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La Corse et l'idée républicaine

De
160 pages
La Corse fait régulièrement la une de l'actualité. Lutte clandestine, attentats, assassinats alimentent l'idée selon laquelle l'île demeurerait un "territoire perdu" de la République. Ce dossier est souvent mal connu du grand public, bousculant bien des idées reçues, l'auteur jette un éclairage à contre-courant sur la Corse et sur les Corses. Il donne de cette manière les clefs indispensables pour comprendre les enjeux de la question Corse, dans la République une et indivisible, mais aussi pour s'interroger sur la place des cultures minoritaires à l'heure de la mondialisation.
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La Corse et l'idée républicaine

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation.. . Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Jacques DUP ÂQUIER, Yves-Marie LANLAU, Immigration / Intégration. Un essai d'évaluation des coûts économiques et financiers,2006. Olivier ESTEVES, Une histoire populaire du boycott, tome 1 1880-1960 L'armée du nombre, 2006. Olivier ESTEVES, Une histoire populaire du boycott, tome 2 1989-2005 La mondialisation malheureuse, 2006. Cyril LE TALLEC, Les sectes politiques. 1965-1995,2006. Allaoui ASKANDARI, L'évolution du marché foncier à Mayotte, 2006. Samuel PELRAS, La démocratie libérale en procès, 2006. Gérard KEBADJIAN, Europe et globalisation, 2006. Alice LANDAU, La globalisation et les pays en développement: marginalisation et espoir, 2006. Vincenzo SUSCA, A l'ombre de Berlusconi. Les médias, l'imaginaire et les catastrophes de la modernité, 2006. Francis PAVÉ (sous la direction de), La modernisation silencieuse des services publics, 2006. C. COQUIO et C. GUILLAUME (Textes réunis par), L'intégration républicaine des crimes contre I 'humanité, 2006. M.A. ORAIZI, La culpabilité américaine: assaut contre l'Empire du droit international public, 2005. Maïko-David PORTES, Les enjeux éthiques de la prostitution, éléments critiques des institutions sociales et ecclésiales, 2005. Florence HODAN, Enfants dans le commerce du sexe. Etat des lieux, état d'urgence, 2005.

Daniel Arnaud

La Corse et l'idée républicaine

L'Harmattan
5-7 rue de l ~École-Polytechnique
~

; 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa- RDC

www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00525-X EAN : 9782296005229

A mes amis, à mes ennemis.

INTRODUCTION

La leçon de Socrate Depuis 1991 et la fin de la division du monde en deux blocs, un nouvel ordre mondial a vu le jour, qui ne comprend qu'une seule et unique superpuissance: les Etats-Unis d'Amérique. Dans le même temps, nous avons assisté à un réveil des nationalismes et à l'éclatement de certains Etats. Ainsi, l'une des composantes de l'ancien monde bipolaire, l'URSS, a cédé la place, outre à la Russie, à de petits Etats tels que le Turkménistan ou l'Ouzbékistan. Sur le sol européen, la Yougoslavie s'est transformée en une zone de tensions et de conflits opposant des nationalismes exacerbés. Il semblerait, à cet égard, que plusieurs points du globe soient devenus l'objet d'un phénomène de balkanisation, c'est-à-dire de morcellement des grands Etats en petites unités politiques souvent rivales. Dans une telle perspective, il est tentant de voir dans les mouvements régionalistes, autonomistes ou indépendantistes que connaissent certains Etats occidentaux un danger pour leur stabilité, voire pour leur existence. Il n'est d'ailleurs pas rare que ces mouvements 9

se signalent par des actions violentes. Si bien qu'ils semblent indissociables de procédés à caractère terroriste. C'est notamment le cas, en Espagne, de l'organisation séparatiste basque ETA. En France, plus particulièrement, le problème prend une autre dimension. Il ne peut effectivement pas faire l'économie d'une confrontation avec une tradition républicaine spécifique. Depuis un peu plus de deux siècles, l'affirmation de la République n'a pas seulement consisté à rompre avec un régime monarchique. Elle s'est doublée de l'édification d'un contenu idéologique, porteur de valeurs précises, qui ne se rencontre nulle part ailleurs. L'un des principes fondateurs de l'idée républicaine dans la pensée politique française est l'attachement à un bien commun. En d'autres termes, à ce qui, au-delà des intérêts particuliers, appartiendrait à tous. Concernée dans sa totalité, c'est dès lors la collectivité elle-même qui devrait détenir le pouvoir de décider quant aux questions relatives à un tel bien. D'où la mise en avant de la souveraineté populaire, et par suite, le peuple se trouvant identifié à la Nation, de la souveraineté nationale. L'identification du peuple souverain à la Nation est présente dès 1789 : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément », stipule alors le troisième article de la Déclaration des droits de l 'homme et du citoyen. Dans une telle optique, l'autorité politique ne pourrait être envisagée que dans son unité. Si elle était divisée, en effet, l'attachement au bien commun cèderait la place à la défense de plusieurs intérêts, qui pourraient entrer en conflit. Le pouvoir de décider ne serait donc pas partageable. A cet égard, la Nation, détentrice d'une souveraineté une et indivisible, serait par conséquent ellemême une et indivisible. « La France est une République indivisible », précise le premier article de la Constitution 10

de 1958. Dans un monde dominé par les lois du marché et de la rentabilité, au détriment de I'homme, le pacte républicain ferait dès lors figure de symbole. Il pourrait apparaître comme un point de repère face au primat des intérêts particuliers, et comme un espace de citoyenneté garant d'une certaine idée du bien public. C'est pourquoi, dans un pays où la Nation et la République sont indissociables, toute revendication à caractère séparatiste pourrait être assimilée, de par l'atteinte qu'elle porterait à l'unité nationale, à une volonté de rompre un tel espace. Pour le dire autrement, la mise en avant d'une identité régionale ne représenterait plus, cette fois, une menace uniquement pour la stabilité d'un Etat, mais également pour un idéal et pour les valeurs qui s'y rapporteraient. Un enjeu idéologique viendrait s'ajouter au seul enjeu territorial. Ainsi, l'évocation du « problème corse» dans les médias et dans les discours politiques contient souvent une opposition entre, d'une part, République et Etat de droit, et, d'autre part, repli sur soi et violence. C'est-à-dire que la revendication identitaire se voit associée à un refus de la prise en compte du bien commun, à un refus de l'ouverture sur les autres, à un refus du respect de la loi, et, en définitive, à un rejet des valeurs démocratiques. Le fait, pour une communauté, d'affinner sa particularité reviendrait à privilégier des références à caractère traditionnel et ethnique, au détriment du contrat social garant de l'égalité et des droits de chacun. Certains journalistes vont d'ailleurs jusqu'à rapprocher le nationalisme corse d'une mouvance fasciste et raciste. Il convient néanmoins de remarquer qu'une telle grille de lecture, qui amalgame facilement ce particularisme avec la violence et la corruption, se trouve alimentée par très peu d'infonnations de fond. Aborder le problème corse, en effet, se résume généralement à signaler que tel attentat a été commis, que telle négociation a été entreprise, ou bien Il

que tel propos relatif à la « culture corse» a été tenu. Nous assistons de cette manière à une énumération de faits sans que nous n'apprenions quoi que ce soit de plus sur le pourquoi de ces faits. Il est par exemple d'usage courant de présenter la situation actuelle de l'île comme le résultat de « trente années de troubles ». Trouver une solution au problème reviendrait dès lors seulement à mettre au jour les moyens de sortir du « cycle de la violence ». Il est en revanche beaucoup plus rare d'entendre évoquées les causes de tels troubles. Comme si la violence existante ne provenait de nulle part. Comme si elle était le propre de la communauté insulaire. Son endémie s'accorderait d'ailleurs parfaitement avec quelques lieux communs véhiculés à propos des Corses, tels que leur susceptibilité supposée ou leur attachement à la pratique de la vendetta. Comprendre le problème, et le résoudre, nécessiterait pourtant d'éclaircir ses tenants et ses aboutissants. Etre réellement informé quant à ce genre de sujet impliquerait notamment d'avoir une connaissance des arguments et des logiques qui seraient enjeu, quels qu'ils soient. Saisir ce qui pousserait un individu à revendiquer l'indépendance de la Corse, ou de toute autre région, supposerait ainsi de s'intéresser aux raisons qu'il pourrait invoquer. Mais, après tout, de telles informations ou explications paraissent-elles sans doute inutiles. Analyser le point de vue indépendantiste nous conduirait effectivement à nous trouver en présence d'arguments mettant en question l'appartenance de la population d'une région à la Nation. En d'autres termes, nous en viendrions, sous le prétexte d'une information en profondeur, à toucher à des principes bien établis. En tant que fondement du système républicain français, l'indivisibilité du territoire national demeurerait à cet égard une référence indépassable. Toutefois, ne convient-il pas d'interroger même les principes qui semblent le plus fermement établis? Une 12

telle interrogation, dans le cas où elle confinnerait leur validité, aurait au moins le mérite de nous éviter d'en perdre le sens. Mais il se pourrait aussi que ce qui nous paraissait jusque là incontestable, faute d'avoir été examiné, se révèle en fait relever du préjugé, voire du dogme. C'est-à-dire de ce qui serait regardé comme une vérité sans avoir été examiné et prouvé. Or, une connaissance authentique procèderait au contraire de la conscience de la faillibilité de nos certitudes. Parce que nous admettrions que nous puissions nous tromper, nous accepterions de mettre en doute et d'examiner ce qui nous semblait exact. Ce n'est qu'au tenne d'une telle démarche que, en cas de vérification, nous pourrions prétendre savoir quelque chose. C'est là la leçon de Socrate. Dans l'Apologie de Socrate, que Platon consacre à son maître, nous le voyons mener une enquête auprès de ses concitoyens athéniens afin d'éclaircir une affinnation de l'oracle de Delphes. Au dénommé Chéréphon qui demandait qui était le plus savant des hommes, l'oracle avait effectivement répondu qu'il s'agissait de Socrate. Ce dernier, lui-même sceptique quant à la valeur de ses connaissances, s'était dès lors mis en tête de trouver un individu plus savant que lui, afin de prendre l'oracle en défaut. D'où sa « tournée d'inspection» auprès d'individus réputés pour posséder un certain savoir: hommes politiques, poètes et artisans d'Athènes. Après chaque entrevue, Socrate en arrive cependant toujours à la même conclusion: ceux qui passent pour être savants n'ont en réalité pas conscience de leur ignorance. Souvent, ils s'imaginent savoir alors qu'en fait ils ne savent pas. L'artisan, par exemple, fort de sa compétence dans sa spécialité, prétend connaître des domaines où cette fois il n'entend rien. Socrate, lui, ne prétend pas avoir les connaissances qu'il ne possède pas. C'est pourquoi il apparaît comme le plus savant des hommes: à défaut 13

d'autre chose, il est conscient de son ignorance. D'où le constat suivant: « Après tout, je suis plus savant que cet homme-là; nous risquons bien l'un et l'autre de ne rien savoir qui vaille; mais, lui, croit savoir quelque chose alors qu'il ne le sait pas, tandis que moi, comme je n'ai pas ce savoir, je ne crois pas non plus l'avoir. J'ai bien l'impression, de ce fait, d'être un tout petit peu plus savant que lui, dans la mesure où je ne crois pas savoir ce que je ne sais pas. »1 Lorsque nous nous référons à des principes qui ne paraissent pas devoir être mis en cause, tels que l'unité nationale ou l'indivisibilité de la République, ne nous trouvons-nous pas dans la position de ces hommes qui croient savoir alors qu'ils ne savent pas? A force d'utiliser certains concepts, n'en venons-nous pas au bout du compte à les considérer comme étant évidents, alors qu'ils mériteraient d'être interrogés? Dans les pages qui suivent, nous aborderons la question du séparatisme en général, et le « problème corse» en particulier, en n'hésitant pas à examiner ce qui semble bien établi.

1 Platon, Apologie de Socrate, Id. 14

PREMIERE PARTIE: REPUBLIQUE ET NATION