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La désobéissance civile

De
188 pages
La désobéissance civile, à la différence de la lutte armée, sinscrit dans la vie ordinaire des individus, qui lutilisent pour marquer leur opposition à la force de la loi. Au XXe siècle, Gandhi et Martin Luther King en ont fait un instrument privilégié de protestation non violente.À lorigine inspirées par des convictions religieuses ou philosophiques, les attitudes désobéissantes ont pris une dimension plus politique. Vont-elles rester le mode protestataire de minorités ou simposer comme une forme nouvelle dexpression citoyenne ? Des groupes aux intérêts diamétralement opposés peuvent-ils « désobéir » en se réclamant dun même héritage démocratique ?Dans un contexte où féministes, anti-mariage gay, mouvement anti-impôts, indignés, écologistes, altermondialistes, parmi bien dautres mouvements, pratiquent la désobéissance civile, cet ouvrage en retrace lhistoire, les modalités daction et les rapports ambigus avec la violence, le droit et les médias.
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Catalogage Électre-Bibliographie (avec le concours de la Bibliothèque de Sciences Po)

La Désobéissance civile / Graeme Hayes, Sylvie Ollitrault. – Paris : Presses de Sciences Po, 2013. – (Contester ; 10), deuxième édition

 

 

ISBN papier 978-2-7246-1426-8

ISBN pdf 978-2-7246-1427-5

ISBN epub 978-2-7246-1428-2

ISBN xml 978-2-7246-1429-9

 

 

RAMEAU :

- Désobéissance civile

- Non-violence

- Militantisme

 

 

DEWEY :

- 03.61 : Résistance passive

- 322 : Relations entre l’État et les groupes sociaux

Public concerné : Tout Public

 

 

 

© Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2013

Table des matières

La Désobéissance civile

Graeme Hayes et Sylvie Ollitrault

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Introduction

L

e 1er décembre 1955, quatre femmes noires montent dans un bus de Montgomery, la capitale de l’État d’Alabama, dans le Sud des États-Unis. Elles s’assoient au milieu du bus, sur les bancs réservés aux Noirs. Rien d’anormal ou, du moins, rien d’inhabituel. Quelques minutes plus tard, des hommes blancs montent à leur tour dans le bus. Le conducteur demande aux quatre femmes de libérer leur place pour les nouveaux venus. Trois d’entre elles acceptent de se lever mais la quatrième, Rosa Parks, refuse. Elle raconte ainsi la scène : « Lorsqu’il a vu que j’étais toujours assise, il m’a demandé si j’allais me lever, et je lui ai dit : “Non, je ne vais pas le faire.” Et il m’a répondu : “Si tu ne te lèves pas, je vais devoir appeler la police et te faire arrêter”. Alors j’ai dit : “Allez-y !”1. »

Elle est aussitôt interpellée par deux policiers, mise en détention et citée à comparaître au tribunal de justice le lundi suivant.

La politique de ségrégation raciale pratiquée par la Montgomery City Lines, le réseau de bus de la ville, est depuis longtemps critiquée par les organisations noires locales dont la Women’s Political Council,présidée par Jo Ann Robinson, professeure d’anglais dans une université noire, l’Alabama State College. Le soir même de l’incident, Jo Ann Robinson rédige un appel au boycott du réseau de bus. Dès le lendemain, vendredi 2 décembre, 35 000 tracts sont distribués à Montgomery par Robinson et ses étudiants. Le dimanche suivant, lors de la messe, l’appel est relayé depuis les pupitres des églises noires et fait la une du Montgomery Advertiser, le journal local.

Le lundi 5 décembre, Rosa Parks est condamnée à payer une amende de 10 dollars plus 4 dollars de frais de justice pour violation de la loi sur la ségrégation raciale. Mais l’appel au boycott rencontre un succès inattendu : le taux de participation atteint presque les 100 %. Dans l’après-midi, une coordination permanente destinée à organiser la suite du boycott est créée : la Montgomery Improvement Association. Un jeune pasteur fraîchement entré en fonction à Montgomery, détenteur d’un doctorat en théologie de l’Université de Boston, est nommé à sa tête : il s’appelle Martin Luther King Jr.

Le boycott va durer treize mois, jusqu’au 21 décembre 1956, malgré une répression grandissante de la part des pouvoirs municipaux, des forces de l’ordre, des notables et des populations blanches. Le White Citizens’ Council, une organisation raciste de l’Alabama qui affirme la supériorité de la « race blanche », voit ses effectifs passer de 800 à 75 000 membres en un an, dont 13 à 14 000 uniquement à Montgomery2. Les leaders du boycott sont poursuivis en justice et condamnés. Des engins explosifs détruisent les maisons du pasteur King et d’Edgar Nixon, figure de proue du mouvement. Néanmoins, lorsque la Cour suprême des États-Unis finit par se prononcer sur le caractère anticonstitutionnel de la ségrégation dans les bus, le boycott a gagné son pari initial. Il se propage alors rapidement dans d’autres villes du Sud, de Birmingham à Mobile en passant par Atlanta, Chattanooga, la Nouvelle Orléans et Tallahassee.

L’appel au boycott de la Montgomery City Lines (lundi 5 décembre 1955)

« Une nouvelle fois, Eeune femme noire a été arrêtée et jetée en prison pour avoir refusé de laisser sa place dans le bus à un homme blanc.

C’est la deuxième fois, depuis le cas de Claudette Colbert, qu’une femme noire se fait arrêter pour ce motif. Cela doit cesser.

Nous les Noirs avons aussi des droits. Si nous ne prenions pas le bus, le réseau ne fonctionnerait pas. Les trois quarts des passagers sont des Noirs. Or, on ne cesse de nous interpeller ou de nous obliger à nous tenir debout face à des sièges vides. Si nous n’agissons pas pour mettre un terme à ces arrestations, elles continueront. La prochaine fois, ce sera peut-être vous, votre fille ou votre mère.

Cette femme sera entendue par le juge lundi prochain. C’est pourquoi nous demandons à tous les Noirs de ne pas prendre le bus ce jour-là pour protester contre son arrestation et son procès. Lundi, ne prenez pas le bus pour vous rendre au travail, en ville, à l’école ou ailleurs.

Vous pouvez vous permettre de manquer un jour d’école si vous n’avez pas d’autres moyens de transport que le bus. Vous pouvez aussi vous permettre de ne pas aller en ville une journée. Si vous travaillez, prenez un taxi ou bien marchez. Mais, s’il vous plaît, que vous soyez enfants ou adultes, ne prenez pas du tout le bus lundi prochain. S’il vous plaît, faites tout pour que tous les bus soient vides lundi prochain3. »

Pour le sociologue américain Aldon Morris, le boycott de Montgomery constitue un « événement transformateur », c’est-à-dire un moment de rupture et de relance dans la lutte du mouvement des droits civiques aux États-Unis 4. En 1955, les modes d’action directe non violente sont déjà bien ancrés dans le répertoire du mouvement ; depuis presque quinze ans, ils sont devenus le modus operandi du Congress of Racial Equality (CORE), organisation fortement influencée par le groupe religieux des Quakers (voir p. 19).

L’initiative de Rosa Parks et les actions qui s’ensuivent introduisent deux dimensions nouvelles. Premièrement, le boycott conteste la légitimité de la législation fédérale sur la ségrégation. Ainsi, à la suite d’une décision de la Cour suprême du 17 mai 1954 (Brown vs. Board of Education of Topeka), la doctrine « separate but equal » est reconnue contraire à la Constitution. Deuxièmement, la mobilisation massive et durable que le boycott reçoit révèle le pouvoir des organisations et des populations noires du Sud des États-Unis. Leurs actions collectives ont profondément marqué l’histoire contemporaine : sit-ins, freedom rides, campagnes d’inscription des Noirs sur des listes électorales, résistance à la violence et à la brutalité de la police ou des Blancs, manifestations et rassemblements collectifs de grande ampleur, etc. La promulgation du Civil Rights Act, en 1964, et du Voting Rights Act, en 1965, marquent la reconnaissance officielle de la légitimité de ces luttes et mettent un terme à la législation raciste aux États-Unis.

Pourquoi s’arrêter sur l’action célèbre de Rosa Parks et sur le boycott de Montgomery ? Cet épisode emblématique concentre les thèmes qui seront déclinés dans cet ouvrage sur la désobéissance civile : l’action individuelle et l’action collective ; la non-violence et la violence ; la religion et la politique ; la légalité et la légitimité ; les différents instruments de désobéissance ; l’enracinement culturel de ces pratiques et leur médiatisation ; leur capacité à se diffuser d’un contexte à l’autre. La désobéissance civile n’apparaît jamais dans un vide social : elle s’inscrit toujours dans des espaces relationnels en constante évolution, où des acteurs politiques – mouvements sociaux, contre-mouvements, institutions politiques, forces de l’ordre – cherchent à créer des rapports de force et à exploiter les faiblesses de leurs adversaires.

La désobéissance civile pose des questions cruciales, à la croisée de plusieurs disciplines, notamment du droit, de la théorie politique, de la philosophie politique et de la sociologie. Chacune la traite selon une perspective singulière. Nous l’aborderons ici avec les outils de la sociologie politique et tout particulièrement celui de la sociologie des mobilisations. Il s’agit de comprendre la désobéissance civile en tant que comportement politique et de privilégier la comparaison, dans le temps et dans l’espace, des pratiques et des représentations politiques qui lui correspondent.

Ce livre s’efforce de répondre à un questionnement au cœur des sociétés contemporaines. Comment expliquer l’engouement actuel pour ce registre d’action ? Comment mesurer son poids, retracer ses évolutions, expliquer dans quels contextes et pour quelles raisons il peut devenir politiquement intéressant ? Nous chercherons à déterminer de quelle manière la désobéissance civile se transforme non seulement en fonction des objectifs politiques, des identités collectives et des choix tactiques des acteurs, mais aussi des contextes culturels, discursifs et institutionnels au sein desquels ces mouvements évoluent. En définitive, nous nous interrogerons sur les conditions sociales d’apparition d’un comportement citoyen collectif et « éthique » adapté aux exigences de notre époque. S’inscrit-il dans un processus global de pacification des mœurs politiques en Occident5 ? Ou faut-il au contraire y voir une forme de subversion inscrite dans un processus de radicalisation ?

Nous commencerons par décrire la naissance de la désobéissance civile en tant que pratique protestataire légitimée par divers positionnements philosophiques et par rappeler ses principales définitions et les mouvements qui l’ont popularisée (chapitre 1), avant d’aborder les grandes contestations contemporaines (chapitre 2). Nous chercherons ensuite à caractériser le répertoire d’actions désobéissant. Est-il stabilisé ou en cours d’invention ? Comporte-t-il des traits spécifiques, comme le recours à l’illégalité et à diverses formes de transgression (chapitre 3) ? Nous nous interrogerons enfin sur le rapport ambigu entre désobéissance civile et violence, alors que la non-violence se trouve au cœur même du répertoire d’action de la désobéissance (chapitre 4).


1. Juan Williams, Eyes on the Prize: America’s Civil Rights Years, 1954-1965, New York (N.Y.), Penguin, 1987, p. 66.

2. Doug McAdam, Political Process and the Development of Black Insurgency, 1930-1970, Chicago (Ill.), The University of Chicago Press, 1982, p. 142-145.

3. Juan Williams, Eyes on the Prize: America’s Civil Rights Years, 1954-1965, op. cit., p. 68. La jeune femme s’appelle Colvin, et non pas Colbert. Le texte n’est pas signé, pour éviter que les autorités ne découvrent que le tract a été copié à l’université de Robinson et puissent infliger des représailles financières contre l’établissement.

4. Aldon Morris, « Reflections on Social Movement Theory: Criticisms and Proposals », Contemporary Sociology, 29 (3), 2000, p. 452.

5. Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, Paris, Pocket Agora, 2003 [1re éd.1973]

Collection Contester

Dirigée par Nonna Mayer

1. La Grève

Guy Groux et Jean-Marie Pernot

2008 / ISBN 978-2-7246-1029-1

2. La Manifestation

Olivier F illieule et Danielle Tartakowsky

2008 / ISBN 978-2-7246-1008-6

3. La Musique en colère

Christophe Traïni

2008 / ISBN 978-2-7246-1061-1

4. La Violence révolutionnaire

Isabelle Sommier

2008 / ISBN 978-2-7246-1062-8

5. La Consommation engagée

Sophie Dubuisson-Quellier

2009 / ISBN 978-2-7246-1105-2

6. La Grève de la faim

Johanna Siméant

2009 / ISBN 978-2-7246-1104-5

7. L’Arme du droit

Liora Israël

2009 / ISBN 978-2-7246-1123-6

8. Les Squats

Cécile Péchu

2010 / ISBN 978-2-7246-1169-4

9. Médiactivistes

Dominique Cardon et Fabien Granjon

2010 / ISBN 978-2-7246-1168-7

10. La Désobéissance civile

Grame Hayes et Sylvie Ollitrault

2012 / ISBN 978-2-7246-1245-5

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