La gestion des risques
naturels, celle d’un patrimoine matériel et immatériel à préserver, la lutte
24
ususeqnaurtdlssulopcontrelespuissantsréseauxnarcotiques,laveillesanitairesontautantd’enjeux
réactivant le sentimentd’undestin partagé.
Il y a pourtant comme une gageure à réfléchir sur l’existence d’une
caribéanitéfédératricedans une région hétérogèneetfragmentée (Godard&
Hartog,2003). L’hétérogénéitééconomiqueet sociale yesteneffet singulière,
avecparexempleunécartdeniveaudeviede1à10entreHaïtietlesBahamas,
deux États distants d’à peine une centaine de kilomètres. Outre le morcel
lement insulaire différenciant près de trente entités politico-institutionnelle
(22territoires indépendants et 11 sous tutelle), une fracture géoculturell
individualisantuneairehispano-caribéenne,unmondeanglo-caribéenetune
aire créolophone et francophone a servi de cadre aux premiers mouvement
d’intégration régionale. Paradoxalement, les premières initiatives fédératrices
officielles ont elles-mêmes épousé les contours d’une s gmentation héritée
de l’époque coloniale, y compris la plus aboutie d’entre ell s, la Caribbean
Community.
L’introduction de la dimension migratoire dans la réflexion sur le temp
long permet néanmoins de poser différemment le problème en inversant
les termes du débat. En entretenant depuis quatre siècles d’inte ses flux
migratoiresaccompagnésd’échangesculture setidéelsconséquents,l’hétéro
généitéet lafragmentation dubassinantillais n’ont-elles pas paradoxalement
contribué à nourrir l’identité caribéenne? Une rapide incursion prélimi-
naire dans l’histoire permet d’apporter un premier élément de réponse, e
montrant que le soclehistoriqueet socialcommunauquelilestfait référence
aétéconstruitetconsolidé par une mobilitéhumaine régionaleancienne.
Aux trois grandes mutations sociétales ayant marqué l’histoire caribéenn
correspondent troistempsmigratoiresfondamentaux.Chacunestliéàuntype
de « mise en valeur» coloniale des territoires insulaires : la reconnaissancede
l’archipel par les Européens et l’implantation du système colonial modern
danslarégion;ledéveloppementdel’économiedeplantationetsoncorollaire,
l’esclavage ; la période post-esclavagiste qui est celle d’une remise en cause
du système économique traditionnel de la plantation (Domenach, 1986). Si
le développement de l’économie de plantation est à l’origine d’un appel de
main-d’œuvreeuropéenne souscontratetesclaveafricaine, la remiseencaus
de ce système s’est traduite dès le 19 siècle par une liberté de mouvement des
nouveauxaffranchis.Àl’immigrationextra-caribéenne,sesontsubstituéesune
mobilité intra-régionale accrue de la main-d’œuvre et une immigration sous
contrat venueengrande partied’Asie quia perduré jusqu’à laPremièreGuerr
mondiale.Ladeuxième moitiédu 20 siècle marquée par la reconstructionde
métropoleseuropéennesetl’intégrationcroissantedel’économiemondiales’est
25
eneeesnesl--ssee
e
ecaractériséeparuneforte mobilitéinterneaubassinantillaisetuneémigration
massive vers l’Europeet l’AmériqueduNord (Audebert, 2007).
Ce propos liminaire, mettant en perspective historique le lien entre
identité régionale et migrations, met en lumière l’importance des échange
de populations dans la formation des sociétés de la région. Si la Caraïbe
apparaît comme un espace de rencontre historique dont les sociétés ont en
commun d’être profondément marquées par une culture de la négociation
identitaire permanente,c’està lamigration que la région ledoit.Lesentiment
d’appartenance régionale à l’origine des processus actuelsd’intégration et de
coopération est intimement lié à un fait migratoire ancien, qui n’est don
pas à appréhender comme une anomalie dans ce processus, ais comme un
fondement decelui-ci.
Migrations, logiquesétatiques etintégration régionale
Àl’imagedeson rôlehistoriquedanslaconstructiond’uneidentité régionale,
la problématique de la migration s’inscrit au cœur de tous les enjeuxactuels
motivant les initiatives d’intégration. Ell est ainsi indissociable de celle des
risques naturelscomme le montrent les réfugiés environnementauxfuyant la
1
SoufrièredeMontserra ou lechaosayant laisséderrière lui le terrible séism
2
du 12 janvier2010enHaït .L’amalgameestaussisouventfaitparlesgouver
nements de la région entre réseaux de la migration clandestine et trafic de
drogue.Lamigrationinternationaleapparaîtenmêmetempsinstrumentalisée
par lesÉtatsdanslesrapportsdeforcequ’ilsentretiennententreeux.Pources
raisons, la migrationest perçueet traitée par lesdiversesautoritéscomme un
enjeudesécuritémajeurdanslarégion.Cesdéfismajeursconduisent lesÉtats
à réfléchir sur les modalités de contrôle de ces mouvements de population.
Outre l’échelle stato-nationale, l’intégration régionale apparaît comme un
cadre de plus en plus privilégié pour mener cette réflexion. Le contrôle se
décline à deux niveaux répondant à deux objectifs: favoriser la circulation
internedans lecadredel’intégration régionale,àl’imagede l CARICO ,et
limiter lesentréeset le séjourd’immigrants nondésirés.
1. Cette tragédie a poussé à l’exil les deux tiers de la population de l’île en moins d’une
décennie.
2. Quatrecycloneset tempêtes successivesenaoûtet septembre2008avaient déjà tué800
personnes en Haïti et laissé plusieurs centaines de milliers de sans-abris. En 2004, l
tempête tropicale Jeanne y avait déjà fait 3000 morts et d’innombrables orphelins. Le
séismedu 12 janvier 2010 aété reçu par lesHaïtienscomme un véritablecoupdegrâce,
en fauchant 230000 vies, faisant au moins autant de blessés et amputés, jetant à la rue
unmillionetdemide personnesetayant poureffet notoire unedésorganisationdurable
de la sociétéhaïtienne.
26
iaatm-cesMeLes mouvements migratoires intra-étatiques dans le bassin caribéen sont
déjà une réalité dans le cadre d’entités politiques pluriterritoriales, comm
les Antilles néerlandaises ou les territoires français de la région. Au début
des années 2000, les migrations entre les îles néérlandaises ainsi qu’avec
Aruba concernaient près de 11000 personnes et le stock de migrants entre
les trois DO français avoisinait 25000 individus, soit 3% des populations
3
concernée .
À un autre niveau, la version révisée du Traité de Chaguaramas visant à
donner une nouvelle impulsion à la CARICO a inscrit la libre circulation
des personnes entre les États membres au cœur de ses objectifs (article45)
dans le cadred’un marché unique, l CARICO Single Market and Econom
Conférencedeschef
instituéen 2006 Caribbean Community, 2001). La 28
de gouvernement de l CARICO a notamment inscrit à l’ordre du jour un
projet de création d’une carte de mobilité autorisa t une libre circulation a
sein de l’espace communautaire et la possibilité pour ses ressortissants de
séjourner jusqu’à six mois dans n’importe lequel des États membres. Son
concernéesen priorité septcatégoriesdetravai leurs qualifiésayant ledroitde
rechercher librement un emploi dans tout autre État membre:les diplômé
de l’université ; les professionnels des médias;les sportifs;les artistes;les
musiciens (article46)et leschefsd’entrepriseetcadres supérieurs (article32).
Ilest prévu qu’uncertificatdecompétences CARICO Skills Certificat ) soi
crééet se substitueau traditionnel permisde travail (CaribbeanCommunity,
op.cit.).Lemarchéuniqueprévoitaussil’établissement progressifdecertifica
tionscommunesetd’uneéquivalencedesdiplômesainsiqu’uneharmonisation
et une transférabilité des droits à la sécurité sociale d’un pays à l’autre. Une
réflexion est en cours sur l’élargissement du bénéfice de la lbre circulation à
d’autrescatégories que les marchés locauxdel’emploi ontdu malà maintenir
sur place, notamment les enseignants possédant une qualification universi-
taireet lesinfirmières.
La formation universitaire et la recherche apparaissent comme des
élémentsclésdu processusd’intégration régionale,au pointd’avoirconféré l
statut d’institutions associées à l’Université du Guyana, à l’Institut de droit
caribéenetsurtoutàl’UniversitédesWestIndies.Cettedernièreajouéunrôl
pionnierdans lacoopération entre les territoires de l’ex-Caraïbe britannique.
Pourl’annéeuniversitaire2007-2008,leséchangesentrelespaysanglophone
de la région y ontconcerné 3400étudiants, soit 10%de l’effectifdesinscrits
àl’UniversitédesWestIndies.Ledispositifdelibrecirculationàl’intérieurde
3. Sources: Netherlands Antilles, Central Bureau of Statistics, Census 2001 ; INSE ,
Recensement général de la population 1999. Aruba a quitté la Fédération des Antille
néerlandaisesen 1996.
27
sMsneEMMeyt(et(aeMsMseis-ul
elaCARICO visedoncavant tout lespersonnelsqualifiéset lesdiplômés.Les
chercheursfontd’ailleurs l’objetd’uneattention particulièredans lecadrede
l’assouplissement de la législation sur lacirculationdes personnesen vertude
l’article 64du traité révisé.
Lelienentre migrationetintégration n’est pourautant pasdénuéd’ambi
valence. Si la migration est pensée comme un moteur de l’intégration
régionaleparlesgouvernementsdelarégion,ellepeutaussiapparaîtrecomme
un facteur de tensions et un obstacle au rapprochement entre les pays. Les
États à l’initiative de la révision du Traité de Chaguaramas ont une attitude
beaucoup plus réservée vis-à-visdes travailleur peu qualifiés,dontils tentent
delimiter lacirculation voiredecriminaliser la présencesur leursol.Dansun
contextederécessionéconomique,lestravailleurssanspapiersdontnousavons
déjà montré l’importance pour leséconomiesinsulairesdans laconstruction,
l’agriculture et le tourisme deviennent indésirables. En tant de crise, ils sont
les premiers concernés par les politiques migratoires restrictives de pouvoirs
locaux soucieux de réaffirmer leur autorité et leur capacité à contrôler le
entréeset les séjoursd’étrangers, ycomprisceuxoriginairesde laCARICO .
À la Barbade, la mise en place d’une nouvelle politique migratoire, les
conditionscritiquéesde l’interpellation de ans papiers ressortissantsd’autre
pays de la CARICO et leur rapatriement ont suscité de vives protesta-
tions de la part des pays concernés – Guyana et Saint-Vincent notamment.
Norman Girvan rappelle le risque que des représailles éventuelles des États
membres de la Communauté pourrait représenter pour la Barbade (Girvan,
2009). LaCARICO constitueeneffet le principal marché pour lesexporta-
tions manufacturées de l’île, ainsi que son deuxième marché touristique.
L’île accueille plusieurs institutions de la Communauté, ainsi que l’un des
trois pôles majeurs de l’Université des West Indies et elle reste une plaque
tournanteaéroportuaire pour laCaraïbe orientale.
LepositionnementofficieldesBahamasoffreuneautrevisiondelamanière
dont le thème de la migration internationale peut constituer une pierre
d’achoppement sur la voie de l’intégration régionale. Au moment de l’entrée
e
en vigueurdu marché unique le 1
janvier 2006, trois territoires membresde
la Communauté n’ont pu bénéficier du passeport de la CARICO , restrei
gnantainsi la mobilité régionalede leurs ressortissants.Montserrat, territoire
britannique,n’avaitpasobtenul’accorddeLondres.LasituationdesBahamas
etd’Haïti sembleen revanchedirectement liéeà la problématique migratoir
que partagent lesdeuxpays.LesBahamas n’ont pasintégré le marché unique
du fait de leur opposition aux articles45 et46 du traité révisé permettant
à certaines catégories de travailleurs qualifiés de circuler plus aisément au
sein de l’espace communautaire. Cette réserve révèle la crainte des autorités
28
MrssMsM-sMe-Mde voir s’installer davantage de ressortissants jamaïcains et surtout haïtiens,
dans un contexte de xénophobie latente depuis l’indépendance bahaméenn
en 1973. La présence de ressortissants d’origine haïtienne représente l’équi-
valentde 20à 25%de la population totaledel’archipelbahaméen.On pens
aussi à la fonction de transit des Bahamas pour la migration haïtienne vers
lesÉtats-Unis,etauxpressionséventuellesqu’apuexercerWashingtonauprè
de Nassau pourcontenir les flux.La question migratoire n’est sansdoute pa
étrangère au maintien à l’écart ’Haïti du marché unique, ême si la raiso
officielle invoquée reste celle de la situation politique interne encore instable
dece pays.
Les migrations ont constitué un trait d’union régional en apparaissant
comme unfondement de l’histoireetde l’identitédes sociétésde laCaraïbe.
Sur le plan géopolitique, la question migratoire a autant servi la cause de la
construction régionale qu’elle l’a frein e. Mais elles ont surtout contribué à
rapprocher les îles entre elles en jouant un rôle économique moteur par le
substitutionsconséquentesde main-d’œuvre qu’elles ont permises.
Logiquesgéoéconomiques régionales et
migrationsde substitution
La migration s’affirme comme un formidable instrument de régulation des
économies et d’interdépendance entre les marchés du travail de la région.
Les marchés locaux de l’emploi s’articulent de fait à un marché de l’emplo
régionalisé. L’enjeu migratoire tient au fait que les déplacements de popula-
tions ont constitué une forme d’intégration régionale avant l’heure, une
intégration par la base ayant précédé l’intégration institutionnelle, à l’instar
des migrations de substitution répondant à une logique géoéconomique de
division internationale du travail à l’échelle du bassin antillais (Domenach,
1986 ;Reyes-Santos, 2008).
Lesinvestissementsinternationauxcontemporainsdans laCaraïbe se sont
orientésdans lafinance, le tourisme, laconstruction, lesindustries manufac-
turières, leshydrocarbures, les mineset l’agro-alimentaire.Les trois premiers
secteurs ont constitué de réelles alternatives à l’économie de plantation,
accompagnant sondéclin voire sadisparition.Lesemploiscrééset l’élévation
duniveaudevie moyensurlesterritoiressurlesquelsontprospérécesactivités
ont induit une nouvelle hiérarchie économique régionale, qui a alimenté les
migrationsintra-caribéennes (Audebert, 2004).
Lesmicro-territoiresinsulaires–telsque lesÎlesCayman, lesBahamas, les
Turks et Caïques, les Antilles néerlandaises ou les Îles Vierges britannique
et états-uniennes – ayant combiné promotion touristique et paradis fiscaux
29
mésssnedesicomptent parmi lesespaces les plusrichesde la planète.Ils ont tousattiréune
forteimmigration,devenue parfois plusimportante que la population néesur
place.D’autres territoiresdépendantséconomiquementde leurmétropole ont
vu leur niveau de vie dopé par l’économie de transfert (Guyane et Antille
françaises notamment). Sans être aussi riches, des territoires plus vastes ont
considérablementamélioréleurniveaudevieenaccueillantdeszonesfranche
industrielles et commerciales à l’exemple de Puerto Rico, ou en profitant de
la manne des hydrocarbures Venezuela, Trinidad-et-Tobago). À l’opposé,
des pays à fort potentiel démogra hique et connaissant de gr ves problèmes
économiques, politiques et sociaux apparaissent comme de puissants pôles
d’émigration régionale. C’est le cas u Guyana et de toutes les Grande
Antilles,à l’exceptiondePuertoRico.
Lesdifférences salarialesetde niveauxdevieinhérentsà lahiérarchisation
géoéconomique ontalimenté les migrations, lesérigeantenforme majeurede
complémentaritérégionale.Lesécartsdesalairesdansl’emploihôteliervis-à-vis
de la Jamaïque sont de 1 à 2 avec Antigua-et-Barbuda, 2,5 avec la Barbade,
3,5 avec les Bahamas. Les ordres de grandeur sont à peu près comparables
dans la construction et l’industrie manufacturière (tableau1). À l’échelle
du seul CARICO , trois groupes de pays se dessinent donc en fonction d
niveaude rémunérationdesemploisàfaible niveaude qualification:ceuxd
groupe 1 (Bahamas,Barbadeet micro-économies touristiques) àhaut nivea
de rémunération,ceuxdugroupe 2 (Antigua-et-Barbudadans le tableau 1) à
niveaude rémunération intermédiaireetceuxdugroupe 3àfaible niveaude
rémunération (Jamaïque,Dominiquedans le ableau 1).
Tableau1 –Salaireshorairesdanslaconstructionetl’industriemanufacturière
dansle CARICOMen2001 (en US $)
30
auusdMsst(upAu regard de ces inégalités internes à la Caribbean Community, il n’est
pas difficile de comprendre la nature et l’orientation des fluxde travailleur
migrants, et notamment leur logique de substitution. Les pays du groupe 1
apportentauxterritoiresdesgroupes2et3unemain-d’œuvreindispensableà
leuréconomiereposant principalementsurletourismeetlesactivitésinduites,
comme laconstruction.Ilscompensentainsi ledépartdestravailleursdesîle
dugroupe2verslespaysdugroupe3ou versl’AmériqueduNordetl’Europe.
L’émigration des territoires du groupe 3, le plus riche de la région, n’a quant
à elle d’yeux que pour les pays du Nord. L’importance de la Jamaïque – ou
d’Haïti pour citer un territoire caribéen non anglophone – comme source
d’émigration vers divers pays de la région en fournissent l’illustration.
siècle, les Jamaïcains représentaient 1% de la population des
l’aube du 21
Bahamas,5%decelled’AntiguaetdeSint Maartenet 25%decelledesîle
Cayman voisines.
L’émigration d’un autre pays du groupe 1, la Dominique, est intéressant
tant par son ampleur que par son orientation géographique. E le s’est en
effet essentiellement orientée vers les économies touristiques de quatre île
du nord-est de la Caraïbe : les îles Vierges, Saint-Martin, la G adeloupe et
Antigua.Sesémigrants y représentent l’équivalent du quartde la population
dupaysd’origine.Quasimentabsenteailleursdanslarégion,cettedynamique
de l’émigration dominiquaise met en exergue sa fonction indispensabl
de pourvoyeuse de main-d’œuvre au secteur touristique de ces îles et plus
largement l’interdépendance entre l’économie de la Dominique et celles des
île leeward du nord-est du bassin antillais. Aux transferts de main-d’œuvr
4
dans un sens répondent les transfertsde remisesdans l’autr .
Les pays des groupes 2 et 3 apparaissent comme des espaces de transit
migratoire autant que d’immigration durable, et offrent des cas d’étude
exemplairesdesubstitutionmigratoirerégionale.L’immigrationaparexempl
joué un rôle essentiel dans l’essor du tourisme d’Antigua en répondant à
un besoin en main-d’œuvre peu qualifiée. La population née à l’étranger
5
y représentait 31% de la population locale en 2001 . Mais cet appel de
main-d’œuvre a été d’autant plus indispensable qu’il s’agissait de combler la
pénurie occasionnée par ledépartde travailleursantiguais vers lesÉtats-Uni
et lesîlesVierges. Parallèlement, les 12400 originairesd’Antigua-et-Barbuda
(première et seconde générations) résidant aux îles Vierges constituaient
l’équivalent du quartde la population antiguaise restée au pays– 16% si on
considèrelapopulationtotaledupaysd’origine,immigréscompris(tableau2).
4. Les transfertsdesémigrés vers laDominique représentent4 millionsdedollarsUS.
5.Source:AntiguaNationalStatisticsOffice,Census2001.
31
leesÀsseseseus
eTableau2 –Les principalescommunautéscaribéennes
auxîlesViergesétats-uniennesen2000
Les îles Viergesaméricaines constituent en soi uncasd’école, les émigrés
étant plus nombreux que les natifs de l’archipel. Surtout, les communautés
d’origine immigrée représentent un poids démographique remarquable en
comparaison de la population de leur paysd’origine (tableau2). Ladiversité
de l’immigration régionale vient compenser le départ de travailleurs locaux
vers les États-Unis. Il s’ensuit une forte circulation migratoire faite de va-et
vient entre les îles Vierges et les îles d’origine, mais aussi entre ce territoire
et les États-Unis dont elles dépendent. Un habitant sur sept est ainsi natif
du continent, souvent de parents originaires des îles Vierges – tandis qu’un
effectif comparable de Virgin Islanders réside sur le continent. L’ampleur d
fait migratoire régional montredonc toute laforcedu lien qui unit lesdestins
des territoires de la Caraïbe. La migration consolide les interdépendances
économiques et les transferts culturels à l’échelle r gionale, consacrant une
intégration de fait que les États tentent de contrôler. C’est probablement là
que réside le principalenjeudes migrations pourl’intégration régionale.
Migrations, hybriditéculturelle et circulationstransnationales:
versune nouvelle conception del’intégration régionale au-delà
des logiques gouvernementales
À la fois considéré comme un moteur et un frein, le fait migratoire apparaî
commeunenjeumajeurdel’intégration régionale.Néanmoins,laconception
encore largement économiste et utilitariste qu’ont les gouvernements des
migrationsintra-régionalesetleurperceptionentermesdestocksplutôt qu’e
termesdefluxnoussemblentêtre les principauxobstaclesàl’innovationdans
laréflexion surlarelation migration-intégration régionale.Lapriseencompt
de la dimension culturelle et sociale de la migration nous paraît essentielle
pourcomprendrelesnouvellesformesdusentimentd’appartenancerégionale.
32
ue?-tnéEn effet, en s’affirmant comme un formidable instrument de régulation des
économies,lamigrationconstitueenmêmetempsunmoteurdelacirculation
transnationaleetunpuissantfacteurderecompositionidentitaireetculturell
des sociétés insulaires. De même, la dimension réversible et circulatoire de
la migration, très présente chez les acteurs de la société civile – famille,
entreprenariat, religion –, montre que les enjeuxde la migration en contexte
d’intégration régionale ne se limitent pas à la sphère des relations intergou
vernementales.
Le changement d’échelle dans l’analyse des processus de régionalisation
– qui implique une réévaluation du regard que l’on porte sur ce processus –
est de nature à ouvrir de nouveaux horizons à la réflexion sur l’intégration
régionale.Penserlerégionalismeàtraversl sinitiativesintergouvernementale
n’est pas incompatible avec une vision plus fi e s’intéressant aux mutations
sociales et culturelles des sociétés micro-insulaires.La régionalisation s’opère
en effet autant à l’échelle des instances régionales répondant à un volonta-
risme politique, qu’à l’échelle plus fine des nombreuses îles qui constituent
des carrefours et des espaces de rencontre entre des populations originaires
de toute la région. L’hybridité culturelle née de la migration et se déclinant
différemment selon les îles s’affirme comme une forme concrète de régiona-
lisation, au sens où elle apparaît comme une synthèse localisée de diverse
cultures jusqu’icicloisonnées–au moinsen partie– par l’héritagecolonial.
Le fait migratoire est tout d’abord porteur de nouvelles dynamique
circulatoires régionales marquées par la transnationalité. L’exemple haïtien
montre la façon dont la diasporisation régionale de ce peuple a pu servir de
support à une circulation transnationale marchande. Suite à la dégradation
de la situation économique en Haïti, les marchandes haïtiennes informelles,
connues sous le nomdemadansara, ontétendu leurs réseauxà laRépublique
dominicaine voisine, puis à l’ensemble de la Caraïbe en jouant sur les
atouts économiques des divers lieux d’approvisionnement (spécialisation
marchandes, zones franches commerciales, carrefours logistiques,etc.). Les
différents espaces d’installation de la diaspora haïtienne ont alors été initia-
lement choisis comme lieuxde vente et de transit des marchandises achetée
en République dominicaine, à Panama, à Puerto Rico, à Curaçao ou à
Miami. Les migrants haïtiens étant présents dans des espaces aussi divers
que la République dominicaine, Miami, les Bahamas ou le DO français,
les marchandes transnationales sont rapidement devenues des traits d’union
entre les territoires de la Caraïbe … sans que le phénomène n’ait jamais été
reconnu officiellement par les gouvernements et les instances régionales. Les
compétences culturelles développées pour pouvoir répondre aux besoins de
consommationdesdivers peuplesde la région seraient pourtantd’unegrande
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