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La démocratie en trompe-l'oeil

De
180 pages
La société a changé. La Pensée Unique est le résultat des dérives de la Gauche et de la Droite. L'une, incapable d'appliquer un programme socialiste, se satisfait en changeant moeurs et morale et en distribuant des cadeaux. L'autre, abandonnant ses anciens choix, suit la Gauche sur ce terrain : voilà qui masque son conservatisme en matière économique. La population, ne se voyant plus proposer aucun véritable projet et sensible à la cupidité et à la malhonnêteté de ses représentants, se dépolitise...
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Une démocratie en trompe-l'œil

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions
Bruno PÉQUIGNOT, La question des œuvres en sociologie des arts et de la culture, 2007.

Olivier PINOT de VILLECHENON, Pourquoi changer la

~me

République ?, 2007. Delphine FRANÇOIS-PHILIP BOISSEROLLES DE ST JULIEN, Cadre juridique et conséquences humaines d'un plan social, 2007. Clément DESBOS, La gauche plurielle à l'épreuve de la mondialisation, 2007. Eric SOMMIER, Essai sur la mode dans les sociétés modernes, 2007. Guy CARO, De l'alcoolisme au savoir - boire, 2007. Richard SITBON, Une réponse juive à l'anarcho-capitalisme, Judéo-économie,2007 David SADOULET, La coopération au développement en France. Réforme et modernisation de l'État, 2006 Sylvie TROSA, Pour un management post bureaucratique, 2006 Jean LAURAIN, Du partage, 2006. Francis JAUREGUIBERRY, Question nationale et mouvements sociaux en Pays Basque sud, 2006. Gérard NAMER, Réinventer en France les principes d'une nouvelle démocratie « solidariste », 2006. Roger VICOT, Pour une sécurité de gauche, 2006. Joachim de DREUX-BREZE, Femme, taféminitéfout le camp! Sur une lecture masculine du Deuxième Sexe, 2006.

Henri Gunsberg

Une démocratie en trompe-l'œil

L'HARMATTAN

Du même auteur:

-Le Parti Gris (J. J. Pauvert. Collection libertés)
- Le Fascisme Ingénu (Julliard) - Le Lycée Unidimensionnel (Mercure de France)

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-Contes

et Nouvelles du Tiroir (Publibook)

Du Clan au Divan, Histoire incongrue d'une archaïque: le Parti Socialiste 1981-2002 (publibook)

société

- Théâtre
- L'Ogre

(Publibook)

Pédagogique / Les coupeurs de têtes de l'enseignement (L'Harmattan)

~ L'Harmattan 2007 S-7 rue de l'École Polytechnique; Paris Se
www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02937-8 EAN : 9782296029378

A l'éditeur courageux qui publiera cet essai délétère.

Introduction C'est à travers ses contradictions que se comprend la vérité d'un homme: contradictions entre le dit et le fait, entre l'image de soi qu'on cherche à présenter et la réalité, entre l'objet apparent du désir et la course vers d'autres buts, etc. En matière politique et sociale, c'est à travers les échecs inattendus, les grands espoirs déçus, mais également, comme pour les êtres humains, à travers les contradictions entre les buts apparents et les buts réels qu'une société et ses institutions montrent leur réalité. Plus une société dérive vers le mensonge, plus ses institutions laissent apparaître la laideur des individus qui la composent si laideur il y a, plus ses membres sont pervertis par leur statut, leur appétit de pouvoir ou d'argent, ou mieux encore les deux, plus cette société s'abandonne à un naufrage qui semble alors bien difficile à éviter. En fait, les contradictions sont pour l'observateur ce qu'est la loupe pour l'entomologiste, le microscope pour le chercheur en biologie. Ces dernières années ont été riches en évènements de ce type. Les institutions ont parfois montré leur faiblesse réelle mais habituellement masquée. Déjà, dans ce cas, entre les buts censés être recherchés et la réalité des faits éclate une contradiction dont on ne tire généralement aucune leçon, sinon parfois sous la forme de discours. Pourtant cette contradiction entraîne ou révèle bien des aspects peu satisfaisants de notre société. C'est ainsi qu'on a pu souvent voir, ces dernières décennies, pratiquer systématiquement le culte du mensonge ou du demi mensonge, s'exhiber la vanité des cadres supérieurs politiques ou autres, se déployer l'appétit 7

insatiable des décideurs de toutes sortes. Si j'utilise ici l'affaire d'Outreau i, la campagne et les résultats du référendum sur la Constitution européenne, le comportement des médias et des hommes politiques dans les détournements d'argent public, etc., ce n'est pas par goût du fait-divers ou du sensationnel, mais parce que tous ces évènements sont des révélateurs qui ont fait tomber les voiles masquant pudiquement les réalités. Bien entendu, nos commentateurs, analystes et autres spécialistes du machin politico-social, du sociétal qui s'étale dans les journaux, magazines et autres plaisants supports de la culture du quotidien se gardent bien de voir que le roi est nu. Ils lui prêtent au minimum un petit slip complaisant. Ils sont même prêts pour bon nombre d'entre eux à jurer qu'il n'y a rien à voir, que le roi porte un riche manteau et qu'on a pris un bout de doublure décousu pour une absence de vêtement. Non, soutiennent-ils, le roi n'est pas nu. La plupart du temps, aucun de ces évènements n'a été traduit comme il le fallait. Le désaccord des commentateurs correspondait au choix d'un camp et non à des analyses dénuées de toute complaisance et de tout a priori. En France, les esprits libres sont morts depuis longtemps. On s'intègre à un réseau, à un mouvement, à un groupe, etc. et on y demeure. Et si l'on écrit, on le fait sans dévier un instant de la ligne choisie par ceux qui vous ont fait roi, un petit roi peut-être, un roitelet, ou encore un minuscule hobereau du monde des médias ou de l'édition, mais peu importe, on appartient à la noblesse de plume. Cet essai n'a pas d'autre ambition que d'appeler un chat un chat et de montrer la nudité de nos empereurs du quotidien. Car, en vérité, ils sont bien nus. Selon la doctrine marxiste, la possession des moyens de production crée une classe sociale qui maîtrise la société. L'argent est dominateur, et celui qui le possède devient le propriétaire de tout et de tous. La richesse partage les classes sociales en deux groupes irréductibles, et le capitaliste est 8

accusé de cannibalisme économique. Tout cela se trouve dans les œuvres de Marx qui prédisait l'évolution de la société en fonction de la description qu'il en faisait. Fort bien. Mais celleci n'a pas suivi la courbe prévue. Le développement et la multiplication des classes moyennes, des techniciens de toutes sortes, des professions libérales, des artisans, des petits entrepreneurs et des capitalistes marginaux ont mis à mal ce schéma d'évolution. Le monde n'est pas devenu tel que l'imaginait le prophète. L'argent mène toujours la danse jusqu'à un certain point, mais il n'est plus seul à détenir le pouvoir, il n'est plus seul à structurer notre vie quotidienne. Le pouvoir a glissé en bien des mains qui ne sont pas forcément celles des détenteurs d'énormes capitaux ii. Certes, bien des leaders du monde politique qui sont censés diriger le pays et donc infléchir notre parcours dans le sens qu'ils souhaitent, continuent à lier le pouvoir et l'argent, mais à leur propre bénéfice. C'est-à-dire qu'ils profitent de leur situation, parfois très élevée, pour détourner l'argent public vers leurs poches. Dans les dictatures, cela est banal. Celles-ci ne sont-elles pas fondées sur la voracité de quelques carnassiers? Dans une démocratie, ces hommes-là ne sont que de piteux individus. Leaders politiques, ils ont en réalité une mentalité de chef de bande, très perceptible, et que pourtant le public ne perçoit pas toujours et que les médias évitent d'évoquer. Cet argent qu'ils subtilisent semble ne jouer aucun rôle privilégié dans le fonctionnement de la société: goutte d'eau, croit-on, dans l'océan. Cela relève, prétend-on, de l'anecdote et ne change directement en rien la vie des gens. Rien, dites-vous? Rien sinon que la démocratie, peu à peu, se dégrade jusqu'à ce que ce banditisme à col blanc fmisse, à moyen ou long terme, par détériorer le pays dans tous ses compartiments. Et cela surtout s'il est très répandu et s'il est pratiqué à un très haut niveau. Dans ce cas-là, la vision des gens sur bien des secteurs de la société et fmalement sur la société dans son ensemble, l'utopie personnelle que chaque être caresse dans son cœur, les principes de morale qu'on estime être son 9

devoir de respecter se modifient considérablement. Les citoyens d'une telle démocratie voient se multiplier autour d'eux insécurité, pots-de-vin, désintérêt pour la vie politique, systèmes d'information peu fiables, discours mensongers, etc. Mais, encore une fois, il ne s'agit plus là d'une évolution brutale des pouvoirs qui transforment par leur puissance la société et la vie quotidienne des gens. L'évolution est insidieuse, sournoise, et les défauts constatés semblent être dus aux individus pris chacun séparément. Les véritables facteurs ne sont pas apparents. Le mécanisme est pourtant simple. Nous nous trouvons là face à une dégradation morale dans l'univers des politiciens, or celle-ci retentit automatiquement sur le comportement des gens. La morale commune habituellement introjectée par les institutions se volatilise devant l'exemple donné par les chefs politiques, les décideurs, le manque de sanctions et le silence ou le demi silence des médias. De nos jours, la société continue, comme tout groupement, à être dirigée par une élite ou par une pseudo élite. Mais le capitalisme de papa n'est pas forcément la clef du pouvoir. Le pouvoir et l'argent sont loin d'être toujours liés. Des petits Napoléon, dans bien des institutions, ont pris la place des maîtres du capital. Et puisque Marx est mort, comment les descendants du monde où il vivait perçoivent-ils leurs nouveaux maîtres et qui sont ces derniers?

« C'est donc en ce sens, et en ce sens seulement, qu'on doit accueillir l'idée d'une transformation constitutionnelle. il va de soi d'ailleurs qu'il appartient au pays seul d'en décider, et qu'il devra en décider librement, c'est-àdire au moyen d'une consultation entièrement libre, son consentement étant affranchi par la suppression de toute entrave morale ou matérielle, sa décision étant éclairée par une franche et égale discussion. Qu'on s'applique dès aujourd'hui à le convaincre, soit, - et encore à la condition que franchise et égalité de parole soient accordées aux thèses contraires - mais nul ne peut prétendre à le contraindre. Surtout nul ne peut prétendre à se substituer à lui, car il n'a pas résigné le pouvoir qu'il possède seul légitimement, et il ne l'a remis à personne. » Léon Blum: À l'échelle humaine (Gallimard) I Premiers pas La campagne du référendum sur la Constitution européenne de mai 2005 et l'effondrement du oui iii au fil de cette campagne furent un révélateur, et un révélateur beaucoup plus surprenant et gros de beaucoup plus d'enseignements que n'en ont tirés les commentateurs. On parla, avec raison, de la cassure que ce vote faisait apparaître entre nos élites ou pseudo-élites et la majorité de la population. Ensuite, on releva le manque total d'esprit démocratique exhibé par les médias, certes, mais aussi par les responsables des instances politiques, industrielles, commerciales, administratives les plus Il

élevées. Non seulement le vote favorable profita d'un incroyable matraquage de la part des médias de tout poil, d'un comportement inadmissible de la plupart des journalistes et des fabricants et présentateurs d'émissions, mais par-dessus le marché, passé le résultat du vote, on se mit un peu partout dans les médias et les cercles politiques à cracher sur les supporters du non. On ne cachait guère son mépris voire sa haine à leur égard. Ce dernier sentiment défigure parfois ceux qui le manifestent, tordant les traits de leur visage autant qu'une souffrance indicible, mais je serais tenté de dire, expression peut-être malvenue mais très imagée, que la haine tordait leur plume. Alors se pose toute une série de questions: Pourquoi ce sentiment d'infmie détestation? On ne l'éprouve avec une telle intensité que dans des cas bien précis. Citons-les: lorsque quelqu'un s'empare ou tente de s'emparer de vos biens et que vous êtes habité d'un sentiment de propriété très fort. Ou parce que la propriété de ces biens représente pour vous une vie convenable et leur disparition une épreuve très dure à surmonter. Ou encore lorsque quelqu'un cherche soit à vous tuer physiquement, soit à vous tuer socialement, c'est-à-dire à vous faire perdre la situation qui est la vôtre. Dans ce dernier cas, la chute sera d'autant plus douloureuse que cette situation était élevée ou vitale. Elle fera peut-être de vous un invalide social, c'est-à-dire quelqu'un ayant perdu totalement ou partiellement son pouvoir, sa renommée, ses revenus. L'acte raciste vivement ressenti peut entrâmer une haine réciproque de même intensité, voire plus violente encore. L'idéologie peut également créer ce sentiment torrentiel, puissant. Mais si on le trouve fréquemment chez des militants de partis, elle est presque introuvable en dehors d'eux. Or, les militants de parti sont peu nombreux en France. J'insiste sur ce fait: on a, ici ou là, bien perçu, et cela depuis quelque temps, la lassitude, voire I'hostilité du peuple à l'égard de ses gouvernants et de leurs porte-voix, de leurs hérauts de la plume ou du micro. Par contre, nul ne s'est 12

vraiment hasardé à analyser sans tabou, respect ni retenue les raisons qui ont poussé tant de personnages de haute volée à se laisser aller à des réactions aussi violentes après l'échec du oui On au référendum de 2005 iVe comprend très bien qu'ils aient éprouvé des regrets, ressenti quelque déception, marqué leur déconvenue après avoir été des partisans du «oui ». Mais avezvous lu et entendu ces supporters-là dans leurs incroyables roulades de haine et de mépris à l'égard de leurs contradicteurs les partisans du « non» n'étaient pourtant rien d'autre - voire à l'égard du peuple tout entier? Après tout, on peut être en désaccord avec Pierre ou Paul, rejeter ce qu'il propose, mais ne pas être envoyé en enfer même si l'adversaire juge le résultat capital. En enfer? Que dis-je? Dans les égouts de l'humanité approcherait mieux l'impression donnée. Alors la question qui se pose et que nul n'a vraiment débattue est la suivante: pourquoi une explosion d'une telle sorte après le rejet du projet de Constitution? Lorsque le Général de Gaulle quitta le pouvoir après l'échec de la question qu'il avait posée, il n'y eut pas cette éruption de haine et de mépris de la part du monde politique, même chez les fidèles du Président, à l'égard de ceux qui avaient voté non. Et pourtant, De Gaulle possédait une autre stature que les gnomes qui gouvernent depuis bien longtemps la France. Mais peut-être, précisément, leur rage vient-elle de là,

de la médiocrité - pour ne pas dire davantage - de leur propre
personne que les électeurs leur ont fait ressentir. C'est un facteur qui doit entrer en ligne de compte, mais seulement en complément d'autres plus lourds, plus importants. En fait, le référendum de mai 2005 méritait une double analyse: d'une part, celle des raisons du non, du rejet massif de la constitution proposée; d'autre part, celle de l'attitude étonnante des tenants du « oui» devant ce rejet. Ces deux analyses sont liées. Elles entretiennent entre elles des rapports dialectiques, et l'une ne devrait jamais être effectuée sans l'autre. Le silence même sur cette deuxième analyse fait donc partie intégrante de ce qui reste encore à analyser; en l'espèce, les réactions de type viscéral des 13

partisans du « oui» qui sont également, pour la plupart de ses leaders, des membres de la Nomenklatura politique et médiatique. Commençons par le début: si les médias -journaux, radio, télévision - marquèrent dans leurs activités un tel déséquilibre au bénéfice du « oui », s'ils se tinrent au garde-àvous devant les partisans de l'approbation à la Constitution de M. Giscard d'Estaing; si tous les chefs de partis politiques bien représentés à l'Assemblée Nationale, à l'exception de celui du Parti Communiste, choisirent au galop la réponse affirmative, c'est bien parce que l'immense majorité de ceux qui détiennent chez nous les leviers de commande dans tous les secteurs économie, politique, information, pouvoir administratif, gestion
- se sentaient solidaires devant le texte proposé. Mais si la

réaction de la masse populaire a été négative, signifiant par là son rejet de cette pseudo-élite, la question fondamentale, celle qui n'a pas été posée et qui pourtant devrait nous éclairer sur cette pseudo-élite, est la suivante: pourquoi cette solidarité, cette entente, cet accord, cette attitude intellectuelle identique, cette réaction rageuse semblable après le vote? Oui, pourquoi? Ces hommes et ces femmes qui sont puissants, infiniment plus puissants, semble-t-il, qu'ils ne le paraissent, prétendent pourtant se heurter entre eux, s'opposer, s'affronter en maintes occasions, n'oublient jamais d'insister sur leurs différences. Ils sont concurrents sur le plan politique, industriel, financier, commercial, et que sais-je encore? Entre un François Hollande et un Douste-Blazy, en dehors d'une grande pauvreté intellectuelle, quels points communs peut-on trouver? Chez un Chirac et un DSK, comment un tel texte peut-il susciter les mêmes réactions? La véritable interrogation se trouve là. Pendant toute la campagne précédant le référendum, on a entendu répéter sans cesse comme un argument imparable contre les partisans du « non» : comment des gens aux options politiques aussi contraires peuvent-ils se retrouver unis dans le même rejet? Cet argument était souvent accompagné de commentaires parfaitement imbéciles exprimés parfois par des 14

gens intelligents, ce qui était choquant. On disait, par exemple: tous ces tenants du non sont incapables de former un gouvernement, comment pouvez-vous les suivre? Or, c'était parfaitement absurde, car les deux propositions étaient dénuées de tout lien. Et notons au passage, ce qui déjà montre l'inanité de ce raisonnement, qu'un gouvernement est fait pour durer quelques mois ou quelques années, alors qu'une Constitution, elle, est mise en place pour plusieurs décennies voire plusieurs siècles. L'un travaille dans l'éphémère, car toute sa politique peut être inversée du jour au lendemain; l'autre est censée s'installer dans la pérennité. Un autre commentaire, plus sot encore, était le suivant: comment pouvez-vous mêler votre bulletin à ceux des électeurs de Le Pen? A ce compte-là, nous n'aurions jamais dû construire des autoroutes en France puisque Hitler en avait été le promoteur en Allemagne. Passons. Les raisonnements de ce type et de ce niveau existeront toujours. TIs ne sont pas sans importance, car ils permettent d'évaluer de façon intéressante celui qui les tient. Donc, les tenants du « oui» insistaient sur l'aspect politiquement hétéroclite de ceux du « non». Pourtant, il paraît tout à fait naturel qu'un texte constitutionnel aussi touffu, complexe et important puisse trouver de sévères critiques sur des points parfois différents, parfois identiques de la part de gens aux options opposées ou divergentes. Par exemple, les anti-fédéralistes, qui souhaitaient que l'Europe soit un simple regroupement de nations conservant leurs droits régaliens et leur indépendance dans certaines limites, ne pouvaient que rejeter cette Constitution. Celle-ci marquait un pas en avant vers la perte d'indépendance du pays. Mais, par ailleurs, les soutiens de la Gauche républicaine ne pouvaient que rejeter une Constitution qui supprimait le cadre démocratique de la nation pour instaurer une sorte de molle dictature technocratique nantie de freins incertains. Autrement dit, des militants politiques de bords très dissemblables pouvaient parfaitement, bien que pour des raisons différentes, vouloir maintenir le cadre de la nation. Ce n'est qu'un exemple parmi 15

bien d'autres. Prenons en un autre. Tous ces hommes politiques qui militaient pour le «non)} étaient frappés par le fait que, chose inouïe, cette constitution ne prévoyait aucun moyen d'évolution, de modification, de transformation. C'était une constitution-prison, une constitution-blocage, une constitutiongarrot. On vous y enfermait pour l'éternité. L'hétérogénéité des partisans du « non)} était donc très admissible, répondait à des critères logiques, mais qu'en était-il des partisans du «oui)}? Comme nous l'avons relevé, leur hétérogénéité était tout aussi grande, mais l'approbation de ce texte devenait là totalement incompréhensible. En effet, il ne s'agissait plus du tout de critiques qui peuvent, comme nous l'avons vu, provenir logiquement de milieux très différents, voire hostiles entre eux. Là, dans le clan du «oui», des politiciens aux options, aux idéologies complètement opposées se montraient d'accord pour enfermer le pays dans un système de fonctionnement très technique et peu démocratique, dans un réseau d'obligations encadrant sa vie intérieure et extérieure de manière absolue, et cela définitivement, sans possibilité de modifications, d'évolution. Comment expliquer une telle coalition et le ton péremptoire qu'elle employait pour défendre un tel projet de Constitution? Comment analyser les raisons d'une telle croyance en la valeur d'un texte, dont la forme même était de mauvaise qualité, de la part de ce public si divers, dont les antagonismes éclataient habituellement à chaque action du pouvoir quel qu'il soit? Car il s'agissait bien d'une « croyance». En effet, on pouvait remarquer, lors des face-àface entre les partisans du « oui » et ceux du « non », le refus plus ou moins marqué par les premiers, toujours dissimulé par des pirouettes, de discuter sur les articles du texte, sur eux seulement, et non pas sur une philosophie européiste de type religieux assaisonnée de fanatisme. Les écrits mêmes des ouiouistes dont étaient remplis les journaux et les magazines glissaient volontiers dans une phraséologie nébuleuse. Ils 16

fuyaient généralement le concret du texte. Une croyance de type magique, en vérité. Marcel Mauss dans un article intitulé « Esquisse d'une théorie générale de la magie» (<< Sociologie et anthropologie» PUP) analyse la magie, ses rites, ses racines, ses effets: « Qui dit croyance, dit adhésion de tout l'homme à une idée et, par conséquent, état de sentiment et acte de volonté, en même temps que phénomène d'idéation ». Et c'est bien de cela qu'il s'agissait. En effet, les oui-ouistes feignaient de croire que ceux qui votaient «non» étaient des anti-européens. Il n'était alors plus du tout question du texte, de sa teneur, de ce qu'il contenait de négatif ou de positif selon les uns et les autres. Selon eux, voter « non », ce n'était pas le rejet d'un projet de Constitution proposé, mais carrément celui de l'Europe. D'autre part, le déséquilibre constaté et même parfois chiffré entre les partisans du «oui» et ceux du «non» dans les médias, déjà pourtant énorme en temps d'antenne et en articles dans les journaux et dans les magazines, ne présente qu'un aspect formel du déni de démocratie dans l'information tel que nous l'avons vécu. TIfaudrait ajouter à cela non seulement la manière même dont les débats étaient conduits, mais le fait que les journalistes parlaient tranquillement des uns et des autres comme d'européens pour ceux-là et d'anti-européens pour ceux-ci. Je dis bien «tranquillement », car ils ne se rendaient même pas compte de la déformation hypocrite, honteuse, masquée qu'ils faisaient ainsi subir à l'information qu'ils étaient censés apporter. En fait, le mot «Europe» suffisait à brouiller les esprits. De plus, il allait de soi, pour tous ces agents du « oui », que tout texte proposé par les caciques de l'Europe telle qu'ils l'ont construite devait être accepté sans hésitation. Seul l'implacable destructeur d'un avenir radieux pouvait le refuser. C'était ça l'Europe: le mot suffisait en soi. On était pour l'Europe et on votait oui, le petit doigt sur la couture du pantalon. On retrouvait en l'affaire un des plus vieux comportements irrationnels de l'humanité. Le mot remplaçait la chose, n'était plus qu'une formule magique qui évitait toute 17

discussion sérieuse, étouffait tout argument, se suffisait à luimême. Les oui-ouistes en arrivaient à succomber à la simple fascination qu'ils éprouvaient devant le mot « Europe ». Et le « non» alors ne pouvait être que blasphématoire. Ils obéissaient ainsi aux vieilles lois de la magie encore présentes dans bien des subconscients. Leur Europe devenait une sorte de mythe, indiscutable, et on ne se souciait guère des réalités quelquefois peu appétissantes que le mot recouvrait. Et comme le dit Mauss (ouvrage cité) : « Les charmes mythiques finissent par se borner à la simple énonciation d'un nom propre ou d'un nom commun ». Lorsque le Général de Gaulle se moquait sans retenue des Européistes fanatiques, prêts à tout brader pour construire n'importe quelle Europe - ce qui a été fait d'ailleursen sautant comme un cabri sur son siège et en clamant: « Europe! Europe! Europe! », il ne faisait que dénoncer un comportement semblable aux illuminés de la magie tel que le décrit Marcel Mauss. Déjà, bien souvent, le mot devenait une sorte de rite quand il était prononcé et n'avait pas grand besoin d'être accompagné de raisonnements. Bien sûr, lors de la campagne précédant le référendum de mai 2005, les partisans du « oui» ont dévidé un certain nombre d'arguments pour soutenir leur acquiescement, mais la raison essentielle était que, dans leur esprit comme dans leurs propos, rejeter ce projet de Constitution signifiait automatiquement rejeter l'Europe. Et on retombait dans les ornières du comportement magique des tribus anciennes ou des esprits irrationnels. En effet, comme encore une fois le note Marcel Mauss (ouvrage cité), et bien d'autres avant lui, dans l'esprit du magicien et de ses adeptes, lorsque fonctionne le système, car c'est un système, il y a « identification de la partie au tout. La partie vaut pour la chose entière». Cela est vrai pour les choses - «Les dents, la salive, la sueur, les ongles, les cheveux représentent intégralement la personne» - mais également pour des objets plus abstraits: « la personnalité d'un être est indivise et réside tout entière dans chacune de ses parties ». Dans ces esprits superficiels, ou encore animés d'une 18