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La coopération entre le Congo et les pays capitalistes

De
447 pages
L'auteur analyse l'une des causes majeures de la misère chronique de la République Démocratique du Congo qui contraste avec ses richesses incommensurables. En utilisant la théorie des jeux en relations internationales, il démontre qu'un dilemme poursuit les présidents congolais depuis l'existence du Congo. Ce dilemme se situe dans le choix que les leaders congolais doivent faire dans la coopération avec les pays capitalistes. C'est la résolution de ce dilemme qui ouvrira la voie vers le décollage économique du pays.
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SIGLES & ABREVIATIONS AAC : Anglo American Corporation ABIR : Compagnie anglo-belge du caoutchouc de l’Inde AID : Agence pour le développement international AFDL : Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo AFGRAD : Programme de bourse post-universitaire africain AMFI : American Mineral Fields Inc. ANC : Armée nationale congolaise ANR : Agence nationale de renseignement APR : Armée patriotique rwandaise ASD : Alliance pour la sauvegarde du dialogue ATLAS : Formation africaine pour le leadership et des capacités avancées BALUBAKAT : Association des Baluba du Katanga B.C.K. : La Compagnie du chemin de fer du Bas-Congo au Katanga BGC : Barrick Gold Corporation BTK : Bourse du travail du Katanga CADDHOM : Collectif d’action pour le développement des droits de l’homme CAMI : Cadastre minier CAP : Pays capitalistes CCC : Corporation de crédit de produit CCIZ : Centre de commerce international du Zaïre CEE : Communauté économique européenne CECAP : Cellule d’études et de coordination des activités en matière de population CEDAF : Centre d’étude et de documentation africaines CEI : Commission électorale indépendante CELZA : Cultures et élevage du Zaïre CENCO : Conférence épiscopale nationale du Congo CGA : Comptoir général d’automatisme CIA : Central Intelligence Agency CIAT : Comité international d’accompagnement de la transition

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CIPEC : Pays exportateurs de cuivre CIRDI : Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements CND : Centre national de documentation CNDP : Congrès national pour la défense du peuple COKATOM : Communauté Katangaise d’outre-mer CONAKAT : Confédération des associations tribales du Katanga COTEFCI : Centre français du commerce international CPA : Centre pour les études avancées en administration CPP : Comité du pouvoir populaire CSRP : Comité de suivi de la réforme de la police DSCRP : Document de stratégique de croissance et de réduction de la pauvreté DTS : Droits de tirages spéciaux EIL : Experiment in International Living ESF : Fonds de soutien économique FANT : Forces armées nationales du Tchad FAR : Forces armées rwandaises FARDC : Forces armées de la République Démocratique du Congo FAZ : Forces armées zaïroises FED : Fonds européen de développement FDLR : Forces démocratiques pour la libération du Rwanda FMS : Programme des ventes militaires à l’étranger FMI : Fonds monétaire international FNLA : Front national pour la libération de l’Angola FNLC : Front national de libération du Congo FODELICO : Forces démocratiques pour la libération du Congo FPR : Forces patriotiques rwandaises GECAMINES : Société générale des carrières et des mines G.R.E.C. : Groupe de la recherche et d’études sur le Congo GRIP : Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité HAM : Haute autorité des médias HRDA : Assistance au développement des ressources humaines IFC : International Finance Corporation IMET : Programme international de formation et d’éducation militaire INERA : Institut national pour l’étude et la recherche agronomique

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INSCR : International Narcotics Control Strategy Report IPPTE : Initiative en faveur des pays pauvres et très endettés IRC : International Rescue Committee ITT : International Telephone and Telegraph JMPR : Jeunesse du mouvement populaire de la révolution JV : Joint Venture LAMCO : The Liberian-American Swedish Minerals Company MAP : Programme d’assistance militaire MIBA : La Minière de Bakwanga MIGA : Multilateral Investment Guarantee Agency MLC : Mouvement de libération du Congo MONUC : Mission de l’organisation des Nations unies au Congo MPLA : Mouvement populaire pour la libération de l’Angola MPRI : Military Professional Resources Incorporation MSI : Management Systems International Inc. OCDE : Organisation de coopération et de développement économique OGEDEP : Office de la gestion de la dette publique OMC : Organisation mondiale du commerce OMD : Objectifs du millénaire pour le développement ONATRA : Office national de transport OPEP : Organisation des pays exportateurs du pétrole OPEZ : Office de petites et moyennes entreprises OTAN : Organisation du traité de l’atlantique nord OUA : Organisation de l’unité africaine OXFAM : Association humanitaire contre la faim PAP : Plan d’actions prioritaires PEV-LMTE : Programme élargi de vaccination- lutte contre les maladies transmissibles de l’enfance PL 480 : Programme de nourriture pour la paix PNUD : Programme des Nations unies pour le développement PSI : Services internationaux de la population PSND : Projet des services des naissances désirables RAV : Recherche agricole appliquée RCD : Rassemblement congolais pour la démocratie RSUE : Représentant spécial de L’Union européenne SANRU : Santé rurale de base

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SPH SECID SENARAV SG SGM SIBEKA SMTF SNEL SODIMZA SOFIDE SOGEMIN SOZACOM TIP UDPS UFEA UGEC UMHK UNITA USAID ZOFI

: : : : : : : : : : : : : : : : : : : :

Ecole de santé publique (School of Public Health) South-East Consortium for International Development Service national d’extension et de recherche appliquée Société générale Société générale belge des minerais Société d’entreprise et d’investissement du Bécéka Société minière de Tenke-Fungurume Société nationale d’électricité Société de développement industriel et des mines du Zaïre Société de financement du développement Société générale des minerais Société zaïroise de commerce Tutsi International Power Union pour la démocratie et le progrès social Union financière pour l’Europe et l’Afrique Union générale des étudiants congolais Union minière du Haut Katanga Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola US Agency for International Development Zone franche d’inga

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PREFACE

Le livre de Georges Mpwate Ndaume, premier du genre, porte sur la coopération avec les pays capitalistes : un dilemme pour les Présidents congolais, 1908-2008. L’auteur offre une réelle opportunité pour l’intelligence des méandres de la coopération internationale, singulièrement dans le cas de la RD Congo, de l’époque coloniale à nos jours. L’investigation de Georges Mpwate trouve un intérêt particulier tant il reste vrai que le défi du décollage économique reste une difficile réalité pour bien nombre des pays sous-développés, cependant aux potentialités immenses, mais écartelés suite aux difficiles relations avec les pays développés capitalistes. Il y a un réel écart entre la misère vécue par les populations des pays sous-développés et les nombreuses ressources naturelles et humaines dont disposent ces mêmes pays. Tout se passe comme si les leaders politiques de ces pays avaient un difficile choix à faire entre le développement de leurs peuples respectifs et la mise sous tutelle des pays riches. L’un des objectifs visés par l’auteur de ces pages consiste notamment à aider les lecteurs, Africains et Congolais surtout, à la prise de conscience de l’énigme non résolu, depuis la période coloniale, en d’autres termes, du dilemme non résolu dans le choix à faire par les leaders politiques dans la coopération avec les pays capitalistes. Georges Mpwate a le mérite de soulever clairement, sans langue des bois, de délicates questions de la coopération internationale, entre les pays capitalistes et ceux du tiers-monde. La question énigmatique, souligne l’auteur, est celle de se demander pourquoi les Etats choisissent-ils de coopérer la plupart de temps même dans les conditions anarchiques du système international ? N’y aurait-il pas d’autres alternatives ? Le « Dilemme du prisonnier », cher aux néolibéraux, reste-t-il l’unique modèle qui doit régir les relations internationales entre les pays capitalistes et le monde sous-développé, riche cependant en ressources naturelles ? En effet, comment, demande l’auteur, envisager une coopération internationale avec les pays capitalistes qui favorise l’essor économique des pays sous-développés, en occurrence la RD Congo ? Peut-on vraiment instaurer des relations de gagnant gagnant ? Comment faire des choix politiques qui favorisent le développement des pays aux immenses ressources naturelles et humaines cependant mal exploitées, sans s’isoler de la scène internationale ? L’exploitation des richesses de nos pays par le monde capitaliste, des matières premières notamment, exige-t-elle de laisser nos populations dans la misère ? Comment envisager des relations internationales qui placent l’homme au centre ?

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A partir de la théorie des jeux en relations internationales, singulièrement le « Dilemme du prisonnier », Georges Mpwate Ndaume montre q’un dilemme poursuit les Présidents congolais depuis l’époque coloniale, dans le choix à faire dans le cadre de la coopération avec les pays capitalistes. L’hypothèse de l’auteur est que seule la résolution de ce dilemme dans la coopération peut réellement ouvrir la voie vers le décollage économique du Congo-Kinshasa, pourquoi pas des pays du tiers-monde. Plusieurs leaders politiques des pays sous-développés vivent le « dilemme du prisonnier » dans la coopération internationale avec les pays capitalistes. L’auteur de ce livre base son étude sur la RD Congo, son pays, conscient que ce qui est dit sur le Congo-Kinshasa peut aussi se vérifier ailleurs. Il est aussi convaincu que plusieurs raisons justifient le sous-développement de certains pays. L’auteur consacre son étude sur les difficiles choix à opérer dans les relations internationales avec le monde capitaliste. La démarche de l’auteur est une analyse critique de la coopération internationale. Georges Mpwate Ndaume part aussi des études sur les terrains, du vécu, des témoignages des acteurs politiques pour soumettre ces informations au regard critique du scientifique. Après les considérations méthodologiques au premier chapitre, Georges Mpwate Ndaume analyse au second chapitre les relations entre le Congo belge et les pays capitalistes qu’il qualifie de paiement du dupe et de tentation de faire défaut. La troisième analyse porte sur la punition réservée au gouvernement Lumumba pour sa non coopération avec les pays capitalistes. Le régime de Mobutu au contraire, étudié aux quatrième et cinquième chapitres, ressemble à un paiement de dupe par les pays capitalistes. Le sixième chapitre fait un rapprochement entre le régime de Lumumba et celui de Laurent Désiré Kabila : une punition par défaut mutuel. L’auteur termine son investigation par l’étude du gouvernement de Joseph Kabila avec les pays capitalistes. La formation universitaire en relations internationales confère à Georges Mpwate Ndaume des outils indispensables pour une analyse bien pesée. Sa contribution pourra apporter un plus dans le monde de la réflexion. Le monde scientifique et universitaire ne peut que s’en féliciter et s’en réjouir. J’en recommande vivement la lecture à ceux qui se décident, comme Hannah Arendt, à exercer à tout moment leur faculté de juger, de penser et d’agir ; ceux qui , à tout moment, veulent distinguer le bien du mal, le vrai du faux, le beau du laid et se décident à se déterminer en âme et conscience en dépit des opinions en vigueur.

Léon Matangila Musadila Professeur des Universités

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INTRODUCTION La réflexion que je mène dans ce travail porte sur « la coopération avec les pays capitalistes : un dilemme pour les présidents congolais.» La République Démocratique du Congo a connu une longue histoire de coopération avec les pays capitalistes. Une histoire qui a surtout été marquée par la dictature de Mobutu. Le 17 mai 1997, les Congolais ont jubilé car la longue dictature venait de s’arrêter et tout le monde aspirait à un meilleur avenir pour le pays. Le renversement du régime Mobutu par Laurent Désiré Kabila était salué comme une victoire du peuple congolais. Les Africains qui considéraient le régime Mobutu comme un handicap à la coopération économique et au progrès dans la région se sont joints à la liesse congolaise. A la grande surprise des Congolais, le 2 août 1998, à peine une année après la fête, les armes ont de nouveau crépité à Kinshasa. Avec une vitesse éclaire, l’Est et le Sud-ouest du Congo sont envahis par des troupes rwandaises et ougandaises, ceux-là mêmes qui avaient aidé Laurent Désiré Kabila à prendre le pouvoir. Le Département d’Etat américain s’empresse de demander au président Kabila de résoudre les problèmes « ethniques internes » dans son pays. Le Secrétaire d’Etat américain, Madame Madeleine Albright déclare que les Rwandais sont la « prunelle des yeux des Américains. » Ce que les Américains n’ont peut-être pas eu présent à l’esprit, c’est que cette déclaration a suscité une question dans les têtes des Congolais qui se sont demandé ce que eux, alors, représentaient aux yeux des Etats-Unis. En tout état de cause, pour les Etats-Unis qui chapeaute la communauté internationale, le gouvernement de Kinshasa faisait face à une rébellion interne. Le gouvernement de Kinshasa, de son côté, rejette cette thèse et affirme avec force que le Congo est victime d’une agression de la part du Rwanda et de l’Ouganda, qui ont été rejoints plus tard par le Burundi. Cette nouvelle guerre ne vient que s’ajouter à la longue liste des rébellions, sécessions et guerres dont les Congolais ont toujours payé le prix depuis la création de l’Etat Indépendant du Congo, en 1885. Devant leurs espoirs perdus, les Congolais se sont rassemblés autour du président Laurent Désiré Kabila pour chasser les Rwandais et Ougandais de leur territoire. La tâche n’était pas facile, non seulement parce que les Congolais, eux-mêmes, étaient divisés, mais surtout parce que la communauté internationale s’illustrait par un silence déconcertant. Dans l’entre-temps, les Congolais étaient qualifiés de tous les maux. En décembre 2000, le président Laurent Désiré Kabila organise un symposium international sur

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« La crise dans la sous région des pays des grands lacs » en vue de réfléchir sur les raisons de la guerre et trouver des solutions éventuelles. C’est lors de ce symposium qu’un professeur belge exposera la fameuse théorie selon laquelle le Congo est un « trou ». La géostratégie ayant horreur des trous, disait-il, les guerres ont éclaté pour combler le trou et il rejette le point de vue selon lequel le Congo était victime d’un complot international. Les intellectuels congolais se sont naturellement levés contre le professeur belge, qui a dû quitter la conférence avant la fin des travaux. Au moment où les Congolais cogitaient pour sortir leur pays de cette nouvelle guerre, l’histoire se répéta encore. Le 16 janvier 2001, le président Laurent D. Kabila est abattu en sa résidence. Un procès a eu lieu et des gens ont été condamnés à mort, mais ils n’ont jamais été exécutés. Le procès lui-même a été jugé par plusieurs observateurs comme une pure mascarade. Qui a réellement tué Mzee, et pourquoi ? Peut-être faut-il attendre aussi quarante ans comme ce fut avec Lumumba avant de percevoir quelque lumière dans l’identité de l’assassin, mais les causes peuvent être examinées scientifiquement. Pour lui au moins, les Congolais ont pu organiser des obsèques nationales en contemplant le corps immobile dans un cercueil blanc « made in Zimbabwe. » Quarante ans avant au même mois et presque à la même date (17 janvier), Patrice Emery Lumumba disparaissait, et les Congolais n’ont jamais vu son corps. Tout ce que les Congolais pouvaient encore voir était sa dent que l’officier belge a gardée comme trophée de la guerre coloniale. A qui le prochain tour ? En tout état de cause, la communauté internationale voulait combler le soi disant trou. Des rencontres entre le gouvernement de Kinshasa et ceux qu’on appelait des rebelles se sont multipliées pour aboutir à l’Accord de Lusaka et finalement à l’Accord global et inclusif de Pretoria. Les Congolais étaient curieux de voir comment aboutirait cette nouvelle recette en politique africaine où un président dirige avec quatre vice-présidents. Un an après la signature de l’Accord global et inclusif, le 3 juin 2004 exactement, les Congolais sont descendus sur la rue et ont déclaré que 1+4= 0. Quelques mois plus tard, le ministre belge des affaires étrangères, Karel De Gucht abonde dans le même sens disant qu’il n’y a pas d’hommes d’Etat en République Démocratique du Congo. Quand ce ministre l’a déclaré à Kigali lors de sa première visite en Afrique Centrale, certaines opinions ont qualifié son comportement d’une erreur d’appréciation. Mais quand il répète les mêmes propos lors de sa deuxième visite au mois de Février 2005, les observateurs avertis ont commencé à examiner de près l’attitude de la Belgique. En tout état de cause les manifestations du 3 juin 2004 n’ont pas laissé le monde indifférent. D’autant plus qu’au début de 2005, des manifestations organisées par l’opposition congolaise, notamment par le parti politique UDPS, ont été violemment réprimées par le pouvoir. Et Monsieur Etienne Tshisekedi présentait la date du 30 juin 2005 comme le dernier jour de la recette 1+4. La communauté internationale est bousculée et multiplie ses prouesses pour que la recette marche.

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Le referendum sur la nouvelle constitution de la Troisième République a effectivement eu lieu le 15 Décembre 2005. Le premier tour des élections présidentielles a eu lieu le 30 juillet 2006 et le deuxième tour le 29 octobre 2006. Le 6 Décembre 2006, Joseph Kabila prêtait son serment comme le président de la Troisième République. Pendant que la communauté internationale jubilait avec les adeptes de Joseph Kabila, une grande partie du Congo était en deuil, y compris les Kinois. Le moins que l’on puisse dire est que les Congolais sont restés étourdis devant les résultats des élections présidentielles. Ainsi va la démocratie, disent les « vainqueurs », il y a un gagnant et un perdant ! Mon objectif en écrivant ce livre est d’atteindre non seulement les Congolais mais aussi tous ceux qui suivent la politique congolaise afin qu’ils fassent la part des choses entre les responsabilités des Congolais et celles de la communauté internationale dans cette tragédie que vit le peuple congolais depuis très longtemps. Loin de moi l’idée de déculpabiliser les Congolais, mais que la communauté internationale reconnaisse aussi honnêtement sa part de responsabilité et ,ensemble , nous pourrons aider ce peuple longtemps meurtri à sortir de ce bourbier. Le Congo est-il un trou ou un trop plein ? Pourquoi la communauté internationale doit elle se réjouir des résultats des élections au Congo pendant que les Congolais eux mêmes sont tristes ? Pourquoi quarante ans après l’assassinat de Patrice Emery Lumumba, le président Laurent Désiré Kabila est aussi assassiné le même mois et presque à la même date ? Simple coïncidence ? Et pourquoi Mobutu Sese Seko, après de bonnes relations avec les pays capitalistes, a fui son pays pour aller mourir dans l’anonymat à Rabat au Maroc, lui qui aimait tant la gloire de son vivant ? L’une des questions les plus pertinentes sur la politique en République Démocratique du Congo est celle de savoir pourquoi ce pays est enchevêtré dans un cycle de crises qui perpétuent la pauvreté de sa population, en dépit des innombrables richesses que renferment son sol et son sous-sol. Certains chercheurs trouvent les causes de ces crises dans la politique interne du pays, d’autres les voient dans les forces extérieures au pays, d’autres encore stigmatisent les deux sources. Il est très difficile de discuter toutes les causes des crises congolaises. Les crises en RDC ont certainement des causes endogènes. Toutefois, les interventions extérieures ont souvent constitué des facteurs déterminants dans les changements dans le bon ou le mauvais sens qui arrivent au Congo. C’est pourquoi, ce travail se propose surtout d’examiner l’impact de la politique internationale sur le cycle des crises au Congo. Quelques exemples peuvent illustrer les interventions de la communauté internationale dans les changements connus au Congo : la naissance de l’Etat Indépendant du Congo en 1885, l’annexion de l’Etat Indépendant du Congo et la naissance du Congo Belge en 1908, la fin tragique du premier gouvernement congolais démocratiquement

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élu en 1961, l’installation du régime Mobutu en 1965, la guerre de 1996, et enfin la guerre de 1998. L’analyse que je fais de la coopération avec les pays capitalistes pourrait s’appliquer à beaucoup de pays africains. Mais, dans ce travail, je me limite seulement à la République Démocratique du Congo, car le sujet comporte beaucoup d’éléments à analyser. La période considérée part de 1908 à 2008, soit cent ans de relations économiques. J’ai inclus la période coloniale parce qu’elle constitue la base de toute la coopération qui a suivi jusqu’au moment où je mène ma réflexion. La méthode utilisée consiste à analyser la coopération entre les pays capitalistes et les différents gouvernements qui ont dirigé le Congo en utilisant le « Dilemme du prisonnier », une approche beaucoup utilisée par les néolibéraux qui se demandent pourquoi les Etats choisissent de coopérer la plupart de temps même dans la condition anarchique du système international. Je donne plus de détails sur ma méthodologie dans le premier chapitre qui suit. Le travail est composé de sept chapitres. Dans le premier chapitre intitulé « Considérations méthodologiques », je donne plus de détails sur la méthodologie que j’utilise. Le deuxième chapitre intitulé « Le Congo Belge et les pays capitalistes : paiement de dupe et tentation de faire défaut », est consacré aux relations économiques développées pendant l’époque coloniale. Les autres chapitres qui restent concernent les objets montrés dans leurs intitulés. On a donc : Chapitre III, « la coopération entre le gouvernement Lumumba et les pays capitalistes : la punition pour défaut mutuel » ; chapitre IV, « le régime Mobutu et les pays capitalistes : le paiement de dupe et la tentation de faire défaut », Première partie; chapitre V, « le régime Mobutu et les pays capitalistes : le paiement de dupe et la tentation de faire défaut, Deuxième partie ; chapitre VI, le régime Laurent Désiré Kabila et les pays capitalistes : la punition pour défaut mutuel ; et enfin le chapitre VII, le régime Joseph Kabila et les pays capitalistes : le paiement de dupe et la tentation de faire défaut.

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Chapitre I CONSIDERATIONS METHODOLOGIQUES

Dans ce chapitre, je propose de présenter toute ma démarche méthodologique et théorique car c’est après beaucoup de réflexion que j’ai décidé d’opter pour la théorie des jeux et l’approche historique. Le conflit et la guerre constituent les caractéristiques historiques de la politique internationale. Les relations entre la République Démocratique du Congo et les pays capitalistes n’ont pas résulté en une guerre ouverte contre un quelconque pays capitaliste. Toutefois, il a existé des conflits et des guerres dans lesquelles les pays capitalistes ont été directement impliqués. Certaines de ces guerres ont été très destructrices. Le Congo et sa population en ont fait des frais considérables. Ce livre veut analyser les conflits d’intérêts entre la RDC et les pays capitalistes. Ces conflits peuvent prendre plusieurs formes, la guerre n’étant du reste qu’une forme de conflit. En effet, « la`guerre est une collision entre les intérêts majeurs qui est résolue par l’écoulement du sang _ c’est la seule façon dont elle se différencie des autres conflits »1 La guerre fait donc partie des conflits entre les Etats en général. Elle est une des conséquences des relations qui peuvent être qualifiées de jeux entre les Etats. Gilpin définit les relations internationales comme une « lutte continue pour le pouvoir et le bien-être des acteurs indépendants qui évoluent dans un état d’anarchie ».2 Le terme « anarchie » revêt une grande importance dans cette définition car les Etats sont des principaux joueurs dans un système ou toute autorité suprême est rejetée. Chaque Etat cherche à faire valoir ses intérêts comme dans tout jeu compétitif. En jouant pour leurs intérêts, quand les Etats ne peuvent pas réussir pacifiquement, ils recourent à la force. Les Etats jouent avec des différentes capacités. Les pays capitalistes ont certainement plus de capacités que la République Démocratique du Congo, mais ceci ne veut pas dire que, dans
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Carl von Clausewitz, cité par John Spanier, Games Nations Play, Washington, D.C.: CQ Press, 1987, p.3. Robert Gilpin, “War and change in world politics” in Viotti, Charles and Mark Kauppi, International Relations Theory, New York: Macmillan Publishing Company, 1987, p.119.

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leurs relations, le Congo part d’office perdant. Il est question de savoir jouer. Il est souvent surprenant de constater comment les Congolais attendent trop des pays capitalistes sans fournir eux-mêmes des efforts nécessaires en vue d’atteindre leurs objectifs. C’est ignorer la nature même des relations entre les Etats. « Puisque chaque Etat regarde le monde de sa propre perspective et doit planifier ses actions – sa stratégie – pour assurer sa sécurité et autres objectifs, l’analogie des jeux est celle qui est appropriée » 3 La RDC est donc une joueuse et chaque joueur joue pour gagner. La compétition comprend tous les Etats, il en existe presque 192 aujourd’hui au monde. Mais la RDC a surtout joué avec certains Etats capitalistes dont je propose d’analyser le jeu dans ce travail. Comme mentionné plus haut, Gilpin définit les relations internationales en évoquant l’idée d’anarchie. La même notion revient chez John Lovell qui dit qu’en politique internationale, « chaque Etat cherche à faire valoir ses intérêts nationaux en conflit avec ceux des autres Etats dans un jeu dont les règles sont largement informelles et non écrites, évoluant principalement à travers le comportement des joueurs les plus forts ».4 Les Etats font valoir leurs intérêts de différentes manières. C’est ainsi qu’en politique étrangère américaine, l’on parle de la politique de la carotte et du bâton. Le choix des stratégies comporte une analyse des avantages et des désavantages par des acteurs rationnels face à une situation de conflit. Les Etats examinent les moyens alternatifs en vue d’atteindre leurs objectifs et décident sur quelle option adopter en tenant compte des gains et des pertes, des risques et des coûts. L’objectif est de maximiser les gains et minimiser les pertes, les risques et le coût. Il existe différentes sortes de jeux dans lesquels deux ou plusieurs Etats peuvent s’engager. Je discuterai en détails le type de jeu qui représente le mieux les relations entre la République Démocratique du Congo et les pays capitalistes. Quant aux acteurs, notons que l’identification des acteurs qui opèrent en politique internationale ne fait pas l’unanimité parmi les internationalistes. Les réalistes pensent que les Etats constituent les acteurs les plus importants. Les pluralistes, quant eux, estiment que les acteurs non étatiques sont aussi importants dans la politique internationale, sans écarter les Etats. Parmi les acteurs non étatiques, on peut citer les organisations internationales, gouvernementales et non gouvernementales, les corporations multinationales, les groupes terroristes et autres. Pour mieux comprendre cette distinction, John Burton nous demande de nous référer à une carte géographique du monde. Elle nous montre les frontières étatiques, les océans, les mers, les montagnes, etc. Mais cette même carte, dit-il, serait beaucoup plus complexe si elle pouvait nous montrer les différents processus et comportements des occupants de la terre. Si nous imaginons une carte qui nous montre les transactions et les connections qui existent entre les
3 4

John Spanier, Op. Cit., p. 9. Ibid.

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habitants de la terre: les différents coups de téléphones, de télex, de fax, les avions et les bateaux qui circulent, les communications par Internet, les mouvements des hommes d’affaires, etc., nous aurions une carte beaucoup plus complexe que nous offrent les géographes.5 Ce travail traitera principalement des Etats comme acteurs en politique internationale. Mais, d’autres acteurs aussi seront considérés, tels que les corporations multinationales. Car dans les relations entre la République Démocratique du Congo avec les pays capitalistes, les corporations multinationales ont joué un rôle très important. Ces corporations sont en réalité soutenues par certains Etats, même si leur indépendance est parfois mentionnée en politique internationale. Les relations entre la République Démocratique du Congo et les pays capitalistes ont connu beaucoup de conflits. Et l’intervention est l’un des aspects les plus importants dans le conflit international. Ce travail sera donc concerné par l’intervention des pays capitalistes en République Démocratique du Congo. Les relations entre les pays capitalistes et le Congo peuvent reculer jusqu’au 15ème siècle quand Diego Cao a « découvert » l’embouchure du fleuve Congo. Bien que l’intervention soit une vieille pratique en politique internationale datant du temps des Grecs, c’est surtout après la deuxième guerre mondiale que la pratique a pris des proportions considérables dans les relations entre les Etats. L’intervention étrangère qui est « la manipulation de la politique interne d’un pays par un autre pays» est l’une des grandes caractéristiques des relations entre les pays capitalistes et le Congo.6 L’intervention étrangère en RDC a pris beaucoup de formes. Le pays a reçu beaucoup d’aides étrangères tant bilatérales que multilatérales. Ces aides constituent des formes d’intervention subtiles. La RDC a connu aussi des interventions moins subtiles, notamment des guerres et des rebellions. Pour mieux comprendre les relations entre la RDC et les pays capitalistes, il est important d’analyser les différentes théories qui expliquent les interventions des pays capitalistes dans le monde. Etant donné son leadership dans le monde capitaliste, je vais m’attarder sur les différentes théories qui expliquent l’intervention américaine dans le monde. En plus de son modèle appelé « conflit d’affaires », David Gibbs mentionne six perspectives théoriques qui sont utilisées pour expliquer l’intervention étrangère américaine.7 Dans la discussion qui suit, je ferai une revue rapide de ces six perspectives théoriques, à savoir : le modèle de caractère national, le pluralisme, le Marxisme instrumental, le Marxisme structurel, l’Etatisme, et le modèle bureaucratique.

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Lire John Burton, “World Society”, in Paul Viotti and Mark Kauppi, Op.Cit., p. 357. Cette définition du terme “intervention” est tirée de David Gibbs, The Political Economy of Third World Intervention, Chicago: The University of Chicago Press, 1991, p. 1. Cette discussion est tirée de David Gibbs, Op. Cit., pp. 10-23.

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1.1. DIFFERENTS MODELES Le Modèle de Caractère National Les aspects anticoloniaux de la politique étrangère américaine constituent la base de cette perspective. Cette approche met en exergue le fait que les Etats-Unis était une ancienne colonie, qui s’est révoltée contre la domination britannique, qui a créé des traditions démocratiques, grâce auxquelles, l’Amérique est essentiellement anticolonialiste. La politique étrangère américaine envers la Chine est citée comme une illustration des officiels américains qui ont favorisé le nationalisme chinois, la protégeant contre l’influence européenne. Dans cette perspective, l’intervention américaine est considérée comme une aberration, un comportement contraire à la conduite de la politique américaine envers le Tiers Monde. Ce modèle n’est pas difficile à tester. En effet, selon cette approche, l’Amérique favorise l’autodétermination nationale. L’Amérique s’oppose au colonialisme et au néocolonialisme dans le Tiers Monde. L’examen des relations entre les pays capitalistes et le Congo montrera si le modèle est correct ou incorrect. Le Pluralisme Les sciences politiques américaines ont été dominées pendant longtemps par le modèle pluraliste. Le raisonnement à la base de cette approche est simple : l’Amérique étant faite d’une grande diversité en terme de groupes ethniques, économiques, professionnels, régionaux, et autres, il s’en suit une diversité d’intérêts politiques et chaque groupe s’organise pour influencer la politique en sa manière. L’approche méthodologique pluraliste a beaucoup été utilisée dans l’analyse de la politique domestique américaine, mais dans une moindre mesure dans l’analyse de la politique étrangère américaine. David Gibbs note que Chidozie Ogene a utilisé l’analyse pluraliste dans son analyse de la politique étrangère américaine envers l’Afrique. L’auteur a remarqué que la politique africaine est influencée par plusieurs facteurs dont les organisations ethniques et raciales, les groupes libéraux, les groupes d’extrême droit, les groupes humanitaires, les groupes religieux, les agents des gouvernements étrangers, et beaucoup d’intérêts d’affaires, spécialement les sociétés minières.8 L’égalité politique est la supposition essentielle du pluralisme. Différents groupes d’intérêts influencent la politique et c’est le groupe le mieux organisé qui gagne. Pendant que le pluralisme insiste sur l’égalité politique, il minimise le rôle joué par les affaires en politique. Les affaires sont considérées comme un faible groupe d’intérêts. Le Marxisme instrumental
8

David Gibbs, Op. Cit., p. 13.

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Le Marxisme instrumental supporte le contraire du pluralisme. Pendant que le pluralisme considère le système politique comme égalitaire, le Marxisme instrumental le qualifie d’inégalitaire. Pour les Marxistes, le système politique est dominé par les intérêts des affaires. Les hommes d’Etat sont soit des hommes d’affaires, soit des représentants du capitalisme. Cette approche insiste sur les liens qui existent entre les affaires et les gouvernements. La théorie de dépendance qui est souvent utilisée dans l’analyse de la politique étrangère américaine est liée au Marxisme instrumental. Dans cette approche on insiste sur les liens entre les intérêts d’affaires et la bureaucratie de la politique étrangère américaine. Les implications de ces connexions sont claires pour David Gibbs : « La politique étrangère américaine sert directement les intérêts des affaires et manipule les gouvernements du Tiers Monde en vue de servir ces intérêts. Les Etats-Unis supporte les groupes politiques conservateurs, liés aux affaires dans les pays du Tiers Monde, pendant qu’il s’oppose aux radicaux. Un gouvernement du Tiers Monde qui est « non amical » envers les intérêts des affaires américains risque d’être renversé par la CIA ».9 Les instrumentalistes ont accusé les Etats-Unis de rationaliser les interventions à l’extérieur en termes de la guerre froide. Ils notent que l’Amérique a utilisé le prétexte de la « menace » soviétique pour faire avancer ses intérêts d’affaires dans le Tiers Monde en renversant les gouvernements révolutionnaires et en soutenant ceux qui sont pour ses intérêts d’affaires. Ces interventions se faisaient au nom de l’anticommunisme. Pour les instrumentalistes, la politique étrangère américaine est très liée aux facteurs économiques. Je reviendrai en détails sur ces analyses car un regard sur les relations entre le République Démocratique du Congo et les Etats-Unis soulève des questions. Comment expliquer que Patrice Emery Lumumba ait été qualifié de « communiste » et combattu par les EtatsUnis alors que, dès le début de son pouvoir, il a voyagé aux USA et au Canada à la recherche des capitaux pour industrialiser le Congo ? Comment expliquer que le président Laurent Désiré Kabila ait été qualifié de dictateur répugnant et ait été inquiété par les Etats-Unis alors qu’il a fait des promesses d’élections libres et que, par contre, ses collègues, les présidents Museveni et Kagame, malgré leurs comportements autoritaires, n’ont jamais été inquiétés par les USA ? Comment enfin expliquer que le président Mobutu, un dictateur bien connu, n’ait jamais été inquiété par les Etats-Unis jusque quelque temps avant sa mort ?

Le Marxisme structural Selon David Gibbs, comme les instrumentalistes, les Marxistes structuralistes reconnaissent aussi que la politique du gouvernement favorise les intérêts des affaires. Ils acceptent surtout que la structure du capitalisme influence la politique
9

David Gibbs, Op. Cit., p. 15.

23

de l’Etat. La différence entre les instrumentalistes et les structuralistes réside dans le fait que, pendant que les premiers insistent sur les liens directs entre le gouvernement et les affaires, les seconds minimisent ces liens et soutiennent que l’Etat joue un rôle un peu indépendant. Toutefois, ils reconnaissent que l’Etat n’est pas complètement autonome. David Gibbs cite Charles Lindblom qui a fait remarquer que « les affaires occupent une position privilégiée dans la société, car elles ont l’habilité de cesser les investissements, ce qui détruirait l’économie et ferait chuter le gouvernement ».10 « La grève des capitaux », comme on l’appelle, a été une réalité au Zaïre de Mobutu. En effet, après que le gouvernement de Mobutu ait procédé à la Zaïrianisation, le pays a connu un grand refus des investisseurs à venir travailler au Zaïre. Ceci a constitué l’une des causes de la chute de la Deuxième République. Tous les gouvernements dans l’économie du marché, dit Gibbs, auront à courtiser les intérêts des affaires. Et il cite Lindblom qui a dit : « Ainsi la politique dans les systèmes orientés vers le marché prend un tour spécial, qui était largement ignoré dans la science politique conventionnelle [et spécialement dans le Pluralisme]. Pour comprendre le caractère particulier de la politique dans les systèmes orientés vers le marché, on a pas besoin de la théorie de complot en politique, ni de la théorie d’origines sociales communes unissant le gouvernement et les hommes d’affaires, ni d’une allégation brute qu’une élite ait été établie par des forces clandestines. Les affaires ont tout simplement besoin des encouragements, de là une position privilégiée dans le gouvernement et la politique, si elles doivent faire leur travail.11» Cette approche supporte donc que l’intervention étrangère aide à créer un environnement international qui soit propice aux investissements. Les interventions du gouvernement américain ne visent pas toujours à aider des compagnies spécifiques, mais elles servent les intérêts des affaires en général. L’argument principal des structuralistes est que le gouvernement est ‘relativement autonome’ face au monde des affaires. En d’autres termes, les intérêts des affaires ne dirigent pas la politique du gouvernement. J’examinerai comment confirmer ou infirmer cet argument dans les interventions des pays capitalistes en République Démocratique du Congo. L’Etatisme. La méthodologie Etatique reproche au Marxisme et au Pluralisme d’avoir ignoré ou sous estimé l’importance des activités de l’Etat. Cette méthodologie se
10 11

David Gibbs, Op. Cit., p.16. Ibid., p. 17.

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concentre essentiellement sur la dynamique interne des institutions de l’Etat, comment ces institutions formulent les politiques et comment ces politiques influencent la société et le système politique. David Gibbs cite Krasner qui montre que l’anticommunisme a constitué la base de la politique étrangère américaine, du moins dans la période après la deuxième guerre mondiale. Pour Krasner, toutes les interventions armées des Etats-Unis depuis 1950 ont été motivées par les sentiments anti-soviétiques ou anti-chinois. David Gibbs note que pour Krasner, l’Etat est autonome, il n’agit pas sous influence des affaires, du moins dans le domaine de la politique étrangère. Krasner base son argument sur le fait que la politique étrangère américaine est formulée par le président américain et le Département d’Etat qui n’ont pas de contact avec les hommes d’affaires.12 L’argument de Krasner concernant l’anti-communisme est aussi soutenu par Charles Kegley et Eugene Wittkopf dans American Foreign Policy, Pattern and Process (1991). Ils soutiennent que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, trois principes ont dominé l’esprit des politiciens américains, à savoir : Les Etats-Unis doivent rejeter l’isolationnisme d’une manière permanente et le remplacer par une responsabilité active pour la direction des affaires internationales. Le communisme représente une force idéologique dangereuse dans le monde, et les Etats-Unis devrait combattre son expansion. Puisque l’Union Soviétique est le fer de lance de l’épreuve communiste, la politique étrangère américaine doit endiguer l’expansion et l’influence soviétique.13 Il est généralement soutenu que les interventions américaines dans le Tiers Monde ont comme cause principale la peur du communisme. L’intervention des Etats-Unis au Congo dans les années 1960, a aussi souvent été expliquée selon cette approche. J’y reviendrai. Ce que l’on peut retenir de David Gibbs, c’est que l’approche Etatique soutient que les intérêts des affaires ne sont pas plus favorisés par les politiciens par rapport aux intérêts de sécurité. Le Modèle Bureaucratique Contrairement aux approches précédentes, à savoir l’approche Etatique, Instrumentaliste, et Structuraliste, le Modèle Bureaucratique ne suppose pas que le processus de la formulation de la politique étrangère est rationnel. La perspective bureaucratique insiste sur le conflit au sein de l’Etat et l’incohérence dans l’action de l’Etat. Cette perspective soutient que l’inertie bureaucratique favorise l’intervention au niveau international. Pour eux, la CIA, par exemple,
12 13

David Gibbs, Op. Cit., p. 20 Charles Kegley and Eugene Wittkopf, American Foreign Policy, Pattern and Process, New York: St. Martin’s Press, Inc., 1991, p. 33.

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s’engage dans des actions secrètes parce que c’est à cause de cela que l’agence a été créée. Tous les agents oeuvrent pour ces actions car elles font avancer leur carrière. Les actions peuvent parfois être inutiles, mais l’agence les exécutera tout de même parce que cela fait partie de son travail.14 La perspective bureaucratique fait donc ressortir les facteurs irrationnels de la politique étrangère. Les interventions américaines dans le monde sont les résultats de l’irrationalité du processus bureaucratique et n’ont parfois aucune relation avec la sécurité nationale. L’étude des relations entre la République Démocratique du Congo et le monde capitaliste peut être réalisée à travers un certain nombre de théories en relations internationales. Comme pour toute étude, il sied de choisir celle qui explique le mieux l’objet de recherche. Un coup d’œil sur les études faites dans le passé révèle que beaucoup d’études sur la présence du monde capitaliste au Congo expliquaient cette présence à travers l’anti-communisme, par la théorie de dépendance, ou par celle de l’impérialisme. L’anticommunisme était par exemple utilisé par Madeleine Kalb pour expliquer la crise congolaise de 1960.15 C’est donc le modèle Etatique et le modèle Marxiste Instrumental qui ont le plus été utilisés dans l’analyse des crises congolaises. J’ai présenté les relations entre les pays capitalistes et le Congo comme un jeu. Le choix des stratégies dans le jeu comprend l’analyse des avantages et des désavantages par des acteurs rationnels faisant face à la situation. La préférence d’une alternative dépend des objectifs que l’acteur veut atteindre. En conséquence, une stratégie ne peut pas être séparée des objectifs à atteindre. C’est cela qui justifie le choix de la théorie des jeux dans mon étude. Donc cette étude soulève l’éternel problème de coopération entre les Etats. Dans quelles conditions une coopération bénéfique à toutes les parties peut apparaître entre des Etats égoïstes, vivant dans un monde anarchique ? Je peux mentionner trois écoles qui ont discuté de ce problème fondamental dans les relations entre les Etats. La première école, qui est fondamentalement optimiste, suggère que « les intentions belligérantes des êtres humains peuvent être désamorcées et on peut démontrer que les guerres sont improductives. »16 Les supporters de ce point de vue soutiennent que si l’on montre aux Etats les effets bénéfiques de la coopération, ils seraient convaincus qu’il est avantageux de développer des relations et des accords qui sont bénéfiques à toutes les parties. Ces accords bénéfiques concernent non seulement les affaires militaires, mais aussi économiques. La deuxième école, qui est fondamentalement pessimiste, insiste
14 15 16

David Gibbs, Op. Cit., p. 22. Madeleine Kalb, The Congo Cables, New York: Macmillan, 1982. Steven Brams, Rational Politics, Games, and Strategy, Washington, D.C.: CQ Press, 1985, p. 139.

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sur la nature humaine, qui est dominée par une agressivité animale innée. Cette école soutient que la nature humaine restera inchangée, il n’y a pas d’issue adéquate. En d’autres mots, la coopération n’est pas possible entre les êtres humains qui sont fondamentalement égoïstes. La troisième école perçoit les êtres humains comme agressifs et égoïstes, mais croit que des issues de sortie existent. Cette école pense que les êtres humains peuvent résoudre leur problème en créant des institutions capables de renforcer un contrat social. Cette école supporte l’idée de Thomas Hobbes selon laquelle la coopération entre les Etats n’est pas possible sans une autorité centrale.17 Cette étude ne prétend pas résoudre l’éternel problème de coopération. Toutefois, en analysant le cas de la coopération entre le Congo et les pays capitalistes, je pense contribuer à une meilleure compréhension du problème de coopération entre les Etats. Mon étude va inclure le temps colonial en vue de présenter une image plus complète des relations entre les Etats considérés dans l’analyse. L’hypothèse principale est que plus un régime congolais coopère pendant que les pays capitalistes font défaut à la coopération, plus longtemps ce régime restera au pouvoir et négligera les intérêts des Congolais. Plus le régime congolais fait défaut à la coopération au moment où les pays capitalistes font aussi défaut, moins le régime restera au pouvoir tout en insistant sur les intérêts des Congolais. Si cette hypothèse est vérifiée, elle peut me conduire aux conclusions suivantes : Les régimes congolais ont fait face à un dilemme : soit ils coopèrent avec les pays capitalistes et restent longtemps au pouvoir, pendant qu’ils négligent les intérêts des Congolais ; soit ils ne coopèrent pas avec les pays capitalistes et passent un bref séjour au pouvoir, pendant qu’ils insistent sur les intérêts des Congolais, lesquels ils ne peuvent pas promouvoir. Le décollage économique et la stabilité de la République Démocratique du Congo dépendent principalement de la résolution de ce dilemme que n’importe quel gouvernement congolais rencontrera dès le début de son mandat public. En d’autres termes, les conditions pour une coopération bénéfique à toutes les parties doivent encore être définies et acceptées par la République Démocratique du Congo et les pays capitalistes.

17

Ces idées se trouvent dans le livre de Thomas Hobbes, Leviathan, edited by Michael Oakeshott, New York and London: Collier Macmillan, 1974. Comme Machiavel, Hobbes avait une idée pessimiste sur la nature humaine. Il s’était concentré sur la politique domestique et son objectif était de démontrer la nécessité d’une autorité politique centralisée forte.

27

1.2.

LA THÉORIE DES JEUX

Les internationalistes utilisent plusieurs outils pour mieux comprendre la planète dans laquelle nous vivons. Comme mentionné plus haut, la théorie des jeux est utilisée dans ce travail comme instrument en vue d’expliquer les relations entre la République Démocratique du Congo et les pays capitalistes, lesquelles montrent beaucoup de caractéristiques semblables aux jeux. L’application des techniques analytiques qui dérivent de la théorie des jeux peut nous aider à mieux comprendre les relations entre la RDC et les pays capitalistes. « La politique internationale peut être mieux comprise au sein de la structure théorique de jeu comme comprenant un mélange complexe et fluctuant des tendances vers des sommes nulles et des sommes non nulles. »18 Je propose d’utiliser le jeu de « Dilemme du Prisonnier » pour conceptualiser les relations entre la RDC et les pays capitalistes. Le Dilemme du Prisonnier est un jeu à somme non nulle. Comme n’importe quel outil en relations internationales, la théorie des jeux a ses limites. Mais elles peuvent être surmontées. Dougherty et Pfaltzgraff notent que « nous devons soigneusement définir la structure du jeu que nous discutons : les joueurs, les règles et les objectifs du jeu, les résultats et les valeurs auxquelles les joueurs sont attachés, le contexte général dans lequel le jeu a lieu, et l’interaction des stratégies variées poursuivies. »19 Malgré ses limites dont je tiendrai compte, la théorie des jeux reste un outil utile pour suggérer les hypothèses qui peuvent expliquer les stratégies adoptées par le Congo et les pays capitalistes. Cette théorie est très liée à la prise des décisions et à la négociation. Elle est utile dans l’étude des relations internationales qui comprennent beaucoup de situations de conflits où l’on a besoin de déclasser l’opposant.

I.3.

STRUCTURE ANALYTIQUE ET CONCEPTS

Les relations entre la RDC et les pays capitalistes ont débuté depuis l’Etat Indépendant du Congo. Les relations, par exemple, entre les Etats-Unis et la RDC peuvent reculer jusqu’à la période coloniale. Comme le principal pays capitaliste, les Etats-Unis était déjà actif au Congo au 19ème siècle. Les relations entre les Etats-Unis et ce pays devinrent plus significatives au début du 20ème siècle quand le roi Léopold II avait perdu sa propriété, suite à la pression internationale, spécialement de la part de la Grande Bretagne et des Etats-Unis. J’ai inclus le Congo Belge dans la période qui sera analysée. En effet, j’estime que le Congo colonial a développé des relations extérieures qui sont d’une très grande
18

19

James E. Dougherty and Robert L. Pfaltzgraff, Contending Theories of International Relations, New York: Harper and Row, Publishers, 1990, p. 516. Ibid, p. 519.

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importance dans la compréhension de la suite des relations entre la RDC et les pays capitalistes. Il est nécessaire de placer cette étude dans une perspective historique en vue d’examiner les stratégies adoptées par les pays capitalistes et les régimes congolais successifs ainsi que les résultats obtenus. Le principal objectif méthodologique est la recherche des structures dans les choix des stratégies par les pays concernés et leurs résultats. Le modèle que je propose comprend non seulement le Congo post-colonial, mais aussi le Congo colonial. La période considérée ici s’étend de 1908 à 2008, soit cent ans de coopération entre le Congo et les pays capitalistes. Ces structures sont examinées en utilisant l’illustration du Dilemme du Prisonnier telle que présentée par Axelrod. Le modèle est une formulation abstraite des situations dans lesquelles ce qui est mieux pour les pays capitalistes et le Congo individuellement conduit au défaut mutuel, pendant que la coopération mutuelle serait bénéfique à toutes les parties. Le Congo et les pays capitalistes évoluent dans des situations où ils ont deux choix chacun : coopérer ou faire défaut. Le meilleur score que chaque partie peut faire est d’obtenir 5, la tentation de faire défaut quand l’autre partenaire coopère. Le pire score que chaque partie peut réaliser est d’obtenir 0, le paiement de dupe pour avoir coopéré pendant que l’autre partenaire fait défaut. Entre les deux extrêmes, il y a deux situations : la récompense pour la coopération mutuelle quand toutes les deux parties coopèrent. Et la punition pour le défaut mutuel quand les deux parties font défaut. Le classement de préférence des quatre résultats est le suivant : la tentation de faire défaut = 5, la coopération mutuelle = 3, le défaut mutuel = 1, et le paiement de dupe = 0. La seconde supposition est que les pays capitalistes et le Congo « ne peuvent pas résoudre leur dilemme en faisant des tours pour s’exploiter.»

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RDC Coopérer Coopérer CAP CAP=3 RDC=3 Récompense pour la Coopération mutuelle CAP=5 RDC=0 Tentation de faire défaut et Paiement de dupe Faire défaut CAP=0 RDC=5 Paiement de dupe et Tentation de faire défaut CAP=1 RDC=1 Punition pour le défaut mutuel

Faire défaut

Source: Adapté et traduit de Robert Axelrold, The Evolution of Cooperation, New York: Basic Books, 1984, p. 8. CAP= pays capitalistes RDC= République Démocratique du Congo

En d’autres mots, « la récompense pour la coopération mutuelle est plus grande que la moyenne de la tentation et le paiement de dupe ».20 Cinq questions de recherche seront examinées dans ce travail pour atteindre son but. La première question est celle de savoir si la coopération entre les pays capitalistes et le Congo Belge peut être décrite comme une situation de « tentation de faire défaut et paiement de dupe » ou non. Les critiques formulées contre le pouvoir du roi Léopold II avaient eu comme résultat l’annexion du Congo à l’Etat belge, le 15 Novembre 1908. Le Congo était donc sous domination belge jusqu’à son indépendance, en 1960. Pendant la colonisation, les échanges entre le Congo et les pays capitalistes avaient sensiblement augmenté. La Belgique était le partenaire le plus important entre 1908 et 1960, les Etats-Unis avaient occupé la seconde position, suivis d’autres pays. La gestion coloniale sera considérée comme un régime, les stratégies et les résultats obtenus seront examinés.

20

Robert Axelrod, The Evolution of Cooperation, New York: Basic Books, p. 10.

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La coopération entre les pays capitalistes et le Congo Belge, 1908-1960 RDC ( Congo Belge) Coopérer Coopérer CAP Faire défaut CAP=5 RDC=0 Tentation de faire défaut et Paiement de dupe Faire défaut

Quand le Congo est devint indépendant, en 1960, il était dirigé par un régime parlementaire conduit par le Premier Ministre Patrice Emery Lumumba et le Président Joseph Kasavubu. Ce régime issu des élections générales à travers le pays connût beaucoup de problèmes, notamment la sécession du Katanga. La deuxième question qui sera examinée est celle de savoir si la coopération entre les pays capitalistes et le gouvernement Lumumba peut être décrite comme une situation de « Punition pour le défaut mutuel » ou non.

La coopération entre les pays capitalistes et le gouvernement Lumumba, 19601965 RDC (Gouvernement Lumumba) Coopérer CAP Coopérer Faire défaut CAP=1 Punition mutuel RDC=1 pour défaut Faire défaut

Le Congo sombra dans des troubles peu après son indépendance, et le Colonel Mobutu prit le pouvoir par un coup d’état le 24 Novembre 1965. Il restera au pouvoir jusque 1997, soit un règne de 32 ans. Comment était la coopération entre les pays capitalistes et le Congo pendant cette période ? La troisième question qui sera traitée est celle de savoir si cette période peut être considérée comme une situation de « Tentation de faire défaut et Paiement de dupe » ou non.

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La coopération entre les pays capitalistes et le régime Mobutu, 1965-1997 RDC ( Régime Mobutu) Coopérer Coopérer CAP Faire défaut CAP=5 RDC=0 Tentation de faire défaut et Paiement de dupe Faire défaut

Le président Mobutu a été renversé en mai 1997 par Laurent Désire Kabila qui était à la tête d’une rébellion appuyée par des forces extérieures. Alors que beaucoup de Congolais s’attendaient à un changement qui aurait pu sortir le pays du marasme politico-économique, le séjour du président Laurent Désiré Kabila fut brutalement stoppé par son assassinat le 16 janvier 2001. La quatrième question qui sera examinée est celle de savoir si cette période peut être considérée comme une situation de « Punition pour le défaut mutuel » ou non. La coopération entre les pays capitalistes et le régime L.D. Kabila, 1997-2001 RDC ( Régime L.D. Kabila) Coopérer Coopérer CAP Faire défaut CAP=1 RDC=1 Punition pour le défaut mutuel Faire défaut

Le président Laurent Désiré Kabila fut assassiné dans son bureau de travail au Palais de Marbre à Kinshasa, selon la version officielle des faits. Il n’avait pas pu organiser des élections libres comme promis. Le pouvoir était récupéré par Joseph Kabila, alors chef des forces terrestres dans les Forces Armées Congolaises. Le président Joseph Kabila était, jusque-là, un inconnu dans la politique congolaise. Son arrivée au pouvoir a changé la nature de la coopération entre le Congo et les pays capitalistes. La cinquième question qui sera discutée est celle de démontrer si cette période peut être décrite comme une situation de « Tentation de faire défaut et paiement de dupe » ou non.

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La coopération entre les pays capitalistes et le régime Joseph Kabila, 2001-2008. RDC ( Régime J. Kabila) Coopérer Coopérer Faire défaut CAP=5 RDC=0 Tentation de faire défaut et paiement de dupe Faire défaut

CAP

Les cinq questions peuvent être regroupées dans un seul tableau qui reprendra seulement deux types de coopération que les deux parties ont connus jusque-là, à savoir : « Tentation de faire défaut et paiement de dupe » et « Punition pour le défaut mutuel. »

RDC : 1908-2008 Coopérer Coopérer CAP Faire défaut CAP=5 RDC=0 Tentation de faire défaut et paiement de dupe A : Congo Belge C : Régime Mobutu E : Régime J. Kabila CAP=1 RDC=1 Punition pour le défaut mutuel B : Gouvernement Lumumba D : Régime L.D. Kabila Faire défaut

Les deux parties ne sont pas encore parvenues à un niveau équitable de coopération bénéfique à toutes les parties. Les relations entre la République Démocratique du Congo et les pays capitalistes seront une réussite quand les deux parties vont sincèrement coopérer. Cette situation est représentée par la cage décrite comme : Récompense pour la coopération mutuelle, soit CAP=3 RDC=3. Les conditions d’une telle coopération seront discutées plus tard. Quelques concepts doivent être spécifiés avant de continuer cette analyse. Les deux concepts de base dans cette étude sont : « coopérer » et « faire défaut ». Dans ce travail « coopérer » signifie faire promouvoir des relations et des accords bénéfiques aux deux

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parties d’une manière équitable, tandis que « faire défaut » signifie faire promouvoir des relations et des accords bénéfiques à une seule partie. Le défaut comprend beaucoup d’actions qui peuvent affecter l’autre partie. Le cas extrême de défaut, c’est la suppression du partenaire. Ce processus de suppression du partenaire se fait à travers l’intervention. Et, comme mentionné plus haut, cette intervention comporte plusieurs aspects, notamment la guerre. Les relations et les accords comprennent le domaine politique, militaire et économique. Le concept « pays capitalistes » se réfère aux pays d’économie capitalistes qui ont développé des relations avec le Congo. Les partenaires capitalistes les plus importants du Congo sont la Belgique, la Grande-Bretagne, la Hollande, les Etats-Unis, l’Allemagne, la France, et l’Italie. Les différentes théories qui expliquent l’intervention des pays capitalistes dans le Tiers Monde ont été expliquées plus haut. Cette étude adopte la théorie proposée par David Gibbs qu’il appelle « Modèle de Conflit d’Affaires. » Le Modèle de Conflit d’Affaires suppose que « la communauté d’affaires est fondamentalement divisée par rapport à la plupart des politiques.»21 Et ce qui est même plus significatif en Afrique Centrale est que « les conflits d’affaires affectent aussi la politique domestique des pays du Tiers Monde. Des factions politiques spécifiques au sein du pays reçoivent souvent l’appui extérieur. »22 David Gibbs explique sa pensée en détails comme suit : « Les compagnies multinationales cherchent souvent l’appui de leurs gouvernements d’origine, et chaque gouvernement a tendance à favoriser ses propres nationaux. Le gouvernement américain va promouvoir les intérêts commerciaux américains, souvent au détriment des intérêts britanniques, français, ou belges. Les gouvernements britannique, français, et belge naturellement, cherchent aussi les mêmes avantages pour leurs compagnies….Ainsi donc les conflits entre les affaires conduisent aux conflits entre des pays ; et ces querelles influencent le caractère général des relations internationales. Les conflits d’affaires affectent aussi les politiques domestiques des pays du Tiers Monde. Des factions politiques spécifiques au sein des pays reçoivent souvent l’appui extérieur. Les Etats-Unis ont tendance à favoriser les éléments proaméricains dans les pays du Tiers Monde et cherchent à imposer des gouvernements proaméricains, pendant que les Français supportent les éléments profrançais dans les mêmes pays, et les Britanniques supportent les éléments probritanniques. Au sein des pays du Tiers Monde, la manipulation étrangère cause l’instabilité politique, coup d’état, et dans des cas extrêmes des guerres civiles. La compétition

21 22

David Gibbs, Op. Cit., p. 28 David Gibbs, Op. Cit., pp.29-30.

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commerciale conduit à l’intervention étrangère et au désordre politique dans la périphérie. »23 Ce travail ne considère pas la coopération comme un jeu de gagnant et perdant, mais plutôt comme un processus qui peut escalader l’échelle des échanges égaux entre le Congo et les pays capitalistes. La coopération entre les deux parties est vieille d’un siècle. Aujourd’hui avec le phénomène de la mondialisation, il devient encore plus illusoire de penser à rompre les liens qui existent entre les deux parties pendant si longtemps. Dans le même ordre d’idées, la mondialisation étant un phénomène à plusieurs facettes, si ces relations ne s’améliorent pas, elles feront face à beaucoup d’épreuves dans le futur. Car les Congolais sont conscients aujourd’hui qu’ils vivent pauvres dans un pays paradoxalement très riche. Ils ne vont plus tolérer la prolongation de la misère. Ce travail utilisera donc la théorie des jeux comme base théorique et spécialement le « Dilemme du prisonnier ». La dimension historique sera très importante car le travail inclura une succession des gouvernements pendant une période de cent ans. L’utilisation d’autres théories dans certains cas précis dans l’histoire du Congo n’est pas exclue. Je pense, par exemple, à l’utilisation du modèle de Conflit d’Affaires pour expliquer la crise congolaise de 1960. Mais, ceci n’écarte pas la présence du Dilemme du prisonnier dans la coopération entre le Congo et les pays capitalistes en cette période.

23

Ibid., pp.29-30.

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Chapitre II LE CONGO BELGE ET LES PAYS CAPITALISTES : PAIEMENT DE DUPE ET TENTATION DE FAIRE DEFAUT

Ce chapitre est consacré aux relations économiques entre le Congo Belge et les pays capitalistes. J’examinerai les deux points suivants : l’incorporation du Congo dans l’économie-monde capitaliste et l’éducation coloniale comme un système fonctionnel à la spécialisation en produits à bas revenu.

2.0. INCORPORATION DU CONGO DANS L’ECONOMIE-MONDE CAPITALISTE Si nous voulons que notre nouvelle colonie fournisse du travail à la main d’œuvre belge et nous procure tous les avantages et toute la force qu’elle peut donner, nous devons mettre tous ses moyens de production au travail et ne laisser aucune de ses richesses oisives. La Belgique est superficiellement la plus petite des Etats européens. Je rêve d’en faire dans ses modestes frontières un centre d’activité humaine et la grande capitale d’un important mouvement commercial, industriel, scientifique, littéraire et artistique…. Le Congo est plus riche que vous ne le croyez. La tâche d’un souverain est d’enrichir la nation. C’est cela sa vraie mission. 24 La Belgique abrite aujourd’hui la Commission Européenne, et il y a lieu de reconnaître que le Roi Léopold II avait de la vision pour sa nation. Les contactes entre le Congo et les pays capitalistes au 19ème et dans la première partie du 20ème siècle ont beaucoup profité aux pays capitalistes. Le Congo n’est naturellement pas sortie bredouille de ces relations coloniales, mais en mesurant les proportions
24

Un extrait du discours du Roi Léopold II à Anvers. George Martelli, Leopold to Lumumba, London : Chapman & Hall Ltd, 1962, p. 185.

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de profit, il est exact de qualifier ces relations de « tentation de faire défaut et paiement de dupe ». Wallerstein note que « l’incorporation signifie fondamentalement qu’au moins quelques processus significatifs de production dans un endroit géographique donné deviennent parties intégrales des chaînes de produits que constitue la division de travail actuelle de l’économie-monde capitaliste.»25 Trois mécanismes, à savoir : les compagnies privées et concessionnaires, le système d’éducation, et la méthode de gouvernance, ont emberlificoté le Congo dans les filets de l’économie-monde. Les mêmes mécanismes ont consolidé cette position à travers les deux parties de la période coloniale : l’Etat Indépendant du Congo (1884-1908) et le Congo Belge (1908-1960). Ce chapitre est consacré à l’examen de ces trois mécanismes dans chaque période en vue de montrer comment les relations entre le Congo et les pays capitalistes ont œuvré en faveur des intérêts des partenaires capitalistes. Cependant, les échanges entre le Congo et la communauté internationale existaient avant la colonisation. Cette période avant la colonisation montre un type particulier d’échanges entre le Congo et l’Europe. Des échanges plus ou moins acceptés par les Congolais aussi bien que par des Européens ont eu lieu avant que l’expérience coloniale commence au Congo. Les bonnes relations qui existaient entre les partenaires en ce temps-là pouvaient être expliquées par les divisions entre les Européens qui cherchaient des faveurs en Afrique.26 Ces relations datent de 1482 quand Diego Cao a atteint l’embouchure du fleuve Congo. Les produits les plus importants vendus en ces temps étaient les esclaves et l’ivoire demandés en échange avec les marchandises européennes et les armes. Les chercheurs s’accordent pour affirmer que ces contacts ont intensifié les formes préexistantes d’esclavage. Au seizième siècle le commerce d’esclaves à partir du Congo était estimé entre 4.000 et 5.000 « pecas de Indias.»27 Au dix-septième siècle, Lisbonne recevait des milliers d’esclaves chaque année en provenance du Royaume du Congo.28 Ces échanges étaient dans une certaine mesure contrôlés par les Congolais. Les industries européennes étaient installées sur la côte et étaient tolérées et protégées

25

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27

28

Immanuel Wallerstein, The Modern World-System III. The Second Era of Great Expansion of the Capitalist World-Economy, 1730-1840, San Diego; New York; Berkeley; Boston; London; Sydney; Toronto: Academic Press, 1989, p. 130. Ruth Slade, King Leopold’s Congo, London; New York; Accra: Oxford University Press, 1962, p. 14. Eric Wolf, Europe and the People without History, Berkeley; Los Angeles; London: University of California Press, 1982, p. 222. Ruth Slade, Op.Cit., p.10.

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par des Princes Congolais.29 Les esclaves et l’ivoire étaient livrés aux industries européennes par des intermédiaires congolais qui protégeaient leur position en empêchant le progrès des Européens à l’intérieur du pays. Concurremment avec le trafic d’esclaves, il existait une forme légitime de commerce en produits naturels. Ce commerce légitime a reçu un coup de pouce considérable après l’expédition de Stanley en 1876. Un changement important s’est opéré dans le type des relations développées entre les Congolais et les Européens. Parties des échanges plus ou moins contrôlés par des autochtones, les activités commerciales ont mué progressivement vers une structure imposée par les commerçants européens. Les activités commerciales se sont enfoncées lentement vers l’intérieur du pays. Face à l’opposition arabe, en 1874, Livingston n’a pas pu descendre le fleuve Congo jusqu’à l’océan. Mais, Stanley, grâce à un accord signé avec le chef arabe Tippo Tip et un groupe bien armé financé par le « New York Herald » et le « Daily Telegraph », a pu descendre le fleuve Congo à partir des Chutes Stanley jusqu’au Pool Stanley.30 L’expédition armée a remplacé l’exploration curieuse et pacifique qui avait existé pendant les premiers contacts entre les Portugais et les Congolais. Tout le bassin du Congo était ouvert au commerce européen. Ainsi, quand Stanley arriva à Boma au mois d’Août 1877, il écrivit que « la plus grande découverte que son expédition a faite était le large territoire qu’elle a ouvert au commerce international et spécialement aux Anglais, aux Français, aux Allemands, et aux Américains. »31 Le Congo vient d’être intégré dans des échanges avec les pays capitalistes. Pendant cette période précoloniale, la nature des produits échangés peut être résumée en trois catégories, les marchandises humaines, les produits naturels et les produits manufacturés. En considérant leurs origines, ces produits peuvent être schématiquement présentés comme suit :

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Michel Merlier, Le Congo de la Colonisation Belge à l’indépendance, Paris V : François Maspero, 1962, p. 12. Je ne veux pas entrer ici dans le débat qui accuse les Africains d’avoir eux-mêmes contribué à la traite d’esclaves. Le fait que certains Princes Congolais aient toléré le commerce ne peut pas laver les Occidentaux de leur responsabilité historique d’avoir initié et entretenu la traite d’esclaves. Et parlant même en terme de profit, il est clair que ce sont les Occidentaux qui en ont tiré des bénéfices colossaux et non les Princes Africains, quelque soit leur implication dans ce commerce. Slade, Op. Cit., p. 23-24. Merlier, Op.Cit., p.15.

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Tableau 2.1 Types de produits échangés entre le Congo et les pays capitalistes dans la période précoloniale Le Congo Marchandises humaines Esclaves Produits naturels Produits miniers Cuivre, fer, Produits agricoles Caoutchouc, ivoire, huile de palme, arachides, bois rouge L’Europe et l’Amérique Produits manufacturés Cire, lin, tissu, fer à repasser, casseroles, tuyaux, parapluies, …

Les partenaires commerciaux mentionnés dans cette période précoloniale sont les Portugais, les Français, les Hollandais, les Anglais, et les Espagnols. Ils ont établi des sociétés sur la côte dans les années 1850 et 1860 dont les plus importantes étaient les Maisons Françaises Régis et Daumas ; la Maison hollandaise Afrikaansche-Handels-Vereeniging (1969) ; la Maison anglaise Hatton & Cookson (Liverpool), et la Maison portugaise Castro & Leitao.32 Bien qu’il soit difficile d’évaluer le volume total du commerce pendant cette période, les rares chiffres disponibles montrent qu’il augmentait systématiquement. Latour Da Veiga Pinto note que les exportations à partir de l’Angleterre, France, Allemagne et la Hollande étaient estimées à 6.250.000 francs en 1876, 13.500.000 francs en 1882, et 18.750.000 francs en 1883.33 Le volume du commerce a augmenté trois fois en sept ans. Morel affirme que vers les années 1880, les chiffres fournis par Stanley estimaient le volume du commerce avec le Congo à 2.800.000 livres annuellement. 34 Bien que le commerce d’esclavages était presque à sa fin vers 1839 grâce aux efforts mutuels des commandants des vaisseaux de guerre anglais et français, on estime à treize millions et un quart de million le nombre total des êtres humains exportés du Congo pendant la période de la traite des esclaves.35 Ce commerce des êtres humains a disparu pendant que les échanges en produits
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François Latour Da Veiga Pinto, Le Portugal et le Congo au XIXème Siècle, Paris: Presses Universitaires de France, 1972, p. 78-79. Ibid., p. 80. Edmund Dene Morel, Great Britain and The Congo. The Pillage of the Congo Basin, New York: Howard Fertig, 1969, p.59. Slade, Op. Cit., p. 11.

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naturels ont augmenté considérablement durant le pouvoir personnel du Roi Léopold II. 2.1. SOCIETES CONCESSIONNAIRES ET PRIVEES PENDANT L’ETAT INDEPENDANT DU CONGO (1884-1908) : DEBOUCHES POUR/DE L’ECONOMIE-MONDE Ces premiers contacts décrits ci-dessus, spécialement l’expédition de Stanley, ont fait exploser les intérêts des différentes nations européennes. Sur invitation du Roi Léopold II, la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Autriche, la Russie, et l’Italie envoyèrent des délégués à une conférence organisée le 12 septembre, 1876.36 L’exploration scientifique de l’Afrique en vue de l’ouvrir à la « civilisation » et la suppression du commerce des esclaves constituait les objectifs de la conférence.37 La création de l’Association Internationale pour l’Exploration et la Civilisation de l’Afrique Centrale était le principal résultat de la conférence. Après qu’il ait été nommé président de l’Association, le Roi Léopold II engagea Stanley pour rendre le Congo plus utile à l’Europe et particulièrement à la Belgique. La soi disante mission philanthropique de l’Association Internationale débuta une nouvelle ère dans l’histoire du Congo. Les missionnaires, les marchands, et les compagnies initièrent et réorientèrent leurs échanges vers les sociétés qui produisaient un surplus très négligeable. Des produits manufacturés qui étaient autrefois vendus dans les faubourgs des grandes villes européennes étaient désormais réorientés vers le Congo créant des débouchés pour l’économie européenne. Ainsi Stanley une fois écrivit : ….. « Si par hasard je pouvais convaincre les millions des nègres dans l’intérieur (du Congo) de se débarrasser de leurs costumes faits des feuilles pour adopter les friperies européennes… Quel débouché pour les vieux habits…. »38 Aussitôt qu’on s’aperçut que le Congo était une propriété riche avec d’immenses ressources naturelles prêtes à être exploitées, la région de l’Afrique Centrale devint un domaine de chasse des nations européennes. Pour préserver sa propriété, le Roi Léopold II conçut l’idée d’un Etat Indépendant du Congo, avec lui-même comme souverain. La prochaine étape était de vendre l’idée aux grandes puissances. La Conférence de Berlin, tenue le 15 novembre, 1884, ouvrit l’Afrique Centrale au monde entier en déclarant la liberté de commerce dans le
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Henry Willington Wack, The Story of the Congo Free State, New York; London: The Knickerbocker Press, 1905, p. 8. Ibid., p. 12. Merlier, Op. Cit., pp. 18-19.

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bassin du Congo. Après avoir réglé la « Question Africaine » et grâce à l’appui des grandes puissances, le Roi Léopold II proclama officiellement l’Etat Indépendant du Congo le 19 juillet 1885, et devint le souverain de cet Etat.39 L’autre problème auquel le Roi Léopold avait à faire face était les dépenses pour administrer sa propriété. Il avait deux options : obtenir des prêts supplémentaires ou exploiter les ressources naturelles du Congo. La seconde option était préférable dans la mesure où, en plus de résoudre le problème des dépenses administratives, elle pouvait permettre au Roi de tirer profit de sa propriété. L’ivoire et le caoutchouc constituaient les ressources les plus importantes que l’Etat pouvait exploiter. Ainsi, non seulement en violant partiellement l’esprit de l’Acte de la Conférence de Berlin, mais aussi en marchant sur les droits des autochtones congolais, le Roi signa un décret déclarant que toute « terre vacante » appartenait à l’Etat. Il était interdit aux autochtones de chasser les éléphants ou de collecter du caoutchouc pour eux-mêmes.40 La création d’un monopole d’Etat en ivoire et en caoutchouc essuya beaucoup de critiques de la part des compagnies commerciales qui se référaient au principe de liberté de commerce de l’Acte de Berlin. Pour réguler l’exploitation de sa propriété et au même moment répondre aux objections soulevées par les compagnies privées, le Roi Léopold signa un autre décret le 30 octobre 1892 divisant les « terres vacantes » en trois zones.41 La première zone comprenait la vallée de l’Uélé et l’Aruwimi dans le nord-est, les vallées de la Mongala et de l’Itimbiri dans le nord, et les bassins du Lac Léopold II, du Lac Tumba et de la Rivière Lukenie dans l’ouest. Cette zone constituait le célèbre Domaine Privé où l’Etat seul pouvait ramasser l’ivoire et le caoutchouc. L’Etat pouvait le faire luimême ou à travers des compagnies dans lesquelles il détenait des grandes actions. Des concessions de terre ont été accordées aux compagnies privées pour exploitation, de là le terme « compagnies concessionnaires ». La seconde zone comprenait la région du Bas Congo, les bassins de la Ruki, Lulonga, Kasaï, et les deux rives du Haut Congo à partir des Chutes Stanley. Cette zone était mise à la disposition des compagnies commerciales. La troisième zone était composée des territoires du bassin du Congo Lualaba et le Haut Lomami et les territoires du Katanga. Le caoutchouc dans cette zone n’était pas collectionné parce qu’il constituait une réserve pour la « sécurité publique ». Plus tard une grande partie de cette zone était attachée au Domaine Privé.

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Arthur B. Keith, The Belgian Congo and The Berlin Act, New York: Negro Universities Press, 1970, p. 67. Martelli, Op. Cit., p. 139. John de Courcy Mac Donnell, King Leopold II. His Rule in Belgium and The Congo, New York: Negro Universities Press, 1969, pp. 264-265.

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A la lumière de ces règlements, l’on peut se poser des questions sur la politique de « porte ouverte » à laquelle le roi Léopold II avait souscrit en signant l’Acte de Berlin. Je ne veux pas engager une discussion sur la « libéralité » du commerce dans l’Etat Indépendant du Congo telle que suggérée par les Grandes Puissances. Ce qui m’intéresse, c’est l’internationalisation des échanges entre le Congo et le monde, peu importe la manière dont ils ont eu lieu. Bien que l’on pouvait remettre en question l’application de l’esprit de l’Acte de Berlin à cause des règlements imposés par le roi Léopold II, il existait toujours un commerce entre le Congo et l’Europe. Une chose était sûre, le Congo était engagé dans le commerce international et le volume de ces échanges n’a pas cessé de s’accroître comme je le démontre ci-dessous. Suivant l’exemple d’un Américain, le Général Henry Stanford qui avait créé l’une des premières compagnies congolaises sous l’égide de l’Etat Indépendant du Congo, quarante-huit compagnies belges et quatorze compagnies étrangères établirent des relations commerciales dans l’Etat Indépendant du Congo.42 Henry Wack note que vers 1905 plus de quatre cents maisons commerciales faisaient les affaires au Congo.43 Ce chiffre montre comment les relations commerciales croissaient entre le Congo et les pays capitalistes. Quant aux détails, l’on peut obtenir quelques estimations quand on examine le progrès réalisé par les compagnies concessionnaires et les sociétés fiduciaires. Les sociétés fiduciaires étaient au nombre de huit : la Société ABIR, la Société Anversoise, la Société Kasaï, la Société Kwango, la Société Katanga, la Société Lomami, la Société des Grands Lacs, et la Société de la Lulonga. Un examen approfondi de trois sociétés importantes parmi elles révèle leur domination par l’Etat et le progrès réalisé dans les affaires. La société ABIR ou la Compagnie Anglo-Belge du Caoutchouc de l’Inde était créée en Août 1892, avec un capital de 1 million de francs divisés en 2000 actions. Les principaux actionnaires étaient :44 L’Etat Congolais La Société Anversoise du Commerce au Congo Alex de Browne de Tiege Horace van den Burch, comme mandataire de A. van den Nest Horace van den Burch C. de Brwone de Tiege 1000 150 60 125 58 50

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Wack, Op. Cit., p. 276. Ibid., p. 155. Vous pouvez trouver la liste de ces maisons commerciales dans l’appendice. Edmund Morel, King Leopold’s Rule in Africa, Westport, Connecticut: Negro University Press, 1970, p. 154.

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Morel note que, en dix ans, de 1893 à 1903, le bénéfice net de la société ABIR n’était pas moins de 15.078.805 francs.45 Après six ans, le bénéfice net a atteint 18.004.172 francs, dix huit fois plus important que le capital investi au départ.46 La société Kasaï a aussi connu une croissance dans son commerce. Les compagnies commerciales indépendantes explorant cette région ont été converties en une société fiduciaire en 1902 avec un capital de 1.005.000 francs répartis en 4.020 actions. Le Roi possédait 2.010 actions, soit 50% des actions.47 Voici les bénéfices nets de la société :48 1.465.279 francs 3.687.161 francs 5.597.449 francs 7.543.000 francs Ainsi donc, en quatre ans, les bénéfices de la société étaient sept fois plus grands que son capital initial. La société Anversoise, celle qui vient en troisième position, était créée en 1892 avec un capital de 1.700.000 francs. Les principaux actionnaires étaient :49 L’Etat Congolais A. de Brown de Tiege Bunge and Company E.P. Grisar Deyman-Druart 1.000 actions 1.100 actions 100 actions 130 actions 100 actions

Malgré les pertes connues en 1900, 1901, et 1902, suite au refus de la tribu Budja de se faire esclaves, les profits de la société ont encore augmenté après que les Budjas aient été forcés de travailler.50 Les bénéfices nets se présentent de la manière ci-après :51

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Ibid., p.155. Edmund Morel, Red Rubber: The Story of the Rubber Slave Trade Flourishing on the Congo in the Year of Grace 1906, New York: Negro University Press, 1969, p. 142. Morel, King Leopold’s Rule in Africa, pp. 191-192. Edmund Morel, Red Rubber: The Story of the Rubber Slave Trade Flourishing on the Congo in the Year of Grace 1906, New York: Negro University Press, 1969, p. 142. Edmund Morel, King Leopold’s Rule in Africa, p. 127. Ibid., p. 144. Edmund Morel, King Leopold’s Rule in Africa, p. 128.

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