La Corée vers la réunification

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Malmenée par l'histoire, la Corée a subi depuis la fin du XXe siècle des agressions multiples de la part des grandes puissances voisines ou lointaines. La fin de la Seconde Guerre mondiale n'a pas été synonyme de libération (après 50 ans de colonisation japonaise), mais de division, sous les auspices des Etats-Unis et de l'URSS. Cette fracture au sein d'une nation millénaire est entretenue par les Etats-Unis et l'Occident. Au Nord comme au Sud, au-delà des contradictions, une profonde volonté de réunification fait son chemin.
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
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EAN13 : 9782336278315
Nombre de pages : 263
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LA CORÉE VERS LA RÉUNIFICATION

Image de couverture : Fresques des tombeaux de l'ère Koguryo, classés au patrimoine mondial de l'humanité.

Robert CHARVIN Guillaume DUJARDIN

LA CORÉE VERS LA RÉUNIFICATION

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11863-8 EAN : 9782296118638

Kim Jong Il et Kim Dae Jung

"S'il y a une vertu indispensable à la plume, c'est qu'elle ne doive jamais servir à la louange des puissants" Jean-Marie Gustave Le Clézio Prix Nobel de littérature "Les Etats qui montent ont à arracher progressivement des mains de l'hyperpuissance leur influence et leur position internationale. Ainsi le mouvement vers la multipolarité du monde se dessine-t-il comme un processus lent et tortueux" Guy Spitaels Ministre d'Etat (Belgique) "Une idée est toujours l'affirmation qu'une nouvelle vérité est historiquement possible" Alain Badiou Philosophe (France) "Au-delà de la Corée elle-même, la tension dans la péninsule est un facteur de déstabilisation de toute la région. Historiquement, l'Asie orientale n'a jamais été en paix tant que la péninsule a été le jouet des puissances étrangères" Hwang Sok Yong Ecrivain (Corée du Sud) "Mettre un terme à la division et à la confrontation qui durent depuis près d'un demi-siècle et réunifier le pays est le désir et la volonté unanimes de notre nation. L'union de toute la nation est préalable à sa réunification indépendante et pacifique. Tous les Coréens qui se préoccupent du sort de la nation, qu'ils soient au Nord et au Sud ou à l'étranger, qu'ils soient communistes ou nationalistes, pauvres ou riches, croyants ou athées, doivent s'unir en tant que compatriotes, en transcendant toutes les différences existant entre eux et ouvrir ensemble la voie à la réunification" Kim Il Sung "La réconciliation est le devoir de chacun" Kim Dae Jung

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AVERTISSEMENT

La présente approche du problème coréen et de la question de la réunification de cette nation agressée et divisée par des forces étrangères se positionne délibérément en faveur des intérêts du peuple coréen tout entier et de lui seul. Elle n'échappe donc pas à des choix et à des jugements de valeur, ce qui cependant ne la singularise en rien. Certaines présentations coréennes s'attachent exclusivement à donner le point de vue de l'une des deux parties Nord ou Sud ; une certaine littérature, très occidentalo-centriste, se place sur le terrain des Grandes Puissances étasunienne ou européennes et de leurs intérêts à court terme ; d'autres se sont fait une spécialité de dénoncer la partie Nord, sans jamais lui reconnaître la moindre réalisation ou le moindre acte positif. Rares sont ceux qui, à contre-courant, apportent quelques connaissances à une réalité nordiste méconnue. On sait que le travail «entaché d'idéologie» est toujours celui de l'Autre, qui pense autrement. Toutes les approches précitées sont donc marquées d'«idéologie» ! Comment ne pas noter, par exemple, que l'image de la Corée, en Occident, vient de la période impériale où l'interventionnisme était la règle, durant laquelle se sont fabriqués des stéréotypes anti«jaunes» ? Ce regard néo-colonial, stimulé par «la guerre des civilisations», relancée par les Etats-Unis, affecte le regard porté sur une société étrangère et lointaine. Aux intérêts à court et à moyen termes qui pervertissent les réactions aux politiques d'un pays comme la Corée, s'ajoute, plus profondément, un coefficient de déformation lié aux représentations que se font les Occidentaux des Asiatiques en

10 général, et des Coréens en particulier, en dépit d'une grande méconnaissance1. Il a pu être écrit par un journaliste français connu, mais totalement ignorant des multiples et séculaires ingérences occidentales en Asie, dans un ouvrage au titre significatif « Péril jaune, peur blanche », en 1970, que « le noir, le blanc, le rouge, cela tranche », « même si le métissage abâtardit les ruptures de couleurs. Le jaune ne donne pas un teint : c'est un état d'âme collectif, l'ictère à l'échelle des masses qui grouille »2 ! L'Asiatique est « impénétrable » et « imprévisible », donc incompréhensible et par là même dangereux3. Car, si le « jaune » est reconnu comme intelligent (à la différence de la « naïveté » et de la « puérilité » du nègre), son intelligence est tortueuse et d'une rationalité tellement « autre » qu'elle est proche de l'irrationalité. Cet Asiatique « mystérieux » ne peut donc qu'inspirer de la peur4. Cette peur est sans doute l'une des principales clés de la représentation de l'Asiatique, élément anonyme d'un flot montant remettant en cause la suprématie blanche. Le Coréen et le Chinois, selon les analyses hostiles sommaires, font partie de ce flot magmatique et si le Chinois, avec sa réussite économique, commence depuis quelques années à être «visible» et « lisible », notamment dans un espace « connu », celui du commerce

1 Evidemment, des déformations de même nature fonctionnent pour les Africains, les Arabes etc… 2 Les journalistes occidentaux sont « experts » en analyses sommaires et occidentalo-centristes, voir par exemple, P. Grangereau. Au pays du grand mensonge. Voyage en Corée du Nord. Payot. 2003, pouvant se résumer en dix jours de visite (« touristique »), 241 pages « à main levée » ! 3 Toute une littérature française (y compris celle d'Albert Londres. La Chine en folie. 1932), particulièrement durant la première moitié du XXème siècle, développe ces prétendus traits communs aux Asiatiques (voir l'étude sur cette question de Nora Wang « Au jardin des supplices. L'image du jaune en France : le dernier siècle », in Approches Asie, n° 9, 1986-1987. PUF. 4 Cf. P. Chaunu. « Histoire et prospective : l'exemple démographique », in Revue Historique, n° 507, 1973.

11 et de la concurrence, ce n'est pas le cas du Coréen du Nord qui serait resté « ermite » et préoccupé avant tout d' « idéologie ». En France, plus que dans d'autres pays occidentaux, s'ajoute le souvenir pas encore totalement disparu de l'Empire colonial présent en Asie jusqu'à Dien Bien Phu, et non dénué de racisme. Certes, ces images caricaturales appartiennent au monde de mythes populaires occidentaux, mais ces mythes ne sont pas de génération spontanée. Ils sont l'effet d'une formulation et d'une diffusion par les élites du savoir et du pouvoir. Qui se souvient encore de la tentative française de 1866 de coloniser la Corée, comme l'ont tenté aussi d'autres puissances ? A l'initiative du contre-amiral P. G. Roze, commandant de la flotte française d'Extrême-Orient, une expédition est montée contre la monarchie coréenne. Il s'agit, comme aux lendemains du « coup d'éventail » prétendant légitimer la conquête de l'Algérie, de ne pas laisser impunie la mort de 9 prêtres catholiques partis évangéliser le peuple coréen : « Le jour où le Roi de Corée a porté la main sur nos malheureux compatriotes, fait savoir H. de Bellonnet, représentant de la France en Chine, a été le dernier de son règne. Dans quelques jours, nos forces militaires vont marcher à la conquête de la Corée et l'Empereur, mon auguste souverain, a seul aujourd'hui le droit et le pouvoir de disposer selon son bon plaisir du pays et du trône vacant » ! Roze annonce, dans un style très contemporain, que la mort des 9 Français sera vengée « en tuant 9.000 Coréens » ! Au cours de l'avancée des troupes françaises sur le territoire coréen, émaillée de pillages (comme lors de la prise de Kanghwa), Roze exige du Roi de Corée qu'il lui livre « les 3 ministres qui ont le plus contribué à la mort » des missionnaires. Mais la résistance coréenne, dirigée par le général Ri Kyong Ha, finit par l'emporter, comme il en avait été de même, peu de temps auparavant, face à l'expédition américaine qui voulait forcer les Coréens à s'ouvrir au commerce international5.
5 Cf. J.M. Thiébaud. La présence française en Corée de la fin du XVIII° à nos jours. L'Harmattan, 2005.

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Avec l'affaiblissement des partis communistes européens qui avaient fait l’effort, à un moment de leur histoire, pour promouvoir une meilleure compréhension des peuples d'Asie (par exemple, les Amitiés franco-chinoises, créées par le PCF en 1949 ou l'Association d'Amitié franco-coréenne, et la publication d'ouvrages tel que celui de J. Suret-Canale et J.E. Vidal, aux Editions sociales, sur la Corée Populaire en 1973), ce savoir a reculé 6 dans les rangs des mouvements les plus disponibles pour accueillir une autre image des peuples d'Asie7. A propos de la seule Corée du Sud, s'est développé le mythe d'un « miracle » économique. Cette prétendue réussite, réalisée par une accumulation primitive brutale antisociale, avec l'aide massive des Etats-Unis, n'est en rien le fruit d'un capitalisme libéral, mais d'un modèle coercitif ultra-productiviste ni recommandable, ni reproductible8.

6 On peut rapprocher à un siècle de distance les reportages de Jack London, grand reporter « progressiste » sur la guerre nippo-russe se déroulant en Corée en 1904 et la vision des progressistes européens des années 2000. Le racisme anti-coréen est présent chez J. London (La Corée en feu, réédité en 1982. Paris). L'incompréhension suffisante voire méprisante se retrouve aujourd'hui chez bon nombre de progressistes contemporains. 7 Il serait utile d'examiner les différences des regards portés sur Cuba comparés à ceux portés sur la Corée du Nord. A l'encontre de la RPDC, les grands médias européens ne pratiquent pas une propagande systématique, mais procèdent à une imprégnation par la répétition à toute occasion des mêmes critiques, construisant dans les esprits une certaine « réalité » pour un public qui n'a en fait aucune connaissance du pays, de sa civilisation et de son système politico-économique. S'ajoutent à cette « technique » l'insistance sur certains faits et discours et l'occultation ou l'incompréhension d'autres événements et d'autres déclarations. On peut rappeler à propos de la Corée, un « souvenir » historique : le 26 avril 1951, la ville de Chicago avait organisé une journée se voulant triomphale en l'honneur du général MacArthur, qui venait d'être limogé par le Président Truman pour son intention d'étendre la guerre de Corée à la Chine. La manifestation populaire fut un échec. Par contre, la télévision a réussi à montrer à ce propos un spectacle « historique » grâce à une mise en scène très efficace. A ce sujet, on pourra se référer à : G. Derville. Les pouvoirs des médias. PUG. 1997 (notamment les pages 94 et sq). 8 Cf. E. Toussaint. Corée du Sud : le miracle démasqué. 2006. www.pepda.org.

13 De surcroît, la division de la Corée (dont on a oublié les origines réelles en Occident) fait de ce pays un espace de haute tension sur lequel les rares « informations » diffusées sont toujours mauvaises. La littérature « grand public » sur la Corée est très peu attractive : elle est des plus sommaires, distinguant les « bons » Coréens des « mauvais », séparés par le 38ème parallèle. La condamnation est prononcée sans instruction préalable ni contradictoire. D'autres nations divisées tendent, à un degré moindre, à être présentées avec le même simplisme. Ce fut le cas, en son temps, du Vietnam jusqu'à la réunification réalisée par les armées de la RD du Vietnam et les maquisards du F.N.L à l'encontre de l'armée américaine, implantée au Vietnam Sud. Le Nord représentait en Occident « l'enfer » communiste et le Sud, le « monde libre » ! C'est de même, sans appréhension de la complexité de la situation, que la division du Yémen, beaucoup moins sensible à l'Occident, a été traitée. Le regard sur les nations divisées, quelles qu'elles soient, sont ainsi l'objet de travaux qui s'opposent radicalement. Il en a été ainsi pour l'Allemagne, avec la RDA et la RFA jusqu'à la réunification. En Asie, les relations R.P. Chine – Taïwan soulèvent les mêmes ruptures, bien que le rapprochement soit de plus en plus évident. A Chypre où des négociations ont enfin repris, le conflit entre Turcs et Grecs est occulté par l'appartenance des belligérants à la même alliance politique, économique et militaire (l'Union européenne et l'OTAN). Tôt ou tard, ces peuples séparés se retrouvent. Il en sera ainsi de la Corée, nation millénaire que quelques décennies de rupture ne peuvent détruire pour peu que cessent les ingérences étrangères qui ont depuis toujours fait son malheur. Tôt ou tard, la Corée réunifiée constituera une puissance qui comptera en Asie et dans le monde, pour le plus grand profit du progrès démocratique et du maintien de la paix.

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Que les traditionnels donneurs de leçon, imbus de leur prétendu universalisme et de leur impérialisme humanitaire, totalement oublieux de leur propre responsabilité, sachent qu'ils travaillent en faveur d'un monde qui se meurt et d'intérêts purement mercantiles, tout comme les protagonistes du partage du monde de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle. Comité International de Liaison pour la Réunification de la Corée (CILRECO)

AVANT PROPOS

CONTRE LE « PROVINCIALISME »

17 Les puissances européennes, comme étasunienne, ont une haute estime d'elles-mêmes. l'hyperpuissance

Depuis le XVIème siècle et la Renaissance, l'Europe jauge le monde entier avec ses propres et exclusifs critères. L'avancée idéologique de grande portée que représente le siècle des Lumières a renforcé ses prétentions universalistes, perverties par le colonialisme puis par un impérialisme occulté aujourd'hui par une mondialisation qui ne se préoccupe pas de la masse de mondialisés malgré eux. L'Europe, puis les Etats-Unis, n'ont pas cessé de se présenter comme des « modèles » qu'il ne s'agit que de transposer sur tous les continents pour le plus grand profit de « la » Civilisation. L'URSS, contaminée sans doute par son appartenance culturelle à l'Europe, mais surtout par sa place de Grande Puissance, a fait de même : le « modèle » soviétique devait répondre à toutes les questions du socialisme partout dans le monde ! Aujourd'hui, malgré l'extrême affaiblissement des Etats-Unis et de l'Europe, frappés par une crise dont ils sont éminemment responsables, malgré la forte montée en puissance des pays « émergents » (Chine en tête), ces puissances se prennent toujours, à elles seules, pour la « communauté internationale » et manifestent un mépris infondé pour les expériences politiques et économiques autres que les leurs. Ce comportement s'explique : ces Etats sont préoccupés du fait que des marchés et des ressources naturelles leur échappent. Ils craignent aussi une contamination comme cela s'est produit récemment en Amérique du Sud. Moins explicable est l'approche méfiante voire hostile des forces politiques se revendiquant d'un internationalisme et même d'un altermondialisme. La diversité politique et idéologique n'est pas pleinement admise, en dépit de l'abandon officiel de la théorie du « modèle ». Le « neuf » – qui ne l'est pourtant que relativement – reste suspect car souvent incompris : le temps n'est plus où une partie de l'opinion occidentale s'enflammait pour telle ou telle révolution parce qu'elle s'y reconnaissait. Rien de cela dans la révolution « jamahyrienne » libyenne à ses débuts, dans celle initiée par Sankara

18 au Burkina Faso, ou dans le réveil amérindien dont témoigne le souscommandant Marcos au Chiapas ou la Bolivie d'Evo Moralès. Il semble qu'il y ait trop d'inconnus à surmonter : ni le même langage, ni la même culture, ni même le type de réformes entrepris ne ressemblent à ce qui était lisible. L'Asie est encore plus « étrangère » : ce qui est peut-être la « N.E.P. » chinoise est perçue comme une simple intégration au capitalisme, le Vietnam est passé sous silence et la Corée du Nord bat tous les records de « mystères » ! En réalité, l'ignorance, la bêtise intéressée entretenue par les grands médias, la crainte des politiques (souvent obsédés de préoccupations électoralistes) conduisent à un rejet ou à l'indifférence. Le traitement de Cuba, pour laquelle se conjuguent la nostalgie du Che, la salsa et le tourisme dans les Caraïbes, les souvenirs du Castro des années 50-60, est ainsi radicalement différent de celui dont bénéficie la Corée du Nord vis-à-vis de laquelle l'imagination occidentale se perd. Globalement, il s'agit en fait d'un « provincialisme » idéologique paradoxal à l'heure de la mondialisation. Les réalités occidentale demeurent les références obligatoires : elles rendent aveugle et stupide. Plus un système politique est éloigné de ces réalités, plus il est condamné et jugé « incompréhensible ». Or, l'Asie et particulièrement la Corée semblent appartenir à une autre planète qui inquiète. L'American Way of Life y semble trop absente. Les valeurs de la démocratie à l'occidentale semblent trop ignorées, comme s'il n'y avait qu'une seule voie pour démocratiser une société et en assurer le développement. Le « Comment peut-on être Persan » de Montesquieu reste à l'ordre du jour pour les ressortissants des pays d'Asie. Pourtant, il y a quelques décennies, les puissances occidentales imposaient aux peuples d'Asie un sort peu enviable, puis le Japon impérial a massacré et colonisé, particulièrement les Coréens. L'intelligence du monde contemporain exige que l'on sorte de ce provincialisme qui obscurcit les réalités non occidentales. Il y a

19 même urgence quant il s'agit de l'Asie : l'heure de leur revanche se profile à l'horizon du XXIème siècle et un basculement du monde est vraisemblable. Les hostilités occidentales encore nombreuses à son égard ne sont plus que des batailles de retardement.

INTRODUCTION

23 L'Histoire est sévère pour certains peuples. C'est le cas pour le peuple coréen victime depuis plus d'un siècle d'agressions et d'occupations de puissances étrangères proches ou lointaines. La clé de ce destin difficile se trouve dans la géographie : la proximité immédiate des grands Empires concurrents a fait courir (et fait toujours courir) à la Corée un danger permanent ; l'intérêt stratégique que représente la maîtrise de son territoire placé entre le continent asiatique (la Chine et la Russie sont à ses frontières nord) et le Japon fait de la péninsule coréenne une base, voire un champ de bataille militaire ou politique, de première importance. L'Europe et les Etats-Unis n'ont pas manqué non plus, depuis le XIXème siècle, de s'ingérer dans les affaires coréennes. Le peuple coréen, pourtant, tout au long de ce XXème siècle, n'a jamais perturbé la société internationale. Le premier résultat de cette immixtion étrangère directe ou indirecte permanente est une aspiration irrépressible à l'indépendance et à la souveraineté. Dès 1871, une note diplomatique de la monarchie coréenne adressée aux Etats-Unis qui tentaient de s'ouvrir par la force le marché coréen, exprime les seules aspirations de la Corée : « Les habitants de ce pays et le pays lui-même sont depuis 4.000 ans satisfaits de la civilisation dont ils jouissent et n'en désirent pas davantage. Nous n'importunons aucune autre nation. Pourquoi viendrait-elle nous importuner ? Notre pays est situé à l'Extrême-Orient, le vôtre aux confins de l'Occident. Pour quel motif avez-vous traversé tant de mers ? Vous voulez notre sol ? C'est impossible... ». En 2009, le combat pour l'indépendance est toujours le même et le principal adversaire expansionniste demeure les Etats-Unis9. La
9 Il y a près d'un siècle entre la tentative de pénétration américaine de 1866 (affaire du navire Sherman) et l'espionnage dans les eaux territoriales pratiqué par le navire le « Pueblo », intercepté en 1968 par la marine nord-coréenne et amarré aujourd'hui, comme pièce à conviction et musée historique, sur un quai du fleuve Taedong qui traverse Pyongyang, à l'endroit même où a été détruit le Sherman un siècle plus tôt.

24 flotte américaine dotée d'armes nucléaires sillonne les mers voisines et des dizaines de milliers de soldats américains stationnent depuis des décennies en Corée du Sud10, limitant la liberté de mouvement du Sud et menaçant le Nord. Le paradoxe est que la justification de la présence de cette armada mobilisée en permanence est, selon les Etats-Unis, la « menace » constituée par la Corée du Nord, présentée souvent en Occident comme un « Etat-voyou », plus ou moins lié aux pays « terroristes » dont la liste, à géométrie variable, est fixée annuellement par le Congrès des Etats-Unis selon les intérêts stratégiques et les options du Département d'Etat. La première puissance mondiale, assistée de la seconde puissance économique mondiale, le Japon, serait menacée par la RPDC, un petit pays de 24 millions d'habitants, dont les Etats occidentaux se plaisent à dire qu'il est en grave difficulté, qu'il est proche de sa disparition, et en tout état de cause doté d'une armée archaïque ! Le discours américain anticoréen, proche de celui développé contre Cuba ou l'Irak, est tout aussi peu argumenté et souvent agrémenté d'affirmations non crédibles pourtant largement diffusées par les médias occidentaux. Si le Japon reprend à son compte, parfois avec encore plus de virulence, la thèse de l'extrême dangerosité de la Corée du Nord, c'est que l'excolonisateur non repenti (de 1910 à 1945) cultive encore la mémoire du Grand Japon impérial, indifférent aux droits des peuples et toujours préoccupé de maintenir son hégémonie sur les Coréens et sur l'Asie. Mais le monde occidental (gouvernants et grands médias) va plus loin encore. La partie Nord de la Corée subit depuis plus d'un demi-siècle un embargo unilatéral de la part des Etats-Unis et de leurs alliés, tout comme Cuba qui connaît le même sort depuis 1960. L'objectif est l'asphyxie économique et l'élimination du régime politique de Pyongyang, la guerre de 1950-53 n'ayant pas donné les résultats attendus par les Etats-Unis et leurs alliés européens qui
10 Les Américains stationnés en Corée du Sud sont actuellement 28.000, mais leur nombre a atteint à certains moments le chiffre de 40.000 hommes.

25 avaient envoyé des corps expéditionnaires supplétifs. Cet embargo est source de difficultés innombrables pour le peuple nord-coréen ; il n'est guère apprécié non plus par le peuple dans la partie sud dont l'antiaméricanisme est très vivace, quelles que soient les positions officielles des autorités de Séoul. On peut certes admettre que le régime de Pyongyang ne soit pas apprécié par celui de Washington ou de Tokyo mais, face à la Corée du NordM qui, en raison des rapports de forces, ne leur fait courir aucun risque réel, les Etats-Unis, le Japon et leurs alliés se doivent de respecter la Charte des Nations Unies et le principe de l'égale souveraineté de tous les Etats membres des Nations Unies, dont la RPD de Corée. Le boycott unilatéral imposé à la RPDC est parfaitement illégal et n'aboutit qu'à imposer au peuple des conditions de vie difficiles. Il faut beaucoup d'arrogance pour que la RPDC soit accusée d'affamer son peuple et plus généralement de mauvaise santé économique, alors que tout est fait en Occident pour l'étrangler ! Il en faut davantage encore de la part des puissances qui sont les principales productrices et exportatrices d'armes du monde entier et qui se sont dotées d'une force nucléaire sans rivale de manifester leur « frayeur » devant la politique nucléaire de la RPDC tout en dénonçant, malgré le manque de preuves irréfutables, sa coopération avec certains Etats, comme la Syrie par exemple, elle-même à portée immédiate des armes nucléaires israéliennes ! Les Grandes Puissances n'ont pas la moindre considération pour le droit international dont nombre de ses normes fondamentales sont violées, qu'il s'agisse en particulier des principes de souveraineté, de non ingérence et de règlement pacifique des conflits ou des règles du droit nucléaire, tout comme les droits de l’homme lorsque les victimes de leur violation ne sont pas des « amis »11. Quantité de régimes dans le monde ne répondent pas aux canons de la démocratie vue d'Occident comme, par exemple, l'Arabie Saoudite, ou tel Etat africain militarisé et corrompu, sans pour autant
11 C'est le cas, par exemple, des Palestiniens soumis depuis un demi-siècle à toutes les pratiques les plus attentatoires aux droits de l’homme et des peuples de la part d'Israël.

26 faire l'objet du même rejet systématique. Les dictatures « protégées » sont celles qui sont « utiles » aux intérêts américains et européens ; les Etats qui sont dénoncés sont ceux qui résistent à leur hégémonie ou dont la dénonciation est tactiquement « nécessaire ». Cette politique des « deux poids, deux mesures » si souvent condamnée dans les couloirs des Nations Unies et dans les pays du Sud, discrédite un Occident contre lequel le reste du monde se soulève avec plus ou moins de violence, en dépit du louvoiement des gouvernements dont la pérennité dépend plus de leurs tuteurs occidentaux que de leur peuple. La RPDC n'est isolée que par référence au monde occidental : à l'inverse, le processus d'isolement des Etats-Unis au sein des peuples du Sud ne cesse de s'accélérer. Le fait de construire une société originale « non alignée » dans un monde en voie de standardisation ne peut que déranger ceux qui croient mieux survivre grâce à leur(s) abandon(s) de souveraineté et aux subsides venant des Grandes Puissances. Celles-ci ne peuvent laisser se développer une entité inédite qui, si elle réussissait, risquerait de contaminer d'autres peuples. Les puissances occidentales, en dépit de leur discours humanitariste, n'ont jamais eu de position de principe vis-à-vis des nations divisées. La démonstration en a été faite durant la période coloniale pendant laquelle le découpage arbitraire des territoires colonisés, visant à la division des communautés populaires préexistantes (notamment en Afrique), est le fruit de l'hégémonie des puissances européennes12. Les puissances occidentales ont ensuite largement fait le procès de la RDA en déplorant par toutes les voies médiatiques de l'époque le sort des familles berlinoises et allemandes séparées, en accusant le « gouvernement de Pankow » (selon le terme méprisant

12 Plus tardivement, à la veille de l'indépendance de l'Algérie, les négociateurs français ne se sont pas posé de problèmes humanitaires en proposant aux négociateurs algériens le découpage de l'Algérie en deux, avec un Sahara « utile » demeurant français : le pétrole avait plus d'importance que les populations !

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