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LA CRISE DU POLITIQUE

De
168 pages
Rarement, la distance entre les Français et la politique a été aussi grande. Pourtant, malgré les apparences contraires, existe de la part de nos concitoyens un immense besoin d'écoute, de participation, d'identité. Après avoir dressé l'état des lieux d'une démocratie fissurée et des risques qu'elle comporte, il pose les jalons d'un possible renouveau. Une éthique de la responsabilité, fondée sur des valeurs, en est pour lui le plus sûr gage.
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La crise du politique

Pierre

Albertini

LA CRISE DU POLITIQUE
Les chenlins d'un renouveau

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montrééù (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller
Dernières parutions
CHATY Lionel, L'administration face au management, 1997. DELOYE Yves, HAROCHE Claudine, IHL Olivier, Le protocole ou la mise en forme de l'ordre politique, 1997. PAOLETTI Marion, La démocratie locale et le référendum, 1997. SAEZ G., LERESCHE 1.-Ph., BASSAND M.,(dir.) Gouvernance métropolitaine et transfrontalière. Action publique territoriale, 1997. PÉROUSE DE MONTCLOS MA, Violence et sécurité urbaines en Afrique du Sud et au Nigéria, 1997. MAYER N. (Sous la direction de), Les modèles explicatifs du vote, 1997. PASCO X. , La politique spatiale desÉtats-Unis. Technologie, intérêts et débat public, 1997. BRISSET-SILLION c., Universités publiques aux Etats-Unis, 1997. FREEDMAN J., Femmes politiques: mythes et symboles, 1997. GENIEYS w., Les élites espagnoles face à l'État, 1997. MOREL L., La transition italienne, recul des partis et activation de la fonction présidentielle, 1997. SUREL Y., L'État et le livre, 1997. LE BRAS-CHOPARD A., MOSSUZ-LAVAU 1., Les femmes et la politique, 1997. LASCOUMES P., LE BOUHRIS 1.-P., L'environnement ou l'administration des possibles, 1997. DUBOIS 1., Communautés de politiques publiques et projets urbains, 1997. PAPADOPOULOS Yannis, Les processus de décîsionfédéraux en Suisse, 1997. CATTACIN Sandra, PANCHAUD Christine, TATTINI Véronique, Les politiques de lutte contre le V/HI Sida en Europe de l'Ouest. Du risque à la normalisation, 1997. lM TOBIM, Le préfet dans la décentralisation, 1997. PARINI Lorena, La politique d'asile en Suisse. Une perspective systémique, 1997. HOLLIFIELD James F., L'immigration et l'état-nation à la recherche d'un modèle national, 1997. NAY Olivier, La région, une institution. La représentation, le pouvoir et la règle dans l'espace régional, 1997 @ Éditions l'Harmattan, ISBN: 2-73R4-5985-4 1997

«

Nous ne croyons qu'à une

fatalité dans l'histoire, celle que nous y mettons. »
Albert CAMUS

PROLOGUE

T'IDÉE DECELIVRE prend sa source dans un dialogue entretenu L de longue date: rencontres imprévues, réunions ou permanences, il n'est guère d'occasions où nos concitoyens n'expriment leur désarroi, mais aussi leur attente. Rarement avec véhémence, souvent avec inquiétude, toujours avec un immense besoin de comprendre un monde dans lequel ils ont du mal à se reconnaître. Depuis quelques années, leurs questions reviennent avec insistance: pourquoi les politiques mises en œuvre se ressemblent-elles autant, dans leur impuissance à réduire la fracture sociale? Quel est notre destin? La France a-t-elle encore un

avenir? Face à cet appel lancinant qui se résume en un « qui
sommes-nous, où allons-nous? », le discours politique se dérobe, s'englue dans une description technique des contraintes que subit notre pays: mondialisation, compétition internationale, maîtrise des dépenses, réduction des déficits... Ces aspects gestionnaires et comptables ont envahi le champ du politique, renvoyant chacun à son propre doute. Alors que les Français attendent une réflexion collective sur les finalités de la société, on leur administre une quotidienne leçon d'économie. Faut-il alors s'étonner de la persistance de ce climat délétère,

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annonciateur d'une crise qu'on sent venir comme le guetteur impuissant du Désert des Tartares? Dans ses Écrits politiques, rassemblés en 1921, Max Weber pose sur l'engagement politique un regard sans complaisance. Il y a, affirme-t-i1, « deux façons de faire de la politique. Ou bien on vit "pour" la politique, ou bien "de" la politique ». Ce jugement est plus que jamais d'actualité, il invite chacun de nous à une sorte d'examen de conscience. Si l'on veut bien admettre que l'exercice conserve, au cœur de chaque homme, une signification, comment verser à ce débat une contribution personnelle sans tomber dans le piège, qui nous guette tous, de la vanité? En d'autres circonstances, ce scrupule, ultime hésitation devant la page blanche, aurait peut-être été dissuasif. Mais l'air du temps ne porte guère, aujourd'hui, à la suffisance. Rarement, le décalage entre l'opinion publique et ce que l'on appelle commodément la « classe» dirigeante a été aussi profond et dévastateur. Les structures traditionnelles de représentation et d'agrégation des intérêts: assemblées, partis, syndicats, églises elles-mêmes ont bien du mal à embrayer sur une réalité qui se dérobe. Le temps du repliement sur soi l'emporte, on l'espère provisoirement, sur celui de l'engagement collectif. Raison de plus pour proposer quelques jalons sur les chemins incertains de la politique et de sa réconciliation avec les Francais. Je crois, par expérience, que le seul fil d'ariane d'une telle démarche est de confronter l'action aux valeurs qui doivent l'inspirer. Dans une société qui tend à privilégier le marché et la réussite personnelle, cet aller et retour, de l'ordre des choses à l'ordre des principes, est le meilleur moyen de relier nos concitoyens à un dessein général et de leur redonner confiance.

INTRODUCTION

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Devant l'atermoiement de l'Europe, paralysée par la crainte d'être elle-même, le Président bosniaque Izetbegovic a dit avec amertume: « L'Occident a moins trahi nos espoirs que ses principes ». Méditons cet avertissement qui est peut-être le dernier! On ne défend pas une civilisation en trahissant chaque jour les valeurs qui la fondent. L'infidélité à ses convictions et à ses engagements, donnée en exemple quotidien, ruine, lentement mais inéluctablement, le socle de la démocratie.

INTRODUCTION

UELLE ESTla principale force de nos institutions, sinon l'inertie? Aux transformations que connaît la société française, elles opposent une tranquille nonchalance, rompue de temps à autre par un discours réformateur, alibi pour mieux se perpétuer. Ce hiatus entre le rythme d'évolution, rapide, des conditions de vie et de travail et celui, plus lent, du système politique et administratif est source de malentendus et de blocages. Il rend chez nous plus tardives et plus douloureuses la prise de conscience du mouvement des choses et la reconstruction des repères qui correspondent à ses états successifs. En l'espace de quelques dizaines d'années, les mutations économiques et sociales ont été très profondes: mais, les structures traditionnelles chargées de les intégrer à un projet nouveau les ont insuffisamment prises en compte, subissant les changements, plus que les maîtrisant. Aussi, le paysage politique, encombré de survivances inutiles, apparaît brouillé et les comportements des partis en permanent décalage avec les aspirations des Français.

Q

Un visiteur étranger qui reviendrait en France après trente ans d'absence serait frappé par l'ampleur des changements qui s'y sont produits en un si court laps de temps. Alors qu'à la fin

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des années 50, notre pays achevait à peine de se relever des destructions de la guerre et de l'occupation, il constaterait, avec surprise, qu'il a, aujourd'hui, toutes les apparences de la prospérité. Arrivant à Paris, parcourant les rues de la capitale, léchant les vitrines des magasins, grands ou petits, sa sensation première serait plus celle de l'étonnement admiratif que de la tristesse. La poursuite de son voyage en province ne démentirait pas cette impression. L'exploitation des terres, de la grande plaine de Beauce aux petites parcelles de montagne, témoignerait des progrès d'une agriculture qui, en quelques dizaines d'années, a connu une véritable révolution. Le centre des villes, réhabilité et mis en valeur, ne présenterait plus ces îlots d'insalubrité et de misère qui gangrenaient encore les agglomérations dans les années cinquante. Les infrastructures autoroutières, ponctuées d'ouvrages d'art, les trains à grande vitesse, le développement des télécommunications abolissant les distances montreraient à notre témoin l'ampleur de l'effort d'équipement entrepris. Tout au plus, pourrait-il se demander pourquoi la périphérie de nos grandes villes s'est hérissée de tours et de barres offrant, de Lille à Marseille, le triste tableau d'un urbanisme répétitif et sur-concentré. Un regard jeté sur les hommes et les femmes traduirait aussi l'importance de la mutation accomplie en un peu plus d'une génération: la façon de s'habiller, autrefois signe d'une stratification sociale très marquée, ne lui permettrait plus de distinguer aussi aisément l'ouvrier, l'employé ou le cadre. Sans doute, serait-il également frappé par l'uniformisation, au moins apparente, des conditions de vie et de travail. L'accumulation des voitures, le taux d'équipement des ménages, la concentration des grandes surfaces à la périphérie des villes traduiraient, s'il en était encore besoin, l'abondance des biens de consommation

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répandus sur la société française. Celle-ci lui apparaîtrait même guérie de l'inflation, mal pourtant chronique depuis l'entredeux- guerres. À bien des égards, le jugement sur l'aptitude de la France à se transformer serait donc plutôt flatteur. Longtemps protégée de la concurence mondiale par son empire colonial, notre économie a en effet su relever, en quelques dizaines d'années, de nombreux défis: un actif sur quatre travaille aujourd'hui pour l'exportation, l'agriculture est la première d'Europe, la technologie francaise dans les domaines de l'aéronautique, du nucléaire, de l'automobile, des télécommunications, etc est capable de résister aux assauts américains et japonais. En matière de services et d'environnement, le savoir-faire de nos entreprises est apprécié internationalement : pour elles, la mondialisation n'est pas seulement un slogan ou une incantation, mais une réalité quotidienne. Les produits de luxe et la gastronomie, longtemps considérés comme le seul fleuron de l'économie nationale, ne sont plus qu'un cliché: certes, ils contribuent avantageusement à améliorer la balance des paiements, mais ils ne sont plus les seuls, loin s'en faut, à alimenter notre excédent commercial. L'image du« Francais moyen », coiffé de son béret, armé de l'éternelle baguette de pain et chaussé de charentaises, est éculée. Même dans les campagnes les plus reculées, la télévision s'invite à notre table: en déversant son flot d'informations en provenance du monde entier, elle a considérablement étendu notre champ de vision. S'il se contentait de ce tour d'horizon, sans échanges ni conversations, notre voyageur muet n'aurait, évidemment, de la société française qu'une vue superficielle. Mais si, pratiquant notre langue, il s'avisait, dans son périple, d'interroger ses hôtes, il recevrait un écho singulièrement différent de ce que suggère la simple observation. L'écume ne trahit pas les

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mouvements profonds qui agitent la mer. De même, les signes extérieurs de prospérité économique ne reflètent pas, nécessairement, l'état de l'opinion. Au-delà du décor, celle-ci est taraudée par le doute et la morosité. Comme si, après tant d'efforts et d'incontestables réussites, elle s'abandonnait à la lassitude des combats inutiles. Est-ce la proximité de la fin du millénaire qui, agissant sur l'inconscient collectif, reproduit la« grande peur» de l'an mil, décrite par les historiens? Malgré notre rang de quatrième puissance économique et un système de protection sociale très développé, le pessimisme domine l'esprit des Français. Une sorte de nostalgie leur fait regretter la période d'« avant» la crise. Avant la crise? C'était, de façon idéalisée, le plein emploi, la croissance régulière du pouvoir d'achat, une possibilité de promotion sociale pour les jeunes, une société pacifiée ignorant la délinquance urbaine et l'incivilité des banlieues. Phénomène classique, objectera-t-on! Certes. Mais, si la nostalgie est fréquente chez les anciens qui, au soir de leur vie, trouvent toujours plus beau le temps de leur enfance, comment expliquer qu'elle touche aussi largement les actifs et les jeunes? Ceux qui ont, aujourd'hui, vingt ans n'ont pourtant guère de point de comparaison: s'ils reproduisent aussi fréquemment ces jugements désabusés, c'est qu'ils les entendent prononcer, autour d'eux, par ceux qui devraient, au contraire, leur fournir des perspectives et des repères plus

constructifs.

.:

La vision collective est minée par les références constantes, dans le débat public, à l'exclusion, à la nouvelle pauvreté, à la fracture sociale: chaque décennie, depuis 75, y est d'ailleurs allée de son expression symbolique nouvelle. On ne se contente plus de recenser les demandeurs d'emplois, les

INTRODUCTION

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bénéficiaires du RMI et de contrats précaires, soit près de cinq millions de personnes, on y ajoute, pour faire bonne mesure, tous ceux qui s'estiment menacés dans leur emploi. Ainsi, la dernière étude du CERC, en 1994, évalue à 12 millions les Français en situation de « fragilité ». Ce seul dénombrement, largement fondé sur des facteurs subjectifs, encourage une forme de peur panique. Dans ces conditions, on comprend que la confiance dans l'avenir soit devenue un sentiment bien rare. Devant l'accumulation de difficultés réelles et de menaces supposées, il faut une volonté de fer ou une bonne dose d'inconscience pour résister au désarroi ambiant. « La société française souffre depuis de nombreuses années déjà d'un déficit d'avenir », écrit Jean-Paul Fitoussi dans Libération. La situation fait irrésistiblement songer à celle des années 30 qui forment un singulier contraste avec l'optimisme de l'après-guerre. On y retrouve plusieurs composants semblables : la survenue d'une forte récession, la décomposition du système parlementaire, la multiplication des affaires politicofinancières. Tout cela produit cette atmosphère de décadence qui saisit, périodiquement, notre peuple. Comme le montre l'historien américain Eugen Weber, la crise des années 30« fut autant institutionnelle qu'économique; elle ne fut pas moins une affaire de morale publique, de confiance et de confiance en soi que d'intérêts économiques, d'emploi et de balance des
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paiements1 ». Mais, comparaison n'est pas raison! D'une
décennie à l'autre, un élément majeur fait défaut, la marche inéluctable vers la guerre, ressentie très tôt, interdisant ainsi de pousser trop loin la rechèrche de similitudes. D'ailleurs, peut-on consoler les gens en leur dressant le tableau des malheurs des générations précédentes? Ce « désarroi contemporain2» a évidemment plusieurs sources, les unes lointaines, les autres plus immédiates, dont

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la confluence nourrit une maladie de langueur plus encore dans les têtes que dans les corps. La plus profonde est l'ampleur de la mutation que la France a connue et dont les conséquences économiques et sociologiques sont loin d'être stabilisées. Si l'on survole à grands traits notre siècle, on peut sans exagérer parler d'un grand chambardement. En effet, notre pays a été longtemps rythmé, non seulement par le mode de vie, mais surtout par les valeurs d'une société rurale structurée autour de ses notables: cette économie paysanne qui englobe le XIXe se prolonge, en s'affaiblissant lentement, au moins jusqu'en 1914. On assiste alors au croisement de deux courbes: l'industrialisation et l'urbanisation, alimentées par l'exode des campagnes vers les villes puis par l'appel à la main-d'œuvre féminine font émerger une classe ouvrière qui oppose son modèle à celui de la société rurale traditionnelle. Sur le plan politique, ces deux pôles rassemblent alors la droite et la gauche autour de références idéologiques contrastées : en gros, conservatisme ou transformation sociale. Cet affrontement qui s'appuyait largement sur un vote de classe trouve sa pleine mesure pendant l'entre-deux-guerres avec un flux et reflux de majorités opposées. Or, depuis la ve République, l'évolution économique, ajoutée à celle des mentalités atténue la césure droite-gauche: celle-ci capte de moins en moins les comportements électoraux, plus mobiles, parasités par de nouveaux clivages. L'appareil productif est désormais dominé par le commerce et les services qui contribuent à plus de 50 % de la richesse nationale: le développement de ce secteur, en favorisant les métiers qui lui correspondent, modifie sensiblement les structures sociales. Ainsi, la tertiarisation de l'économie fait des employés et des professions intermédiaires la catégorie de salariés de loin la plus nombreuse. Les ouvriers qui représentent aujourd'hui moins du tiers du salariat voient le volume de ceux qui ne sont pas qualifiés diminuer régulièrement.