La démocratie : idéal ou chimère

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On dit de tous côtés qu'il est urgent " d'éduquer à la démocratie " et que tel doit être, sans attendre davantage, l'objectif d'une " éducation à la citoyenneté ". Cela est peut-être vrai, mais encore faut-il d'abord savoir de quoi il s'agit : qu'est-ce que " la démocratie " ? Il y en a plusieurs modalités. En outre, la démocratie est partout vantée, louée, présentée comme un idéal ou, du moins, comme le meilleur gouvernement possible. Et, cependant, si les régimes qui s'en réclament sont de plus en plus nombreux dans le monde, elle apparaît toujours précaire, menacée, fragile. A quoi tient ce contraste, ce paradoxe ? C'est ce que l'auteur cherche d'abord à éclairer en identifiant les difficultés d'ordre structurel qui, malgré ses indéniables mérites, entraînent la mise en péril ou l'instabilité des démocraties. Le discernement de ces obstacles est sans doute plus efficace qu'une apologie aveugle qui, ignorant les problèmes, expose à la chimère. Ce livre entreprend donc d'inventorier les équivoques qui s'attachent à la notion de démocratie, les risques auxquels elle est exposée, les tensions qu'elle ne peut éviter, les ambiguïtés constitutives qui la menacent. Il peut alors - mais alors seulement - évaluer la part que l'éducateur peut prendre à la consolidation des régimes démocratiques. Ce rôle n'est ni tout ni rien et il doit être joué sans illusion ni fatalisme.
Publié le : vendredi 1 novembre 2002
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EAN13 : 9782296302310
Nombre de pages : 110
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La démocratie: idéal ou chimère
.. .quelle place pour une éducation?

Collection Education et Sociétés dirigée par Louis Marmoz

La collection Educations et Sociétés propose des ouvrages, nés de recherches ou de pratiques théorisées, qui aident à mieux comprendre le rôle de l'éducation dans la construction, le maintien et le dépassement des sociétés. Si certaines aires géographiques, riches en mise en cause et en propositions, l'Afrique subsaharienne, l'Europe du Sud et le Brésil, sont privilégiées, la collection n'est pas fermée à l'étude des autres régions, dans ce qu'elle apporte un progrès à l'analyse des relations entre l'action des différentes formes d'éducation et l'évolution des sociétés. Pour servir cet objectif de mise en commun de connaissances, les ouvrages publiés présentent des analyses de situations nationales, des travaux sur la liaison éducation-développement, des lectures politiques de l'éducation et des propositions de méthodes de recherche qui font progresser le travail critique sur l'éducation, donc, sans doute, l'éducation elle-même...

Dernières parutions

Louis MARMOZ (sous la direction de), L'entretien de recherche en sciences sociales et humaines, 2001. Louis MARMOZ et Mohamed DERRIJ (sous la direction de), L'interculturel en questions. L'autre, la culture et ['éducation, 2001. Martine MAURIRAS-BOUSQUET, La place de ['éducation dans le phénomène humain, 2001. Gilbert TSAF AK, Comprendre les sciences de l'éducation, 2001. Ettore GELPI, Futurs du travail, 2001. Madana NOMAYE, Les politiques éducatives au Tchad (1960-2000), 2001. Françoise CHÉBAUX, L'éducation au désir, 2001. Francine VANISCOTTE et Pierre LADERRIERE, L'école: horizon 2020, 2002.
@ L'HARMATTAN, ISBN:

2002 2-7475-3221-6

Alain MOUGNIOTTE

La démocratie: idéal ou chimère
.. .quelle place pour une éducation?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur

Chez L'Harmattan: Pour une éducation au politique: en collège et lycée, Paris, L'Harmattan, 1999, 200p., préface de Jacques Ardoino.

Chez d'autres éditeurs : Les débuts de l'instruction civique en France, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1991, 235p., préface de Jean Vial. D'hier à demain, l'éducation civique et sociale, Toulouse, Erès, 1992, 167p., en collaboration avec Jean Vial, préface de Guy Avanzini. La pratique personnelle de l'enfant, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1993, 150p., collection IUFM. Epuisé. Eduquer à la démocratie, Paris, Editions du Cert: 1994, 174p., préface de René Rémond. L'Ecole de la République: pour une éducation à la démocratie, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1996, 142p., préface de Charles Hadji. Maritain et )' éducation, Paris, Editions Don Bosco, 1997, 150p., préface de René Mougel.

Introduction
'observation du fonctionnement politique des sociétés contemporaines comme celle de la pensée politique conduisent au constat d'un paradoxe. D'une part, en effet, les Etats démocratiques s'avèrent fragiles et incertains. Ils sont constamment menacés de destruction ou de dérive, mais aussi de défiguration : n'importe quel régime se prétend « démocratique}) et la polysémie du terme permet tous les abus. En outre, pour des raisons convergentes, la démocratie pourrait sembler démodée, désuète, débordée par l'évolution effective du monde ou astreinte, pour sauver l'usage du mot, à consentir aux pires contorsions et aux pires dénaturations. Mais, d'autre part, elle donne lieu à une aspiration intense, surtout de la part de ceux qui en sont privés. Elle demeure et devient même de plus en plus, et certainement à bon droit, l'objet d'une célébration inconditionnelle, au point que sa mise en question parait indécente, voire scandaleuse, et s.oumet son auteur à mille représailles. Les meilleurs esprits prennent sa défense et, en dépit de divergences entre leurs référentiels philosophiques respectifs, concluent en sa faveur. Tout se passe, désormais, comme si son bien-fondé allait de soi, de sorte qu'il devient, à la limite, interdit de le contester. Et cependant, on néglige de réfléchir sur les raisons de ses difficultés et sur les dégénérescences auxquelles elle est exposée et que, déjà, Platon avait identifiées. Ce contraste est funeste. Il semble relever soit d'une p.ensée magique, pour laquelle l'exaltation d'une idée et sa rationalité interne suffiraient à en assurer le succès, soit d'une pensée mensongère, qui abriterait derrière la louange d'une

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conception les pratiques les plus contraires à ses principes. Tout se passe même comme si certains responsables revendiquaient d'autant plus vigoureusement leur amour de la démocratie qu'ils se comportent davantage en autocrates. Tout se passe aussi comme s'ils tentaient de faire croire que le régime dont ils sont les dirigeants était démocratique, alors qu'il ne l'est, éventuellement, qu'en apparence et de manière illusoire. Quand quelqu'un se réclame trop bruyamment de cet idéal, ne serait-ce même pas, a contrario, l'indice inquiétant d'une tentation autoritariste? Inversement, d'autres l'entendent comme signifiant un Etat permissif: à l'ombre duquel chacun pourrait s'abandonner à ses caprices; ils instaurent alors, sous son couvert, les pires désordres et favorisent des abus ou des attributions, plus ou moins illicites, de privilèges ou d'avantages. Cela en détourne les esprits et la discrédite durablement. Ces dérives variées constituent, malheureusement pour la démocratie, une grave menace. La vanter à l'aveuglette sans en identifier les dangers ou les limites, la confondre avec le règne de la facilité, négliger de la définir avec rigueur, se contenter d'une apologie imprécise, c'est contribuer à la mettre en péril et devenir objectivement le complice de ses adversaires. Elle a donc de plus en plus besoin que s'exerce sur elle une réflexion exigeante. S'il est légitime de désirer qu'elle devienne le régime du futur, si c'est vers son instauration que doit tendre l'évolution des sociétés humaines, si c'est bien sa généralisation qu'il faut souhaiter, c'est certainement en n'ignorant ni les obstacles qu'elle rencontre, ni les arguments de ses adversaires, ni les équivoques de certains de ses laudateurs qu'on pourra l'aider à s'enraciner. Certes, il ne faut pas céder à une vision trop pessimiste. Comme René Rémond le note justement, «au cours des trente dernières années, la démocratie n'a pas cessé d'étendre son empire dans le monde: l'histoire de cette

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période est celle de ses victoires sur les régimes contraires ».1 Le même auteur remarque aussi « son triomphe sur le plan des idées. Sur ce terrain, elle n'est plus guère contestée ».2 Mais il observe aussi que «aujourd'hui, elle rencontre plutôt indifférence, désaffection, incertitude sur son efficacité ».3 Selon le mot de Jean Boissonnat, «elle n'a plus d'ennemi. Mais elle a beaucoup d'ennuis ».4 Face à cette situation, l'intention de cet essai est d'abord de recenser ses faiblesses et d'analyser les reproches susceptibles de lui être adressés, comme les raisons invoquées pour en désespérer et lui préférer un régime qu'on estimerait plus approprié à l'avenir, parce que plus efficace. Mais, au regard de ces objections et malgré elles, notre objectif est ensuite de montrer ce qui la justifie et fonde sa validité, étant entendu que celle-ci ne saurait s'autoriser de la méconnaissance de problèmes éventuellement liés à sa nature même. Aussi bien, l'effondrement du mur de Berlin et des dictatures de l'Est européen, s'il a évidemment suscité la satisfaction convenable, a simultanément mis en relief la difficulté de leur substituer un mode de gestion satisfaisant. En fait, l'on se trouve aujourd'hui face à un certain vide de la pensée politique en la matière. La démocratie se trouve affaiblie sur le plan théorique et pratique par deux échecs inversement symétriques: celui des démocraties populaires et celui des démocraties libérales. Les premières se sont abandonnées à l'autoritarisme et ont entraÎné, en se niant ellesmêmes, déroute économique et négation de la liberté. Les secondes éprouvent de la peine tant pour se stabiliser que pour trouver leurs modalités d'organisation. C'est pourquoi beaucoup s'interrogent sur la manière d'inventer le régime de l'avenir et même sur la vraisemblance d'une conception
1 REMOND (R.), Démocratiser la République, Actes des Semaines Sociales de 1998, Paris, Bayard-Centurion, ] 999, p.14. 2 Id., p.15. 3 Id., p.16.
4 BOISSONNAT (J.), Ibid., p.IO.

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satisfaisante. Au total, comment éviter que la substitution du désenchantement à un grand espoir conduise à une impasse ? Comment empêcher que, à la limite, le désordre d'aujourd'hui amène certains à regretter le despotisme d'hier, ainsi que le montre, en plusieurs pays, le retour au pouvoir de certaines personnalités ou de partis en place avant la dislocation de l'URSS? Comment, plus largement, prévenir le désintérêt à l'égard du politique et le scepticisme vis-à-vis de toute perspective d'une organisation équitable de nos sociétés? En affirmant d'emblée, comme allant de soi, que la démocratie est le modèle universel de demain, ne risque-t-on pas de prendre une conviction, si fondée soit-elle, pour une garantie de l'évolution de l'histoire, sans discerner ses régressions éventuelles? Or il ne suffit ni de la rejeter d'emblée, à la manière des auteurs qu'étudie Jeanine VerdesLeroux 5, comme si elle était atteinte d'un vice de principe, ni de se contenter d'un a priori apologétique qui prétendrait interdire toute discussion à son propos. Situer ses risques et ses insuffisances, ce n'est nullement en rejeter le bien-fondé. C'est, tout au contraire, se mettre en mesure d'en améliorer le fonctionnement, donc travailler à la stabiliser. Profondément attaché à la démocratie, nous pensons utile à ceux qui travaillent pour elle d'attirer l'attention sur des aspects à tort négligés mais auxquels il faut consentir à songer si l'on veut, ce qui est notre souhait, consolider et asseoir les valeurs correspondantes. Notre objectif est donc de chercher à comprendre ce contraste. Vu les raisons qui non seulement légitiment mais même requièrent le choix et l'essor de régimes véritablement démocratiques, à quoi tient leur précarité? Est-elle seulement de type conjoncturel ou, plus sérieusement, d'ordre structurel? En quelque manière, quels arguments peut-on

5 VERDES-LEROUX (J.), Politique et littérature à l'extrême droite, des années 30 aux retombées de la Libération, Paris, Gallimard, 1996. 10

invoquer contradictoirement pour et contre la démocratie, et ainsi mieux justifier de conclure en sa faveur ? Cela nous conduira, dans un premier temps, à établir ses fondements, ce qui justifie, voire exige, de la préférer à tout autre type d'organisation de la cité. Nous analyserons ensuite les facteurs de son instabilité et de son équivocité, qui encouragent tant ses détracteurs explicites, sans inquiéter suffisamment ceux qui la compromettent en la défigurant. Entin, nous mettrons en évidence quelques critères de son authenticité.

Il

Chapitre 1
LES FONDEMENTS DE LA DEMOCRATIE
insi que l'indique le Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale 6, la morale ne suffit pas à organiser la vie sociale, quoi qu'elle lui soit indispensable. Elle stipule évidemment des principes fondamentaux, qui doivent réguler sa gestion et dont le respect s'impose inconditionnellement, mais elle ne fournit ni les objectifs à privilégier, ni les moyens à retenir. Même dans une société de saints, il faudrait choisir les uns et les autres et arrêter des règles juridiques qui fixent les modalités de la coexistence. Tel est bien l'objet propre et spécifique du politique. Si donc il ne peut être ni éliminé, ni évité, il importe de chercher de quelle manière assurer au mieux sa fonction. Et c'est bien là qu'apparaît, comme à la façon d'une hypothèse de réflexion, l'éventualité. de. la démocratie. C'est pourquoi il convient de mettre en évidence les raisons qui autorisent à, voire exigent de, reconnaître en elle le régime qui offie au politique ses conditions optimales d'exercice. * * *

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6 CANTO-SPERBER (M.), (sous la direction de), Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, Paris, P .U.F., 1996. 13

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