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La crise de la démocratie en Afrique

De
159 pages
Cet ouvrage est un récit, celui de l'expérience d'ouverture à la démocratie d'un pays d'Afrique, le Togo, au début des années 1990. Une expérience caractérisée par la violence, qui s'est achevée sur un échec et qui a ouvert une ère de difficultés économiques supplémentaires pour un pays déjà confronté à de graves problèmes de développement.
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Prologue
Les événements qui sont relatés dans ce livre sont vieux de bientôt vingt ans. A les rappeler, on s’aperçoit, par moments, qu’ils pourraient être à nouveau au cœur de l’actualité tant l’Afrique, au fil du temps, en a connu de semblables et souvent de pires. C’est une page de l’histoire du Togo qui s’ouvre au milieu de l’année 1990 et qui se ferme à la fin de l’année suivante. Dix-huit mois se sont écoulés qui ont vu ce pays, vanté comme un modèle de stabilité politique et de relative prospérité économique dans un continent en plein désarroi, rejoindre le peloton des Etats livrés à la violence et au désordre économique et social. Si le pays a retrouvé progressivement son calme dans les années suivantes, son image de Suisse africaine a été définitivement brouillée et il reste à la merci de mouvements politiques incontrôlables à chaque échéance électorale que prévoit le calendrier. Il faut seulement espérer que la sagesse prévaudra et que l’exemple de la révolution ratée restera en mémoire pour éviter au peuple togolais de vivre, à nouveau, des moments aussi difficiles.

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I Le procès du 5 octobre
Le 5 octobre 1990, s’ouvre au Palais de Justice de Lomé, le procès de deux universitaires impliqués dans la fabrication et la diffusion de tracts hostiles au régime du président Eyadéma. L’affaire remonte au mois d’août, quand la police a découvert et arrêté les auteurs de ces tracts, une dizaine d’étudiants de l’université du Bénin. Interpellés, ils ont été amenés dans les locaux de la police et certains ont été sérieusement malmenés au point que la Commission des droits de l’homme, créée deux ans auparavant avec l’approbation du chef de l’Etat, s’en est émue. La presse, toujours discrète, a été muette sur cet incident mais la démarche des responsables de la Commission auprès du président a eu pour effet la libération de la plupart des personnes arrêtées et des sanctions contre les responsables des sévices. Néanmoins, l’affaire n’est pas close, car les deux principaux acteurs ont été inculpés et sont poursuivis pour offense au Chef de l’Etat. Ces mouvements à l’université du Bénin, créée il y a vingt ans sous le régime actuel, ne surprennent qu'à moitié. Il est vrai que, depuis sa naissance, cette institution a fait peu parler d’elle. Elle compte 9000 étudiants environ dont 8% d’étrangers venus des pays voisins. Les uns et les autres sont jusqu’ici restés calmes. Les étudiants togolais, encadrés par le MONESTO (Mouvement national des étudiants et scolaires du Togo) aile marchante du R.P.T (Rassemblement du Peuple Togolais) respectent l’ordre politique imposé par le président Eyadema. Les étudiants étrangers, sérieusement contrôlés, ne
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veulent pas être mêlés aux problèmes politiques du pays d’accueil. Les seules manifestations sont donc celles de soutien au régime, encouragées, selon les mauvaises langues, par quelques subsides venus du pouvoir. Pourtant, l’année 1990 a vu naître quelques frémissements. Des graffiti sont apparus sur les murs, à l’intérieur du campus, traduisant un mécontentement certain des étudiants et le désir de changements politiques. Le mécontentement vient surtout des difficultés matérielles que rencontrent les étudiants. Les bourses sont maigres, les chambres universitaires trop rares pour accueillir des candidats de plus en plus nombreux et, donc, obligés de se loger en ville avec des indemnités de logement trop faibles. Les conditions de travail sont dénoncées comme peu favorables à la poursuite des études. Les résultats aux examens sont décevants, le niveau d’études étant, de l’avis des professeurs étrangers en poste à l’Université très insuffisant. Enfin et surtout, pour ceux qui arrivent à décrocher le diplôme, les perspectives de trouver un emploi à la sortie s’amenuisent chaque année. En fait, l’université du Bénin coûte cher à un pays au revenu national aussi modeste que le Togo pour mettre sur le marché du travail des cadres potentiels qui ne sont finalement d’utilité que pour la fonction publique. Or, celle-ci, avec la politique d’austérité mise en place depuis dix ans et surtout depuis 1985, sur injonction des organisations internationales, ne recrute pratiquement plus. Entre 1973 et 1989, l’université a produit 3500 diplômés en droit et sciences économiques (46% de l’effectif total) et 2000 étudiants en lettres (28%) En revanche, 258 étudiants seulement sont sortis avec un titre de médecin (3%) et 478 avec un diplôme scientifique (6%). L’université est devenue une machine à fabriquer des chômeurs.

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L’agitation politique tient essentiellement de l’évolution de la situation internationale et, en particulier, aux soubresauts que connaît l’Afrique avec l’effondrement des régimes dits « marxistes-léninistes-scientifiques ». C’est toute une référence politique qui s’en va pour les étudiants africains qui avaient tendance à assimiler l’adhésion aux thèses marxistes avec le sentiment anticolonialiste devenu anti-occidental. Mais, dans le même temps, le souffle de liberté qui passe dans les pays socialistes voisins comme le Bénin, entraîne l’idée que les régimes autoritaires liés à l’Occident sont aussi ébranlés. D’où la conclusion que le fruit est mûr et les mécontents de l’université qui, jusqu’ici, se réfugiaient dans la clandestinité, commencent à sortir au grand jour. L’affaire des tracts du mois d’août a été, en quelque sorte, un détonateur. Elle aurait pu être un pétard mouillé si le gouvernement avait eu la sagesse de passer totalement l’éponge puisqu’il avait déjà partiellement pardonné aux auteurs des textes incriminés. Il a voulu néanmoins poursuivre, se fondant sur l’argument qu’il avait le droit pour lui. Voilà pourquoi deux inculpés se retrouvent dans le box des accusés au Palais de justice de Lomé ce vendredi 5 octobre 1990. C’est tout à fait le début de la matinée, car la vie s’éveille de bonne heure au Togo. Les abords du palais sont faiblement gardés, les contrôles à l’entrée de la salle d’audience très relâchés tant et si bien que l’auditoire, car le procès est public, est composé, en majeure partie, de sympathisants des prévenus. En principe, l’affaire est réglée d’avance. Les condamnations doivent être sévères mais de principe car le chef de l’Etat veut exercer son droit de grâce. Lors de la proclamation du verdict, cinq ans de prison, des clameurs s’élèvent dans la salle. Les deux accusés protestent. Le concert s’amplifie. L’hymne traditionnel, mis à l’écart par le
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régime « Terre de nos aïeux » est entonné par une partie de l’assistance. Le tumulte se développe. Le président fait évacuer la salle, manu militari. Tout le monde se retrouve dehors et l’agitation se transporte dans la rue, non loin du centre-ville constitué par le grand marché. C’est alors que des groupes de manifestants se forment et viennent attaquer les édifices publics, censés, selon eux, représenter le pouvoir dans la forme qui leur paraît la plus contestable. Les commissariats de police sont investis et le personnel molesté, les perceptions sont mises à sac, les voitures immatriculées RTG (plaques officielles) sont incendiées. La police débordée et l’armée venue à sa rescousse se lancent à la poursuite des assaillants qui se répandent à travers la ville. Des coups de feu sont tirés. La panique s’empare des commerçants et des petits vendeurs qui courent dans tous les sens. Il faut attendre la fin de la matinée pour que l’ordre soit rétabli. De l’avis des observateurs, il y avait là un coup monté de longue date par l’opposition, un piège dans lequel le pouvoir était tombé. Depuis plusieurs mois, le bruit courait que des troubles se produiraient à Lomé à la rentrée scolaire. On avait même avancé des dates, telles que celle du 23 septembre, anniversaire de la tentative de coup d’Etat avortée de 1986 qui avait laissé de mauvais souvenirs. Ce qui frappait le plus, c’était la concertation entre les différents groupes de manifestants qui étaient intervenus dans plusieurs quartiers de la capitale et au même moment, ce qui donnait à penser qu’il y avait un plan pré-établi. Le prétexte avait été trouvé avec ce procès politique qui venait, à point nommé, donner le signal du déclenchement

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Ainsi s’achevait une période de stabilité politique qui avait duré près de vingt-trois ans et qui faisait dire aux visiteurs du Togo que ce pays était la Suisse de l’Afrique, une oasis de paix et de relative prospérité dans un continent africain à la dérive et secoué par des guerres civiles de plus en plus violentes. Il était évident que, après ces événements du 5 octobre, rien ne serait plus comme avant.

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II Une paix de trente ans (ou presque)

Revenons un quart de siècle en arrière et même un peu plus. Nous sommes au début de l’année 1963. La République togolaise est née il y a bientôt trois ans. Elle est dirigée par Sylvanus Olympio, le père de l’indépendance, celui qui l’a « arrachée » à la France. Sylvanus Olympio appartient à l’ethnie éwé, la plus importante des cinquante ethnies que compte le Togo, très majoritaire dans le sud et qui déborde d’ailleurs sur les pays voisins, le Bénin et le Ghana. Il appartient aussi à la bourgeoisie d’affaires très influente à Lomé. Dans sa jeunesse, pendant la seconde guerre mondiale, alors que le Togo était resté dans la mouvance du gouvernement de Vichy, il a été arrêté et déporté dans le nord du pays. Bien qu’il ait été libéré dès le retour du Togo dans la France libre, il en a gardé un vigoureux ressentiment contre la France. Il est de culture anglophone et très proche de N’khrumah, le leader du Ghana. Il a toujours milité pour l’indépendance totale du pays et, pendant la période d’autonomie interne qu’a connue le Togo avec l’adoption de la loi-cadre dite loi Defferre, il a été dans l’opposition au gouvernement de Nicolas Grunitzky dont il est, par ailleurs, le beau-frère. Il se présente comme un radical dans les élections qui ont lieu et où rentrent en lice les nouveaux partis qui se sont constitués au Togo. En fait, les partis se sont formés tardivement au Togo, tardivement car, ce pays étant un territoire sous mandat et non une colonie, il ne participait pas à la vie politique française. En conséquence, il n’y avait pas ici de ramification des partis politiques français comme dans les autres pays
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