La Colombie aujourd'hui

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Que connaît-on en Europe de la Colombie aujourd'hui ? Elle est perçue de l'extérieur à travers des stéréotypes occultants, violence et drogue au premier plan, empêchant toute perception d'une normalité éventuelle. Aussi ce livre a-t-il pour objectif de fournir un matériau documentaire important, une matière à penser, en donnant la parole aux journalistes, politiques, universitaires ou acteurs de la vie sociale s'exprimant librement dans les colonnes d'opinion de leur presse nationale. Une remarquable et originale introduction à un pays complexe.
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782336279374
Nombre de pages : 309
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LA COLOMBIE AUJOURD'HUI vue par la presse colombienne

Ce livre est le produit d'un travail réalisé de 2004 à 2006 par des étudiants de l'Institut d'Etudes Politiques de Strasbourg, sous la direction des professeurs Denis Rolland et Enrique Uribe Carreno. Il n'aurait pu être réalisé sans la collaboration notamment des journalistes, des contributeurs extérieurs et de la rédaction - du quotidien colombien El Tiempo,

- de la revue

Semana,

- de la revue Probidad, et d'autres publications latino-américaines. Les relectures patientes de Joëlle, Marcelle et Maurice Chassin ont permis sa finalisation.

Sauf erreur de vérification des coordinateurs, la traduction et la reproduction des articles ont été autorisées par leurs auteurs directement auprès de chaque étudiant. Et la rédaction d'El Tiempo a cédé grâcieusement ses droits. Finalisation et mise en page: Denis Rolland

2007 5-7 rue de l'École Polytechnique; Paris 5e www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

@ L'Harmattan

ISBN: 978-2-296-03085-5 EAN : 9782296030855

LA COLOMBIE AUJOURD'HUI vue par la presse colombienne
Coordination: Denis Rolland et Enrique Uribe Carreno

avec la contribution du journal El Tiempo et de la revue Semana (Bogota)

Etude Junior Sciences Po Strasbourg

L 'HARMATTAN

D'Artagnan Mnle Breyer Paul Bromberg Ricardo Buitrago Francisco Cajiao Daniel Caspary Oscar Collazo Jorge Ivan Cuervo R. Harvey Danilo Suarez M. Maria Jimena Duzan Abdon Espinosa Valderrama Carlos Fernandez Delgado M. Frühling Andrés Hurtado Garcia Gonzalo Garcia Luis Garcia Saul Hernandez Bolivar Eduardo Pizarro Leon Gomez Fernando Londono Hoyos Clara Lopez Obregon Pedro Medellin Torres A. Michelsen Rafael Nieto Loaiza Lucy Nieto de Samper Eduardo Posada Carbo Alfredo Rangel Suarez Juan Manuel Santos Felipe Ramirez Marta Lucia Ramirez Alfredo Rangel Suarez Marta Ruiz Soccoro Ramirez Juan Camilo Restrepo Alvaro Sierra Florence Thomas Laura Zapata Barrera & Carlos Duran Triana Alain Lipietz

avec

et Rachel Ach Juan Felipe Arbelaez Ina Arefieva Sébastien Brabant Katharina Braig Aude Buclon Elena Cejalvo Munoz Julie Dallois Emilie Didier Lucile Erb Fawzia Farouk Léna Faure Aude Favre Marcela Flores Emmanuel Grolleau Myriam Guillemin Anne Haller Nathalie Haller Liora Kahn François Kuss Elodie Larmet Tavana Livardjani Blanca Lopez Arangüena Fanny Lothaire Isabelle Lucchini Sara Mateos Guillermo Moreno Rodriguez Audrey Nayrolles Camille Neveux Cara Noel Noverio Mauricio Palma Anaëlle Patat Wendy Juliana Gomez Puentes Maria Fabia Simone Emilie Thiry Anton Tsygankov Pedro Vargas Hidalgo Christiane Wachter

et la contribution du journal El Tiempo (Bogota) et de la revue Semana 4

SOMMAIRE
(pour l'ensemble des fiches, cf. la table détaillée en fin d'ouvrage)

In trod ucti 0n Deux siècles de presse informative en Colombie Première partie VIE POLITIQUE: LE PRÉSIDENTIALISME ET SES OPPOSITIONS La réélection présidentielle: le sophisme de l'(in)égalité ? 2006 : l'année de la réélection «Nous ne sommes pas nombreux, mais... » : le droit d'être anti-Uribe Rapport sur le parlementarisme: le statut de l'opposition Colombie: accès sans transparence Entretien avec Marta Ruiz, journaliste à la Revista Semana Le beurre ou les canons: les dépenses dans le domaine de la sécurité La liberté de mouvement: plus de sécurité, sans conformismes La dégradation des institutions: fausse route Le contrôleteITitorialn'est pas seul en cause: vers un effondrement institutionnel? Uribe, trois ans Dans quel pays vivez-vous? Gens de lettres contre économistes et historiens

7 15 25 28 .30 34 36 ...38 46 50 52 56 58 ...60 62 65

Deuxième partie LE CONFLIT INTÉRIEUR ... 69 Le revers de la médaille: la situation actuelle du conflit armé en Colombie 71 Entretien avec Eduardo Pizarro Leong6mez 73 Si, il Ya bien une guerre Monsieur le Président! 79 Ni guerre, ni terrorisme 87 Entretien avec Eduardo Pizarro Leong6mez sur la dénomination du conflit 89 Une guerre que tous nous avons perdue 93 Le cycle de la vengeance 96 Réparation pour les victimes: cicatriser les blessures lOI Une manière de répondre: abdication éthique l 03 Les séquestrés, mon royaume pour un microphone l05 Nouveau revers pour les échanges humanitaires 107 L'importance des droits de I'homme dans les négociations entre le gouvernement et les groupes armés 110 Si près et si loin 112 Entretien avec Michael Frühling sur la situation des droits de l'homme et du droit international humanitaire 114 Entretienavec Felipe Ranrirezde l'associationcatholiqueitalienne"I Servi di Maria " 120 Entretien avec un volontaire britannique de Peace Brigades International 122 Les déplacés, 2005 126 Les réfugiés, habitants invisibles des rues colombiennes 128 Qui veille sur les droits des déplacés ? 131 La situation des Droits de l'Homme en Colombie, 2004 133 Entretien avec Alain Lipietz, président de la délégation du Parlement européen auprès de la Communauté andine ..138

5

Troisième oartie VIE ÉCO N0 MIQUE 145 Le dynamisme économique: l'économie s'est bien portée, mais pas grâce au narcotrafic.151 Aide et compétitivité .153 Mobilité et pollution: Mettre à la ferraille pour respirer ..164 Quatrième oartie QUESTIONS SOCIALES ET CUL TURELLES Un journaliste étranger décrit la Bogota de 1967 Entretien avec Paul Bromberg
Paradis ou enfer urbain?

169 171 .173 .180 .183 185 189 .192 195 .197 199 200 202 .205

... . . . . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 1 78

Pourquoi tant de soif? Sur la brèche: pauvreté et violence Entretien avec Fernando Carrillo-Florez, ex-ministre de la Justice Le gouvernement afflI111e qu'il y a 1,2 million de pauvres en moins La priorité: lutter contre la pauvreté Polémique autour du projet de décret sur l'éducation religieuse La religion dans les salles de classe Francisco Galan, porte-parole de rEin, rencontre la hiérarchie de l'Église catholique Dépénalisation de l'avortement: Le 28, les femmes dans la rue! Sur la brèche: vérités occultées sur l'avortement Quelle éducation choisir? L'éducation en 2019 : tout ce qui brille n'est pas or La gestion pédagogique: la ville comme école Le gilet de sauvetage: « Fiston: les préservatifs! » De la mode et un peu plus Cinquième Colonne: télévision et TLC Cinauième oartie RELATIONS INTERNATIONALES
Trop d' EtatsUnis.

.207
209 214 220 .224 227

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .229

La coopération entre les Etats-Unis et la Colombie 236 Vision stratégique du TLC pour la Colombie 240 Les asymétries de la « négociation» du TLC ..244 Les défis de l'entrée en vigueur de l'accord de libre-échange 247 Entretien avec Eduardo Duran Gomez .249 Anticiper: la politique vis-à-vis du TLC 253 Entretienavec Daniel Caspary sur les relations commerciales de l'UE avec la Colombie .255 Entretien avec Mme Breyer, sur les relations avec l'Union Européenne 257 Le Traité de Libre Commerce et les disparités régionales en Colombie 259 Entretien avec Juan Camilo Restrepo .262 Le maniement de Chavez: avec des pincettes en or ! 265 Conclusion: entre quête de la modernité et imminence du chaos?
Chrono

275 ... .297 300 302 303

10 gi e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 287

Table des articles traduits Table des fiches et cartes... Tab1 des entretiens e Ta ble des matières détaillée

...... ... ... ...

...

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INTRODUCTION

Que connaît-on en Europe de la Colombie aujourd'hui? Pas grand-chose à l'évidence. Dans le dictionnaire des identités reçuesl, au-delà de quelques noms ayant atteint le rivage des élites cultivées (l'écrivain prix Nobel Gabriel Garcia Marquez ou le sculpteur Fernando Botero au premier plan) ou du public des routes du Tour de France, il y a pour cette « improbable Colombie» au moins quatre « fatalités» : la perception du pays est rarement individualisée; elle est parfois confondue avec un voisin andin, même pas frontalier; elle n'est que faiblement associée à un mot-clé, contrairement à nombre d'autres pays d'Amérique latine; enfin, lorsqu'elle est un peu connue, c'est souvent à travers des stéréotypes moins évasifs que disuasifs ou répulsifs. La Colombie est d'abord entraperçue d'Europe dans un tout exotique et indistinct: une Amérique latine représentée de manière globale et réductrice, du Rio Grande à la Patagonie, du Mexique à l'Argentine et au Chili. En miroir, ce serait au moins comme si, dans le cas européen, on confondait sans complexe ou hésitation la Norvège ou la Finlande avec la France ou l'Espagne voire le Maroc sans que cela ne pose problème! Depuis le XIXe siècle et l'éveil à l'indépendance de ce sous-continent «latin », l'Europe n'a guère précisé de perception différenciée des anciens empires coloniaux espagnols et portugais d'Amérique. Ainsi, le riche brésilien fazendeiro de l'opérette d'Offenbach La Vie parisienne (1866)2 synthétise bien le regard global projeté de l'Europe sur cet espace: il est fréquemment représenté à la scène avec un sombrero mexicain et un vêtement de gaucho argentin3 ; sans s'encombrer de « détails », l'important est de « faire» Latino-Américain... Mais il n'est qu'à penser à l'extraordinaire et durable parcours des «erreurs» de dénomination concernant le continent, pour constater que le cas de la Colombie n'est pas particulier: qu'on pense à ces
«Indiens» qui n'ont jamais été des Indes (au sens d'Asie) - et pourtant constat de l'erreur a été fait quelques années seulement après la Découverte le -, à

cette «Amérique» dont Amerigo Vespuc.c.in'est pas le découvreur ou, enfin, à l'exceptionnel succès de cette « latinité» inventée en France comme un concept d'expansion culturelle dans les années 1840 pour évoquer le sous-continent « orphelin» des métropole coloniales ibériques...
1. L'expression est de Jean-Paul Deler, dans un excellent article introductif de la Géographie Universelle, Amérique latine, Paris, Hachette-Reclus, 1991, pp. 247-263. 2. Livret d'Henri Meilhac et de Ludoviv Halévy. C'est l'œuvre d'Offenbach qui eut le plus de succès en France et elle a été beaucoup représentée ailleurs en Europe. 3. Le cinéma popu]ah.e n'a pas cessé de reproduire ces stéréotypes globalisants: ainsi. dans., on n10ntTe d'abord pour cadrer l'espace de destination des personnages portant des sombreros mexicains, puis le héros s'embarque dans un avion d'Aerolineas Argentinas, avant de montrer des personnages en déguisement andin, de type bolivien, lepancho faisant alors le Latino-Américain». ..

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Fait aggravant, lorsqu'elle n'est pas complètement méconnue, la Colombie est en outre parfois et publiquement confondue avec la Bolivie, y compris au plus haut niveau des hiérarchies politiques occidentales. L'ignorance jointe à la relative similitude phonique semblent plus en cause que le fait d'être, avec la Bolivie, l'un des rares pays du monde dont le nom actuel a été conçu au XIXe siècle à partir du patronyme d'un «héros» régional éponymel. Sans nécessairement faire appel à certaines confusions officielles nord-américaines, avérées mais suspectes à convoquer en France, rappelons que Charles de Gaulle lui-même, sans doute mal informé ou préparé, lors de sa grande tournée en Amérique latine, salua à la stupéfaction de son auditoire à Bogota à la fin de septembre 1964 « le grand peuple indien de la cordillère des Andes» 2.. . Troisième « fatalité », le Mexique est volontiers associé au Aztèques ou à des révolutionnaires chapeautés, le Panama au Canal, le Pérou aux Incas, le Venezuela à son pétrole (avant de l'être à son président), le Brésil au football, au carnaval ou à des plages célèbres: dans ces typologies ultra simplificatrices, « la Colombie n'apparaît guère, sauf peut-être au moment du café »!3Et la fatalité de la désincarnation ne cesse pas là: sauf pour les voyageurs ayant atterri à l'aéroport de Bogota ou y ayant visité l'extraordinaire Musée de l'or de la capitale, le pays a même été dépossédé dans l'imaginaire européen du mythe d'Eldorado, plus volontiers associé désormais à une Amazonie, mais à une Amazonie rattachée seulement, dans nos conceptions très réductrices, au Brési1... Enfin, le pays est surtout perçu de l'extérieur à travers des stéréotypes, non dénués de fondements, mais extrêmement occultants : violence et drogue, bien sûr, au premier plan. Certes, inscrite dans l'histoire nationale, la « culture de la violence» est effrayante et ses conséquences incalculables; certes l'existence d'une économie non officielle puissante et prospère, avec ses effets maffieux et spéculatifs, est plus que jamais inquiétante. Mais ces deux mots ou maux empêchent toute perception d'une « normalité» éventuelle. Et la représentation commune de la Colombie en Europe aujourd'hui tient à un savant amalgame, variable en fonction de l'actualité, où priment des mots comme «drogue », « mouvements armés », « conflit », « contrôle territorial» voire, dans le meilleur des cas, « démocratie incomplète» ou « instabilité politique» 4 supposée... Nous ne sommes jamais très éloignés des caricatures d'Hergé et de ses Picaros...
1. Le mot a été inventé vers 1806 par F. de Miranda, précurseur de l'indépendance régionale, désignant alors l'ensemble de l'Amérique espagnole. Le libertador Bolivar souhaitait l'union de la NouvelleGrenade et du Venezuela et, le 17 décembre 1819 au congrès d'Angostura, la République de Colombie fut ainsi proclamée (incluant aussi le département de Quito, ville libérée seulement en 1822): cette « Grande Colombie» réunissant le Panam~ l'Equateur, la Colombie et le Venezuela actuels éclata du vivant de Bolivar, lorsque le Venezuela fit sécession fin 1829 et que l'Equateur suivit en 1830. 2. Seul autre Président français en exercice, François Miterrand s'est rendu en Colombie en 1989. 3. Jean-Paul Deler, art. cité, p. 247. La Colombie était encore à la transition des XXe et XXIe

siècles le 2e exportateur mondial de café, le café étant alors le 1er produit d'exportation national
et la source de la moitié au moins des recettes du commerce extérieur. 4. Elisée Reclus évoquait déjà au début des années 1890 «l'équilibre instable» de l'Etat colombien (Géographie Universelle, vol. XVIII, Paris, Hachette, 1893, p.399).

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Cette représentation a ses conséquences pratiques: n'apparaissant déjà pas (comme malheureusement beaucoup d'autres en Amérique latine) comme une destination «sérieuse », la Colombie est considérée en France comme une destination dangereusel. Il y a cependant pire, avec la représentation du pays à partir d'Internet: là où on ne l'attendait pas nécessairement, la pornographie sous ses pires formes a su s'accaparer le devant d'une partie de la scène. Que le lecteur à la recherche, par exemple, de documentaires vidéos inscrive « Colombie» ou « Colombia» dans sa liste de téléchargements : l'exotisme du mot aidant sans doute, il sera horrifié à un point ayant peu de comparaison ailleurs dans la géographie de la toile en Amérique latine... Si l'on revient à des considérations plus classiques, comment alors « enseigner» la Colombie? Comment le faire s'il n'existe pas sur le sujet, en français de synthèse ou de manuel pour «enseigner la Colombie»? A l'exception d'une Histoire de la Colombie2 qu'avec Joëlle Chassin nous avons, comme éditeur, publié il y a de nombreuses années, il n'existe pour ce pays, en français, ni Géographie (qui sait en France que c'est l'unique pays d'Amérique du Sud à disposer de deux façades océaniques, à la charnière de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud ?), ni Ethnologie, ni Economie (la Colombie à l'économie diversifiée est pourtant volontiers classée depuis la fin du XXe siècle parmi les « nouveaux pays industriels ou NPI », ni Introduction à la politique3 ... Difficile dans ces conditions de faire diminuer la méconnaissance. Que sais-je? Ce livre a donc un objectif et une méthodologie simples: fournir à un public francophone curieux un matériau documentaire de base et, si possible, une matière à penser diversifiée. Et, pour ce faire, afin de dépasser nos stéréotypes européens, ouvrir sur une autre perception, celle de la Colombie des Colombiens, « nation malgré elle »4 : donner la parole à de nombreux journalistes, politiques ou universitaires d'un pays se réclamant de Bolivar, s'exprimant librement dans les colonnes d'opinion de leur presse nationale. Ainsi, certains écueils pouvaient assez facilement être évités: notamment ne pas se laisser déborder par le spectaculaire de la violence ou de certaines situations particulières très visibles dans les médias français5, lesquels, sinon, n'évoquent presque jamais la Colombie; garder des distances raisonnables vis-à-vis de l'autre pôle d'attraction, la lutte autour du trafic de drogue; ne pas succomber non plus à
l'irénisme que l'amateur de Colombie - et il est rare que ce pays aux paysages extraordinairement variés ne séduise pas le voyageur - tient aussi à diffuser.
1. J'ai lutté - parfois en vain - pour que des accords de coopération inter-universitaire ne soient pas fermés, en dépit de l'excellent niveau des institutions colombiennes partenaires. 2. Jean-Pierre Minaudier, Histoire de la Colombie, Paris, L'Harmattan, 1997. 3. Le beau livre de Daniel Pécaut. (L'Ordre et la Violence, Paris, EHESS, 1987) est déjà ancien. 4. David Bushnell, Colombia, Una Nacion a pesar de si misma, Bogota, Planeta, 1996. 5. Le cas d'Ingrid Betancourt étant le plus connu et largement médiatisé en France, il n'est dès lors qu'effleuré ici, sans bien sûr être dévalorisé ou dédramatisé.

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Nous souhaitons, avec ce livre,

- donner un regard sur une périphérie très méconnue du modèle occidental; - tenter de fournir quelques éléments de réflexion à ceux qui disent que ce pays
est globalement « dangereux» ou « infréquentable », ou, dans un tout autre domaine, qu'il « a des élites mais pas ou trop peu d'Etat» ; - donner quelques clés pour comprendre un pays dont on oublie trop souvent qu'il est, comme presque partout ailleurs sur le continent, une démocratie, même incomplète ou imparfaite. Comme l'écrit un des participants à cet ouvrage, « le principe de toute démocratie est simple: la minorité politique doit un jour pouvoir devenir majorité» - et c'est peut-être là que le bât blesse pour la Colombie. Mais l'Amérique latine a montré ces dernières années nombre d'exemples où des minorités sont devenues, selon des modalités extrêmement diverses, des majorités électorales: Mexique, du PRI au PAN mais pas encore au PRD; Venezuela de Hugo Chavez, du coup d'Etat à l'accession démocratique au pouvoir; Chili, des héritiers de Pinochet à la gauche restaurée de Marcelo Lagos puis Michelle Bachelet ; Uruguay passé à gauche avec Tabaré Vazquez; Brésil aussi et antérieurement, avec l'arrivée au pouvoir de Luis Ignacio Lula et du Parti des Travailleurs; Equateur et, bien sûr, Bolivie, avec la Présidence d'Evo Morales et des rumeurs qui paraissent d'un autre âge en ces temps de néolibéralisme dominant et pratiquement incontesté: tentative de nationalisation des hydrocarbures, de terres agricoles... - essayer d'évoquer l'économie réellement dynamique et diversifiée d'un pays qui suscite parfois l'envie des voisins vénézuéliens (pourtant forts d'une énorme manne pétrolière); un pays qui connaît cependant aussi une forte émigration, brain drain certes, mais aussi émigation politique ponctuelle et, plus récemment, émigration économique: maçons colombiens et personnels domestiques commencent ainsi à concurrencer ou remplacer dans certains pays d'Europe occidentale les Portugais ou Espagnols... - permettre aussi de mieux discerner les enjeux du fort tropisme nord-américain d'une partie des élites au pouvoir, les conduisant non seulement à accepter l'aide des Etats-Unis dans la lutte contre le trafic de drogue (le visiteur étranger est un peu surpris d'entrevoir sur l'aéroport civil de la capitale des avions militaires, parfois à l'immatriculation étoilée) mais à entrer, formellement et tôt, dans le processus d'intégration économique proposé par Washington, cette Zone de Libre Echange des Amériques, proposition multilatérale devenue série de négociations bilatérales. La Colombie fut le seul pays d'Amérique latine à envoyer des soldats aux côtés des Etats-Unis en Corée; elle abrita en 1952 la première école de formation contre la guérilla d'Amérique latine; le pays fut une terre d'élection de l'Alliance pour le Progrès, initiative de l'administration Kennedy demeurée embryonnaire; les présidents Bush et Uribe se sont enfin déjà rencontrés dix fois entre 2002 et début 20071, manifestant (au-delà de
1. Avant la seconde visite en mars 2007 de George W. Bush (7 heures), seuls deux autres Présidents des Etats-Unis avaient visité Bogota, John F. Kennedy (13 heures) en 1961 en provenance du

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quelques mécontentements circonstanciels) stratégique et fmancière assez régulière. ..

une

coopération

politique,

Parce que ce livre est issu de la collaboration de deux séminaires de l'Institut d'Etudes Politiques de Strasbourg, de leurs enseignants et étudiants respectifs, il a eu une autre perspective: proposer à des étudiants de qualité un objectif concret d'évaluation. Une expérience que j'ai déjà menée à de nombreuses reprises et déjà deux fois dans le cadre de Sciences PoStrasbourgl. Mais, conscient de mon peu de compétence concernant ce pays complexe, conscient aussi de l'impossibilité de faire écrire par des étudiants, même de grande qualité, des textes garantissant un minimum de pertinence sur un sujet difficile piégé par les stéréotypes et par l'information tronquée voire la désinformation, une voie plus simple, «balisée », a été privilégiée: demander aux étudiants de choisir eux-mêmes des textes déjà écrits et publiés en Colombie dans un support jugé sérieux (pas impartial !), les traduire2, les présenter, les commenter puis entrer en contact avec leur auteur et, si possible, obtenir de ce dernier un entretien complémentaire. Pourquoi dès lors choisir un quotidien, actuellement le plus grand et l'un des plus anciens du pays, El Tiempo? Et, pour l'essentiel, ses colonnes d'« opinion» ou, comme l'on a connu en France, les pages« Horizons, Débats»? On pourrait certes objecter qu'El Tiempo tient lieu, peu ou prou, de quotidien « gouvernemental ». Ce n'est pas totalement faux: peut-être même certains pseudonymes utilisés dans les colonnes d'opinion dissimulent-ils mal un proche du pouvoir. El Tiempo fait en partie figure de voix officielle. La vieille famille colombienne, Santos, qui a déjà donné plus d'un homme d'Etat au pays, voit sa jeune génération très impliquée dans le gouvernement depuis dix ans (avec notamment un vice-président et un ministre). Et, on en convient bien volontiers, quelques chroniqueurs ont ici un point de vue tout à fait discutable sur certains sujets (l'article qui suit permet d'y voir un peu plus clair dans ce maquis fort mal connu à l'extérieur de la presse colombienne). Mais ces considérations, sans être nécessairement inexactes, sont assurément réductrices: ne pourrait-on pas écrire, en France, des choses similaires d'un quotidien aussi honorable que Le Monde, même s'il donne la
Venezuela et Ronald W. Reagan (5 heures), en 1982 en provenance du Brésil et en direction du Costa Rica... Six Présidents nord-américains se sont déplacés en Colombie depuis la création des deux Etats. Les Présidents Uribe et Bush se sont toutefois rencontrés 10 fois depuis 2002. 1. L'Espagne et la Guerre du Goljè, d'Amar à Zapatero, Paris, L'Harmattan, 2005. Une vie d'Afghanistan, entretiens avec Zalmaï Haquani, Paris, L'Harmattan, 2006. 2. Il est évident que cette traduction a été longue et complexe, les étudiants n'étant ni linguistes ni, qui plus est, formés à la traduction. Et nombre d'entre eux sont étrangers... D'une manière générale, dans la révision en plusieurs phases entreprise avec Joëlle Chassin, l'esprit du texte a été privilégié plutôt que la lettre, en tentant de tenir compte notamment des différences de style entre l'espagnol de Colombie et le français. Des erreurs sont évidement possibles mais nous espérons au moins n'avoir jamais trahi les auteurs.

Il

parole à toutes sortes d'officiels ou d'extrêmes. Quoi qu'on puisse en penser, El Tiempo, comme Le Monde (même si la comparaison mériterait nuances et limites), est le média quotidien écrit qui entre le mieux au cœur des élites; et qui véhicule aussi pour l'essentiel leurs idées, sur un spectre assez large toutefois. Et les tribunes d'opinion incluent incontestablement des points de vue très différents. Le choix des articles est celui des étudiants: le livre qui suit ne peut donc prétendre ni à la représentativité politique ou thématique, ni à aucune exhaustivité. L'enseignant-chercheur qui en a encadré la préparation et la mise en forme a donné quelques lignes directrices: mais il a laissé la plus grande autonomie aux étudiants, organisant le produit fini autour de cinq axes simples: la vie politique d'abord (le présidentialisme et ses oppositions) ; le conflit intérieur; la vie économique; les questions sociales et culturelles; enfin les relations internationales. On cherchera donc en vain pour cet ouvrage une spécialisation disciplinaire: si les «relations internationales» existaient dans le système universitaire français, on pourrait peut-être l'étiqueter ainsi. Peu importe en fait: si les articles qui suivent et les commentaires, notes ou tableaux qui les accompagnent éclairent certains aspects méconnus voire égratignent quelques stéréotypes, s'ils apportent quelques vues nouvelles, ouvrent certaines perspectives éclairantes et contribuent à des réflexions mieux nourries ou étayées sur cette «improbable Colombie» au «territoire cloisonné », au «métissage nuancé» 1 et au cœur qui ne bat pas toujours jusque dans l'ensemble du corps national, alors le temps investi par l'équipe aura trouvé son utilité2. L'introduction de ce livre serait enfin incomplète sans un quintuple et chaleureux remerciement: aux auteurs des articles, au journal El Tiempo qui, pour l'essentiel, a permis de les reproduire, aux étudiants qui ont préparé la traduction et les commentaires, à leur enseignant d'espagnol, Colombien de l'exil, qui a contribué à l'accompagnement de ce projet (et qui en fait logiquement la conclusion), enfin à l'institution qui a permis et à qui j'ai parfois fait « supporter» ce type d'exercice.

Denis Rolland
lEP-Université Robert Schuman Centre d'histoire, Sciences Po Institut Universitaire de France

1. Expressions de Jean-Paul Deler, art. cité. 2. Il a fallu près de trios ans pour aboutir à un produit a priori digne d'édition, dont presque une année de révisions indispensables. Si certains articles peuvent apparaître ponctuellement un peu « anciens », là se trouve l'explication, l'organisateur ayant préféré multiplier les relectures, avec la complicité vigilante de Joëlle Chassin, et donner au lecteur un livre nettoyé du maximum de scories.

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LA COLOMBIE:
Superficie 1 138 910 km2 Population: 43 526 000

Langue: espagnol Nature de l'Etat: république unitaire Chef de l'Etat: Alvaro Uribe Vélez

Divisions administratives
d'après

et infrastructures

routières
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http://www.1ib.utexas.edu/maps/americas/colombia

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REPÈRES CHRONOLOGIQUES:

LE QUOTIDIEN EL TIEMPO

Le 30 mars 1911, Alfonso Villegas Restrepo fonde ce quotidien avec un objectif clairement politique: défendre la cause républicaine et soutenir le président Carlos Eugenio Restrepo. Eduardo Santos y fait ses premières armes comme journaliste, avant de racheter le journal en 1913. En 1921, Eduardo Santos donne une nouvelle tonalité au journal dont il est directeur et propriétaire: «Défendre un libéralisme modéré, serein et patriotique ». Il participe en 1930 à la campagne victorieuse pour la présidence du libéral Olaya. En 1937, la mort d'Enrique Olaya et El Tiempo permettent à Eduardo Santos de parvenir au pouvoir (1938-1942). La famille Santos, comme les Azcarraga ou les Cisneros ailleurs en Amérique latine, est à la tête d'un groupe économique colombien important: El Tiempo est l'une des cent premières entreprises du pays
D'après Ruiz Emilio Juan, Cuarto poder, como el poder economico se inserta en los Medios de Comunicacion colombianos, Bogota, Panamericana, 1996.

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DEUX SIÈCLES DE PRESSE D'INFORMATION EN COLOMBIE 1806-2006
Enrique Uribe avec Denis Rolland

Il Y a quelque 200 ans, le 6 décembre 1806, paraissait le premier numéro d'El Redactor Americano, le premier vrai journal d'information colombien. Son fondateur, Manuel deI Socorro Rodriguez, protégé « cubain» du vice-roi José de Ezpeleta, avait déjà fondé une revue littéraire en 1791, le Papel Periodico de la Ciudad de Santa Fe de Bogoté/. C'est le chemin parcouru par la presse depuis deux siècles que présente aussi ce livre. La plupart des articles traduits dans ce livre sont des tribunes d'opinion: ils sont presque tous écrits par des « intellectuels », encore que la distinction entre intellectuel et politique soit sans doute moins nette qu'en Europe occidentale. «L'intellectuel, c'est celui qui donne son opinion dans les journaux », écrit précisément l'un des intellectuels emblématiques contemporains de Colombie, Antonio Caballer02. De fait, si l'on regarde la biographie des auteurs tenant ici tribune, on constate que l'on a affaire souvent à des spécialistes donnant leur avis avec une légitimité acquise par leurs compétences - politiques et/ou intellectuelles - : alors même que les articles sélectionnés ici ne l'ont jamais été en fonction de leur auteur (comme cela est expliqué en introduction), une grande majorité des chroniqueurs est constituée d'anciens ministres ou d'universitaires reconnus. Et ce n'est pas le fruit du hasard. En Colombie, le producteur d'idées est volontiers simultanément exécuteur des décisions: c'est « un politique en puissance »3, écrit I'historien Gilberto Loaiza. Jusqu'au milieu du XXe siècle, les fonctions de l'intellectuel et du journaliste se confondent partiellement: la dissociation des fonctions (et, plus généralement des élites) est presque partout en Amérique latine plus tardive qu'en Europe. Il y a ensuite une profonde spécialisation: le journaliste se transforme en une sorte d'ouvrier, chercheur de dates et d'archives, tandis que les pages d'opinion restent réservées à des notables de la politique et aux actionnaires des journaux. Tout un chacun peut être journaliste mais, pour pouvoir donner son opinion, il est nécessaire de posséder un capital politique

1. Juan Emilio Ruiz, Cuarto Poder, Bogota, Castillo Editorial, 1996. 2. Antonio Caballero, «El intelectual y el poder », Magazin Dominical, El espectador, 27, 10, 1991. Caballero est l'un des membres les plus représentatifs de l'élite intellectuelle colombienne, issu de la grande bourgeoisie de Bogota, très connu pour ses critiques systématiques envers l'establishment et les Etats-Unis. 3. Gilberto Loaiza Cano, « Los intelectuaIes y la historia politica en Colombia », in Papachini Angelo, Violencia, guerra y paz, Cali, Artes Grâficas Universidad deI Valle, 1999.

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et économique conséquent ou, à tout le moins, d'être reconnu par ses pairs comme un expert compétent. La presse écrite naît souvent en tant que canal de promotion de familles et d'entreprises littéraires et politiques. Elle accompagne un processus de modernisation ambigu, particulièrement en Colombie: élément de civilisation, de diffusion de la culture et de formation d'une identité nationale très liée aux élites transplantées d'Europe, elle est aussi le lieu à partir duquel se sont construits les imaginaires; elle renforce les fragmentations héritées de l'époque coloniale (géographiques, ethniques, sociales), sources indirectes de sous-cultures partisanes, à l'origine de la Violence1 des années 1940. Cette violence perdure dans ce que les spécialistes «violentologues» colombiens nomment la « nouvelle violence », déclenchée dès les années quatre-vingts. Ce rôle de la presse dans le développement de la violence constitue un des thèmes essentiels pour comprendre son évolution, mais il est encore peu traité par l'historiographie colombienne. « La guerre symbolique a précédé et annoncé la violence réelle », écrit Carlos Mario Perera, au sujet de la Violence des années 402. C'est dans les journaux du milieu du XIXe siècle qu'apparaissent les doctrines des partis politiques actuels. Les journaux El Nacional et La Civilizacion diffusent à partir de 1848 les idées catholiques ainsi que d'autres thèmes du parti conservateur. La même année, dans El Aviso, Ezequiel Rojas publie le premier programme du parti libéral: l'abolition de l'esclavage, la liberté absolue de presse et d'expression, le suffrage universel, l'humanisation des peines, la suppression de la peine de mort et l'abolition des monopoles en sont les lignes directrices. Il faut mentionner ici un autre journal, El Neogranadino, dirigé par Manuel Ancizar, un des fondateurs de l'Université Nationale. L'éditorial du premier numéro, dans lequel le directeur défend l'impartialité et la tolérance, est révélateur de l'atmosphère de l'époque. Bien que ce journal ne respecte pas l'impartialité qu'il prône3, son discours n'en est pas moins significatif, sachant le degré de fanatisme auquel est parvenue la presse moins d'un demi-siècle plus tard. Manuel Ancizar écrit ainsi dans un éditorial pavé de bonnes intentions: « Etant donné que nous admettons l'utilité des deux partis, progressiste et conservateur, puisqu'ils représentent de véritables éléments de civilisation, et que nous ne condamnons que leurs écarts et exagérations, notre intention est
1 La Violence avec une majuscule se réfère à une série de processus provinciaux et locaux intervenus entre 1946 à 1964, bien qu'elle ait atteint son apogée entre 1948 et 1953 ; les sources disponibles comptabilisent de 80000 à 400000 morts. Cf Marco Palacios, Colombia. Pais fragmentado, sociedad divida, Bogota, Norma, 2002, p.632. 2. Carlos Mario Perera, Porque la sangre es espiritu, imaginacion y discurso politico en las élites capitalinas (1942-1949), Bogota, IEPRI, 1996, p. 208. 3. Gilberto Loaiza Cano, Manuel Ancizar y su época, Medellin, Fondo Editorial! Universidad EAFIT, 2004.

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de nous maintenir dans une position impartiale: nous jugerons les autres avec le même droit qu'ils ont de nous juger car notre ligne de conduite fondamentale est de respecter la liberté de chacun comme sa raison le lui dicte dans la pensée, la perception et l'action »1. Noble programme énoncé par Manuel Ancizar, resté néanmoins lettre morte... Le fait est et c'est une spécificité colombienne en Amérique latine que les partis et leurs journaux (aussi bien le parti libéral que le parti conservateur mais aussi, ensuite, la presse et les mouvements de gauche) cultivent alors plutôt une tradition anti-moderne, dans laquelle l'influence de l'Eglise (ou d'une forme de pensée religieuse) finit par alimenter la fusion entre le religieux et le politique, et dans laquelle la notion de croisade dynamise les controverses politiques et intellectuelles2. En 1849, l'archevêque de Bogota fonde El Catolicismo. C'est aujourd'hui le plus ancien périodique de Colombie, publié deux fois par mois, édité par El Tiempo, ce qui donne aussi bien une idée de la complexité de la galaxie d'El Tiempo à laquelle puise ce livre que d'une certaine orthodoxie de l'ensemble (pour moduler toute comparaison ou appréciation hâtive depuis l'Europe, on peut se souvenir qu'en France le groupe du Monde, s'il publie aussi le très volontiers engagé et altermondialiste Le Monde diplomatique, édite aussi le catholique Télérama qui profile d'une certaine manière une norme culturelle des élites françaises. Puis Miguel Antonio Caro crée en 1871 El Tradicionalista. En 1886, année de l'entrée en vigueur de la Constitution, apparaît El Telegrama, pren1Îer journal à vivre plus de IOans. Tout au long du XXe siècle, nombre de journaux sont créés, mais pratiquement toujours comme soutiens d'entreprises politiques3. Ainsi, El Mercurio (1903), El Liberal (1911), La Defensa (1919), La Republica (1921), La Patria (fondée à Manizales en 1921), La Tarde (1930), La Tierra (premier journal communiste, 1932), El Heraldo (fondé à Barranquilla en 1933), La Razon (1936), El Siglo (1936), Jornada (1947), La Paz (1955), La Calle (1957), La Voz Proletaria (journal du parti communiste, 1964), El Periodico (1975).. . Actuellement, la Colombie compte une trentaine de quotidiens dont la grande majorité a une version en ligne (afin d'en finir avec la notion ultra simplificatrice d'Amérique latine tiers-monde attardé, il n'est pas inutile de se souvenir ici que l'Europe, et la France en particulier, n'ont pas été nécessairement pionnières en ce domaine). Au cours du XXe siècle, deux journaux se distinguent toutefois: El Espectador et El Tiempo.
1. Cité par, Emilio Juan Ruiz, Cuarto Poder, OUVf.cité, p. 31. 2. Octavio Paz, Tiempo nublado, Barcelona, Seix BarraI, 1986, p. 163. 3. Cf Jaime Espinosa José Manuel, Historia del periodismo politico en Colombia, Bogota, ltalgrat: 1989.

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El Espectador,

un exemple de journalisme

courageux

I

El Espectador est sans doute l'entreprise de presse qui incarne le mieux la lutte pour la modernisation politique de la Colombie. El Espectador, fondé par Fidel Cano en 1887 à Medellin, est à bien des égards un exemple de journalisme. Son équipe de journalistes révéla par exemple, dès 1982, l'agenda du narcotrafiquant Pablo Escobar Gaviria, au moment où celui-ci était membre du Congrès, mettant fin à la carrière politique du narcotrafiquant. On peut aussi citer les révélations de blanchiment de dollars par le secteur financier ou encore les détails de nombreuses ramifications du narcotrafic dans l'économie colombienne (la classe politique, les forces de l'armée; le football, le cyclisme, le transport, etc.). En dépit des nombreuses menaces, Guillermo Cano, descendant du fondateur, directeur et propriétaire, continua son journalisme courageux jusqu'à son assassinat le 17 décembre 1986. El Espectador ne cessa cependant pas d'enquêter sur l'argent du narcotrafic. Les narcotrafiquants mirent alors leurs menaces à exécution: le 2 septembre 1989, un camion chargé de quelque 55 kilos d'explosifs explosa devant le siège du journal. Et, même si quatre ans plus tard, en 1993, Pablo Escobar fut abattu par la police colombienne, cela ne mit évidemment pas fin à une économie de la drogue florissante, finançant toujours une corruption très profondément enracinée; et les groupes armés n'ont évidemment pas pour autant cessé de menacer la liberté d'expression et la démocratie2. El Espectador, géré par la famille Cano, ne parvint pas à prendre tous les virages de la modernisation: la guerre en partie perdue contre les narcotrafiquants, la concurrence avec El Tiempo et une mauvaise gestion de l'entreprise finirent par en provoquer la faillite. La famille propriétaire vendit alors El Espectador au groupe Santo Domingo. Depuis, l'édition quotidienne a été abandonnée et ne subsiste qu'un hebdomadaire. El Tiempo, une entreprise moderne Le 30 mars 1911, Alfonso Villegas Restrepo fonde ce quotidien avec un objectif clairement politique: défendre la cause républicaine et soutenir le président Carlos Eugenio Restrepo. Eduardo Santos y fait ses premières armes comme journaliste, avant de racheter le journal en 1913. En 1921, Eduardo Santos donne une nouvelle tonalité au journal dont il est directeur et propriétaire: «Défendre un libéralisme modéré, serein et patriotique ». II participe en 1930 à la campagne victorieuse pour la présidence

1. « Le courage d'El Espectador », Le Monde, 10 décembre 1994. 2. « Drogues et anti drogues en Colombie, production et trafic illicites, conflit armé, interventions étatiques », in Les Cahiers de la sécurité, n059, 4e trimestre 2005.

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du libéral Olaya. En 1937, la mort d'Enrique Olaya et El Tiempo permettent à Eduardo Santos d'accéder au pouvoir {1938-1942)1. Aujourd'hui El Tiempo est l'unique quotidien de diffusion nationale. Contrairement à la famille Cano d'El Espectador, la famille Santos a ouvert le capital du journal à divers actionnaires et développé une série de produits parallèles, dont la société d'impression Printer2, la revue Motor, l'hebdomadaire économique Portafolio, la revue AID, des journaux régionaux dans le département de Boyaca, des Llanos et de Tolima. Ils sont actionnaires du Cercle des Lecteurs, de TV cable Bogota3. Aujourd'hui, la famille Santos, comme les Azcarraga ou les Cisneros ailleurs en Amérique latine, est à la tête d'un des grands groupes économiques nationaux: El Tiempo est l'une des cent premières entreprises du pays; La Casa Editorial El Tiempo est aussi associée au puissant groupe espagnol Prisa, propriétaire d'El Pais et du holding Grupo Latino Radio qui gère - excusez du peu - 850 stations radios en Amérique latine, aux Etats-Unis et en France. La famille Santos occupe donc une place prédominante dans le champ du pouvoir politique, économique et des médias en Colombie. Les neveux du Président Eduardo Santos occupent les plus hauts postes de la Casa Editorial El Tiempo... Mais aussi du gouvernement: le vice-président de la République de Colombie, Francisco Santos, est le cousin du rédacteur en chef du journal, Enrique Santos, et du ministre de la Défense Juan Manuel Santos, un des possibles successeurs du président Uribe. Alfredo Santos, est le directeur de la revue politique la plus importante du pays, Semana (dont il est aussi question dans cet ouvrage) : Seman a, fondée par le président Alberto LIeras en 1946, circula d'abord pendant 13 ans et reparut, après une longue interruption, en 1982. L'entreprise de presse écrite Publicaciones Semana est la troisième du pays, après El Tiempo et El Colombiano. En Colombie, à chaque campagne électorale, on a coutume de dire en souriant qu'El Tiempo ne perd jamais: d'une certaine manière, il a toujours sa part de ministres et d'ambassadeurs et apparaît donc à la fois comme une sorte de permanence institutionnelle et comme un répertoire incontournable des élites colombiennes, une sorte de Who 's who indispensable à la construction du statut des élites. On dit aussi qu'il n'est ni libéral, ni conservateur, mais "gouvernementaliste". Les tribunes traduites dans ce livre montrent que ce journal, bien qu'ouvrant ses pages à différentes tendances politiques, demeure néanmoins un soutien respectueux si ce n'est inconditionnel du gouvernement.

1. Emilio Juan Ruiz, Cuarto Poder, como el poder economico se inserta en los medios de Comunicacion colombianos, Bogota, Panamericana, 1996. 2. Printer est la troisième entreprise d'impression du pays; elle est sur la liste des 500 plus grandes entreprises de la Colombie. 3. TV Cable, est la troisième entreprise privée de télévision, après Caracol et RCN.

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Le jour même du premier tour de la dernière élection présidentielle, l'éditorial était à ce titre on ne peut plus transparentl. Commençant de manière très normale en affirmant qu'une surprise est improbable et « que le président Uribe sera réélu aujourd'hui », il ajoute aussitôt qu'« un deuxième tour serait très coûteux et plein d'inconvénients pour la stabilité institutionnelle et économique du pays », avant de poursuivre:« Ce que nous pouvons souhaiter de mieux pour l'intérêt national est qu'Uribe soit réélu au premier tour aujourd'hui »... Puis il conclut: «Devant ces différents problèmes de complexité équivalente, nous pensons que le président Alvaro Uribe est le plus compétent pour les affronter et les résoudre ». Et, rien que de très normal dans la démocratie même atomisée ou très incomplète qu'est la Colombie aujourd'hui, cet éditorial donna lieu à une pluie de réactions plutôt violentes des lecteurs: plus de cinq cents commentaires ont ainsi été publiés sur le propre forum d'internet d'El Tiempo ! Quels médias aujourd'hui en Colombie?

Dans l'ensemble du panorama télévisuel colombien, on compte aujourd'hui une seule chaîne publique. Les autres chaînes, publiques à l'origine, ont été privatisées il y a plusieurs décennies et appartiennent maintenant à de grands groupes économiques: ainsi Santo domingo, Ardila lulie, Casa Editorial El Tiempo... Ceux-ci ont en outre acheté la presque totalité des stations de radio. A partir des années soixante, en effet, le capital financier commence à s'intéresser aux médias. Il achète d'abord les chaînes de radio. En 1973, le groupe Ardila Lülle2 achète RCN [Radio Colombia lVacionaIj. Dans les années 1986, le groupe Santo Domingo3 devient actionnaire majoritaire de Caracol4. Et, dans une gestion finalement très traditionnelle et commerciale, en ce qui concerne la télévision et la radio, le pluralisme informatif est aujourd'hui assurément faible.
1. « Mas alla de la reeleccion », El Tiempo, 28 mai 2006. 2. Le groupe Ardila Lülla, en plus de RCN radio (34 stations, Radio Cadena Nacional, RCN est la deuxième entreprise de radio du pays) et RCN télévision, TV Cable, achète en 1976, le journal El Siglo et les éditions Nuevo Dia. Elle contrôle 10 % des actions du journal El Colombiano ; ce groupe a investi aussi dans La Republica Gournal économique) et contrôle également des entreprises de téléphonie (Cocelco), de grandes entreprises de textiles (Coltejer), de chocolat, etc. 3. Le groupe Santo Domingo est le conglomérat économique et industriel qui s'est le plus intéressé aux moyens de communication. Julio Mario Santodomingo est considéré comme l'entrepreneur le plus riche du pays, cinquième brasseur le plus grand du monde. Le groupe possédait des chaînes de radio en Colombie (le groupe Caracol a 160 stations émettrices), une chaîne de stations émettrices aux Etats-Unis, des entreprises de télévision (Caracol Television), de téléphonie (Celulmovi/), des banques, des compagnies d'assurance, de pétrochimie, de médias écrits (El Espectador, Revista Cromos), etc. Il est aussi l'ancien propriétaire de Bavaria (la plus grande brasserie de Colombie) et d'Avianca (la plus importante compagnie de transport aérien). 4. Caracol, est la première entreprise de radio et télévision (récemment le groupe espagnol Prisa a acheté Caracol Radio).

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Dans le domaine de la presse écrite, aux enjeux et à la portée plus circonscrits, la diversité est à l'évidence plus grande. Certes, en Colombie comme ailleurs, la plupart des grandes entreprises journalistiques ont été aux mains des élites politiques et économiques. Parmi les rares médias à avoir échappé à ce schéma, on compte certains journaux de gauchel et les journaux fondés par des narcotrafiquants dans les années quatre-vingts. En effet, les nouvelles élites économiques provenant du narcotrafic n'hésitèrent pas à faire des incursions dans la politique et à créer des journaux. Le narcotrafiquant Carlos Ledher fonda « Quindio Libre» ; et Pablo Escobar « Medellin Civico ». Les grandes entreprises sont très présentes dans la presse écrite. El Espectador est la propriété du groupe Santo Domingo et El Tiempo appartient au conglomérat Casa Editorial El Tiempo. Mais il faut ajouter que la Colombie a une tradition de journalisme régional plutôt solide. On compte une trentaine de journaux bien installés. Parmi les plus importants, El Colombiano de Medellin, deuxième journal du pays; sur la côte, on citera El Heraldo, de Barranquilla, et El Universal de Cartagena. A l'ouest, El Pais, de Cali. A l'est, Vanguardia Liberal, de Bucaramanga. Dans la presse militante, il faut citer El Nuevo Siglo, expression d'une variante orthodoxe du conservatisme et à gauche, Voz, du Parti Communiste; Tribuna Roja, du MOIR2. Le lien structurel au milieu politique et la structure familiale des entreprises caractérisent la presse en Colombie. Pour le premier aspect, il suffit de citer à nouveau le cas d'El Tiempo, un journal lié au Président Eduardo Santos dans les années 1940 comme à l'actuel vice-Président Francisco Santos... Les Présidents Cesar Gaviria (1990-1994), Belisario Betancur (1982-1986) ou Carlos LIeras (1966-1970) ont tous dirigé des journaux3. Rien de tel ou d'aussi prononcé en Europe occidentale! En ce qui concerne la structure familiale des journaux rappelons qu'une seule famille (Cano) a contrôlé pendant un siècle El Espectador; que la famille Santos détient El Tiempo et la famille Gomez El Nuevo Siglo; la famille Ospina Hernandez La Republica; la famille Pastrana La Prensa; la famille Galvis Ramirez La Vanguardia... Une double conclusion s'impose: d'une part, l'activité politique se conjugue toujours en Colombie avec le journalisme; d'autre part, malgré

1. En Colombie, l'élite intellectuelle et économique a même contrôlé des publications de gauche, comme la revue contestataire Alternativa: on trouvait parmi ses propriétaires et collaborateurs Enrique Santos, co-directeur d'El Tiempo et Daniel Samper, fière du président Ernesto Samper (1994-1998), chroniqueur et actionnaire d'El Tiempo), Antonio Caballero (chroniqueur de Semana) ou le prix Nobel de littérature Gabriel Garcia Marquez. 2. MOIR, Mouvement Ouvrier Indépendant et Révolutionnaire. 3. Cesar Gaviria La Tarde de Pereira, Carlos LIeras a été directeur d'El Tiempo; Belisario Betancur a fait partie de la direction de la Dejènsa, El Siglo, la Prensa.

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l'apparente modernisation de la société, l'entreprise familiale demeure le noyau sur lequel s'appuient les entreprises économiques et politiques. Presse moderne et conflit armé Plusieurs études ont tenté d'expliquer dans quelle mesure le conflit armé conditionne les contenus. Autrement dit, quels sont les critères de la qualité, ceux liés à l'impartialité, au pluralisme, à la précision et à la diversité des sources1? En Colombie, certains constatent une réduction croissante du pluralisme informatif. Et le harcèlement dont les journalistes font l'objet est incontestable: particuliers, délinquants ou groupes armés s'en prennent aux journalistes. L'historien2 Jorge Orlando Melo en déduit que, finalement, « les journalistes ne sont pas autant victimes de l'Etat que de la société civile »3. Le fait que les grands médias appartiennent à des groupes économiques « extra journalistiques» ne constitue pas en soi un phénomène proprement colombien: il s'agit d'une tendance mondiale. Ce qui, par contre, singularise la situation de l'exercice de la profession est, bien sûr, la présence d'un conflit armé permanent. Plus des trois quarts (78%) des journalistes colombiens craignent d'être assassinés! Auxquels s'ajoutent 12 autres pour cent qui craignent d'être (seulement) séquestrés! Une étude aussi pointue que trivialement statistique considère ainsi que « le journaliste a la perception que sa liberté d'expression est limitée à 65,9%4 »... Les moyens de communication jouent un rôle essentiel dans le processus de description mais aussi de construction de la réalité. Cette dernière représente un enjeu considérable, tant pour les groupes impliqués dans la lutte pour le pouvoir que pour ceux engagés dans le conflit armé. Est-il encore possible, pour cette abstraction bien incertaine qu'est le Colombien moyen, de se faire une idée claire de ce qui se passe dans son pays? Vaste et universel débat mais qui prend en Colombie une acuité violente! Les moyens de communications exhibent souvent la barbarie sans la replacer dans son contexte, tandis que les medias contribuent à exacerber la polarisation du pays5. En Colombie, tout ne se montre certes pas; mais la (re)transmission d'événements, souvent très crus, envahit quotidiennement les foyers par le biais de la télévision: l'abondance de «mauvaises» nouvelles atterre, paralyse, engourdit et endurcit. L'impunité encourage la violence. Les responsabilités s'évaporent, les coupables se font oublier. En cherchant à occuper toujours la première
1. www.alianza-pan.org proyecto Antonio Narino/ Medios para la paz 2. Cf l'article de Marta Ruiz de ce livre. 3. Jorge Orlando Melo, « la libertad de prensa », in CEPEDA ULLOA Fernando, F ortalezas de Colombia, p. 84 4. Diana Sofia Giraldo et ails, Periodistas, guerra y terrorismo, Bogota, Planeta, 2003, pp. 43 sq. 5. Comprendre ce qui se passe est d'autant plus difficile qu'il n'y a pas de consensus dans la communauté scientifique sur la qualification du conflit. Est-ce une guerre civile, une guerre antisubversive ou une guerre anti-terroriste? Cf l'article de Carlos Pizarro sur ce point dans cet ouvrage.

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place, en haussant le ton de toutes les manières possibles, les différents groupes armés dénoncent la barbarie de l'autre. A tel point que l'on a souvent l'impression qu'il y a une guerre entre victimes. «Trente mille personnes meurent chaque année et il se trouve que toutes sont des victimes: la guérilla se défend contre l'Etat, Castanol [chef paramilitaire] se défend contre la guérilla et l'Etat se défend contre les deux », constate Rafael Pardo, du Parti libéral. « Le journaliste a nivelé la douleur de la victime et celle du bourreau », complète Leon Valencia, ex-guérillero et chroniqueur d'El Tiempo et d'El Espectador... Une victimisation généralisée qui paraît toujours justifier cyniquement la barbarie et le recours à la violence. La violence qui irrigue la Colombie depuis les années quarante résulte en grande partie de l'incapacité des élites politiques à créer une société d'individus à la citoyenneté effective: l'exclusion de larges pans de la société a au contraire prévalu. Sans négliger le poids de tendances communes à l'Amérique latine, voire au monde occidental, un grand projet collectif intégrateur a fait défaut dans l'un des pays se réclamant de Bolivar: si l'inégalité n'a cessé de progresser dans ce monde latino-américain, globalement en outre fort bon élève des politiques libérales depuis plusieurs décennies, tous les pays du continent n'ont pas suivi un chemin si structurellement violent. A de nombreuses reprises, le discours de la presse à propos du conflit a polarisé les positions, à tel point qu'on observe une « décadence de la lutte politique et une décadence du langage» ; les massacres et la barbarie envers la population civile ont été justifiés comme des erreurs, des exécutions, des règlements de compte, voire plus crûment comme du «nettoyage social »2. Beaucoup de pays du sous-continent ont connu leur période noire et leurs escadrons de la mort; peu sont parvenus à cette sorte de banalisation de la violence dans un quotidien de « normalité ». Face à cette tragédie, la société civile souffre au moins d'accoutumance si ce n'est d'indifférence. Peut-être manque-t-elle d'un langage politique adéquat pour exprimer les maux dont elle souffre. Les mouvements sociaux ont de grandes difficultés à émerger et ont une influence limitée sur l'ensemble de la société; lorsqu'ils se sont constitués, ils se sont en outre parfois criminalisés par manque d'imagination ou d'espaces démocratiques. Le tableau des cinquante dernières années n'invite assurément pas à l'optimisme. Peut-être y a-t-il néanmoins une lueur d'espoir, depuis les dernières élections présidentielles de mai 2006? Elles ont consolidé le leadership du président Alvaro Uribe (62% des trop peu nombreux suffrages exprimés). Et elles ont montré qu'il y avait un réel espace pour d'autres forces

1. Mauricio Aranguren, Mi Conjèsion, Carlos Castano revela sus secretas, Bogotâ Oveja Negra, 2001. Carlos Castano est Ie chef des Autodefensas Unidas de Colombia (union de paramilitaires). 2. Fernando Estrada Gallego, Las metaforas de una guerra perpetua. Estudios sabre pragmatica del discurso en el conflicto armada colombiano, Medellin, Eafit, 2004

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que celles des partis traditionnels. Le 26 mai 2006, le PDA 1 (Polo Democratico Alternativo, mouvement politique rassemblant les principales forces de la gauche colombienne) est devenu la deuxième force politique du pays (23%). Ainsi, malgré une abstention devenue habituelle (55%), le résultat électoral de 2006 constitue peut-être un tournant dans le paysage politique colombien, consolidant et légitimant un peu la démocratie: s'il a plébiscité le candidat-président, il a aussi permis la consolidation sur tout le territoire national d'un parti de gauche progressiste et pragmatique, ce PDA. En outre, il a contribué à retirer aux groupes de guérillas et de paramilitaires encore un peu de légitimité... En montrant une Colombie considérée et jugée par elle-même, par l'intermédiaire de ses acteurs politiques ou intellectuels, cet ouvrage manifeste aussi l'espace demeuré large mais incertain et sans cesse reconsidéré ou menacé de la presse. Cela dans un pays où la violence n'empêche pas - et c'est là l'un des paradoxes colombiens - une «normalité» réelle et certaine: le pays, assurément, continue à vivre et fonctionner - et souvent mieux ou pas plus mal que bon nombre de ses voisins sud-américains.

1. Ce mouvement est né en février 2005 de la fusion du Polo Democratico Independiente (PD/) et d'Alternativa Democratica (ADJ.

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Première partie

VIE POLITIQUE: LE PRÉSIDENTIALISME ET SES OPPOSITIONS

LE RÉGIME PRÉSIDENTIEL
Julie Dallois

La réforme constitutionnelle permettant au chef de l'Etat colombien de se représenter aux élections présidentielles, votée par le Congrès en décembre 2004, est loin d'être anodine; elle revêt un double aspect. Elle s'inscrit d'une part dans un ensemble structurel de défense du régime présidentiel colombien, un thème qui a fait l'objet de nombreuses études sociologiques et politiques, colombiennes ou étrangères 1. Les innombrables crises du système politique colombien depuis la première Constitution de 1863 attisent en effet les polémiques sur la question du choix du régime, mais aussi sur la question de la place et des prérogatives de l'Exécutif par rapport aux autres pouvoirs. La question semble ici purement juridique. Aux sources du système politique colombien se trouve le modèle nord américain mis en œuvre dans la Constitution de Philadelphie de 1787. La première Constitution colombienne, la Constitution de Rionegro, instaurait en effet un régime présidentiel et organisait le pays de manière fédérale, à l'instar des Etats-Unis d'Amérique. Elle fut abandonnée en 1886 pour une seconde Constitution qui justement mettait fm au fédéralisme au profit d'une république unitaire avec décentralisation administrative de l'Etat vers les « départements », inspirés du modèle français. C'est avec cette constitution que le régime présidentiel fut véritablement institué en Colombie, car renforcé; les différentes crises politiques permirent en outre au régime de s'installer durablement. En 1991 une troisième Constitution fut instaurée, dont l' objectif principal était de réduire les pouvoirs du président de la République. A travers ces trois grands temps de l'histoire constitutionnelle colombienne, il ressort ainsi qu'il s'agit plus d'une « adaptation» du régime au pays2 que d'une remise en cause totale du régime présidentiel. Aujourd'hui, la réforme semble d'ailleurs renouer avec un présidentialisme fort, comme il fut institué en 1886. Les différentes études sur les crises du régime sont aujourd'hui réutilisées par les partisans d'un régime présidentiel fort, sans qu'y soient introduits des éléments du système parlementaire, favorables à la réélection du président de la République, mais aussi par les défenseurs d'un régime plus équilibré au profit du Législatif. Cependant, l'enjeu du débat actuel dépasse le simple cadre constitutionnel et juridique pour s'insérer dans la sphère politique et sociale. Au risque de paraître trivial, il semble important de souligner que si la fonction de Président de la République tire ses compétences de la Constitution, elle est néanmoins - à l'instar de toute fonction politique - assumée par un homme: la question de la réélection présidentielle s'insère donc également dans un débat plus conjoncturel, liée d'une part à la personne ayant la charge de la fonction présidentielle et à l'origine de la réforme de décembre 2004, l'actuel président Alvaro Uribe, et, d'autre part, à la relative

1. Voir l'étude menée par Juan 1. Linz et Arturo Valenzuela, Las crisis deI presidencialismo, Madrid Alianza Editorial, 1997. 2. Voir le travail effectué par Jaime Vidal Perdomo, (Université Rosario de Bogota), "Le régime présidentiel en Colombie", in Mélanges Franck Moderne.

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fragilité du régime et du statut politique de l'opposition dans un régime présidentiel « hypertrophié ». Beaucoup s'inquiètent ainsi de cette « prise de pouvoir» par le Président au travers de la réforme, et certains expriment leurs préoccupations en ce qui concerne la garantie des libertés fondamentales I. Fondamentalement l'enjeu se situe alors du côté de l'opposition qui doit pouvoir jouer son rôle d'équilibre du pouvoir. Le principe de toute démocratie est simple: la minorité politique doit un jour pouvoir devenir majorité. La réforme constitutionnelle ne doit dès lors pas se faire au profit d'un seul homme, sous peine de bloquer le processus de démocratisation en Colombie. L'unique solution, dans le respect d'une élection véritablement démocratique, se trouve du côté des citoyens. Qu'ils décident! Mais encore faut-il pour cela que la société ne soit ni ne se sente exclue de la politique. La question est donc beaucoup plus que constitutionnelle. Certains des articles ciaprès se limitent à l'approche juridique et politique du problème: deux des articles sont d'Eduardo Pizarro Leon Gomez, professeur à l'Institut d'Etudes Politiques et de Relations Internationales (IEPRI) de l'Université Nationale de Colombie, engagé dans le processus de pacification nationale. Un autre est signé par l'ex-Président de la République Alfonso Lopez Michelsen... L'entretien avec le professeur E. Pizarro met aussi en lumière les relations étroites existant entre le droit, la politique et la société.

1. Réseau d'Infonnation de Solidarité avec l'Amérique latine (RISAL), Internet, Interview d'Alirio Uribe par Eduardo Tamayo « Colombie, le risque d'une réélection d'Alvaro Uribe».

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LA RÉÉLECTION PRÉSIDENTIELLE: LE SOPHISME DE L'(IN)ÉGALITÉ ?

Eduardo Pizarro Leon Gomez

El Tiempo 3 janvier 2006 Traduit par Julie Dallois La réélection possible, à tous les niveaux de l'Etat, est positive: le problème est plutôt l'absence de garanties pour l'opposition. Récemment l'ex-président Michelsen soutint que la réélection présidentielle pourrait non seulement constituer un vice de forme mais aussi de fond puisqu'il pourrait s'agir d'une « réforme constitutionnelle anticonstitutionnelle ». L'argument est simple: la réélection romprait l'égalité entre les candidats à la présidentielle car le candidat sortant aurait des possibilités en termes de pouvoir lui donnant une supériorité sur ses adversaires. Avec tout le respect et l'admiration que je porte à l'ex-président Lopez et au docteur Hernandez, il me semble que c'est un argument très discutable intellectuellement et très négatif dans le domaine politique. En premier lieu, si le principe d'égalité se convertit en un principe absolu, il serait nécessaire de couper court au droit de réélection des sénateurs, députés et conseillers régionaux, dans la mesure où leur présence dans les corps collégiaux leur apporte des ressources en termes de pouvoir qui rend inégale la lutte pour les futurs aspirants à ces fonctions. Pour parvenir à une réelle égalité il serait nécessaire que l'on interdise la réélection mais il faudrait également que tous les candidats puissent s'élancer depuis la même ligne de départ. En second lieu, si cette thèse parvenait à s'imposer, elle rendrait impossible une future approbation de la réélection des maires et gouverneurs d'Etats, une nécessité ressentie pourtant dans le pays pour parvenir à une meilleure continuité dans les projets de développement local et régional. La grande transformation de villes connues comme Madrid ou Paris est due, entre autres, aux projets urbains qu'ont entrepris pendant des années Tierno Galvan ou Jacques Chirac. Finalement, cet argument, dans la bouche de l'ex-président Alfonso Lopez Michelsen, semble contradictoire. Lopez est un partisan déclaré du régime parlementaire, dont un des points forts est la réélection indéfinie du premier ministre, puisqu'il conserve un appui de la majorité au sein du Parlement; dans ces systèmes politiques, le déséquilibre entre le premier ministre et son

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parti (ou coalition de partis) d'une part, et l'opposition d'autre part, est même supérieur à celui d'un système politique présidentiel, puisque la majorité contrôle non seulement le pouvoir exécutif mais aussi le pouvoir législatif. La réélection est un principe sain. Grâce à lui, dans les démocraties les plus avancées du monde, il s'est imposé comme un des piliers centraux du système politique. Aux Etats-Unis, en Europe occidentale, au Japon, au Canada, en Nouvelle-Zélande voire en Australie, la réélection à tous les niveaux institutionnels est une pratique commune et courante. Cet outil est un des facteurs qui ont permis de garantir la stabilité et la continuité des politiques publiques. C'est, pour cela, un des éléments-clés du succès de la construction nationale. En revanche en Colombie, comme dans le reste de l'Amérique latine, l'instabilité et l'absence de continuité dans les projets étatiques prédominent. Les principaux critiques du système présidentiel (Juan Linz, Arturo Valenzuela, Alfred Stepan, Arend Lijphart...) avancent l'argument qu'un de ses principaux désavantages, comparé au système parlementaire, est le principe de non-réélection. Celle-ci génère, dans les modèles parlementaires, une motivation puissante pour la réalisation de bons gouvernements, car de l'efficacité de gestion du parti au gouvernement dépend la conservation du pouvoir par celui-ci. Le problème n'est pas la réélection présidentielle. La réélection à tous les niveaux de l'Etat est très positive, comme vient de le vérifier la réélection du respecté Edgardo Maya, Procureur Général de la Nation. Le problème est aussi l'absence de garanties pour l'opposition. Pour cette raison, au lieu de jeter le bébé avec l'eau du bain comme le fait Lopez, ce que nous devons faire c'est anticiper l'approbation d'un Statut de l'Opposition donnant de pleines garanties aux candidats de l'opposition. Et que le peuple décide! La défaite d'Uribe doit venir des votes citoyens, non des tribunaux.

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2006 : L'ANNÉE DE LA RÉÉLECTION

Editorial, El Tiempo 5 janvier 2006 traduit par Emilie Friedli Il est possible que la véritable année de la réélection ne soit pas 2005, année du débat et du vote en ce sens, mais cette année 2006, qui a de fortes chances de la voir se concrétiser. A la fin du premier semestre, la compétition s'achèvera dans les urnes. Et la seconde moitié de l'année verra probablement, s'il n'y a pas d'imprévu, naître le second mandat du premier président colombien réélu de manière consécutive. 2006, année de la réélection, avec des avantages pour le président-candidat qui bénéficie toujours, d'après les sondages, d'un rare niveau de popularité et paraît imbattable. Mais aussi avec des inconvénients car, en cas de victoire, le grand défi d'Alvaro Uribe sera d'échapper au « syndrome du second mandat », piège dans lequel tombèrent des personnalités aussi populaires en leur temps que Fujimori [au Pérou] ou Menem [en Argentine]. Les perspectives pour l'année 2006 peuvent donc se diviser en deux temps: jusqu'aux élections présidentielles et après. La première moitié de l'année promet d'être riche en compétition, plutôt déséquilibrée jusqu'à présent, entre le président-candidat et les autres aspirants. Cela fera de l'élection présidentielle une sorte de « chronique de la fin annoncée ». Mais cette nation est bien connue pour ses retournements de situation et rien ne permet d'affirmer que le résultat soit certain. La mesure des forces en présence lors des élections pour la Chambre et le Sénat entre « el uribismo » et ses différentes listes et l'opposition, répartie entre le libéralisme et le Pôle Démocratique Alternatif, constituera un élément clef. Il y aura des rivalités intéressantes pour prendre la tête de 1'« uribismo », comme celle du Partido de la U et de Cambio Radica,. des données importantes, comme le vote de la gauche; et des paris gagnés d'avance, savoir par exemple si Uribe gagnera ou non au premier tour. Une question de fond subsiste: jusqu'à quel point le para-militarisme, armé ou secret, contaminera les élections, sachant que plusieurs groupes sont sur le point de se démobiliser, alors que la campagne approche, et que l'influence des Autodéfenses [paramilitaires] est intacte dans beaucoup de régions. On se demande également comment cela transparaîtra au sein du Congrès. Les FARC, qui, à Vista Hermosa (Meta) et à Putumayo, ont rallumé [en janvier 2006] un feu qu'ils avaient déclenché en 2005, représentent un sérieux défi. Leurs actions se multiplieront durant la campagne électorale. La question

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