La construction identitaire en Iran

De
Publié par

Depuis le début du siècle dernier, le poids géostratégique de l'Iran a toujours pesé sur l'échiquier international. La révolution islamique l'a précipité d'une manière spectaculaire sur la scène politique du monde. Il couve de graves crises, qu'elles soient nationales ou internationales, que les travaux explorant l'image que les Iraniens se font d'eux-mêmes pourraient permettre de pronostiquer. Cette étude propose de connaître les soubassements idéologiques des comportements politiques, voire culturels des Iraniens.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
Lecture(s) : 47
EAN13 : 9782296244313
Nombre de pages : 259
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

La construction identitaire en Iran Comprendre le Moyen-Orient
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Firouzeh NAHAVANDI (dir.), Mouvements islamistes et
Politique, 2009.
Kazem Khalifé, Le Liban, phoenix à l'épreuve de
l'échiquier géopolitique international (1950-2008), 2009.
Barah Mikaïl, La Syrie en cinquante mots clés, 2009.
Jean-Jacques LUTHI, Lire la presse d'expression
française en Égypte, 1798-2008, 2009.
Aurélien TURC, Islamisme et Jeunesse palestinienne,
2009.
Christine MILLIMONO, La Secte des Assassins, Xl e -
XII! siècles, 2009.
Jérémy SEBBANE, Pierre Mendès France et la question
du Proche-Orient (1940-1982), 2009.
Rita CHEMALY, Le Printemps 2005 au Liban, 2009.
Anne-Lucie CHAIGNE-OUDIN, La France dans les jeux
d'influence en Syrie et au Liban, (1940-1946), 2009.
May MAALOUF MONNEAU, Les Palestiniens de
Jérusalem. L'action de Fayçal Husseini, 2009.
Mohamed ABDEL AZIM, Israël et ses deux murs. Les
guerres ratées de Tsahal, 2008.
Michel CARLIER, Irak Le mensonge, 2008.
Nejatbakhshe Nasrollah, Devenir Ayatollah. Guide
spirituel chiite, 2008.
Mehdi DADSETAN et Dimitri JAGENEAU, Le Chant
des Mollahs : la République islamique et la société
iranienne, 2008.
Chanfi AHMED, Les conversions à l'islam fondamentaliste en
Afrique au sud du Sahara. Le cas de la Tanzanie et du Kenya,
2008.
Refaat EL-SAID, La pensée des Lumières en Égypte, 2008.
El Hassane MAGHFOUR, Hydropolitique et droit international
au Proche-Orient, 2008. Alireza MANAFZADEH
La construction identitaire en Iran
L'HARMATTAN © L'HARMATTAN, 2009
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharrnattan.com
diffusion.hannattan@wanadoolr
hannattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-10675-8
EAN : 978229609106758 À Ameneh Youssefzadeh
En témoignage d'une grande amitié
Transcription
Prononciation Lettre se lit
â a sans
a a plat
church (en anglais) ch tch
dj dj djin
é é héberger
gh "r" grasseyé rouge
gouffre g g
kh ch (allemand) bach
ou ou taboulé
q "r" grasseyé bar
sh ch chère
ss (médian) ss brassage
Introduction
En mars 2007, le département de cinéma de
l'Académie des Arts d’Iran protestait devant le secrétaire
général de l’UNESCO contre la production et la
distribution d’un film américain qu’il considérait comme
une insulte à la nation iranienne et une négation de la vérité
historique. La lettre a été paraphée par des personnalités
iraniennes du monde du cinéma qui demandaient au
secrétaire général de cet organisme onusien de réagir contre
l’image qu’Hollywood venait de donner avec ce film de
l’histoire perse.
Il s’agit d’un film réalisé par Zack Snyder sous le
titre « 300 » qui n’est rien d’autre qu’une reconstruction
très libre d’un épisode historique d’une des nombreuses
batailles qui ont opposé dans l’Antiquité les Grecs et les
Perses. Tiré du roman graphique de Frank Miller, 300
donne une vision fantastique de la bataille des Thermopyles
en 480 avant Jésus-Christ. Léonidas, devenu roi de Sparte à
la suite des épreuves rituelles dont il a triomphé, apprend
d’un messager que le roi perse, Xerxès (de la dynastie
achéménide), projette d’envahir la Grèce et de soumettre sa
cité. Contre l’avis de l’oracle, il part à la rencontre de
l’ennemi et avec les 300 hoplites spartiates qui composent
sa garde personnelle, affronte la gigantesque armée perse
dans le défilé rocheux des Thermopyles. La résistance est
héroïque. Léonidas se sacrifie avec ses 300 soldats, causant
des pertes considérables aux Perses. Par contraste avec les nobles grecs, les Perses de la période achéménide sont
représentés, aussi bien dans la bande dessinée originale que
dans le film, comme une horde sauvage et dégénérée.
Depuis sa sortie, le film a fait couler beaucoup
d’encre et a provoqué une grande agitation parmi les
Iraniens du monde entier. Il a soulevé un débat au sujet de
la représentation des Perses dans le contexte international
des tensions entre le monde occidental et l’Iran. Pendant
qu’en Grèce il battait les records d’audience, à Téhéran, où
il n’a jamais eu la permission d’être diffusé, des réunions
contestataires avaient été organisées au sein de l’université
en présence des personnalités culturelles de la République
islamique et la principale chaîne de télévision avait
consacré une émission à son sujet. Deux pétitions, lancées
sur Internet, ont été paraphées par des dizaines de milliers
d’Iraniens vivant pour la plupart à l’étranger. Les députés
du Parlement iranien et d’autres responsables politiques ont
manifesté leur colère demandant au ministre iranien des
Affaires étrangères de prendre en main ce dossier. Le
conseiller culturel du président iranien a déclaré que par
l’intermédiaire de ce film, les États-Unis cherchaient à
humilier l'Iran. Le régime iranien a même fait savoir qu’il
souhaitait l’interdiction internationale du film voire son
retrait immédiat des salles.
À la suite de cette agitation, l’auteur de la bande
dessinée, le réalisateur et les producteurs du film ont
souligné que le film n’était qu’une version fantastique de la
bataille héroïque des Thermopyles et qu’il ne fallait pas le
prendre pour une œuvre historique. L’auteur du roman
graphique a même condamné la politique internationale des
Etats-Unis en affirmant que ce pays se comporte comme un
empire en déclin.
La ferveur nationaliste suscitée parmi les Iraniens par
ce film a pu rapprocher le régime islamique, du moins pour
un certain temps, de la plupart de ses opposants laïques.
Cet événement montre que les Iraniens ont réussi, au cours
du siècle qui vient de s’écouler, à se construire une
véritable conscience historique. Qu’ils soient laïques ou
12 islamiques, ils se font d’eux-mêmes une image collective
qu’ils croient tenir de leurs ancêtres et dont la remise en
question les exaspère. En tant que nation, ils sont prêts à se
mobiliser contre toute déformation de cette image et à
réagir contre toute atteinte à leur dignité nationale.
Mais l’image qu’ils se font en général d’eux-mêmes
en tant que nation est une image plus ou mois récente. Elle
a été essentiellement forgée pendant les deux ou, tout au
e
plus, trois premières décennies du XX siècle. Puis, grâce à
l’enseignement public, elle a été intériorisée par plusieurs
générations sous la dynastie Pahlavi (1925-1979). La
construction de cette image a été l’œuvre d’une poignée
e
d’intellectuels du début du XX siècle dont nous parlerons
longuement dans ce travail. L’adhésion collective d’une
grande partie de l’intelligentsia iranienne du siècle dernier,
toutes tendances confondues, à cette image explique sa
permanence dans l’imaginaire de la plupart des Iraniens
d’aujourd’hui.
Lors de la révolution de 1979, déclenchée contre le
régime impérial, personne ne pouvait imaginer que les
responsables de la République islamique naissante
s’appliqueraient ou, si l’on veut, seraient amenés à
entretenir cette image, débarrassée évidemment de sa
composante monarchique. Car au fond, la République
islamique devait diriger une nation, bien qu’inachevée, et
administrer un pays en tant que réalité géographique d’une
collectivité nationale censée être une et indivisible.
Quoi que l’on dise, depuis son instauration, le régime
islamique a continué à diffuser le culte d’un patrimoine
national dont l’essentiel a été défini au début du siècle
dernier.
La formation identitaire en Iran a suivi un processus
bien particulier. Sur le plan purement théorique, elle s’est
concrétisée au moment où le pays traversait une des
périodes les plus critiques et les plus chaotiques de son
histoire. Nous essayerons d’en décrire certains aspects afin
de rendre intelligibles les efforts intellectuels d’une poignée
13 d’hommes qui a réussi à forger et à coordonner les idées
fondatrices de cette identité nationale.
En raison de la situation politique particulièrement
périlleuse du pays, ces hommes ont été amenés à réfléchir
au système politique susceptible de faire naître et de
symboliser une nation iranienne qu’ils souhaitaient à
l’image des nations européennes.
La formation de cette nation était donc, dans leur
esprit, étroitement liée à l’appropriation de ce qu’on
appelait à l’époque la civilisation moderne ( tammadon-e
djadid). La modernité économique et sociale devait être
imposée au pays par le pouvoir politique. La réflexion sur
l’occidentalisation et la modernisation était donc une étape
importante dans l’élaboration identitaire. La sévérité des
jugements que portaient certains de ces intellectuels sur les
habitudes ancestrales des Iraniens s’explique en grande
partie par cette volonté de faire apparaître un nouvel
homme semblable à l’homme occidental. Il fallait trier les
éléments constitutifs d’une tradition “embarrassante” qui, à
leurs yeux, n’était pas en bloc, digne d’être honorée. Elle
freinait la modernisation du pays, donc l’apparition de
nouveaux groupes sociaux, vecteurs du monde moderne.
Pour contrebalancer cette tradition dont la fonction sociale
primordiale était, comme dans toutes les sociétés
traditionnelles, de relier les membres de la communauté les
uns aux autres, il fallait instaurer une nouvelle solidarité de
principe entre les Iraniens.
La détermination et la célébration d’un patrimoine
ancestral supposé être commun à tous les Iraniens devaient
engendrer une fraternité nationale supérieure aux
solidarités traditionnelles émanant d’autres appartenances
comme les appartenances linguistique, ethnique, religieuse,
régionale, tribale, etc. Les éléments symboliques et
matériels étaient déjà réunis. Des recherches
archéologiques en Iran, réalisées par les chercheurs
e
siècle, venaient d’apporter européens depuis la fin du XIX
des éclaircissements sur le passé préislamique de l’Iran
donnant lieu à l’édification d’une histoire nationale qui
14 établissait une continuité avec des ancêtres « glorieux ».
Ces ancêtres étaient exclusivement les Perses antiques, pas
les Elamites ou d’autres ethnies en majorité sémitiques qui
peuplaient ce pays avant l’arrivée des Perses.
Quant aux Turcs (plus d’un tiers de la population), ils
seront accablés de toutes sortes de reproches et de quolibets
en raison de leur langue que le pouvoir politique s’efforcera
de faire disparaître par tous les moyens. On leur inculquera
à eux aussi qu’ils étaient de bons Aryens et qu’ils devaient
abandonner cette langue “déshonorante” imposée par les
envahisseurs.
La période islamique de l’histoire nationale sera
reliée à l’histoire de la littérature persane, car dans l’esprit
des fondateurs de l’État-nation en Iran, le persan était la
clef de voûte de l’identité iranienne, donc l’axe de l’histoire
nationale.
La construction identitaire nationale était également,
comme nous le verrons, associée, par la force des choses, à
un système politique particulier. Après l’échec d’une
campagne d’opinion pour faire avancer l’idée d’une
république (hiver 1924), la structure monarchique sera
finalement pérennisée. L’histoire nationale, sous la
dynastie Pahlavi, s’appliquera à prouver qu’elle a été,
depuis toujours, intrinsèquement monarchique, mais cette
insistance n’empêchera pas la monarchie de s’effondrer.
Les deux premiers chapitres de ce travail retracent
brièvement les événements importants de l’histoire de
l’Iran depuis la mainmise de la Russie sur des territoires
iraniens (début du XIX e) jusqu’à l’avènement de la
dynastie Pahlavi en 1925. Nous essaierons de décrire les
faits dans un enchaînement bien défini afin de montrer
comment certains hommes d’État ont pris peu à peu
conscience de la défaillance du système politique, de
l’organisation sociale et économique de leur pays et de
l’inefficacité de leurs moyens militaires face aux armées
européennes. Ces deux chapitres nous permettront
également d’apercevoir l’ensemble des circonstances dans
15 lesquelles les réformateurs se sont aventurés, parfois au
péril de leurs vies, à transformer la société iranienne.
Ces deux chapitres auront aussi pour tâche de définir
le contexte historique dans lequel un groupe d’intellectuels
laïques a entrepris de développer un discours à la fois
politique, culturel et historique en vue d’élaborer une
identité nationale. Cette entreprise débute grosso modo
dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale.
Elle se concrétise sous forme d’un système de pensée plus
ou moins cohérent avant l’accession de Rezâ Khân au trône
(1925). Mais dans la recherche des origines nous avons
parfois été amenés à reculer le commencement de cette
formation identitaire. Les quatre autres chapitres sont
consacrés à l’étude systématique des différentes étapes de
cette formation à travers les discours des intellectuels les
plus influents de cette époque. Le sixième chapitre intitulé
« Une nation, une langue, une race » est relativement long,
car l’importance et la complexité de la question requéraient
qu’elle fût envisagée dans toute son ampleur.
Comme nous le verrons, dans l’élaboration de son
identité collective, la nation iranienne doit beaucoup au
volontarisme conscient et militant de ce groupe
d’intellectuels. Cependant, il faut bien reconnaître que les
failles de cette identité ne sont pas minimes. Elles sont
apparues, entraînant des déchirements, chaque fois que le
pouvoir central s’est vu affaibli. Elles commencent à
réapparaître surtout après la désillusion qu’ont provoquée
la décomposition des modèles de solidarité sous la
République islamique et les changements géostratégiques
dans la région. C’est à partir de cette observation que nous
avons été amenés à réinterroger sur ce terrain cette période
cruciale de l’histoire moderne de l’Iran.
16 Chapitre I
Face à une force insolite
1La dynastie safavide , fondée en 1501 par Shâh
erEsmâ‘il 1 , fut effectivement renversée en 1722 à la suite
de l’invasion afghane et définitivement abolie par la
déposition de ‘Abbâss III en 1736 2. Le fondateur de cette
dynastie avait réussi à rebâtir en Iran 3 un État unifié en
imposant au pays le rite dja‘farite du chiisme duodécimain
comme religion d’État. Lors de l’avènement de cette
dynastie politico-religieuse, l’Iran, tel que nous le
connaissons aujourd’hui, ne constituait pas une entité
politique monolithique. Chaque région de son territoire
actuel était en fait une principauté indépendante. La
dynastie safavide dont le pouvoir et l’ascension reposaient
essentiellement sur l’intrépidité de plusieurs grandes tribus
1. Sur la fondation et l’ascension de cette dynastie, voir: Hintz Walter,
Irans Aufstieg zum Nationalstaat, traduction persane (Tashkil-e dolat-e
melli dar Iran) K. Djahândâri, éd. Khârazmi, Téhéran, 1983. et
Laurence Lockhart, The Fail of Safavi Dynastie and the Afghan
Occupation of Persia, Cambridge: Cambridge University Press, 1958.
2. Hassan Pirniâ / Abbâs Eqbâl, Târikh-e Iran, az âghâz tâ enqérâz-e
qâdjâriyé (L’histoire de l’Iran, du début jusqu’à la déposition de la
2ème dynastie qâdjâr), éd. Khayyâm, Téhéran, 1985, partie, p.723.
3. Lors de son intronisation en 1501, Shâh Esmâ‘il se donna le surnom
de Shâhanshâh-e irân (Roi des rois de l’Iran). Depuis lors, les
Iraniens ont recommencé à appeler leur pays Iran, mais les Européens
avaient l’habitude de l’appeler la Perse. C’est en 1935 que Rezâ Shâh
voulut que le monde entier appelât son pays Iran. guerrières turques avait réussi à réunifier toutes ces
principautés en un seul État dont l’Iran d’aujourd’hui, en
tant qu’entité politique, est la continuation.
Après l’effondrement de cette dynastie turcophone en
1722, le pays fut la proie de l’anarchie et des rébellions.
Nâdir, chef guerrier descendant de la tribu turque Afshâr ,
qui était alors au service des rois safavides, réussit en une
quinzaine d’années à chasser les envahisseurs étrangers et à
neutraliser des rebelles autochtones. Il monta sur le trône
en 1736, mais après une dizaine d’années de règne
couronné de conquêtes fulgurantes, la folie des grandeurs
s’empara de lui et le conduisit à commettre des atrocités à
l’encontre même de ses proches, raison pour laquelle il fut
assassiné par les commandants en chefs de son armée en
17474. Le pays fut de nouveau livré à l’anarchie.
Après quelques années de guerre et de tuerie, Karim
Khân, chef d’une tribu « lor » appelée Zand, parvint à
accaparer le pouvoir au nom d’un mineur issu de la
dynastie safavide, vraisemblablement héritier légitime du
trône, et à prendre les rênes de la partie méridionale du
pays (1749). Il réussit à y faire régner le calme pour un
certain temps. Mais après sa mort en 1779 5, son royaume,
sous ses successeurs, traversa une des périodes les plus
sombres de son histoire.
À la suite de multiples guerres intestines, Âqâ
Mohammad Khân, issu de la tribu turkmène Qâdjâr, qui
s’imposait comme chef de guerre depuis 1779 dans la
partie septentrionale du pays, mit fin à la longue période
d’instabilité et de désordres que l’Iran traversait depuis la
chute des Safavides. Après avoir unifié le pays en un seul
État, il accéda officiellement au trône en 1787. Ainsi,
débuta la dynastie qâdjâr, mais son fondateur, Âqâ
Mohammad Khân, fut assassiné par ses proches en 1797
lors d’une expédition dans le Caucase 6. Son neveu, Bâbâ
4. Ibid. , p.734.
5. Ibid. , p.747.
6. Ibid. , p.764.
18 Khân, lui succéda sous le nom de son grand-père, Fath-Ali.
Pendant le règne de Fath-Ali Shâh qui dura 37 ans, le pays
dut faire face à de graves problèmes causés surtout par son
voisin septentrional, la Russie.
L’apparition de la Russie
Les Russes, qui progressaient jour après jour dans les
territoires transcaucasiens, cherchaient, après avoir détaché
la Géorgie de l’Iran (1801), à mettre la main sur les autres
Khânât (provinces iraniennes soumises à un Khan) du
Caucase. Quant à l’Iran, ayant du mal à digérer l’annexion
de la Géorgie, il se préparait à une guerre contre les Russes
en espérant que l’Angleterre lui viendrait en aide. La
première guerre entre la Russie et l’Iran eut lieu en 1805.
La supériorité militaire de l’Empire russe se révéla aussitôt
et le roi qâdjâr, déçu par l’attitude de l’Angleterre et à la
er recherche d’un appui solide, se tourna vers Napoléon 1
dont il connaissait l’ampleur des conquêtes. Celui-ci, qui
espérait pouvoir atteindre l’Inde à travers l’Iran, envoya
une délégation et un traité comprenant 16 clauses (traité de
Finkenstein) fut signé en 1807 entre les deux pays 7, traité
selon lequel la France promettait de faire tout son possible
pour contraindre les Russes à quitter la Géorgie et les
autres territoires transcaucasiens de l’Iran. Elle s’engageait
en même temps à fournir à l’Iran des armes et des
munitions, à réorganiser son armée selon les normes
modernes et à former ses soldats au maniement des armes
et à la maîtrise de l’art de la guerre. Une mission militaire
française composée de 24 officiers sous la conduite du
général Gardanne s’achemina vers l’Iran, mais avant son
arrivée, l’Empereur de France rencontra le tsar Alexandre
7. Iradj Amini, Napoléon et la Perse, Fondation Napoléon, Paris, 1995,
p. 122.
19 er 1 à Tilsit (juin 1807) 8 avec lequel il conclut un traité de
paix. Ainsi, tous ses engagements envers l’Iran devinrent
caducs. Pourtant, la mission française resta en Iran et
s’appliqua à entraîner les soldats et les officiers de l’armée
iranienne.
Entre-temps, une mission militaire anglaise arriva en
Iran avec un gros diamant précieux offert par le roi
d’Angleterre au roi qâdjâr en lui suggérant que son pays
accomplirait les promesses non tenues par les Français. Le
but que poursuivaient les Anglais était de mettre à l'écart
les Français et de jeter de l’huile sur le feu entre l’Iran et
l’Empire russe. En 1809, un traité de coopération fut signé
par l’Angleterre et l’Iran dont l’objectif était de
contrecarrer l’expansionnisme russe et de protéger les
colonies anglaises en Inde. Selon ce traité, les Anglais
s’engageaient à apporter des aides militaires à l’Iran dans
sa guerre contre la Russie. Mais pendant les neuf ans de
guerre que l’Iran mena contre son ennemi, aucune aide ne
parvint. Non seulement l’Iran ne put reconquérir la
Géorgie, mais il perdit en plus huit de ses provinces
caucasiennes et fut privé de son droit de naviguer dans les
eaux des rives de la mer Caspienne conformément au traité
de Golestân signé en 1813.
Une autre guerre, sous le prétexte d’un désaccord
concernant les frontières séparant les deux pays, eut lieu
quinze ans après. Dans cette guerre aussi, les Anglais se
tinrent à l’écart et malgré l’attente de l’État iranien, ils ne
lui apportèrent aucune aide. Ils s’interposèrent simplement
en tant que conciliateur, mais l’Iran subit une défaite
encore plus cuisante qui aboutit au fameux traité de
Torkaman-chây (1828) selon lequel il perdit le reste de ses
territoires caucasiens au-delà de la rivière Araxe et se vit
imposer des indemnités de guerre. Par suite de ces défaites
successives, la Russie consolida son influence en Iran en
instituant la capitulation pour ses ressortissants qui fut par
la suite étendue à d’autres ressortissants étrangers. Ces
8 . Ibid. , p. 133.
20 défaites conduisirent cependant un certain nombre de
dirigeants iraniens à prendre conscience de la défaillance
non seulement de leurs institutions mais aussi de leur vision
du monde.
Le clergé s’affirme
Ces défaites renforcèrent aussi la position du clergé
chiite dans ses rapports au pouvoir politique, car pour
mobiliser la population contre l’invasion russe, Fath-Ali
Shâh se vit dans l’obligation de solliciter le soutien actif
des chefs religieux qui n’hésitèrent pas à lui prêter la
mainforte en invitant les croyants à faire la guerre sainte
(djihad) contre l’envahisseur mécréant. Les guerres
iranorusses fournirent ainsi au clergé l’occasion de s’immiscer
de plus en plus dans les affaires publiques et de prendre
progressivement de l’importance. Les mollahs comprirent
que dorénavant on ne pourrait plus les négliger et qu’ils
seraient des partenaires inéluctables. Certains d’entre eux
se mirent même à prétendre ouvertement que l’autorité
politique leur appartenait. Le concept de vélâyat-e faqih
(autorité suprême du docteur religieux le plus compétent)
selon lequel le faqih est le représentant du Prophète et de
l’imâm caché sur terre fut alors formulé par Mollah Ahmad
Narâqi.
Depuis lors, à mesure que l’État se montrera
impuissant face aux puissances étrangères, le clergé
s’affirmera de plus en plus et deviendra le protagoniste
indiscutable de la scène politique. Dans leurs tentatives
pour réformer le système économique, politique ou
administratif du pays, les réformateurs se verront dans
l’obligation d’obtenir au préalable son accord. On verra
certes apparaître des penseurs très virulents envers les
mollahs comme Mirzâ Fath-Ali Âkhoudzâdé (1812-1878)
ou Mirzâ Âqâ Khân Kermâni (1836-1896), mais aucun
21 d’entre eux n’iront jusqu’à saper les fondements doctrinaux
du chiisme.
Conscients de l’emprise des mollahs sur la population
et de leur refus du changement, les réformateurs iraniens du
XIXe siècle chercheront obligatoirement la réconciliation.
Ils s’efforceront de démontrer que leur démarche n’était, au
fond, ni anticléricale ni antireligieuse. Mirzâ Malkam Khân
(1833-1908), Arménien converti comme son père à l’islam
et réformiste éclairé, qui jouera un rôle important dans
l’introduction des idées modernes en Iran, essaiera une
nouvelle tactique en faisant croire que les concepts
modernes ont des antécédents dans le Coran. Il dira plus
tard à un Européen:
Nous avons découvert que les idées qui n’étaient
nullement acceptables lorsqu’elles provenaient de vos
émissaires en Europe étaient aussitôt acceptées avec la
plus grande joie lorsqu’on démontrait qu’elles étaient
latentes en islam. Je peux vous assurer que le peu de
progrès que vous voyez [actuellement] en Iran et en
Turquie, surtout en Iran, est dû à ce fait que certaines
personnes ont repris vos principes européens mais qu’au
lieu de dire qu’ils provenaient de l’Angleterre, de la
France ou de l’Allemagne, elles ont dit qu’ils n’avaient
rien à voir avec l’Europe et que c’était les Européens qui
avaient repris les principes de notre religion 9 .
Conscience malheureuse
‘Abbâss Mirzâ, prince héritier et commandant en chef
de l’armée iranienne, qui se battit vaillamment contre
l’armée impériale russe, après avoir essuyé plusieurs
défaites humiliantes et en constatant l’impuissance de l’État
iranien face aux puissances européennes, fut probablement
e
l’un des esprits les plus sensibles du 19 siècle à être
9. Cité par Ervand Abrahamian, Iran Between Two Revolutions ,
Princeton University Press, USA, 1982, p. 68.
22 obsédé par la question de savoir d’où venait cette force
disproportionnée des Occidentaux. Il formula cette
question d’une manière émouvante à l’adresse de Jaubert,
er
en Iran: envoyé de Napoléon 1
Je ne sais pas d’où vient cette force qui fait que vous les
Européens nous subjuguiez ainsi et quelles sont les
raisons de notre inertie et celles de votre progrès.
Pourquoi dans l’art de la guerre et de la conquête ainsi
que dans l’utilisation des facultés de raisonnement,
êtesvous si chevronnés alors que nous baignons dans
l’ignorance et le désordre? Est-ce que par hasard la
population de l’Europe est plus importante que celle de
l’Orient ? Ou la terre en Orient est-elle moins fertile
qu’en Europe? Est-ce que vous disposez d’une richesse
plus vaste que celle dont nous disposons ici? Est-ce que
le soleil qui rayonne sur nous avant qu’il n’arrive
audessus de vos têtes est moins bénéfique pour nous qu’il
ne l’est pour vous? Ou peut-être Dieu dont la miséricorde
embrasse équitablement toutes les particules de l’univers,
préfère satisfaire vos souhaits plutôt que les nôtres? Je
n’en crois rien. Parle, l’étranger! Dis-moi ce que je dois
faire pour que les Iraniens se réveillent! 10
Hanté par cette question cruciale, qui reste, disons-le,
actuelle, ‘Abbâss Mirzâ fut amené, lorsqu’il était
gouverneur de la province d’Azerbaïdjan, à faire entrer en
Iran certains savoir-faire industriels occidentaux. Il fut le
premier homme d’État à introduire la draperie, la
typographie, la fabrication de canons et de la poudre à
canon. Il construisit des citadelles et des usines d’armement
et envoya pour la première fois des étudiants iraniens en
11Europe . Il décéda au Khorâssân en 1833 un an avant la
disparition de son père, Fath-Ali Shâh.
10. Abd ol-Hâdi Hâ‘éri, Nakhostine rouyârouyihâ -ye andishégarân-e
iran bâ do rouyé -ye tamaddon-e bourjouvâzi -ye gharb (Les premières
rencontres des penseurs iraniens avec les deux faces de la civilisation
bourgeoise de l’Occident), éd. Amir Kabir, Téhéran, 1988, p.308.
11 .Modjtabâ Minovi, Târikh va farhang (L’histoire et la culture), éd.
Khârazmi, Téhéran, 1977, pp.380-383.
23 Mohammad Mirzâ, le fils aîné de ‘Abbâss Mirzâ,
désigné après la mort de son père prince héritier et qui
vivait à Tabriz au moment de la disparition de son
grandpère, accéda au trône en 1834. Bien qu’humble et pieux,
c’était pourtant un tyran sanguinaire. Sous son règne qui ne
dura que 14 ans, la rivalité entre les puissances
européennes pour obtenir des concessions en Iran
s’accentua. Presque un an après son avènement, il fit
exécuter son chancelier ( Sadr ol-A ‘azam ) réformateur,
Mirzâ Abol-Qâssem Qâ‘em-Maqâm, qui l’avait pourtant
aidé à écarter de nombreux prétendants à la couronne. La
politique réformatrice de Qâ‘em-Maqâm et sa volonté
d’assurer l’indépendance du pays ne plaisaient ni aux
puissances étrangères présentes en Iran ni à l’entourage du
roi. Sous l’impulsion des représentants politiques russes et
anglais et sur la dénonciation calomnieuse des hommes de
la cour, il fut injustement accusé de trahison à la personne
du roi et exécuté 12. Après son exécution, pendant tout le
règne de Mohammad Shâh, l’Iran fut livré à l’anarchie, à
l’injustice flagrante des gouverneurs provinciaux et à la
corruption généralisée.
En 1837, Mohammad Shâh conduisit une expédition
au Khorâssân pour libérer Harât de la mainmise de son
gouverneur, Kâmrân Mirzâ, qui, soutenu par les Anglais,
avait proclamé son indépendance. Dans cette opération, le
roi comptait sur l’appui des Russes, mais en vain. Après
avoir assiégé la ville pendant neuf mois, il dut reculer
devant la menace des Anglais (sep. 1838) 13. Il retourna à
Mashhad, puis regagna Téhéran. Après cet événement,
l’Afghanistan fut, par la détermination des Anglais, séparé
de l’Iran. Pendant tout le reste de son règne, Mohammad
Shâh dut consacrer la plupart de son temps à neutraliser des
révoltes souvent provoquées et soutenues par les puissances
étrangères comme celle d’Âqâ Khân, chef des Isma‘iliens
12. (Recueil d’articles sur la Fereydoun Âdamiyat, Maqâlât-e târikhi
période qâdjâr), éd. Navid, L’Allemagne, 1985, pp.26-27.
13.Ibid. , p.39.
24 en 1840 ou celle de Seyyed Ali-Mohammad Bâb, fondateur
du Bâbisme, en 1844. Mohammad Shâh décéda en 1848
léguant la couronne à son fils de 17 ans, Nâsser al-Dine.
Son chancelier de tempérament mystique, Hâdji Mirzâ
Âqâssi, qui était en même temps son guide spirituel et qui
avait succédé à Qâ‘em-Maqâm presque un an après son
avènement, ne tarda pas à s’évader de la capitale par peur
de représailles et à se réfugier dans le sanctuaire de ‘Abd
ol-‘Azim près de Téhéran. Il était originaire d’Erevan (ville
du Caucase sous la domination de l’Empire russe) et se
considérait comme « sujet du sublime État russe 14». Il put
enfin, grâce à l’intervention du ministre plénipotentiaire de
la Russie, quitter l’Iran et s’installer pour le reste de sa vie
dans les lieux saints des chiites en Iraq.
La réforme s’impose
Les défaites successives de l’Iran dans plusieurs
guerres contre la Russie, la perte de ses territoires
septentrionaux, son impuissance face à l’intervention des
puissances européennes dans ses affaires intérieures, les
allées et venues permanentes des missions politiques et
militaires occidentales conduisirent ‘Abbâss Mirzâ, prince
patriote qâdjâr, à introduire dans le pays un certain nombre
de techniques et de savoir-faire industriels européens, à
réformer l’armée iranienne et à ouvrir peu ou prou la voie à
l’infiltration de la civilisation occidentale en Iran. La
rivalité politique des puissances occidentales dans le pays
et l’établissement des relations politiques, économiques et
militaires avec les pays d’Europe eurent en effet
d’heureuses conséquences pour la société iranienne: les
idées nouvelles commencèrent à s’y propager
progressivement. Certains hommes d’État éclairés prirent
conscience de la défaillance du système politique et des
14. Ibid. , p.67.
25

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.