La crise du modèle français

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Au XIXe siècle et pendant une partie du XXe, la France, mère spirituelle des nouveaux Etats latino-americains, est omniprésente dans le discours et la sphère publique. Depuis, ses représentations vont s'affaiblissant. Comment "Marianne" est passée du miroir au simple enjeu de mémoire ? Comment la référence à un modèle étranger a évolué dans les cultures et politiques latino-américaines et, plus globalement, quelles sont les modalités d'évolution des aires de civilisation ?
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
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EAN13 : 9782296468535
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LA CRISE DU MODÈLE FRANÇAIS
Marianne et l'Amérique latine
Culture, politique et identité DU MÊME AUTEUR EUR
LIVRES (depuis 2005)
Pour une gouvernance démocratique européenne, Les Écoles d'études politiques du Conseil
de /Europe, préface de Catherine Lalumière (à paraître 2011).
L'Amérique latine et les Intellectuels français, )0IXe-XXe S., Rennes, PUR, 2011.
Construire /Europe, la démocratie et la société civile de la Russie aux Balkans, (avec le
Master of European Studies), Conseil de l'Europe -L'Harmattan, 2011.
Le Brésil des gouvernements militaires et l'exil, Témoignages et documents, Paris,
L'Harmattan/ BDIC, Paris - Nanterre, 2008 (avec I. Muzart).
O modek da Franca na America latin, séculos XIX e XX, Brasilia, Ed. da
Universidade de Brasilia, 2005, 550 p.
DIRECTION D'OUVRAGES (depuis 2005)
Intellectuels et modernités alternatives (avec D. Aarào Reis), Paris, L'Harmattan.
Pour comprendre le Pérou d'aujourd'hui, Paris, L'Harmattan, (à paraître) 2011.
Le processus d'intégration européenne dimensions historiographiques et spatiales (avec A.
Landuyt), Paris, L'Harmattan (à paraître) 2011.
Intelkctuair e Modernidades alternativas, Rio, Fundaçào Geta() Vargas, 2010.
Relations internationales du Brésil, Les chemins de la puissance/ Braes International
Relations, Paths to Power, vol. 1, Représentations globales, Paris, TUF-
L'Harmattan, 2010.
Relations internationales du Brésil, Les chemins de la puissance, vol. 2, Aspects rég. et
thématiques, Paris, IUF -L'Harmattan, 2010.
Modernités alternatives, XIXe -XXe s,L'histotien face à l'expression de la modernité
(avec D. Aarào Reis), Paris, L'Harmattan, 2009.
As modernidades alternativas, s. XIX e XX, Brasil -Europa (avec D. Aarào Reis),
Rio, Zahar, 2008.
Mai 68 hors de France (avec J. Faure), Paris, L'Harmattan, 2008.
L'exil brésilien en France, Mémoire, histoire et imaginaire (avec I. Muzart), Paris,
L'Harmattan, 2008.
La Colombie vue par elle-même (avec E. Uribe), Paris, L'Harmattan, 2007.
Pour comprendre la Bolivie dEvo Morales (avec J. Chassin), Paris, L'Harmattan,
2007.
Intelectuais e Estado (avec E. Rugais Bastos et M. Ridenti), Belo Horizonte,
UFMG, 2007.
L7ntelkctuel, /Etat et la Nation, Brésil-Amérique latine -Europe XIXe -XXe S.(avec
E. Rugais Bastos et M. Ridenti), 2006.
La Terre au Brésil (avec I. Muzart), Paris, L'Harmattan, 2006.
Les Républiques en propagande (avec D. Georgakakis et Y. Déloye), Paris,
L'Harmattan, 2006.
Une vie d'Afghanistan, entretiens avec M Haquani, ambassadeur d'Afghanistan en
France, coord., Paris, 2006.
Archéologie du sentiment en Amérique latine, L identité entre mémoire et histoire, XIXe-
XX"e S., Paris, L'Harmattan, 2005.
Le Brésil face à son passé, la guerre de Canudos (avec I. Muzart), Paris,
L'Harmattan, 2005.
Paris, L'Harmattan, 2005. L Espagne et la Guerre du Gogé, d'Anar à Zapatero, Denis ROLLAND
LA CRISE DU MODÈLE FRANÇAIS
Marianne et l'Amérique latine
Culture, politique et identité
Préface de José Emilio Burunia
L'Harmattan le édition : Presses universitaires de Rennes, 2000
© L'Harmattan, 2011
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www. librairicharmattan. com
diffusion. harmattan@wanadoo. fr
harmattan 1@wanadoo. fr
ISBN : 978-2-296-56457-2
EAN : 9782296564572 « Une histoire de va-et-vient, de prêtés et de rendus,
d'emprunts et de refus d'emprunts, d'allers aventureux et de
retours avec intérêts composés ».
Lucien Febvre ABRÉVIATIONS UTILISEES POUR LES CITATIONS DE SOURCES
Fonds d'archives :
AMAE : ministère des Affaires étrangères - Paris.
AMAE - N : ministère des Affaires étrangères - Nantes.
AM-RE-A : ministère argentin des Relations extérieures, Buenos Aires.
BNF-ASP : Bibliothèque nationale de France, section des arts du spectacle -
Paris. FJ: fonds Louis Jouvet. FG: fonds Abel Gance
CPDOC/FGV, OA : Fundafào Getûho Vargas, Acervo CPDOC, Rio de
Janeiro, Fonds Oswaldo Aranha.
FNSP : Fondation nationale des sciences politiques, Paris, archives du CHEVS,
fonds Siegfried.
FRUS : Foreign Relations of the United States - Washington, source publiée.
IHTP : Institut d'histoire du temps présent (archives héritées du Comité
d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale).
MAE-E : Ministerio de Asuntos Exteriores - Madrid
MRE-B : ministère brésilien des Relations extérieures - Rio de Janeiro.
NAW : National Archives - Washington
PAAA : Affaires étrangères allemandes - Bonn.
SHAT : Service historique de l'armée de terre - Paris.
Principales séries citées d'AMAE et AMAE-N :
Am. 18-40 : Amérique 1918-1940, série d'AMAE.
Am. 44-52 : Amérique 1944-1952, série d'AMAE.
CP : Correspondance politique, série d'AMAE.
EA : Echanges artistiques, série d'AMAE-N (après 1945).
G.39-45, VAm : Guerre 1939-1945, Vichy, sous-série Amérique (AMAE).
G.39-45, Veurope : Guerre 1939-1945, Vichy, sous-série Europe (AMAE).
G.39-45, LCNF: Londres, Comité national français (série G.39-45 Londres-Alger,
AMAE).
G.39-45, Alger CFLN-GPRF : Alger, Comité français de libération nationale,
puis Gouvernement provisoire de la République française, (série G.39-45
Londres-Alger, AMAE).
SOFE : Service des Œuvres françaises à l'étranger (AMAE-N, avant 1945).
V-CE : Vichy-OEuvres, sous-série de Guerre 1939-1945 (AMAE).
d. gnx: dossiers généraux. s.d. : sans date. s.n. : sans nom.
6 Sommaire
Introduction 9
gère partie « Gallicisme mental » et voisinage des élites au début du
21 XXe S
23 Chapitre 1. Le mot « modèle » et ses limites
Chapitre 2 Modèle français, afrancesamiento et francesismo 30
45 Chapitre 3 Une présence remarquable à l'orée du vingtième siècle
Chapitre 4 L'universalisme français et la « conscience ingénue de
l'Amérique latine » 85
Chapitre 5 Une absence d'altérité limitée ? 93
107 2e partie Logiques et mécanismes d'un éloignement
109 Chapitre 1 Une logique interne à l'Amérique latine
112 Chapitre 2 Les signes du déclin autour de la Première Guerre mondiale
Chapitre 3 Des mécanismes liés à la perception de la France 150
Chapitre 4 Des facteurs externes aux relations France-Amérique latine :
les concurrences 203
Chapitre 5 La faible mise en oeuvre de la propagande française 244
257 3e partie La Seconde Guerre mondiale: catharsis des imaginaires?
259 Chapitre 1 La défaite du modèle avant la défaite militaire ?
266 Chapitre 2 Vichy : une rupture sémantique
Chapitre 3 L'oiseau d'Athéna et la France libre : la réactivation de l'image
293 traditionnelle
314 Chapitre 4 Des usages d'une référence : l'exemple brésilien
4e partie La « durée braudélienne » de l'imaginaire de la France en
Amérique latine 337
Chapitre 1 D'un imaginaire de circonstance à une restructuration
impressionniste 339
Chapitre 2 Les origines d'un redéploiement 349
Conclusion 377
Annexes 389
Sources 403
Bibliographie 417
437 Table des tableaux et graphiques
Index 441
Table des matières détaillée 461
7
à Françoise,
à mes enfants.
8 QUAND L'AMÉRIQUE SE DÉPREND
DE MARIANNE
José Emilio Buruala
Universidad de San Martin
traduit par
Roger Chartier
Denis Rolland analyse, de la fin du XIX , siècle au milieu du XX' siècle, les
causes du déclin du rayonnement politio-culturel français dans les pays latino-
américains. Un exercice de lucidité.
Les intellectuels latino-américains sauront gré à Denis Rolland de
leur proposer des données, des textes et des interprétations qui
viennent confirmer leurs propres intuitions mais en les transformant
en des connaissances solidement fondées. Aux opinions spontanées,
aux nostalgies idéologiques, il substitue un savoir sûr, à la fois
historique et sociologique. Un tel déplacement ne devrait pas rester
sans effet pour que, à l'avenir, les relations économiques et culturelles
entre la France et l'Amérique latine soient mieux conscientes de leur
histoire et, de ce fait, plus dynamiques et inventives.
Denis Rolland analyse avec précision les avatars des images et
représentations de la France qui constituèrent, entre la mi-XIXe siècle
et 1945, un modèle politico-culturel comme un idéal de civilisation
pour les élites du sous-continent américain. Celles-ci considérèrent ce
modèle et cet idéal comme des références obligées pour tous les
projets de réforme étatique des nations latines du Nouveau Monde.
Comme l'indique son titre, l'ouvrage se veut avant tout une étude
de la « crise » qui a ébranlé dans la première moitié du XXC siècle cette
influence culturelle et politique de la France en Amérique latine. Mais
c'est également un travail documenté et original sur l'avant, c'est-à-
dire le temps de l'hégémonie du modèle français, entre les années
1880 et la Première Guerre mondiale.
À partir de données statistiques solides, Rolland confronte le
gallicisme » mental des élites latino-américaines avec la présence démographique et économique française. Le poids de l'émigration
française, les échanges commerciaux, le volume des investissements
publics et privés entre 1900 et 1940 permettent un constat
fondamental. Comparées avec celles qui concernent les Etats-Unis et
d'autres pays européens (l'Espagne et l'Italie pour l'émigration, la
Grande-Bretagne pour le commerce et les investissements), ces
données montrent que, y compris à l'âge de la critique du modèle,
l'influence politico-culturelle de la France a toujours été très
supérieure à son poids économique. La Grande Guerre marque
toutefois, malgré la victoire et la glorification de la République qu'elle
inspira, un infléchissement décisif. Il en est des signes patents : d'une
part, les résidents latino-américains à Paris ne furent plus des
membres de l'élite économique ou politique mais des représentants
de l'establishment littéraire et artistique ; d'autre part, dans le domaine
des sciences, seule la médecine continua à attirer en France étudiants
et spécialistes latino-américains.
Denis Rolland démontre comment une image ambiguë de la
France commença à gagner dès les années 20, non sans lien avec les
mouvements nationalistes de droite. L'action éducative des
institutions françaises contribua fortement à sa création. D'un côté les
organisations laïques, soutenues ou subventionnées par la France,
maintenaient l'idée traditionnelle de la Marianne républicaine,
porteuse des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité. Mais d'un
autre l'enseignement dispensé par les congrégations religieuses venues
de France transmettait une vision beaucoup plus conservatrice de
l'héritage français, qui exaltait la monarchie classique et les apports
spirituels et artistiques de l'Ancien Régime à la civilisation chrétienne.
Les années 20 virent aussi, sur le plan politique, les progrès de la
pensée maurrassienne. Accompagnée par les expressions du malaise
philosophique né du sentiment de la décadence européenne, elle
introduisit une représentation violemment contradictoire du modèle
français. Il est clair que la défaite de 1940 et la négation du passé
républicain qui fondait idéologiquement le régime de Vichy
lézardèrent profondément les espérances de ceux qui, en Amérique
latine, avaient regardé le modèle français comme un miroir renvoyant
le futur qu'ils désiraient. Même si elle n'a duré que quatre ans,
l'intensité de la « rupture sémantique » (Denis Rolland) fut telle que ni
l'héroïsme mythique de la Résistance, ni le poids plus que séculaire de
la référence française ne furent suffisants pour restaurer après 1945
l'image traditionnelle de la France. Celle-ci avait d'ailleurs été minée
dès avant la Deuxième guerre mondiale par les ambiguïtés introduites
par l'affrontement idéologique entre les deux France, la républicaine
II et la conservatrice. L'étude de la circulation des livres et de la
présentation des films français confirme pleinement ce diagnostic.
Denis Rolland est également attentif à l'image que les intellectuels
et les politiques français ont construite des réalités sociales latino-
américaines. Celle-ci fut, aussi, une image divisée -en ce cas entre une
Amérique indigène et une Amérique blanche. Ce corpus de
représentations et d'idées rencontra le modèle français des Latino-
Américains, contribuant sans doute à son hégémonie puis à sa
désintégration. Les noms d'André Siegfried, Lucien Febvre et
Fernand Braudel illustrent ces trajectoires croisées. Lévi-Strauss a
donné la lecture la plus aiguë de ces perceptions réciproques d'une
altérité que les uns et les autres ont rapportée à une identité
essentielle, enracinée dans le passé ou projetée dans l'avenir.
Informé et rigoureux, ce livre aidera, de part et d'autre de
l'Atlantique, à un déchiffrement plus exact des héritages et des
incertitudes du présent. Il contribuera à considérer avec une plus
grande lucidité la relation, jamais brisée et toujours forte, entre la
culture française et les nations de l'Amérique latine'.
1. Le Monde, « Le Monde des Livres », 02-02-2001.
III INTRODUCTION
L'universalisme français a-t-il vécu ? Ou est-ce se tromper de
manière d'aborder ainsi, pour le vingtième siècle, l'histoire des
relations entre France et Amérique ou celle de l'Amérique latine ?
Dans quelle mesure autre que celle d'une géographie
européocentrée peut-on parler d'un système occidental de
civilisation dont l'Amérique latine participerait ?
Français et francophiles ont abondamment glosé depuis plus
d'un siècle sur le caractère déterminant de l'influence française
dans la naissance des nouveaux Etats du sous-continent latino-
américain. Mais une affirmation aujourd'hui revient souvent, plus
dans ce Nouveau Monde qu'en Europe : des Révolutions
d'Indépendance et de la naissance des Etats-nations américains à
nos jours, l'Amérique latine aurait progressivement changé de
sphère culturelle, largué les amarres de l'Europe vieillissante
ancrée, en particulier la France, dans un passé fastueux. Ce
phénomène supposé requiert l'analyse.
Parce que l'historien bute souvent sur de trop grandes
certitudes quant à l'influence passée de la France, parce qu'une
part des liens (et des illusions mutuellement entretenues sur ces
liens) entre France et Amérique latine semble se dissiper dès les
années 1920 et plus nettement avec la Seconde Guerre mondiale,
parce que la réciproque et persistante rhétorique d'amitié, dont les
chaleureuses déclarations « mexicaines » des Présidents de Gaulle
en 1964 ou Mitterrand en 1981, cache de plus en plus mal la toile
de fond effilochée des relations entre France et Amérique latine,
c'est dans la première moitié du siècle que l'on a voulu chercher
quelques éléments de la production, de la circulation et de la
réception du modèle français et certains mécanismes de sa crise au
vingtième siècle.
Est-ce à dire que la démarche ici adoptée serait téléologique ?
Sans doute pas, malgré les quelques lignes provocatrices qui
précèdent. En présence d'incessantes références à ce modèle de la
France pendant toute la première moitié du vingtième siècle, en
9 INTRODUCTION
l'absence aussi de travaux autres que ponctuels dans ce domaine, il
s'agit simplement de réenvisager la densité réelle d'un phénomène
culturel, en évitant en outre une histoire culturelle extraite de son
contenu événementiel.
Dès avant la fin de la première moitié du dix-neuvième siècle
et jusqu'au début du siècle suivant, la France est omniprésente en
Amérique latine dans le discours et l'ensemble de la sphère
publique. Ce « messianisme » français, selon le mot d'Albert
Salon, est en France puissant, conscient, réfléchi 1 . Presque tout le
sous-continent latin, Brésil excepté, a suivi dans le passage à la
modernité politique une voie de rupture plaçant les nouveaux
Etats, en matière de référence, dans la mouvance de la Révolution
française. Peu importe que la généalogie de certaines certitudes
soit en ce domaine hasardeuse : quelle qu'ait été la prégnance de
structures antérieures (héritées de la période coloniale en
particulier) et l'évolution ultérieure, qu'elle qu'ait été aussi
l'importance variable d'une immigration française 2, cette
référence drue, implicite puis construite, appartient au patrimoine
de la vie politique et culturelle de la plupart des Etats à l'orée du
vingtième siècle.
Etablie par les historiens à de multiples reprises, cette présence
dans l'espace public (et privé dans une moindre mesure) latino-
américain ouvre la perspective de cet ouvrage : mais elle ne suffit
pas pour définir la notion de modèle. Car il faut pour cela
comprendre à quoi l'on se réfère en Amérique latine, qui établit le
lien, implicitement ou explicitement, et pourquoi le fait-on : cela
implique de distinguer dans la « présence » française entre le
regard, l'imitation, l'adoption, la modification, puis d'examiner qui
porte ce regard, à quel moment et pourquoi. Cela implique de
préciser aussi les termes employés, de représentation et d'image
notamment.
La deuxième moitié du dix-neuvième siècle marque l'apogée
du regard des élites latino-américaines vers la France. Dans
l'Amérique latine indépendante, la sphère publique est largement
structurée par cette perception. Ces élites regardent alors avec une
intensité exceptionnelle vers la France, et vers l'Europe plus
1. Albert Salon, L'action culturelle de la France dans le monde, Paris, Nathan, 1983.
2. Cette immigration française a ses historiens, souvent « locaux », de Romain Gaignard
pour la Pampa argentine et ses Aveyronnais (La pampa argentine : l'occupation du sol et kt mise
en valeur, Bordeaux III, 1979, 4 vol. et Les Aveyronnais dans la pampa, fondation, développement et
vie de la colonie aveyronnaise de Pigiie, Argentine, 1884-1974, Toulouse, Privat, 1977, à Patrice
Gouy (Pérégrinations des Barcelonnetes au Mexique, Grenoble, PUG, 1980) et d'autres pour les
Barcelonnettes du Mexique, et à Marie-Jeanne Paoletti pour l'émigration corse à Porto
Rico (L'émigration corse à Porto Rico au XIXe siècle, thèse de doctorat, Aix-Marseille 1, 1990).
10 INTRODUCTION
généralement. Elles regardent à travers des stéréotypes formulés
surtout dans cette deuxième moitié du siècle. Elles regardent les
régimes politiques, la législation, la façon de vivre la religion ou la
laïcité, l'art, la mode, les manières...
Mais ce regard ne conduit pas nécessairement à une utilisation
pour soi, à une imitation. Il peut aussi engendrer un rejet, lui-
même parfois inclus dans une temporalité européenne : ainsi, un
temps, les élites conservatrices d'Amérique latine rejettent
catégoriquement la laïcité ; mais l'ultramontanisme qu'elles
adoptent suggère de possibles références européennes.
Cette première précaution posée en appelle d'autres.
D'une part le simple regard des élites n'autorise pas à parler de
modèle global, ni de modèle au singulier l'examen de ce regard
I, au sens que lui peut ne transcrire qu'une opinion publique
donnaient les physiocrates, c'est-à-dire d'opinion d'un public
éclairé. D'autre part, la conjoncture politique latino-américaine
exerce un poids net sur les processus et rythmes de diffusion des
modèles. En ce sens, le phénomène des modes mérite de ne pas
être a priori négligé pour ce qu'elles peuvent signifier.
Qu'imitent ces élites ? Tout ce qui a été cité et d'autres choses
non dites : les sociabilités, la franc-maçonnerie, même les
modalités d'organisation ouvrière, plus tard les mouvements de
jeunesse, les actions catholiques... A ce stade d'une mimétique qui
n'est pas un simple copiage, peut être constatée l'existence d'un
éventuel paradigme. Au stade de l'adoption - qui suppose le plus
souvent adaptations - on peut parler de modèle d'identification.
En ce sens, constater l'existence d'un modèle, c'est aussi percevoir
les modifications apportées aux éléments extérieurs adoptés ;
identifier les individus, les groupes qui les transmettent, les
adaptent ; expliquer à quel moment et pourquoi ils le font.
L'inventaire des éléments constitutifs du modèle français,
d'après les usages qui en sont faits en Amérique latine, n'est pas
directement l'objet de cette étude consacrée au vingtième siècle 2.
Il a été fait à de multiples reprises pour le siècle précédent,
souvent néanmoins de manière partielle ou éclatée et sans
souligner assez la stratégie des importateurs. Nous ne proposons
pas à nos lecteurs une difficile, incertaine et, ici, fastidieuse
histoire sémiologique.
1. Cf., autour de ce terme, Michèle Fogel, Les cérémonies de l'information dans la France du
XVIe au XVIlle siècles, Paris, Fayard, 1989 et Jürgen Habermas, L'e.oace public, archéologie de
la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1986.
2. Il existe peu de synthèses. L'ouvrage récent de Jean Meyer, Francia y Amética, Madrid,
MAPFRE, 1992, ne traite que de l'histoire coloniale.
11 INTRODUCTION
Bien plus que cet état des lieux, une interrogation guide ce
travail à partir d'un constat global : il existe au début du vingtième
siècle d'une part un faisceau de représentations dominantes de la
France en Amérique latine et, d'autre part, la conscience française
de l'existence d'un modèle sur l'aire latino-américaine. Par
commodité, représentations et image seront ici distinguées :
l'image est définie comme le produit d'un faisceau de
représentations dominantes. Pour la France en Amérique latine, le
faisceau est construit, tardivement au dix-neuvième siècle, autour
d'un héritage très retravaillé des Lumières I et des valeurs
universalistes de la Révolution française. Ce constat a priori
autorise-t-il à employer le terme de modèle et notamment de
modèle au singulier ? Pour cette période de l'histoire française que
Serge Bernstein et Odile Rudelle qualifient de « temps des
troubles » du modèle républicain, à partir des années 1930 2 , la
question ne paraît pas hors de propos. Faut-il alors utiliser le mot
d'influence, un terme flou et qui ne rend pas compte de la
spécificité liée au phénomène, plus ample et plus précis à la fois,
que représente l'archipel « modèle » ?
L'intitulé de cette recherche, sur l'Amérique latine et la crise du
modèle français, n'est pas neutre. Parler de modèle ne l'est pas ;
pas plus que de l'isoler du reste de l'Europe par un adjectif plus
précis, voire de la problématique sphère occidentale, ou d'utiliser
ce terme au singulier. Au Brésil, au moment de la chute de
l'Empire (1889), la référence à la France des « Jacobins » et des
« Positivistes », bien qu'utilisant un corpus très voisin de
symbolique révolutionnaire, laisse à penser que le singulier de
« modèle » n'est guère acceptable. De même, un précédent
ouvrage, sur le Mexique, soulignait qu'en période de crise un
clivage binaire tend à réapparaître dans les perceptions de la
France. Comme pour l'Espagne à l'époque et dans le sillage de la
Guerre civile, avec l'Espagne traditionnelle et l'Espagne moderne,
il existe au Mexique durant le second conflit mondial deux
perceptions de la France ; des perceptions d'intensités différentes,
issues du dix-neuvième siècle et servant durablement de
références : une image dominante, celle de la France toujours
conçue comme progressiste avec une « francité » de fait, imaginée
en Amérique latine « comme d'essence révolutionnaire et opposée
1. Cf. pour le Venezuela, les travaux de Nikita Harwich Vallenilla.
2. « Des années 1930 aux années 1960», Serge Bernstein, Odile Rudelle (dir.), Le modèle
républicain, Paris, PUF, 1992, p. 8.
12 INTRODUCTION
à une hispanité de nature conservatrice » 1 ; mais aussi une autre
perception, de diffusion plus restreinte, prompte à réapparaître
toutefois, celle d'une France catholique, conservatrice. Et ces
images, inégalement refaçonnées par le discours, ne sont pas
toujours différenciées, au moins dans le vocabulaire utilisé pour
définir le lien. Ainsi, l'adjectif jacobin est-il au coeur du savoir
politique français depuis que la politique démocratique a été
instituée idéologie nationale 2 ; en Amérique latine, la référence
jacobine est de fait traitée très différemment d'un auteur à l'autre,
d'une situation à l'autre, bien au-delà (en deçà?) de la croyance
commune, durant le dix-neuvième siècle (européen), au pouvoir
démiurgique de l'action politique : modèle révolutionnaire
démocratique pour les uns, modèle d'un Etat centralisé et fort
pour les autres, mise en oeuvre efficace d'une structure politique
permettant le maintien de structures sociales anciennes, pour
d'autres encore. Le seul constat qui s'impose est que l'élasticité
sémantique du terme jacobin est rarement spécifique au domaine
étudié 3 : mais il conduit au moins à signaler le terrain mouvant sur
lequel on s'engage.
Autre problème, ce modèle, incontestablement « émis », l'est
rarement de manière délibérée. Autrement dit, si l'on veut
identifier avec quelque chance de pertinence ce que peut être ce
modèle, l'examen de l'émission s'avère insuffisant. Il doit être
complété et parfois précédé de l'analyse des perceptions,
réfractions, utilisations, ou rejets par l'Amérique latine : de la
consistance de ce reflet dépend en partie la validité de l'expression
« modèle » pour un ensemble politique et une période donnés.
Ainsi, en concurrence avec la France sur ce terrain lointain,
l'Allemagne obsède, et contribue à la définition des politiques
françaises pour l'Amérique latine jusqu'à la Seconde Guerre
mondiale : elle acquiert, dans le dernier tiers du dix-neuvième et
au début du vingtième siècle, des positions influentes en
Amérique latine ; mieux, l'Allemagne sert de référence
incontestable, dans l'organisation militaire de certains pays par
exemple. Constitue-t-elle pour autant un modèle, un ensemble
cohérent et globalisant de références, transmises ou perçues ?
Rien n'est a priori moins sûr : au-delà de quelques signes, la
1. François-Xavier Guerra, préface à Denis Rolland, Vicly et la France libre au Mexique,
Guerre, cultures et propagandes pendant la Deuxième Guerre mondiale, Paris, L'Harmattan-IHEAL-
Presses de la Sorbonne, 1990, p. 15.
2. Evelyne Ritaine, Les stratèges de la culture, Paris, FNSP, 1983, p. 22. Cf. aussi François
Furet, Penser la Révolution française, Pans, Gallimard, 1978.
3. Cf. François Furet, Mona Ozouf (dit), Dictionnaire critique de la révolution française, Paris,
Flammarion, 1988, pp. 757 sq.
13 INTRODUCTION
succession à Berlin de trois régimes politiques pendant la première
moitié du vingtième siècle rend plus complexe certains
phénomènes de transfert) ; et il semble qu'existent d'importantes
limites à la transposition d'un modèle totalitaire.
Deux risques ont été pesés avant la rédaction de cet ouvrage.
L'un concerne la question de l'utilisation du mot « modèle ».
L'autre, la mesure spatiale et chronologique de l'étude.
Pour l'Européen, quelques décennies après la décolonisation,
le terme de « modèle » exhale à l'évidence l'odeur du soufre. En
Europe, l'histoire officielle s'est trop longtemps présentée comme
un discours d'histoire générale. De même, les vicissitudes de la
notion de civilisation, à l'origine de théories de l'histoire aussi
européocentriques que celles de Spengler et Toynbee, ont
longtemps condamné les peuples de ce point de vue
« périphériques » à ne connaître dans l'histoire faite en Europe qu'une
existence très ponctuelle : lorsque le contact avec l'Europe
paraissait significatif et qu'il pouvait être instrumentalisé. Pour
l'Amérique dite « latine », cela signifie 1492, la colonisation,
éventuellement les indépendances parce qu'on les localise dans
une temporalité européenne (la Révolution française, l'Empire, la
guerre d'indépendance pour l'Espagne), et puis fort peu de choses
ensuite. Peut-être parce qu'il n'y avait pas lieu de distinguer et
qu'en faisant l'histoire, il était tout à fait inutile d'écrire sur les
marches ou les banlieues.
Fernand Braudel utilise le mot « modèle » pour Le modèle italien
et d'autres époques sans susciter aucune réserve. Mais la
transposition vers le vingtième siècle (et dans un temps
d'observation plus court aussi) de la dynamique envisagée de
« dons et transferts d'une part, acceptation, adoptions, adaptations
et refus de l'autre » 2, ne peut qu'engendrer réticences et
polémiques dans un champ lexicologique extrêmement ouvert et
parfois contradictoire 3 . Vu d'Amérique latine et particulièrement
pour le vingtième siècle finissant, ce terme polysémique de
« modèle » possède un contenu polémique. Appliqué à l'Europe
par un Européen, le terme paraît, pour le vingtième siècle,
malaisément manipulable, suspect de contenir une nostalgie
1. L'argument peut toutefois être utilisé pour la France qui, au XIXe siècle change aussi à
de nombreuses reprises de régime (mais plus de 1870 à 1940). Cela indique néanmoins que
la notion de modèle n'est, pour la France, que très indirectement liée à un régime politique.
2. Nous ne pouvons que renvoyer au beau livre de Femand Braudel, Le modèle italien, Paris,
Arthaud, 1989.
3. Cf. les travaux de l'équipe « Modèles politiques et culturels de l'Europe », notamment
ceux de Georges Lomné et Frédéric Martinez et le livre collectif L'Amérique latine et les
modèles européens, XIXe-XXe siècles, MPI/L'Harmattan, 1998.
14 INTRODUCTION
dominatrice ou un traditionnel complexe de supériorité. Menée
avec d'autres chercheurs européens et latino-américains, la
réflexion collective sur le sujet a néanmoins conduit à maintenir
son emploi : sans doute par défaut, mais aussi parce que les
suspicions mentionnées ci-dessus cernent des questions qu'il
convient de ne pas occulter 1. Sociologie et science politique
montraient d'ailleurs le chemin et l'intérêt, dans le cadre de
l'analyse des modes de formation et de transformation des ordres
politiques, et plus spécifiquement dans celui des « dynamiques
orphelines », d'études sur « l'importation des modèles
politiques »2 .
Ce livre envisage, ensemble et sur un demi siècle, rien moins
que la vingtaine d'Etats associés par le terme d'Amérique latine.
Cette perspective transversale ne souhaite nullement avaliser une
quelconque perception globale, traditionnelle en Europe, de
l'Amérique latine. Tandis qu'en Amérique latine même les
différences se marquent fortement, jusque dans l'humour (ainsi,
pour l'extrémité sud, « les Mexicains descendent des Aztèques, les
Péruviens des Incas, les Argentins du bateau » ou « un Argentin,
c'est un Italien qui parle espagnol et ressemble à un Anglais »),
depuis une cinquantaine d'années, le lecteur français d'ouvrages de
vulgarisation a réappris, sur le « vieux continent », à la percevoir
comme plus diverse : tour à tour, les auteurs ont, non sans raison,
évoqué « les Amériques latines », « indiennes », « noires » ou
« blanches », « métisse » opposée à « atlantique »... et, lorsque la
considération est globale, les adjectifs numéraux déclinés sont très
variables, signes d'incertitudes aussi nombreuses. Si nous avons
finalement adopté cette perspective, c'est que, de France,
l'Amérique latine est perçue pendant la période étudiée comme une
zone plus ou moins homogène de projection de l'influence
française. C'est aussi que le cadre national adopté pour nos
travaux antérieurs, en matière de recherche sur une projection
1. Dans le cadre d'une équipe de recherche sur les «modèles politiques et culturels de
l'Europe en Amérique latine» (GDR 994, François-Xavier Guerra dir.) mise largement en
oeuvre grâce à un programme «Intelligence de l'Europe» du ministère de la Recherche puis
à une «action intégrée franco-espagnole».
2. « L'importation du modèle étatique au sein de sociétés périphériques est dangereuse et
coûteuse : partout elle se pérennise et dessine, à terme, les contours d'un « Etat hybride »
qu'il convient de caractériser pour noter finalement qu'il consacre une rupture
suffisamment profonde avec la tradition pour donner naissance à des « dynamiques
orphelines ». En Amérique latine, les « sociétés se révèlent politiquement orphelines au
sens plein de l'adjectif. L'élément amérindien y est devenu imperceptible, introuvable ou
ressuscité faussement dans un folklore indigéniste [...1. De son côté, la parenté européenne
ne se reconnaît plus dans sa progéniture qui s'est longtemps dispensée même d'imiter son
modèle étatique, au point que celle-ci se sent reniée »... Bertrand Badie et Guy Hermet,
Politique comparée, Paris, PUF, 1990, p. 232 sq.
15 INTRODUCTION
culturelle, s'est avéré insuffisant. C'est, enfin, qu'on espère, sans
en gommer les spécificités, contribuer un peu à un
décloisonnement raisonnable des histoires nationales 1 .
Les risques que comporte ce type d'analyse ne sont pas
minimisés : en particulier celui de réduire abusivement à un
dénominateur commun des situations géographiques différentes
et complexes ; celui aussi d'assimiler des situations à des moments
différents où les données ont varié, parfois à des rythmes inégaux
d'un pays à un autre ; celui enfin d'être accusé d'étayer,
consciemment ou non, une quelconque construction par un
florilège suspect, même issu de sources particulièrement diverses,
tant du point de vue du type que de la provenance. Compte étant
tenu de ces dérives possibles, compte étant tenu aussi, dans la
mesure du possible, des nombreux exemples de micro-histoire
fournis par la bibliographie, l'examen permet alors de poser
quelques questions claires et de fixer, pour ce siècle, des éléments
de réflexion sur une thématique dominée par les appréciations
impressionnistes. S'agissant ici d'un premier vingtième siècle,
peut-on toujours employer, pour la France et en particulier pour
les années 1930 et celles de la Seconde Guerre mondiale, le terme
de modèle sans entacher de discrédit l'ensemble du travail ? Peut-
on encore écrire, comme cela a été fait sans hésiter dans des
ouvrages à vocation dite « scientifique » en France jusqu'après la
Seconde Guerre mondiale et, en empruntant la formule à
Metternich, que, quand il pleut à Paris, il faut ouvrir ses parapluies
2 ? de Vienne à Buenos Aires, Rio ou México
De l'aube du siècle jusqu'à la Seconde Guerre mondiale,
s'affirme le lent retrait de l'influence et des intérêts français en
Amérique latine. Pourtant, en dehors des arguments fournis par la
géopolitique, importants mais non suffisants, les éléments
convaincants d'explication ne sont pas légion. Entre 1940 et 1944,
avec la défaite de la France puis l'Occupation, avec l'affirmation
de deux « France » opposées, celle de Vichy et celle de la France
libre 3 , l'irrationnel, les « obscures profondeurs » 4 interviennent
1. Un vœu formulé depuis longtemps par François Chevalier, cf. François Chevalier (en
Pans, PUF, 2e collab. avec Yves Saint-Geours), L'Amérique latine de l'Indépendance à nos jours,
édition, 1993, p. 163.
2. Paul Henry, La France devant le monde de 1789 à 1939, Paris, Aubier, 1945, p. 11.
3. L'«épisode» Darlan est perçu par une majorité des opinions latino-américaines comme
un moment, plus ou moins douloureux, d'adaptation d'une formule en crise d'identité
extérieure, Vichy ; l'«épisode» Giraud, comme un moment d'adaptation de la formule de la
France libre.
Paris, Armand Colin, «Cahiers des 4. Marc Bloch, Apologie pour l'histoire, métier d'historien,
Annales», 1974.
16 INTRODUCTION
plus dans les modes de pensée collective : le conflit offre un cadre
propice à l'examen des représentations mentales collectives de la
France, de leur contenu et de leur rythme de modification, pour
peu que l'on ait identifié auparavant les structures en cause,
analysé leurs modalités d'évolution et évalué le stade de cette
évolution. Dans ce que Lucien Febvre appelait le « laboratoire
latino-américain », les représentations de la France et leurs liens
avec cette notion de l'imaginaire politique et culturel qu'est le
modèle national paraissent profondément affectés par la
conflagration : des travaux antérieurs l'ont indiqué.
Aussi, l'étude d'archétypes et de topiques de la perception de la
France en Amérique latine permet de préciser, pour l'Amérique
latine, l'impact de l'événement sur une chronologie culturelle et le
rôle de l'imaginaire social dans l'explication du politique 1 .
Au-delà des nécessaires repères quant à la distinction entre les
représentations 2 et l'image de la France au début du vingtième
siècle, au-delà des mécanismes de ce qu'il conviendrait d'appeler,
pour parler à la mode des réactions à la commémoration du
Cinquième centenaire de la découverte de l'Amérique 3, de
avec une «désinvention», c'est donc aussi du processus desencuentro,
de formation ou de renforcement d'une altérité dont il est
question ici - pour reprendre un terme classique des études
littéraires.
Est donc d'abord proposée une chronologie des perceptions,
des « reflets » du modèle, des signes de fidélités à ce modèle, au-
delà des jalons connus allant des Lumières (et dans certains cas
aussi de l'absolutisme) au positivisme. Avec trois interrogations
sous-jacentes. Comment évoluent-ils et selon quels mécanismes ?
Dans quels espaces et par quels médiateurs se construisent-ils ?
Quand l'utilisation cesse-t-elle d'être créatrice, quand les clichés
venus de France prennent-ils une teinte péjorative ? A travers une
mémoire spécifique à chaque pays du sous-continent et peut-être
au sous-continent lui-même, l'évolution des représentations du
modèle français pendant la première moitié du vingtième siècle
revêt un caractère irrégulier et polymorphe. Elle inclut, par
exemple, l'une des fractures capitales de la mémoire politique
française, la thématique, resurgie au grand jour en 1940, du
combat des « deux France ». En posant alors de manière critique
modèle, la Seconde la question de l'unicité et de l'univocité du
L'opinion française sous Vichy, Paris, Seuil, 1990, p. 19. 1. Cf. Pierre Laborie,
Ou traductions mentales de réalités extérieures perçues (Jacques Le Goff, outr:eité, p. I). 2.
Celle des manifestations et réactions liées au Cinquième centenaire de la découverte et 3.
bientôt celle de la découverte du Brésil.
17 INTRODUCTION
Guerre mondiale, une crise dans le court terme au sein d'une crise
de plus longue durée, contribue à l'évaluation de la validité de ce
terme. A ce stade, pendant ces années qui projettent « les
républiques latino-américaines dans un nouvel ordre international
où les liens avec l'ancienne Europe sont réduits en miettes et
parfois disparaissent, tandis que les relations avec les Etats-Unis
acquièrent une importance jamais connue auparavant »I,
l'évaluation peut être précisée par un examen de l'utilisation de la
référence à la France par le seul pays du continent - le Brésil - à ne
pas avoir associé la république au processus d'indépendance. Les
exemples étudiés conduisent alors à reposer la double question
initiale de la légitimité d'emploi du mot « modèle » et de sa
définition : l'apparition du volontarisme dans la diffusion d'un
modèle ne remet-elle pas en cause la notion même ?
Ainsi, pour un siècle qui est aussi en Europe celui des
incertitudes et des doutes sur elle-même, pour un siècle fort
délaissé par l'historiographie latino-américaniste, au moins de ce
côté-ci de l'Atlantique, reflets, mémoire et acteurs des relations
entre Europe et Amérique latine sont examinés dans une
perspective globale et à partir d'interrogations simples : quelles
sont les causes et modalités d'un éventuel mouvement ? Qui, le
cas échéant, s'éloigne de l'autre ? Qui éloigne l'autre ?
A ce stade du questionnement, que le lecteur se rassure : il
n'entre pas dans les intentions de ce travail de participer à cette
mode 2 littéraire hexagonale qu'est la déploration culturelle, ce
dolorisme qui passe pour une « maladie endémique » française 3 .
Naguère exprimée par Fernand Braudel, l'idée selon laquelle « le
naufrage est toujours le moment le plus significatif »4 n'est qu'un
guide. Nous ne chaussons pas les lunettes sombres avec lesquelles
les Français se regardent, pour reprendre l'expression de
Théodore Zeldin 5 . Il s'agit de fournir, dans un cadre précis, un
ensemble d'observations utiles à l'intelligence - évolutions et
mécanismes - des représentations extérieures d'une métropole, de
son pouvoir politique, de sa culture appréhendée par le
1. David Rock (ed.), Latin America in Me 1940s, Var and Postwar transitions, Berkeley Sr Los
Angeles, Univ of California Press, 1994, p.1.
Mais peut-on parler de mode pour un phénomène durable et ne serait-il pas légitime de 2.
s'interroger sur l'intégration de cette notion aux structures culturelles françaises?
3. Michel Winock, Parlez-moi de la France, Paris, Plon, 1995, titre du ch. 28.
4. Fernand Braudel, ouvr. cité, p. 72.
5. « Les Français, lorsqu'ils se regardent dans le miroir, le font avec des lunettes sombres.
Ils sont moroses parce qu'ils hésitent à les retirer » Théodore Zeldin, cité par Michel
Winock, ouvr. cité, p. 263.
18 INTRODUCTION
commentaire commun 1, des liens entre représentations politiques
et culturelles. Et, au-delà, ce travail voudrait, pour l'histoire d'un
modèle culturel étranger, mettre à l'épreuve un constat fait pour
l'histoire des mentalités ; à savoir qu'elle « ne se confond pas
uniquement avec l'histoire des résistances, comme inerties ou
temps de latence, mais qu'il existe aussi une réelle possibilité de
mutations brusques, de créativité à chaud, d'époques ou de
moments où se cristallise brutalement une sensibilité nouvelle »2.
En d'autres termes, les pages qui suivent souhaitent éclairer un
processus lié à l'évolution de la modernité latino-américaine : ce
système global de références, apparemment issu des Lumières, qui
triompha en Amérique latine au dix-neuvième siècle et que l'on a
pu encore qualifier récemment de « voie française »3. Comment,
dans ce cadre, se meuvent les liens entre, d'une part, le
problématique contenu exogène 4 de cette modernité, d'autre part,
la perception du principal modèle admis en référence et, enfin,
« la » culture politique d'un pays émetteur de modèle ?
Commence-t-on par Marianne ou par l'Amérique latine ? De qui
établit-on les perceptions et par rapport à qui ? Délibérément, cet
ouvrage possède une double entrée : à partir de la France ou à
partir de l'Amérique latine. Il s'agit d'examiner comment
Marianne passe du miroir au simple enjeu de mémoire, dans une
de ses sphères traditionnelles d'influence extérieure ; et d'étudier
dans les cultures et politiques latino-américaines, l'évolution d'une
référence à un modèle étranger.
Histoire du politique ou histoire culturelle, pour cette histoire
des enchaînements cognitifs de cultures politiques ? Conçues et
pratiquées souvent comme des histoires globales embrassant
chacune d'abord l'autre, se renouvelant rapidement, ces histoires
posent nombre de problèmes épistémologiques non
nécessairement résolus. Au premier rang de ceux-ci, la
délimitation de leurs champs et objets.
L'étude de la crise d'un modèle à travers ses médiations et
représentations extérieures relève, dans ses postulats, de l'histoire
des relations internationales, cette histoire qui suscite durablement
chez certains historiens, une « indifférence polie »5. Par le brassage
Nulle intention dans ce cas d'aborder une quelconque définition de la culture française. 1.
2. Michel Voyelle, Idéologies et mentalités, Paris, F. Maspero, 1982, p. 261.
3. François Chevalier, ouvr. cité, p. 157.
4. Exogène si l'on ne considère pas l'Amérique latine d'alors comme partie prenante d'un
ensemble occidental et la modernité américaine comme un élément de la modernité
européenne.
5. Qualificatif donné par René Girault à l'attitude de l'Ecole des Annales à l'égard de
l'histoire des relations internationales (« L'Histoire des relations internationales peut-elle
19 INTRODUCTION
des sources de types et de provenances variés, loin d'une histoire
diplomatique il y a longtemps déjà qualifiée de « mort qu'il faut
toujours tuer » 1, une histoire utile au moins comme apprentissage
mais pouvant avoisiner une « routine desséchante »2, l'étude
entend écarter a priori l'artifice d'une différenciation nette entre
politique et culture : l'éloignement entre l'Amérique latine et la
France tend au contraire à épaissir le voile des transmissions,
perceptions et donc distinctions. Eviter d'individualiser en ce cas
le culturel (et il s'agit ici souvent plus de culture vécue, qui se
nourrit de mythes et de valeurs, que de culture régie qui possède
des objets plus prégnants 3) peut de plus s'apparenter à une
précaution méthodologique initiale : lorsqu'un Français traite
d'histoire culturelle de la France, il doit tout particulièrement se
défier de tout francocentrisme et de sa version contemporaine
sophistiquée, le culturocentrisme.
Dans ces conditions, l'étude qui suit espère apporter sa pierre à
l'histoire des cultures politiques, latino-américaines ou françaises,
à l'histoire des médiations, représentations et, pour une partie au
moins, à l'histoire des clercs.
Mais, parce qu'elle est ici histoire des miroirs au tain oxydé
entre Europe et Amérique, parce qu'elle examine une phase de
déclin et qu'avec ces liens qui s'estompent, s'effacent aussi les
limites entre chacun des domaines évoqués, cette histoire de
relations internationales doit impérativement être conjuguée à
d'autres histoires. Lorsque le culturel devient, par défaut, l'âme
rhétorique et parfois sentimentale d'un lien politique, l'historien
doit, plus que jamais, veiller à ne pas fermer l'angle de prise de vue
- sous peine de myopie.
être une histoire totale? », Enjeux et puissances, Mélanges offerts à Jean-Baptiste Duroselle, Paris,
Publications de la Sorbonne, 1986, p. 34).
1. Titre d'un article publié par Lucien Febvre, « Sur un mort qu'il faut toujours tuer », dans
les Annales E.S.C. en 1946.
2. Lucien Febvre, Combats pour l'histoire, Paris, Armand Colin, rééd. 1992, p. 65.
3. Distinction précisée par Pascal Ory in, La belle illusion, Culture et politique sous le signe du
Front populaire, 1935-1938, Paris, Plon, 1994.
20 Première partie
« GALLICISME MENTAL » ET VOISINAGE DES
ELITES AU DEBUT DU VINGTIEME SIECLE
« L'Histoire est pleine ainsi d'immeubles qui, sans
changer de place, se trouvent cependant, et en général
assez brusquement, avoir changé de position. [..] Or
l'Amérique a changé de place [...] dans toutes ces
dernières années. Hier, elle était encore, avant tout, la
bordure occidentale de l'Atlantique ».
Lucien Febvre, 1954 1
1. Lucien Febvre, «Les Lumières de Clio», in Le nouveau monde et l'Europe, Neuchâtel, Ed. de
la Bâconnière, 1955, p. 26. Océan
efflaos a. 4e..
Ro«
Océan
pacifique
L'AMERIQUE LATINE
DANS LA PREMIERE MOITIE
DU XXe SIECLE
Echelle
0 250 500 750 1000 1250 1500 Chapitre 1
Le mot « modèle » et ses limites
Pour le dix-neuvième siècle et une partie du vingtième, la
référence à l'Europe surgit à chaque instant sur le chemin de
l'historien latino-américaniste, avec son lot d'emprunts, de
reproductions, d'adaptations.
L'Europe, de la matrice au paradigme
Les signes de cette présence se révèlent d'une remarquable
densité. Ils se découvrent au fil d'un examen depuis longtemps
mené notamment en France par les historiens 1 : pour des raisons
liées à un caractère visible incontestable, à l'existence d'archives
consultables et à un intérêt exceptionnel pour son passé.
Autrement dit, considéré à partir de ses représentations, le modèle
possède un contenu appréciable 2 .
Ce terme de modèle s'impose durablement au sein de la
plupart des recherches d'histoire politique ou culturelle consacrées
à l'histoire de l'Amérique latine à partir de l'indépendance, quel
que soit le domaine étudié. Cela n'a rien d'étonnant, du moins
pour le siècle ayant suivi les indépendances. Pourquoi l'Amérique
anciennement espagnole ou portugaise échapperait-elle
brusquement avec l'indépendance au courant d'histoire
européenne dans lequel trois siècles de colonisation l'ont inscrite ?
La thématique du « modèle » émerge dans le domaine politique
à travers les constitutions 3, les idées politiques, la pédagogie du
1. Avec des outils problématiques qui ont considérablement évolué.
Les lignes qui suivent sont le fruit d'un travail commun réalisé avec Georges Lomné et 2.
Frédéric Martinez et entrepris sous l'expertise de François-Xavier Guerra.
3. En 1875, Alexis Peyret rédigea le Projet de constitution pour la république argentine. La
constitution républicaine brésilienne de 1889 reçoit des apports anglo-saxons (mais le
fédéralisme brésilien diffère considérablement du modèle de la confédération nord-
américaine) et français : la grande différence avec la France est l'importance accordée au
Président de la République, proche de celle accordée par la Constitution nord-américaine
au Président des Etats-Unis.
23 « GALLICISME MENTAL » ET VOISINAGE DES ELITES
citoyen, tous les phénomènes de législation, sur l'éducation 1, la
police et l'ordre public, la législation religieuse pour la séparation
de l'Eglise et de l'Etat 2, dans l'organisation de l'Etat, donc de
l'administration publique 3 , de l'armée 4.
Dans le domaine culturel et scientifique aussi, multiples sont
les cas de transposition et transfert de modèles européens
(français, italiens, espagnols...) 5, d'implantation de formes de
sociabilité 6 : des loges maçonniques et de leurs rituels 7, aux
coopératives, syndicats ; des sociétés savantes ou sociétés
philanthropiques aux clubs de loisirs 8; des congrégations
religieuses aux Actions catholiques 9 et à diverses formes
d'associations de jeunesse du vingtième siècle.
1. L'action pédagogique des Français est nette dans certains pays comme l'Argentine, où le
système éducatif s'est durablement inspiré de l'école française : à partir de 1852, Eugenio
Labougle est professeur du secondaire, du supérieur avant de prendre en charge l'école
normale ; Godofredo Daireaux, est inspecteur de l'enseignement secondaire et des écoles
normales ; Paul Groussac (1848-1929), après avoir enseigné à Tucumàn, devient directeur
de l'enseignement de la province, inspecteur national de l'éducation, directeur de l'école
normale, puis inspecteur des écoles normales et des collèges nationaux d'où il se préoccupe
de réforme éducative, avant d'être en 1885 le directeur de la Bibliothèque nationale. Au
Brésil, dans les années 1840, les pédagogues et législateurs sur l'éducation sont souvent
bahianais et l'influence française est de même très nette
2. Il faut cependant noter qu'au Brésil la législation anticipe nettement sur les décisions
françaises (1891).
3. Dans le Mexique de la fin du dix-neuvième, Limantour transpose ainsi la primauté du
ministère des Finances français par rapport aux autres ministères du Mexique. Cf. sur ce
sujet les travaux de Javier Pérez Siller (notamment México Francia, Memotia de ana sensibilidad
connin, sigles XIX-XX, BUAP, Puebla, 1998).
4. En 1907-1908, la France envoie à Sào Paulo une mission destinée à former la police
militaire.
5. En matière d'architecture, deux exemples différents sont donnés par les thèses de
Héliana Angotti Salgueiro, Belo Horizonte : histoire d'une capitale au XIXe siècle : représentations
urbaines et architecture française au Brésil: une étude de cas, thèse de doctorat, EHESS, 1992 et de
Roberto Rego Cavalcanti, Grand de Montigy, Le Corbusier, Oscar Niemeyer: le chemin vers
une architecture brésilienne. L'influence de la culture française dans l'architecture au Brésil, thèse de
doctorat, Paris 1, 1989. La thèse de Pascal Riviale donne d'autres directions de réflexion en
matière scientifique (Les Français à la recherche des antiquités du Pérou prihieanique au XIXe
siècle, 1821-1914: les hommes et les institutions, thèse de doctorat, Paris 7) publiée sous le titre
Lin siècle d'archéologie française au Pérou, Paris, L'Harmattan, 1996.
6. Se reporter par exemple aux travaux de Pilar G6nzalez (unie. de Paris VII).
7. Cf. les travaux de François-Xavier Guerra pour le Mexique du Porfiriat. Pour le Brésil, la
franc-maçonnerie se développe sur un modèle anglais dès la fin du XVIII' siècle mais
paraît s'ouvrir au long du XIX' siècle à des références françaises.
8. Voire de sociétés musicales comme celles que l'historien britannique Thomson a
trouvées dans la Sierra de Puebla.
9. L'Association catholique de la jeunesse française a largement inspiré l'Association
catholique de la jeunesse mexicaine (1913), cette dernière s'inscrivant d'abord dans la
« mouvance, doctrinaire et pragmatique, des milieux catholiques de la fin du dix-neuvième
siècle et du début du vingtième siècle », se situant dans « la droite ligne de la doctrine
sociale de l'Eglise consacrée par l'encyclique Rerum Novarum (1911) » (Mathias Gardet,
Jeunesse dEglise, Jeunesse dEtat au Mexique 1929-1945, thèse de doctorat, François-Xavier
Guerra dir., 1996, université de Paris 1, p. 71).
24 LE MOT « MODELE » ET SES LIMITES
Le terme « modèle » n'est l'exclusivité ni de la France, ni du
seul dix-neuvième siècle 1. Les signes d'une présence de l'Europe
transparaissent dans presque tous les domaines politiques ou
culturels : le vieux continent peut, au siècle passé et au début de
celui-ci, être conçu comme le lieu où naît l'essentiel des
innovations, transmises et adaptées ensuite dans les jeunes
nations 2 d'Amérique latine. Cela est vrai pour le domaine de
l'imaginaire politique ou culturel ; pour la façon de concevoir la
société, le peuple, les citoyens, la nation ; dans la diffusion du
langage, dans le discours oral ou écrit, dans les symboles, le
langage cérémoniel 3 .
L'empreinte de l'Europe compte d'autant plus qu'elle est
diversement mais fréquemment « intégratrice »4 .
Au dix-neuvième siècle, nombre de références extérieures au
continent constituent des ferments d'unification pour une large
part des élites latino-américaines : les idées françaises possèdent là
un rôle structurant, en partie imaginé dans le processus
d'élaboration des imaginaires nationaux via l'histoire. D'une
manière générale, l'image des modèles venus d'Europe a contribué
à définir un cadre social propice au fonctionnement des élites.
Durant les premières décennies du vingtième siècle, ces
références continuent de servir d'éléments de définition des élites.
Mais c'est désormais aussi par les doutes qu'elles suscitent, voire,
plus radicalement, a contrario.
1. « Au 30(e s. certains courants d'idées latino-américains ne peuvent être compris en
dehors de leur contexte ibérique : tel l'anarcho-syndicalisme (...). Enfin,, l'arrivée massive en
1939 des réfugiés républicains espagnols à Mexico, Buenos Aires et ailleurs a réimplanté
des courants de pensée ibérique » (François Chevalier, L'Amérique latine de l'indépendance à
nos jours, ouvr. cité, p. 347). Mais entre courants de pensée et modèle, il y a une marge qu'on
ne saurait franchir sans prudence et que François Chevalier ne franchit évidemment pas.
2. La nation est une catégorie différente, plus forte pour le monde hispano-américain que
pour le Brésil qui a notamment une langue distincte de celle de ses voisins, possède des
frontières assez nettement définies et ne connaît pas de longue guerre de libération.
Voir en particulier les travaux de Georges Lomné (Univ. de Marne-la-Vallée) et en 3.
particulier sa thèse (à soutenir).
4. Dans une vision où la recherche de l'identité, du « propre », est première, ce facteur
intégrateur est certes aussi fondamental qu'aliénant.
25 LE MOT « MODELE » ET SES LIMITES
L'identification ou la mimétique des apparences
Au début de la réflexion collective menée sur cette notion de
modèle, l'équipe réunie souhaitait éviter toute « irnagologie »
culturelle de l'Europe en Amérique latine 1 .
Elle affirmait d'emblée : « La réception de l'opéra italien au
Brésil ne nous intéresse pas aprioti. Le goût de l'étiquette anglaise
non plus, la réception de la mode parisienne non plus »2 .
Considérant ces thèmes comme davantage du ressort de l'histoire
dite « des mentalités », nous souhaitions concentrer l'examen sur
la mimétique savante : étudier non pas l'image de l'Europe, mais la
tentative des Latino-Américains d'importer certaines normes
européennes. Nous cherchions à cerner des modèles
paradigmatiques, définissant une vision du monde et se traduisant
par des valeurs.
Mais, d'une part, cette notion de modèle paradigmatique ne
conduisait-elle pas à une impasse ? Que pouvait-on comprendre
de normes examinées à travers leurs ancrages et objets, sans tenir
un compte suffisant de leurs changements, complexifications, de
leurs modes de transformation et des modifications dans la
hiérarchie des catégories de référence à l'étranger ?
Mais que faire, d'autre part, de certaines disciplines ? De
l'architecture, de l'urbanisme, par exemple, entre art et politique ?
Tandis que la première école argentine d'architecture (UBA, 1901)
prend pour modèle exclusif l'Ecole des Beaux-Arts de Paris,
Pierre Benoit (1836-1897), fils d'un immigré français aux talents
multiples, réalise quelque mille huit cents projets en Argentine,
imprimant sa marque dans le modelé et le paysage urbain des rives
de La Plata ; le belge Jules Dornal (1846-1924), diplômé de l'Ecole
spéciale d'architecture de Paris, y introduit l'architecture « Beaux-
Arts ». Mieux, le modèle haussmannien traverse l'Atlantique :
depuis l'Avenida de Mayo (1885-1894) à Buenos Aires, la Alameda à
Santiago (Chili), les grandes percées de Rio Branco et Beira Mar à
Rio de Janeiro 3 ou les boulevards extérieurs de Fortaleza, jusqu'au
Paseo de la Reforma à México. Le néo-gothique et, un peu plus tard,
le néo-roman ou l'art nouveau firent de même'.
1. L'équipe Modèles de /Europe du groupe de recherche Le politique en Amérique latine (GDR
994), Paris 1, F.-X. Guerra dir.
2. Georges Lomné, Introduction du ter séminaire Intelligence de PEurope « modèles de l'Europe
en Amérique latine », min. de la Recherche, 30-11-1992.
3. Au début du XXe siècle, Rio, au centre-ville assaini et embelli, est devenue une petite
métropole européenne dont le modèle est parisien.
4. Même si les sources d'influence proviennent là de différents pays d'Europe.
L'architecture moderne en Amérique latine possède aussi des relais français, comme, au
Mexique, José Villagràn Garda, empruntant certaines idées à Le Corbusier.
26 LE MOT « MODELE » ET SES LIMITES
En fait, s'il s'agit de ne pas étudier spécifiquement la
mimétique des apparences, les influences, les imitations,
l'inspiration et la mode sont d'autres volets d'un champ
extrêmement vaste lié à la question des modèles. Et cette question
touche aussi bien à l'histoire des mentalités qu'à l'histoire du
politique.
Même la mode, l'étiquette, délibérément sorties d'un champ
initial de recherche (par crainte d'un voisinage avec des études
utilisant des problématiques trop différentes), doivent, bien
qu'avec prudence, y être réintégrées. Certes, certains auteurs ont
montré que les codes vestimentaires étaient éminemment relatifs
et contextuels 1. Mais le vêtement constitue un instrument
privilégié de construction et de négociation des identités. Ainsi,
par sa consommation ostentatoire et ses reflets économiques
fréquents (produits, boutiques), la mode -comme pour la France
le champagne et les parfums aussi- peut manifester un modèle,
être le signe extérieur revendiqué de richesse et d'ancienneté
culturelles 2 ou, au contraire, dans l'arène politique, d'un homme
qui se veut nouveau : en Amérique latine comme ailleurs dans le
monde, la plupart des révolutions des dix-neuvième et vingtième
siècles ont été accompagnées de révolutions vestimentaires,
souvent vécues comme telles par leurs acteurs. Parmi
d'innombrables autres exemples, Joâo de Deus do Nascimento,
métis bahianais, tailleur, lieutenant de la milice, s'habille à la
française pour manifester son désir de construire une société
égalitaire et vivant dans l'abondance 3 . La "simple apparence"
étant « une des formes les plus importantes de l'énoncé
symbolique dans la civilisation occidentale », la mode participe aux
remodelages sociaux, contribuant à définir des manières de vivre,
impliquant certains comportements : à la fin du dix-neuvième
siècle et au début du siècle suivant, la mise européenne, et en
particulier française, souvent vécue en Amérique latine comme un
véhicule de complétude, participe des conditions d'entrée dans la
Chicago, The University of Chicago Press, 1992. Le 1. F. Davis, Fashion, Culture and Iclentie,
culture des apparences, vêtement « est une manière de penser le sensible » (Daniel Roche, La
Une histoire du vêtement, XVIIe-X1/7lIe siècle, Paris, Fayard, 1989, p. 48), « un instrument
L'illusion privilégié de construction et de négociation des identités » (Jean-François Bayait,
identitaire, Paris, Fayard, 1996).
Une mode n'est évidemment pas suffisante pour définir un modèle. Se distinguant du 2.
modèle, la mode possède un caractère plus éphémère, plus instable (les rythmes de
diffusion et le caractère plus ou moins permanent de la mode définissent ses liens avec le
modèle). Mais elle se rattache à de nombreux domaines adjacents de notre aire d'étude,
institutions cérémonielles, étiquette..., voire religion.
Rio de Janeiro, Espaço e Tempo, 1989, 3. Mario Carelli, Braril-França, disco séculos de seduçâo,
Bahia, Século XIX, Urnes p. 50. Pour Salvador de Bahia, cf. Katia M. de Queiràs Mattoso,
provincia no Império, Rio de Janeiro, Nova Fronteira, 1992.
27 « GALLICISME MENTAL » ET VOISINAGE DES ELITES
sphère publique. La mode peut être révélatrice de l'expression
d'une proximité par rapport à une aire culturelle voire d'une
participation à cet espace : ainsi, pour le vêtement au moment de
l'indépendance. A l'inverse, elle peut manifetser une distance : la
distinction d'avec l'indien, le mulâtre ou le métis pauvre, par
exemple. Ainsi, le système vestimentaire, « matérialisation
somptuaire des principales coordonnées de personne et de
situation » équivalant « à un système très complexe de catégories
culturelles » 1, permet de déceler des aires de culture homogène, en
détectant certaines limites de diffusion. L'achat d'objets, lien
physique, constitue alors une part considérable de la relation que
les individus entretiennent avec d'autres entités culturelles 2 .
Ce qui est évoqué là appartient à un autre registre de modèles :
des modèles d'identification ou principes d'appartenance. Dès la
fin du dix-neuvième siècle, ces modèles d'identification, dans le
cas de l'Europe, se définissent aussi par un élitisme les opposant
au modèle nord-américain, plus démocratique (plus « populaire »,
écrivent dans la première moitié du vingtième siècle André
Siegfried 3 et nombre de Français sûrs de la supériorité du modèle
français). Certes, les modèles et la mode n'appartiennent pas au
même « temps ». Tandis que le modèle est apparenté au temps
long, la mode serait à l'inverse du ressort, plutôt, du temps court :
les modèles, comme les institutions, sont régis par la transition ; la
mode, au contraire, paraît privilégier la nouveauté. Dans ces
conditions, l'instabilité de la mode, son peu de prévisibilité
l'apparenteraient plus aux phénomènes brefs d'engouement, que
directement au concept de modèle. Ce n'est pas tout à fait exact :
ces phénomènes d'engouement et de panique, surtout dès qu'il y a
répétition, fréquence et parfois permanence, fonctionnent
précisément au sein d'une même aire culturelle ; ils contribuent à
délimiter une géographie et, d'une certaine manière aussi, une
chronologie du modèle : se vêtir à l'européenne est une
caractéristique durable des élites latino-américaines. Enfin, la
mode peut, quoi qu'il en soit, être significative de rythmes de
transmission d'éléments d'un modèle.
1. Marshall Sahlins, Au coeur des sociétés. Raison utilitaire et raison culturelle, Pans, Gallimard,
1980, pp. 225-226 et 253-254.
2. Serge Gruzinski, in Ligia Chiapini & Flàvio Wolf de Aguiar (éd.), Literatura e histéria na
América Latina, Sào Paulo, EDUSP, 1993, p. 193.
3. André Siegfried, Amérique latine, Pans, Armand Colin, 1934, pp. 153-155. Professeur à
l'Ecole libre des sciences politiques de 1910 à 1955 et au Collège de France de 1933 à 1946,
il effectue quinze voyages vers les Etats-Unis entre 1898 et 1954 et est alors l'un des
meilleurs connaisseurs de ce pays.
28 LE MOT « moDELF » ET SES LIMITES
La réflexion sur les limites entre mode et modèle permet donc
de préciser la distinction entre modèles paradigmatiques et
modèles d'identification. Cette distinction contribue à traduire en
termes clairs les difficultés d'existence « du » modèle français en
Amérique latine. Au vingtième siècle, la France ne cesse pas d'un
coup de représenter un modèle paradigmatique (et surtout les
Lumières à travers elle)I. Mais les spécificités de l'identification
par rapport à un ensemble occidental s'affaiblissent par étapes,
pour des raisons propres à l'Europe comme à l'Amérique latine ;
propres à l'Europe avec la guerre de 1914-1918, propres à la
France avec les chemins empruntés par la Troisième République
depuis, avec surtout le régime mis en place à Vichy pendant l'été
1940 ; propres à l'Amérique latine, avec l'évolution des élites 2 et
l'élargissement de l'accès à la culture héritée de l'Europe.
1. Bien au-delà des limites chronologiques de cet ouvrage. Un haut fonctionnaire mexicain
déclarait en 1983: «Au sujet de la France, il convient de nous élever au-dessus de cette
inévitable admiration que son renom et son passé suscitent chez tous les Latins. La France
s'est toujours révélée comme une grande puissance impérialiste (...). Cette caractéristique
impériale existe toujours» (Grandes temas de la polltica exterior, México, s. e., 1983, p. 149).
2. Cette étude ne fournira que des éléments parcellaires pouvant contribuer à la définition
de ce terme, très variable d'une époque à l'autre, d'un pays à l'autre. Deux autres volumes,
sur le 14-juillet en Amérique latine et sur le théâtre de l'Athénée-Louis Jouvet en Amérique
latine fourniront d'autres précisions.
29 Chapitre 2
Modèle français, afrancesamiento et francesismo
«Reportons-nous à cinquante ou soixante ans en
arrière : l'homme très intelligent, très cultivé, en
Amérique, à quoi aspirait-il ? Non pas à être Brésilien,
mais à être, au Brésil, le représentant de la plus haute et
de la plus fine culture intellectuelle ».
Lucien Febvre, 1954 1
Au contraire des arguments explicatifs du phénomène
d'éloignement, les questions liées à la formation et aux définitions,
au dix-neuvième siècle, du modèle et de l'image de la France en
Amérique latine ont été longuement étudiées 2 .
Selon une chronologie complexe et variable d'un pays à un
autre, l'image dominante 3 de la France procède de la diffusion des
idées des Lumières et des principes mis en place par la Révolution
française 4 . Cela, pour des raisons multiples et notamment :
- parce que la Révolution française a rompu de façon totale et
soudaine avec l'absolutisme, la monarchie et tout l'Ancien Régime
hiérarchique ;
1. La «plus fine culture intellectuelle» peut être ici comprise comme européenne. «Premier
entretien public», in Le Nouveau Monde et !Europe, ouvr. cité, pp. 204-205.
2. Cf. Mélanges de kt Casa de Velcizquez Madrid-Paris, 1992, t. XXVIII (3), pp. 161-189.
3. Ou construction mentale globale et collective. L'imaginaire fait partie du processus
d'abstraction, donc du champ de la représentation : l'imaginaire y «occupe la partie de la
traduction non-reproductrice» (...) mais créatrice», débordant le champ de la représentation
(Jacques Le Goff, L'imaginaire médiéval, Paris, Gallimard, 2e édition, 1991, préface p. II).
4. Cf. les communications de colloques qui ont précisé les modalités de cette diffusion :
Michel Voyelle (dir.), L'image de la Révolution française, 3 vol., Pergamon Press, 1989; pour
«L'Amérique latine face à la Révolution française» (Paris 1989), le n° 54 de Caravelle
(Toulouse, 1990) et le n° 10 des Cahiers des Amériques latines, (Paris, 1990) ; cf. aussi le
catalogue de l'exposition (Madrid et Paris, 1989), La Révolution française et l'Amérique latine
(La Découverte, 1989). «En France et longtemps en Amérique latine, la Révolution
française est considérée comme l'unique », c'est-à-dire <d'événement qui permet de
construire l'idée de révolution et qui fournit au moins sous forme d'indications et de
potentialités une description déjà exhaustive du processus révolutionnaire» (Patrick
Thierry, «De l'équilibre à la terreur, une vision transatlantique», Elseneur, n°6, Caen, 1991).
30 MODFLF FRANÇAIS, AFRANCESAM/ENTO ET FRANCESISMO
- parce qu'elle a construit le modèle théorique et abstrait d'une
république idéale fondée sur la modernité à l'état pur I;
- parce qu'en Amérique espagnole 2, avec les indépendances et
l'adoption de la forme républicaine qui place les nouveaux Etats
dans le droit fil de la Révolution française et dans la logique
libérale, on constate le triomphe d'une modernité théorique plus
pure même qu'en France, revenue au cadre de la monarchie
constitutionnelle après l'Empire 3 . En outre, en Amérique latine,
contrairement à ce qui se passe en Europe, l'appartenance à la
nation ne peut être définie par le sang ou, sauf au Brésil, la
langue : au moment des indépendances, la nation ne peut être
qu'un projet, organisé, pensé par les élites, prenant référence au
Contrat social de Jean-Jacques Rousseau et s'appuyant sur l'idée
d'une nation formée d'individus libres et égaux décidant de former
cette nation. Le modèle du nationalisme latino-américain est ainsi,
de fait, fortement lié aux Lumières 4.
L'héritage de chronologies concordantes
En France et en Amérique latine, même avec des exceptions
ou particularismes ponctuels, la concordance des chronologies au
dix-neuvième siècle (ou concordance des moments culturels et
politiques) s'enracine dans de très vastes mouvements d'opinion
d'une époque déterminée.
Schématiquement, quatre phases peuvent être distinguées 5 .
- Une première phase, lors des indépendances hispano-
américaines, correspond assez bien à la Révolution française. De
1808 à 1810, « on passe d'un régime absolutiste [..] à la
proclamation par tous les pays hispaniques de la souveraineté
nationale comme principe de légitimité » ; et vers 1812-1813, les
références politiques modernes se sont imposées dans le monde
1. «Le concept individualiste de l'homme libre dans une nouvelle société égalitaire et
contractuelle vue comme le «peuple souverain», seule autorité légitime...» (François
Chevalier, ouvr. cité, 2e édition, 1993, p. 157).
2. Le Brésil impérial a suivi une voie de compromis entre modernité et tradition. En 1889,
à l'extrême fin de l'Empire, la célébration du centième anniversaire de la Révolution n'a pu
occuper le même espace symbolique que dans de nombreux autres pays d'Amérique latine
(cf. la fin de cette première partie et la deuxième).
3. Cf. François Chevalier, ouvr. cité, 2e édition, 1993, p. 157.
4. La mémoire collective a peu retenu l'influence de la Révolution de 1830 et du «moment
Guizot» qui établirent le modèle d'un libéralisme pragmatique de compromis réduisant le
<peuple» à la catégorie de modernité (restrictions du suffrage au Chili, en Argentine, au
Mexique...).
Cf. pour plus de détails François-Xavier Guerra, « Les avatars de la représentation au 5.
XIXe siècle », in Georges Couffignal, Réinventer la démocratie, Li défi latin-américain, Paris,
FNSP, 1992, pp. 49-84.
31 « GALLICISME MENTAL » ET VOISINAGE DES ELITES
hispanique, avec « partout, des Constitutions écrites, entièrement
nouvelles, de coupe française » 1 . Le cas du Brésil est évidemment
singulier : avec la famille royale portugaise, ce sont les institutions
monarchiques qui s'installent à Rio en 1808 ; et, lorsque Dom
Pedro Ier est proclamé en 1822 empereur constitutionnel d'un
Brésil uni, le modèle, s'il y a parce que l'Etat portugais n'a jamais
cessé de fonctionner, est bien plus anglais que français, même si le
« pouvoir royal » de Benjamin Constante inspire la conception
3 . d'un empereur « modérateur »
- Puis vient une phase doctrinaire en Amérique, laquelle concorde
avec la Monarchie de Juillet, avec la prédominance de Guizot, de
Thiers, et une restriction du suffrage. Importée de France et,
secondairement, d'Espagne, « dans le Chili, l'Argentine, et le
Mexique des années 1830, la théorie de la souveraineté rationnelle,
la distinction entre souveraineté du peuple et souveraineté
nationale et le suffrage capacitaire » semblent fournir un modèle
largement utilisé par les élites hispano-américaines 4 . Au Brésil,
l'indépendance est, selon certains auteurs, complète lorsqu'en
1831 dom Pedro abdique en faveur de son fils mineur né au
Brésil ; la concordance des chronologies entre Brésil et France,
deux monarchies constitutionnelles, est alors un peu plus visible :
« la monarchie bragantine est liée aux Orléans », a-t-on écrit 5 .
Certes, certaines institutions sont alors inspirées de modèles
français, comme la Garde nationale dont la loi de création reprend
la loi française de la même année, avec la même idée de confier la
défense du pays aux citoyens propriétaires, notamment face aux
« classes dangereuses ». Mais le libéralisme qui entre en scène au
Brésil demeure plus nettement influencé par le domaine anglo-
saxon 6 .
I. François-Xavier Guerra, art. cité, pp. 54 et 62.
2. D'origine suisse.
3. Au Foreign Office, Canning souhaite préserver la monarchie au Brésil comme antidote
contre « les démons de la démocratie universelle » (cité par Leslie Bethell, Historia de
América Latina, 5, Barcelona, Critica, p. 199). L'assemblée constituante de juin 1822 est
dissoute en novembre 1823, et un conseil d'Etat nommé rédige la Constitution (système
bicaméral, sénateurs élus à vie, députés élus au suffrage indirect et restreint). La
maçonnerie, importée d'Angleterre et dans une moindre mesure des métropoles coloniales,
joue un rôle important dans les processus d'Indépendance.
4. François-Xavier Guerra, art. cité, p. 70.
5. Mario Carelli, « Les Brésiliens à Paris de la naissance du romantisme aux avant-gardes »,
in André Kaspi et Antoine Marès (dir.), Le Paris des étrangers, Pans, Imprimerie nationale,
1989, p. 287.
6. Quant à savoir d'où provient le système bicaméral mis en place dans la plupart des pays
latino-américains, la réponse n'est pas simple : si c'est encore un modèle anglais (le modèle
est assurément d'insiration britannique et sa stabilité est assez exemplaire pour avoir été
imitée), c'est peut-être transmis par les Etats-Unis qu'il arrive au sud du Continent. Mais,
selon certains auteurs, cela peut aussi être considéré comme une réminiscence des
32 MODELE FRANÇAIS, AFRANCESAMIENTO ET FRANCESISMO
- Une vague d'aspiration au suffrage universel et à la
démocratisation des institutions déferle ensuite : la vague touche,
avec les révolutions de 1848, aussi bien la France que l'Allemagne,
l'Autriche ou l'Amérique latine. A quelques exceptions près
(Bolivie, Equateur, Pérou en raison de la forte présence indienne,
et Colombie qui, après avoir adopté le suffrage universel en 1853,
le supprime dans la Constitution de 1886), il devient presque
impossible de restreindre le suffrage sur le continent : en
Argentine, la Constitution de 1853 doit accepter le suffrage
universel, au Mexique, le Congrès constituant de 1856-1857
supprime toutes les restrictions de l'ancien suffrage large 1, au
Venezuela, toutes les restrictions disparaissent en 1858, au Chili, le
processus engagé en 1849 aboutit en 1887. Point d'évolution
comparable cependant au Brésil : le pays conserve des élections
indirectes et un suffrage restreint.
- La dernière phase, majeure sans doute 2, correspond au
positivisme.
Quoique ce terme recouvre en Amérique latine des idées
diverses, parfois fort différentes de celles d'Auguste Comte 3,
après les vagues de l'utilitarisme et du libéralisme, quoiqu'il
paraisse aussi nécessaire de remettre sur le métier une évaluation
souvent donnée comme évidente à partir d'échantillonnages
restreints, le positivisme parvient à dominer dans beaucoup de
institutions coloniales qui avaient mis en place deux échelons d'assemblées. Quant à la
référence française, elle n'est pas impossible, sauf qu'il faut considérer que la France issue
de la Révolution a compté entre 1 et 3 assemblées et que cette instabilité institutionnelle
n'a pas favorisé les transferts. Chaque cas national mérite donc une réponse spécifique.
1. François-Xavier Guerra emploie le terme de «modèle français» pour la constitution
mexicaine de 1857: [...) «Malgré des emprunts aux institutions nord-américaines»,
inévitables, dès lors que le particularisme régional rendait impérative la forme fédérale,
l'influence des Lumières et de la pensée libérale européenne était dominante dans le
congrès constituant (1856-1857). Si l'on y cite Jefferson, on cite plus souvent encore
Voltaire, Rousseau, Bentham, Locke, Montesquieu, Constant et Lamartine. Mais surtout
l'esprit et l'exemple de la Révolution française - la première révolution et celle, plus
récente, de 1848 - restaient l'inspiration essentielle». Le Mexique, de l'Ancien régime à la
Révolution, Paris, Publications de la Sorbonne-L'Harmattan, t. 1, 1985, pp. 29-30.
2. A moins qu'on ne considère le nationalisme comme un mouvement issu de l'Europe.
3. Cf. pour une introduction très synthétique en français François Chevalier, L'Amérique
latine, de l'indépendance à nos jours, ouvr. cité, 2e éd., p. 434 sq.
33 « GALLICISME MENTAL » ET VOISINAGE DES ELITES
pays I la pensée de l'élite latino-américaine dans les dernières
décennies du dix-neuvième siècle 2.
De diffusion quasi continentale, même si cette doctrine du
progrès et de la science est plus combative au Brésil, au Mexique,
au Chili et au Pérou, cette nouvelle manifestation de la mimétique
« européisante »3 du dix-neuvième siècle latino-américain est très
liée au modèle proposé par la France. Mais de quel modèle s'agit-
il La question n'admet pas ici de réponse univoque, parce que
cette dernière diffère selon les modes de transmission et leur date.
Dès l'origine, le comtisme politique est extrêmement ambigu
par rapport aux valeurs qui sous-tendent le modèle français
dominant. Pour Comte, la Révolution a détruit les fondements du
lien social et, dès lors, la société est menacée de désordre ; l'appel
aux principes de la science fonde la légitimité d'un pouvoir qui
assure la cohérence de la société en respectant les principes
nouveaux. En France, l'ancien collaborateur de Saint-Simon est
mort depuis plus d'une décennie lorsque la Troisième République
s'installe. En Amérique latine, les positivistes républicains
trouvent dans la pensée d'Auguste Comte un idéal de
« scientificité » ; dans l'ensemble cependant, ils se gardent de
prendre à la lettre l'idée d'un gouvernement des savants. Ils
retiennent l'inquiétude de Comte face à la dissolution des
solidarités sociales engendrées par l'individualisme, mais ils
agissent « de manière pragmatique sans vouloir à tout prix
restaurer l'unité perdue de la société »4 .
Donnons-en trois exemples au fil du continent, dans le
domaine hispano-américain d'abord, au Mexique et au Venezuela,
puis au Brésil.
Au Mexique, Gabino Barreda, ministre de l'Education tente de
réorganiser l'enseignement supérieur à partir des propositions sur
la hiérarchie des sciences de Comte. Il le cite longuement et en
français lors d'un discours pour la fête nationale, l'année même
(1867) où la chute de Maximilien met fin à l'expédition française
1. La pensée de Spencer et de Darwin paraît l'emporter sur celle de Comte en Uruguay et
en Argentine. Mais, même au Brésil, le principal théoricien pauliste de la République,
Alberto Sales, idéologue de la république libérale, est un héritier du darwinisme social par
l'intermédiaire de Spencer : et, dans ce cas, le modèle de la République idéale est sans
doute fourni par les Etats-Unis (cf. José Murilo de Carvalho, La formacién de las aimas, El
imaginario de la Reptiblica en el Brasil, Buenos Aires, Universidad national de Quilmes, 1997,
pp.38-39; lu en version argentine).
2. John Lynch, «La Iglesia cat6lica en América Latina 1830-1930», in Leslie Bethell ed.,
Historia de América laina, vol. 8, Ed Critica, Barcelone, 1991, p.91.
3. Antôn Pazos, La Iglesia en la América del IV Centenario, Madrid, MAFPRE, 1992, p. 209.
4. Pierre Bouretz, « D'Auguste Comte au positivisme républicain », in Pascal Ory (du.),
Nouvelle histoire des idées politiques, Paris, Hachette, 1987, p. 301.
34 MODELE FRANÇAIS, AFRANCESAMIENTO ET FRANCESISMO
et alors que les relations diplomatiques avec la France sont
rompues 1 .
Au Venezuela, à l'époque de l'autoritaire et cultivé Président
Guzmân Blanco (1870-1888), francophile et gendre du duc de
Morny2, la jeune élite accueille les nouvelles idées venues
d'Europe 3 : Ernst, Villavicencio, Lisandro Alvarado, Gil Fortoul,
L6pez Méndez, Manuel Revenga, Alejandro Urbaneja, Rômulo
4... Gallegos
L'influence du positivisme a donc été forte au nord, au
Mexique ou au Venezuela, au sud aussi, sur les bords du Rio de la
Plata. Mais, pour le non-spécialiste, elle a été moins visible qu'au
Brésil qui l'affiche - mais assez tardivement, en 1889 - sur son
drapeau.
Là, « la poussée des intellectuels s'effectue, dans une large
mesure, sous le signe de la science »5. Là, tandis que les sentiments
anti-portugais et anti-britanniques contribuent à favoriser le
développement à la fois de l'identité nationale et de la référence
française, le positivisme, avec notamment Francisco Brandào
Junior, Luis Pereira Barreto et Benjamin Constant Boteiho de
Magalhâes, nourrit un fort courant de contestation politique. On
a pu écrire qu'il avait « donné les instruments conceptuels à
l'instauration de la République »6. En 1889, la devise Ordem e
Progresso est inscrite sur le drapeau national du Brésil républicain et
un « positivisme intégral » est mis en oeuvre. L'historien cerne là le
caractère spontané, non étatique, de cette diffusion, et donc du
modèle : car toute la correspondance atteste que les diplomates
français en poste à Rio de Janeiro avant la proclamation de la
république au Brésil, même ceux de la Troisième république,
apprécient très peu cette image « subversive » de la France au
Brésil ; de sorte que l'adaptation du gouvernement français à la
1. François Chevalier, ouvr. cité, 2e éd., p. 435.
2. Morny paraît avoir largement bénéficié de monopoles octroyés par son gendre (qui ne
gouverne personnellement que jusqu'en 1888 avant de partir pour Paris où il meurt en
1889).
3. Guzmàn Blanco décrète le 27 juin 1870 l'éducation primaire publique et obligatoire. A
partir de 1863, la pensée comtiste se diffuse à travers l'enseignement d'Adolfo Ernst et
celle de Rafael de Villa-Vicencio, titulaire d'une chaire de philosophie positive. L'université
est elle-même réformée sous l'influence du positivisme. Cf. en français J. Yepez, Origines et
diffusion du positivisme intellectuel et politique au Venezuela, 1866-1890, thèse, Paris 1, F.
Chevalier dir., 1984.
On peut consulter, entre autres travaux ceux déjà cités de Marisa Vannini de Gerulewicz 4.
et ceux de Nikita Harwich.
5. Daniel Pécaut, Entre le peuple et la nation, Les intellectuels et la politique au Brésil, Pans, MSH,
1989, pp. 25.
6. Mario Corelli, ouvr. cité, p. 84.
35 « GALLICISME MENTAL » ET VOISINAGE DES ELITES
nouvelle république n'est pas aisée I. Le cas brésilien est
néanmoins singulier. Dans les premières décennies du vingtième
siècle, le positivisme, mâtiné d'autres théories en vogue en
Europe, renvoie désormais surtout à l'idée que la politique et la
science ont partie liée : on distingue bien qu'il y a alors au Brésil
des représentations non totalement assimilables de la France,
jacobine 2 d'une part, positiviste de l'autre ; mais il faut ajouter
celle, générale, aussi idéale qu'indécise et qui recouvre plus ou
moins les deux précédentes, d'une France rêvée qui participe
fortement à la formation de l'imaginaire populaire républicain
brésilien.
Appuyé souvent sur un libéralisme politique 3 auquel la France
de la Troisième République fournit des références mais dont elle
n'a pas le monopole d'inspiration (au Brésil, il est largement
d'origine nord-américaine), le positivisme irrigue les élites latino-
américaines de la fin du dix-neuvième siècle (et de plusieurs
décennies encore par l'enseignement et la formation des
enseignants alors mis en place 4). Cela à tel point qu'il constitue,
ultérieurement et a contrario, au Mexique par exemple, l'un des
arguments fédérateurs d'une opposition qui dénonce le « caractère
and-national, afrancesado, cosmopolite du régime en place »5 .
Cette synchronie, ces conjonctures politiques et culturelles
communes ont été maintes fois constatées entre France et
Amérique latine depuis l'indépendance ; elles ont ensuite été
instrumentalisées et répétées, à tel point que l'historien peut
établir une véritable généalogie de ce type de discours 6 . Ce fait
1. La diplomatie française est d'emblée méfiante face au coup d'Etat républicain qu'elle
n'avait pas su prévoir. En dépit de certaines réactions positives («Apparemment il n'y a pas
lieu de changer les relations amicales qui existaient avec le Brésil. Le principe Ordre et
Progrès plaît» AMAE, CP, Brésil, 53, Spuller, 23-11-1889 cité par PL-H. Adant, mémoire
cité, p. 42), les excellentes relations politiques entre la France et l'Empire se dégradent avec
le passage à la République.
2. Au Brésil, l'opposition jacobine à l'Empire, au premier rang de laquelle Silva Jardim,
utilise volontiers les critiques traditionnelles contre l'Ancien Régime français, quelles que
soient les réalités respectives, peu comparables (cf. José Murilo de Carvalho, ouvr. cité,
pp.40-41).
3. La Colombie est à cet égard un cas particulier : si le positivisme se ressent un peu dans le
discours politique au début du gouvernement Nuisez, à la fin des années 1880 le
positivisme est balayé par le conservatisme politique.
4. Cf. C. A. Hale, «Ideas politicas y sociales en América Latina, 1870-1930», in Leslie Bethel
ed., ouvr. cité, vol. 8 et F.B. Pike, «La Iglesia en Latinoamérica de la Independencia a
L. J. Rogier, R. Aubert, M.D. Knowles (dir.), Nuevo Historia de la Iglesia, t. nuestros dias», in
V, Madrid, Cristiandad, 1977, pp. 316-370.
5. Afrancesado : « francisé », avec un fort sens d'acculturation. Annick Lempérière,
Intellectuels, Etat et société au Mexique, Les clercs de la nation, Paris, L'Harmattan, 1992, p. 38.
6. Certains auteurs la notent pour l'Espagne et le Portugal. François Chevalier souligne par
exemple que (des bases luso-hispaniques sont évidentes en certains domaines. Elles naissent
d'une présence de trois siècles dans le Nouveau Monde : les structures restent en partie
36 MODELE FRANÇAIS, AFRANCESAMIENTO ET FRANCES/SMO
peut être illustré par deux seuls exemples. Le premier est donné
par un Latino-Américain dans un amphithéâtre de la Sorbonne
avant la Première Guerre mondiale et publié sans modification en
1921 :
« Notre histoire se développe parallèlement à la vôtre. Nous
avons aussi nos Girondins, votre Déclaration des Droits est
traduite à l'heure tragique de notre Indépendance. Bolivar médite
le Contrat Social dans les premières années de sa mission
libératrice. Bilbao demande des inspirations à Edgar Quinet,
Montalvo exalte la démocratie chrétienne de Lamartine. Quand la
dissolution nous menace, Guizot sera le maître de nos
conservateurs angoissés. Auguste Comte donne une religion aux
hommes d'Etat du Brésil qui avaient abandonné leurs vieux
dogmes » 1 .
A la fin de la période étudiée, le second exemple de cette
permanence du constat de semblables synchronies 2 est donné par
le politologue français Charles Morazé :
« [...]au Brésil les vicissitudes politiques sont exactement les
nôtres, à l'échelle près, à leur position près dans le temps et dans
l'espace »3 .
En fait, le vingtième siècle latino-américain pose de nombreux
problèmes : sans nier l'autonomie globale des pays de l'Amérique
latine par rapport à l'Europe, les concordances de chronologie
contribuent peut-être à fournir des éléments d'explication pour
des phénomènes complexes. Ainsi, la question juive telle qu'elle
est développée en Argentine ou au Brésil dans les années trente et
quarante est-elle exclusivement liée à des problèmes nationaux, en
particulier à la définition d'une identité par certaines élites ? Doit-
on seulement relier le singulier antisémitisme brésilien d'alors,
semblables après l'indépendance. Ainsi n'est-il pas rare aux dix-neuvième et vingtième
siècles que les réactions à la conjoncture soient parallèles de part et d'autre de l'Atlantique».
Ce que l'on a pu qualifier de «background ibéro-latin» représentait ainsi il y a peu un vaste
champ encore modestement travaillé (François Chevalier, L'Amérique latine..., ouvr. cité,
p. 29).
1. Francisco Garda Calderein, cité par Mateo Pérez-Pacheco, « La culture française en
Amérique latine », Bulletin de l'Amérique latine, 06/07-1921, p. 272.
2. Sur le détail de ces synchronies, il existe toutefois de nombreuses distinctions d'un
auteur à l'autre, d'un pays à l'autre et des explications divergentes, selon que l'on donne
plus ou moins d'importance à la permanence des structures d'origine européenne dans le
monde indépendant latino-américain, à l'ère des Lumières et à une conduite du Progrès
sous direction européenne... Pour Charles Morazé et le cas du Brésil, jusqu'en 1848 « ce
n'est, de fait, qu'une seule histoire et que les avatars d'une seule et même doctrine
juridique, l'histoire des ambitions nées du progrès de l'ère des Encyclopédies », mais, en
1848, « nos destinées se séparent »; l'auteur renoue la comparaison, en dissociant les
chronologies, entre 1930 au Brésil « qui brûle le vieux Brésil » et 1848 en France (Charles
Morazé, Les trois âges du Brésil, Essai de politique, Paris, Armand Colin, 1954, pp. 26-27, 42 et
53).
3. Charles Morazé, ouvr. cité, p. 24.
37 « GALLICISME MENTAL » ET VOISINAGE DES ELITES
impulsé par certains responsables politiques et intellectuels, à des
considérations intérieures, notamment à un nativisme qui fait la
part entre un juif réel, intérieur, « nâo-negro », sans problème, et un
juif extérieur, imaginé, « niio-branco», seul dangereuxl?
L' instrumentalisation et l'amplification tardives de
l'influence
Ainsi, plutôt qu'examiner d'emblée, sous forme d'une exégèse
difficile, l'influence variable de la Révolution française dans les
processus d'indépendance du nouveau monde, nous avons
souhaité d'abord montrer certains phénomènes de synchronies :
car, chez nombre d'historiens de la fin du dix-neuvième siècle, ils
contribuent à enraciner l'idée que la France, depuis la Révolution,
a grandement contribué à la naissance des jeunes nations
américaines. Il ne s'agit donc pas de remettre une fois de plus sur
le métier la question de l'influence française dans ces processus
des indépendances. Mais il convient de tenir compte des apports
récents de la recherche.
- L'influence française est d'abord un discours sur un passé
reconstitué. Elle participe du processus d'invention d'une
tradition afin de satisfaire aux besoins du présent : elle a été
puissamment renforcée par une instrumentalisation tardive ; et,
bien que nécessitant quelques acrobaties méthodologiques, le
procédé n'a pas tout à fait cessé d'être répété. Nous donnerons
deux exemples de cette difficulté à ne pas reprendre les pas tracés
par les maîtres des dernières décennies du dix-neuvième siècle.
En 1968, un essai documenté sur l'influence française au
Venezuela 2 est primé par l'université, édité, rapidement épuisé et
réédité. Tout en soulignant l'importance de la culture française
dans « l'éloignement spirituel et culturel entre les colonies et la
Mère patrie », il prévient bien que « les idées révolutionnaires ne
sont plus considérées comme une des causes qui produisent
l'Emancipation ». Mais les principales citations du chapitre sur
« L'influence française dans la pensée politique », celles qui font
foi dans l'esprit du lecteur, sont (sauf une, de 1943) extraites
1. Littéralement « non noir » et « non blanc ». Le remarquable ouvrage de Jeffrey Lesser (O
Brasil e a Questâo Judaica, Rio de Janeiro, Imago, 1995) nous paraît ainsi omettre cette
perspective.
2. Marisa Vannini de Gerulewicz, La influenda fiuncesa en Venezuela, Maracaibo, Universidad
de Zulia, 1968, 2a ed.
38 MODELE FRANÇAIS, AFRANCESAMIENTO ET FRANCESISMO
d'ouvrages ou de revues publiés entre 1895 et 1904 - c'est-à-dire à
l'apogée de l'instrumentalisation du modèle français 1 .
Plus récemment, en introduction à l'une des manifestations du
Bicentenaire de la Révolution française consacrée aux révolutions
dans le monde ibérique, un historien nord-américain écrit en
première phrase d'un article « en 1789, le monde entier avait les
yeux fixés sur Paris » ; il poursuit, à propos des premiers Etats-
nations créés hors de l'Europe occidentale après 1789, en
affirmant que « c'est à la Révolution qu'ils devaient, en partie, leur
naissance et l'essentiel des idéaux qu'ils professaient » ; puis il
conclut de manière significative et sans qu'il y ait à redire : « Les
pays ibériques et l'Amérique latine rejetèrent les actes, mais
flirtèrent avec les idées ». Mais il termine en citant un historien
uruguayen de la fin du dix-neuvième siècle 2, insistant sur « la
contribution de la France à la culture universelle »3 .
En dépit de ces quelques errements contemporains que l'on
pourrait aussi étendre au domaine lusophone, comme avec
l'Inconfidência Mineira (1789) 4, l'influence directe de la France a,
durant ces dernières décennies, été sensiblement revue à la baisse.
Le rôle postérieur des historiens latino-américains a été souligné,
en particulier ceux de la seconde moitié du dix-neuvième siècle.
On sait en outre que, dans la construction des histoires nationales
américaines, l'influence des historiens français a contribué à
accentuer le rôle supposé des idées venues de France : ils
fournirent une grille d'interprétation historique jugée comme étant
la seule à pouvoir fonder la légitimité des régimes politiques
libéraux 5 .
1. Rafael Maria Baralt, Cardcter National, Primer Libro Venezoiano de Literatura, Ciencia y Bellas
Arles, Caracas, 1895, p. CIX. Pedro Emilio Coll, « Notas sobre la evoluciôn literaria en
Venezuela », El Cojo Ilustrado, 1-02-1901. Jacinto Levez, El Cois Ilustrado, 1-01-1904 (avec
Cosmopolis, cette revue marque le triomphe de l'influence française au Venezuela).
2. Luis Alberto de Herrera, La Revolucidn Francesay Sud América, F. Sempere, Valencia, 1910.
3. E. Bradford Burns, «Introduction», Les Révolutions dans le monde ibérique (1766-1834), II.
L'Amérique, Talence, Presses Universitaires de Bordeaux, 1991, pp. 7 et 13.
4. Les participants de ce mouvement lisaient certes des auteurs français interdits, ce qu'a
confirmé l'analyse des documents liés aux séquestres de certaines de leurs bibliothèques. Il
en est de même quelques années plus tard pour la Sociedade literdria de Rio. Mais seul le
mouvement bahianais Coninrafâo dos APiates a divulgué les idées révolutionnaires au-delà
d'un cercle très restreint (K. de Queir6s Mattoso, Presenca francesa no movimento democrdtico
bahiano de 1798, Salvador, Ed. Itapôa, 1969). Saluée par des acclamations à la religion, au
prince et à l'union luso-brésilienne, l'indépendance du Brésil, s'est effectuée sui generis pour
des raisons moins idéologiques que pragmatiques. Jusqu'à la fin du XIX' siècle, le Parti
conservateur et l'Eglise condamnent l' « athéisme » des révolutionnaires français et la
« démocratie cahotique » (José Bonifàcio) des jacobins.
t. 1, 5. Cf. pour le cas mexicain, F.-X. Guerra, Le Mexique, de l'Ancien Régime à la Révolution,
Paris, L'Harmattan, 1985, p. 390 sq.
39 « GALLICISME MENTAL » ET VOISINAGE DES ELITES
- L'on sait en Europe, au moins depuis la publication (1816-1831)
du Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent d'Alexandre
de Humboldt 1, que l'insurrection des populations noires de la
colonie française de Saint-Domingue en août 1791 a vivement et
durablement inquiété des élites créoles américaines nullement
soucieuses de révolution sociale 2. De même, l'expérience de la
Terreur, la « dérive jacobine » de la Révolution et, dans certains
cas, le « despotisme » napoléonien (les épithètes ont fleuri, du
« dragon corse » au « dictateur gaulois » en passant par
« l'Antéchrist »3) eurent des conséquences appréciables : cela
conduisit nombre de Latino-Américains à penser que les principes
politiques de la révolution française avaient été mal appliqués et,
parfois, à rechercher, avec d'autres références (anglaises
notamment) 4, une forme de gouvernement « où le respect des lois
rende compatibles l'ordre et la liberté »5 ; la chose a été depuis
longtemps analysée pour Francisco de Miranda comme pour
d'autres figures héroïques des Indépendances.
Des travaux récents ont, de surcroît, souligné en Amérique
andine, tant « la greffe absolutiste » à partir de 1770, « forme
politique la plus radicale » de la modernité européenne puis du
sentiment des Quiténiens à la veille de l'indépendance, que la
perception d'une Révolution française satanique 6. Certes,
discrètement, par le biais par exemple du clergé français ou formé
en France dans le courant du dix-neuvième siècle, demeure la
perception d'une France « fille aînée de l'Eglise » ; c'est dans ce
1. Les « agitations politiques auraient été plus fréquentes depuis l'indépendance des Etats-
Unis, et surtout depuis 1789, si la haine mutuelle des castes et la crainte qu'inspire aux
blancs et à tous les hommes libres le grand nombre de noirs et d'indiens, n'avaient arrêté
les effets du mécontentement populaire. Ces motifs sont devenus plus puissants encore
depuis les événements qui ont eu lieu à Saint-Domingue, et l'on ne saurait révoquer en
doute qu'ils ont plus contribué à maintenir le calme dans les colonies espagnoles que les
mesures de rigueur et la formation des milices », Alexandre de Humboldt, Verve aux
régions équinoxiales du Nouveau Continent fait en 1799-1804, Paris, 1816-1831. Cf. aussi du
même auteur dans la rééd., Veages dans !!Amérique équinoxiale II, Paris, Maspero, 1980, pp.
63-66.
2. Au Brésil, à Recife en 1824, noirs et mulâtres manifestent en chantant dans les rues :
« Comme moi j'imite Christophe / Cet immortel Haïtien / Allons imite son peuple / Ô,
mon peuple souverain ! » Cité par Gilbert Freyre, Terres du sucre, Pans, Gallimard, 1956, p.
158.
3. Cités par Maria Beatriz Nizza da Silva, Cultura e sociedade no Rio de Janeiro, 1808-1821, Sào
Paulo, Cia Editora Nacional, 1977.
Au Brésil, après 1811, l'anglophilie domine largement tandis que l'influence française 4.
n'est pas reçue simplement par les Luso-Brésiliens. Napoléon y est volontiers désigné
comme le « dragon corse », le « dictateur gaulois ».
5. François-Xavier Guerra, « préface » à C. Parra Pérez, Miranda et la Révolution française,
Caracas, Banco del Caribe, 1989, p. IV.
6. Cf. Marie-Danièle Demélas, L'invention politique, Bolivie, Equateur, Pérou au XIXe siècle,
ERC, Paris, 1992, pp. 73 sq. et 189-190.
40 MODELE FRANÇAIS, AFRANCESAMIENTO ET FRANCESISMO
registre que les polémiques touchant le catholicisme français sont
immédiatement répercutées en Amérique latine, relayées par le
clivage conservateurs-libéraux.
Certaines grandes revues françaises nourrissent presque autant
de polémiques de chaque côté de l'Atlantique. Tel est le cas, par
exemple, de la Revue des Deux Monde. Les articles de Ferdinand
Brunetière y critiquant violemment le positivisme traversent en
quelques semaines l'Océan : ainsi, lorsqu'en 1886 il écrit qu'il « se
pourrait bien que Schopenhauer fût, un jour, avec Darwin,
l'homme dont les idées auront exercé sur cette fin de siècle la plus
profonde influence » ; ainsi encore lorsqu'au début des années
1890 paraît « Sciences et religion » : cette dénonciation du
positivisme et du matérialisme ambiant est immédiatement
« traduite et discutée » en Amérique latine ; au Chili, l'article est
« reproduit aussitôt par un des grands journaux », et, là, il « n'y
soulève guère moins de polémique qu'en France ». D'ailleurs,
écrit-on « Taine, Renan sont à chaque instant cités dans les feuilles
chiliennes »I.
Ces constats ont contribué à décaper le modèle hérité d'une
historiographie libérale latino-américaine aux liens étroits, à la fin
du dix-neuvième siècle, avec la production scientifique de la
Troisième République. Ils n'ont toutefois pas remis en cause le
phénomène dominant.
Etablies récemment, ces modulations de la réalité de
l'influence au moment des indépendances américaines, ne sont en
effet pas déterminantes pour cette étude des représentations au
vingtième siècle. Ce qui importe ici est, plus que la résultante, la
représentation au vingtième siècle des deux étapes principales de
construction de cette influence : lors des Indépendances et, plus
tard, lors de la construction des Etats-nations et de leur histoire ;
une image construite durant le dix-neuvième siècle, en partie donc
élaborée et diffusée par ces historiens latino-américains et
durablement présente des deux côtés de l'Atlantique. Renan
l'écrivait : « L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un
facteur essentiel de la création d'une nation »2 .
Car, avec plus ou moins d'enthousiasme, le constat dominant
fut en Amérique latine très homogène :
«Le sens de la Révolution française avait pénétré au plus profond
les hommes de la Révolution américaine, et ils se le
1. André Bellesort in Pierre Foncin (dir.), La langue française dans le monde, Paris, Alliance
française, 1900, p. 245.
2. Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation?, in CEuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, 1947, p.
891.
41 « GALLICISME MENTAL » ET VOISINAGE DES ELITES
communiquaient les uns aux autres comme un évangile de salut.
Les pages les plus fameuses qui s'écrivaient en Europe sur la
liberté, l'égalité et les droits de l'homme, parvenaient jusqu'à nos
rivages et nous apportaient la formule de la future existence que
nous devions réaliser. Et c'est après les avoir longuement mûries
et s'en être imprégnés, que les hommes du Nouveau-Monde,
confiants en leur foi révolutionnaire, se lancèrent dans la lutte et
1 . obtinrent la victoire »
Et d'illustres Français de passage en Amérique latine le
constatèrent avec satisfaction, jusqu'au lendemain de la Première
Guerre mondiale :
« On continue à enseigner que c'est la France qui a déclenché le
mouvement de son indépendance. Sans doute, c'est la forme de
constitution des Etats-Unis qu'ont adoptée plus ou moins [...] les
Républiques issues des grandes colonies de l'Espagne et du
Portugal ; mais elles ne se sont émues d'abord qu'au souffle de
nos idées révolutionnaires. En cette phase décisive de leur
histoire, la France ne leur a pas seulement fourni une aide
intellectuelle et morale... »2.
Ainsi, lorsque s'ouvre l'étude, les représentations sont
devenues « créatrices de réalité »3 et l'élaboration imaginaire est
désormais prépondérante. La « double action » , pour reprendre
l'expression de Marc Bloch, de l'instrumentalisation et de
l'adhésion révèle l'espace de l'imaginaire : les faits sont avérés du
moment qu'un groupe y croit ; « l'imaginaire, ce n'est pas l'irréel,
mais l'indiscernabilité du réel et de l'irréel »4.
A partir du milieu du dix-neuvième siècle, les éléments
réfractés ou représentations composant l'image dominante de la
France se sont progressivement mêlés à la latinité. Ce concept
nouveau est très vite plus proche, dans sa définition originelle
française, de la légitimation d'expansion que du seul constat
linguistiques. Mais l'invention donne au sous-continent
indépendant une première interprétation d'ensemble, avec un
nom collectif; Amérique latine, bientôt communément admis. Elle
donne aussi un repère d'identité lié encore à l'Europe, avec la
1. Eugène Garz6n (ancien sénateur uruguayen), in Comité d'action parlementaire à
l'étranger, Première Semaine de l'Amérique Latine, Paris, s.é., 1916, p. 14.
2. Ernest Martinenche, « L'Amérique latine et la guerre », in Bulletin de l'Amérique latine,
Paris, 03/04-1918, p. 164.
3. Pierre Laborie, ouvr. cité, p. 47.
Pourparlers, 1972-1990, Paris, Minuit, 1990, p. 93. 4. Gilles Deleuze,
Voir la mise au point récente sur l'apparition de l'expression «Amérique latine» en 5.
France par Paul Estrade, «Observaciones a Don Manuel Alvar y demâs académicos sobre
el uso legftimo del concepto de América latin», message de remerciements pour la remise
de la médaille «Marc Bloch», texte inédit communiqué par l'auteur, Caracas, 29/31 juillet
1993.
42 MODELE FRANÇAIS, AFRANCESAMIENTO ET FRANCESISMO
France comme tête de pont cette fois : à côté des nationalismes,
une nouvelle communauté est imaginée. Le concept a l'avantage
de donner au pouvoir français, circonstanciellement oublieux de
sa laïcité, de « légitimes devoirs envers ses soeurs américaines
catholiques et romanes ». L'idée d'une communauté latine oeuvre
de plus dans le sens de l'amenuisement d'une perception d'une
singularité culturelle latino-américaine, « en gommant les liens
particuliers de l'Espagne avec une partie du Nouveau monde » 1 .
La latinité, enfin, contribue à séparer l'Amérique anglo-saxonne et
l'Amérique latine : l'héritage latin est vite reconnu par ceux des
Américains cultivant un anti-nord-américanisme appelé à de vifs
développements. L'écrivain argentin Manuel Ugarte identifie ainsi
la principale dette latino-américaine envers une France ayant
« contribué dans les différentes républiques américaines à
raffermir les qualités latines » devant « souligner les différences qui
séparent les deux Amériques »2. Et, à l'orée du vingtième siècle,
l'écrivain brésilien Machado de Assis est célébré à la Sorbonne en
tant que génie de la latinité.
Depuis la fin du dix-huitième siècle, placée de ce côté-ci de
l'Atlantique comme « chevalière du droit et de la Liberté »3 ,
comme « préparée par toute son histoire à confondre sa vie
nationale avec la vie du monde »4 et admise bientôt de l'autre
comme « dissonance éclairante sur le continent », la France a de
très nombreux échos outre-Atlantique. L'afrancesamiento plus ou
moins poussé ou durable d'une frange urbaine, aisée et minoritaire
des sociétés latino-américaines de la fin du dix-neuvième siècle
n'est alors qu'un reflet visible d'un phénomène plus ample : car
« une imagination constituante » très référencée à la France joue
1. Alain Rouquié, L'Amérique latine, Paris, Seuil, 1987, p. 17.
2. Manuel Ugarte, El porvenir de la América Latina, Valencia, Sempere, 1911. Traduction de
Francisco Garda Caldedm in Bulletin de la bibliothèque américaine, 9, 15-04-1911, p. 283.
Souligné par nous.
3. Emile Zola (1900-1901) cité par Claude Digeon, in La crise allemande de la pensée française,
Paris, PUF, 1958, p. 285.
4. Jean Jaurès (1890) cité par Marchesi, France as La nation-guide in the Thought of Page and
Jaurès, thèse de PhD, Melbourne University Press, 1968 (5-3), p. 110.
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