La dérive de l'économie française 1958-1981

De
Publié par

Jusqu'en 1969 les modérés ont miné le pouvoir gaulliste, prudemment d'abord puis ouvertement à partir de 1966, et finalement poussé le Général à la retraite. L'économie et les finances de la France ont fait les frais de cette conquête du pouvoir. La vieille droite a pris peu à peu tous les pouvoirs: elle s'est nourrie de l'inflation, éphémère tranquillisant, a cultivé la croissance douce, synonyme de stagnation, a ignoré la dégradation du climat social, et s'est ralliée définitivement à l'atlantisme, programmant ainsi son échec de 1981.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
Lecture(s) : 326
EAN13 : 9782296341753
Nombre de pages : 290
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA DÉRIVE DE L'ÉCONOMIE FRANÇAISE 1958-1981

Finances publiques
Collection dirigée par Thierry LAMBERT Les finances publiques connaissent un développement important et se diversifient. Les finances de l'État, les finances communautaires, les finances internationales et comparées, la science et la technique fiscales ne sont que quelques-uns des domaines couverts par les finances publiques contemporaines. La présente collection a pour vocation de publier des travaux originaux (thèses, essais, colloques...) ou de facture plus classique (manuels, commentaires de textes, recueils de documents...). Elle a aussi pour ambition de rééditer des ouvrages aujourd 'hui introuvables, mais fort utiles, dès lors qu'ils s'imposent comme référence et qu'ils sont agrémentés d'une préface substantielle. Déjà parus Macrino SUAREZ, Le système financier espagnol: de l'émergence à la maturité, 2002. André LEFEUVRE, Le paiement en droit fiscal, 2002. Delphine NOUGA YRENE, Construire l'impôt en Russie, 2001. Georges DUMAS, Le miracle économique socialiste, 2001. Jean-Claude WATHELET, Budget, comptabilité et contrôle externe des collectivités territoriales, 2000. Séminaire franco-italien, Les sanctions pénales fiscales, 2000. Michel NOGUET, Transition et finances publiques en Hongrie et en Pologne, 2000. Michel NOGUET, Transition et finances publiques: l'analyse d'un paradoxe, 2000. Alban COULIBAL Y, Finances publiques de la République de Côte d'Ivoire, 2000. Laurence V AP AILLE, La doctrine administrative fiscale, préface de Thierry Lambert, 1999. Laurent BARONE, L'apport de la Convention européenne des droits de l'homme au droit fiscal français, préface de Jean-Paul Costa, 1999. Henri GUERMEUR, Le régime fiscal de l'Indochine, introduction de Chantal Descours-Gatin, 1999. Bruno TILLY, La compétence des agents du fisc, préface de Jacques CAILLOSSE, 1999.

Georges DUMAS

LA DÉRIVE DE L'ÉCONOMIE FRANÇAISE

1958-1981
Préface de Michel Rocard

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 l026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@

L'Harmattan, 2003

ISBN: 2-7475-5474-0

Liste des abréviations

BUBA : Bundesbank (Banque centrale de la République Fédérale Allemande). CGE: Compagnie générale d'électricité. CID-UNATI: Confédération Intersyndicale de Défense et d'Union Nationale d'Action des Travailleurs Indépendants CIl: Compagnie Intematiopnale pour l'Informatique. CSF : Compagnie générale de télé graphie sans fil. FECOM : Fonds européen de coopération monétaire. MIT: Massachussets Institut de Technologie. MRP :Mouvement républicain populaire. PAC: Politique Agricole Commune PIB : Produit intérieur brut RDB : Revenu disponible brut RPR : Rassemblement pour la république. SME : Système monétaire européen. UDT : Union démocratique du travail. UNRI Union pour la nouvelle république.

PREFACE

Voici un livre important. Je lui souhaite beaucoup de lecteurs, bien que son sujet -l'histoire économique et financière de la France - et la période qu'il recouvre - 1958 à 1981- ne soit qu'en concordance très relative avec les préoccupations de l'actualité. Mon souhait se fonde sur le caractère majeur de son message. Ce message part d'un constat. Dans l'ordre économique et financier, de 1958 à 1981, la France a été plutôt mal gouvernée. Elle n'a su dans cette période ni maîtriser son inflation, ni rénover ses structures industrielles, ni refonder le dialogue social et pas davantage améliorer son système de protection sociale. Le livre irritera, mais il est convaincant. L'appareil documentaire et statistique sur lequel s'appuie Georges Dumas est impressionnant. On fera même ici ou là quelques découvertes de faits ou de chiffres surprenants. A l'évidence Georges Dumas est partial. Mais la vigueur de la critique n'enlève rien à la rigueur de l'analyse. Georges Dumas n'est pas un militant politique au sens où je le suis. Il est inspecteur de Finances et a fait une longue et belle carrière de banquier. Il a de fortes convictions, on le verra. Elles ne se sont pas traduites par une appartenance. Il a été membre dans sa jeunesse de trois cabinets ministériels: Filippi, De Chevigné, Boulloche: à l'évidence l'homme est ouvert. C'est sa compétence

9

professionnelle d'économiste et de banquier qui a contribué à durcir ses convictions. Le cas est suffisamment rare pour être relevé. Certaines de ses analyses, certains de ses jugements, seront discutés. On le sentira, ici ou là, quelque peu nostalgique du Général de Gaulle. Il exprime aussi à plusieurs reprises un respect pour les thèses de Jacques Rueff que je ne partage pas complètement. Mais il est au moins vrai que Rueff avait une cohérence et une continuité que l'on rencontre peu chez ses détracteurs. Le livre a quelque chose de torrentiel. Et si le lecteur pourra à l'occasion désapprouver un jugement vigoureux, ou regretter que le plan thématique, judicieusement construit, ne conduise à quelques redites, il adhérera pour l'essentiel au propos principal. A mes yeux de social-démocrate impénitent, ce propos principal est majeur pour la compréhension de l'histoire contemporaine de la France, et pour la juste appréciation, en comparaison, des gestions socialistes qui vont suivre mais dont Dumas ne traite pas ici. Les élites françaises industrielles, financières, judiciaires, militaires ou journalistiques sont encore marquées de ce préjugé que la gauche, par delà tout désaccord doctrinal, est moins digne de gouverner que la droite parce qu'elle y est moins apte. De fait, 1932,1936,1945, 1956, sont les dates qui le rappellent, les rares passages de la gauche au pouvoir pendant les deux premiers tiers du XXéme siècle se sont tous terminés en catastrophe financière et de ce fait n'ont même pas duré le temps d'une législature complète. C'est dans un état d'inculture économique et surtout financière inquiétant que, derrière François Mitterrand, les socialistes arrivent au pouvoir, accompagnés dans cette aventure par les communistes, ce qui, en matière de maîtrise des réalités économiques, n'arrange rien. Dès la moitié du parcours, la France est débarrassée de l'inflation. Dix huit ans après, la maîtrise des finances publiques permet l'entrée dans l'Euro. En deux décennies, le tabou des nationalisations est remis à sa place, qui est modeste dans une 10

gestion moderne.

Ce fut très dur. L'apprentissage de la rigueur ne se fait pas dans des prêches dans les congrès politiques. Il a fallu purger les fantasmes par le passage à l'acte quoi qu'il en coûte. La nocivité des politiques de redistribution inconsidérées a été découverte par la gauche lorsque le budget de 1982, 27 % d'augmentation des dépenses sur celui de 1981 et un déficit vertigineux, nous a envoyé dans le mur avec trois dévaluations en dix huit mois et une crise majeure à l'issue. Le fait qu'aucune nationalisation ne saurait permettre à une entreprise de vivre et d'assurer l'emploi de ses travailleurs autrement que par la vente de ses produits n'a été compris que devant l'échec de cette vague de nationalisations démesurée et payée beaucoup trop cher. La gauche a donc fait payer à la France et payé elle-même (défaite électorale de 1986 notamment) le prix de son inexpérience et de l'inadéquation de ses dogmes. Mais à travers ces expériences douloureuses elle a appris. Et elle a eu ensuite un vrai courage. Nous fûmes les seuls au XXéme siècle à avoir eu la triste détermination de bloquer les salaires trois mois, quand il n'y avait plus d'autre choix. Au total la culture monétaire des Français a changé, leur sensibilité à la nécessité de finances publiques équil ibrées s'est largement développée, et -mieux que cela - la France profonde paraît aujourd'hui réconciliée avec l'entreprise et avec la nécessité du profit. Cela laisse ouverte la question de son partage mais s'est néanmoins produit sous la gauche et par elle. Le livre que l'on va lire Inontre à l'évidence, à cet égard, qu'au contraire de ce que l'on croit trop souvent la droite française n'a guère de leçons à donner. Assurément moins encombrée dans sa gestion par l'irréalisme ou les tabous idéologiques de son électorat, elle n'en a pas moins gravement manqué d'esprit de responsabilité et de courage. C'est principalement notre monnaie qui en a souffert.

Il

Je laisse le lecteur découvrir les mystères de cette histoire, des plus connus, comme l'abandon de la «participation », aux moins repérés, comme la puissance de la contrainte politique qui a lourdement entravé l'action de Raymond Barre. Tout le monde peut se tromper, aucune politique n'est parfaite, nous le savons tous. Mon souhait est que la description chimique cruelle de ce qu'on va lire contribue à« remettre les compteurs à zéro» et à confirmer que si l'art de gouverner est vraiment très difficile, les deux grandes coalitions reprèsentant l'électorat français y ont peiné de manière au moins comparable et sans plus d'indignité l'une que l'autre.

J'écris cela au moment où la France confirme qu'elle s'apprête à entrer dans une longue controverse avec Bruxelles sur les exigences de la gestion budgétaire. Les enseignements de I'histoire sont toujours longs à re-confirmer.

Michel ROCARD

12

« La droite ne peut pas réussir ».

1. S'adressant à un de ses ministres, Robert Buron, le Général disait sans autres précautions oratoires: «La droite ne peut pas réussir. Le Français est généreux, le programme de la droite, égoïste, conservateur, ne conviendra jamais à la France. » Il ajoutait: «Voyez-vous, ce qu'il faut appliquer, c'est un programme de gauche, avec des manières de droite. Et cela, il n'y a que de Gaulle qui puisse le faire. »(1)Il y a eu d'autres tentatives de faire une politique de gauche avec une majorité de droite; c'était déjà le projet d'une partie du MRP à la Libération. Plus tard Chaban-Delmas tentera de faire approuver sa nouvelle société par la majorité issue en 1968 des élections de la peur. Il fut promptement exécuté, les MRP ont été désavoués. Dès 1958 on a reconnu dans le premier gouvernement de de Gaulle les manières de droite mais la conduite du conflit algérien procédait bien d'une conception de gauche, que les représentants officiels de la gauche avaient été incapables de faire appliquer. Après la fin de la guerre d'Algérie, on attendait le programme de gauche. Il n'est jamais venu. Il n'est pas sûr d'ailleurs que cette boutade ait traduit durablement la pensée intime du Général mais elle prouve une grande lucidité sur la sincérité du soutien que lui avaient apporté les partis politiques en 1958. Le retour du Général au pouvoir, s'il a été souhaité et approuvé par une grande majorité de Français, a été organisé par quelques chefs de la droite; la gauche, divisée, ne lui a apporté alors qu'un soutien mesuré et précaire. Alors qu'il
(I)Citépar RaymondToumoux.Lejèu et la cendre.Paris.Plon.1973.p.203

13

était entouré à Londres et à Alger de beaucoup d'hommes de gauche le Général n'ajamais fait qu'une place réduite, épisodique, dans ses gouvernements aux gaullistes de gauche et en dehors de la mouvance UNR-UDR, André Boulloche - pour un temps très court - et, à la limite de la gauche officielle, Edgard Pisani, sont les seuls hommes de gauche à qui il ait confié des responsabilités ministérielles. Pisani a bien tenté, en 1966, de lui faire admettre qu'il avait besoin du concours de la gauche: « L'opposition au régime ne perdra pas son sens si le régime ne parvient pas à obtenir qu'une réelle tendance de gauche s'exprime dans la République nouvelle.» (2) Suggestion sans effet: c'est alors que le Général reconduisit Pompidou à Matignon. L'élargissement de la majorité, réalisé à cette occasion, renforçait la tendance conservatrice, celle que rejetait le Général dans sa conversation avec Robert Buron. Malraux n'avait pas hésité à dire à Claude Mauriac que s'il avait «rencontré» le Général plus tôt ill' aurait converti à une politique de gauche. 2. De son côté, Jean Charbonnel, député et plusieurs fois ministre, a vainement tenté de rapprocher des hommes de gauche du pouvoir gaulliste; il a du reconnaître son échec« parce que l'aile progressiste du gaullisme n'atteignit jamais la masse critique qui lui aurait permis d'intéresser les courants modernistes de la gauche. » (3) Il voit surtout la source de cette mésentente dans «la combinaison inédite imaginée par de Gaulle entre des institutions et des méthodes d'exercice du pouvoir largement étrangères aux traditions de la gauche et des objectifs de justice sociale, d'organisation de l'économie, de défense de la paix et de coopération internationale, souvent très proches de cette même gauche. » (4) Pendant des années, René Capitant développa une double argumentation, appelant la gauche à rejoindre les gaullistes et ceux-ci à mettre en pratique les vues du Général sur la réforme sociale: « Il est nécessaire que la gauche se rallie au régime...Celà est nécessaire pour l'équilibre du régime qui doit pouvoir s'appuyer alternativement sur une majorité de droite et sur une majorité de
(2) Jean Lacouture. De Gaulle. Le souverain. Paris. Seuil. 1986. p. 646. (3) Jean Charbonnel. A gauche du général. Paris. Plon. 1996. p.115. (4) Ibidem.

14

gauche »(5) Il n'eut pas davantage de succès, faute d'une pression suffisamment forte du Général pour donner une sanction législative à des idées qui étaient restées floues. Inutile de dire que cette proposition ne rencontrait pas l'assentiment de ses compagnons de l'UNR qui se voyaient au pouvoir pour trente ans. Jean Charbonnel est d'ailleurs parfaitement lucide sur les faiblesses des gaullistes de gauche: « Ils restèrent dispersés, divisés contre euxmêmes, et finalement réduits au rôle modeste de témoins de moralité et parfois de conscience malheureuse du régime. Il est vrai que les pesanteurs sociales de notre électorat jouèrent de plus en plus contre eux. » (6)Cette analyse, faite par un collaborateur loyal et fidèle du Général éclaire toute la période: la stratégie gaullienne ne pouvait trouver une base électorale suffisante qu'en s'appuyant sur les électeurs traditionnels de la droite mais une grande partie de ceux-là n'acceptaient pas les options « généreuses» du Général qui, dans le même temps, perdait une grande partie de l'électorat populaire.(7) 3. On ne peut alors s'étonner que depuis 1959, le Général ait été peu à peu débordé par ceux dont il savait pourtant, à l'avance, qu'ils ne le soutiendraient que dans la mesure où il les libérerait du drame algérien. Viansson-Ponté dans son Histoire de la République Gaullienne rapporte un de ses propos: « Dès que la paix sera conclue, ils essaieront de me faire la peau. Alors, j'attaquerai. » Sa vision était d'une autre dimension que celle des partis de droite qui voulaient seulement se débarrasser du conflit algérien; pour de Gaulle il s'agissait de restaurer le rang de la France et la paix en Algérie n'était qu'un préalable au redressement du pays. Le conflit entre la droite et de Gaulle avait aussi d'autres raisons: il tenait à des conceptions opposées de la démocratie. Pour le Général c'est le peuple qui est souverain, qui délègue ses pouvoirs au chef de l'Etat élu au suffrage universel, et qui est consulté directement par référendum; les députés sont dans une position d'infériorité et la procédure du référendum permet de se passer de leur approbation; pour la droite, au contraire, ce sont les représentants élus qui sont dépositaires de la souveraineté
(5) René Capitant. Ecrits politiques. Flammarion. 1971 p. 87. (6) De Gaulle au présent. Paris. Plon. 1990. p.158 (7) Serge Bernstein .Histoire du gaullisme. Paris. Perrin .2001.

15

populaire. Valéry Giscard d'Estaing a illustré cette interprétation en disant par avance en 1977 qu'il resterait au pouvoir si la gauche l'emportait aux élections législatives de 1978. Ces deux conceptions étaient antinomiques. René Capitant, infatigable pédagogue de «Notre République », a essayé jusqu'à sa mort d'expliquer à ses compagnons les fondements de la doctrine gaulliste mais il ne réussit pas à les convaincre et ils finiront par adopter la thèse des modérés dont ils pensaient qu'elle assurait la pérennité de leurs mandats. En 1967 Giscard d'Estaing explique à Pierre Viansson-Ponté qu'après le règlement du conflit algérien il espérait « qu'ensuite le régime reviendrait à un fonctionnement normal» (8 ) et il confie à Michel Bassi: « Le jour où nous sommes entrés dans la majorité, ce n'était pas pour en sortir, mais pour succéder au général de Gaulle. » (9) Et aussi pour détruire le mouvement gaulliste; Olivier Guichard, parlant de Giscard, confirme; « Je n'ai pas eu avec lui une seule conversation depuis trois ans sans qu'il me dise que son souci, presque sa mission, était d'éliminer les gaullistes de France.» (10) C'est pourtant Pompidou qui l'a adoubé dans le clan gaulliste; dans un discours à l'Eysée il dit, s'adressant à Giscard devant le groupe des Indépendants qu'il recevait: « ...si vous étiez UDR, n'est_ce pas, vous auriez la bénédiction de tous les députés de ce groupe que vous fascinez quand vous parlez et qui, dès que vous avez tourné le dos, vous maudissent.» La droite n'aura de cesse, pendant vingt ans, de faire basculer le pouvoir vers les partis; la politique d'ouverture lancée par Georges Pompidou et développée par Valéry Giscard d'Estaing a redonné aux partis un lustre qu'ils avaient perdu du temps de de Gaulle: dans le premier gouvernement constitué en 1974 chaque parti était « représenté» par un Ministre d'Etat,.ce qui n' a fait d'ailleurs, qu'exacerber les rivalités. Il y a une continuité plus visible entre la politique de Pompidou et celle de Giscard qu'entre celle de Pompidou et du Général. Louis Vallon ne s'y était pas trompé lorsqu'il publia L 'Anti de Gaulle. (11)
(8)Olivier Todd.La marelle de Giscard.Paris. Robert Laffont. 1977. p.309. (9) L'année politique .1969.p.30. (10) Michel Bassi et André Campana.Le Grand Tournoi.Paris. Grasset. 1974.p.138. (11) Paris. Seuil. 1969. 16

La rupture

de 1958.

4. Dans ses Mémoires d'espoir, le Général dresse le tableau de la France à la fin de 1962:« La fin de 1959 et les trois années suivantes marquent pour notre pays une sorte de triomphe de l'expansion dans la stabilité...Expansion considérable, puisque les taux d'accroissement du produit national brut seront: 3 % pendant le deuxième semestre de 1959, 7,9% en 1960, 4,6% en 1961, 6,8% en 1962 ... Stabilité éclatante, car les budgets de l'Etat seront tous bouclés en équilibre, la balance commerciales se règlera de mois en mois par un excédent constant. .. ».11 enchaînait en citant le remboursement de toutes les dettes extérieures, la progression du pouvoir d'achat, la modération de la hausse des prix, la faiblesse des chiffres du chômage et il concluait: « Ainsi est établie la base solide sur laquelle le pays doit poursuivre sa transformation.» Il énumérait ensuite «les espoirs nouveaux» que le gouvernement soutenait dans tous les domaines de l'économie: l'énergie avec le gaz de Lacq et les centrales atomiques; les satellites du Centre d'Etudes Spatiales; l'électrification des chemins de fer; la construction des autoroutes; le tunnel du Mont Blanc; l'extension des aéroports, l'aménagement du Rhône; la construction de logements. Entre 1958 et 1962, nos budgets auront consacré aux investissements 75 milliards de francs lourds. Celà ne s'est jamais vu! » (12) 5. Vingt ans plus tard, Michel Debré rappelant les premières années de la Vème République, écrivait: «Peut être un jour un historien, faisant le bilan de la politique des finances publiques, de la politique des revenus, de la politique du IIIè Plan intérimaire ou du IVè Plan et des lois programmes, mesurera l'élan économique donné à l'industrie, à l'énergie, à l'épargne, à la science, à l'exportation, et en même temps, par le logement, la sécurité sociale, la réforme hospitalière, et divers efforts en matière d'éducation et de promotion, l'élan donné à la solidarité des Français et à l'unité de la nation. » (13)Il ajoutait: « ...j'ai la
(12) Mémoires d'espoir.Le renouveau. Paris. Plon. p. 157. (13) Français, choisissons l'espoir. Paris. Albin Michel. 1979. p. 86, 87

17

fierté de penser que ce sont les orientations décidées, les mesures prises dès cette époque qui donnèrent le bon départ et fixèrent les bons choix. »Ces commentaires ont bien sûr un parfum d'autosatisfaction mais, en 1962, l'OCDE en partageait la conclusion: « ... L'extraordinaire vitalité de l'économie française apparaît ainsi d'autant plus remarquable que celle-ci selnble échapper aux à -coups de la conjoncture. » (14) Michel Debré évoquait aussi «la tragédie de notre inflation interne qui, en quelques années, allait nous mettre en état d'infériorité économique par rapport aux pays qui, par leur rigueur financière et leur prudence en matière de revenus, ont résisté à ce mal pernicieux et ont poursuivi et repris leurs investissements. Ainsi tandis que sur la base solide d'une économie saine, l'Allemagne continuait sa croissance industrielle, la France n'a pu poursuivre l'élan de modernisation et de développement qui avait marqué les débuts de la Vème République qu'en le finançant avec l'inflation, c'est- à- dire dans des conditions et avec des conséquences déplorables: arrêt prolongé de nos recherches, de notre capacité d'entreprise et d'innovation dont nous subissons aujourd'hui les effets. » (15) Sans doute partisane, cette vision de la situation de la France à la fin des années soixante - dix n'est pas contestée par des observateurs moins engagés: «La France de Valéry Giscard d'Estaing représentait dans le concert des nations capitalistes, cette particularité inouïe et scandaleuse de ne pas s'attaquer à l'inflation de peur de demander aux Français des sacrifices - et de laisser se propager le chômage.» (16). Ainsi résumée, l'histoire économique et financière de la France, de l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle en 1958 à la fin du septennat de Valéry Giscard d'Estaing en 1981, serait celle d'un dramatique échec, celui des partis qu'il faut bien appeler de droite, puisque la gauche a été écartée du pouvoir pendant vingt- trois ans. Pour la première fois depuis 1789 la vie politique
(14) Cité par Jean Lacouture. op. cit. p.600 (15) Michel Debré. op. cit. p.259 (16) Philippe Alexandre. Roger Priouret. Marianne et le pot au lait. Paris Grasset. 1983 p. 38.

18

du pays n'a pas connu d'alternance pendant près d'un quart ce siècle. Fondée sur une trentaine de scrutins: six élections législatives, quatre élections présidentielles, cinq referendums, des élections sénatoriales, cantonales, municipales et européennes, cette longue présence au pouvoir doit beaucoup à une utilisation habile des réflexes de peur, la peur des paras, du chaos, des cosaques bivouaquant sur les Champs Elysées, comme en 1815. Les successeurs du Général avaient singulièrement appliqué aux Français les principes qu'il expliquai à Pompidou en parlant des députés: «Ou je les ferai marcher par la peur ou ils me trahiront comme les autres. » (17) Pompidou en usa ainsi en mai 1968 ; il avait donné des instructions pour que la police empêche les manifestants de rejoindre le Quartier Latin: « Je voulais qu'ils se dispersent vers l'Ouest, à la fois parce qu'ils s'y perdraient en petites opérations de commando sans gravité et parce qu'ils feraient peur aux bourgeois de XVIe» (18) Cette longévité a aussi envenimé les rivalités de personnes; souvent, il faut chercher là l'explication de certaines décisions ou de comportements qui étonnent, surtout quand ils paraissent contraires au bon sens ou à l'intérêt général. On a bien perçu les luttes d'influence entre Debré et Giscard d'Estaing, entre celui-ci et Pompidou, puis ChabanDelmas. Lors du référendum de 1969 la rivalité de Pompidou et de Couve de Murville apparut au grand jour: « Il voulait être Premier Ministre jusqu'en 1972, date normale de l'élection présidentiel le, afin d'être candidat à la Présidence. Le calendrier était en effet favorable. Encore fallait-il gagner le référendum et il en était bien incapable» (19) Au delà des rivalités, la durée exceptionnel le de cette occupation du pouvoir a généré des conflits de fond entre les composantes de la majorité; le Général avait voulu casser les partis, il a provoqué la création de factions qui ont fini par démolir ce qu'il avait construit en 1958-1959. 7. Il n'y pas eu, il est vrai, de bilan sérieux de cette longue occupation du pouvoir; la Commission du bilan constituée par Pierre Mauroy en 1981 s'en est tenue à des commentaires lénitifs
(17) Georges Pompidou. Pour rétablir une vérité. Paris. Flammarion.1982.p.132. (18) Ibidem. p.188 (19) Ibidem. p.273

19

et les vraies questions ont été élégamment escamotées ( 20 ) ; elles se sont, par la force des choses, posées brutalement quelques mois plus tard. Vingt ans après, il est temps de porter un jugement sur cette période. En 1981, les chiffres du déficit budgétaire étaient minorés, l'endettement extérieur camouflé dans les bilans des entreprises nationales qui avaient emprunté à la place du Trésor mais qui avaient en contre-partie sa garantie. Surtout, comme le montrent Philippe Alexandre et Roger Priouret, «...1 'héritage comportait deux lourds handicaps pour la France: la faiblesse de son industrie et la hausse des prix. » (21 ) Ils concluaient tristement: «Une page qui se tourne, une époque qui se termine, toutes les apparences d'un régime qui se meurt ». Il est d'ailleurs significatif que Raymond Barre, qui avait pendant quatre ans et demi mené loyalement la politique économique et financière définie par le Président de la République, ait été, en 1981, tenu à l'écart de la campagne électorale: on ne pouvait mieux avouer l'échec de cette politique et affirmer la volonté de s'en désolidariser.(22) 8. L'originalité de cette période est marquée, faute d'alternance, par la longévité des dirigeants et leur incapacité à renouveler les équipes; la présence presque constante au gouvernement de Valéry Giscard d'Estaing de 1959 à 1981, de Pompidou de 1962 à 1974, de Couve de Murville aux Affaires Etrangères puis à Matignon et de bien d'autres hiérarques est symbolique de l'unité de la période, malgré les vicissitudes électorales: l'UNR, qui, en 1958 avait obtenu un peu plus de 4 millions de voix totalisait avec ses alliés plus de 9 millions six cent mille voix en 1968 mais était incapable d'apporter une majorité quelques mois plus tard à celui qui lui avait donné sa légitimité pendant onze ans. Les comportements sont restés les mêmes et les maladresses se sont renouvelées: grève des mineurs en 1963, ordonnances sur la Sécurité Sociale en 1967, révolte de 1968, autant de preuves de l'incapacité de la droite à régler les conflits par la négociation et le compromis. Elle a bien essayé d'expliquer l'échec en invoquant le« mal français », une sorte de fatalité
(20) Georges Dumas. Le miracle socialiste. Paris. L'Harmattan. 2001. (21) Marianne et le pot au lait.Paris. Grasset. 1983. p.50. (22 ) Ibidem .p.253.

20

issue du fond des temps, mais ce sont des choix délibérés et des comportements politiques durables, ce sont les décisions des dirigeants et l'approbation des élus chargés de les contrôler qui ont pendant vingt- trois ans - plus longtemps que le Second Empire - façonné l'évolution de la France de 1958 à 1981. C'est la droite qui est en e,xamen. La lutte pour le pouvoir a miné l'action des gouvernements: de la rivalité feutrée et des coups bas à la lutte ouverte, toute cette. énergie usée à se battre pour des places a été volée à la France. Depuis les actes fondateurs de 1958 et les changements intervenus dans les mois qui suivirent tout s'est passé comme si la droite était titulaire d'un permis de démolir les institutions et de ruiner les fondements du renouveau. Elle s'y emploiera après les accords d'Evian et elle sabotera, prudemment mais sans relâche, l'action des gouvernements du Général, complotera pour son départ, confortera sa place dans le système Pompidou et trouvera pendant le dernier septennat le cadre idéal de son programme « égoïste et conservateur ». Elle n'acceptera jamais la vision réformatrice du Général qui dans une conférence de presse du 17 août 1950 déclarait: «Il faut réformer la condition ouvrière, en associant les travailleurs à leurs propres entreprises. Ainsi seront-ils, par là même, directement associés à la mise en état de défense du pays. En même temps, il faut liquider le complot de démolition nationale. » (23).Quelques années plus tard la droite commençait la démolition. Hétérogène, la coalition de droite, minée par les rivalités internes, se révéla incapable de conduire une politique claire dès que le Général fut moins présent. Pour la France, ce fut l'inflation, « ventre mou de la Véme République» (24),« l'impasse sociale» (25),la croissance en panne, la capitulation devant les Anglo-Saxons: la Véme République était née de malentendus, de méprises et de mésalliances.

(23) Cité par Georges Pompidou. Pour rétablir une vérité. op.cit. p. 151. (24) Jean CharbonneI.De Gaulle au présent. Paris. Plon. 1990. p.216. (25) Patrick GuioI. L'impasse sociale du gaullisme. Paris. F.N.S.P. 1985. 21

PREMIERE

PARTIE

MALENTENDUS, MEPRISES MESALLIANCES.

ET

Chapitre 1. Une situation d'urgence.

Depuis 1955 tous les repères s'étaient dégradés: déficit budgétaire, déficit des échanges extèrieurs, hausse des prix, autant de signaux qui feront de l'année 1957 une année d'extrème péril malgré les efforts du Président Félix Gaillard alors que la révolte en Algérie ruinait l'autorité du gouvernement.

Section I. LA DEGRADATION DES REPERES.

9. La loi de finances pour 1957 faisait apparaître une impasse supérieure à 1000 miIJiards dans un budget de dépenses de près de 6000 milliards; au début de l'année 1957 les exportations ne couvraient que les deux tiers des importations: la hausse des prix internes s'ajoutait à la surévaluation du franc, visible depuis 1951, pour freiner les exportations; le déficit atteint 1500 millions de dollars pour l'année 1957. Les prix, qui de 1952 à 1955 n'avaient que modérément progressé augmentent fortement sous l'effet en 1956 des dépenses générées par la guerre d'Algérie et en 1957 en raison de la hausse des salaires et des prix des matières premières, notamment du pétrole: de janvier à décembre 1957 les prix de détail augmentent de plus de 10 %.(26)
(26) Jean Lecerf. La percée de l'économie française. Paris. Arthaud. 1963.p.162. 25

Section ll. DES EFFORTS

MERITOIRES.

10. Le président Félix Gaillard, que beaucoup de ses collègues tenaient pour un dilettante surdoué, s'attaqua courageusement au redressement en intervenant sur le budget, l'équilibre extérieur et la distribution du crédit. Le budget de 1958 fut préparé sous la pression des prêteurs -FMI, Etats-Unis, Union européenne des paiements - et l'impasse fut réduite à 825 milliards ( elle avait été de près de 1000 milliards en 1956), condition de la réalisation des prêts demandés. La négociation conduite par Jean Monnet avec ces prêteurs déboucha sur un concours total de 600 millions de dollars qui permit de combler pendant quelques mois le déficit de la balance des paiements. Le cadre des échanges extérieurs fut bouleversé par l'institution d'une taxe de 20 % sur les importations et d'une ristourne aux exportateurs, une dévaluation déguisée, peu glorieuse mais efficace, puisqu'au début de l'année 1958 le taux de couverture des importations par les exportations remontait et atteignait près de 80 %. Les prix, toujours placés sous le régime de la taxation, firent l'objet d'une interminable remise à jour pour intégrer tant bien que mal la hausse des matières importées. Cette révision bureaucratique dite « opération vérité» compliqua encore plus le régime des prix, les uns étant taxés, les autres placés sous le régime de la liberté contrôlée, systèmes inefficaces pour les produits d'origine agricole. La distribution du crédit fut limitée par l'augmentation du taux d'escompte, qui d'avril à août passe de 3 % à 5 %, par la réduction des plafonds des effets admis au réescompte réduits de près d'un tiers pendant le deuxième semestre de 1957 et par l'institution de taux de pénalisation pour les dépassements de ces plafonds: les taux de « l'enfer» et du « super- enfer ». Dans les premiers mois de 1958 ces restrictions furent renforcées mais les taux privilégiés appliqués aux effets à moyen terme (4% pour le financement du logement) étaient maintenus. (27) Ces dispositions - très insuffisantes - ne furent pourtant pas sans effet: on constatera un
(27) Ibidem.

26

tassement de la consommation, propice (àune moindre pression sur les prix, malgré la réduction des importations, concurrentes des productions françaises. De toute évidence le gouvernement Gaillard avait atteint la limite de son potentiel d'action dans le cadre du régime et des mœurs politiques du pays; aucune autre équipe ne pouvait faire plus tant que l'autorité des

pouvoirs publics n'était pas restaurée. Elle le fut à partir du 1el'
juin 1958 date de l'investiture du Général de Gaulle par une assemblée encore terrorisée par les menaces venues d'Algérie.

27

Chapitre

2. Une coalition hétéroclite

Il. La constitution du gouvernement présidé par le Général de Gaulle fut d'autant plus aisée que les partis représentés avaient été privés de leurs jeux favoris: les interminables discussions qui allongeaient sans raison ni profit les crises parlementaires. Il faisait penser au gouvernement d'Union Nationale formé par Poincaré en 1926, qui ne comptait pas moins de six anciens présidents du Conseil. Celui-ci en réunissait trois, dont Pflimlin bien qu'il estimait que de Gaulle l'avait trompé en proclamant trop tôt le début du «processus régulier d'accès au pouvoir ». Ils étaient épaulés par d'anciens ministres issus des partis traditionnels et de hauts fonctionnaires tous surveillés par quelques gaullistes historiques avec le souci évident d'organiser une transition, de ménager les susceptibilités mais de laisser subsister les ambiguïtés. Il est vrai que la situation des finances et de l'économie s'était plutôt dégradée depuis le début de l'année et qu'elle appelait des décisions rapides.

Section I. LA FRANCE EN JUIN 1958.

12. Le Président Pinay décrit ainsi la situation: «Quand je suis revenu au ministère des Finances, j'ai trouvé un déséquilibre budgétaire de 1200 milliards de francs de l'époque. Les raisons étaient nombreuses: la guerre d'Algérie, celle 29

d'lndochine,le redressement des ruines de la guerre, l'inflation, les exigences des syndicats. De plus, après mon départ du ministère à la fin de l'année 1952, la gestion financière avait été souvent négligée. » (27)Il oubliait simplement de dire qu'il avait laissé en 1952 un budget en déficit de 3 milliards; Roger Duchet, véritable créateur et animateur du parti des Indépendants, exécute Pinay en quelques mots:« Au terme de dix mois d'expérience Pinay, les caisses étant vides, il fallut appeler à l'aide la Banque de France.» (28) Bloch-Lainé, alors directeur du Trésor confirme ce jugement. Roger Duchet raconte COlTIlTIent Pinay se tira de cette situation en profitant du vote, contre son avis, d'un amendement sur un sujet mineur et aux conséquences financières modestes, pour démissionner sans poser la question de confiance et avant que soit reconnu l'échec de sa politique. La description fourre-tout faite par Pinay avait cependant un fond de vérité; l'impasse réelle était un peu moins élevée que ce qu'il annonçait mais la tendance du premier semestre ne permettait pas de contester sérieusement le chiffre cité. Les réserves de change avaient fondu: la France avait perdu 1370 millions de dollars en 1957 et le Fonds de stabilisation des changes ne disposait plus que de 204 millions de dollars, quelques semaines de déficit des paiements extérieurs. Cette situation avait conduit le gouvernement précédent à avertir les partenaires de la France qu'elle ne pourrait pas appliquer le 1er janvier 1959 les dispositions qu'elle avait approuvées concernant la mise en œuvre de la première étape du Marché Commun: libération d'une partie importante des échanges commerciaux, abaissement des droits de douane. La hausse des prix s'était accélérée à la fin de 1957 : elle est au milieu de l'année 1958 sur une pente proche de 15 % ; elle sera à environ 12 % pour l'année 1958.

Section ll. DES ALLIANCES CONTRE NATURE.

12. Les protagonistes de la réforme qui commence en juin ont entre eux plus de différences, voire d'oppositions que d'affinités
(27) Antoine Pinay. Unfrançais comme les autres. Paris. Belfond. 1984. p.126. (28 ) Roger Duchet . La république épinglée. Paris. Alain Moreau. 1975. p. 40. 30

et de visions communes. Les contemporains se sont étonnés de voir s'engager dans la même aventure et sur les mêmes orientations Jacques Rueff, le Président Pinay et le Général de Gaulle. Rueff, défenseur obstiné du libéralisme sans frein, était resté, aux yeux des Français de l'époque, celui qui avait soutenu que c'était l'indemnisation des demandeurs d'emploi qui créait le chômage. Il était aussi l'auteur de «L'épître aux dirigistes ». Fortement imprégné des lois de la physique, il soutenait que le système économique, comme tout autre système, a naturellement une capacité de réaction qui le remet automatiquement en équilibre, à condition qu'on ne la bloque pas par des interventions de caractère autoritaire. Ce postulat appliqué en particulier aux prix, proscrivait tout ce qui pouvait ressembler aux pratiques de la taxation ou du contrôle. Plus généralelnent, toute intervention de l'Etat qui modifie le fonctionnement des marchés provoque inévitablement des catastrophes. Le Général, qui n'avait pas hésité à prendre à son compte les thèmes du Conseil National de la Résistance écrira plus tard, parlant de la conduite de l'économie: « Cela implique donc une impulsion, une harmonisation, des règles, qui ne sauraient procéder que de l'Etat. Bref, il y faut le dirigisme. Pour ma part j' y suis décidé et c'est une des raisons pour lesquelles j'ai voulu pour la République des institutions telles que les moyens du pouvoir correspondent à ses responsabilités.» (29)Dans un discours du 20 avril 1943 il avait clairement défini ce que devrait être la France libérée: « Un régime économique et social tel qu'un moonopole et aucune coalition ne puissent peser sur l'Etat, ni régir le sort des individus, où par conséquent, les principales sources de la richesse commune soient ou bien administrées ou tout au moins contrôlées par la nation... »(30) La théorie de Rueff niait la légitimité des comportements propres à modifier le cours des choses; le rebelle qu'avait été de Gaulle ne risquait pas d'approuver les fondements de cette philosophie fataliste même s'il acceptait quelques unes de ses applications, notamment celles qui avaient pour but de renforcer l'indépendance de la France en rétablissant sa
(29) Mémoires d'espoir. Le renouveau op.cit. p.159. (30 ) Appels et discours du général de Gaulle 1940-1944. Paris. Troisième édition publiée en France sous l'occupation allemande. Sans nom d'éditeur. Août 1944.p.113

31

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.