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La démocratie vivante

De
280 pages
A l'évocation de Michel Jobert, on pense tout de suite au ministre des Affaires étrangères de Georges Pompidou, défendant face aux hégémonies, l'indépendance de la France. Mais sait-on que, sous le septennat giscardien, il n'a cessé de "parler aux Français" et de les appeler à bâtir une "démocratie vivante", basée sur le respect et la responsabilité du citoyen ? Voici, au fil de La Lettre mensuelle de Michel Jobert des années 1974-1978, un essai de mise en lumière d'un vivre-ensemble harmonieux : une vision démocratique d'espoir. Avec la claire conscience d'œuvrer pour l'avenir.
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LA DEMOCRATIE VIVANTE
Michel JOBERT
un précurseur CD L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-6410-X
EAN : 9782747564106 Alexis NOËL
LA DEMOCRATIE VIVANTE
Michel JOBERT
un précurseur
Etude présentée à partir de
La Lettre de Michel Jobert
L'Harmattan Italia L'Harmattan L'Harmattan Hongrie
Via Degli Artisti, 15 5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3
10124 Torino 75005 Paris 1026 Budapest
ITALIE HONGRIE FRANCE
A Christiane,
pour sa présence dans la Cité
A Sabrina et Benjamin,
pour l'avenir Remerciements
à Me Marc Jobert
M Bernard Esambert
Mme Denise Ragot
pour leur témoignage de sympathie
à Laurent Guillemot
Pierre Jouneau
pour leur aide technique décisive Introduction
LE CITOYEN
AU CŒUR DE LA DEMOCRATIE VIVANTE
DANS UNE ATTITUDE POLITIQUE
POUR TOUS TEMPS Un enjeu pour le citoyen : exister dans la démocratie
Pour éclairer le chemin que je vous propose de suivre avec moi,
je vous invite à parcourir deux textes écrits en dehors de la période
étudiée dans ce livre.
Le premier est de Michel Jobert et il est tiré d'une chronique
La fin des modèles dans Le Midi Libre du 8 mars 1982. intitulée :
« Nous voici donc à l'heure de vérité : nous n'avons pas trouvé
de modèles à copier et nous n'en trouverons pas. Il faudra inventer
nous-mêmes la société et la civilisation nouvelles que nous voulons
construire. Certes, les expériences des uns et des autres devront
être prises en compte sur des points particuliers, pour découvrir des
choses à faire et à ne pas faire. Mais l'oeuvre d'ensemble et surtout
son fonctionnement, les rapports entre les hommes qui l'animeront,
nous devons les imaginer nous-mêmes et non pas une fois pour
toutes, mais de façon continue, incessante. C'est cela la vie :
fatigante, mais passionnante ! C'est pourquoi, au Mouvement des
Démocrates, nous parlons de "démocratie vivante", c'est-à-dire,
d'une démocratie sans cesse vécue et réinventée par chacun d'entre
nous. »
Lettre de Le second texte est de Vaclav HAVEL. Extrait de
du 22 janvier 1983, et traduit du tchèque par Xavier prison,
Galmiche (Autrement, H.S. 46 — 1990) ; je l'ai trouvé dans un
bulletin de liaison du « Mouvement des Démocrates » de Michel
(n° 47 ; avril 1992). Jobert : R faut qu'on se parle,
« Quand dans la vie nous adoptons une certaine attitude, quand
nous lui insufflons un certain sens, que nous la dotons d'une
perspective, d'une mission, quand nous touchons à une certaine
vérité, que nous décidons "d'y vivre", c'est un acte qui nous
appartient, qui n'appartient qu'à nous, un acte existentiel, moral et
finalement métaphysique ; crû "des profondeurs de notre coeur"
destiné à contenter notre être intime [...]. Cette façon de nous
repérer, pour peu qu'elle soit véritable et profonde, peut seule nous
11 faire devenir adultes, en toute période, en toute circonstance [...].
Celui qui ne puise pas en lui-même sa force renonce à trouver en
lui-même le sens de sa vie et s'en remet à ce qui l'entoure, situant
la clef de sa démarche personnelle en dehors de lui — sur une
idéologie, une organisation ou une communauté ; partant, il aura
beau en être un des membres les plus actifs, il ne sera
qu'attentisme et démission. »
Je crois que cet aperçu illustre bien la démarche, l'esprit et
l'originalité de Michel Jobert qui a voulu ancrer son action dans la
singularité de l'individu et de la personne humaine — comme nous
aurons l'occasion de le voir — et qui disait dans son livre L'autre
regard (1976 ; Grasset p. 241) : « Ce qui importe, c'est que le
grand basculement de nos habitudes et de nos vies surgisse d'abord
de nous-mêmes. S'il en est ainsi, après, tout sera simple, sans heurt
et l'armature de notre vie sociale nous paraîtra tellement rouillée
qu'il nous sera impossible d'y inscrire encore l'ambition de nos
jours. »
Cela étant dit, au-delà de la disparition de Michel Jobert (le 26
mai 2002), j'ai voulu avec ce dossier saluer la mémoire d'un
homme qui a placé, à la base de sa conception de la vie publique, la
« démocratie vivante », dont le coeur est la liberté et la responsa-
bilité du citoyen, le moyen privilégié « la décentralisation et la
décolonisation politique » (La Lettre de Michel Jobert n° 34), et le
cadre politique global une « attitude pour tous temps » (id. n° 40).
Avec l'espoir, en faisant de la participation du citoyen à la vie
collective « une exigence première de la vie démocratique » (id.
n° 44), de définir une politique susceptible de « réconcilier notre
société avec son temps » (id. n° 10). Avec un enjeu de taille pour le
citoyen : « exister dans la démocratie » (id. n° 34).
Une histoire récente (1974 - 1978)
Cette étude d'une histoire récente s'appuie quasi exclusivement
sur des extraits d'éditoriaux — à mon sens les plus significatifs pour
le but recherché — de La Lettre de Michel Jobert des années 1974-
1978, soit un ensemble de 51 numéros.
J'entends, en effet, présenter la « démocratie vivante », telle que
l'a conçue Michel Jobert, à partir de ces éditoriaux mensuels.
Promouvoir la « démocratie vivante », c'est d'ailleurs — par le
fait même — exalter la démocratie du citoyen. Les deux thèmes,
chez Jobert, ne peuvent être évoqués l'un sans l'autre tant ils sont
12 non seulement complémentaires, mais constamment imbriqués.
Cette remarque vaudra évidemment pour la plupart des thèmes
qui seront abordés. Il s'agit, en effet, de "Lettres" mensuelles. Et
dans ce cas, face à une action gouvernementale qui est ce qu'elle
est ; face à des partis qui vivent leur vie ; face à une société fran-
çaise et à une situation internationale données, une multitude de
questions d'actualité s'imposent. Aussi bien, quoi qu'il arrive, au
fil des mois, Michel Jobert est là, non seulement pour formuler une
critique, vive parfois, constructive toujours, mais pour remplir son
rôle d'explicitation d'une vision politique nouvelle. D'où la néces-
sité de s'y reprendre à plusieurs fois ; d'où l'inévitable super-
position d'éléments divers, se répétant ou apportant dans leur
développement évolutions et éclairages nouveaux, pas à pas, inlas-
sablement. Point ne s'agit, bien sûr, dans ce genre — épistolaire —
de compositions savamment construites, encore que, ici ou là, la
remarque se trouverait facilement contredite.
J'ai dit « présenter » des extraits d'éditoriaux. Je veux, en effet,
rester modeste. D'abord, si l'on est un tantinet lucide, on s'aperçoit
vite que Jobert se résume difficilement. De plus, il sait se faire
comprendre suffisamment lui-même. Mieux que quiconque même.
C'est dire que la citation ample et multiple s'imposait. Tout le reste
ne devait être que le plus discret possible.
Le mystère de la Charité de Jeanne Voulant écrire un article sur
de Charles Péguy, Stanislas Fumet raconte, dans ses mé-d 'Arc
moires, y avoir finalement renoncé, parce qu'il aurait été obligé de
ne mettre, pour ainsi dire, que des citations. Je n'aurai pas la même
sagesse. J'ai voulu faire connaître le Jobert des premières années
de son Mouvement, au travers des citations des 51 premières
Sur un total de 121 exemplaires, la proportion est rela-Lettres.
tivement limitée, mais elles sont, à mes yeux, les premières et les
plus propres à révéler le contenu de la « démocratie vivante » — du
n° 1, octobre 1974, au n° 51, décembre 1978. La première
s'adresse « aux âmes fortes de la République » et égrène d'emblée
pour tenter de définir une politique ; la Dix-sept propositions
dernière se demande vers quel « à-venir » nous allons, ce qui lui
donne l'occasion de parler de l'Etat, du Monde et de l'Europe.
Certes, si l'on avait voulu se contenter, au minimum, des années
1974-1976, on aurait déjà compris, pour l'essentiel, ce qu'est la
« démocratie vivante ». D'autant plus qu'à côté des Lettres,
d'autres textes ont été publiés, à partir de bandes d'enregistrement,
13 venant de réunions publiques, d'interventions à la radio ou à la
télévision et d'articles de journaux, donnant ainsi une idée suffi-
samment concrète et argumentée de la conception de Jobert de la
démocratie. Ces extraits se trouvent dans : M. Jobert, Parler aux
Français (Arthaud ; printemps 1977).
De plus, dans la série Les Cahiers de Michel Jobert (Centre
d'Etudes et de Réflexions du Mouvement des Démocrates), un
cahier édité en décembre 1976, en supplément de La Lettre n° 27 et
intitulé Démocratie vivante, rassemble quelques-unes des phrases
prononcées par Michel Jobert depuis juin 1974 suivant le même
procédé : à partir d'enregistrements lors de réunions publiques ou
d'interventions à la radio ou à la télévision.
Mais, au-delà de ces recueils très éclairants, il m'a semblé né-
cessaire d'aborder — même partiellement — La Lettre, sur une durée
assez longue pour être significative. J'ai retenu l'ensemble des
Lettres courant jusqu'à la fin de l'année 1978, y incluant ainsi tout
ce qui tourne autour des élections municipales de 1977 et des légis-
latives de 1978. C'était cerner ainsi, de façon plus plénière, avec
cette phase de préparation et d'action proprement électorale,
Michel Jobert — et le Mouvement des Démocrates.
Au-delà de cette chronique mensuelle de quatre ans et deux
mois, que j'essaie de mettre en valeur, je signale que La Lettre de
Michel Jobert paraîtra jusqu'en octobre 1984 (entre temps, Michel
Jobert avait démissionné, en mars 1983, du gouvernement de
François Mitterrand, dont il était ministre d'Etat, ministre du Com-
merce extérieur).
La Lettre de Michel Jobert
L'éditorial de Michel Jobert ne prendra un titre qu'au n° 6
(Maquillages) pour en reprendre un au n° 8 (Fragilités), continuant
avec un titre jusqu'au n° 12 inclus (Au temps des coquecigrues). Le
titre reviendra au n° 17, puis aux n° 19, 20, 23, 24, 26 ; à partir de
ce dernier numéro, il y aura un titre en permanence.
Jobert porte un regard attentif et critique sur l'actualité na-
tionale et internationale. Pour apprécier l'art et l'intérêt du chroni-
queur, il faudrait assurément lire La Lettre en entier, même si l'on
sait que bien des éléments de l'actualité politique passent vite. Le
choix d'extraits que je propose m'est bien sûr personnel, même si,
à propos de chaque sujet traité, il s'est normalement imposé à moi.
J'espère que ce choix, ainsi que le titre des chapitres et le regrou-
14 pement sélectif des thèmes eux-mêmes, ne trahiront pas la pensée
de Michel Jobert, quand mon but est de la faire mieux connaître.
Textes et légers commentaires éventuels : rien ne vise à
l'exhaustivité. Ce dossier voudrait être un honnête défrichement
qui ferait apparaître au lecteur de notre temps la conviction d'un
homme politique, la richesse d'un projet, précurseur à bien des
titres, au service de son pays.
Mais il y a un caractère de La Lettre que je voudrais souligner :
sa cohérence profonde. Je me suis efforcé de la restituer, dans la
succession des textes cités durant ces années 1974-1978.
Publiant en 1982 des extraits d'une série d'articles parus dans
sous le précédent septennat (Chroniques du Midi Le Midi Libre,
Libre), Jobert aura cette réponse — qui le caractérise bien — à
F. Mitterrand, inquiet de la difficulté de l'exercice (à cause d'un
risque de porte-à-faux ou de contradiction) : «Je n'ai jamais pensé
que je pouvais courir le moindre risque, dès lors que ma conviction
Par trente-six chemins, Albin Michel ; est faite. » (Michel Jobert,
1984).
Un homme opiniâtre
On le savait doué d'humour ... Il me dit un jour en souriant,
comme pour passer enfin à autre chose — à propos de la fm de la
parution de La lettre : «J'ai arrêté mes exercices de solennité. »
(Nous savons bien qu'il continuera ses chroniques ailleurs, jusqu'à
les rendre hebdomadaires, les honorant le jour même de sa mort à
MEDI I (la radio de Tanger).
Toujours est-il que dans sa dernière contribution à La Lettre,
avec le numéro 120, en septembre 1984 (le n° 121 ne sera qu'une
pure lettre de conclusion administrative), il donnera comme titre à
son éditorial : De la hauteur. J'y vois un symbole pour tout le
passé des Lettres. Dans l'en-tête de l'éditorial, un autre titre : Dix
ans. En voici la suite :
« Dix ans. Cent vingt numéros. Lancée voici dix ans, dans l'in-
La Lettre, grâce à la fidélité de ses abonnés certitude et la précarité,
aura parcouru un long chemin. Au point de devenir la doyenne
dans sa catégorie ! Car elle fut copiée : tant mieux !
« Elle a été loyale à son inspiration initiale, ni complaisante, ni
hostile, elle s'est efforcée d'analyser le présent à partir d'évi-
dences, généralement masquées à l'opinion courante. Quant à
l'avenir, elle y a préparé ses lecteurs, sans recourir à l'idéologie
15 mais au bon sens ; elle a fait appel à leur générosité de coeur, de
jugement, au sens de la responsabilité personnelle, sans lesquelles
la vie collective ne peut connaître la moindre harmonie.
« Comme elle était avisée de se placer, dès 1974, à l'écart des
clivages sempiternels dont les ravages ont fait fuir le public très
loin de la chronique partisane, au point qu'aujourd'hui la tentation
de "l'ailleurs" atteint même les professionnels de la politique !
[Nous sommes en octobre 1984 !...]
« Que son message constant de tolérance et de courage ait
trouvé un écho et un encouragement, ou ait simplement éveillé
l'intérêt, telle est la plus belle récompense pour cet anniversaire. »
Dès les tout débuts, Jobert proclame les idées politiques ma-
jeures qui feront toujours l'ossature de son message. Affirmations
de cristal. Répétitions et développements au fil du temps et des
évènements. Ainsi s'élabore peu à peu, avec toutes les évolutions
nécessaires et les multiples (brèves ou plus développées) synthèses
jetées ici ou là, le contenu de sa « démocratie vivante ». Mieux, à
mon sens, qu'un « programme » ou une « charte » ou tout
simplement la construction ordinaire et bien ordonnée d'un livre,
de Lettre en Lettre, face à la société et aux réalités politiques du
moment, Jobert définit pour le citoyen l'essentiel d'un projet ori-
ginal, à mettre constamment en oeuvre, avec « lucidité » et « bon
sens », sous la forme d'une invitation chaleureuse et sincère à un
vivre-ensemble français.
Michel Jobert y avait un certain droit : il pouvait déjà témoi-
gner d'un passé et d'une expérience de haut fonctionnaire et de
politique actifs : comme membre de plusieurs cabinets ministériels
de 1952 à 1956 sous la Iv e République, dont celui de Mendès-
France ; puis, sous la V e République, comme collaborateur de
Georges Pompidou, dont il fut le directeur de cabinet de Premier
Ministre et ensuite son secrétaire général à l'Elysée, avant d'être
son ministre des Affaires étrangères.
Je n'ai pas l'intention de tracer dans cette étude, avec les ingré-
dients qui en feraient la trame, le portrait d'un homme d'Etat.
D'autres le feront en temps voulu. Tant mieux si je peux en sug-
gérer un possible aperçu, grâce à la valeur de ses analyses et à sa
vision exigeante et concrète de la France pour le Monde.
Mon dessein était d'emblée de faire ressortir la détermination
constante de Michel Jobert, qu'il avouera avoir portée, au plus haut
niveau en 1982, lorsque, aux négociations du GATT, seul, sans
16 instructions, il déjouera au mieux les manoeuvres américaines,
tandis que parallèlement des pressions, également américaines,
étaient faites auprès de F. Mitterrand et de son Premier Ministre,
pour que le ministre du Commerce extérieur qu'il était fût plus
complaisant, au détriment des intérêts français et européens. (Par
p. 162-163) trente- six chemins,
Pour Jobert enfin, « rien n'est plus vain que la grandiloquence.
Elle ne remplacera jamais les tâches précises, poursuivies avec
opiniâtreté. » (La Lettre n° 28 ; janvier 1977). Et j'en reviens à la
Lettre de prison de Vaclav Havel : « La vraie ténacité, la vraie
constance n'est donnée qu'à celui qui trouve appui en lui-même,
n'abandonne pas son sort à autrui, se montre assez fort pour
conserver l'esprit clair, une pensée personnelle, la maîtrise de soi et
un regard sur le monde toujours authentique, c'est-à-dire im-
médiat. »
Le contexte politique et économique
Depuis le décès de Georges Pompidou (2 avril 1974) et depuis
l'élection du nouveau Président de la République (19 mai 1974),
qui — ne l'oublions pas — était ministre des Finances sous Pompi-
dou, « l'attitude prise est détestable et elle vient d'une erreur de
jugement. » (La Lettre n° 1 ; octobre 1974)
Notre économie, notre industrie, tout est à revoir, dans « une
démarche audacieuse » faisant la « trame d'un grand dessein
national, qui rassemble les énergies du pays, dans l'imagination et
Nous sommes devenus « vulnérables et fragiles » l'effort » (id).
Il faut chercher une voie de salut. Car nous devons « faire face (id).
aux conséquences de la mutation économique internationale » (id);
(id) — «une crise mondiale », « infla-à l'accélération de la crise »
tionniste » (La Lettre n° 2 ; novembre 1974). (Jobert, dans sa
n° 1, notait : «Le prix de l'énergie a ajouté aux difficultés, Lettre
mais n'est pas responsable en tout de l'inflation mondiale ou
proprement française »). « Un changement de direction », « un
(La Lettre sursaut collectif» : Jobert ne cessera de les demander.
n° 10 ; juillet 1975)
Pour ce faire, il ne se place pas dans une perspective de
polémique stérile ; sa critique — je dirais plutôt son examen des
choses — est une recherche des causes du marasme pour y apporter
ensuite des remèdes. Il se constitue en force de proposition. Dès sa
en octobre 1974, il énonce les mesures suscep- première Lettre,
17 tibles d'être prises, avant d'en appeler à l'effort. Ainsi naissent
Dix-sept propositions, pour « définir une politique » (cf. Annexe
2). Il prend en compte tous les secteurs de la vie économique et
politique, sans oublier de les éclairer de sa conception de la
« démocratie vivante ».
Jobert utilisera la même méthode de proposition dans La
Lettre n° 28, en janvier 1977, avec Quatorze perspectives de
bonne gestion (cf. Annexe 2). Dès La Lettre n° 2, en novembre
1974, il analysait — pour mieux la combattre — l'origine de l'in-
flation (le système monétaire américain), avant d'insister sur la
gravité de la situation mondiale et particulièrement française
(cf. Annexe 2).
Jobert insiste volontiers sur le caractère constructif de sa pro-
position politique. 11 s'en expliquera dans sa Lettre à un ami (qui
ne le suit manifestement plus) : La Lettre n° 26 (cf. ch. VIII,
p. 145-146). Avec clarté, mais avec équité, il dit ce qu'il pense de
la France et de ses gouvernants (La Lettre n° 40 ; n° 48 ; n° 51
cf. 3 e partie, p. 207-210). Sans oublier de décrire les moyens
propres à redresser la barre (cf. Annexe 2).
Quoi qu'il en coûte, avec un souci de vérité face aux réalités qui
exclut les complaisances, Jobert revendique bien haut le rôle qu'il
voudrait voir rempli par tout un chacun, à son niveau : celui de
bâtisseur d'avenir que lui-même, Lettre après Lettre et « à mains
nues », essaie d'être en dessinant et en faisant vivre sa « démo-
cratie vivante ».
Ainsi Michel Jobert, comme un guetteur en mission de service
public, ne cesse d'expliquer et de proposer ; pour paraphraser
Péguy, il est un peu, pour ceux qui ne jouent pas le jeu classique et
brutal de l'affrontement droite-gauche, cette petite espérance qui
peut ouvrir une voie nouvelle. Sans grande illusion toutefois pour
ce qu'en feront nos gouvernants. En témoigne très tôt cette ré-
flexion : « Ceux qui ne partagent pas les analyses gouvernemen-
tales sont des "irresponsables". Curieuse façon d'aplanir les voies
d'un dialogue ouvert de grand coeur, par contre, par le Président de
la République. » (La Lettre n° 12 ; septembre 1975) Il y a souvent,
en politique, un écart entre le dire et le faire...
Approche et méthode
Je présenterai cette « démocratie vivante » de Michel Jobert le
plus simplement possible, sous ses aspects essentiels. Pour moi il
n'est pas opportun, sans la dénaturer, de disséquer cette oeuvre au
18 scalpel, pour en rassembler de façon systématique et exhaustive,
sous des apparences de travail rigoureux, les diverses parties qui se
ressemblent et qui abordent les mêmes sujets.
J'essaierai de faire un travail moins prétentieux et plus respec-
tueux du déroulement de la pensée de Michel Jobert. J'ai choisi
d'abord de respecter autant que possible la citation ample, qui parle
d'elle-même. Aussi bien me suis-je vu dans la nécessité de tenter
une double opération.
D'abord rassembler, sous un même titre, les éléments essentiels
qui manifestement s'accordaient bien ensemble, révélant ainsi la
justesse et la vérité du titre d'un chapitre. Non sans que, ici ou là,
la discussion ne soit possible. J'ai voulu aussi, à tout prix, conser-
ver le contexte des citations dans leur sens le plus fort.
Mais je n'oubliais pas que plusieurs de ces extraits amples,
difficilement dissociables, parlaient en même temps de bien
d'autres sujets et qu'il n'était manifestement pas possible de les
disperser dans plusieurs chapitres, ne serait-ce qu'en tenant compte
de l'impact d'un caractère fatalement volumineux et répétitif.
Heureusement, on a suffisamment de textes pour illustrer chaque
chapitre dans le thème principal choisi.
Aussi bien, refusant une méthode strictement analytique, j'ai
préféré m'intéresser d'abord à ce qui me semblait être, dans chacun
de ces extraits de Lettres, le plus significatif, en excluant autant
que possible la répétition.
Je fais appel au lecteur qui pourra se faire une opinion person-
nelle à l'examen des textes, tout au long de cette étude.
A noter, enfin, que tous les extraits sont cités par ordre
chronologique.
Présentations et « harmoniques »
Les textes de La Lettre, dans chaque chapitre, sont introduits
par des exergues et des présentations. Ces dernières tentent quel-
ques synthèses rapides, quelques réflexions, et quelques mises en
valeur particulières. Elles s'efforcent, le plus possible, de coller
aux textes. (Pour ce qui est des exergues — en plus des ouvrages ci-
dessous évoqués pour les « harmoniques » — j'ai puisé dans Les
idées simples de la vie, encore appelé : Petit livre bleu de Michel
Jobert », Grasset, 1975).
J'ai placé, après les textes de La Lettre, un nombre plus ou
moins grand d'autres extraits sous le titre d' « Harmoniques ». Cet
19 autre florilège de Michel Jobert est censé, à mes yeux, avoir un
rapport avec ce qui précède immédiatement, avec une vérité quel-
que peu évidente — sinon démonstrative. Comment ? Soit comme
éclairage du sujet traité, soit comme inspiration possible, ou tout
simplement comme un accompagnement particulièrement adéquat.
De ces « harmoniques », écho du présent et du passé de La
j'exclus tout article de presse et tout enregistrement de radio Lettre,
ou de télévision. De plus, je n'ai voulu les extraire que dans la
La période des oeuvres de Michel Jobert coïncidant avec celles de
et je les ai mis par ordre chronologique. Lettre ;
D'abord, Les Mémoires d'avenir (Grasset ; 1974), écrits au
lendemain de la vacance ministérielle des Affaires étrangères, où
Michel Jobert traite de son parcours, en une subtile imbrication de
sa vie personnelle et politique, aux débuts de son engagement dans
le Mouvement des Démocrates. Puis L'autre regard (Grasset ;
1976) où, sans négliger sa vie personnelle, il s'attarde plus spéci-
fiquement sur sa collaboration avec Georges Pompidou et sur son
action de ministre des Affaires étrangères.
Puis, deux autres livres. Le premier : Lettre ouverte aux femmes
politiques (Albin Michel ; 1976) où Jobert traite de la femme poli-
tique dans la société (livre qui révèle, d'ailleurs, beaucoup de la
personnalité de l'auteur), tandis qu'un roman, quelque peu
inattendu, dévoile sous une fable de la volonté visitée par l'amour,
le tempérament imaginatif précis et poétique d'un observateur
éprouvé : La vie d'Hella Schuster (Albin Michel ; 1977).
Par contre, de façon bien délimitée, je me suis permis ici ou là,
surtout dans les présentations, d'ouvrir une fenêtre sur l'avenir —
comme en confirmation, vérification, ou illustration de quelques
idées fondamentales et permanentes de Michel Jobert.
Pour ce faire, je fais appel à deux livres de l'auteur qui peuvent
tenir lieu de « mémoires » : l'un, (déjà cité), Par trente-six che-
mins, 1984 ; l'autre, Ni dieu ni diable, 1993 (tous les deux édités
chez Albin Michel). J'y ajouterai, ici ou là, quelques phrases tirées
et du Cahier Démocratie vivante, signifi-de Parler aux Français
catives par leur originalité et leur simplicité - peut-être parce que
livrées par Jobert en toute spontanéité, face à un auditoire ou à des
journalistes.
En guise de conclusion, avec la synthèse d'une conférence à
l'Institut commercial de Nancy, j'indiquerai une autre manière,
pour Michel Jobert, de présenter la « démocratie vivante ».
20 Enfin, en annexe, après avoir analysé le comportement du
Mouvement des Démocrates durant les élections de 1977 et 1978,
j'utiliserai Le Message de Michel Jobert - une synthèse, brève et
circonstancielle, mais essentielle de sa vision politique — au 3'
Rassemblement du Mouvement, à Paris, en 1978 (Annexe 1),
tandis que je présenterai quelques autres textes significatifs des
Lettres, en Annexe 2, susceptibles d'éclairer notre sujet dans son
contexte politique général. (Pour terminer, en finale, par une chro-
nologie rapide de politique intérieure du moment).
Raisons - et perspective - du dossier « démocratie vivante »
D'abord, Michel Jobert n'a pas élaboré une démocratie en soi,
comme un spécialiste de l'organisation de la vie sociale et poli-
tique. Il l'a placée à une autre hauteur : nous le verrons, la «démo-
cratie vivante », pour garder sa force et sa cohérence, s'inscrit dans
le cadre nécessaire d'une politique française globale.
La « démocratie vivante » doit donc être en lien avec tout ce qui
fait la force et la vie d'une nation : l'initiative économique, la
justice sociale, la liberté d'entreprendre (dans un contexte de
fiscalité nouvelle). De même qu'elle s'inscrit nécessairement dans
un travail de promotion de l'Europe, pour la bonne marche du
Monde.
Ensuite, j'ai la faiblesse de croire que le sujet en lui-même
mérite d'être traité : on n'approfondira jamais assez la place et le
rôle du citoyen dans notre société. Surtout dans ces temps d'après
Présidentielles du 21 avril 2002, où l'on a si souvent évoqué, qui
une crise de la citoyenneté et du civisme, qui une crise des partis
ou tout simplement de la démocratie. Sans entrer dans ce débat, les
temps passés (ceux de 1974-1978, où Jobert dessinait sa « démo-
cratie vivante » tournée vers l'avenir) et les temps présents ne
pourraient-t-ils pas s'éclairer mutuellement ?
J'ai enfin le sentiment — et je tente de le faire partager — que,
quelques vingt-cinq années après l'aventure politique, certes limi-
tée, mais si évocatrice de Michel Jobert, la profondeur et la sim-
plicité de son projet, mené avec intrépidité et ferveur (avec
« alacrité », comme il dit), est encore susceptible de toucher le
coeur et l'esprit des Français en recherche de « citoyenneté
active » (La Lettre n° 42) ; même si, pour le lecteur d'aujourd'hui,
bien des événements, ou même quelques problématiques, ont pu
perdre de leur plus vif intérêt ; même si, les temps ayant évolué,
des progrès ont dû — Dieu merci — être réalisés dans bien des do-
21 maines. Je n'oublie pas, entre autres, tout ce qui a été fait dans le
champ de la décentralisation (dont les lois de 1982).
J'espère ainsi enrichir quelque peu la connaissance réelle de la
démocratie française et proposer avec « la démocratie vivante » un
haut lieu possible de réflexion pour l'action, à la jeunesse du début
de ce siècle, au-delà des fractures du passé et de ses schémas
partisans. Après tout, Jobert n'avait-il pas pour but de proposer,
comme on le verra, une démocratie de « fin de siècle ? » (La
Lettre n° 6 ; mars 1975). On n'en est pas encore si éloigné...
Quoi qu'il en soit, je livre dès maintenant cette conviction et cet
avertissement de Michel Jobert « Liberté, respect, responsa-
bilité, trois impératifs qui définissent notre attitude pour imaginer
et décrire la société que nous voulons. Ces impératifs sont insépa-
rables. Ils atteignent au coeur l'état politique d'aujourd'hui, le met-
tant en question. S'ils sont pris en compte, même imparfaitement,
par l'action publique, le visage de notre société changera et elle as-
surera son équilibre. Sinon, elle continuera d'administrer ses désar-
rois, et n'entrera pas dans l'an 2000 aussi tranquillement que
certains l'imaginent. 11 faudra que les hommes d'Etat compren-
nent que la vraie finalité d'une démocratie est de pousser sans
cesse le citoyen vers l'exercice d'une responsabilité, pour y
prendre sa mesure et se dépasser. » (3e Rassemblement de son
Mouvement, Paris, 19/11/1978)
Un écrivain au service d'une vision politique
En soi, évidemment, La Lettre n'a aucune ambition littéraire et
le genre épistolaire, surtout quand il traite de la vie politique au
mois le mois, ne s'y prête guère ! Nous sommes plutôt en présence
de pans bruissants de la vie nationale et internationale, dans leur
déroulement plus ou moins chaotique, où s'entremêlent la chro-
nique et le projet.
Je pense toutefois qu'on ne peut rester insensible à l'analyse et
à la réflexion de Michel Jobert, tant sa relation est à la fois précise,
décapante et imaginative, dans la manière d'évoquer la vie et les
problèmes des gens du temps et de proposer des voies de progrès et
des remèdes. Quand se croisent la justesse des mots, la sincérité du
propos et la chaleur du coeur, il se dégage comme une ambiance
d'évidence et de vérité, voire de beauté. (Je ne parle pas de l'acuité
de l'intelligence, assez soulignée par ses contemporains).
Certes, de par sa posture — avec ce qu'il est et le rôle bien clair
qu'il se donne — le risque pour Jobert est de faire trop « sérieux ».
22 Même s'il garde toujours un sens acéré de l'humour, son style ne
se départit pas d'une certaine noblesse. Sans être recherché, il
garde toujours de la hauteur : il n'abaisse pas le lecteur, il l'élève.
Certains passages de La Lettre sont — à mon sens — de vrais
morceaux d'anthologie. Nombre de ses premiers lecteurs, d'ail-
leurs, ne s'y étaient pas trompés : habitués qu'ils étaient à un lan-
gage politique plus au rabais, ils lui faisaient grief de « trop bien
écrire ». Je ne crois pas qu'il ait changé quoi que ce soit à sa ma-
nière de faire. Pour notre plus grande satisfaction.
Non sans avoir rappelé les mots de Pierre Viansson-Ponté, à
propos de Mémoires d'avenir et L'autre regard (Le Monde du 23
mars 1976) : « Cette mélodie douce amère... Un ton libre pour un
esprit libre », pour mieux comprendre l'écrivain, et pas seulement à
l'aune de ses Lettres, je préfère le laisser s'exprimer lui-même, à
l'occasion de la Lettre ouverte aux femmes politiques (p. 12- 13) :
« J'ai certes appris que la précision excluait la nuance ; que
pour être exactement compris il ne fallait pas se contenter d'évo-
quer ; qu'à trop respecter la rêverie propre du lecteur on risquait de
l'égarer sur soi-même. Désormais je sais qu'en politique notam-
ment, il faut appeler "un chat, un chat et Rolet un fripon". Le style
allusif, l'ironie voilée, la litote, le sous-entendu, le souci délicat de
laisser autrui conclure votre discours "comme il lui plaira", de ne
rien imposer hormis des prémisses hasardeuses, tout cela est à
proscrire par qui veut être entendu, s'il a quelque chose à dire.
« Je m'étais donc promis d'être raisonnable. C'était compter
sans mon romantisme impénitent : J'exècre les mondes tracés au
cordeau - par d'autres. Et par conséquent, j'aurais scrupule à me
livrer moi-même à cet exercice. Aussi, mon penchant naturel était
de suggérer, d'inviter à une réflexion sans forcer à une conclusion,
j'avoue m'être laissé aller à mes mauvaises habitudes.
« En les confessant, je souhaite qu'on me les pardonne un peu.
Je crois devoir donner au lecteur, dont je complique ainsi la tâche
et mets la patience à l'épreuve, deux indications qui ne seront pas
superflues. [Je m'en tiendrai, ici, à la première].
«La première est qu'il ne faut pas forcément me prendre au
sérieux quand j'écris des phrases empreintes de gravité, dans leur
cristalline limpidité. Par contre, si je tente d'être primesautier (pour
ne parvenir peut-être qu'à une maladroite ironie), je réclame l'at-
tention : ce que j'écris me paraît alors essentiel, et par une sorte de
pudeur, je voudrais faire sourire d'abord, faire réfléchir ensuite.
23 N'attendez pas de moi que je frappe comme un sourd sur une
grosse caisse. D'ailleurs, Jacques Faizant me voyait en joueur de
triangle et Alain Peyrefitte en joueur de flûte. Quoi de plus en-
nuyeux que les gens qui se prennent au sérieux ? Dans mon univers
intérieur — chacun a ainsi son musée — je les classe parmi les
"dindons solennels". Je serais vraiment fâché de me retrouver
parmi eux. »
Sous le signe du respect et de la responsabilté
Au seuil de la description de la « démocratie vivante », il
convient d'évoquer le début de la Lettre n° 1, en octobre 1974. Il
en donne le cadre et le ton.
« Puissiez-vous faire bon accueil à cette modeste publication,
reflet des espoirs de ceux qui acceptent de se consacrer au Mouve-
ment des Démocrates — mensuelle d'abord, elle voudrait définir le
lien entre les comités et les organismes du Mouvement, recueillir le
concours de nombreux sympathisants, assurer un commentaire de
l'actualité, le faire connaître aux moyens d'information.
« Notre commanditaire est notre bonne volonté. Notre ressort
secret, la résolution de ne laisser piétiner aucune des chances de
notre pays. Notre action passe par le respect de chacun d'entre
nous, de son temps, de la dignité de son existence, de la valeur
qu'il peut mettre au service de tous. Nous préférons la sincérité à
l'artifice, la détermination à l'habileté, le plan à l'improvisation.
Nous croyons à la diversité dans la vie collective, à l'idée nationale
quand tout ramène à l'uniformisation. Nous voulons que chacun
puisse s'épanouir dans la Cité, sans déléguer sa responsabilité et
sans tenir pour acquis ce qu'il n'a pu s'expliquer à lui-même.
Les Ames fortes de la République
« Un appel a été lancé, le 11 juin dernier, aux démocrates — les
âmes fortes de la République — pour qu'ils se groupent en un
mouvement qui respecte scrupuleusement les leçons et le legs des
seize dernières années pour les institutions, la défense nationale, la
politique étrangère. Mais qui fasse entrer tout le reste dans le
domaine enchanté du changement. L'étendue en est vaste pour
que la hâte ou le refus y soient également de mauvaise compagnie.
Que cela ne fasse pas oublier la progression du revenu individuel et
l'amélioration de la vie collective car elles demeurent toujours le
changement le plus souhaité !
« Entrer dans la vie publique du pays avec de tels impératifs ne
24 conduit pas — et de loin — à circuler entre les délimitations clas-
siques des partis et d'abord d'un côté ou de l'autre du clivage qui
sépare la droite et la gauche, une majorité et une opposition. Les
vieilles complications doctrinales, de réflexion ou d'habitude, pa-
raissent chaque jour plus étranges à tant d'hommes et de femmes
qui veulent l'action et le progrès et non pas le débat et l'im-
mobilité. Leur choix ira vers ceux qui se montreront à la fois ca-
pables et soucieux d'autrui, qui sauront écouter, réaliser, expliquer.
« Nous ne cherchons à concurrencer personne dans le choix
politique : il est si peu établi dans ce pays que la récente campagne
présidentielle a révélé l'hésitation de millions de citoyens, non pas
sur la nuance politicienne, mais sur la capacité à gérer et sur la
garantie que le pouvoir ne serait pas accaparé au détriment de l'in-
dividu. Les esprits à convaincre, les coeurs à conquérir sont assez
nombreux et disponibles pour que notre quête ne vienne à la tra-
verse d'aucune route reconnue.
« Pour tisser le réseau de comités qui, à tous échelons, feront la
solidarité et l'imagination du mouvement, aucune prévention,
aucune exclusive n'auront cours. Car il s'agit de rassembler dans la
bonne volonté, pour des tâches pratiques de réflexion, d'animation,
voire de gestion. Que cet effort puisse déboucher un jour dans les
circuits habituels de la vie publique et politique, quoi de plus
normal ? Que le mouvement s'intéresse le moment venu aux
diverses élections, il ne faudra point s'en étonner. Qu'il ait à parti-
ciper à la tactique de celles-ci, demain ou plus tard, sera affaire de
circonstance certes, mais acte important pour les fmalités définies
ci-dessus. Cette perspective ne pourra donc être négligée. ». [etc...]
***
Je vous propose désormais de m'accompagner sur le chemin de
la « démocratie vivante » :
— Une première partie décrira à grands traits, ce qui en fut
comme le repoussoir global.
— Une deuxième partie, plus volumineuse - surtout en son cha-
pitre septième, qui en est le coeur - en révèlera le caractère d'épa-
nouissement de l'âme et du citoyen (avec ses mots et ses valeurs,
ses buts et ses rejets aussi) sous ses multiples facettes et décli-
naisons, avec ses conséquences et ses prolongements, en ce qui
concerne l'Europe, bien sûr, mais encore par rapport à une lontaine
répercussion dans le monde.
25 — Une troisième partie mettra en relief, après les nécessaires
refus, le nouvel espace de la démocratie de Michel Jobert.
Le tout s'ordonnera autour de chapitres à la structure à peu près
constante : présentations (à deux exceptions près) ; textes ; har-
moniques.
Une remarque pour finir
Je l'ai déjà noté : Michel Jobert a dessiné l'essentiel de sa
conception de la « démocratie vivante » en un temps relativement
mensuelle dont j'ai retenu bref — et particulièrement dans sa Lettre
les numéros des années 1974-1978. Le lecteur, au fil des thèmes
choisis, pourra en suivre la genèse. Mais, ayant bien conscience de
la période plutôt limitée au cours de laquelle elle se déroule et du
caractère déjà lointain (30 années, au maximum) des références
concrètes de la vie politique du moment, je l'invite à se reporter à
la chronologie finale de l'annexe 3, p. 271.
Je résume toutefois le cadre politique général.
Après seize années de V' République avec les Présidents de
Gaulle (1958-1969) et Pompidou (1969-1974), Valéry Giscard
d'Estaing est élu Président de la République le 19 mai 1974 (l'em-
portant ainsi sur François Mitterrand avec un score de 50,81 %
contre 49,19 %). Les deux Premiers Ministres de son septennat
sont : Jacques Chirac (25 mai 1974 — 25 août 1976) et Raymond
Barre (28 août 1976 — 1981).
La période examinée laisse apparaître, entre autres, deux
caractères : 1) Un affrontement significatif Gauche-Droite et la
rupture de l'Union de la Gauche (14-23 septembre 1977), scellée
depuis fin juin 1972. — 2) Les années charnières 1977-1978, avec
les élections municipales (13-20 mars 1977) qui révélèrent une
forte poussée de la Gauche, et les élections législatives (12-19 mars
1978), avec le succès de la majorité présidentielle.
Aux élections présidentielles de mai 1981, François Mitterrand
l'emportera sur Valéry Giscard d'Estaing.
A suivre, p. 27 et 28, une reproduction de la première page de
deux numéros, 34 et 79, de La Lettre (avant et après 1978).
26 la lettre
de Michel Jobert
Juiast le'. Menem, Jr,. n° 34
LA DÉMOCRATIE VIVANTE
A la demande d'un ami. j'ai envoVe e un éminent jour- de résistance. Le temps des cantons faciles de l'Occident
naliste le livre quo noua venons de ferre paraitre n Parler terminé. Las battus jours na sont Pas Prêts de revenir.
aux Francais n. n Mais souheitent-ils qu'on leur perle 7 ir Pot Pour nous. plus que pour d'autres, évidemment. Out
interroge celui-ci on retour. prépare le paye à Cet essaie et aux efforts qu'Il requiert
pour les surmonter 7
Depuis 1974. au début de notre el fort, nous avons
écrit sur nos affichas u Effort de chacun, démocratie on comprend que les Français n'aient
vivante o. Nous ne cesserons de le répéter. Ce n'est pas gagne envie qu'on leur parle I Ce qu'ils entendent est ga gn e
Mutila. voyz-vous déjà. la chef du RPR qui schématise d'une médiocrité qui justifie leur indifféra nce. Oui peut
volontiers. mais no répugne pas é emprunter ici ou lu. e enre se passionner pour le ballet des Quatre —Giscard, co
cru utile d'évoquer — un jour — le ri démocratie du quo- Chirac. Mitterrand. Marchais — sans compter les fes-
tidien ». Qu'il ne l'oublie pas I En mai 1974. François tons de quelques séides? Il est même salutaire crenton
Mirterand disert .0 Le seul projet de la droite garder le dee dire de plus en plus ri Ils nous ennuient I o. Certains
pouvoir ; mon premier objectif voua le rendre o. Michel de nos concitoyens attendante l'homme providentiel ».
Rocard. à Nantes. le mois dernier. soulignait la nécessité histoire de fuir les responsabilités. Mais il n'en est point
dereconstruire une ciete civile e. Enfin un 'Ivre col- so regardez la scene et regardez l'horizon/ C'est bien
lectif va bientôt pa.itr e « La démocratie à portée de mieux ainsi. D'autres — c'est exactement la même
main a, rédigé par de bonnes plumas. démarche — se cremponnant ridée qu'Il faut faire un
u choix de société a. Ainsi. M. Lecanuet, qui va sa tronc.
Tout cola va dans la bon sens, peut-être par hasard ou
féru, après cette anlyse, da le Chambre au Sénat I Il
Qu'importe ! Je crois que c'est par nécessite. ne suffit pas de sa réfugier dans l'irréalisme et l'abstrac
EtEt si l'éminent journaliste doute quo les Francais saunai , tien. croyant ainsi avoir agi.
qu'on leur parle faute de les intéresser. du tent vraiment
moins paut-on penser qu'on commence les entendre, En fort. CAilenf Ou 00011', en mars 1978. la marge de
avant même qu'ils ne eexpriment distinctement. manœuvre do l'une ou de l'autre sera ai faible, les pres-
sions xtérieures qu'elles subiront si comminatoires. e
l'attent e de leur échec tellement manif este comparé au
désir d'aider. que les u choix de sociét6 w resteront vito
LE PETIT TRAIN-TRAIN au fond de la gorge de ceux qui s'en gargarisant si ef fron-
triment aujourdhul. Michel Rocard, déjà cite. suppliait NE GRIMPERA PAS LA CÔTE
las congressites socialistes de Nantes u d'accepter
ridée o. qu'après une victoire électorale, II paume y
Résumons le petit train-train de la démocratie no IP Oir des dit f icultés o. Parbleu donc 111 n'y 131.101 que
grimpera pas la côte. Chacun en a confusément cons- cela I Es si ce sont les autres qui continuent, elles conti
cience. Mais do là à l'avouer. puis à foire l'efrnrt pour rueront avec eux. De toutes tacons. ces élections ne sont
réformer Etat, partis. comités. partagea et habitudes. pue essentielles su regard des enjoint économiques.
pour les démocrates de tradition et d'intérêt, c'est trop I monétaires et stratégiques qui conditionnent l'avenir.
Aveugles ou cramponnés. ils ne conçoivent la moindre leSSenneet. C'EST LA RÉSOLUTION COLLECTIVE DES FRANÇAIS.
modification qu'au sens du Prince de Lampedusa u Il
faut que tout change, pour quetout demeure o. Comment
ne pas croira qu'ils préfèrent une révolution (pour la UNE URGENTE AFFAIRE NATIONALE
récupererol à une adaptation qui riMange leur confort
et Mugisa leur imagination 7 On se souvient ainsi des cris
Cens pourquoi la pratique d'une démocratie vivante
de fureur et dos gémissements provoques. an 7945. par
devient une urgente affaire nationale. Nous ne nous en
la ri Sécurité Sociale n. devenue depuis lors la vache à tirerons pas an laissant tourner per los mêmes mains le
len de tant de professions...
maigre brouet national. En vivant au Xe siècle comme
en 1877. En faisant à chaque consultation électorale Pourtant. un regard un peu lucide sur l'environnement
révérence .1 aux pouvoirs r. quiarrangeront tout notre international et sur s propres off aires devrait nous no
Pour notre confort parce que u eux o savent. Les ir sub-convaincre due la dém ocratie ne résistera ni a la rude
tils » dirait Jules Romains. Or, depuis 1877. il y a eu deux compétition du dehors, ni à l'indifférence des citoyens
guerres mondiales. des changements et des souffrances qui. défaut do mourir pour elle. ne sont pas préts de
immenses des progrès aussi. Nous sommes devenus s'on soucier. Voyez l'Italie I
— ou nous pouvons l'être — majeurs par l'instruction.
ce 4 -eurenle un c'est le monde des partages d'empires l'information. la libération dus servitudes matérielles les
qui prise sur nous. et dans lequel nous nous rongeons. plus plus excessives. Nous pouvons EXISteR dons la démocratie
ou moins consentants. Une lutte féroce. dans une econo- et ne plus accepter désormais d'y être seulement
mie de déseoullibre et do repli. va éprouver notre capecita REPRÉSEnnES.
n3UJWOI
sin0.3Ad

Un pour Un
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