La catégorisation ethnique en Bolivie

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A l'heure où le président récemment élu de la Bolivie, Evo Morales, est présenté comme un président indien - le premier de l'Histoire ! -, et où les conflits sociaux et régionaux tendent à s'ethniciser, ce livre s'interroge sur le sens et l'usage des catégories de type ethnique dans ce pays. Savoir qui est indien, blanc ou métis est loin d'être simple. En fait, il faut se demander qui désigne qui, de quelle façon, dans quel contexte et pourquoi ?
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782336266244
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Sous la direction de Jean-Pierre Lavaud et Isabelle Daillant

LA CATÉGORISATION ETHNIQUE EN BOLIVIE
Labellisation officielle et sentiment d'appartenance

L'Harmattan

Ouvrage publié avec le concours du Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé), Université Lille 1

Andes

La Bolivie. Principaux

lieux et groupes étudiés par les auteurs.

INTRODUCTION

: L'AUTRE ETHNIQUE
Lavaud

Jean-Pierre

Quand on entend traiter du problème de la catégorisation ethnique, il importe de distinguer plusieurs niveaux d'analyse. Au quotidien et au plus bas, il y a les termes d'adresse: comment ego s'adresse à alter et comment lui répond celui-ci dans un contexte donné et, dans quelle mesure, ou plutôt dans quelles circonstances, ces termes d'adresse ont-ils des connotations ethniques? En effet, ces termes d'adresse sont le plus souvent des formules de politesse qui, si les personnes se connaissent, donnent peu d'indications ou n'en donnent pas sur l'origine culturelle 1 - en revanche, il arrive qu'ils en donnent sur l'origine sociale; ils ne deviennent vraiment signifiants pour notre propos que lorsque la rencontre comprend une phase de présentation réciproque. Dès lors, chacun se situe vis-à-vis de l'autre en utilisant des catégories qui peuvent être géographiques, sociales, religieuses ou ethniques, ou un mélange de certaines d'entre elles. À un second niveau, il convient de spécifier comment dans la conversation on présente, on catégorise ou labellise le ou les tiers absents. Si l'on vise une personne en particulier, on est le plus souvent ramené au cas précédent. En fait, il y a un saut dans l'analyse lorsque l'on commence à spécifier directement des groupes, des collectivités d'appartenance, de référence ou étrangères, voire d'opposition, lorsque l'on passe du « je » au « on » et au « eux ». Là encore, il convient de préciser à la fois quels sont les interlocuteurs
1. Cela peut cependant arriver dans la mesure où ils signifient le statut social et donc indirectement, quelquefois, des formes d'appartenance, de voisinage ou de domination culturelle.

(émetteurs[s] et récepteurs[s]) de la conversation ou du discours, et le con texte dans lequel il est élaboré. Les moments d'affrontement entre groupes sociaux contribuent à flXer les catégories ethniques - ainsi d'ailleurs que les autres catégories sociales auxquelles elles peuvent être associées. En effet, ces affrontements sont le plus souvent justifiés ou expliqués par l'identification et la qualification des parties opposantes. On peut s'attendre, dans ces cas-là, à ce que des porte-parole, des dirigeants, des intellectuels associés aux groupes belliqueux - cela dépend évidemment de leurs caractéristiques et de leur taille donnent une définition et précisent les contours et les qualités des ennemis. On doit enfin mettre en valeur un autre niveau d'appréhension catégorielle: le niveau officiel, celui qui se donne à voir dans les recensements ou d'autres comptabilisations publiques, et dans les textes légaux ou réglementaires. Les nomenclatures utilisées qui sont quelquefois négociées entre les décideurs, les producteurs et certains consommateurs de ces données découpent l'ensemble social en catégories légitimes. Le fait que les données statistiques soient élaborées par des techniciens du chiffre, et leur large diffusion par les mass media, renforce considérablement la légitimité de ces catégories. On ne manquera pas de noter que cette catégorisation officielle est aussi produite - de plus en plus produite - par des organisations internationales: l'OIT ou l'UNESCO par exemple, voire la Banque mondiale ou la Banque interaméricaine de développement. Ce qui contribue, là encore, à la fois à la diffusion de catégories homogènes, et à leur légitimation. Et puis, imbriqué à cet ensemble, il yale langage savant, celui des spécialistes de diverses disciplines des sciences sociales et biologiques qui dissertent sur la base des données officielles, ou sur celle de données d'études effectuées directement auprès des populations concernées, langage qui contribue en retour à la fixation des catégories. Tandis que la puissance publique fait appel à des experts, des techniciens, des spécialistes pour identifier, nommer, circonscrire, inscrire dans un territoire - et dans une histoire -, ou dans une strate ou occupation sociale tel ou tel groupe, d'autres savants discutent, contestent, voire inscrivent en faux les propositions, allégations, conclusions des premiers. À un niveau plus élevé

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d'abstraction figurent les débats sur la pertinence et la légitimité des découpages de la réalité sociale selon des catégories sociales hiérarchiques ou culturelles-ethniques - cf. l'opposition classe/ ethnie par exemple -, tant pour expliquer des comportements sociaux (sociologie, anthropologie, histoire...) que pour bâtir des politiques sociales (science politique et de gestion). Les divers niveaux de catégorisation identifiés ne sont évidemment pas indépendants les uns des autres. Il ne s'agit pas d'un simple emboîtement selon le modèle des poupées russes. En fait, les termes d'adresse (trato) dépendent toujours des - ou au moins
font écho aux

-

catégories

disponibles

à un

moment

donné,

lesquelles sont fortement influencées par le contexte officiel dans lequel les populations sont inscrites. Dès lors, l'identification se construit par des jeux d'opposition, d'éloignement, de distanciation ou, au contraire, d'assentiment, d'adhésion plus ou moins enthousiaste, molle ou critique. Mais il est évident aussi que le contexte socio-ethnique est marqué par les évolutions des relations interpersonnelles, et par conséquent que les catégorisations officielles évoluent au gré des fluctuations du trato local. Pour s'en rendre compte, il suffit de songer aux conséquences de la miscégénation de grande ampleur qui succède à la conquête de l'Amérique - produit d'une multitude de relations interpersonnelles sexuées aussi bien sur le trato local que sur les catégorisations officielles. Ce livre propose deux types d'analyse. En premier lieu, une présentation critique des procédures officielles de labellisation et de comptabilisation des groupes ethniques boliviens et, plus largement, de celles des Indiens - ou indigènes -, selon les époques. Comme Antoine Spire et Dominique Merllié le rappellent opportunément « Le recensement est certes un important instrument de connaissance de la société; mais la portée et les limites de cette connaissance tiennent d'abord aux fonctions pratiques qu'il remplit comme instrument de gestion politique» (1999 : 121). Par conséquent, les catégories qui sont véhiculées par les questions proposées sont inspirées par des impératifs d'administration des populations. C'est ainsi que les visitas et revisitas conduites par les fonctionnaires de la couronne avaient pour but de classer et de décompter des Indiens en vue de fixer le montant du tribut auquel

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eux seuls étaient soumis. Au point que la labellisation Indien ne prenait sens que relativement à cette opération de comptabilisation ; l'Indien était celui qui était soumis au tribut. C'est dire que si les recensements constituent une base de connaissance des populations, ils doivent aussi et surtout être lus comme le reflet des catégorisations de ceux qui les commanditent et des politiques qu'ils entendent mettre en œuvre. Autrement dit, leurs résultats doivent toujours être réinterprétés après une discussion serrée des catégories flitre qui ont servi - à un moment donné, dans une conjoncture donnée - à découper la population en sous-ensembles. Évidemment, ces catégories fonctionnent sur le mode d'actes de prescription ou « d'attribution» « qui visent à définir quels types d'homme ou de femme vous êtes pour autrui» (Dubar, 1991 : 114). Parmi les catégories de classement socialement disponibles à un moment donné, les appellations officielles ethniques, culturelles ou raciales sont les plus saillantes ou légitimes dans un ensemble qui inclut aussi des dénominations régionales, voire locales. Et par ailleurs' il est fondamental de comprendre que les mécanismes officiels d'attribution ne peuvent être analysés sans prendre en compte l'état social, économique et politique du pays à un moment donné. Or, dans toutes les sociétés modernes, ce contexte est toujours inégalitaire, quel que soit le critère de référence (richesse, prestige, pouvoir, éducation...). Toute catégorisation est donc un classement implicite ou explicite, qui situe sur une échelle. Cette hiérarchie étant perçue comme plus ou moins acceptable ou légitime selon les groupes, les moments, les contextes, et bien sûr les individus dans les groupes. L'analyse des termes d'adresse, du trato, n'est quant à elle possible qu'en réalisant des enquêtes de terrain mêlant intimement observations et conversations. Et de fait, par contraste, on voit apparaître des variations régionales et locales qui se traduisent entre autres par l'utilisation d'une riche terminologie qui tranche avec le stéréotype de la catégorisation officielle. En fait, pour reprendre la conceptualisation de C. Dubar, ce que l'on voit sur le terrain c'est le produit des catégories de classement socialement disponibles à un moment donné (<< identité pour autrui ») et des «actes d'appartenance» qui expriment « l'identité pour soi », celle de l'homme ou de la femme que l'on entend ou prétend être.

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Selon sa formulation, on est ftis de, appartenant à tel village, telle confrérie, doté de tel degré de fortune, observant telle religion, occupant telle position professionnelle, avec tel degré d'instruction... avant d'être le réformateur éventuel qui conteste ces catégories ou les endosse. Et donc ce que l'on saisit sur le terrain, c'est en quelque sorte le précipité de cette réaction. Un précipité qui ne peut être appréhendé sans référence au parcours géographique, social, professionnel, éducatif, religieux, politique... des individus, et bien sûr de la réflexion plus ou moins travaillée, fouillée, que ceux-ci mènent à cet égard, «de l'histoire qu'ils se racontent sur ce qu'ils sont» dit C. Dubar (1991 : 116). Et on est bien sûr loin de la simplicité rassurante du classement censitaire. À ce propos, Alison Spedding, après Xavier Alb6, note avec pertinence que «les paysans boliviens s'identifient généralement selon leur lieu d'origine et/ou de résidence et non relativement à une ethnicité» (Alb6, 1977 : 5), tandis que mestizo, ch%, erio//o fonctionnent comme des catégories académiques en divorce par rapport à l'usage actuel (Spedding, 1996 : 22). Elle se dit en conséquence convaincue de « la nécessité d'un bon travail de terrain sur l'usage de la terminologie ethnique avant de commencer à théoriser à son sujet, et de l'inadéquation de la littérature qui lui est relative» (ibid. : 30). Travail qu'elle ébauche pour ce qui concerne la province Sud Y ungas de La Paz et que nous poursuivons ici. Cet ouvrage rassemble en effet un ensemble de contributions relatives à la catégorisation ethnique en Bolivie. Choisir de travailler sur un ensemble national unique offre l'avantage pratique de réduire la présentation générale du contexte au sein duquel ces catégorisations sont produites tout en permettant néanmoins la comparaison; comparaison entre catégories attribuées, officielles, et catégories incorporées ou revendiquées d'une part, comparaison, d'autre part, entre univers ou contextes divers, tant du point de vue géographique, que social ou culturel. Une première partie regroupe des études relatives aux catégorisations ethniques officielles, telles qu'elles apparaissent dans les documents administratifs. Daniel Dory s'attache d'abord à montrer la vision changeante des localisations géographiques et des comptabilisations des groupes

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ethniques qui résultent des divers dénombrements (recensements ou estimations) effectués depuis 1830, quand le savant français Alcide d'Orbigny s'essaie à la fois à une cartographie et à une taxinomie de ceux-ci calquée sur la systématique des sciences naturelles. Et il amorce la construction d'une « géohistoire ethnoculturelle» tenant compte à la fois des positions et des relations des différents groupes ethniques, en insistant sur le caractère dynamique de celle-ci. Il analyse notamment les changements rapides induits depuis un demi-siècle par l'ensemble des migrations, tant internes (exode rural, et colonisation des Basses Terres) qu'externes. Rossana Barragan examine ensuite la répartition de la population bolivienne selon le critère distinctif de la race, tel qu'il apparaissait dans les divers recensements nationaux du XIxe siècle. Mais surtout elle présente de manière détaillée les résultats du recensement de la ville de La Paz effectué en 1889. Il est particulièrement intéressant de voir qu'on y utilise la catégorie métis, qui est reprise dans le recensement national de 1900, puis ensuite abandonnée. En 1950 - il n'y eut pas d'autre décompte national entre-temps - ce sont des critères culturels qui sont utilisés pour distinguer les Indiens des non-Indiens (langue et vêtements) ; tout essai de différenciation d'une catégorie intermédiaire, mixte en quelque sorte, étant alors durablement abandonné. Son essai montre bien aussi l'articulation des catégories sociales et raciales; l'adscription raciale est en effet étroitement corrélée avec l'emploi ou l'occupation, sans qu'il y ait toutefois un recouvrement total. Les métis occupent des emplois intermédiaires, notamment dans l'artisanat et le commerce; les Indiens sont agriculteurs. Jean-Pierre Lavaud expose quant à lui les données issues des derniers recensements de la population et les compare avec les résultats d'enquêtes qui n'utilisent pas les mêmes critères d'identification ethnique, faisant ainsi clairement apparaître les écarts considérables que la taxinomie employée induit dans la comptabilisation de la population indienne. Il montre d'autre part que les choix classificatoires opérés obéissent à des options politiques: c'est ainsi que le dernier recensement, celui de 2001, s'inscrit dans une logique de mise en évidence, puis de reconnaissance, d'ensembles spatiaux ethnico-culturels, afin de promouvoir

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des politiques locales différenciées (d'éducation, de santé, de développement...) dans une logique de discrimination positive. La seconde partie, plus étoffée, débute par trois travaux d'enquête centrés sur les catégorisations ethniques intermédiaires, ou mixtes, telles qu'elles sont pensées et utilisées au quotidien dans plusieurs contextes urbains ou villageois d'altitude: La Paz, Potosi et Mocomoco, une bourgade située au nord-est du lac Titicaca. Il est évidemment crucial de s'interroger sur l'usage de ce type de catégorisations puisque les recensements actuels les ont abandonnées au profit de la recherche de types culturels ou ethniques sinon purs, du moins basiques ou premiers - on ne sait trop quel terme employer. Néanmoins, elles persistent et peuvent, dans certains contextes, être revendiquées. Ainsi en va-t-il de la désignation cholo qui, à La Paz, fut et demeure en certaines circonstances assumée et arborée fièrement par les commerçantes des marchés comme le montre Véronique Marchand. Mais ce que son étude souligne aussi, c'est que cette désignation n'est pas première, en ce
sens que, dans leurs combats

-

puisque

l'identification

est saisie

dans la dynamique des luttes de ces marchandes contre la municipalité ou les riverains -, elles mettent principalement en avant leur identification professionnelle et leur qualité de mère de famille. Pascale Absi, qui étudie la manière dont se situent les mineurs des coopératives de Potosi, aussi bien vis-à-vis des couches sociales urbaines aisées que des paysans des environs

-

une paysannerie

dont ils sont, pour la plupart, issus - montre au contraire que si l'on rattache généralement les travailleurs de la mine à cet univers social intermédiaire, ils ne se nomment pas cholos et la population locale ne les désigne pas non plus par ce substantif; à Potosi, comme dans beaucoup d'autres localités boliviennes, « cholo a perdu son statut de taxon pour devenir un adjectif qualificatif». Mais il reste que les mineurs développent un discours très argumenté sur le métissage entre des Espagnols et des indigènes dont ils se disent le produit, et sur ses conséquences quant à leur comportement social actuel. C'est aux conceptions, identifications et présentations de la petite bourgeoisie locale que Cécile Claudel dédie sa recherche. Plus exactement, elle s'intéresse au parcours des personnes et des familles qui étaient considérées comme mestizos ou mistis ou cholos

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- et dans le contexte local obreros, terme qui se réfère au monde des artisans - au moment de la réforme agraire de 1953, et depuis lors sont devenues vecinos; littéralement voisins, en fait bourgeois au double sens de résident du bourg et de notable: ({Se "faire" vecino, c'est s'installer au centre, ou au milieu, de l'espace réel et social.» Les nouveaux vecinos ont remplacé les hacendados ou patrones, le vecindario traditionnel, blanc par définition. Et d'une certaine manière, leur trajet, leur apprentissage, en même temps qu'il les a ({civilisés» - selon leurs propres termes - les a en quelque sorte blanchis, même si, dans leur argumentation, ils réprouvent maintenant la référence à des catégories raciales. Laurence Charlier prend quant à elle pour sujet d'étude non plus des groupes, mais des personnes engagées dans des processus migratoires, originaires, elles aussi, d'une région rurale d'altitude: le nord du département de Potosi. Elle met au jour les identifications changeantes, quelquefois contradictoires, parfois malheureuses ou plus rêvées qu'adaptées ou adaptatives, qu'elles sont amenées à exprimer à divers moments de leur parcours dans des environnements distincts, et face à des interlocuteurs divers. Parmi les différentes affiliations possibles, une est ici mise en valeur qui prend de plus en plus de place dans le pays et par moment semble coiffer les autres, notamment parmi les migrants, l'identification religieuse. En l'occurrence, il s'agit de la conversion à l'évangélisme. Subtilement, l'étude montre que cette identification est très loin de revêtir la même signification pour tous. Rosalia Martinez nous fait ensuite pénétrer dans une autre dynamique de marquage et de démarquage identitaire: celle de la musique, ou si l'on veut de la signature musicale. Elle prend pour exemple deux groupes quechua de la région de Sucre dont elle montre l'évolution musicale conjointe vers des formes métissées inspirées par les mélodies diffusées par les radios locales. Ces mélodies sont interprétées par des orchestres de flûtes de Pan (zampoiias) - un instrument qui est certes d'origine andine, mais qui n'est pas utilisé dans cette région -, pour des publics urbains de métis localement nommés mozos; et ces prestations donnent lieu à rémunération. L'étude montre aussi que par des mécanismes ingénieux (harmonies nouvelles, vibratos, invention mélodique),

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les groupes Jalq'a et Tarabuco qu'elle observe continuent malgré tout de cultiver leur différence. Enfin, le livre se termine par deux chapitres concernant les indigènes des llanos, les Basses Terres tropicales. Le premier, d'Isabelle Combès, est consacré à l'ethnogenèse des Chiriguanos dispersés dans les provinces orientales de trois départements, Santa Cruz, Chuquisaca et Tarija; une ethnogenèse amorcée au XVIe siècle, qui continue aujourd'hui du fait des politiques de l'État et des grandes organisations internationales à leur égard. Il en ressort avec netteté que le paysage chiriguano actuel - ou plutôt guarani si l'on adopte la désignation la plus courante et la plus
acceptable pour eux aujourd'hui

-

n'a

cessé

d'être

modelé

et

remodelé au gré de conflits internes et externes. Ce qui a entraîné des modifications tant dans la composition interne de l'ensemble qu'il constitue que des perceptions et des désignations des groupes
qui composent cet ensemble

-

d'ailleurs

construit

comme

unité

et

accepté comme tel seulement depuis le milieu des années 1980. Le second chapitre, écrit par Isabelle Daillant, met en scène les rapports entre trois populations de la région de San Borja (Beni) : les indigènes chimane, les cambas (Blancs et métis locaux) et les migrants collas (andins). Dans ce contexte singulier, les rapprochements, ou les hostilités entre ces trois groupes, jouent sur deux registres distincts: celui de l'indianité et celui de l'autochtonie. Face aux cambas, collas et Chimane peuvent se rapprocher au nom de leur indianité - la catégorie d'Indien ayant beaucoup gagné en légitimité depuis deux décennies. Mais, aux envahisseurs collas, les cambas répondent par un discours d'autochtonie impliquant, lui aussi, une association avec les Chimane, qu'ils sont à leur tour amenés à courtiser. Deux adhésions circonstancielles et superficielles qui témoignent à la fois de la centralité - symbolique, au
moins

-

de la position

des Chimane

et du caractère

stratégique

-

en l'occurrence,

il est même vital-

de leurs identifications.

Les textes présentés ici ont été réunis en 2003. Mais il se trouve que les délais éditoriaux nous amènent à les livrer au lecteur à un moment où la question du rapport à l'autre ethnique est plus que jamais d'actualité en Bolivie. Ce pays a élu comme président en décembre 2005 un homme, Evo Morales, aujourd'hui

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largement - et plus ou moins ingénument selon les locuteurs qualifié d'indien, et les conflits identitaires y fleurissent, voire s'y enflamment, à l'heure actuelle. Soit une labellisation d'un côté, et des antagonismes, parfois violents, de l'autre, que les analyses menées dans ce livre aideront à comprendre.

BIBLIOGRAPHIE

ALBO, Xavier 1977 i Khitïpxtansa ? i Quienes somos ? (Identidad localista, étnica y clasista en los aymaras de hoy), La Paz, CIPCA (Cuadernos de investigacion 13). DUBAR, Claude 1991 Construction des identités socialesetprofessionnelles,Paris, A. Colin. SPEDDING, Alison 1996 Mestizaje: ilusionesy realidades,La Paz, MUSEF. SPIRE, Antoine et Dominique MERLLIÉ 1999 «La question des origines dans les statistiques de la France », Le mouvement social, 188, juillet-septembre, p. 119-130.

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PREMIÈRE

PARTIE

Les classements

officiels

UNE APPROCHE GÉOHISTORIQUE DES DYNAMIQUES ETHNIQUES EN BOLIVIE Daniel Dory

L'objet de ce texte est de proposer un cadre général d'analyse des processus ethniques en Bolivie, envisagés principalement sous leurs aspects spatiaux. Comme le titre l'indique, il s'agit là d'une approche, ce qui renvoie d'abord au fait qu'il en est d'autres possibles, ensuite au caractère exploratoire de ce travail, destiné avant tout à organiser le champ de la géographie ethnique et culturelle de la Bolivie. Les processus de genèse, développement, transformation ou disparition des groupes ethniques dont il sera ici question étant le produit d'histoires plus ou moins longues et enchevêtrées, il est nécessaire, pour la clarté de l'exposé, de se donner un point de départ adéquatement choisi. À cet égard le début de la période républicaine paraît particulièrement approprié dans la mesure où l'on dispose pour en rendre compte de l'œuvre d'Alcide d'Orbigny qui, non seulement informe sur les réalités qu'il observe entre 1830 et 1833, mais encore fournit des aperçus de grande valeur sur la situation coloniale, voire préhispanique. Munis de données sur cette période charnière, immédiatement consécutive à l'Indépendance, on s'attachera à parcourir les résultats des entreprises de dénombrement/classification/localisation des ethnies boliviennes à l'aide d'évaluations d'abord, de recensements ensuite et de documents à visée ethnologique enfin. De ces tableaux variés et changeants on retiendra surtout leurs conditions d'élaboration et les intérêts liés à leur diffusion. Cette mise en évidence de la déconcertante incertitude entourant la base démographique de l'ethnologie bolivienne nous fournira, en outre, une

perspective critique sur bon nombre de travaux parmi les plus amplement diffusés. En un troisième temps, enfin, on proposera d'abord un cadre synthétique d'analyse des principaux facteurs qui rendent compte dans la longue durée des processus ethniques en Bolivie comme des réalités adaptatives à des milieux naturels et sociaux spécifiques, également conditionnées par la localisation relative d'un groupe par rapport aux autres. Pour la période contemporaine qui s'inaugure, selon nous, avec la révolution de 1952, on brossera rapidement le tableau des processus ethniques qui ont lieu dans un contexte de forte mobilité spatiale sinon toujours sociale.

UN POINT DE DÉPART:

ALCIDE D'ORBIGNY

L'importance de l'œuvre d'Alcide d'Orbigny (1802-1857) pour notre propos est double. D'abord il s'agit du premier voyageursavant à parcourir une grande partie de la Bolivie récemment créée et à rendre compte de ses voyages dans une perspective encyclopédique. Ensuite, d'Orbigny fournit des essais de synthèse historique sur plusieurs groupes ethnique1 et - surtout - un classement, des dénombrements et la localisation approximative de l'ensemble des ethnies alors connues de la Bolivie. A propos de ce dernier point, d'Orbigny se fixe quatre objectifs. D'abord il s'agit, au moyen d'observations précises, de maîtriser le chaos de nations, généralement nominales, dont le nombre, chaque jour plus grand du fait de la corruption de l'orthographe, se fait de plus en plus difficile de débrouiller (Orbigny, 1838-1839 : 6). C'est-à-dire, pour employer une formulation plus moderne, établir la synonymie des ethnonymes au regard des « vraies» ethnies qu'il s'agit de bien nommer. Ensuite, cette tâche réalisée, il y a lieu de classer les entités identifiées au moyen de la nomenclature hiérarchisée des sciences naturelles. Pour l'ensemble de l'Amérique méridionale qu'il aborde, cela donne la séquence suivante:
Races (3) Critères physiques.

Rameaux (6) Critères physiques et moraux.

Nations (39)

-

Tribus ( ?)
Critère linguistique.

Critère linguistique.

1. En particulier les Mojefios et Chiquitanos. 22

Le pas suivant consiste à compter les effectifs des différents groupes à l'aide de sources documentaires diverses ainsi que d'enquêtes directes (comme, par exemple, dans l'Orient bolivien). Enfin, la localisation des ethnies permet d'accéder à une vision d'ensemble de leur distribution. Celle-ci peut, préliminairement, se représenter à l'aide de la carte de la figure 1, qui concerne les ethnies (<< nations» pour d'Orbigny) relevant des races et rameaux présents sur le territoire bolivien actuel. Il est à noter que cette carte constitue une première interprétation du texte de d'Orbigny, qui soulève maints problèmes et contient bien des ambiguïtés. En outre il faut tenir compte du fait que nous y avons transposé des informations collectées sur la base d'une cartographie naissante (celle des années 1830), vers une carte moderne (donc beaucoup plus exacte), ce qui impliquait un certain nombre d'aménagements. Toujours est-il que, compte tenu de ces remarques, cette carte nous montre une distribution ethnolinguistique assez semblable à celle qui figure dans des documents beaucoup plus récents (Diez, 1986; MPEG-ORSTOM, 1998; SIL, 1999, etc.). Ceci peut d'ailleurs susciter d'utiles recherches sur l'apparition/ disparition et les déplacements des différents groupes depuis la première moitié du XIXe siècle. En ce qui concerne le nombre des individus appartenant à chaque ethnie, d'Orbigny fournit pour la Bolivie des chiffres provenant de diverses sources, allant de la fin du XVIIIe siècle (Viedma) aux données rassemblées durant son voyage. Notons que pour l'ensemble du pays le nombre total des indigènes, sans doute au début des années 1830, est de 517 003 individus, les métis (d'Aymara et Quechua avec des Blancs) s'élevant au nombre de 266 719. Si l'on admet que la population totale de la Bolivie est celle obtenue par le recensement de 1831, c'est à dire 1 088 768 habitants, on peut en déduire l'existence de 305 046 Blancs. Cette

estimation fournit alors un taux de 47 % d'indigènes pour la
Bolivie en 1831. Ces quelques chiffres s'inscrivent dans une série de dénombrements sur laquelle il nous faut maintenant nous attarder quelque peu.

23

Race

Aodo--Péruvierme Rameau
Ranw!(wanUsien

~

péruvien

W~
Race

Pampéenne

Rameau
Ri,Uneal! Race bra$ilo~Guaranlenne

chiquitéen
pampé€H1

~

Rameau

unique

o

200 km

FIGURE

1-

Carte

approximative Altide

des ethnies d'Orbigny.

boliviennes

suivant

24

UNE LONGUE SÉRIE DE DÉNOMBREMENTS ET DE CLASSIFICATIONS

L'histoire des recensements et des dénombrements de la population bolivienne depuis le début de la République, outre une certaine confusion concernant certaines opérations (Llano, 19711972 ; Averanga, 1974; Barnadas éd., 2002, l : 667-668), témoigne clairement de l'impossibilité de procéder à des comparaisons valides entre les chiffres des dix recensements s'échelonnant entre 1831 et 2001. En effet, ce sont non seulement les méthodes de collecte des données qui changent au cours des ans, mais encore les critères mêmes au moyen desquels on identifie les indigènes (Grieshaber, 1985 et Lavaud dans ce volume). Ceci est aussi à prendre en compte lors de l'analyse des chiffres et pourcentages qui suivent, extraits de sources hétérogènes (recensements, rapports, documents officiels variés, etc.), qui se réfèrent autant à des « réalités» empiriques qu'aux choix politiques qui président aux comptages et aux catégorisations. On a de la sorte: - 1827, Pentland (1975). Sur une population totale de 1 100 000 habitants (sans compter les tribus « sauvages ») on a : 800 000 aborigènes (73 0/0); 200 000 Blancs (18 0/0); et 100 000 métis (9 0/0). - 1831, d'Orbigny (1944), chiffres déjà donnés: indigènes 47 0/0,métis 25 0/0,Blancs 28 0/0. -1846, J.-M. Dalence ([1851] 1975) indique une population totale de 2 133 896 habitants, divisés entre: - soumis à la Constitution et aux lois: 1 373 896 personnes, - tribus infidèles et sauvages: 760 000 personnes (ce qui paraît fortement exagéré). C'est sur la base de la seule première catégorie qu'il procède à la distinction des deux seules races qu'il identifie: la blanche ou

espagnole: 659 398 individus, soit 48

%

; et l'aborigène (incluant

principalement les Quechua, Aymara, Guarani, Mojo, Chiquitos et Yuracaré; p. 205) avec un effectif de 701 558 personnes, soit 51 0/0. Le reste étant sans doute constitué de Noirs. On peut cependant, en toute logique, ajouter les effectifs des « tribus sauvages» au nombre des indigènes, ce qui donne alors

68 % de la population totale. Notons d'ailleurs que cette inclusion
ou exclusion des « tribus sauvages» est à l'origine de bien des

25

incertitudes (et sans doute de manipulations) dans le comptage des indigènes boliviens. Remarquons enfin que, pour Dalence: «les flis de Blanc et d'Indienne sont en tout identiques à leur père; cependant, ils peuvent être quelquefois un peu brun et présenter quelques traits caractéristiques de ceux de leur mère» (1975 : 206). Le métis, non classé en tant que tel, est donc ici ramené du côté du Blanc 2. - 1900, Recensement (ONIEPG, 1973, II). Sur un total de 1 816271 habitants, comprenant notamment 91 000 indigènes «non soumis », on a les pourcentages (arrondis) suivants: indigènes 51 0/0; métis 27 0/0; Blancs 13 % ae restant correspondant aux Noirs et individus non spécifiés). Plusieurs commentaires peuvent être faits concernant ce document. D'abord on y voit apparaître quatre races: indigène, blanche, métisse et noire. Ensuite on y prévoit l'extinction progressive des indigènes sous l'effet des sécheresses, des famines et de l'alcoolisme (p. 35-36). Enfin, le métis (ou cholo) «présente les caractères des deux races desquelles il provient, même si ses traits et sa couleur sont plus proches de celle de l'Indien» (p. 39). -1937, Alcides Arguedas (1986: 39). L'auteur cite dans Pueblo Enfermo les chiffres d'un recensement, inexistant comme tel mais devant correspondre à une estimation, vers 1937, dont nous n'avons pu retrouver la source. Vu l'importance de l'auteur et de l'ouvrage ces données méritent d'être prises ici en considération: indigènes: 54 % ; métis: 31 % ; Blancs: 15 0/0. - 1950, Recensement (Bolivia, 1953). Sur une population recensée de 2 704 165 habitants, on a : population indigène 63 % ; population non indigène 37 0/0.Il est à noter que cette proportion ne tient pas compte de la population (( selvatica )) estimée à 87 000 personnes (p. 3). Également remarquable est la disparition des métis comme catégorie susceptible de dénombrement. Les recensements suivants n'incluent plus les catégories ethniques. Celles-ci se voient en quelque sorte «remplacées» par des évaluations de la diffusion des langues, évidemment très difficiles à traduire en termes de catégorisation ethnique, et se prêtant par là à diverses manipulations (Lavaud, dans ce volume). Il n'est toutefois
2. Sur cette importante question du classement des métis, voir BouysseCassagne et Saignes (1992), et Barragan dans ce volume. 26

pas sans intérêt de rappeler ici que la comparaison des recensements de 1976 et 1992 montre un recul assez sensible du monolinguisme aymara et quechua, ainsi qu'une progression corrélative de l'espagnol (INE, 1993: 36). Ce fait généra une réelle préoccupation chez ceux qui depuis de longues années travaillaient à la différenciation maximale des «Indiens» dans une perspective essentialiste (non dépourvue de racisme anti-Blanc), visant à entraver tout procès d'homogénéisation culturelle susceptible de consolider la nationalité bolivienne. La loi de Réforme éducative porte d'ailleurs l'empreinte de ce projet politique de consolidation (ou imposition) d'identités ethniques par le biais de la diffusion obligatoire des langues «originaires» (cf., par exemple, Albé, 1995). 1985, Rivera. Parmi les nombreuses estimations disponibles pour cette époque nous avons retenu celle-ci, provenant d'un anthropologue qui jouera un rôle de premier plan dans l'étude et l'instrumentalisation des identités ethniques (notamment au profit des intérêts du MIR lorsqu'il fut successivement vice-ministre et ministre des Affaires indigènes entre 1997 et 2002). Dans ce document on trouve (p. 5) sans preuves et sans hésitation l'affirmation suivante: la population indienne (...) représente 70 0/0 de la population totale du pays. -1998, VAIP03. Dans ce document officiel on trouve le chiffre de «la population totale indigène originaire de la Bolivie»: 4 135 026 individus. On admirera, bien entendu, la précision extrême du chiffre avancé, qui rapporté à la population totale évaluée par l'INE pour 1998 (soit 7 949 933 habitants; INE, 1998: 65), nous donne 52 0/0 d'indigènes. La « majorité» est certes acquise, mais de justesse cette fois-ci. Mais heureusement, deux ans plus tard, le même organisme, associé à la Banque mondiale, peut annoncer (en se fondant sur des données du PNUD dont on ignore la provenance) que les indigènes sont environ 60 0/0de la population bolivienne (vAIPO, 2000). Voilà qui est donc réconfortant... Avant de voir plus en détail quelques caractéristiques de cette si fluctuante population indigène, on peut représenter au moyen d'un graphique les données mentionnées antérieurement (cf. figure 2).

3. Les chiffres sont donnés dans l'annexe 1 de VAIPO, 1998 (p. 35). Le VAIPO est le Viceministerio de Asuntos lndigenas y Pueblos Originarios. 27

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1835 Pentland (1827)

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1945

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1965

'!975

19~5 Rivero (1985)

1995 20 00 VAIPO (1998)
1

r~~;~;gny Dalence (1846)

Recensement (1900)

Arguedas (vers 1937)

Recensement (1950)

VAIPO (2000)

FIGURE 2 - Évolution des estimations (enpourcentages) de la population indigène de la Bolivie entre 1827 et 2000.

Un autre thème qui réserve quelques surprises au chercheur est celui de la quantité des ethnies localisées sur le territoire bolivien. Ici encore, suivant les dates et les sources, les chiffres varient et l'on reste, en fait, confronté aux mêmes problèmes de synonymie et de délimitation de groupes que d'Orbigny au début du XIxe siècle. Sans prétendre à l'exhaustivité, signalons que sur la base du recensement de 1950, B. Torrico (1971: 282-285) identifie 64 groupes ethniques. Par la suite la plupart des évaluations se limiteront à la trentaine. Ainsi, dans l'ouvrage édité par W. Dostal (1972: 417-419) les ethnies des basses terres boliviennes sont au nombre de 29, auxquelles on peut ajouter les trois ethnies andines les plus couramment citées (Quechua, Aymara et Uru-Chipaya, le cas des Callawaya étant problématique), pour aboutir à un total de 32. Ce chiffre est identique à celui avancé par Plaza et Carvajal (1985 : 20-21). La même année, Rivera (1985 : 4) signale plus de 30 ethnies regroupées en 12 nations, sans qu'il soit possible d'en savoir davantage. Quelques années plus tard, Alb6 dans un texte politico-ethnologique fait état de 39 nations opprimées (1988 : 11),

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étant entendu que ces nations sont bien des ethnies 4, et que le critère majeur d'identification est linguistique 5. Plus récemment l'excellente bibliographie de H. Van den Berg (1998) se construit autour de 30 ethnies orientales (les trois ou quatre ethnies andines ne sont pas considérées dans ce répertoire). Enfin, dans le document VAIPO (2000), dont il a déjà été question, on fait état de 35 peuples indigènes et originaires en Bolivie, répartis en trois régions de la manière suivante: - Région andine: Aymara, Quechua, Dru (Chipaya, Murato, Iruito), Afroboliviano ; - Région amazonienne: Araona, Baure, Canichana, Cavinefio, Cayuvaba, Chacobo, Tsimane (Chimane), Ese Ejja, Itonama, J oaquiniano, Leco, Machineri, Moré, Mosetene, Movima, Mojefio (Trinitario, Ignaciano), Nahua, Pacahuara, Siriono, Tacana, Toromona, Yaminahua, Yuki, Yuracaré; - Région chaqueiia: Guarani (Ava, Izocefio, Simba), Chiquitano, Guarayo, Ayoreo, Tapiete, Weenhayek, Paiconeca. Étant donné que l'on a successivement affaire à des tribus, ethnies, groupes linguistiques, « nations opprimées» et enfm peuples indigènes et originaires (mais d'où ?), il est prévisible que les estimations concernant les effectifs de chaque entité varient en fonction de la diversité des critères retenus et des intérêts économiques et/ ou politiques qui déterminent ces variations. À titre d'exemple, et en ne retenant dans notre échantillon que des groupes dont les effectifs dépassent 100 individus en 1998 6, et où
4. Le titre de l'article évoque 40 nations. On en déduit aisément que si l'on a 39 nations opprimées, il en reste une qui exerce l'oppression, caractérisée de manière ambiguë dans le texte, où le glissement entre classe, couche sociale et ethnie est constamment possible, sinon suggéré. Ce type d'assimilation est très répandu dans une certaine littérature indianiste, et trouve de nombreux échos favorables dans bien des milieux « bien-pensants» et « politiquement corrects» occidentaux. 5. Le même auteur évoque dans un autre texte des « langues opprimées »... 6. La liste de base retenue est celle des deux documents du VAIPO déjà cités. Ce choix restrictif, mais sans doute raisonnable, n'élimine pas les difficultés dès lors qu'il s'agit de parvenir à une vision ethnographique des groupes concernés. T out au plus il rend ce travail possible au moyen de l'exploitation optimale de la grande quantité de matériaux disponibles, dont quelques références seront fournies plus bas. À titre de contre-exemple on peut consulter la liste des « familles» ethno-linguistiques dans l'ouvrage (par ailleurs très utile) de Montano

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les complications de sources, localisations et ethnonymes ne sont pas insurmontables, on obtient la répartition présentée dans les trois tableaux suivants:
TABLEAU 1 - Ethnies andines.

année 1950 dates différentes 1998

Aymara

Quechua

UruChipaya 1 800 2180

Afrobolivianos

source

900 000 1 520 000 1 156 000 1 594 000 1 549 320 2 298 980

- Torrico (1971) Plaza et Carvajal(1985) 30 722 VAIPO (1998)

Ces chiffres correspondent pour les Aymara et Quechua, à partir de 1985, à des évaluations sur la base de critères linguistiques 7. Le comptage des Dru-Chipaya demeure un exercice hasardeux étant donné le fort procès d'aymarisation que subit ce groupe. Enfin, la présence d'Afrobolivianos, assurément justifiée, révèle la diversité des critères de fait employés dans les catégorisations. S'il est difficile de les qualifier d'indigènes (et moins encore d' originarios I), ou de les particulariser par leur langue (l'espagnol pour l'immense majorité), ils n'en constituent pas moins un groupe spécifique à l'identité en voie de rapide transformation, ancrée toutefois dans... la couleur de la peau et la localisation dominante dans les Yungas de La Paz. Les considérer comme groupe ethnique est donc à la fois acceptable et problématique. Leur nombre estimé par le VAlPO en 1998 semble toutefois surprenant. En effet, dans un article qui leur fut consacré en 2000 on évalue leurs effectifs à quelque 5 000 personnes (Noticias Aliadas, 2000), ce qui est déjà nettement plus que le maximum de 1 800 individus que l'on trouve dans la compilation de Mihotec (1996 : 46).

(1987, 1989, 1992). On lira également avec profit (et perplexité) Ibarra Grasso ([1985] 1997). 7. Voir aussi Alba (1998 : 4). 30

TABLEAU 2 - Ethnies amazoniennes.

année 1950

Tacana Chacobo Mojeiios Siriono 1 000 8825 800 4000 /160180/* /1 0005 000/ 500

3000 sources de dates différentes dates /300diffé5 000/ rentes 1985 4500 198719891992 1994 /1 4504 000/ 5058

source Leco 200 Torrico (1971) /50- Dostal éd. 200/ (1972)

/160300/ 450 /1691 000/ 759

11 000 > 20 000 16 474

/600800/ 750 1550

/38- Plaza et 200/ Carvajal (1985) 250 Rivero (1985) Montano /38200/ (différentes dates)

415

-

Censo indi-

gena rural (seuls ruraux)
(PNUD, 1996)

1994 1996 1998 1998 2000

5000 5000 5058 8380 8616

860 1150

40 000 38 000

1 000 1 000 415 830 856

/1647430 000/ 1 050 38 500 1 090 39 371

- Weber (1994) 80 Mihotec (1996) 148 Lema éd. (1998) 2700 VAIPO (1998) 2763 VAIPO (2000) (seule populacion rurale)

* La forme / - / indique une évaluation incluant une estimation haute et basse.

Ces données, en soi, demandent peu de commentaires, et sont illustratives de l'état général des sources. Tout au plus admirera-t-on la très grande capacité reproductive des Tacana et des Leco. Par ailleurs, les variations démographiques des Mojeiios correspondent, bien souvent, à l'inclusion/ exclusion de sousgroupes issus d'anciennes missions jésuites (par exemple: Ignacianos ou Trinitarios).

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TABLEAU 3 - Ethnies du Chaco.

année 1950 sources de dates différentes différentes dates 1985 198719891992 1994

Ch iriguanos

Guarayo 2500 5000

4800 Ils 00020 0001

Ayoreo source (Zamuco) 800 Torrico (1971) Il 000- Dostal éd. (1972) 3 000I

SO000 (Ava + Izocenos) 25 000 15 200

IS 0008 000 I

12 500- Plaza et Carvajal 3 000 I (1985) Rivero (1985) Il 300- Montano 1 5001 (différentes dates) 800 Censo indigena rural (seuls ruraux)
(PNUD, 1996)

8000 12 570

3000

40 000 32 000 75 500 (Ava + Izocenos + Simbas) 77 126
(= Guarani ?)

6064

1994 1996 1998

13 000 13 000 9520

1 600 Weber (1994) 2500 Mihotec (1996) 3 100 VAIPO (1998)

2000

9926

3 190 VAIPO (2000) (seule population rurale)

Parvenu à ce point, il semble à la fois inutile de chercher le « vrai» .comptage, fondé sur les « bons» critères, permettant de savoir enfin combien d'indigènes habitent en Bolivie, en les classant soit par grandes régions, soit par affiliation linguistique. Les ordres de grandeur variables que l'on a évoqués plus haut suffisent, sans doute (avec les éventuels remaniements d'usage), à fonder des stratégies d'identification et d'imposition d'identités, de revendication de «droits» et de territoires, d'instrumentalisation politique et de collecte de fonds auprès de différents organismes nationaux et internationaux. Une réflexion scientifique ne peut toutefois s'en contenter et, par-delà les chiffres plus ou moins douteux, il s'agit d'entreprendre une recherche visant à rendre 32

compte du système ethnique bolivien dans sa complexité relationnelle, les groupes n'étant, en effet, ce qu'ils sont que dans leur relation aux autres, et dans leurs dynamiques territoriales. Ceci suppose, fondamentalement, qu'une approche géographique de la réalité ethno-culturelle de la Bolivie doit porter d'abord sur la totalité des groupes humains (ethnies, populations spécifiques, etc.) qui sont localisés sur son territoire. Or, les données antérieurement mentionnées véhiculent une vision dichotomique: indigènes/non-indigènes; ethnies/non-ethnies, etc. qui, en excluant de l'analyse une partie considérable de la population, fait très efficacement obstacle à la compréhension effective des dynamiques ethniques boliviennes. Qu'une division, en partie idéologiquement fondée, du travail scientifique ait partagé la population bolivienne entre ethnohistoire et histoire et entre ethnologie et sociologie, n'est pas douteux; et cela a même permis quelques avancées dans la connaissance des faits sociaux. Cependant, lorsqu'il s'agit de penser un système ethnique (ou plutôt un ensemble de phénomènes que l'on peut construire analytiquement comme système, afin d'en percevoir à la fois la globalité et les interactions), ces partages disciplinaires sont à questionner radicalement. Des contingents importants de la population bolivienne, qui n'ont au demeurant rien d'homogène, se trouvent ainsi être malaisément classables dans les catégorisations ethniques dont il a été question plus haut. Beaucoup ont la peau blanche (ou rose, quand ce n'est pas marron clair...), et descendent plus ou moins directement d'ancêtres européens (qui peuvent aussi être moyenorientaux), espagnols en majorité, mais aussi allemands, italiens, belges... Un grand nombre d'entre eux vit dans des villes importantes, mais c'est loin d'être le cas pour tous, et leurs niveaux de vie sont extrêmement divers. Leur présence parmi les couches dominantes est d'autant plus forte que l'accès au pouvoir et à la richesse est un des mécanismes de « blanchiment» parmi les plus efficaces. Enfin, leurs valeurs (vraies ou supposées), leurs pratiques de consommation et manières de parler ont un profond impact sur l'identification et le positionnement relationnel de tous les autres groupes. Dans la mesure où il est indispensable de les nommer, afin de les faire sortir de la sorte d'anonymat ethnique où ils se

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