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La Défense

De
239 pages
Cet ouvrage est consacré à la mise en lumière de certaines évolutions des armées avec un éclairage sociologique. Il montre comment la professionnalisation des armées et ses effets appellent un élargissement de perspective. Il conduit à parler de la Défense et à suivre trois axes liés entre eux : les officiers de l'armée de terre, acteurs de la défense ; les fondements de la légitimité de la Défense abordés sous l'angle des relations entre les armées et la société ; les missions conduites à l'extérieur du sol national.
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La Défense
Acteurs, légitimité, missions: perspectives sociologiques

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-03957-5 EAN : 9782296039575

Sous la direction de Vincent Porteret

La Défense
Acteurs, légitimité, missions: perspectives sociologiques

Avec les contributions de : Alex ALBER, Christian BRUN, Christel COTON, David DELFOLIE, Delphine DESCHAUX-BEAUME, François GRESLE, Sébastien JAKUBOWSKl, Éric LETONTURIER, Saïd HADDAD, Thierry NOGUES, Vincent PORTERET, Emmanuelle PRÉVOT, Delphine RESTEIGNE et Claude WEBER

L'Harmattan

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, mêllle si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Juliette GHIULAMILA et Pascale LEVET, Les hon1n1es, les felnmes et les entreprises: le serpent de mer de l'égalité, 2007. Suzie GUTH, Histoire de Molly, San Francisco 1912-1915,2007. Sébastien JABUKOWSKI, Professionnalisation et autorité, le cas de l'armée française, 2007. Bruno PÉQUIGNOT (dir.), Maurice Halbwachs: le temps, la mén10ire et l'émotion, 2007. Eguzki URTEAGA, Études sur la société française, 2007. Bernard CONVERT et Lise DEMAILL Y, Les groupes professionnels et l'internet, 2007. Magdalena JARVIN, Vies nocturnes, 2007. Jean-Yves CAUSER, Roland PFEFFERKORN et Bernard WOEHL (sous la dir.), Métiers, identités professionnelles et genre, 2007. Fabrice RAFFIN, Friches industrielles, 2007. Jean-Pierre BASTIAN (Sous la dir.), Religions, valeurs et développenlent dans les An1ériques, 2007. Alexis FERRAND, Confidents. Une analyse structurale de réseaux sociaux, 2007. Jean-Philippe MELCHIOR, 35 heures chrono! Les paradoxes de la RTT, 2007. Nikos KALAMPALIKIS, Les Grecs et le nlythe d'Alexandre, 2007. Eguzki URTEAGA, Le vote nationaliste basque, 2007. Patrick LE LOUARN (Sous la dir.) L'eau. Sous le regard des sciences humaines et sociales, 2007. Claudine DARDY et Cédric FRETIGNE (Sous la dir.), L'expérience professionnelle et personnelle en questions, 2007 ;

Présentation

1996-2006. Dix ans après la décision de professionnaliser complètement les armées françaises et de suspendre le service national, décision prise au nom d'arguments opérationnels mais aussi, même si elles ont été moins mises en avant, pour des raisons fmancières et sociales, cette réforme continue de susciter des recherches en sociologie du militaire. Ce champ de la discipline bénéficie ainsi toujours d'un terrain précieux et favorable qui a contribué à le sortir de sa relative marginalité et à montrer les promesses dont il est porteur (Martin, 1999)1. Mais, ce terrain constitue en même temps une sorte de contrainte. Dans ce domaine comme dans d'autres, la recherche est, en effet, souvent initiée par des commandes publiques: elle se trouve ainsi souvent finalisée, sans forcément parler de « recherche-action », et structurée autour de certains axes2. Ces impulsions émanent pour l'essentiel du ministère de la Défense qui finance ces travaux par l'intermédiaire de différents organismes, au premier rang desquels figure le Centre d'Études en Sciences Sociales de la Défense (CESSD). La poursuite et l'intensification des travaux au sein du réseau thématique « Sociologie du militaire: sécurité, années et société» (RT 8), membre de l'Association Française de Sociologie (AFS), s'inscrivent dans ce contexte favorable. Comme le rappelait François Gresle, qui en fut à l'initiative, ce réseau entend favoriser la reconnaissance de cette thématique au sein de la discipline, encourager les échanges avec d'autres réseaux, constituer un espace de discussion sur les travaux existants, en cours (Gresle, 2005, 9) et aussi poursuivre l'effort d'institutionnalisation de la sociologie du militaire sur le plan scientifique par une réflexion sur son devenir, les difficultés et les succès qu'elle rencontre, et les chercheurs qui investissent ce champ avec elle. Le présent volume participe de ces objectifs. Il rassemble plusieurs contributions basées sur des recherches achevées ou en cours, réalisées par des chercheurs et enseignants-chercheurs civils et militaire, issus d'institutions diverses (université, CNRS, écoles militaires, mais aussi chercheurs indépendants). Elles ont été présentées et discutées

1 Les références bibliographiques sont rasselnblées en fin d'ouvrage. 2 Le financement des thèses contribue à élargir le challlp d'investigations: la latitude du doctorant est, effectivelnent, plus large. Par ailleurs, les appels à propositions laissent, évidel111nent,une lnarge d'initiative aux candidats, que ce soit en tennes de lnéthodologie ou de problélllatique et même de terrain (Porteret, 2003).

lors des différentes sessions organisées par le RT 8 au deuxième congrès de l'AFS à Bordeaux en septembre 2006. La professionnalisation des armées est omniprésente dans les travaux rassemblés ici, même ceux qui ne concernent pas directement la France (de fait, un de nos axes est de veiller à donner aux recherches une dimension comparative et, comme en 2004, le RT 8 accueille des collègues étrangers). On la retrouve à travers certaines des questions qu'elle fait surgir et certains des effets qu'elle induit (Boëne, 2003). Après l'ouvrage consacré à ses conséquences sur les armées et l'identité militaire (Gresle, 2005), des points ont été approfondis, de nouvelles problématiques ont été traitées, sont abordées ou émergent. Elles nourriront, nous l'espérons, les travaux des membres du RT 8 en même temps qu'elles ouvrent des perspectives de collaboration avec d'autres champs de la discipline, des emprunts réciproques, ... Aborder ces pistes sous l'angle de la Défense, c'est tenter de rendre compte d'un élargissement de perspective qui compte justement panni les effets de la professionnalisation des armées. En France, comme dans les autres pays concernés, cette transformation s'inscrit dans un contexte stratégique, politique et social particulier et a bouleversé, en même temps qu'elle a révélé des changements jusque-là sous-jacents, les modes de pensée du militaire solidement établis: primats du national sur l'international, de la défense du sol national sur tout autre type de mission, rapport d'institution, plus ou moins marqué, de l'Armée à la société, ... Cet élargissement de perspective sera illustré à partir de trois axes, non exhaustifs et étroitement liés entre eux: celui des acteurs - les militaires parleraient des « personnels» -, celui des fondements de la légitimité de la Défense et, enfm, celui des missions. Sur le premier axe, parler d'élargissement semblera peut-être paradoxal. En effet, on s'intéressera ici exclusivement aux officiers de l'armée de terre française. Reste que les contributions qui traitent de ce groupe viennent combler un manque relatif car la plupart des travaux scientifiques consacrés ces dernières années aux acteurs de la Défense ont porté sur ceux qui, militaires du rang pour l'essentiel, allaient remplacer les appelés, sur leurs motivations à l'engagement, leurs attentes, l'impact des missions accomplies sur le sens qu'ils confèrent à leur activité, leur reconversion à l'issue de leur contrat. .. questions cruciales pour les armées car elles renvoyaient à leur capacité de recrutement et de fidélisation à un moment où ces aspects prenaient une acuité particulière. Pour autant, on s'intéressera ici aussi à de nouveaux entrants, dans un groupe dont on perçoit, au-delà de certains clichés, l'hétérogénéité: parce que la professionnalisation, qui marque 8

l'achèvement d'un processus plus ancien, a modifié les critères d'évaluation en mettant en avant d'autres façons d'accomplir le métier militaire, y compris pour les officiers de l'armée de terre, censés incarner le mieux la « militarité» (Paveau, 1997) et, de ce fait, subir de plein fouet les transformations de l'activité militaire; parce que leur formation et les modalités de leur recrutement ont connu d'importantes transformations visant aussi, en tenant compte de ces changements, à donner un autre visage au corps des officiers et, partant, une légitimité renouvelée et, enfin, parce que la professionnalisation des armées les contraint à faire appel à des compétences extérieures que les appelés permettaient, à l'aide d'une sélection plus ou moins explicite, de combler. Sur le premier point, Christel Coton éclaire les tensions pouvant exister entre les diverses représentations de « l'excellence» militaire (autour des usages de la « virilité », ...), et les aménagements auxquels donnent lieu ces éléments, eu égard aux conceptions traditionnelles et explicites en vigueur, notamment en matière de hiérarchie, de préséance, mais aussi d'avancement et de promotion. On retrouve à l'œuvre une tension civiVmilitaire, structurante, qui traverse plusieurs autres textes présentés ici,

et qui renoue le fil avec

les travaux fondateurs de la discipline,

particulièrement ceux de Morris Janowitz dont la portée se trouve ainsi confirmée et approfondie (Janowitz, 1960). Sur le deuxième point, on aborde une question jugée sensible au sein des armées, plus encore que dans la fonction publique: le rapport à la politique, ici celui des saint-cyriens, les élèves-officiers de l'armée de terre qui suivent la «voie royale» d'accès aux fonctions de commandement. À travers les données statistiques présentées, Alex Alber met en avant un paysage assez contrasté, notamment s'agissant de la superposition entre radicalités politique et militaire. Ces constats offrent l'occasion de s'interroger sur la socialisation au sein d'une institution qui a fait du « travail sur autrui» (Dubet, 2002) une de ses « spécialités ». Sur le dernier point, Mohamed Madoui étudie les officiers de réserve spécialistes d'état-major: leur recrutement répond aux besoins des armées dans certains domaines très spécialisés dont l'importance s'est accrue avec la professionnalisation. Les éléments analysés ici, qu'il s'agisse des trajectoires individuelles et professionnelles ou des logiques d'engagement que l'auteur propose de distinguer, témoignent de l'hétérogénéité de la population

étudiée, certes limitée en nombre et, pour partie, « spécifique» - le terme est
cher aux militaires -, mais centrale pour les armées qui ont besoin de ces volontaires particuliers que l'on peut rapprocher, sous certains aspects, d'autres catégories.

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Dans la deuxième partie, on aborde un autre effet de la professionnalisation des années, qui n'est pas inédit loin s'en faut: les interrogations sur les fondements de la légitimité de la Défense. Si la question a retrouvé une actualité importante, c'est notamment en raison du temps de paix prolongé que connaissent les pays occidentaux, qui cohabite cependant avec une instabilité internationale marquée. Cette dernière alimente les demandes de sécurité des populations alors même que les moyens de l'État paraissent limités: c'est ainsi que, eu égard aussi à l'impératif social d'un emploi de la force maîtrisée, peuvent être acceptées certaines « décharges» par l'État de cette mission régalienne par excellence au nom de l'efficacité, d'une sécurité mieux assurée. Pour autant, la légitimité de la Défense renvoie encore directement à celle de l'État. Elle n'est ni indépendante des acteurs chargés de conduire la Défense, ni des missions conçues dans ce cadre ou encore des moyens mobilisés. Elle plonge ses racines dans cet autre objet canonique de la discipline que sont les relations entre les armées et la société (Siebold, 2001). Certains aspects en sont évoqués à travers notamment la familiarité entre deux «mondes» dont, s'il est faux de dire que tout oppose, l'un redoute souvent l'éventualité que l'autre lui rappelle, quand ce dernier ressent parfois une sorte d'incompréhension par rapport à la méfiance qu'il suscite parfois ou croit susciter. Première dimension abordée, la présence de personnels civils au sein des armées, étudiée par Éric Letonturier, illustre à nouveau l'élargissement de focal rendu nécessaire par la professionnalisation. On y suit les jeux croisés qu'entraîne l'importance, numérique et fonctionnelle, prise par les civils au sein des armées au-delà des incompréhensions et des inquiétudes suscitées par la cohabitation de deux logiques jugées antagonistes et qui touchent directement la légitimité professionnelle des militaires. L'analyse de cette coexistence et de cette intégration, qui sont des éléments de légitimité des armées et de la Défense, permet d'aborder sous un angle renouvelé l'identité et la culture militaires et de s'interroger sur leurs transformations à venir. Pour notre part, nous revenons sur ce qui constitue la grille de lecture de la légitimité de la Défense en France depuis des décennies: le succès, non démenti à l'heure du dixième anniversaire d'une réforme d'ampleur qui en a changé de nombreux aspects, de l'expression «liens armée-nation» en lieu et place de «relations armées-société». Les raisons d'un tel succès tiennent notamment à ce que cette dernière expression, particularité française, a un fort potentiel évocateur que l'on s'est attaché à mettre en évidence. Si ses fondements sont malmenés, leur rémanence vient confirmer l'idée selon laquelle le militaire révèle des phénomènes sociaux plus généraux, ici de l'ordre de l'idéologie et des croyances. 10

Le cas de la Malaisie, étudié par David Delfolie, semble aller à rebours de l'épuisement décrit pour la France et d'autres pays: ce pays a fait le choix d'instaurer un service national, confié à l'institution militaire. Si cette réforme s'inscrit dans un contexte particulier et si les réalisations sont loin de répondre aux objectifs assignés qui font de l'Armée un symbole de la politique communautaire menée par les autorités du pays, force est de constater que les termes employés, les justifications avancées sont analogues, voire identiques, à ceux ayant eu cours en France, par exemple tout au long du XIXèmesiècle (Crépin, 2005). Ce «détour» est l'occasion d'envisager la position de l'Armée, son rapport à l'État et le rôle de ce dernier par rapport à la société dans un autre contexte socioculturel. Ces éléments peuvent effectivement varier d'un pays à l'autre comme le montre Delphine Deschaux-Beaume à partir d'une comparaison du traitement de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) dans la presse écrite quotidienne française et allemande. L'optique choisie, les différents axes de comparaison suivis, les convergences et les divergences mises en évidence, illustrent la diversité des fondements de la légitimité de la Défense de part et d'autre du Rhin. Si le sujet traité, la PESD, est, rappelle l'auteur, assez spécialisé, l'optique adoptée rappelle l'importance des questions de communication, au sens large, pour la compréhension de la légitimité de la Défense, à l'heure où les missions comprises dans ce cadre évoluent de façon notable. Dans la troisième partie, on aborde justement certaines des missions actuelles de la Défense, missions militaires pour l' essentiel (car les armées accomplissent aussi des missions dites de service public comme lors d'une catastrophe naturelle), et certains des enjeux qui en découlent. Ces derniers ont, là encore, pour partie au moins, trait à la professionnalisation des armées en ce qu'elle va avec une diversification de leurs missions, sur fond d'ambition de maintenir la sécurité et la stabilité internationales. Précisément, depuis la fm de la guerre froide, la hiérarchie des missions assignées aux armées a été revue, au détriment, si l'on peut dire, de la défense du territoire national. Elle apparaît désormais secondaire par rapport aux «opérations autres que la guerre»: opérations extérieures (opex), à finalité humanitaire ou pacificatrice, mais aussi sur le sol national, de sécurité publique ou lors de catastrophes naturelles. Toutes s'inscrivent dans un nouveau contexte opérationnel marqué par l'internationalisation des conflits et des interventions militaires, leur médiatisation, le renforcement de l'encadrement juridique des opérations. On peut ainsi parler de diversification des conditions d'exercice de l'activité militaire qui pose, rappellent Christian Brun et Emmanuelle Prévot, la question de l'adaptation des militaires à ces changements. Sont ici étudiés Il

les commandos de l'air, choisis pour la place qu'occupe le combat dans leurs fonctions, par ailleurs élément central des représentations courantes de l'activité militaire. Cet exemple montre que la coexistence de deux référentiels, celui de la profession et celui de la spécialité, et de leurs différents éléments, permet cette adaptation et la résolution de certaines des difficultés auxquelles sont confrontées ces militaires en opération extérieure. Parmi les interrogations que nourrit ce terrain devenu central dans l'exercice de l'activité militaire, Claude Weber et Said Haddad s'intéressent à la culture comme contrainte opérationnelle et facteur de complexité. Est ainsi analysée, sous l'angle des actions conduites à destination des cadres, l'approche française en matière de prise en compte de la diversité culturelle sur le terrain autant en ce qui concerne les populations rencontrées que les armées étrangères lesquelles les militaires français peuvent coopérer. Ces questions participent des réflexions sur la profession militaire qui se sont multipliées ces dernières années et rejoignent celles sur la gestion de la diversité en interne. On le voit dans l'étude de Delphine Resteigne, consacrée aux unités de l'armée belge participant à la Force Internationale d'Assistance à la Sécurité en Afghanistan. Elle s'est intéressée aux facteurs de diversité interne, renvoyant aux caractéristiques de la société belge, et externe, liés notamment aux modifications qu'a entraînées l'internationalisation des engagements opérationnels qui favorise la multiplication des contacts avec des contingents d'autres pays. Le contexte stratégique propre à la mission en question éclaire certaines des attitudes mises en exergue, mais elle se rapproche d'autres missions extérieures aussi bien en termes de motivations que du fait de l'importance du «quotidien» et du fonctionnement interne en termes de satisfaction. C'est aussi le fonctionnement interne qu'analyse Sébastien Jakubowski, cette fois sous l'angle des liens entre secret et commandement. Cette thématique rejoint des interrogations anciennes sur les principes en vigueur au sein des armées et le fossé qui peut exister avec ceux prévalant dans la société. L'auteur part d'un événement qui a fait couler beaucoup d'encre et qui apparaît significatif à plusieurs niveaux pour illustrer l'angle adopté et les difficultés qui peuvent naître en la matière, par exemple du fait de l'importance de la confiance. Ce «cas» conduit inévitablement à s'interroger sur les modalités contemporaines d'emploi de la force armée, mais aussi sur les comportements « déviants» par lesquels certains militaires peuvent s'illustrer sur les théâtres extérieurs. Ces comportements, explique Thierry Nogues à partir du cas d'une opex au Kosovo, sont du ressort d'un système répressif et juridique particulier qui diffère, pour certaines catégories de délits, du système juridique civil. L'analyse de la mission de la prévôté - assurer le respect du 12

droit au sein des unités projetées hors du sol national - vient alimenter la réflexion sur la justice militaire, question sensible en France (Baruch, Duclert, 2002, 12-16). Les contraintes qui pèsent sur cette mission montrent comment la règle de droit cohabite avec d'autres types de régulations sociales que révéleraient justement les cas de déviance, qui constituent des épreuves pour les différents types de règles et de solidarités encadrant le comportement des militaires. Clôturant le volume, François Oresle propose une mise en perspective des conditions et des enjeux de l'emploi de la force armée aujourd'hui: détaillant les caractéristiques de ce « nouvel art de la guerre », il se demande notamment si le temps n'est pas venu de conduire un certain nombre de révisions doctrinales et de s'interroger plus intensément que jusqu'à présent sur le format des armées, leurs interventions et leur rapport à l'État-nation. Pour [mir, je tiens à remercier vivement tous les auteurs du présent volume pour leur aide à sa préparation, et notamment Alex Alber, Christian Brun, David Delfolie, François Oresle, Saïd Haddad, Sébastien Jakubowski, Éric Letonturier, Thierry Nogues, Emmanuelle Prévot et Claude Weber qui, avec Christophe Pajon, ont formé un «comité de lecture» exigeant et stimulant. Je tiens également à exprimer ma reconnaissance à Odile de Launoy pour son soutien à ce travail à ses différentes étapes.

Vincent Porteret Laboratoire Georges Friedmann Université Paris I Panthéon-Sorbonne - CNRS

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Liste des auteurs

Alex Alber, Laboratoire en Yvelines

Printemps,

Université de Versailles Saint-Quentin

Christian Brun, Laboratoire Histoire et sociologie militaires du Centre de Recherche de l'Armée de l'Air (CReA)
Christel Coton, CSPRP, Université Paris VII Denis Diderot

David Delfolie, Laboratoire
Panthéon-Sorbonne
-

Georges Friedmann,

Université Paris I

CNRS

Delphine Deschaux-Beaume, Institut d'Études Politiques de Grenoble Centre d'Études en Sciences Sociales de la Défense

François Gresle, Laboratoire Panthéon-Sorbonne
Rennes II

Georges Friedmann,

Université Paris I université

Saïd Haddad, Écoles Militaires de Saint-Cyr Coëtquidan, LAS
Sébastien Jakubowski, Ifrési/Clersé, Éric Letonturier, Université de Lille I

-

GEPECS - Paris V René Descartes

Mohamed Madoui, CNAM, LISE-CNRS

Thierry Nogues, Atelier d'Observation Sociologique (ATOS) de Rennes, Centre de Recherche des Écoles de Saint-Cyr - Coëtquidan Vincent Porteret, Laboratoire
Panthéon-Sorbonne
-

Georges Friedman,

Université Paris I
militaires du Centre

CNRS

Emmanuelle Prévot, Laboratoire Histoire et sociologie de Recherche de l'Armée de l'Air (CReA) Delphine Resteigne, École Royale Militaire, Bruxelles Claude Weber, Écoles Militaires Rennes II

de Saint-Cyr Coëtquidan, LAS - université

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Première Partie Les officiers de l'armée de terre en France

Officier de salon, officier de terrain
La virtuosité militaire en question

Christel

Coton

*

Le corps des officiers se caractérise avant tout par une grande diversité des origines dites militaires, c'est-à-dire des modes de recrutement dans ce corps de grades. Dans la multiplicité des voies d'accès au port de l'épaulette, il faut distinguer les officiers formés très jeunes en école (saint-cyriens) des «restes du monde », comme se désignent eux-mêmes les officiers sous contrat (OSC) et les officiers issus du corps des sous-officiers. Localement, l'origine militaire ne conditionne pas seulement les profils de carrières et les perspectives d'avancement L'appartenance à telle ou telle «origine militaire» renvoie également son porteur à un groupe symboliquement unifié. Être de telle ou telle origine vous attribue un « nom de famille» (<< cyrard »,« dolo »,« ouaoua ») et un certain nombre de traits de caractères supposés pouvant être mobilisés dans les interactions pour rendre compte de tel ou tel comportement ou de telle ou telle culture professionnelle! . Du point de vue du déroulement de carrière, l'origine joue un rôle prédominant (Cailleteau, 1994). Les perspectives d'avancement, le temps passé en régiment ou en état-major et les emplois occupés diffèrent profondément selon que l'on est saint-cyrien ou issu d'un autre recrutement. Dans le ballet très réglementé des promotions et des montées de l'avancement en grade, où l'origine militaire conditionne les espoirs de
CSPRP (Centre des Pratiques et des Représentations Politiques), ATER en sociologie, Université Paris VII Denis Diderot; christelcoton@hotmai1.com. 1 On appelle «cyrards» les officiers ayant réussi le concours de l'École Spéciale Militaire (Saint-Cyr). Issus du recrutement direct, ils ont intégré l'armée de teITe directement en qualité d'officiers. Les « dolos » sont des officiers issus du corps des sous-officiers. ComIne les saintcyriens, ils ont bénéficié d'une scolarité en école d'officier (EMIA, École Militaire InterAn11es) après leur succès à un concours interne sanctionnant essentiellement des qualités scolaires. Les «ouaoua « et les « rangs» sont des officiers recrutés plus tardivement dans le corps. Issus du corps des sous-officiers qu'ils ont fréquentés plus longteI11psque les « dolos » Gusqu'au grade d'adjudant ou de major), ils n'ont pas fréquenté d'école d'officiers et, à grade égal, ils sont plus âgés et moins diplômés que leurs collègues ayant réussi l'EMIA. Les officiers sous-contrat (OSC) peuvent être autant voire plus diplômés que les saint-cyriens, Inais ils ne sont autorisés à servir qu'un nOI11bre limité d'années dans l'institution. Qualifiés de « variable d'ajustement », ils héritent également des fonctions les I110insprestigieuses en corps de troupe ou en état-major.
*

carrière, la surprise n'est pas de mise. Si la réussite à certains examens internes pennet d'influer partiellement sur le déroulement de la carrière, le caractère bureaucratique de l'institution tend à présenter les différentes étapes hiérarchiques comme des rendez-vous connus d'avance, sanctionnant un vieillissement institutionnel plutôt qu'une réelle récompense des « services rendus à la nation» et surtout des qualités proprement militaires. Ce mécanisme bien huilé tend à être vécu par les officiers comme une «fonctionnarisation» douloureuse au regard de la spécificité du métier des armes. « C'est l'école des fans », où chacun est noté à l'aune de ce que son origine militaire peut lui promettre comme profil de carrière, où les notations restent nivelantes. Le calendrier des progressions hiérarchiques qui vient sanctionner un avancement joué d'avance s'oppose au modèle local de la consécration «par le feu ». Il se voit contrebalancé et brouillé par une multitude de procédures de classement et de pratiques de distinctions, non consignées dans les répertoires officiels et explicites de l'institution, mais très efficaces au quotidien, quand il s'agit de séparer entre soi «le bon grain de l'ivraie ». Ce texte se propose d'observer comment les officiers jouent entre eux des représentations canoniquement associées aux figures du guerrier et de l'officier pour refonnuler des logiques de préséances institutionnelles qui ne semblent, au [mal, que partiellement reconnues1. Face à une institution soupçonnée de ne pas accorder un poids suffisant aux valeurs proprement « militaires », les agents manipulent entre eux des mythes institutionnels, propres à redimensionner, dans le registre des interactions, le prestige associé à chacun. Il s'agit d'observer, en pratique, comment le grade d'un supérieur ou l'origine prestigieuse d'un camarade (son recrutement direct par l'École Spécial Militaire de Saint-Cyr, par exemple) peuvent se voir occultés au profit de valeurs localement et historiquement reconnues comme plus pertinentes. L'inscription au plus près de la branche « combat» et des armes de mêlées, la perspective de pouvoir se targuer d'une action «au feu» redimensionnent lourdement les hiérarchies consacrées par le grade et
1 Ce travail s'appuie sur une enquête de teITain réalisée de septelnbre 2004 à février 2005 à l'École d'état-lnajor de Compiègne (EEM). Cette école d'officiers constitue un point de passage obligé pour tous les capitaines de l'année de terre issus des recrutelnents directs et semi-directs et appelés à présenter les concours de l'enseignement militaire supérieur. La population d'une promotion est cOlnposée d'environ deux cent capitaines, d'annes différentes (infanterie, génie, cavalerie, services administratifs, ...) et de recruteInent divers (« cyrards », « dolo» et officiers sous contrat). L'objectif du stage de cinq mois est de translnettre à ces capitaines les techniques d'état-Inajor dont ils auront besoin dans leurs futurs emplois. J'ai eu l'occasion de suivre, en internat, l'intégralité du stage en qualité inédite de stagiaire civile: en étant intégré à un groupe particulier, en participant aux exercices tactiques, aux fêtes, aux activités sportives et aux sorties diverses et en étant lnoi-lnême évaluée pour le diplôme, j'ai pu y lnener une observation participante au long cours. 18

l'origine. Ainsi, un saint-cyrien peut se voir «exclu» du cercle des plus dignes porteurs de l'épaulette d'officier au regard de son inscription dans une arme peu valorisée, trop proche d'un métier existant déjà dans le civil, et pour aller vite, pas assez «militaire». Cependant, si l'excellence militaire s'enracine dans le combat, le terrain et les missions les plus distantes du monde des civils, il n'en reste pas moins que la rusticité du soldat que l'officier aime tant cultiver, se voit ébranlée quand il s'agit de se distinguer comme chef ou cadre supérieur. Le spectre du militaire un peu besogneux et docile travaille les craintes des officiers quant à l'assise de leur statut. En prenant la mesure des tensions traversant le couple civil/militaire, autour duquel se composent tant l'identité de l'institution que celle de ses membres, nous aimerions observer comment, en interne, les officiers jouent tout à la fois de la virilité du guerrier et d'une nécessaire distinction culturelle qui peut être perçue comme une pratique féminisante, ou tout du moins, fondamentalement éloignée d'une masculinité virilisée. On essaiera de montrer comment cette tension à l' œuvre dans le corps des officiers vient redimensionner les hiérarchies officielles dessinées notamment par l'échelle des grade, en faisant I'hypothèse que cette tension «pêchu » / « tronchu », vivacité du corps / vivacité de l'esprit, permet d'analyser des stratégies de distinction. Parmi les officiers, notamment ceux engagés le plus résolument dans la marche vers l'excellence, c'est-à-dire dans une deuxième partie de carrière éloignée des régiments et plus en prise avec l'univers des décideurs politiques et des états-majors, la virilité contenue dans l'identité de militaire côtoie de façon incertaine et paradoxale une fonne de délicatesse du corps et de l'esprit dont il faut savoir rendre compte. Le référent viril se fait parfois plus fragile et les gains symboliques traditionnellement offerts par la multiplication des gages de rusticité peuvent se montrer moins assurés, plus sujets à caution entre pairs. Une certaine fonne de distinction quelque peu féminine, surprenante tant aux yeux du sociologue que des agents euxmêmes, semble pouvoir et même devoir être activée. Comment les « champions» d'une institution fondant sa légitimité et sa spécificité sur la manipulation des armes et sa maîtrise du terrain peuventils, au regard de leur position dans l'institution et de la place que cette dernière occupe dans l'espace des grands corps d'État, être amenés, en interne et entre soi, à activer des fonnes de distinctions a priori distantes du modèle tant valorisé du « soldat de guerre» ? Pourquoi et comment, chez les officiers, la culture peut-elle alimenter les stratégies de distinction engagées au quotidien? Cette attention à la culture implique d'étudier les fonnes et les espaces privilégiés dans lesquels elle peut être « autorisée» à se déployer ou, tout au contraire, se voir euphémisée et tenue à distance. La spécificité de position des officiers, la composition même du corps pennettent de voir à l' œuvre des fonnes concurrentes de distinction, fonnes contradictoires et a
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priori éloignées de la valorisation attendue de la rusticité et du courage guemers.

L'univers militaire et le triomphe tranquille de la virilité guerrière
On peut exercer, dans l'année de terre, une multiplicité de «métiers» plus ou moins en prise avec la vision canonique du guerrier engagé sur le terrain. Ces métiers se distribuent au sein de différentes «armes» et services: infanterie, cavalerie, génie, artillerie, matériel, train (logistique), commissariat (pôle des finances), ... Plus les missions rattachées aux différentes armes se rapprochent de la vision canonique du « premier soldat débarqué », plus l'arme est porteuse d'un crédit symbolique important. L'infanterie, la cavalerie et, en leur sein, les régiments de la Légion étrangère, des troupes de marine (les « colos ») ou des troupes aéroportées (les «paras ») constituent les pôles d'élites de l'institution. Les officiers pouvant arborer le béret vert de la Légion, l'ancre des troupes de marine ou le béret rouge des parachutistes incarnent le «pur mili », celui qui, en cas d'engagement des forces françaises, s'est toujours vu sollicité pour l'ouverture des théâtres d'opérations. Au quotidien, les identités d'armes sont présentes en permanence aux yeux de tous: au côté des trois barrettes rappelant, sur les épaulettes, le grade de capitaine, figure l'ancre de marine signalant l'appartenance au groupe des «colos », la grenade pour les légionnaires, ... Les maximes sur les tares et mérites respectifs des artilleurs, des « colos », des «paras », des «biffins » (infanterie) et des «tringlots» (logistique) sont légion. Les blagues d'institution ne cessent de rappeler par des bons mots connus de tous les traits saillants de chacun. Si dans les manuels «tradi »1 chacun semble pouvoir en prendre pour son grade - le cavalier est pédant, le « biffin» n'est pas fm, le « sapeur» est ventru - il se dégage tout de même de façon assez nette une hiérarchie clairement reconnue par tous: le monde militaire se partage entre « les guerriers» et les « mecs du soutien », entre ceux qui sont « au front» et ceux qui assurent, à l'arrière, les bonnes conditions de la mission: aux guerriers les honneurs militaires, les coups d'éclats et les médailles; au soutien la satisfaction
1 On trouve, dans l' annoire de la salle de cours, un certain nombre d'ouvrages où se trouvent consignées les InaxÜnes et les blagues locales qui ont cours sur les différents grades, les différents types d'officiers, les différentes annes et les différentes écoles d'officier. Ces maximes sont connues de beaucoup et se voient souvent mobilisées quand il s'agit de placer un bon mot ou de faire rire l'assemblée. 20

modeste de celui sans qui rien ne se ferait, mais qui se trouve condamné à rester dans l'ombre: «Évidemment, pour les médailles, c'est compliqué. Tu as déjà vu un mec faire un coup d'éclat avec une clef de douze? » (officier saint-cyrien, génie). Dans les exercices notés qui ponctuent la scolarité de l'EEM\ la juste connaissance et la maîtrise des missions tactiques des «biffins» (infanterie) ou des cavaliers, est particulièrement mise en valeur pour constituer un point déterminant des évaluations. Les officiers des armes les plus éloignées du «terrain» vivent le stage comme une course contre la montre, un travail de rattrapage plus ou moins angoissé, où il faut apprendre les subtiles définitions des missions les plus récurrentes, le cadre d'engagement des unités blindées, ... autant de points de connaissance pleinement maîtrisés par les officiers de mêlée qui, jusque dans leur façon de faire courir leurs mains sur les cartes d'état-major, témoignent d'une pleine familiarité avec tout ce qui touche au terrain. La lecture de la topographie de la zone, la préparation de la carte, l'estimation des distances et des volumes se fait ici instinctive quand les officiers du soutien et des services peinent à simplement transcrire les coordonnées d'une zone. Les « mecs de la mêlée» sont aussi ceux qui peuvent raconter leurs « campagnes» et l'appartenance d'arme participe lourdement à la configuration des dignités locales. La parole du «para-colo-infanterie », grand cumulard des labels miIi les plus porteurs, est respectée, et il le sait.
« Para », « Colo » et Légion: « On fait un peu le soviet à nous trois»

Discussion très sympathique au bar. Comme souvent V., P. et G. évoquent leurs souvenirs d'opérations, tous plus impressionnants les uns que les autres: les «mouches de feu» en Guyane, des anecdotes délirantes sur le quotidien en opération. Tout cela se termine par de grands éclats de rire. Alors que ses deux camarades (<< colo » et légionnaire) poursuivent le récit, V. (infanterie parachutiste, troupes de marine) s'extrait de la discussion pour me commenter tel ou tel épisode avec plus de précision. Je le questionne progressivement sur son travail de capitaine commandant en unité de combat. Un dialogue d'une trentaine de minutes s'engage, noyé sous le flot des anecdotes de P. et G. qui continuent de tenir le haut du pavé face à des capitaines majoritairement issus des armes d'appui ou du soutien. V. baisse excessivement la voix, je ne l'entends presque plus. Il me parle par touches, entrecoupées de longs silences: du chef qui doit être «présent devant les mecs », de sa blessure lors de la dernière opex, comment les mecs l'ont sorti du « merdier» : «Putain! Le vieux, il a dérouillé! ». «Le chef, il doit se maintenir ... Nous! (il me désigne d'un doigt rapide ses deux amis qui poursuivent leur duo) ... on doit se maintenir, c'est un devoir. C'est pas comme d'autres... tu vas le verra au
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EEM : École d'état-major (Compiègne). 21

fil du stage (...) C'est marrant, je pensais à ça hier. À table, avec P. et G. (dans un souffle, il précise: «colo, légion ») ... On fait un peu les grandes gueules. On fait un peu le soviet à nous trois. ... çaje m'en rends compte ».

On perçoit un univers symbolique profondément polarisé où l'appartenance d'arme n'a pas seulement le sens d'une culture professionnelle. Si chacun reconnaît que la pratique du commandement ne peut décemment pas être la même dans une compagnie de mêlée et dans une unité d'appui ou de soutien, chacun convient aussi que le référent reste le modèle et le style que l'on imagine perpétué dans les unités de combat. Le reste ne semble devoir apparaître que sous les traits d'une incomplétude malheureuse. Dans la manipulation des armes, que le ton soit à la plaisanterie ou à la mise en demeure plus personnelle et plus cinglante, ces dernières se distribuent sur un espace hiérarchisé où l'élite s'ancre au pôle du combat. Cette polarité constitue un support particulièrement efficient quant à la constitution et à la dissolution des réputations locales. Le cadre intellectuel qu'elle compose se voit manipulé par chacun pour se positionner, se mettre en valeur et «gagner» sur un plan dont chacun connaît la prédominance symbolique. Un lieutenant-colonel issu du corps des sous-

officiers (<< dolo »), commandant le bureau logistique du régiment (BML,
Bureau Maintenance et Logistique), me confie qu'il lui arrive de mobiliser son passé d'instructeur commando quand il veut «remettre» à sa place son supérieur en charge du bureau (rival) des « Opérations et de l 'lnstruction » (BOl, cellule de planification opérationnelle du régiment). Conscient de ses faibles perspectives de carrière au regard des grands horizons professionnels de son collègue (saint-cyrien et breveté1), conscient de la prédominance symbolique du BOl sur le BML dont il a la charge, il raille les longues années passées par son supérieur «loin des réalités de terrain », dans les administrations centrales parisiennes. En mobilisant son anciepne identité de guerrier «pêchu », il tente de rehausser son prestige interne, affaibli par son inscription au pôle logistique (induite par son statut: un ancien sous-officier, non breveté, n'est pas habilité à prendre le commandement d'un BOl), pour conquérir une dignité et une aura plus à même d'appuyer ses décisions et ses propositions lors des réunions inter-services. Cet exemple suggère combien les profils spontanément associés aux origines militaires fonctionnent en pratique selon une logique similaire à celle observée pour les armes d'appartenance. Un saint-cyrien,
1 C'est-à-dire titulaire du plus haut diplôme délivré par l'enseignement militaire supérieur, ouvrant le commandement d'un régiment et l'accès aux fonctions les plus valorisées en deuxième partie de carrière. 22

statutairement promis à la plus belle des carrières, mais soupçonné de trop rapidement s'envoler vers les grades et les fonctions supérieures, peut voir son piédestal fragilisé par la prédominance de la figure du combattant viril et du soldat rustique. Les ritournelles d'institution, consignées dans les manuels de traditions mettent à la disposition de tous des maximes soulignant la fragilité des «jeunes cyrards », qui «comme la porcelaine, sont joliment décorés, tournent rond mais se brisent au feu ». À l'école d'état-major, les anciens sous-officiers peuvent rappeler cette tare supposée aux camarades dont ils seront bientôt les subordonnés, et blesser ainsi l'ego d'officiers pénétrés au plus haut point par les valeurs «mytho » du soldat engagé au front, du jeune lieutenant chargeant devant «ses mecs », avec panache et courage (Coton, 2007). Le saint-cyrien interdit de « terrain»
En salle de cours, un saint-cyrien et un «dolo» dissertent sur la manœuvre. Il s'agit d'envoyer un élément de liaison dans le dispositif ennemi pour observer les points qui mériteraient l'intervention de l'artillerie. Comme souvent, les délais sont contraints au regard des conditions réelles rencontrées sur le terrain. Tous les deux s'en amusent. Le saint-cyrien rassure tout le monde: « Non, mais il n 'y a pas de soucis! Les mecs, ils sont sûrement de la même promo, ça vient bien se passer, ils vont se mettre d'accord en un rien de temps! » Le « dolo» rétorque promptement, en me lançant le regard enjoué de celui qui se prépare à lancer une «branche» qui fera son petit effet: «Mais non, tu rigoles, en fait, les deux mecs-là... ils sont de deux promos parallèles], Alors, le cyrard, il va rester les pieds croisés en éventail, au PC, et c'est le dolo qui de toute façon sera sur le terrain à regarder où tombent les obus, à se les prendre sur la gueule, et à renseigner le réseau ». Profondément vexé, le cyrard répond d'une voix blanche: « T'es vraiment une merde, Vinc'» et quitte la petite salle. Vine' me jette un sourire tout àla fois désolé et ravi.

Les origines militaires, comme les armes d'appartenance, qualifient leur détenteur et les représentations qui leur sont associées fonctionnent comme des supports de disqualification ou de consécration. Dans une armée majoritairement composée de services, d'états-majors et d'unités de soutien ou d'appui, l'appartenance ou la tension vers le pôle dit opérationnel constituent un élément déterminant dans la quête d'une réputation acceptable. L'instance de validation symbolique collectivement privilégiée est bien celle du combat et de la rusticité proprement masculine.

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À Coëtquidan,les saint-cyrienset les d%s se côtoient sur le Inêmecamp militaireet voient

leurs prolnotions respectives jumelées entre elles pour des activités essentiellement sportives et festives. 23