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La Chine, puissance nucléaire

De
224 pages
La Chine focalise toutes les attentions. Organisatrice des Jeux Olympiques de 2008, elle devance la Russie en accédant à l'OMC en 2001, si bien que de nombreuses volontés pragmatiques militent pour l'acquitter de ses erreurs passées. Longtemps considérée comme puissance nucléaire modeste, elle dispose aujourd'hui des capacités suffisantes pour devenir grande puissance nucléaire. Cet ouvrage expose clairement les mécanismes d'influence mis en jeux par le facteur nucléaire de la seule région où se côtoient 3 Etats en conflit potentiel, dotés d'armes atomiques.
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La Chine, puissance nucléaire
Stabilisation régionale ou prolifération?

site: www.1ibrairieharmattan.co1TI diffusion.harmattan@wanadoo. fr e.mail: harmattanl@wanadoo.fr «) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475- 9493-9 EAN: 9782747594936

Lucas Domergue

La Chine, puissance nucléaire
Stabilisation régionale ou prolifération?

Préface d'Emmanuel Caulier

L'Harmattan

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Këmyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..desSc. Sociales, ol.et P
Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

ViaDegliArtisti,15
10124 Torino ITALIE

1200 logements villa96 12B2260 Ouagadougou 12

Collection

Points sur l'Asie dirigée par Philippe

Delalande

La collection a pour objet de publier des ouvrages brefs, (200 à 500 pages), sur l'actualité politique, économique, sociale, culturelle en Asie. Ils traitent soit d'un pays d'Asie, soit d'un problème régional, soit des relations de ces pays avec le reste du monde. Ces ouvrages s'apparentent à des essais aisément accessibles, mais sur des bases documentaires précises et vérifiées. Ils s'efforcent, au-delà de l'analyse de l'actualité de prolonger la réflexion sur l'avenir. La collection voudrait, autant que faire se peut, pressentir les questions émergentes en Asie. Elle est ouverte à des témoignages, des expériences vécues, des études systématiques. Les auteurs ont tous une connaissance pratique de l'Asie. Les lecteurs visés sont des personnes soucieuses de s'informer de l'actualité en Asie: investisseurs, négociants, j oumalistes, étudiants, universitaires, responsables d'ONG, cadres de la fonction publique en relation avec cette Asie en rapide mutation; où vit la majeure partie de la population du monde. Déjà parus
Dominique LUKEN-ROZE, Cambodge: vers de nouvelles tragédies ? Actualité du génocide, 2005. Hervé CODRA YB, L'alliance nippo-américaine à l'épreuve du 11 septembre 2001, 2005.

Chris REYNS, Images du Japon en France et ailleurs: entre
japonisme et multiculturalisme, 2005. J.P. BEAUDOUIN, Zen, Ie torrent immobile, 2005. Sabine TRANNIN, Les ONG occidentales au Cambodge. La réalité derrière le mythe, 2005. Stéphanie BESSJERE, La Chine à l'aube du XXIème siècle, 2005. Nathalène REYNOLDS, L'enjeu du Cahemire dans le conflit indopakistanais,2005. N. SIMON-CORTES et A. TEISSONNIERE (Textes réoois par), Viet Nam, une coopération exemplaire, 2004. Hua LIN, Tribulations d'un Chinois en Europe, 2004. Sang-chun JUNG, Les relations commercialesfranco-coréennes, 2004. Maria Linda TINIO, Les droits de l 'homme en Asie du sud-est, 2004. Hsiao-Feng LEE, Histoire de Taiwan, 2004.

Claire
mondiale

ROULLIERE,
au Japon,

La
2004.

mémoire

de la seconde

guerre

A Nolwenn

et Kyria, leur transmettre

le goût de comprendre.

Liste des acronymes
ABACC ABM AlEA APL ARF ASEAN ASEAN+ 3 AWACS BJP C41 CANDU CIA Argentina-Brazil Agency Accounting and Control Nuclear Materials Anti Ballistic Missile (treaty) Agence Internationale de l'Energie Atomique Armée Populaire de Libération ASEAN Regional Forum Association of Southeast Asian Nations ASEAN plus Chine, Japon et Corée du Sud Airborne Warning and Control System Bharatiya Janata Party (parti nationaliste indien) Command, Control, Communication, Computeur, Intelligence Canadian Deuterium Uranium Central Intelligence Agency (United States of America) Commission of Science, Technology, and Industry for National Defense Comprehensive Test Ban Treaty Dong Feng (dénomination des missiles chinois: Vent d'Est) Federation of American Scientist Fissile Material Cut-offTreaty Groupe des huit pays les plus industrialisés Global Positioning System Inter Continental Ballistic Missile Institut Français des Relations Internationales Intermediary Range Ballistic missile Korean Peninsula Energy Development Organization Ligne actuelle de contrôle (faisant office de frontière dans les régions revendiquées par Pékin et New Delhi) Low Range Ballistic Missile Mutually Assured Destruction

caSTIND
CTBT DF FAS FMCT G8 GPS ICBM IFRl IRBM KEDO LAC

LRBM MAD

MARV
MIRV MOX

MRBM MRV MSDF MTCR NFU NMD NPC NSAB NUP OMC OTAN ONU PLAAF RPC SAC SNA SNLE SLBM SRBM TICEN TMD TNP USA URSS WMD

Manoeuvrable Re-entry Vehicle Multiple Independent Re-entry Vehicle Mixted Oxydes (combustibles composés d'un mélange d'oxyde d'uranium et d'oxyde de plutonium) Medium Range Ballistic Missile Multiple Re-entry Vehicle Maritime Self Defense Force (Japan) Missile Transfer Control Regime No First Use National Missile Defense National People's Congress (République populaire de Chine) National Security Advisory Board (India) Non Utilisation en Premier Organisation Mondiale du Commerce Organisation du Traité Atlantique Nord Organisation des Nations Unies Popular Liberation Army Air Force République Populaire de Chine Second Artillery Corps Sous-marin Nucléaire d'Attaque Sous-marin Nucléaire Lanceur d'Engins (nucléaire) Sea Launched Ballistic Marine Short Range Ballistic missile Traité d'Interdiction Complète des Essais Nucléaires Theater Missile Defense Traité de Non Prolifération
United States of America Union des Républiques Socialistes Soviétiques Weapon Mass Destruction

10

Préface
Fortement marquée au cours de la guerre de Corée par sa vulnérabilité stratégique, surprise par la rupture soviétique de 1959, la Chine a dès 1964, acquis une capacité nucléaire crédible lui permettant d'assurer son indépendance et sa sécurité. Possédant avec 22 000 kilomètres les frontières terrestres les plus longues du monde, avec 1 290 millions d'habitants la première démographie de la planète, elle s'impose avec 40 milliards de dollars comme le premier récipiendaire d'investissements directs étrangers et comme la première agriculture contemporaine. Elle est aujourd'hui la pièce maîtresse de l'échiquier mondial. Sa volonté tôt affirmée de disposer d'un arsenal nucléaire réduit mais qualitatif, s'est combinée avec l'ambition de développer une haute technologie nucléaire civile, pour pouvoir se conformer de loin aux règles de désarmement et de prêt aux lois de la non-prolifération. L'empire du Milieu a alors pu penser le nucléaire comme un enjeu stratégique global au service d'une ambition de puissance à la fois régionale et mondiale. Passant tour à tour d'une doctrine maoïste de la "guerre populaire" qui niait la supériorité des armes nucléaires et s'appuyait sur "l'attraction de l'ennemi vers l'intérieur du pays ", à celle de "puissance nationale globale" fondée sur le développement spatial et nucléaire, la Chine à toujours mis en avant une approche spécifique. La dissuasion par "contrainte au renoncement à la victoire ", expression en réalité d'une stratégie du faible au fort, tout comme la dissuasion dite "limitée ou minimale" plus contemporaine, ont trahit dans la durée l'intérêt toujours grandissant que ce pays accorde au nucléaire, au sein de son système de défense. Le livre de Monsieur DOMERGUE se positionne au cœur de cette réflexion parce qu'il prend le temps de resituer l'approche chinoise dans le concert de la pensée nucléaire

contemporaine, puis dans son environnement régional proche. Prenant en compte l'influence récursive des puissances Indiennes et Pakistanaise, il n'oublie jamais en filigrane le rôle joué par les Etats-Unis d'Amérique. Son travail solidement étayé par de nombreuses références est un travail de recherche qui s'est enrichit d'une double approche: celle du Docteur es science et de celle du politologue naissant sensibilisé aux questions diplomatiques et stratégiques. Son approche restitue alors avec la richesse méritée par un tel sujet, une pensée chinoise complexe qui vise essentiellement à sécuriser son environnement tout en travaillant à développer une unité nationale et une économie forte.

A l'image de la philosophie politique chinoise énigmatique, gageons que l'auteur contribue là, à décrire une forme pacifique de ce que j'aimerais appeler la géopolitique
"du sourire".

Emmanuel CA ULIER Chargé de mission au Centre d'Etude Diplomatique Stratégique de Paris Chargé d'enseignement à l'Ecole HEC Avocat à la Cour

et

12

Introduction La Chine en marge de la réflexion nucléaire
« Fondée sur le droit, appuyée sur une défense plus mobile, plus collective et plus européenne, notre sécurité est et sera avant tout garantie par la dissuasion nucléaire. C'est vrai aujourd'hui, cela le sera plus encore demain» Jacques Chirac, Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, 8juin 2001

Plus d'une décennie après la rupture stratégique consécutive à l'effondrement de l'Empire soviétique et à la forte réduction de l'influence russe, les stratégies de dissuasion nucléaire semblent stabilisées au sein du monde occidental. Les réflexions engagées sur la pertinence d'une dissuasion nucléaire ont conduit les cinq grands à une évolution de leur doctrine. Cependant, à la réduction des arsenaux occidentaux et russes semble répondre un accroissement des capacités numériques et technologiques chinoises. Les autres puissances nucléaires, qu'elles soient de facto comme l'Inde et le Pakistan, non déclarées comme Israël1, voire en devenir, comme la Corée du Nord et l'Iran2, ou

1

P. Lellouche et al. La prolifération des armes de destruction massive et de

leurs vecteurs, rapport d'information n02788 déposé par la commission de la défense nationale et des forces armées, 7 décembre 2000, p. 56-59, www. assemb lee-nationale.jr/legis latures/n/pdf/rap-info/i2 788.pdf 2 Joby Warrick et Glenn Kessler: "Iran's Nuclear Program Speeds Ahead". 'Startling' Progress at Complex Poses Challenge to Bush Administration at Delicate Time, Washington Post, 10 mars 2003, www.washingtonpost.com/w p-dyn/ artic les/A2 677-2003Mar9. html

virtuelles, comme le Japon, travaillent elles aussi à modeler la place de l'arme nucléaire dans leur géopolitique. Pour les pays occidentaux, la principale raison de la mise en œuvre de la force nucléaire était la dissuasion contre l'URSS. Si l'on considère l'exemple de la France, force est de constater que même si Paris affiche une dissuasion élargie, dite « tous azimuts »3, les caractéristiques techniques des armes mises au point lors de la guerre froide indiquent clairement que l'objectif à dissuader est à l'Est4. Avec l'effondrement de l'URSS, il est légitime de remanier la doctrine dans le cadre d'une nouvelle répartition des menaces potentielles. Ainsi, au début des années 1990, le discours basé sur la dissuasion du faible au fort se nuance en intégrant l'arme nucléaire comme réponse aux nouvelles menaces que représentent les armes de destruction massive dont se dotent certaines puissances5. Dans ce cas, l'arme nucléaire, au point actuel de sa capacité technique, voit sa fonction primaire évoluer en parallèle à la menace, qui devient asymétrique. Cependant, elle ne répond plus à sa fonction d'épouvantail ultime prévenant l'agression des intérêts vitaux de la nation. En cela, les événements du Il septembre 2001 sont venus rappeler que les armes nucléaires et leurs concepts de dissuasion associés ne sont pas garants de l'intégrité du territoire de leur propriétaire. Dans l'esprit du grand public, cette découverte a provoqué un choc. Mais cette relative impuissance ne constitue en aucun cas un bouleversement géopolitique. Posséder des armes nucléaires n'a pas empêché certains Etats d'être entraînés dans des conflits, parfois frontaliers, avec une autre puissance. Citons pour mémoire:
3

M. Alain Richard, Ministre de la Défense, devant les Ambassadeurs lors de la table ronde « La France et le nucléaire ». Représentation permanente de la France auprès du conseil du désarmement, Genève, 27 août 1998, www.delegfrance-cd-geneve.org/chapterl/richard270898.htm. 4 B. Tertrais, « La dissuasion nucléaire après la guerre froide: continuité, ruptures, interrogations », 2000, www.u-paris2.fr/afri-ct/afri/2000/tertrais_b.htm 5 Livre blanc sur la défense 1994, p. 55.

14

Chine - URSS en 1969, Israël - Egypte et Syrie lors de la guerre
du Kippour de 1973, Inde - Pakistan au Kargil en 1999. De

plus, la vocation des armes nucléaires n'a jamais été étendue dans le cadre de la dissuasion contre le terrorisme6. Son utilité est plutôt comprise comme la cheville permettant de maintenir une stabilité globale et d'éviter les conflits de grande envergure. Pour certains analystes, les armes nucléaires sont un facteur belligène. Se basant sur l'exemple du conflit du Kargil de 1999 entre l'Inde et le Pakistan, ils argumentent que chacun des protagonistes peut parier sur la retenue de l'autre et réagir crescendo de manière conventionnelle. Aussi, comme le souligne Pascal Boniface7 pour justifier la remise en question de l'existence de l'arsenal nucléaire en occident: « L'arme nucléaire est apparue concomitamment à la guerre froide et à la division du monde en deux blocs. On peut alors comprendre que la dissolution de la seconde soit perçue comme un signal de l'extinction de la première. L'apparition de nouvelles menaces induit une réflexion et une modification des réponses envisagées. Mais cela ne remet pas en question l'efficacité des anciennes armes dans le rôle qui leur était dévolu. Certains Etats jugent tout au plus, que la confrontation des deux blocs ayant disparu, il est temps de réajuster leur capacité nucléaire à la nouvelle situation. Ils n'en poursuivent pas moins des recherches actives dont le but est l'amélioration des armes existantes ». Devant la remise en cause de son intérêt, ses défenseurs ont coutume de répondre que l'arme nucléaire ne
peut être « désinventée
6

» 8.

M. Jean Faure, Sénateur,session ordinaire de 2001-2002,n° 90. Annexe au

procès-verbal de la séance du 22 novembre 200 1. Avis présenté au nom de la commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées sur le projet de loi de finances pour 2002, adopté par l' Assemblée Nationale, tome IV « défense, nucléaire, espaces et services communs », www.senat.fr 7 Pascal Boniface, Contre le révisionnisme nucléaire, éditions Ellipses, Paris, 1994,p.15. 8 Martine De Becker, Herald Müller et Annette Schaper, Essais nucléaires, fin de partie. CTBT : son histoire - les enjeux politiques et stratégiques - la vérification, Institut Européen de Recherche et d'Information sur la Paix et la Sécurité, éditions Complexe, Bruxelles, 1996, p. 9, www.grip.org

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Au-delà de la simple volonté de justification de l'existence des armes et de la dissuasion nucléaire, une éventuelle décision internationale de bannir ces armes est difficilement concevable, même si certains groupes9 ou pays comme la Chine et l'Inde semblent militer dans ce sens. Il serait tout d'abord délicat de garantir l'arrêt total des recherches dans ce domaine, comme le montrent les exemples actuels de l'Iran et de la Corée du Nord. Il serait ensuite impossible de garantir que des Etats ne conservent pas d'armes opérationnelles. L'expérience montre que certaines nations ont tendance à interpréter à leur avantage les traités internationaux en considérant un missile stocké à proximité de sa charge comme non opérationnel, ce qui permet de le défalquer du nombre total des armes nucléaireslo. Pour les acteurs asiatiques, ces considérations philosophiques à propos de l'utilité de l'arme atomique semblent dénuées de sens. Même si les discours des autorités se veulent rassurants, les doutes et les subtilités précédemment énoncés n'ont que peu d'influences dans les programmes de modernisation des capacités nucléaires qui jouissent d'un dynamisme particulier. Aussi allons-nous mettre en lumière, dans un premier temps, le décalage stratégique entre l'Asie et le reste du monde. Pour cela, nous réalisons un simple tour d'horizon des puissances nucléaires connues et de leurs efforts plus ou moins symboliques pour réduire leurs arsenaux. Nous nous focaliserons ensuite sur l'échiquier asiatique en brossant un portrait rapide des collaborations sino-russes et en passant rapidement en revu les cas du Japon, de la Corée du Nord et de Taiwan. Nous préciserons l'influence de ces acteurs sur les possibles orientations stratégiques de Pékin.

9

cf Eliminer les armes nucléaires, Est-ce souhaitable? Est-ce réalisable?

Conférence Pugwash sur la science et les affaires sociales, éditions Transition, Paris, 1997. 10 G. Le Guelte, Terrorisme nucléaire, Risque majeur, fantasme ou épouvantail ?, éditions PUF, Paris, 2003, p. 71-76.

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Dans un deuxième temps, nous concentrerons notre attention sur l'évolution de la doctrine nucléaire chinoise depuis l'acquisition de l'arme. Etayé par de nombreux exemples, notre objectif est de pointer le décalage entre le discours officiel rassurant et l'avenir probable de la force nucléaire chinoise. Celle-ci tend, en effet, à se dimensionner comme une puissance de premier rang dans les prochaines décennies. Nous verrons que les efforts de la Chine visent à lui permettre d'accéder, à terme, à une capacité de dissuasion crédible vis-à-vis des EtatsUnis et de la Russie. Les priorités de Pékin (Cf annexe IV) portent par exemple sur l'accroissement de l'efficacité des armes, l'acquisition de capacités de frappe en second, de réelles capacités de détection ou le développement de capacités de réactions précoces, ainsi que l'augmentation pure et simple du nombre d'armes. Certes l'attitude de la Chine est très réactive face à la politique américaine de NMD11 (National Missile Defense) mais Pékin s'inquiète d'avantage de la volonté de Washington de proposer une TMD (Theater Missile Defense) en Asie, par exemple à Taiwan ou au Japon. Or, ce facteur est déterminant dans le choix politique de Pékin d'améliorer l'efficacité de son arsenal et de faire évoluer sa doctrine. Dans un dernier temps, nous préciserons enfin l'évolution de la force nucléaire indienne. Dans ce contexte, la réaction de New Delhi est inquiétante. Sortie de sa réserve en mai 1998, elle a sacrifié l'image de grand pays pacifique qu'elle souhaite défendre au niveau international. Préoccupée par la croissance de son puissant voisin avec qui subsistent des différends frontaliers, l'Inde est soucieuse de garantir un niveau de dissuasion acceptable. Nous verrons alors la réaction de Pékin face à la naissance d'une nouvelle puissance nucléaire à ses frontières et les moyens mis en œuvre pour y répondre. Nous préciserons alors comment cette décision engage la Chine
Il La Chine s'inquiétait déjà de la Strategie Defense Initiative de R. Reagan en 1983, qu'elle interprétait comme partie intégrante d'une tentative de globale de d'acquérir la suprématie dans les domaines économique, politiques et militaire. "China's opposition to US Missile Defense Programs", www.ntLorg/db/china/mdpos.htm

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à se rapprocher de la communauté internationale pour tenter de contraindre l'Inde par cette dernière voie. Après un survol du programme nucléaire militaire pakistanais, nous verrons aussi l'évolution des relations entre Pékin et Islamabad et comment l'intervention des Etats-Unis dans cette zone peut aider à stabiliser la région. Nous préciserons en outre comment l'engagement de Pékin dans la politique de contrôle des armements peut nuire à ses collaborations illicites avec Islamabad. Bien que conscients de l'importance de l'implication des Etats-Unis et de la Russie sur ce dossier, nous avons souhaité nous focaliser sur les interactions régionales entre les trois acteurs majeurs du problème nucléaire asiatique, sans pour autant nous priver de faire référence à l'action de Washington en filigrane. Nous traiterons donc peu ici de l'importance de sa politique et des projets de NMD ou de TMD. De même, l'influence de l'action de Moscou qui a signé un accord de Non Utilisation en Premier de l'arme nucléaire avec Pékin sera juste esquissée en première partie 12.

12 Cet accord, nuancé par la doctrine nucléaire russe d'utilisation de l'arme nucléaire lors de confrontations régionales, laisse cependant la Chine dans l'incertitude. B. Robert, R.A. Manning et R.N. Montaperto: "China: The forgotten Nuclear Power", Foreign Affairs, publication of Council of Foreign
Relation, New York, juillet

- août

2000, wwwforeignaffairs.com

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CHAPITRE I Le paysage nucléaire moderne
Le sujet de l'arme nucléaire en Asie est vaste et complexe. Il devient centre de préoccupations de la diplomatie internationale et sujet d'inquiétudes du grand public, plus particulièrement suite aux essais indiens et pakistanais de 1998. Pourtant, des progrès importants ont été réalisés par le TNP (Traité de Non Prolifération) en 1995, avec le succès des pressions de la diplomatie américaine sur l'Inde qui préparait une campagne d'essais nucléaires. Ces efforts sont ainsi fortement remis en cause, de même que la crédibilité du Traité d'Interdiction Complets des Essais Nucléairesl3.
Bref bilan des évolutions nucléaires internationales

L'histoire du nucléaire militaire fut modelée par les relations Est-Ouest. Les différentes crises, comme celle de Cuba, ont amené les deux grands à se préoccuper de la compatibilité de leur politique nucléaire. Les cinq grandes puissances ont, historiquement, développé leurs capacités nucléaires avant le milieu des années soixante et sont, de plus, membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU (Organisation des Nations Unies). Dès lors, il apparaît que la dissuasion n'est pas appréhendée de la même manière entre les deux blocs. L'URSS mène surtout une politique ostensible d'emploi de sa force nucléaire, avec un grand nombre d'armes de terrain. Ces armes tactiques sont dimensionnées en vue d'une utilisation sur le champ de bataille, au sein d'un éventuel affrontement classique (les chiffres varient, selon les sources, pour donner un maximum de 30 000 à 45 000 armes au milieu des années 1980). Cette politique d'utilisation reste particulièrement à
13 Marie-Hélène Labbé, «Les essais nucléaires indiens et pakistanais et la non-prolifération », Politique Etrangère vol. 3, 1998, p. 531-547.

l'ordre du jour, avec une publication officielle de la politique d'emploi14. Washington, de son côté, fait jouer à l'arme suprême un rôle géopolitique plus marqué que Moscou. Quoiqu'il en soit, la longue période entre Yalta et 1991 avait permis aux protagonistes d'apprendre à se connaître et d'établir un dialogue stratégique par le biais de traités, tandis que leurs forces évoluaient et se modelaient l'une par rapport à l'autre. Ainsi, la déclaration de nouvelles puissances nucléaires ravive les anciennes inquiétudes vis-à-vis de la stabilité et de la compatibilité des rapports de dissuasion. A ce titre, l'action préventive de la CIA en 1990, lors de tensions entre le Pakistan et l'Inde, constitue un exemple particulièrement édifiant15. Aussi les deux grands font-ils preuve de bonne volonté pour montrer l'exemple: dans le cadre de leurs accords géopolitiques, Washington et Moscou signent le, 24 mai 2002, un traité de réduction de deux tiers de leur nombre d'armes l'arsenal nucléaires stratégiques 16, prévoyant d'amener respectivement à 2200 et 1700 têtes d'ici 201217. Les Etats-Unis ont mené une réflexion interne sur les évolutions à apporter, non seulement à leur politique nucléairels et à la taille des arsenaux, mais aussi au re-dimensionnement éventuel des infrastructures et à la mise àjour de l'état d'alerte. Demandée par le Congrès avant l'arrivée au pouvoir de Georges W. Bush, une nouvelle Nuclear Posture Review a été définie en
14 « Les doctrines nucléaires », La documentation française, informations de la direction centrale des services du premier ministre, Paris. www.ladocumentationfrancaise.fr/dossier _internationa/nucleaire/etat _lieux/d octrines.shtml, 15 Marie-Hélène Labbé, La tentation nucléaire, éditions Payot & Rivages, Paris, 1995, p. 250-251. 16 Pour un commentaire sur l'efficacité des accords START, G. Le Guelte, Terrorisme nucléaire, Risque majeur, fantasme ou épouvantail?, op. cil., p. 71-76. 17« Les doctrines nucléaires », La documentation française, op. cil. 18 Leon Sloss, "The Current Nuclear Dialogue", Strategic Forum n° 156, National Defense University, Washington, janvier 1999, www.ndu. edu/inss/press/ndup2. html.

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janvier 2002, sous la pression traumatique du Il septembre 2001 et suite à l'émergence d'une menace majeure basée sur des réseaux transnationaux. Il a été clairement énoncé alors que la dissuasion nucléaire ne pouvait plus représenter le point central de la sécurité de l'Etat. Un des points fondamentaux et préalables à cette redistribution des rôles est l'annonce de l'intention de se retirer du traité ABM (Anti Ballistic Missile) pour progresser vers des capacités de NMD (National Missile Defense) et TMD (Theater Missile Defense). Les événements du Il septembre fournissent des arguments particulièrement efficaces pour mener à bien ce projet. L'intégration du nucléaire à un concept dissuasif plus global tout en augmentant la disponibilité de ses capacités est également en cours19. La dissuasion élargie inclut une composante de déni de frappe via la NMD, une composante classique (nécessitant de poursuivre l'amélioration des capacités technologiques) mais aussi une amélioration des capacités de guerre offensive de l'information et du renseignement, qui jouent un rôle central au sein de la (( nouvelle triade ». Nous verrons, au sein du chapitre II 2, que ces mesures présentent des points communs avec l'évolution de la doctrine chinoise. Washington cherche à se rapprocher au mieux des conditions réelles du traité START-2, au moins quantitativement (3 800 armes environ pour un objectif compris entre 3 000 et 3 500 dès 2007). Elle souhaite cependant rester la première puissance nucléaire mondiale. Sa politique vise donc à éviter d'entrer dans une logique de démantèlement irréversible de ses installations de recherche et développement. Elle a souhaité garder les infrastructures nécessaires à la réalisation

19Department of Defense, USA, www.defenselink.mil/new s/Jan2 002/ d2 00201 09mpr.pdf

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rapide d'un essai nucléaire20, à la différence de la France qui a démantelé ses installations du Pacifique21. Ainsi, si des efforts sont réalisés pour atteindre les objectifs des traités, il est légitime de se demander s'ils en respectent véritablement l'esprit. Quoiqu'il en soit, ils fournissent à Washington des arguments suffisants pour poursuivre la modernisation de ses capacités conventionnelles dans le but de déboucher sur des solutions alternatives à l'emploi de l'arme nucléaire: amélioration de la précision des vecteurs, de leurs capacités de pénétration et des puissances embarquées. La Russie est restée seule héritière de l'URSS dans le domaine nucléaire, suite à l'accord de Minsk du 30 décembre 1991. D'anciennes républiques de l'URSS possédaient des armes stratégiques et tactiques positionnées sur leur territoire, même si les capacités de déverrouillage étaient détenues à Moscou. Ces armes soviétiques présentes au Kazakhstan, en Biélorussie et en Ukraine ont été rapatriées en Russie à la suite des accords de Lisbonne signés en mai 1992, qui désignent Moscou comme seule dépositaire des capacités nucléaires de l'URSS. Les négociations furent délicates dans certains cas, compte tenu des enjeux stratégiques, qui permirent aux anciennes républiques de demander des contreparties économiques importantes22. La doctrine nucléaire Russe a été révisée en janvier 2000 par le président Poutine. Elle a été confirmée et précisée le 2 octobre 2003 dans un rapport présenté par ministre de la défense Sergei Ivanov et considéré comme un véritable livre
20 Bruno Tertrais, «Les Etats-Unis, une nouvelle conception de la dissuasion? », Annuaire stratégique et militaire 2002, Fondation pour la Recherche Stratégique, éditions Odile Jacob, Paris, 2002, p. 17-27, www.frstrategie. org 21 Jean Damien PÔ, Les moyens de la puissance. Les activités militaires du CEA (1945 - 2000), Fondation pour la Recherche Stratégique, éditions
Ellipses, Paris, 2001. 22 Thierry Garcin, L'avenir de l'arme nucléaire, éditions Bruylant, Bruxelles, 1995, p. 132-133. Cf M-H Labbé, La tentation nucléaire, op. cil., p. 177-179.

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