La CGT au Credit du Nord (1949-1974)

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Un remarquable témoignage de Rémy Tillaux sur l'activité de la Section CGT de l'Agence rouennaise du Crédit du Nord à l'Agence de la rue Jeanne d'Arc, Rouen. Dans cette succursale normande, une femme encore, comme à Lille et à Marseille, a le courage d'organiser la CGT: Jeannine Dellière. D'abord seule, elle sollicite en 1963 un tout jeune employé qui n'a que huit mois de maison et à peine dix huit ans - il les aura au deuxième tour ! - pour se présenter aux élections de délégués du personnel. Rémy Tillaux est élu et, très vite, prendra en charge la section syndicale.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296300354
Nombre de pages : 301
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LA CGT AU CRÉDIT DU NORD
1949 -1974
Un syndicalisme de classe et de masse

Déjà paru, chez le même éditeur

Jean Lévy, Le dossier Georges Albertini, 1992 Jean Lévy et Simon Pietri, De la République à l'État français, 1996

Jean Lévy

LA CGT AU CRÉDIT DU NORD
1949 - 1974
Un syndicalisme de classe et de masse

Préface de Jean MAGNIADAS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

2002 ISBN: 2-7475-3115-5

@ L'Harmattan,

PRÉFACE

Cet ouvrage est très original par son contenu et sa grande authenticité. Il s'appuie, en effet, sur des documents dont la légitimité est évidente. Certes, il existe en France d'assez nombreuses histoires du mouvement syndical mais elles portent essentiellement sur la naissance et le développement des grandes Confédérations syndicales, c'est à dire, jusqu'en 1919 sur la C.G.T., parfois, mais plus rarement, sur l'histoire particulière de Fédérations ou d'Unions départementales. Nous n'en connaissons pas qui soient consacrées à l'activité d'une section syndicale d'entreprise où l'on trouve comme salariés une catégorie sociale aussi spécifique que le sont encore les 'employés' dans les années 1950 à 1970. Assurément, il existe des travaux sociologiques sur le syndicalislne dans l'entreprise ou sur les employés, mais cet ouvrage se situe dans une perspective bien différente: celle d'un moment d'histoire du syndicalisme dans une grande entreprise. Nous ne doutons pas pour autant que des sociologues ne puissent prendre intérêt à ce travail Quand elles ont su se dégager de l'apologie des célébrations louangeuses des anniversaires de l'entreprise, du panégyrique de son fondateur et de ses dirigeants, les' histoires d'entreprises', nouvelles venues dans le champ historique, ont apporté à la connaissance des éléments intéressants sur le mouvement du capital, sur les évolutions technologiques, sur les stratégies de gestion, parfois sur la 'culture d'entreprise', mais jamais, à notre connaissance, elles n'ont abordé ou voulu aborder les rapports sociaux conflictuels dans l'entreprise, les stratégies patronales vues de l'intérieur et encore moins l'activité des organisations - 5-

syndicales, dont il a fallu attendre 1968 pour qu'elles acquièrent une reconnaissance officielle dans l'entreprise. Les archives patronales ne se sont que très peu ouvertes aux historiens et demeurent obstinément muettes sur les relations de travail, sur les rapports des directions d'entreprises avec les organisations syndicales, sur les conflits sociaux et même sur l'activité des institutions sociales de l'entreprise ou des instances représentatives du personnel, dont la reconnaissance légale remonte pourtant aux lendemains de la Libération et, parfois, à 1936. L'aspect inédit de cet ouvrage est, précisément, de donner à voir l'activité d'une section syndicale dans le siège parisien d'une grande banque et comment elle servit de point d'appui à l'expansion du syndicalisme dans d'autres établissements de la même banque. Cette banque n'est pas n'importe quelle entreprise. Le Crédit du Nord, qui a pris naissance dans la région dont, dans sa raison sociale, il a adopté le nom, était, dans la période couverte par cet ouvrage, l'une des principales banques privées, née d'un capitalisme régional puissant et structuré. Il a été créé par les industriels de cette grande région qui se sont considérablement enrichis, souvent dans le «textile» et qui, eux mêmes et leur descendance, qu'il s'agisse des Thiriez, des Le Blan, des Beghin, des Masurel, des Motte ou des Verley, se sont retrouvés à différentes époques, dans son conseil d'administration. Cette région s'est très tôt dotée de syndicats patronaux puissants, disposant d'une politique «sociale» élaborée, faite de paternalisme et de répression. Dans la banque elle même, le patronat a, depuis longtemps, créé une organisation: l'Association Professionnelle des Banques (A.P.B.), syndicat patronal obligatoire pour les banques et parfaitement outillé pour faire front et imposer une discipline patronale, face aux revendications syndicales des personnels des banques.

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Les syndicalistes de ce secteur économique ne mésestiment pas son action qu'ils ont rencontrée, directement, dans les grands conflits qu'a connue cette branche mais aussi, indirectement, à travers les décisions patronales d'entreprises. S'il y a une diversité des situations du personnel d'une banque à l'autre, entre Paris et la province, elle a cependant contribué à produire une idéntité commune et une proximité relative entre les employés des banques qui n'ont rien à voir avec un quelconque «corporatisme», mais qui établissent des sentiments d'une solidarité plus concrète entre les employés des différentes banques. Ce quart de siècle d'activité syndicale est très bien relaté par cet ouvrage et le journal syndical du Crédit du Nord qui est son matériau de base. Ce choix est justifié, car il est un bon reflet de l'activité syndicale; sa parution est régulière, la qualité de son contenu accordé à la vie syndicale en fait une référence valable dans cette période qui ne s'est pas déroulée comme un long fleuve tranquille. Elle est marquée, en effet, par la guerre froide, les guerres coloniales et, dans les années 1970, par une inflation galopante. Par l'importance même qu'il occupe, Crédinor est un reflet de la dimension que les militants de cette entreprise attachent à la lutte des idées et à 'dialoguer' en permanence avec le personnel de cette banque, dans toute sa diversité professionnelle et sociologique. La CGT, dans des professions comme la Banque, a été très éprouvée par la scission de la fin 1947 qui a renforcé la division syndicale dans des secteurs d'activités où, historiquement, la CFTC détenait déjà des positions non négligeables, acquises de longue date. Cette nouvelle fracture a éloigné les employés du syndicalisme. L'ouvrage montre bien le travail patient, la volonté conquérante qui habite l'équipe de jeunes militants. Une équipe
pluraliste, à laquelle les anciens - des combattants transmettent, sans états d'âme, le flambeau. de 1936

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Ils apprennent rapidement, dans les affrontements avec le patronat, que leur force vient de l'appui, de la participation consciente de leurs collègues et de leur action commune. Les succès revendicatifs obtenus valident pleinement ce choix et légitiment leur choix d'un syndicalisme de 'masse'. Ils leur donnent le moyen d'être ambitieux dans les objectifs. Cette recherche est en rapport avec l'importance que ces militants attachent à la presse syndicale et pas seulement, ce que montre bien ce livre, au seul Crédinor, qu'avec raison, ils soignent tout particulièrement, auquel ils savent donner un tour vivant, n'hésitant pas, sans en abuser, à polémiquer. Ce n'est pas le seul journal d'entreprise dans la période. Mais, il faut bien le dire, il est exemplaire ,. les salariés de cette banque se reconnaissent en lui. Il va établir un lien solide entre les différentes catégories de personnel et enraciner la CGT au Crédit du Nord. L'Association Professionnelle des Banques a du concéder, aux lendemains de la Libération, une convention collective nationale qui comportait pour les employés et les gradés de la Banque des garanties, souvent supérieures au droit commun du travail dans l'industrie et mêlne dans d'autres professions d'employés. Cette situation n'était nullelnent le fruit d'une quelconque générosité et il n'y a pas lieu de considérer que les conditions de salaires et de travail dans les banques étaient paradisiaques, ni a créditer les banquiers d'un quelconque angélisme, loin s'en faut. Cette convention correspondait à un rapport de force politique et syndical qui était celui de la fin des années quarante et du début des années cinquante. Elle répondait aussi à une stratégie sociale, plus générale, du capital de cultiver, mais au plus bas prix, une distinction entre employés et ouvriers. Elle répondait aussi à la politique de 'main d'œuvre' des banques, dans une période de relatif plein emploi et de recrutement dans la banque et elle visait alors à fixer des personnes dans l'emploi pour qu'elles y fassent toute leur 'carrière'.

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C'est ce que traduisaient, d'une part, les systèmes de formation sur le tas, à partir d'un brevet. Le niveau d'études primaires était le plus souvent la norme d'embauche. Des régimes particuliers de retraites, ainsi que le poids attribué à l'ancienneté dans la rémunération des employés et gradés, s'inscrivaient dans la même démarche. Ces modalités ne sont pas étrangères non plus au besoin de 'paix sociale' des établissements bancaires, où les conflits sont de nature à peser sur les services offerts à toutes les entreprises clientes de banques, qui, précisément, ne se différencient ou prétendent se distinguer de leurs concurrentes que par la qualité de leurs prestations. C'est à juste titre que cet ouvrage accorde une grande importance à la question du pouvoir d'achat des salaires et permet de déchiffrer la complexité d'un système de rémunération qui, assurément, n'est pas innocente. Les systèmes de salaires ne sont pas neutres. C'est à cette bonne connaissance, à la capacité à en tirer des revendications de masse, à combattre le {salaire à la tête', comIne à l'utilisation des droits conquis, reconnus ou non dans la convention collective, que la section syndicale, pour une large part, doit son influence. Son ancrage dans la réalité de l'entreprise lui permet de réagir et d'utiliser, au mieux, les transformations qu'elle connaîtra dans cette longue période. Ainsi, elle trouvera l'appui des jeunes et des femmes qui forment le gros des contingents recrutés dans cette période où les banques accroissent leurs effectifs De même, l'intérêt porté aux revendications des mécanographes s'appuie sur les modifications du travail dans les banques. On voit également la pugnacité de ces militants à conquérir le personnel des agences sur lequel pèse le poids de l'encadrement patronal, plus encore que dans les grandes concentrations de personnel des sièges. C'est dans la même veine qu'il faut situer le travail systématique que les 'parisiens' développent en direction des agences et sièges de province et les résultats très positifs qu'ils enregistrent.

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On identifie bien les ressorts du dynamisme de cette section, à travers ces efforts pour être présente sur tous les terrains qui intéressent les employés et les gradés. Des 'retraites' aux 'vacances', de la culture aux prestations et actions des institutions sociales, elle est toujours là, présente, active, revendicative. Ses militants n'hésitent pas à proposer des alternatives sur les terrains difficiles, généralement ceux qui peuvent opposer des catégories entre elles. A ces (réponses' qui pourraient diviser, ils savent opposer des solutions qui rassemblent. C'est ainsi qu'ils aborderont leurs rapports avec les mécanographes, dont le service deviendra un bastion de la CGT C'est, également, avec beaucoup d'intelligence qu'ils construiront leurs rapports avec les cadres, refusant de tomber dans le panneau selon lequel les (cadres seraient congénitalement opposés à la CGT' en même temps qu'ils n'hésiteront pas à dénoncer des comportements inadmissibles, des abus d'autorité de quelques cadres quand il y aura lieu. Ils font de la transparence de l'activité syndicale, de ses élus ou mandataires dans les instances de l'entreprises ou à d'autres niveaux une règle constante. C'est toujours avec la même idée directrice d'un syndicalisme de Inasse qu'ils sauront s'attacher à la défense et à la réponse aux besoins des jeunes, qui seront souvent les éléments du dynamisme des mouvements, et aux femmes qui seront, fréquemment, aux avants postes des luttes pour la réduction du temps de travail où les employés de banques marqueront des succès exemplaires. Dans ce souci constant de s'enraciner profondément, rien qui ressemble à un esprit étroitement (maison' ou 'corporatiste '. Ce qu'établit leur action largement ouverte pour prendre position sur les problèmes généraux de la société française. Ils s'engagent donc dans l'action pour défendre la paix, se montrent sensibles et solidaires des peuples du Viêt-nam et d'Algérie et de leurs combats pour la libération nationale. - 10-

Ils prennent position sur les problèmes politiques français et internationaux. Ils s'expliquent sur l'appartenance de certains, d'entre eux au P.C.F. dont il considère qu'elle ne nuit pas à leur action syndicale Le système de garanties, fruit de l'activité syndicale passée, ne pouvait trouver pleinement ses effets et ne pouvait être dépassé, amélioré avantageusement que par la présence et l'action du syndicat. C'est ce qu'a permis l'action revendicative, éminemment constructive, si on se place du point de vue des besoins des salariés. L'activité syndicale, dans ses multiples aspects, conduite au Crédit du Nord et que montrent fort bien les documents présentés dans cet ouvrage et commentés par Jean Lévy, qui a conçu ce livre et en a permis sa réalisation, grâce au soin qu'il a déployé pour conserver les archives de la section syndicale. Que l'on me permette de profiter de cet exemple pour inviter tous les militants à l'imiter. Ces archives syndicales d'entreprises sont encore trop rares. Elles sont pourtant un apport considérable pour I'histoire sociale. La montée croissante des suffrages de la C.G.T. aux élections professionnelle vient reconnaître une action ferme, mais ouverte, combative, mais sans révolutionnarisme verbal. Démocratique, mais jamais démagogique, ce que montre bien les contenus de Crédinor. Jean Lévy était, assurément, le mieux placé pour réaliser cet ouvrage, car il a, des années durant, bravé la fatigue, déployé une grande énergie, une ardeur jamais démentie, tout en faisant preuve d'une inventivité remarquable, qui le plaçait au premier rang des combats syndicaux au Crédit du Nord, avec tous les militants, avec son ami Georges Pompey, qui deviendra le secrétaire général de la Fédération des employés et cadres de la CGT, et qui, je puis en témoigner, le tenait en haute estime, prêtant une grande attention à ses avis, même quand, rarement à vrai dire, il n'en était pas itnmédiatement convaincu.

- Il -

Jean Lévy a acquis une grande expérience dans l'activité syndicale dans l'entreprise et y est resté fortement attaché, refusant les propositions qui lui furent faites de devenir permanent. Cette compétence reconnue lui valut de participer activement à l'élaboration du délégué du personnel, un bulletin de la CGT créé, à l'initiative de Benoît Frachon, secrétaire général de la CGT, qui portait une grande attention à l'aide concrète aux militants et, tout particulièrement, à ceux qui exerçaient leur activité dans les entreprises. Si Jean Lévy a voulu, avant tout, être un militant dans l'entreprise, il a aussi occupé d'importantes responsabilités pour lesquelles sa combativité, ses compétences, le désignaient, d'abord au secrétariat du Syndicat des employés de banque de la Région Parisienne et, également, au bureau de la Fédération des employés, où il fut élu démocratiquement, en 1954. Il Y participa efficacement de nombreuses années. Je ne suis pas trop mal placé pour dire l'attachement que ses camarades dans ces organislnes et au delà lui portaient pour ses capacités, sa pugnacité et une constante affabilité dans les rapports humains. Il se consacra notamment à l'éducation syndicale, marquant un intérêt bien particulier pour l'Histoire et s'essayant à en assurer une translnission vivante, y cOlnpris par des innovations pédagogiques remarquées. Au titre de ses fonctions syndicales nationales, Jean Lévy, tout à la fois avisé et redouté, fut un des négociateurs avec le patronat bancaire des accords conventionnels, ainsi parfois qu'avec le Ministre des Finances, autorité de tutelle des banques. Tutelle qui fut très rigoureuse. Pendant toute une période existait un Comité gouvernemental interministériel qui contrôlait étroitement les salaires et les conditions de travail du secteur public et les censurait à la baisse.

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En tant qu'acteur des luttes qu'il retrace, mais capable de jeter un regard critique sur son activité et se refusant à l'extrapolation Inécanique dans une conjoncture qui a beaucoup changée, mais où demeurent des valeurs permanentes, Jean Lévy était, certainement, le plus qualifié pour réaliser cet ouvrage. Je suis, tout a fait convaincu que ce livre peut captiver tous ceux qui s'intéressent aux pratiques syndicales, c'est à dire les hommes et les femmes, les jeunes, qui sont curieux d'Histoire sociale et tout particulièrement les militants soucieux d'apprendre réellement du passé syndical, des difficultés comme des succès antérieurs, non
pas pour

démarche,s qui, dans ce quart de siècle, ont montré leur valeur mais pour mieux penser et mettre en œuvre une activité syndicale innovante, persévérante, aujourd'hui aussi indispensable qu'hier.

imiter ce qui fut fait hier

-

mêlne s'il s'agissait

de

S'il est un enseignement qui priIne dans ce que nous montre ce livre, c'est, pour moi, la formidable créativité, l'investissement intelligent des possibles, la valeur du travail collectif des militants (es) cégétistes du Crédit du Nord qui n'avaient d'égal que leur modestie. Ce sont pourtant eux qui ont fait tout ce que vous lirez dans ce livre et qui l'ont bien fait.

Jean MAGNIADAS Ancien Secrétaire de la Fédération des employés Vice-Président de l'Institut CGT d'Histoire Sociale

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CHAPITRE I
« Je »
Ce premier chapitre est le seul où le « JE » figure.

En effet, l'ouvrage n'a pas pour objet d'évoquer un parcours personnel. Il se veut livre d'histoire, d'une histoire collective, celle de la CGT dans une banque: le Crédit du Nord. Son exploration dure vingt cinq ans, de 1949 à 1974. Tout débute avec les plus anciennes archives conservées et ma première élection au Comité d'Établissement parisien. Mais la CGT, elle, a commencé bien plus tôt. Ses responsables sont, dans l'entreprise, des vétérans de 1936, l'année du Front populaire, de la première convention collective de la Banque. Après la Libération, ils participent, en 1947, à la grève nationale de toute la profession qui a apporté au personnel un régime de retraites par répartition, modèle du genre quant à ses principes, et qui sera amélioré au fur et à mesure des luttes. La grève a également permis une mise à jour très positive de la convention collective. Mais l'essentiel pour le devenir immédiat de la section syndicale, c'est, de la part de ses deux responsables, la fidélité à la CGT. Ils ont refusé la scission organisée par Force Ouvrière, cette même année. Ces camarades, très loin d'être communistes, permettent ainsi à la CGT de rester unie, face à une CFTC majoritaire. Cependant, étant devenus cadres, leurs obligations professionnelles ne leur permettent plus de se consacrer à l'activité syndicale. Or, en 1948, deux jeunes, Georges Pompey et moi-même, lui a vingt deux ans et moi vingt quatre, avons l'intention de créer une structure propre aux jeunes dans le cadre de la section. - 15-

C'est alors que les deux responsables, Raymond Chasseigne et Vincent Estrada, nous proposent de les remplacer et d'animer la CGT au Crédit du Nord. Georges Pompey est pour moi une « figure ». Travaillant dans la banque, il la quitte en 1943, à dix sept ans, pour rejoindre un maquis FTP où il mène le combat dans l'Ardèche, près d'Aubenas. Puis, en 1944, il rejoint un régiment sur les Alpes, face à la Wehrmacht qui tient encore l'Italie du Nord. Démobilisé, il réintègre la banque. Ses activités résistantes et ses qualités propres de militant le conduisent à prendre des responsabilités au Syndicat parisien des banques et, rapidement, à la Fédération des employés. En janvier 1948, un mois après mon embauche au Crédit du Nord, c'est Georges Pompey qui me relnet ma carte syndicale de la banque. Les origines de mon propre engagement militant sont fort différentes. C'est rue Mouffetard, en décembre 1935, qu'a lieu ma première « action». Je diffuse alors des tracts contre « les jouets guerriers ». J'ai onze ans. Quelques mois plus tôt, j'ai adhéré aux Faucons Rouges, organisation d'enfants d'obédience socialiste. Chemise bleue et foulard rouge, filles et garçons ensemble, nous passons nos dimanches loin de notre Vèmearrondissement, dans les bois de la région parisienne. Le jeudi, c'est jour de réunion, au local, rue Jean-de-Beauvais. Nous devons nous gérer nous-mêmes. Nous apprenons des chansons de feu de camp et des chants révolutionnaires que nous lançons comme un défi sur les routes et les pavés des villes. Un adulte nous aide de ses conseils en nous laissant la décision. Je me souviens: en juillet 1936, sur ma proposition, le groupe prend le nom du dirigeant anarchiste espagnol Durruti, tué lors de l'assaut populaire d'une caserne franquiste à Barcelone. Huit ans après, Paris vient d'être libéré après quatre années gammées. Nous sommes en septembre 1944. Je commence à travailler à la Inairie du Vème,au service de la caisse des écoles. Je prends ma première carte CGT. J'ai vingt ans. - 16-

Ce n'est pas le syndicalisme qui, alors, ln' intéresse. Je milite aux Jeunesses Socialistes où la cravate rouge a remplacé le foulard. J'en deviens le secrétaire à l'Organisation pour le département de la Seine. J'écris dans l'organe national, Jeunesse, et je rédige les éditoriaux du mensuel parisien, Le Jeune Socialiste. Je condamne l'intervention militaire française en Indochine, qui, après s'être libéré des Japonais, vient de proclamer son indépendance. J'exprime Ina joie de voir le « drapeau rouge qui flotte sur Berlin» et sur d'autres capitales de l'Europe de l'Est. Lors d'un stage de formation des JS, le cours sur « la plus value» m'est donné par un militant trotskiste, qui se faisait appeler Dunoyer. Bien plus tard, sous son vrai nom, André Essel, il crée une entreprise fort connue aujourd'hui, la FNAC. J'adhère au Parti Socialiste en 1945. Je le quitte en 1947, à l'occasion des grèves, durement réprimées par le gouvernement présidé par le socialiste Paul Ramadier. J'abandonne également les J.S., rejetant le réformisme de ceux qui s'alignent sur les responsables SFIO. Je refuse également le dogmatisme ennuyeux des trotskistes. Je n'adhère pas non plus à l'Union de la Jeunesse Républicaine de France, organisation que le PCF substitue, par opportunisme, aux J.C., et où les filles sont reléguées dans l'Union des Jeunes Filles, au nom des bonnes mœurs. Pendant sept ans, je vais rester hors du champ politique, réservant toute mon activité à l'action syndicale. Le 16 décembre 1947,je suis embauché dans une banque, le Crédit du Nord. Écrire l'histoire de la CGT dans cette entreprise pendant un quart de siècle, jusqu'à 1974 pour être plus précis, est l'objet de ce livre. Pourquoi cette date butoir? C'est que, cette année-là, la banque fusionne avec un autre établissement bancaire, la banque de l'Union Parisienne, sous le contrôle de la banque de Paris et des Pays-Bas. S'ouvre alors une période totalement différente, en rupture avec le passé. Une nouvelle aventure commence.

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Cet ouvrage étant litnité au Crédit du Nord, mes autres responsabilités syndicales exercées en dehors, au Syndicat parisien des banques et à la Fédération des employés, ne seront abordées que dans la mesure où elles peuvent éclairer l'histoire de la CGT dans cette période. Dès 1949, je suis élu à la Commission Exécutive du syndicat parisien qui rassemble, sur le plan régional, l'ensemble des sections syndicales des banques et, en 1950, à la C.E. de la Fédération qui regroupe alors diverses professions: les banques, naturellement, mais aussi les Assurances, la Sécurité Sociale, le Commerce, les employés de la Presse. Sans jamais réduire mon activité syndicale dans l'entreprise, dont je resterai salarié jusqu'à la retraite, j'assume donc, progressivement, d'autres tâches, J'entre au secrétariat du syndicat parisien, puis au bureau fédéral, en 1954. En 1966, je deviens le responsable de l'Éducation, la formation des militants de l'ensemble des branches de la «Fédé », selon l'expression consacrée. Les diverses et rapides promotions dont je bénéficie, à l'égal d'autres camarades, je pense à Jacques Richel, de la banque de Paris et des Pays-Bas, ont pour motivation première notre jeunesse et notre activisme militant, mais aussi le fait que nous ne sommes pas membres du PCF. En effet, sous l'impulsion du secrétaire général de la Fédération, Pierre Delon, dirigeant communiste et ancien responsable de la Résistance, a le souci permanent de faire « monter les jeunes» et d'ouvrir largement la CGT aux militants de sensibilités politiques diverses. Attitude qui est loin d'être générale à l'époque. J'ajoute que, jeune Inilitant, j'apprends énormément, lors de chaque bureau fédéral. Les interventions de haut niveau de chacun de ses Inembres et les débats, souvent contradictoires, qui ont lieu à la suite, aident à ma formation. Je voudrais, ici, citer, parmi les dirigeants, outre Pierre Delon, Marceau, responsable de la branche du Crédit, Hélène Mabille, du Comlnerce, - elle fût cinq ans secrétaire de Benoît Frachon, secrétaire général de la CGT -, Jean Magniadas, responsable fédéral du secteur des Assurances, avec lequel je garde, au-delà - 18-

d'une amitié profonde et familiale, une réelle «complicité» toujours intacte. Et bien entendu, il y a Georges Pompey, qui succèdera à Marceau. La proximité que j'ai toujours eue. avec Georges au Crédit du Nord, puis, plus tard, lorsqu'il prendra diverses responsabilités au niveau confédéral, fera que, jusqu'au dernier jour, la veille de sa mort en 1984, - il a alors cinquante huit ans -, je lui témoignerai mon amitié. Je dois' dire, aussi, que l'accès à diverses responsabilités, parisiennes et fédérales, lu'a aidé considérablement dans l'accomplissement de mon travail au Crédit du Nord. La connaissance approfondie que j'acquiers de la convention collective est le fruit de ma participation aux diverses commissions paritaires, régionales et nationales, ce qui lue Iuet en position de défendre efficacement les droits et les rémunérations, individuels et collectifs. Ma présence aux négociations nationales avec les banquiers me fournit l'occasion d'en répercuter le contenu à mes collègues de travail. Le caractère officiel de mes responsabilités me donne une autorité auprès de la direction du Crédit du Nord et, aussi, au fil des années, le telups nécessaire pour pouvoir militer, au-delà des textes régissant les droits des élus dans l'établissement. Mais l'essentiel, pour moi, c'est « l'information en direct» que je peux donner au personnel, dans les services, à partir des comptesrendus vivants des réunions auxquelles je participe à tous les niveaux. Cela me permet de contrer l'argumentation patronale, les manœuvres des autres syndicats, de préciser en permanence l'orientation de la CGT, en un IUot d'avoir l'écoute des salariés et d'obtenir leur confiance. L'ambition de ce livre est double: mémoire collective pour, à partir du passé, servir I'Histoire sociale, et outil de connaissance permettant la réflexion et une meilleure compréhension du présent. L'utilisation de nombreux documents syndicaux de l'époque considérée illustre cet objectif. Mémoire individuelle également, cet ouvrage vise a ce que chacun des acteurs qui ont participé à cette aventure, et disparus aujourd'hui, reste vivant au cœur de l'histoire ouvrière. - 19-

Citons parmi ces camarades, avec Georges Pompey, Andrée Barbier, Roger Bonnamy, Paul Thierry, Roger Mayeur et beaucoup d'autres qui prirent leur part au combat commun. Mes activités au Crédit du Nord me conduisent souvent en province, au siège social, à Lille, où se tiennent les réunions du Comité Central d'Entreprise et dans nombre de succursales auprès des militants locaux. Les responsabilités que j'assulne au bureau de la Fédération des employés comme responsable à l'Éducation me tiennent éloigné de la banque, car j'anime, chaque année, des stages de formation, de deux semaines, à l'École de la CGT, à Courcelles-sur- Yvette. Enfin, et à diverses reprises, je participe à des rencontres syndicales à l'étranger. Ainsi, en février-mars 1958, je fais partie d'une délégation de la CGT, lors d'un forum international de la Jeunesse, à Bucarest. J'en rend compte à mon retour dans Crédinor. De même, dans les années soixante, je prends part, à l'occasion de la Foire de Leipzig, en République Démocratique Allemande, à des échanges franco-allemands. Je fais quelques séjours, l'un à Berlin, l'autre à Budapest en 1971, à l'invitation des syndicats d'employés de ces pays. Enfin, de 1972 à 1974, je développe des contacts entre la CGT et des militants des syndicats portugais qui luttent contre le régime fasciste de Caetano. Commencé lors du procès intenté à trois responsables, le secrétaire du syndicat des banques, un dirigeant de la TAP et un métallurgiste, Ines voyages renouvelés à Lisbonne ont trouvé leur point d'orgue, le 30 avril 1974, en faisant partie de la délégation confédérale, invitée pour le Premier mai, cinq jours après la Révolution des Œillets. Ces nombreux déplacements n'ont en rien gêné l'activité de la CGT au Crédit du Nord, car celle-ci a toujours été l'œuvre collective d'une équipe de camarades, en majorité des femmes. Ces militants ont pris toujours, et en toutes circonstances, leurs responsabilités pour diriger la section syndicale.
Cet ouvrage leur est dédié.

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CHAPITRE II
UN CERTAIN REGARD SUR LE CRÉDIT DU NORD
Quand on arrivait par le train dans la capitale des Flandres, jusqu'aux années 70, le voyageur pouvait lire en entrant en gare, et sur toute la largeur des voies: CRÉDIT DU NORD et, au-dessous, en plus petits caractères, LILLE. Ainsi s'étalait la toute puissance de cette banque qui dominait la région. Il n'est donc pas inutile de rappeler quelques éléments de l'histoire du Crédit du Nord et de son évolution. Y a-t-il meilleure source que l'album luxueux édité par la banque, en 1998, à l'occasion de son 150ème anniversaire? Le texte précise: «En réalité, la banque n'apparaît sous ce nom qu'en 1871, l'établissement d'origine étant le Comptoir d'escompte de Lille, né effectivement en 1848 (oo.) ». Et d'ajouter «Commémorer 1848 est symbolique (...) On se retren1pe dans les vertus des combats gagnés jadis pour se fortifier dans les batailles du xxr siècle ». Évoquer 1848, 1871 et les« combats gagnés» est révélateur de l'état d'esprit des banquiers, de leur arrogance aujourd 'hui. Après avoir absorbé divers établissements bancaires locaux et régionaux, tout au long du XIXe siècle, le Crédit du Nord se félicite d'être, depuis l'origine, la banque des patrons du textile, comme <<AndréCastel-Bégh in, mercier et filtier (dont la famille est représentée au Conseil jusqu'au .xxe siècle), et Floris DescatLeleux, teinturier apprêteur près de Lille (qui possède en 1849 le septième établissement industriel du Nord, avec 487 salariés). Louis Bigot (maire de Lille), Henri Delattre (filateur, maire de - 21-

Roubaix) et Charles Masurel (négociant, maire de Tourcoing) illustrent le poids des autorités municipales au sein de la société ». La participation d'hommes politiques au conseil d'administration est chose naturelle. Mais seulement quand ils sont patrons. Car «faire de la politique» était et reste interdit dans l'entreprise, lorsqu'il s'agit des salariés. Pendant les décennies suivantes, le Crédit du Nord essaime ses guichets, d'abord dans le Nord et le Pas-de-Calais, puis en Picardie. En 1889, à l'occasion de l'Exposition universelle, une première succursale est ouverte à Paris, 45 bis rue Etienne Marcel, dans le quartier du commerce des textiles. Une seconde l'est, en 1913, boulevard Voltaire. Mais le maillage systématique du réseau s'effectue au nord de la Sotume. Pas une petite ville sans une agence, pas le moindre bourg sans un guichet. L'activité de la banque s'étend au-delà du textile à d'autres secteurs économiques. Le sucre, la betterave sont largement présents dans la région comme les industries minières et métallurgiques. Ils fourniront de nouveaux administrateurs. Avant la guerre de 1914, «l'ère des profits solides est venue. Il a fallu trente ans pour que l'assise du Crédit du Nord soit véritablement consolidée et que la banque devienne 'une machine à gagner' : elle accumule presque deux fois plus de bénéfices en neuf ans (21,4 millions de bénéfices de 1905 à 1913) qu'elle n'en a gagné en 34 ans (12,4 millions de 1871 à 1904).(...) Le flux des dividendes grossit en conséquence. (...) Aussi le cours boursier de l'action Crédit du Nord repart-il à la hausse, avec un gain de plus de moitié entre 1900 et 1912 ». Ainsi s'exprime l'auteur de l'ouvrage, Hubert Bonin, que nous citons ici à plusieurs reprises. Le sentiment d'euphorie est mêlé pourtant d'inquiétude. Ah, s'il n'y avait que la direction, les administrateurs et les actionnaires! L'industrie exige un grand nombre de travailleurs. Et ceux-ci manifestent leur tuauvaise humeur. «Au début du siècle, les patrons du Nord assistent avec anxiété à la 'guerre sociale' qui se déploie avec rudesse dans l'industrie.

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Des phénomènes de 'peur sociale' surgissent, comme dans d'autres régions, notamment dans les années 1903-1909. En 1903, le textile est secoué par des grèves, massives et longues, dans l'agglomération lilloise, à Roubaix et Tourcoing, à Halluin. C'est au cours d'une grève de cinq semaines à Armentières, qui mobilise plus de 47000 ouvriers sur la période du 30 septembre au 8 octobre, qu'une véritable émeute éclate, le 13 octobre: 6000 tisserands manifestent dans les rues et s'en prennent aux symboles du capitalisme nordiste, les banques. 'Le Crédit du Nord est saccagé, la Banque Verley, Decroix et Cie est envahie', raconte L'Écho du Nord (14 octobre 1903) ». L'auteur reste pourtant optimiste: «... l'assise de la banque n'est en rien menacé et l'ordre vite rétabli». Ouf! La direction du Crédit du Nord avait pris ses précautions quant à son propre personnel, et depuis longtemps. En 1884, un règlement intérieur fixait les devoirs des elnployés. Nous le reproduisons intégralement (Doc 1 C2). Tout au long des années vingt, le Crédit du Nord poursuit son expansion. Il développe son implantation en Normandie, à Flers, à Rouen, au Havre et dans d'autres régions. Des agences s'ouvrent à Troyes, à Reims... À Paris, entre 1916 et 1926, la banque acquiert plusieurs immeubles au 55-59 boulevard Haussmann et au 32 rue des Mathurins. Une nouvelle succursale y est construite. Elle ouvre ses portes le 20 juin 1927. En 1929, la banque compte 5303 salariés. Cette année-là, le krach de Wall Street provoque une grave crise financière et éconolnique aux États-Unis et gagne l'Europe. Entre le 30 septembre et le 31 décembre 1931, le Crédit du Nord perd 38,5 % de ses dépôts. Dès 1933, la situation commence à se rétablir. Un an plus tard, la banque absorbe la Banque Régionale du Nord, l'établissement concurrent, ce qui renforce son maillage de guichets en Seine-Maritime, dans l'Oise et l'Aisne.

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Doc 1 C2 - 24-

Le conseil d'administration du Crédit du Nord s'ouvre à de nouveaux membres tels Edouard Descamps, filateur de lin à Lille, et Eugène Motte, vice-président du Syndicat des peigneurs de laine et patron de plusieurs entreprises de filature et bonneterie. La banque replie, en 1940, sa direction générale et ses succursales «vers les pôles prévus» de Normandie, «tandis que des responsables s'installent à Vichy, Châtel~uyon (...) au plus près des autorités», celles-ci étant celles de l'Etat français de Pétain et de Laval, précisions omises par l'auteur. Mais celui-ci, après quelques larmes rapidement versées sur « la tutelle inquisitoriale des autorités allemandes ou vichystes » écrit: « L'Occupation offre des occasions d'affaires, grâce aux commandes des autorités allemandes, pour la France et l'Europe nazie ». Et de citer parmi ces' occasions d'affaires' les entreprises textiles, chimiques, du B.T.P. et des matériaux de construction, spécifiant bien, «notamment celles qui participent à l'édification du Mur de l'Atlantique». Conclusion de l'auteur: «Cela procure à la banque des affaires de crédit et de gestion de moyens de paiement ». De juteux profits qui compensent «les mesures contre les biens des juifs et des familles dont un des membres appartient à la France libre », de même que «l'exclusion des juifs de la profession bancaire », évoquées pour mémoire.
Rassurons-nous: «À la Libération, le Crédit du Nord n'est pas mis en cause pour faits de Collaboration, ni nationalisé». . ..

Après la guerre, la banque poursuit son développement. En 1954, le nombre des guichets dépasse 300. Le 28 novembre 1953, le nouveau siège social de Lille est inauguré place Rihour. La même année, le centre mécanographique est modernisé par Bull, mais l'essentiel des opérations en agence reste traité manuellement. Dès 1961, le pôle parisien s'équipe d'un ordinateur «tandis qu'on installe du matériel de saisie des données sur bandes perforées, celles-ci étant ensuite traitées par l'ordinateur.

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À partir de 1963, une filiale spécialisée, la Sedel, prend en charge l'informatisation du réseau du Grand Nord-Ouest. Elle occupe un site à Mons-en-Baroeul (près de Lille) comprenant deux ordinateurs. En 1965, son site parisien, boulevard Richard-Lenoir, fait tourner quatre ordinateurs (..). Seule la bonne rentabilité de l'exploitation et une relative faiblesse des frais généraux (due en partie à des salaires modérés) permettent de surmonter une productivité médiocre».

La «géographie économique» du Crédit du Nord se veut plus nationale. Si, en 1954, 38 % des crédits sont accordés à des firmes ayant leur siège social dans le Nord-Pas-de-Calais, 45 % le sont à celles de la région parisienne. Le nombre des guichets s'amplifie. Le 18 tnai 1966, la banque ouvre une succursale à Marseille, après l'absorption du Crédit Marseillais. Le nombre des guichets passe de 306 à 469 en 1973, année où une agence est ouverte à Orléans, neuf ans après celle de Bordeaux. En 1968-69, la banque de Paris et des Pays-Bas entre dans le capital du CDN. Elle possède alors 32,26 % des actions. «Comme le capital et le réseau, la direction du Crédit du Nord devient double avec un pôle lillois et un pôle parisien, de mieux en mieux structurés. Quand Haag décède en 1956, après 12 de ans de direction générale, Louis de Fouchier lui succède. Il devient PDG, en avril 1964 ».
Ce dernier était auparavant directeur du groupe de Paris.

L'histoire du Crédit du Nord ainsi résumée du point de vue de sa direction, le décor est planté. Nous pouvons, à notre tour, commencer à écrire celle de la CGT, peu d'années après la Libération et jusqu'en 1974, année de la fusion avec la banque de l'Union Parisienne, décidée par Paribas, devenu l'actionnaire unique de la nouvelle banque.

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CHAPITRE III
TOUT COMMENCE PAR LE SYNDIQUÉ
Le hasard fait bien les choses. Le premier document conservé dans les archives de la CGT du Crédit du Nord est destiné aux syndiqués. Datant de 1949, il sollicite leur avis sur les candidats proposés pour constituer la Commission Exécutive de la section syndicale.

DES PRATIQUES ANCIENNES
Avant de commenter cette consultation, il est bon de revenir à l'année précédente, celle où une petite équipe de jeunes s'est donné pour objectif de bâtir une organisation structurée au Crédit du Nord. Leur première préoccupation est, naturellement, de connaître le nombre et le nom des syndiqués et leur implantation dans les différents secteurs de l'entreprise. Le trésorier, Maurice Legrand, remplit la fonction de 'garçon de recette'. Il est chargé de transporter des fonds du siège aux agences et réciproquement. Il assure également la compensation avec les autres banques. C'est un camarade profondément attaché à la CGT. Mais, selon les habitudes de l'époque, en tant que trésorier, c'est lui, et lui seul, qui a la charge de remettre la carte et le timbre mensuel aux adhérents. Il en possède la liste. Mais en 1948, il apparaît que la section syndicale est composée, pour l'essentiel, de fantômes qui ne règlent aucune cotisation: Maurice Legrand les paye à leur place! Il n'ose pas leur demander d'argent...

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SUR DE NOUVELLES BASES
Cette situation ne peut pas durer. Il est urgent de reprendre les choses à zéro. A partir de syndiqués connus, secteur par secteur, il faut reconstituer une véritable organisation. Nous demandons à chaque syndiqué potentiel s'il désire prendre part à cette démarche en commençant par le règlement régulier de la carte syndicale et des timbres. Cette opération de reconquête, longue et minutieuse, permet de constituer un collectif de véritables syndiqués au Crédit du Nord, à Paris. Mais, à chaque mois de janvier, les militants doivent recommencer, car il s'agit d'un « contrat» de courte durée. C'est, dans notre jargon, ce qu'on appelle la «reprise des cartes ». Période d'angoisse car nous nous heurtons, parfois, à des refus. « C'est trop cher! », tel est l'argument le plus souvent rencontré. Il recouvre, en fait, d'autres motivations. Le sentiment d'être mal défendu, si sa revendication personnelle n'a pas eu de conclusion positive, ou insuffisamment informé. Une carte non reprise est ressentie comme une blessure personnelle, un échec qui réduit l'impact de nouvelles adhésions. Et pourtant, nous rencontrons des cas totalement imprévisibles. Ainsi, à l'agence des Gobelins, une syndiquée qui a obtenu le coefficient supérieur grâce à l'intervention du délégué CGT refuse de reprendre sa carte car, ditelle, «je ne vous ai rien demandé »! En fait, cette personne a subi la pression de sa direction, celle-ci lui reprochant de s'être adressée à la CGT. Disons également que l'argument 'CGT = communiste', martelé par un conditionnement quotidien, n'est pas sans effet. Aussi, pour assurer le succès de la bataille constante de l'adhésion, il faut, en permanence, faire la démonstration concrète que la cotisation, quote-part nécessaire de chacun à l' œuvre commune, a pour corollaire le droit de chaque syndiqué de choisir librement les femmes et les homines qu'il juge les mieux à même de le représenter. Prioritairelnent informé, il doit pouvoir débattre de l'ensemble des activités et, à la majorité, décider de l'orientation de son organisation. - 28-

C'est le sens et l'objet de la consultation de lnars 1949, en vue de l'élection de la Commission Exécutive de la section syndicale CGT (Doc 1 C3). Chaque adhérent peut poser sa candidature, rayer des noms, marquer sa préférence. Le choix de la majorité décide du résultat. Alors que commence à paraître régulièrement le journal , CREDINOR', édité par la CGT en direction de l'ensemble du personnel et qui restera, vingt-cinq ans durant, son principal vecteur d'information et d'action, la section syndicale diffuse un premier bulletin intérieur réservé aux syndiqués: 'La CGT vous

par1e I (Doc 2 C3). Il publie le résultat des élections des
délégués du personnel. II explique également les raisons de sa parution. On peut lire: 'La CGT vous parle' doit être le lien qui unit chaque syndiqué au bureau et aux délégués CGT. Il doit devenir le dialogue permanent entre tous nos camarades. En outre, ce bulletin servira d'informateur: toutes les décisions, toutes les suggestions, toutes les revendications, tous les échos, tous les échecs, toutes les victoires, toute l'activité de la CGT seront ainsi communiqués à tous nos amis. Nous avions hier trop tendance à agir au 'sommet' sans que notre action soit une émanation de tous les employés ». Certes, il faut l'avouer, cette détermination ne fut pas sans failles. Mais, pour l'essentiel, nous nous sommes tenus à cette orientation. Ce bulletin des syndiqués annonce un 'vote pour la paix' (voir le chapitre 'SYNDICAT et POLITIQUE'), des informations sur l'unité d'action avec la CFTC et le résultat d'une souscription de solidarité en faveur des sinistrés des Landes. En 1950, le journal des syndiqués change de nom. Il devient siInplement 'BULLETIN D' INFORMATIONS'. Préparant de nouvelles élections de délégués, elles sont annuelles, le bulletin se veut pédagogique et formateur. Il reproduit un article de Benoît Frachon, secrétaire général de la CGT, qui évoque « L'honneur d'être un délégué ». - 29-

.2. Doc 1 C3

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