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LA DÉLIAISON

De
184 pages
L'auteur montre qu'il existe une Parole des cités mais celle-ci est en rupture avec la Ville. C'est cette déliaison inaperçue que l'ouvrage explore à travers les récits, les témoignages avec la Ville. Les analyses ordinaires du modèle Intégration/Exclusion ne rendent pas compte de l'originalité des cités, pire, ne trahissent-elle pas l'arrogance française des politiques qui prétendent produire ou refaire la société ? Ne faudrait-il pas plus de modestie et d'attention dans l'interprétation de ces sociétés singulières.
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LA DÉLIAISON
Harlem, Youssef, nmaz et les autres La politique de la ville en question?

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Michalis LLANOS, Le nouveau contrôle social, 2001. Zhenhua XU, Le néologisme et ses implications sociales, 2001. Jean-Louis FABIANI, Le goût de l'enquête, 2001. Marcel BaLLE DE BAL, La sociologie de langue française: un enjeu, un combat, 2001. Isabelle RIGONI, Mobilisations et enjeux des migrations de Turquie en Europe de l'Ouest, 2001. Gabriel GOSSELIN, Jean-Pierre LA VAUD (éds), Ethnicité et mobilisations sociales, 2001. Frédéric de CONNICK, L 'hommeflexible et ses appartenances, 2001. Jean- Yves DARTIGUENA VE, Rites et ritualité, 2001. François SICOT, Maladie mentale et pauvreté, 2001. Aude MOUACI, Les poètes amateurs, 2001. Jean-Olivier MAJASTRE et Alain PESSIN, Vers une sociologie des œuvres, 2001. Sylvie LAGNIER, Sculpture et espace urbain en France, 2001.

Françoise MONCOMBLE

LA DELIAIS ON
Harlem, Youssef, Ylmaz et les autres La politique de la ville en question?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~ L'Hannattan, 200 l ISBN: 2-7475-1173-1

INTRODUCTION
QUESTIONS A LA POLITIQUE DE LA VILLE

Depuis le plan "Habitat et vie sociale", voilà plus de vingt années que l'on se bat pour réhabiliter les cités HLM et réduire la fracture entre centres-villes et zones périphériques. Une armée est mobilisée. Aujourd'hui, grâce aux emplois relais, les grands frères poursuivent avec courage une offensive qui vise à corriger les multiples problèmes des banlieues chaudes; plus question de caillasser au passage les fourgons de police! Malheureuselllent, régulièrement, une flambée de colère semble tout effacer. Les jeunes descendent dans la rue et tout est à recommencer. La politique de la ville est à réactiver. On change d'échelle, on ajoute d'autres moyens, d'autres objectifs. Plus récemment, le Programlne national de Renouvellement urbain (septembre 1999) a remis en question toutes les formes de discrimination et généralisé l'esprit du développement social à l'agglomération tout entière. Déjà relancée par le rapport de Jean-Pierre Sueur, la politique de la ville s'est d'abord confrontée à un bilan accablant: "Il y a aujourd'hui plus de ségrégation, lnoins de mixité sociale...les choses ont empiré dans bien des quartiers... ce rapport est un cri d'alarmel". Face à cette réalité, les auteurs et à leur suite le gouvernement réaffirment que l'égalité républicaine et sa mise en œuvre effective par les services publics devraient assurer l'intégration de tous et permettre ainsi de réduire la déchirure sociale. Désoflnais et suivant ces dernières orientations, la politique de la vi!le doit diuGi induire "une mbdté sociale, un peuplement plus équilibré qui suppose davantage de solidarité et de cohérence". L'agglomération tout entière est ainsi appelée à promouvoir un type de développement qui effacera la marginalité des cités. Qui pourrait s'opposer à des intentions aussi louables? Mais la politique peut-elle produire la société? Peut-elle ainsi, par quelque décret, la pénétrer au point d'en changer les rapports et d'assurer le métissage des cultures et des identités? Et si nous nous étions trompés depuis vingt ans?
1 Rapport Jean-Pierre SUEUR, De/nain la Ville. Cinquante Documentation française, avril 1998. propositions, Paris, La

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Là où nous croyons que le lien social se défait, que les relations se déglinguent, ne faudrait-il pas, au contraire, reconnaître l'existence d'un lien social vigoureux et fort ? Héritée de la Révolution française, notre conception d'un politique tout-puissant ne nous a-t-elle pas conduits à simplifier cruellement la production plurielle de la société par elle-même et à bloquer toutes les politiques dans une double vision manichéenne, d'une part celle du rapport intégration/exclusion, d'autre part celle du développement? Cette croyance ne nous a-t-elle pas soufflé depuis toujours qu'il faut et qu'il suffit que le développement "équitable et durable" sous-tende l'ordre commun pour que chacun puisse y trouver une place? Ne s'agit-il pas là d'une terrible réduction qui implique la méconnaissance des publics et des populatIons visés? A défaut d'avoir compris l'originalité des cités HLM, la politique de la ville n'aliène-t-elIe pas alors un peu plus ceux qu'elle entend intégrer? Ce sont les observations rapportées dans ce livre, un peu de I'histoire et de la parole des cités qui ont imposé ce questionnement, tout en obligeant à admettre la "déliaison", comme le phénomène central qu'il fallait d'abord reconnaître et explorer avant que de prétendre refaire la société à travers la pol itique de la ville.

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CHAPITRE I
LE PIEGE

Imaginez un territoire tout entier qui se met à fonctionner comme un piège. Imaginez un marquage collectif qui utilise les détails les plus infimes, les plus ordinaires, qui accumule une infinie variété de rejets sur les seuils des tours, au bas des immeubles, dans les halls d'entrée, les escaliers, pour se dire, s'inscrire, crier. Imaginer, côtoyer ou décrire cela, c'est immédiatement convoquer en somme toute une composition d'objets, de dégaines, de circulations, de signes, de traces qui finissent par fabriquer une figure, une personnalité urbaine, comme un vaste espace intérieur en plein espace public, comme un quartier dans le quartier, une cité dans la cité. Pour comprendre ce qui se passe, il est utile de faire un détour par des situations extrêmes, quand des lieux deviennent les symptôlnes des troubles au point qu'il est possible alors de les entendre comme territoires somatiques2. Ainsi en va-t-il, par exemple, de la ligne de démarcation, celle qui s'invente aujourd'hui au milieu des villes du Kosovo et qui fonctionne telle le lieu d'inscription de toutes les douleurs, en correspondance sans doute plus terrible enC0!'e de la nôtre, celle de la deuxième guerre mondiale; c'est bien là que viennent se fixer les peurs, les griefs, la haine. On y rejette les gravats et les ordures, on y dresse des barrages, des palissades; il faut absolument marquer la séparation par l'exclusion de l'autre d'en face et faire de la limite invisible une blessure ouverte, un no man's land, une agrégation de misères. La ligne de démarcation, comme invention collective, comme ellemême mémoire d'un espace transmis, vient s'opposer à l'espace ouvert, bloque la mobiHté, parfois jusqu'à la paralysie, s'oppose à tout passage, met fin au nomadisme, érige un territoire autocentré, enserré, renvoyant toujcurs l'autre au vide. Jour après jour, on peut suivre cette construction douloureuse, tandis que grandit l'imaginaire de l'assiégé.

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LASSERRE M. et YACOUB P., Le Jardin d'Eden, Biennale de Venise, 1999.

un Inonument pour Beyrouth,

Il

Toute territorialité ne ressemble-t-elle pas toujours à un MoiPeau3, absorbant et exhibant tout en même temps les douleurs qui ne trouvent guère de place ailleurs. Toutes sortes d'irritations, de conflits, s'y irriguent4. Tout ce qui échappe aux mots qui ne peuvent vraiment se dire, trouve là refuge, tension pennanente entre l' Ïlnpression et l'expression de ceux qui y vivent, de leur être collectif. IJa territorialité d'un groupe peut être à peine marquée dans l'espace en mosaïque d'une société (on présuppose ici le caractère multiple de la société) ou au contraire suraffirmée et par là même séparée, retranchée derrière une frontière stigmatisée de part et d'autre. Précisément, le territoire de toutes les cités souffrantes fait corps et apparaît marqué en chacun de ses passages, en chacune de ses frontières. Il Y a là, semble-t-il, comme une constitution, presque une morphogenèse qui itnpose de la reconsidérer, de la pister dans et pour sa formation propre, en amont de toute interprétation ou attribution de la signification dont on peut toujours débattre. Car elle n'est pas, cette morphogenèse, en tout cas pas seulernent, le produit pur de la haine du dominé pour tous les agents de l'autorité ou encore d'une forme de désintégration des modes d'action collective voire des rapports sociaux eux-mêmes5. Quelque chose fait bloc, mil1e situations s' ass~lnblent dans la Inanière de vivre un espace physiquelnent et/ou virtuellement enclos. On vit ici au jour le jour, les lendemains sont incertains ou trop sûrement inchangés, le passé n'est souvent qu'un fouillis de mauvais souvenirs. Les cicatrices des murs, des tours et des barres, des espaces au pied des immeubles, mais aussi celles des caves et des parkings à ciel ouvert, des escal iers et des halls témoignent de la présence la plus intime d'une menace omniprésente, qui s'est insinuée dans les recoins, les impasses et la frontière, ses bouts de tôle, ses verres brisés, ses déchets et ses fils de fer, ses carcasses
3 ANZIEU. D., Le Moi-Peau, Paris, Dunod, colI. Psychismes, 1995. 4 SEGAUD. M. et PAUL-LEVY. F., Anthropologie de l'espace, Paris, eCl, Alors, 1983. 5 DUSET. F., La Galère, jeunes en survie, Paris, Fayard, 1987, p. 432. colI.

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de voitures ou ses murs de parpaing éventrés. C'est tout un paysage qui met en scène l'impact des misères et d'une menace profondément intériorisée. Le danger s'est infiltré, l'adversaire, réel ou imaginaire est partout, il réside souvent - c'est le plus proche - sur le palier d'en face, ou dans la communauté d'à côté, mais il s'insinue aussi jusque dans la famille au gré du chômage, des infidélités, de l'ennui obsédant ou des disputes au sein de la fratrie. 'rout fait bloc, mais comme un bloc de colère et de dissentiments. L'espace apparent des cités, ce bloc d ~indifférencié social, se conforme bien à une topographie de la menace incorporée: de courants d'air en carreaux cassés, des paliers souillés aux squats des caves, des cabines téléphoniques vandalisées aux poubelles éventrées, portes, lieux communs et murs déroulent la légende des graffitis où le sexe et la violence se répondent sans fin. Dans les halls, sur les boîtes aux lettres explosées, des noms sont barrés, raturés, apostrophés, toujours salis: "Ici, c'est dégradé, il y a des agressions, elle a mauvaise réputation, la cité, mais c'est parce qu'il n y a que des Arabes, ils ne font rien. Mais j'aÙne mieux rester ici,je n'ai jamais cherché à habiter ailleurs, j'ai mafamille, j'ai mes habitudes, on est tous ensemble, conlJne ça, 011 se supporte mieux" (un habitant de Chanteloup-Ies- Vignes)6. La légende des Arabes qui "foutent la merde" sert au vieux marocain, habitant de la cité depuis 1987, pour expliquer le climat de celle-ci' B la surff1r.~~ façon visible, tout un affichage de de mauvais objets, mais derrière se tiennent les frères, la famille, les proches qui se maintiennent là et se nourrissent de leurs différends tout autant que du rejet des autres. On devine, dans la confidence, une manière de faire pour assimiler les troubles et les détresses, non pas en les cachant mais en les exposant, en les déposant aux yeux de tous. La violence, d'ordinaire cachée, est extravertie, elle fait tenir l'espace local et s'empare du génie des architectes, qui, suivant l'inspiration de Le

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Etude sur l'espace urbanistique et social de Chanteloup les Vignes, Laboratoire
Mme A. Courtois.

de Sciences Sociales, Université Paris XII, 1999. Enquêtrice

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Corbusier7 et les contraintes de leurs cahiers des charges se sont laissés aller à dessiner un logement fonctionnel, simplifié, identique: l'esthétique d'un monde des "mêmes", loin de la variété des possibles et du multiple. C'est ce type d'espace qui est investi pour faire bloc dans l' hostilité, voire l'abandon. Comme le dit cet autre habitant de la ZAC de Chanteloup, conçue par Emile Aillaud: "Déjà ici, c'est un quartier bizarren1ent construit et puis c'est un quartier un pell dortoir, mais le pire, c'est que tout est dégradé, on voit que c'est un quartier défavorisé parce que tout est à l'abandon, donc forcément, les gens bien ne veulent pas venir habiter ici. Et puis, il ne se passe pas une semaine sans qu'il y ait un incendie dans les caves ,. il Y a de la délinquance partout ,. moi, le soir, je ne dors ja/nais. " On est là par défaut, il n'y a aucune place ailleurs, pas le choix, et on n'imagine pas que l'on pourrait survivre dans un autre endroit. La cité est devenue au fil du temps un point de convergence, un repère, un refuge, au carrefour d'histoires de vie toujours difficiles, souvent subies. Elle fait corps avec chacun, on l'aime et on la hait: "Quand je suis arrivée, moi, je n'avais pas le choix, j'avais plein de problèmes là où j'habitais,. mes enfants sont nés à Montreuil... quand j'ai divorcé, mon mari était très agressif, alors je suis repartie en Afrique. On est restés cinq ans là-bas, mais ça n'allait pas du tout là-bas, la scolarité des enfants, tout ça ... alors, je suis revenue. J'ai été hébergée ... j'ai passé la nuit dans ma voiture avec mes enfants, tout ça, ça fait mal. Pers 'lne ne voulait m'aider. J'ai tapé à toutes les portes. Quand j'ai reçu la lettre pour ici, j'ai dit, même si on nI 'envoyait à Rouen, j'irai, parce que j'avais pas le choix. Le logement, c'est le plus inlportant" (une habitante de la ZAC de Chanteloup depuis 1991). Mais comment comprendre la formation d'un territoire où vont s'incorporer les peurs, les détresses, les violences de toutes sortes? Comment comprendre le cours indéfiniment recommencé d'une rumeur insidieuse qui imprime ses traces sur les l11urset les portes? Il faut aussi apercevoir le défilé infatigable des menaces,
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LE CORBUSIER,La Charte d'Athènes,

Seuil, colI. Points, 1971.

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petites et grandes. Ici, dans la cité, dans l'un ou l'autre des "quatre mille" de la France entière, la dispute se tient à fleur de peau ou de palier8. Tout peut toujours arriver, recommencer avec les cris de la femme du dessous, d'à côté, ou les injures d'un voisin assailli par les cris des ados, en bas, ou les rodéos de mobylettes; comme si la violence se tenait toujours là, présente, prête à jailiir du moindre recoin, comme installée, chez elle, vigilante, sur le point de se propager par flambées, dans l'enchaînement des querelles, d'une pièce à l'autre, d'étage en étage, de hall en hall; foyers d'une colère contagieuse et multiple, sans réels fondements communs, atomisée et pourtant reliée, par bonds et proximité, comme une émotion partagée qui échauffe et passionne, qui permet de prendre parti, de s'engager, de dire qui on est, jusqu'à l'arrivée de la police, appelée par l'un ou l'autre, qui déjà réclame vengeance ou des journalistes venus fixer les rôles de la grande scène nationale du "mal des banlieues,,9. La cité, les "quartiers" suscitent et entretiennent l'ivresse d'une quereIJe qui n'en finit pas de se nourrir d'elle-même. Et, au cœur de l'émotion, de l'échauffement se tiennent les jeunes, disons entre quinze et vingt-cinq ans, parfois plus, parfois moins. Ainsi, dans une ZAC de Troyes, Ali (vingt ans) explique, à sa manière, le feu qui couve: "C'est la galère, y a rien àfaire du tout, alors, l'autre, il commence à écrire sur les murs, après l'autre, il suit, et après c'est le délire, on COlnlnenceà délirer et tout, après, y a une porte qui commence à voler, c'est du délire enfait, du délire bidon, mais ,
, , C ::st comme ça parce qu on ga lere e t t out.
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Mais comment expliquer que ces tourments colériques soient le fait de la cité, comme incorporés par elle, se tenant dedans, sur ses marges ou à proximité (gare ou cité d'en face) ?

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PEJU S., Scènes de la grande pauvreté, Paris, Seuil, colI. L'épreuve des faits, 1985. 9 BACHMANN C., BASlER L., Mise en images d'une banlieue ordinaire, Paris, Syros/Alternatives, 1989. tO PUZENAT F., Mémoire de Maîtrise/DSTS, Université Paris XII, Aux seuils du Point du Jour, enquête sur les jeunes d'un quartier troyen, sous la direction de F. Moncomble, mars 2000.

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Comment expliquer que tout demeure inscrit, territorialisé, enclos dans des frontières ou fixé sur des itinéraires: telle ou telle ligne de la RATP ou de la SNCF? Jusqu'alors, la fabrication de ces limites a été longuement signalée en tant que produit d'une stigmatisation extérieure ou comme résultant de la formation d'un ghetto, mais la constitution d'une territorialité spécifique n'a guère été observée intrinsèquement. Et, pourtant, le marquage d'un système complexe de lieux et d'itinéraires est patent. La cité draine à elle toutes les détresses et se joue en lieu géométrique de tous les troubles. Bien sûr, en ville, ailleurs, on ne se prive pas de la proférer comme le territoire de la malédiction, origine et foyer actif de la délinquance la plus visible. Dans la région parisienne et sa grande couronne, les cités affichent un profil statistique commun: soit des ensembles de six à dix mille personnes, qui regroupent une vingtaine de nationalités avec quelques communautés dominantes, avec, dans les écoles des ZEP, environ 70% d'enfants d'origine étrangère, tandis que les moins de vingt ans représentent plus souvent plus de 40% de la population, que les taux de chômage demeurent élevés: au voisinage de 30% pour les 16-24 ans et que, pour ceux qui travaillent, les revenus déclarés sont faibles. Cependant, malgré la rUlneur publique et le battage médiatique qui la stigmatisent fortement, on sait que la cité ne bat pas le record de délinquance, et que la pègre qui s'y cache n'est Di rlus i~i-'ortante ni plus dangereuse que dans le "milieu" du centre-ville. Par contre, la cité s'illustre au quotidien par une myriade de petites violences, une irritation constante et toutes sortes d'accrochages. En cela, elle se donne à lire tel un espace simultanément souffrant et dépendant. Institutions et associations du travail social s'y sont multipliées et le quadrillage des politiques de la ville semble encore avoir accentué le phénomène. Quel autre lieu urbain est-il soumis à pareille tutelle? Le traitement social, l'interventionnisme administratif, le nombre de plus en plus grand de prothèses, de béquilles compensatoires dont la cité fait l'objet, peut-il ne pas influer sur l'espace vécu du

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groupe-territoire et en fin de compte, ne pas participer de la souffrance même du territoire?

La mémoire de l'espace marginal Chaque cité contient en elle-même toutes les autres; l'histoire fourre ici toutes ses mauvaises images et l'espace en garde mémoire, les transmet, les reproduit. Tant, ici, le foncier ne vaut pas grand-chose, il 11' pas rare que, depuis longtemps, les plus est pauvres s'y soient donné rendez-vous. Ainsi, par exemple, à Strasbourg, la cité du Neuhof, qui s'illustre régulièrement par ses incendies de voiture, s'est construite sur l'emplacement d'une ancienne grande ferme, construite par les jésuites au début du 18ème siècle. Les terrains étaient inondables et, dans ce paysage de friches marécageuses, au ban de la ville, les plus pauvres trouvaient refuge. Longtemps, la route a évité soigneusement cette zone hostile et les terrains communaux plus ou moins laissés à l'abandon furent Iivrés au parcours des moutons et au passage des troupes. Jusqu'au 19ème siècle, les rares tentatives de colonisation reproduisent à l'orée des bois une cour des miracles qui appelle régulièrement les représailles de la police et, de temps à autre, un grand nettoyage par l'incendie. La lecture des registres de la ville montre l'attraction obstinée de la pauvreté pour cette terre; on y découvre un grand nombre de journaliers, SerV[Li-;.tes, valets et domestiques. Jusqu'aux années cinquante du 20ème siècle, les fennes non mécanisées abritent beaucoup d'entre eux, mais ceux qui se pressent dans les petites maisons indépendantes et serrées les unes contre les autres sont encore plus nombreux. Ce n'est pas là un signe d'aisance, tant le journalier qui y habite nourrit une famille d'au moins dix enfants dont plusieurs ne parviennent à subsister qu'en entrant en prison ou à l'hôpital. Aujourd'hui, comme leurs ancêtres qu'ils ne connaissent pas, les gens de la cité vivent dans un cul de sac enclavé, limité au Sud par les digues de la forêt communale, borné au Nord, par la zone du "Polygone", ancien terrain de tir, aujourd'hui reconverti en

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favellas pour anciens nomades; à l'Ouest, le Rhin Tortu fait frontière, à l'Est, on trouve un ancien terrain militaire. Ici, le jeu des limites naturelles trace le territoire de la cité, d'autant que tout un système de murs d'enceinte vient protéger le domaine des sœurs de la Croix, l'Hospice Civil de la ville, I'Hospice Stéphanie, la caserne Lyautey et, pour finir, la prison. On trouve aussi les défenses des quartiers voisins, des lignes fortifiées de garage, avec barbelés et tessons de bouteilles agrégés sur le haut des murs, et, dans les intervalles flous des parkings ou des espaces verts limitrophes, ne voit-on pas s'amonceler des petites décharges, qui, nettoyées de temps en temps, ne cessent de réapparaître. Expulsés du centre-ville, de la Petite France, de la place de Broglie, de la Krutenau, pour cause de réhabilitation (à l'instar de bien d'autres, tels par exemple les habitants du quartier d'Alma Gare à Roubaix ou du quartier Plaisance dans le 14ème Parisll), à ceux de la cité n'ont jamais vraiment fait le deuil, sans peut-être bien le savoir, de ces quartiers, qui, bien qu'insalubres, étaient parties prenantes du mouvement général de la ville. Avant que d'être relogés au Neuhof, les pauvres, les "Krutenauer" du pied de la cathédrale, appartenaient au centre, et, malgré l'avenir incertain, iIs avaient une place parmi les riches, partageant avec eux un espace prestigieux. Les marchés, les fêtes, les événements de la Ville leur permettaient d'être au cœur de la société. Relogés dans la cité, leurs rêves d'appartement plus confortable, aux normes, enfin satisfaits mais fixés désormais dans un ordre urbain enclos, périphérique et simplifié, les habitants des vieux quartiers du centre sont devenus des gens "à multiples problèmes". Pourquoi? A la Krutenau, ils tiraient bénéfice et identité du mélange et de la variété, toutes sortes d'opportunités, de rencontres, de choix possibles venaient rythmer les jours. A l'inverse, la cité impose son ordre économe, rectiligne et uniforme: l'espace public et les
11 MONCOMBLEF., "Alma Gare à Roubaix, un quartier qui ne veut pas mourir" ainsi que "Plaisance dans le 14ème, une identité collective en cause", in Bulletin RlFF-TS, nOX, 1978.

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