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La diplomatie en terre d'Islam

De
389 pages
Sous l'effet des schémas réducteurs et des clichés, l'Islam fascine, inquiète, suscite la controverse et des interrogations. Il se trouve au centre des grands enjeux diplomatiques. Comment se présente la diplomtie engendrée par l'Islam ? Quelle est l'application qui en a été faite ? Quels sont les facteurs qui ont joué un rôle fondamental dans le recul de la diplomatie musulmane ? A-t-elle fini par céder sa place à celle en vigueur dans le monde occidental ? Répondre à ces interrogations ne manquera pas d'aider à démêler l'écheveau tissé autour de la diplomatie en terre d'islam.
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LA DIPLOMA TIE EN TERRE D'ISLAM

Du même auteur :

Comores: Les institutionsd'un Etat mort-né,L'Harmattan, 2001.

cg L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-8491-7 EAN: 9782747584913

Abdelaziz RIZIKI

LA DIPLOMA TIE EN TERRE D'ISLAM

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16

FRANCE

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Déjà parus

Jean-Pierre CÔMES, La guerre d'Algérie et ses fantômes, 2005. M. PONDEVIE ROUMANE, Fr. CLÉMENT, J. TOLAN (textes réunis par), Culture arabe et culture européenne. L'inconnu au turban, 2005. Louis Saïd KERGOAT, Frères contemplatifs en zone de combats. Algérie 1954-1962,2005. Jilali CRABIH, Les finances des collectivités locales au Maroc, 2005. Yves SUDRY, Guerre d'Algérie: les prisonniers des djounoud, 2005. Samya El MECRAT, Les relations franco-tunisiennes. Histoire d'une souveraineté arrachée. 1955-1964, 2005. M. FAIVRE, Conflits d'autorités durant la guerre d'Algérie, 2004. A. BENDJELID, J.C. BRULE, J. FONTAINE, (sous la dir.), Aménageurs et aménagés en Algérie: Héritages des années Boumediene et Chadli, 2004. Jean-Claude ALLAIN (Textes réunis par), Représentations du Maroc et regards croisés franco-marocains, 2004. Ali KAZANCIGIL (dir.), La Turquie au tournant du siècle, 2004. Ibtissem BEN DRIDI, La norme virginale en Tunisie, 2004. Clément STEUER, Susini et l'O.A.S., 2004. Arnel BOUBEKEUR, Le voile de la mariée. Jeunes musulmanes, voile et projet matrimonial en France, 2004. Mohamed SOUALI, L'institutionnalisation du système de l'enseignement au Maroc. Evaluation d'une politique éducative, 2004.

Camille RISLER, La politique culturelle de la France en (1830-1962),2004. Maxime AIT KAKI, De la question berbère au dilemme Décompositions et recompositions identitaires en Afrique du l'aube du XXIe siècle, 2004. Mourad FAHER, Approche critique des représentations de contemporain, 2003.

Algérie kabyle. Nord à l'Islam

A la mémoire de ma Mère (1932-1992) et de mon Père (1926-1996)

Sigles

officiels

employés

AFDI : Annuaire français de Droit international AEIF : Association des Etudiants islamiques en France AlEA: Agence internationale pour l'Energie atomique AJIL : American Journal of International Law APOI: Annuaire des pays de l'océan Indien BID: Banque islamique de Développement BIFAN : Bulletin de l'Institut fondamental d'Afrique Noire CCG : Conseil de Coopération des Etats arabes du Golfe CDI : Commission du Droit international CIJ : Cour internationale de Justice CNP : Conseil national palestinien CNRS: Centre national de la Recherche scientifique CPJI : Cour permanente de Justice internationale ENFOM: Ecole nationale de la France d'Outre-Mer FEDN : Fondation pour les Etudes de Défense nationale FIS: Front islamique du Salut FLN: Front de Libération nationale FNSP : Fondation nationale des Sciences politiques GIA: Groupe islamique armé GPRA: Gouvernement provisoire de la République Algérienne IFRI : Institut français des Relations internationales IMA:Institut du monde arabe ISESCO : Organisation islamique pour l'Education, les Sciences Culture LEA: Ligue des Etats arabes LGDJ: Librairie générale de Droit et de Jurisprudence MLN : Mouvement de libération nationale OCI: Organisation de la Conférence islamique OLP : Organisation de Libération de la Palestine PUF : Presses universitaires de France RCADI : Recueil des Cours de l'Académie du Droit international RGDIP : Revue générale de Droit international public RJPEM : Revue juridique, politique et économique du Maroc RFSP : Revue française de Science politique SFDI : Société française pour le Droit international UMA: Union du Maghreb arabe UNSCOM: Commission spéciale des Nations Unies pour l'Irak

et la

6

Introduction

générale

Dans cette étude, nous nous proposons d'apporter une contribution, très modeste, il est vrai, à la connaissance du phénomène diplomatique, et ce, en en abordant l'examen dans le cadre des pays appartenant à la terre d'Islam. Plus précisément, cette contribution consiste sinon à répondre à certaines des nombreuses interrogations que soulève le thème faisant l'objet de nos investigations, du moins à poser quelques jalons dans ce domaine qui nous paraît encore vierge, compte tenu de la rareté, pour ne pas dire de l'absence des travaux d'ensemble s'y rapportantl. Parmi ces interrogations, nous pouvons faire figurer celles-ci: comment se présente la diplomatie engendrée par l'Islam? Quelle est l'application qui en a été faite? A-t-on constaté des écarts importants entre le modèle et la copie? Quels sont les facteurs qui ont joué un rôle fondamental dans le recul de la diplomatie musulmane? A-t-elle fini par céder la place à celle en vigueur dans le monde occidental? Quels sont les effets de l'alignement du monde musulman sur l'Occident en matière diplomatique? Le déficit de sens, la montée de la demande de repères et l'absence « d' horizon d'attentes» enregistrés dans les pays musulmans entretiennent-ils des relations étroites avec cet alignement? En d'autres termes, est-ce là où gît, en grande partie, le nœud de la crise que traverse la « Gumma» islamique aujourd'hui? Répondre à ces questions, même de façon partielle, ne manquera pas, du moins nous l'espérons, d'aider à démêler l'écheveau tissé autour du phénomène diplomatique, précisément en terre d'Islam, à faire connaître ses facettes obscurcies par l'ignorance qui enveloppe généralement les problèmes ayant partie liée avec la religion musulmane, ou encore le dénigrement de cette dernière, dénigrement devenu particulièrement sensible avec les nouvelles turbulences mondiales2. A ce sujet, Jacques Berqueestime que « l'Islam est un grand méconnu» et que « le mal serait moins grave, d'ailleurs, si la méconnaissance ne s'assortissait en la matière de préjugés »3.Ceci incite à la prudence. Il reste, avant de nous y engager, à nous livrer à un travail de clarification. Plus exactement, trois options successives paraissent nécessaires, et sont relatives, la première à la nature de la notion de diplomatie et à son évolution (I), la seconde au terrain où elle doit être analysée (II), la troisième à la méthode permettant de l'appréhender (III).
Iqbal (Afzal) : Diplomacy in early Islam, Institute of Islamic Culture, Lahore, 1988 ne s'intéresse qu'à la diplomatie du Prophète et des quatre premiers Khalifes. - Deux pages seulement sont réservées à la « diplomatie arabe» dans Potiemkine (Vladimir) : Histoire de la diplomatie (Collectif), Editions politiques, économiques et sociales, Librairie de Médicis, Paris, 1946-1947. T. I : 578 p., T. II : 452 p., T. III : 513 p. 2 Roy (Olivier) : L'Islam mondialisé, Le Seuil, Paris, 2002 (210 p.).
3

1 L'ouvrage

Berque (Jacques)

: Présentation, in Glassé (Cyril) : Dictionnaire encyclopédique de

l'lslam,

Bordas, Paris, 1991, p. c.

1.- La diplomatie:

signification

et évolution

historique

Pour donner une vision aussi claire que possible de la diplomatie, il sied de nous intéresser à sa signification (A) et à l'évolution historique qu'elle a connue (B).
A.- Signification de la diplomatie

Pour éviter toute ambiguïté, efforçons-nous diplomatie (1) et ce qu'elle n'est pas (2).
1.- Ce qu'est la diplomatie

de déterminer ce qu'est la

Il n'est pas toujours facile de défmir la diplomatie, en raison de la pluralité des arguments. Selon Dominique Michèle et Frémy« diplomatie» est un « dérivé lointain du grec diploma, "feuille pliée en deux" c'est-à-dire les parchemins et, par la suite, les actes officiels ou juridiques passés sur parchemins (le sens de "brevet universitaire" ne date que de 1829). Depuis le XVIIlme siècle, on appelle "diplomatique", l'étude des

documents historiques (en latin moderne, res diplomatica -

Mabillon,

1681)1. En 1726, le terme s'applique à l'étude des traités internationaux (traditionnellement rédigés sur parchemin) puis, à partir de Vergennes (1774)2, à l'art de les négocier »3. On ne saurait se satisfaire de cette définition. Mais, comment peut-on défmir la diplomatie? Pour le diplomate français Jules Cambon (18451935), la diplomatie est une nécessité qui doit être étudiée à la lumière de l'activité des fonctionnaires chargés de la mettre en œuvre, dans la mesure où, « tant que les gouvernements des divers pays auront des rapports entre eux, il leur faudra des agents pour les représenter et les renseigner, et, qu'on leur donne le nom qu'on voudra, ces agents feront la diplomatie» 4. « Représenter» et « renseigner» sont au cœur de la diplomatie; ils sont associés à la négociation. Cette dernière est souvent assimilée à la diplomatie, son but étant de « parvenir à un accord, à un compromis »5. La recherche du compromis constitue la finalité de la négociation, et donc, de la diplomatie. Le diplomate est avant tout un négociateur, et doit
1 Jean Mabillon: Bénédictin français (1632-1707). On lui doit les Acta sanctorum ordinis sancti benedicti et le De res diplomatica, qui fonda la diplomatique (Le Larousse). 2 Charles Gravier, Comte de Vergennes: Homme d'Etat français (1719-1787). Ambassadeur à Constantinople (1754-1768), puis à Stockholm, ministre des Affaires étrangères de Louis XVI (1774-1787), il fut l'un des artisans de l'indépendance des EtatsUnis (1783), et signa un traité de commerce avec l'Angleterre en 1786 (Le Larousse). 3 Frémy (Dominique et Michèle) : Quid 1994, Robert Laffont, Paris, 1993, pp. 716-717.

4

Cambon (Jules) : La diplomatie, Paris, 1926, cité par Eisemann (pierre-Michel)
in Encyclopaedia universalis, Paris, 1980, p. 660.

: La

diplomatie,
5

Soppelsa

(Jacques),

Battesti (Michèle) et Romer (Jean-Christophe) 8

: Lexique de

géopolitique,

Dalloz, Paris, 1988, p. 179.

faire preuve d'habileté, finesse, doigté (. ..). Sir ErnestSatowsoutient que la
diplomatie est « l'application de l'intelligence et du tact à la direction des relations officielles entre Etats », et que « le but de la diplomatie est de concilier les intérêts de son pays avec ceux des pays où l'on est accrédité, de maintenir haut I 'honneur de sa patrie et de cultiver une mentalité internationale »1. Pour Charlesde Martens,la diplomatie est une science et un art : « La science ou l'art de la négociation »2. Quant à AlainPlantey,il estime que « la diplomatie est donc à lafois l'expression d'une politique, un réseau privilégié de communications, un processus d'organisation des relations entre les Etats et la seule approche pacifique des crises qui secouent le milieu international. Elle est aussi un métier, l'une des plus belles professions qu'offre l'Etat contemporain: pour celui qui est fier de son pays, il n'est de plus noble mission que de le représenter auprès des autres »3. Pour la CIJ, la diplomatie est un « un instrument essentiel de coopération efficace» pour les Etats: elle permet de « parvenir à la compréhension mutuelle et à résoudre leurs divergences par des moyens pacifiques », abstraction faite de leurs systèmes économiques, politiques et sociaux respectifs4. A la lumière des développements qui précèdent, la diplomatie désigne l'art de la représentation de l'Etat dans les relations internationales en vue de la défense de ses intérêts et de ceux de ses ressortissants, par voie de négociation. Elle est l'ensemble des moyens et activités que l'Etat souverain consacre à la conduite de ses relations officielles avec les autres membres de la société internationale: « On définira plus simplement la diplomatie comme l'ensemble des voies et moyens officiels par lesquels sont conduites les relations extérieures pacifiques des Etats »5. En définitive, la dil'lomatie est l'ensemble des moyens et activités destinés à la mise en œuvre de la politique extérieure d'un Etat, et de sa traduction en actes concrets et cohérents. Ces moyens sont humains (diplomates) et matériels (ministère des Affaires étrangères, ambassades et missions spéciales). Quant aux activités, il s'agit de la représentation internationale de l'Etat, de la négociation, de la protection des intérêts de l'Etat et de ceux de ses ressortissants, de la promotion des relations
Satow (Sir Ernest) : A Guide to Diplomatic Practise (en deux volumes), Londres, 1922 (3ème édition, 1932), cité par Forgeac (Albert A.) : Essai sur la diplomatie nouvelle, A. Pedone,Paris, 1950,p. 10. 2 De Martens (Charles) : Le guide diplomatique. Précis des droits et des fonctions des agents diplomatiques, Leipzig, 1866, cité par Forgeac (A.) : Essai sur la diplomatie nouvelle, op. cil., p. 10. 3 Plantey (Alain) : De la politique entre les Etats. Principes de diplomatie, 2èmc édition, A. Pedone,Paris,1991,p.28. 4 CIJ : Personnel diplomatique et consulaire des Etats-Unis à Téhéran (Etats-Unis/Iran), Ordonnance du 15 décembre 1979, Recueil 1979, p. 19. 5 Eisemann (Pierre-Michel) : La diplomatie, in Encylopaedia Universalis, corpus 7, Paris, 1996, p. 526.
1

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amicales entre les Etats, et de l'information par les moyens juridiquement appropriés. La diplomatie est confiée à des organes étatiques qui s'y emploient de façon continue, et dont le travail n'est pas toujours connu du grand public. Et « les réunions des gouvernements sont le plus souvent préparées discrètement par des hommes de la Carrière, même s'ils laissent aux "politiques" le soin de récolter le fruit de leur travail et les échos de la presse »1.
2.- Ce que n'est pas la diplomatie

A propos de la diplomatie, les confusions foisonnent, compliquant son intellection. Cette complexité est d'autant plus réelle qu'on a tendance à confondre la diplomatie avec des concepts voisins. A cet égard, il y a un amalgame entre diplomatie et politique extérieure. Or, la diplomatie n'est pas la politique extérieure. De manière savante, James N. Rosenaudéfinit cette dernière comme étant « l'effort d'une société nationale de contrôler son environnement externe par la préservation des situations favorables et la modification des situations défavorables »2.La diplomatie assure ces actions. Pour CharlesZorgbibe,« la politique étrangère est considérée ici comme le produit des forces environnantes (historiques, politiques, économiques, sociales). Les auteurs cherchent à isoler un facteur ou une série de facteurs du milieu interne ou externe pour les relier, implicitement ou explicitement, aux décisions ou aux ensembles de décisions »3. Produite par son environnement et dépendant des décisions nécessaires à sa mise en œuvre, la politique extérieure se situe en amont et en aval de la diplomatie, est soumise à des influences et dépend de la personnalité de ses acteurs4. La politique extérieure est l'ensemble d'orientations et de principes traduits en actes par la diplomatie. Celle-ci et la politique étrangère véhiculent des réalités complémentaires certes, mais différentes. PierreMichelEisemanninsiste sur le fait que « le rôle de la diplomatie n'est pas de définir le contenu de la politique extérieure d'un Etat, mais seulement de mettre en œuvre celle qui aura été déterminée par l'organe constitutionnellement compétent pour diriger les affaires du pays »5. En dépit des différences relevées, la frontière entre diplomatie et politique extérieure est ténue. La politique extérieure est définie en tenant compte
(P.-M.) : La diplomatie, op. cil., p. 662. (James N.) : Linkage politics. Essays on the convergence of national and international Systems, The Free Press, New York, 1969, cité par Ihraï (Saïd) : Le consensus sur la politique extérieure, in Vedel (Georges) présente Edification d'un Etat moderne. Le Maroc de Hassan II (Col1ectit), Albin Michel, Paris, 1986, p. 543. 3 Zorgbibe (Charles) : Introduction aux relations internationales, PUF, Paris, 1977, p. 15. 4 Renouvin (Pierre) et Duroselle (Jean-Baptiste) : Introduction à l 'histoire des relations internationales, Armand Colin Editeur, 4èmeédition, 2èmetirage, Paris, 1991, p. 2. 5 Eisemann (P.-M.) : La diplomatie, op. cil., p. 526. 1 Eisemann 2 Rosenau

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de l'action et des avis des diplomates, ces derniers étant mieux informés sur les réalités du terrain. La diplomatie est confondue aussi avec les relations internationales. Or, les deux concepts n'ont pas le même sens. La diplomatie se déploie dans le cadre des relations internationales. Ces dernières sont « les relations qui dépassent les limites d'un seul Etat et qui, se situant donc dans le cadre de la communauté internationale, échappent à l'emprise d'un pouvoir étatique unique »1. Les relations internationales ont un domaine très large. Et, on parle de diplomatie depuis des siècles, mais c'est plus tard que l'expression « relations internationales» est née sous la plume de l'auteur anglais Jeremy Bentham (1748-1832). Ce qui signifie qu'au départ, une confusion certaine a été faite entre les deux expressions. Ensuite, dans le langage courant, on confond la diplomatie avec les qualités réelles ou supposées du diplomate: habileté, finesse, tact, doigté, circonspection, souplesse et adresse. De tels attributs ne doivent pas, cependant, nous faire oublier les qualificatifs employés couramment pour fustiger la diplomatie: fourberie, mauvaise foi, incompétence (<<douce incompétence »), duplicité, complots, conspirations, espionnage (...). Ici, rappelons l'opinion de Sir Henry Wotton, diplomate britannique: « Le diplomate est un honnête homme qu'on envoie mentir à l'étranger pour le profit de son pays ». Cette opinion fut fatale à la carrière de son auteur. Une définition fondée sur les qualités ou défauts des diplomates n'est pas juste: « La diplomatie n'est qu'une activité gouvernementale spécialisée qui ne mérite ni d'être définie par ses qualités, que ne possèdent d'ailleurs pas tous ceux qui en ont la charge, ni par les défauts, relevés par ceux qui ne connaissent le plus souvent du métier que les illusoires scintillations »2. Notons, enfin, qu'à partir de 1726, la diplomatie était synonyme d'étude des traités internationaux. Ce n'est qu'en 1774 qu'elle devient l'art de négocier ces derniers. Or, dans le deux cas, on est en présence d'un sens très restrictif de la diplomatie.
B.- Evolution historique de la diplomatie

Etudions l'évolution de la diplomatie l'avènement de l'Islam en 609 (3).
1.- Avant l'avènement de l'Islam

avant (1), pendant (2) et après

Avant l'Islam, la diplomatie se caractérisait par son intermittence sa sacralisation (b) et son absence d'organisation (c).

(a),

1 Dreyfus (Simone) : Droit des relations internationales. public, 3ème édition, Cujas, Paris, 1987, p. 9. 2 Eisemann (P.-M.) : La diplomatie, op. eit., p 660.

Eléments

de droit international

Il

a.- Intermittence

de la diplomatie

Depuis l'Antiquité, la diplomatie devient une activité courante, et les échanges entre les peuples se multiplient et se diversifiene, incitant les pays à se doter de quelques institutions nécessaires à cette activité. C'est le cas de la Grèce antique, où « commencent à se dessiner les rudiments d'une diplomatie »2. Mais, cette diplomatie n'est pas permanente. Les émissaires dépêchés à l'étranger étaient toujours chargés d'une mission de courte durée. En Grèce antique, existaient l'amphictyonie (association de cités autour d'un sanctuaire commun; elle reconnaît les privilèges et immunités diplomatiques, et l'exterritorialité) et la symmachie (défense commune des cités). Mais, c'est la diplomatie intermittente qui prévalait dans ce pays. En effet, l'envoi des diplomates à l'étranger était toujours lié à un objet limité dans son objet et dans le temps. A Rome, dans l'Antiquité, on recourait à d'institutions diplomatiques restées d'actualité: lettres de créance et immunités diplomatiques. Mais, dans ce pays aussi, la diplomatie était intermittente: les missions ad hoc étaient la seule forme diplomatique privilégiée par les autorités romaines. Et s'il arrivait aux pouvoirs publics romains de faire attendre longuement les émissaires étrangers avant de leur accorder une audience, il n'en demeure pas moins vrai que l'ultimatum était employé pour raccourcir la durée - parfois très longue - de la négociation. Quand l'Empire Romain (27 avant I.-C., 476 après I.-C.) atteint son apogée, c'est Byzance qui donna un second souffle à la diplomatie, en la rendant plus soucieuse de rigueur et de consistance. Or, la diplomatie byzantine n'était pas permanente. Le basileus ne dépêchait des émissaires à l'étranger qu'à l'occasion d'une circonstance déterminée3. Pourtant, Byzance entretenait des relations avec de nombreux pays, et constituait un réseau allant de l'Atlantique à la Chine, en passant par l'Inde, les rives de la mer Noire et l'Afrique intérieure. Elle avait un grand intérêt pour la diplomatie, qu'elle qualifiait de «science de gouverner les Barbares ». Pour ce qui est de l'Egypte antique, elle acquit une grande renommée grâce notamment au Traité de Perle que Ramsès II (Pharaon) et Hattusil II, roi des Hittites, ont conclu en 1278 ou 1280 avant Jésus-Christ. Ce Traité, qui crée une alliance défensive et porte également sur l'extradition des prisonniers politiques, est cité comme étant le plus vieux document diplomatique4. Or, en Egypte, la diplomatie permanente était inconnue, même si le rôle de ce pays « dans la vie internationale de l'antique
1 La Clavière (Mauldé) : La diplomatie au temps de Machiavel (en trois volumes), tome I, Paris, 1892, p. 1. 2 Chazelle (Jacques) : La diplomatie, PUF, « Que sais-je? » n0129, Paris, 1962, p. 12. 3 Chazelle (J.) : La diplomatie, op. cil., p. 88. 4 Stuart (Graham) : Le droit et la pratique diplomatiques et consulaires, RCAD!, 1934, tome II, volume 48 de la col1ection, A. W. Sijthoff, Leyde, édition de 1968, p. 465.

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Proche-Orient était prépondérant »1. L'Egypte entretenait des relations variées avec le Royaume des Hittites en Asie antérieure, avec les pays du Nord et du Sud de la Mésopotamie, la Mitannie, la Babylonie, la Syrie, l'Assyrie, la Palestine, la Crète et avec les îles de la mer Egée. En témoignent les a~chives diplomatiques des Pharaons de la XYlllème Dynastie, aux Xyeme et Xlyeme siècles avant l'ère chrétienne, archives se composant de trois cent soixante tablettes d'argile découvertes au Palais d'Aménophis en 1887-1888, et qui sont conservées au British Museum de Londres et au Musée d'Etat de Berlin !2.
b.- Sacralisation plus ou moins importante de la diplomatie

La diplomatie subissait l'influence de la religion et pouvait même être mise en œuvre au nom de Dieu ou de divinités païennes. Dans le cas de l'Europe chrétienne, on est en présence d'un paradoxe puisque JésusChrist posa le principe de la séparation entre le spirituel et le temporel: «Mon royaume n'est pas de ce monde. Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu ». Or, « l'évolution de l'Europe occidentale, morcelée après la chute de Rome, est placée sans interruption sous le signe du Christianisme et de l'influence romaine »3. En d'autres termes, « la disparition ou au moins l'affaiblissement de la notion d'Etat a facilité l'existence d'une autorité spirituelle et temporelle de l'Eglise chrétienne. La religion domine la vie de l'esprit. [...]. La Civitas christiana de l'Europe occidentale a son chef, l'évêque de Rome, le pape, guide suprême de la Chrétienté. Vicaire du Christ, le pape avait, selon la doctrine chrétienne, en tant que successeur de Saint Pierre, le pouvoir de lier et de délier dans le ciel et sur la terre. Les papes ne cessèrent ainsi d'affirmer leur suprématie spirituelle, à l'égard de tous les princes, même de l'empereur. Le couronnement de Charlemagne par Léon III, en l'an 800, marque symboliquement cette doctrine »4. Le Pape avait un grand pouvoir en diplomatie. De ce fait, son action était tellement intense que d'aucuns considèrent que « l'influence de la diplomatie pontificale se fit sentir durant tout le Moyen-Age. Le pouvoir des papes, par son essence même, constituait une force internationale, et sa diplomatie adroite, parfois violente et cruelle, rusée et flatteuse, dépassant tout autre Etat temporel dans l'emploi de la trahison, des faux et du mensonge, s'avéra une arme politique aussi forte, et parfois plus forte que son autorité spirituelle »5. Outre la diplomatie pontificale, à
1 Serguiev (S.) : La diplomatie de l'Antiquité, in Potiemkine (Vladimir) : Histoire de la diplomatie (Col1ectif), tome I, Librairie de Médicis, Paris, 1947, p. 26. 2 Serguiev (S.) : La diplomatie de l'Antiquité, op. cil., pp. 11-12. 3 Dreyfus (S.) : Droit des relations internationales. [.. .], op. cit., p. 20. 4 Colliard (Claude-Albert) 8èmeédition, Dal1oz, : Institutions des relations internationales, Paris, 1985, pp. 28-29. S Serguiev (S.) : La diplomatie de l'Antiquité, op. cil., p. 94. 13

Rome, la sacralisation de la diplomatie empruntait de multiples voies: le respect des traités, la nomination et l'inviolabilité des émissaires étaient liés à des considérations théologiques (serment religieux.. .). La diplomatie hellénique, elle aussi, était sacralisée. La trêve sacrée et d'autres règles diplomatiques grecques étaient imprégnées de religion. Byzance était sans doute le pays chrétien qui avait le plus lié sa diplomatie à la religion. Elle entretenait d'excellentes relations avec la papauté, comme peuvent en témoigner les longs séjoUrs des ambassades du Pape à Constantinople, sa capitale. Notons aussi l'usage fait de la diplomatie par Byzance pour l'essor du Christianisme dans le Caucase, près de la mer Noire, en Abyssinie (Ethiopie), au Sahara (.. .). En Asie aussi, on assista à la sacralisation de la diplomatie, qu'il s'agisse de la Chine ou de l'Inde, pour ne citer que ces deux pays. Dans la pratique diplomatique de ces deux vieilles civilisations asiatiques, la part du religieux était prépondérante. GrahamStuart estime ainsi que « si nous commençons par l'histoire documentaire, nous voyons les peuples primitifs de la Chine échanger des représentants diplomatiques suivant des règles de préséance et un cérémonial minutieusement établis. La loi de Manou dans l'Inde antique contient de nombreux règlements détaillés concernant les relations politiques avec les pays voisins »1. Les lois hindoues de Manou étaient imprégnées du sacré et sont, selon v. Serguiev,« l'un des documents les plus intéressants de la diplomatie et du droit international », et datent probablement du premier millénaire de l'ère chrétienne. Rappelons l'influence de la religion sur la civilisation de l'Inde depuis qu'au IIèmemillénaire avant Jésus-Christ, sous l'autorité des Aryens, furent rédigés les textes sacrés des Veda sur lesquels se fonde 1'Hindouisme. A la lumière des lois de Manou, la diplomatie doit être confiée à celui qui a atteint la sagesse, la culture, la perfection, et qui sait se mettre au service de la paix. Le diplomate doit avoir un discernement pour interpréter les paroles, les gestes, les actions et l'expression du visage du roi étranger. Il fallait associer l'âge (sagesse), le sens du devoir et de l'opportunité, la bonne mémoire, l'audace, l'honnêteté, l'habileté, l'éloquence et le sens des relations humaines2. En Chine, la diplomatie et la religion étaient intimement liées. Le philosophe chinois K'ong-Fou-Tseu ou Confucius (vers 551-479 avant Jésus-Christ) élabora une théorie générale de relations internationales à l'échelle du monde entier, en mettant l'accent sur une foi fondamentale commune à tout l'univers et en préconisant que les actions de l'Homme soient partout en harmonie avec l'ordre de la nature. En Egypte antique, Dieu est partout. Le Pharaon est considéré comme un Dieu, un être mythique adoré comme tel. Tout est en relation avec la
1 Stuart (G.) : Le droit et la pratique diplomatiques et consulaires, 2 Serguiev (S.) : La diplomatie de l'Antiquité, op. cil., p. 26. 14 op. cit., p. 465.

cosmogonie. La vie sociale, politique et diplomatique reposait sur la relation entre humains et divinités. Il existait une multitude de divinités. Dans une telle religiosité, la diplomatie n'échappa pas à la sacralisation. Le traité était revêtu d'une autorité morale proche de la sainteté. De même, la nomination des diplomates et leur réception par le Pharaon se faisaient dans une ambiance imprégnée de religiosité. Pour assurer le respect des traités, les dirigeants égyptiens avaient recours à un serment religieux. Bien avant que Rome ne fasse la promotion de la règle «Pacta sunt servanda »)1, qui signifie que les traités sont conclus pour être exécutés de bonne foi, l'Egypte avait fait de la religion le facteur devant garantir le magistère de ceux-ci. La relation entre religion et diplomatie est présente dans le millénaire Empire des Perses, que PascalPerri considère comme étant le berceau de la diplomatie: « Les Perses, qui furent il y a longtemps les inventeurs de la diplomatie, sont rompus à l'art de la négociation »2. Autant rappeler le rapport particulier existant entre la Perse antique - et même d'après - et Dieu, en mettant un accent particulier sur le Mazdéisme ou Zoroastrisme, une religion réformée au YIèmesiècle avant J.-C. par Zarathoustra (650583 ?) et dont le livre sacré est Avesta.
c.- L'absence d'organisation de la diplomatie

Avant l'Islam, la diplomatie manquait d'organisation. Il ne s'agit pas d'une lacune, mais du résultat d'un contexte historique. Les sociétés de l'époque ne traitaient pas de relations complexes; elles se contentaient de rapports simplifiés, qui n'exigeaient pas la mise en place de structures complexes et sophistiquées. Même l'Egypte, qui constituait un pays très influent au Proche-Orient, n'avait pas une organisation diplomatique très élaborée. Au IIèmemillénaire avant J.-C., une Chancellerie égyptienne fut mise en place et fut chargée de la conduite de la diplomatie; des normes étaient édictées pour que les traités soient des accords basés sur l'égalité, la bonne foi, le libre consentement, et sanctionnés par la prestation d'un serment religieux garantissant leur autorité morale. Mais, cette diplomatie ne nécessitait pas une organisation particulièrement développée. Le pays qui se singularisa le plus par l'organisation de sa diplomatie est sans doute Byzance. Au Moyen-Age (début du yème siècle de l'ère chrétienne à la fin du XVème siècle), l'Europe connut des siècles d'immobilisme. La diplomatie fut l'instrument des visées internationales de Byzance, un Empire qui avait un sens très aigu de la ruse et des complots, et qui avait fait sienne « l'antique règle romaine de divide et
1

Whitton (John B.) : La règle « Pacta sunt servanda », RCAD11934, tome III, volume 49 de la collection, Librairie du Recueil Sirey, Paris, 1935, pp. 147-276. 2 Perri (pascal) : Comores. Les nouveaux mercenaires, Editions L'Harmattan, Paris, 1994,

pp.97-98. 15

impera, diviser pour régner» et qui, sous le règne de Tauresium Justinien (482-565, empereur dès 527), « bâtit tout un système politique sur l'antagonisme des peuples barbares, souleva les Huns contre les Bulgares, les Avares contre les Huns, vainquit les Vandales avec l'aide des Ostrogoths, les Ostrogoths eux-mêmes avec l'aide des Francs »1. A cette époque, Byzance recevait régulièrement des émissaires étrangers. Les lois qu'elle élabora furent substantielles et furent reprises par d'autres pays. Al' étranger, les diplomates byzantins étaient soumis par leur pays à des principes rigoureux, mais ourdissaient des complots et fomentaient des conspirations. Parmi les apports de Byzance, notons la création d'institutions spécialement chargées de la diplomatie. Tel est le cas du Magister Officiorum, sorte de ministère des Affaires étrangères, dirigé par le grand Logophète. Byzance avait des professionnels dans sa diplomatie, rédigeait des instructions écrites à l'usage des émissaires. C'est en matière de protocole que Byzance avait le plus innové. Soucieuse jusqu'à la caricature de la préséance et du prestige, elle rédigea un guide de protocole sous l'égide de Constantin Porphyrogénète. Mais, la corruption, l'importance exagérée accordée au cérémonial, la primauté des intérêts privés des hommes d'Etat sur l'intérêt public avaient altéré la diplomatie byzantine, pourtant brillante.
2.- Lors de l'avènement de l'Islam (609-632)

Lors de l'avènement de l'Islam, les facteurs saillants de la diplomatie étaient le maintien de son intermittence (a), sa totale sacralisation (b) et les balbutiements de son organisation (c).
a.- Maintien de l'intermittence de la diplomatie

Même si l'avènement de l'Islam en 609 constitue un événement majeur en diplomatie, il n'empêcha pas le maintien de l'intermittence de cette dernière. L'immobilisme dans lequel était plongée l'Europe au Moyen-Age ne permettait pas une rupture fondamentale en la matière. En ce qui concerne la terre d'Islam en gestation, elle n'avait pas adopté la diplomatie permanente. Il ne s'agit pas d'une lacune, mais de la prise en compte du contexte historique: les conditions diplomatiques de l'époque ne nécessitaient guère la mise en place d'ambassades à demeure. La « Oumma » avait recours à des émissaires chargés de missions de courte durée. En d'autres termes, durant les années de la Révélation de l'Islam, le Prophète dépêchait des émissaires en Arabie, en Perse, en Egypte et en Abyssinie. Il recevait des émissaires venant de ces pays. Au fil du temps, les missions diplomatiques musulmanes et non-musulmanes étaient de plus en plus fréquentes. Mais, elles ne s'inscrivaient pas dans la
1 Serguiev (S.) : La diplomatie de l'Antiquité, op. cit., p. 88.

16

durée. L'envoyé musulman à l'étranger et l'émissaire non-musulman envoyé en mission à Médine étaient chargés, l'un et l'autre, d'une députation limitée dans la durée et dans l'objet. Le Prophèten'envisageait pas favorablement l'allongement de la durée du séjour des envoyés à l'étranger tant que celui-ci n'était pas nécessaire, et considérait que « le voyage est une partie du châtiment; il vous empêche de manger, de boire et de dormir. Aussi, quand vous avez atteint le but de votre voyage, dépêchez-vous de retourner auprès des vôtres »1. Dans le cas de l'émissaire musulman, son rôle consistait à remettre aux souverains étrangers la correspondance du Prophète. Ce diplomate pouvait être aussi chargé de la négociation d'un traité ou de la demande de l'asile pour des Musulmans persécutés à La Mecque au début de l'ère musulmane. Les missions qui pouvaient être d'une durée un peu plus longue étaient celles portant sur l'envoi d'émissaires chargés d'enseigner l'Islam aux membres des tribus de la péninsule Arabique. Puisqu'il était utile de faire connaître l'Islam à des non-Musulmans, il fallait allonger la durée de certaines députations musulmanes. S'agissant des diplomates étrangers dépêchés en terre d'Islam, leurs ambassades étaient, elles aussi, intermittentes: il n'y avait, du vivant du Prophète, aucun pays qui était représenté à Médine en permanence.
b.- Sacralisation totale de la diplomatie

Les Musulmans n'ont pas inventé la sacralisation de la diplomatie car, depuis l'Antiquité, celle-ci était liée au sacré. L'originalité de l'Islam, c'est que cette sacralisation est totale et n'est pas en contradiction avec le Coran. La sacralisation s'explique aisément: en Islam, aucune frontière n'existe entre le spirituel et le temporel. La diplomatie islamique n'a de sens que dans la mesure où elle est mise en œuvre au nom de l'Islam et sur la base des enseignements de cette religion. L'Islam apparaît à un moment où en Europe, les relations sociales étaient marquées par la papauté et la féodalité. A cette époque charnière, l'Asie occidentale, berceau de l'Islam et « terre fertile en croyances »2, était encore dominée par l'Empire Romain d'Orient ou Byzance (qui s'étendait du midi de l'Europe à l'Asie antérieure et à l'Afrique du Nord) et par la Perse, dont l'assise territoriale était forte en Asie, même si ces deux empires n'étaient pas loin de la décadence. La sacralisation totale de la diplomatie en Islam a de nombreuses conséquences, notamment la division du monde, selon les Musulmans, en « deux "territoires" ou "foyers" : "La terre d'Islam", Dar Al Islam, et celui
1

Cité par AI-Nawawy (Abou Mouhiedine) : Les Jardins de la Piété. Les Sources de la
1949,

Tradition islamique (Recueil de hadith), Editions Alif, Lyon, 1991, p. 277. 2 Milliot (Louis) : La conception de l'Etat et de l'ordre légal dans l'Islam, RCAD], tome II, volume 75 de la collection, Recueil Sirey, Paris, 1949, p. 597.

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de l'incrédulité, Dar Al Kufr, qui à son tour se subdivise en deux territoires: le territoire de guerre, Dar Al Harb, et le territoire de la paix contractuelle, Dar Al Ahd. Cette dernière [...] devait contenir des peuples ou Etats rentrant avec les Musulmans de Dar Al Islam dans un état de paix contractuelle ou conventionnelle »1. L'élément religieux était décisif. C'est ainsi qu'apparaissent des relations tantôt litigieuses tantôt pacifiques entre l'Islam et les autres religions. Le recours à la diplomatie complètement sacralisée infirme l'opinion de LouisMiIliot: « La guerre est le moyen essentiel que l'Envoyé de Dieu va mettre en œuvre pour triompher» et « les relations extérieures de la Communauté musulmane [sont] ainsi définies par la guerre »2. La diplomatie porte le sceau de l'Islam. Les procédés employés ont une base religieuse: « Moussanadah » ou traités d'alliance ou traités d'assistance mutuelle; « Mouwâda 'ah» ou pactes de paix et de nonagression; « Hilf », « Mouwâlât » ou « Mou 'akhât », c'est-à-dire traités d'alliance, de clientèle et de fraternité3. Ces traités étaient placés sous la protection divine, comme le veut le Coran.
c.- Maintien de l'absence d'organisation de la diplomatie

Lors de la Révélation de l'Islam, la diplomatie n'était pas dotée d'une organisation développée. Les conditions sociales et diplomatiques de l'époque se suffisaient de structures simples. Il ne s'agissait pas d'une lacune: compte tenu des impératifs de la diplomatie islamique au temps du Prophète, il n'était pas utile pour la « Gumma» de disposer d'une lourde « machine» administrative, mais d'une structure opérationnelle et efficace. L'inexistence d'un dispositif diplomatique travaillé et recherché allait de pair avec celle de la professionnalisation car, entre 609 et 632, le monde musulman ne disposait pas de diplomates spécialisés. Au gré des missions qui se présentaient, des personnalités musulmanes et même nonmusulmanes étaient chargées de remplir une mission déterminée, sans être des diplomates professionnels. Les émissaire choisis devaient remplir des conditions de fidélité, de probité et de connaissance de l'Islam, mais n'étaient pas des « diplomates de carrière ». S'y ajoute l'inexistence d'un organe centralisant la diplomatie comme un ministère des Affaires étrangères. Les conditions diplomatiques de

l'Islam en 609-632 se passaient d'un tel organe. Or, selon Muhammad
Hamidullah, déjà du vivant du grand-père paternel du Prophète, Abd El Mouttalib Ibn Hachim, La Mecque disposait d'un organe dont la mission
1 Jadaane (Fehmi) : Umma islamique et société, in L'Islam dans la cité, Pouvoirs n062, PUF, Paris, septembre 1992, p. 33. 2 Milliot (L.) : La conception de l'Etat et de l'ordre légal [...], op. cit., pp. 600 et 602.
3

Mahmassani
RCADI,

(Sobhi) : The principles of international Law in the light of Islamic
1966, T. I, V. 117 de la collection, A. W. Sijthoff, Leyde, 1967, p. 265.

Doctrine,

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était celle d'un ministère des Affaires étrangères: « Nous voyons à La Mecque le noyau d'un véritable ministère permanent des Affaires étrangères, fonctionnant sous un chef héréditaire: La Mecque était gouvernée par un conseil de dix, dont faisait partie le clan des Banou Adî (famille du futur calife Umar), et ce clan fournissait le saIIT-munâfIT,qui faisait fonction de ministre des Affaires étrangères et d'ambassadeur plénipotentiaire, en temps de paix ou de guerre »1. Sous le Prophète, une Chancellerie fut mise en place et « était des plus simples »2. Ses agents étaient des scribes auxquels le Prophète faisait appel quand il fallait établir un document écrit. Elle constituait un organe rudimentaire, qui ne correspondait pas à un ministère des Affaires étrangères moderne.
3.- Après l'avènement de l'Islam, notamment à partir du XVème siècle

Trois idées principales marquent l'évolution de la diplomatie après 632 : l'institutionnalisation de la diplomatie permanente (a), la laïcisation de la diplomatie (b) et son organisation (c).
a.- Permanence de la diplomatie

Pendant des siècles, les souverains avaient privilégié les ambassades de courte durée. Il a fallu attendre le Xyème siècle pour assister à la mise en place des ambassades fixes. Au XIyème siècle, le mot « ambassadeur» fit son apparition. C'est à Yenise3 et dans d'autres cités italiennes que cette institution se développa. Ce rôle de pionnier des villes Républiques italiennes dans l'essor de la diplomatie permanente est favorisé par le commerce entre ces villes et l'Orient. A partir du Xlllème siècle, les ambassades de courte durée (trois à quatre mois) commencèrent à céder la place à des missions d'une durée plus longue. Avant le Xyème siècle, les ambassadeurs permanents étaient les légats pontificaux et épiscopaux. En 1455, la diplomatie évolua sensiblement: à cette date, le duc de Milan, Francesco Sforza, nomma Nicodemus comme ambassadeur permanent à Florence. Cette diplomatie fut imitée par la suite par d'autres pays italiens et européens, et fut adoptée au XYlIlèmesiècle par l'Empire Ottoman, et au XXèmesiècle par les autres pays musulmans. JacquesChazelleestime que c'est « une étape décisive dans I 'histoire et la conception de la diplomatie », car les ambassades fixes permettent des relations plus suivies et plus d'intérêts entre les Etats4. A cette époque, la société internationale est dominée par l'Europe: Angleterre, France,
(Muhammad) : Le Prophète de l'Islam. Sa vie, son œuvre, volume II, 5ème édition, AEIF, Paris, 1989, pp. 917-918. 2 Hamidullah (M.) : Le Prophète de l'Islam. Sa vie, son œuvre, volume II, op. cil., p. 927. 3 Weckmann (Luis) : Les origines des missions diplomatiques permanentes, RGDIP, 1952, CNRS, Paris, 1952, p. 165. 4 Chazelle (J.) : La diplomatie, op. cil., pp. 15-16. 19 1 Hamidullah

Pays-Bas, Portugal, Autriche, Danemark, Espagne, et Suède. Au Xyème siècle, ces pays entretenaient de relations diplomatiques permanentes avec Turcs musulmans -, en dépit des rancœurs existant entre Musulmans et Chrétiens, de liens particuliers unissaient l'Europe occidentale à la terre d'Islam. Ce sont des rapports commerciaux, qui exigeaient des relations officielles permanentes. Déjà en 1490, l'Empire Ottoman avait accrédité un ambassadeur permanent auprès du Pape. La généralisation de la diplomatie permanente en Europe se fit à un rythme si soutenu qu'à son époque, Louis XIY (1638-1715, roi de France de 1643 à 1715) avait 25 ambassadeurs à demeure à l'étranger, dont un à Constantinople. Louis XI (France), Ferdinand le Catholique (Espagne) et Remi YII (Angleterre) établirent des relations diplomatiques durables avec leurs voisins. En son temps, François 1eravait réorganisé son service diplomatique. Dans les Cours de Rome, France, Espagne, Autriche, Angleterre, Milan, Mantoue, Suisse, Florence et Naples, affluaient les émissaires permanents. Mais, « l'envoyé à Constantinople n'avait pas le rang d'ambassadeur, mais s'appelait "bailo" »1. Constantinople était désormais entre les mains des « infidèles» musulmans. La création des ambassades permanentes s'accompagna de l'essor de la diplomatie. Elle facilita la représentation et la négociation. La fonction d'information, aussi, prit de l'importance, car l'ambassadeur permanent est mieux renseigné sur la situation de l'Etat accréditaire2. La diplomatie permanente favorisa la refonte de l'administration des pays européens. Les problèmes traités étaient de plus en plus nombreux et complexes, et exigeaient un dispositif diplomatique approprié. La mise en place d'un ministère des Affaires étrangères est l'une des innovations accompagnant l'instauration des relations diplomatiques permanentes. Pour ce qui est des pays musulmans, le Maroc et l'Empire Ottoman recevaient des ambassades permanentes. Mais, ce n'est pas pour autant qu'ils se décidèrent à en ouvrir en Europe. Déjà à l'époque des Saadiens, le Maroc était le siège d'ambassades européennes. Ce qui ne l'incita guère à se doter d'ambassades fixes, si on fait abstraction de ses relations diplomatiques permanentes avec les Pays-Bas3. Même l'Empire Ottoman, qui était bien organisé, n'avait pas encore adopté ces dernières. Ce n'est qu'en 1792 que Selim III en installa en Europe. Plusieurs raisons expliquent ce retard. L'Empire Ottoman était réticent envers la mission de longue durée par fierté: pour lui, les Etats européens installaient des ambassades fixes à Constantinople parce que la Sublime Porte était digne
Stuart (G.) : Le droit et la pratique diplomatiques 2 Chazelle (J.) : La diplomatie, op. cil., pp. 16-17.
3
1

l'Empire Ottoman. En effet, depuis 1453- prise de Constantinoplepar les

et consulaires,

op. cit., p. 470.

Caillé (Jacques)

: Ambassades et missions marocaines aux Pays-Bas à l'époque des
Hespéris Tal1luda, 1963, Editions Techniques Nord-africaines, Rabat,

sultans saadiens, 1963, pp. 5-23.

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d'intérêt. Quand, finalement, la Porte Ottomane opta pour la diplomatie permanente, elle choisissait ses ambassadeurs parmi ses sujets grecs, de confession orthodoxe. Ce n'est qu'au lendemain de l'indépendance de la Grèce, le 3 février 1830, qu'elle commença à désigner des personnalités musulmanes pour diriger des ambassades permanentes en Europe.
b.- Laïcisation progressive de la diplomatie

Après l'avènement de l'Islam, les relations entre la diplomatie et le sacré n'ont pas cessé de gagner en ambiguïté: d'un côté, on assiste à une sacralisation de la fonction diplomatique, et d'un autre, les liens entre cette dernière et la religion se relâchent progressivement. Ce mouvement était visible aussi bien en terre d'Islam qu'en Chrétienté. En Europe, des autorités ecclésiastiques s'impliquaient dans la diplomatie, notamment en écrivant des livres s'y rapportant. C'est le cas du Dominicain espagnol Franciscode Vitoria! (1480-1546), auteur de Relectiones theologiœ (œuvre posthume) et du Jésuite espagnol FranciscoSuarez2(1548-1617), qui se signala par l'ouvrage Tractus de Legibus ac Deo Legislatore (1612). Les auteurs laïcs aussi s'intéressaient à la diplomatie. Le Hollandais Hugo de Groot dit Grotius (Ecole du Droit naturel), qui fut ambassadeur, est un fervent défenseur des relations pacifiques entre les Etats, et on le considère comme « le père du Droit international ». Il se prononça pour l'adoption d'un traitement discriminatoire envers les pays non chrétiens. Il admet l'idée selon laquelle la Chrétienté pouvait conclure des traités avec « les ennemis de la religion chrétienne », mais préconisait la formation d'une coalition des Etats chrétiens contre « les ennemis de la foi »3. Un autre auteur, Albericus Gentilis4 (1552-1608) avait exprimé tout le mal qu'il pensait du Traité d'alliance qui était conclu par la France et l'Empire Ottoman au temps de François 1er(le Chrétien) et de Soliman 1er le Magnifique (le Musulman)5. L'empreinte de la religion sur la diplomatie est visible dans d'autres domaines, parmi lesquels le serment religieux, destiné à garantir l'autorité morale des traités. Ce procédé fut employé en Europe jusqu'en 1815. Seule la séparation de l'Etat avec l'Eglise mit fin à son emploi. Qui plus est, l'empereur chrétien était couronné par le Pape, qui exerçait un droit de regard sur l'activité des souverains d'Europe. L'autorité et l'influence pontificales étaient d'autant plus grandes que le Pape procédait au sacre
1 Truyol Bruylant,
2

Serra (A.) et autres: Actualité Bruxelles, 1988 (129 p.).

de la pensée juridique

de Francisco

de Vitoria,

édition, Editions De La PradeIle (A.) : Maîtres et doctrines du droit des gens, 2èmc
1625, Livre. II. C. 20.

internationales, Paris, 1950 ( 441 p.). 3 De Groot (Hugo) : Dejure ac pads,
4

Gentilis (AIbericus) : Dejure belli, 1588, Lib. I. C. 12. Khadduri (Majid) : Islam and the modern Law of Nations, AJ/L, n02, pp. 362-363. S

volume 50, avril 1952,

21

des souverains, avant d'excommunier certains, au gré de l'évolution des relations entre les pouvoirs spirituel et temporel: «A u nom de l'unité du monde chrétien, le Pape entend intervenir dans les affaires de tous les souverains d'Europe ,. et même au-delà de l'Europe, puisqu'un Pape, au Xlllme siècle, excommunie le Basileus, l'Empereur de Byzance, ce qui démontre qu'il se considère comme son supérieur. Le Pape prétend faire et défaire princes et empereurs, contre lesquels il manie l'arme de l'excommunication, redoutable à une époque aussi profondément religieuse. Longtemps il prétend être le seigneur, au sens féodal du terme, le suzerain de toute la Chrétienté. Il se veut aussi supérieur à l'Empereur, dès lors que, par le sacre, c'est lui qui confère l'Empire (tradition qui ne prendra fin qu'au XV/me siècle, car Charles Quint! sera le dernier empereur sacré par le Pape). C'est le Pape qui "fait les rois", en France en particulier: la cérémonie du sacre royal concrétise et renforce la subordination du pouvoir temporel à l'autorité religieuse, en même temps que le caractère divin de l'autorité royale »2. D'autres procédés témoignent de la sacralisation de la diplomatie. Signalons, en premier lieu, la « trêve de Dieu », qui est l'interdiction de combattre entre le mercredi soir et le lundi matin. L'excommunication en est un autre exemple: c'est le rejet de l'individu - du sujet à l'empereurpar la société chrétienne. En relation avec la diplomatie en terre d'Islam, le plus célèbre des excommuniés est Frédéric II de Hohenstaufen, dont la damnation par le Pape Grégoire IX intervient en 1227. Sa réconciliation avec le Pape en 1230 ne l'empêchera pas d'être excommunié de nouveau en 1239, et d'être déposé par le concile de 1245, convoqué par le Pape Innocent IV. Rappelons une autre mesure, l'interdit: c'est la prohibition de tout service religieux sur les terres du souverain chrétien n'ayant pas respecté les commandements de l'Eglise; cette mesure affecte en même temps tout le peuple. Au début du XlIIèmesiècle, Philippe-Auguste, Roi de France, décida de répudier la Reine Isambour; le Pape exigea de lui la reprise de celle-ci, et le frappa d'interdit pendant des mois. La relation entre diplomatie et religion est suivie de la sécularisation de la diplomatie en terre d'Islam et en Europe. La diplomatie a été confiée à des personnalités prestigieuses, mais éloignées de la religion. Parmi elles, citons Niccolo Machiavelli dit Nicolas Machiavel3 (1469-1527), connu pour son cynisme, « admirablement» explicité dans Le Prince, son principal livre, devenu la « Bible des tyrans ».
Charles V ou Charles Quint (1500-1558) : Couronné en octobre il est le dernier souverain du Saint-Empire à se rendre auprès couronner empereur. Mais, il doit son pouvoir au banquier Jakob voix des princes électeurs. 2 Dreyfus (S.) : Droit des relations internationales. [.. .], op. cit., p. 3 Amiguet (Philippe) : L'âge d'or de la diplomatie: Machiavel Michel, Paris, 1963 (334 p.).
1

1520 à Aix-la-Chapelle, du Pape pour se faire II Fugger, qui acheta les 21. et les Vénitiens,

Albin

22

En terre d'Islam, dès l'avènement de la dynastie des Omeyyades en 661, la diplomatie n'a pas cessé de se laïciser. Elle est conduite selon des principes et des intérêts éloignés de l'Islam.
c.- Organisation de la diplomatie

Les problèmes d'organisation de la diplomatie n'étaient réglés que de manière progressive. Venise se singularisa par les initiatives qu'elle avait prises dans ce domaine. Cette cité comprit, dès le Xlèmesiècle, l'utilité de la conservation des documents diplomatiques. Au début du Xlllèmesiècle, elle adopta des mesures sur les modalités de conduite de la diplomatie. Pour y parvenir, elle « emprunta à Byzance les méthodes et les procédés de sa diplomatie, les développa jusqu'à atteindre un art parfait, et déploya une virtuosité en matière de séduction, de concussion, d'hypocrisie, de perfidie, de trahison et d'espionnage »1. Michelde Taube soutient, s'agissant de Byzance, que « l'influence de l'Orient musulman sur l'Europe [...] a été forte qu'il nous paraît impossible de laisser de côté ce facteur de la vie internationale européenne, d'autant plus que l'originalité même de Byzance comme "type historique" était précisément due à l'immense courant d'influences asiatiques (et spécialement islamiques) [...] » ; « [.. .] Pendant longtemps, la civilisation arabe fut de beaucoup supérieure à celle de l'Europe romano-germanique et pour le moins égale à celle de Byzance »2. Un autre pas significatif fut franchi à la suite de la mise en place d'un organe spécialement chargé de la diplomatie: le ministère des Affaires étrangères. En effet, le développement de la diplomatie à partir du XIVème siècle a fait apparaître le rôle essentiel que devait jouer ce ministère en tant qu'« instrument privilégié des rapports internationaux de l'Etat »3. Sur ce terrain, la France joue un rôle de pionnier4. Dans la seconde moitié du XVlèmesiècle, le Roi de France était assisté de 4 secrétaires d'Etat, dont la répartition des pouvoirs n'était pas faite avec précision. D'où une confusion d'attributions entre ces agents, dont la compétence avait une base géographique: Normandie, Picardie, Angleterre, Ecosse, Allemagne, Suisse, Provence, Italie, Levant, etc. Il est à noter que « sous le règne de Henri III, un règlement du 1er janvier 1589 avait publié un nouveau tableau des attributions et un seul
1

Kosminski (s.) : La diplomatie de la période du renforcement de la monarchie féodale, in

Potiemkine (Y.) : Histoire de la diplomatie, tome 1, op. cit., p. 147. 2 De Taube (Baron Michel) : Etudes sur le développement historique du droit international dans l'Europe orientale, RCAD!, 1926, tome I, volume Il de la collection, Librairie Hachette, Paris, 1927, pp. 380 et 381. 3 Nguyen Quoc (Dinh), Daillier (Patrick) et Pellet (Alain) : Droit international public, èrncédition, LOD], Paris, 1992, p. 687. 4
4

Legendre (pierre) : Histoire de l'administration de 1750 à nos jours, PUF, « Thémis », 23

Paris, 1968, pp. 236-245 et pp. 407-411.

secrétaire d'Etat (Louis de Revol) y était désigné pour s'occuper des affaires figurant sous les mentions: "Italie, Piedmont et Savoye, Espagne, Flandre, Franche-Comté, Levant, Pologne, Suède, Danemark, Angleterre, Ecosse, Suisse" ; autrement dit l'ensemble des pays étrangers. Pendant deux ans, de 1624 à 1626, la notion de partage reprit ses droits à la faveur de l'affaiblissement de l'autorité royale. Mais, sous le règne de Louis XIII, le retour aux affaires de Richelieu, cardinal depuis le 5 septembre 1622, allait établir définitivement l'unité de la politique étrangère. Un seul secrétaire d'Etat "aurait tous les estrangers" selon l'expression du règlement du 11 mars 1626 qui institua le secrétariat d'Etat aux Affaires étrangères. Ce texte établissait que le roi avait jugé "à propos et très expédient pour le bien de ses affaires, que les provinces étrangères soient toutes entre les mains d'un seul de ses secrétaires d'Estat" »1. Le secrétariat d'Etat aux Affaires étrangères se spécialisa. Il regroupa les services liés à la diplomatie. Cette évolution majeure se poursuivit sous la Révolution (1789), le Directoire (1795-1799) et l'Empire (13 mai 1804-22 juin 1815), et consista à attribuer au secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères les pouvoirs relatifs aux relations entre la France et les autres pays, qui étaient presque tous européens. L'ouverture de la France à d'autres pays (colonisation et commerce) s'accompagna de la mise en place d'un cadre administratif plus consistane. Certains pouvoirs du secrétariat d'Etat à la Marine furent rattachés au secrétariat d'Etat aux Affaires étrangères. Les affaires consulaires, en même temps qu'elles eurent acquis une grande dimension sous Louis XV, furent, elles aussi, confiées au secrétariat d'Etat aux Affaires étrangères. Selon l'article 14 du décret du 14 février 1793 : «Le bureau des consulats fera partie des Affaires étrangères ». Un arrêté du 22 messidor an VII indique que les Etats étrangers ne doivent communiquer qu'avec le ministère des relations extérieures. Par un décret du 25 décembre 1810, Napoléon Bonaparte défend ses ministres de recevoir « sous quelque prétexte que ce soit» des correspondances venant de l'étranger, et les ministres devaient transmettre « dans les vingt-quatre heures [...] toute lettre qu'ils recevraient traitant d'une affaire quelconque ». Le ministre des Affaires étrangères devait donner « l'unique réponse» de la France3. Cette évolution s'accompagna d'une réorganisation des services du ministère (Archives, Chiffre, Bureau des Fonds, Bureau du Protocole, Bureau du Contentieux, Bureau du Personnel). En 1907, le Quai d'Orsay (ministère français des Affaires étrangères) fut organisé sur une base géographique, base qui fut ajustée de manière progressive, qui subsiste
Zoller (Elisabeth) : Droit des relations extérieures, PUF, Paris, 1992, p. 110. Chazelle (J.) : La diplomatie, op. cil., p. 61. 3 Zoller (E.) : Droit des relations extérieures, op. cit., pp. 109-112.
2 1

24

encore, mutatis mutandis: Europe, Levant, Asie et Amérique, avec deux bureaux détachés pour le Maroc et la Tunisie1. Pour ce qui est de l'Allemagne, la mise en place d'un ministère des Affaires étrangères y a été longue et laborieuse. Elle a commencé en 1604. Il a fallu attendre jusqu'en 1728 pour que le roi Frédéric-Guillaume 1er(1688-1740, au pouvoir de 1721 à 1740) mette en place « un organe spécial pour l'extérieur, le Kabinettsministerium ou Département des Affaires étrangères, qui constitue donc le premier office extérieur de la monarchie »2. Le ministère allemand des Affaires étrangères, en dépit de ses avancées, « demeura cependant en même temps prussien. Après le 1er avril 1890, une section coloniale lui fut adjointe, puis retirée lors de la création d'un Office colonial d'Empire, le 1eravril 1907 »3. Au Royaume-Uni, c'est en 1782 que James Burke entreprit les démarches nécessaires à la mise en place d'un ministère des Affaires étrangères. Jusqu'en 1790, celui-ci n'occupait que douze personnes4. Quant aux pays musulmans, ils ne se dotèrent d'un ministère des Affaires étrangères qu'au lendemain de leur indépendance. Au Maroc, en dépit des initiatives prises au XIXème siècles, c'est à la suite de son accession à l'indépendance que fut mis en place un véritable ministère des Affaires étrangères6. Au XIXèmesiècle, c'était le ministère de la Mer qui faisait office de ministère des Affaires étrangères. Par ailleurs, les trois siècles qui suivirent la fin du Moyen-Age correspondent à l'Ancien régime en Europe, et constituent une transition entre la féodalité et l'Etat-nation, qui portait encore les stigmates de l'Etat patrimonial. Pour Louis Dollot,cette période constitue « l'âge d'or de la "négociation" »7, en raison de l'intensification des rencontres entre Etats européens, dans le cadre de congrès, qui avaient pour but de stabiliser et de pacifier une Europe en proie à la guerre. Les Etats d'Europe conclurent des traités portant sur la diplomatie. Rappelons le rôle majeur joué par les Congrès européens de Vienne8 (septembre 1814 à juin 1815) et d'Aix-Ia1 Chazelle
2

(J.) : La diplomatie,

op. cit., pp. 61-63.

Wolgast (Ernst) : Le diplomate et ses fonctions. Déduits de la nature de l'organisation

internationale publique du pouvoir externe de l'Etat, RCAD] 1937, tome II, volume 60 de la collection, 2ème tirage, A. W. Sijthoff, Leyde, 1969, pp. 271-272. 3 Wolgast (E.) : Ibid. p. 272. 4 Eisemann (P.-M.) : La diplomatie, in Encyclopaedia Universalis, corpus 7, op. cit., pp. 526-527. 5 Lahbabi (Mohamed) : Le gouvernement marocain à l'aube du ;rxème siècle, Editions
Techniques Nord-africaines, 6 Dinia Mouddani (Laila) Maroc, septembre
7

Rabat,

1958,

p. 147. étrangères et de la Coopération au des Sciences sociales de Grenoble,

Thèse

de Doctorat

: Le ministère des Affaires Université de IIIème Cycle,

1 981.

Dollot

(Louis)

: Histoire

diplomatique,

3ème édition, PUF, « Que sais-je ? » n0307, Paris,

1968,
8

p. 10.

Nicolson (Harold) : Le Congrès de Vienne. Histoire d'une coalition, 1812-1822, Librairie
Paris, 1947 (304 p.).

Hachette,

25

Chapelle (1818). Les participants accordèrent un grand intérêt aux rangs des diplomates. Il ne s'agit pas d'une simple affaire, car la préséance a été à l'origine d'inimitiés et d'affrontements entre les Etats européens. Aussi, fallait-il que les Etats de ce continent se penchassent sur un problème aussi épineux1. Lors du Congrès de Vienne, les négociateurs étudièrent la préséance des diplomates, en établissant une classification basée sur le rang de ceuxci et non sur l'importance de leurs pays d'origine car, après trois mois d'intenses tractations, il n'avait pas été possible de classer les pays en se référant à la puissance de chacun. Le Règlement adopté à Vienne en 1815 a été, par la suite, débattu, à Aix-la-Chapelle en 1818, et les conférenciers lui ont adjoint un article relatif à la hiérarchie des diplomates. Celle-ci se divise en 5 classes. La 5èmeclasse est celle des agents diplomatiques dans les pays musulmans. Si la Turquie refusa d'adopter cette hiérarchie, ce ne fut pas le cas des autres pays européens et des Etats-Unis, puisque ces derniers l'avaient admise. En 1928, à La Havane, fut adoptée par les pays américains, une Convention sur les officiers diplomatiques. Les travaux de codification entrepris dans la capitale cubaine se focalisèrent sur les aspects suivants: les chefs des missions diplomatiques, le personnel de ces missions, les fonctions de ces dernières, les privilèges et immunités diplomatiques, et la clôture de la mission diplomatique. Après la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), fut créée l'ONU, qui, dès sa création en 1945, s'intéressa à la codification des normes devant régir la diplomatie. Elle instaura la Commission du Droit international (CDI), chargée de la codification du Droit international. Elle est à l'origine de nombreuses conventions relatives à la diplomatie, dont celle de Vienne du 18 avril 1961 sur les relations et immunités diplomatiques. En même temps, on assista à l'émergence des anciennes colonies sur la diplomatie. Certains de ces Etats n'ont pas une vraie diplomatie. C'est le cas des Comores ou de Vanuatu: l'ambassade du Vanuatu en France ne se trouve pas à Paris, mais à Port-Vila, la capitale du. .. Vanuatu !
II.- La terre d'Islam comme champ d'étude de la diplomatie

La terre d'Islam est un ensemble étendu et hétérogène; identifions-la en nous référant aux différents critères d'appartenance à cet ensemble (A) et en faisant la connaissance de ses composantes (B).
A.- Les critères d'appartenance à la terre d'Islam

Il n'est pas touj ours aisé de déterminer les critères rattachant un Etat à la terre d'Islam. Toutefois, les indices généralement retenus peuvent être:
1 Stuart (G.) : Le droit et la pratique diplomatiques et consulaires, op. cil., pp. 475 et s.

26

l'application de la Charia (1), l'appartenance à des cadres de solidarité islamique (2) et l'existence d'une population nationale majoritairement musulmane (3). Ces critères ne sont pas exclusifs les uns des autres.
1.- L'application de la loi islamique par l'Etat

Pour faire partie de la terre d'Islam, le pays doit adopter l'Islam, en faire sa religion d'Etat et appliquer la Charia, sans restrictions. Mais, quelle application est-il fait de la Charia ? Dans presque tous les pays peuplés majoritairement de Musulmans, l'Islam est religion d'Etat, et constitue, selon le discours officiel, la base fondamentale de la législation nationale1. Le cas de l'Arabie Saoudite vaut d'être relevé car, « après avoir rappelé que le Coran et la Sunna sont la seule Constitution d'Arabie Saoudite, la loi fondamentale confirme et étend les pouvoirs discrétionnaires du roi »2. La Charia est constituée de normes ayant pour principale source le Coran. D'aucuns estiment que « les auteurs musulmans distinguent les versets [du Coran] qui régissent le statut personnel (au nombre de soixante-dix), les versets relevant du "droit civil" (au nombre de soixantedix), les versets à caractère pénal (au nombre de trente), les versets réglementant la procédure judiciaire (au nombre de treize), les versets "constitutionnels" (au nombre de dix), les versets relatifs à l'économie et aux finances (au nombre de dix) et enfin les versets concernant le "droit international" (au nombre de vingt-cinq) »3. Ces chiffres sont très discutables, car les versets coraniques qui sont relatifs au Droit sont d'un nombre plus élevé. Mais, quel crédit faut-il accorder au discours officiel sur l'attachement des Etats à l'Islam? En général, il existe un décalage entre les péroraisons
Algérie (Constitution du 8 septembre 1963); Irak (16juillet 1970, article 4), Jordanie (8 janvier 1952, article 2), Libye (Il décembre 1969, article 2), Tunisie (I cr juin 1959, article 1cr), Egypte (11 septembre 1971, article 2), Koweït (Il novembre 1962, article 2), etc. Soudan: « [...] La société est dûment conduite par l'Islam, religion de la majorité. L'Etat s'efforce d'exprimer ses valeurs» (Constitution du 14 avril 1973, article 16). Maroc (Constitution adoptée le 13 septembre 1996) : « L'Islam est la religion d'Etat [...]» (article 6) ; «Le Roi, Amir Al Mouminine [. ..J, veille au respect de l'Islam [oo.J » (article 9) ; « La forme monarchique de l'Etat ainsi que les dispositions relatives à la religion musulmane ne peuvent faire l'objet d'une révision constitutionnelle » (article 106). Comores: La Constitution du 1eroctobre 1978 proclame la « volonté de puiser dans l'Islam, religion d'Etat, l'inspiration permanente des principes et des règles qui régissent l'Etat et ses institutions» (préambule). Les « caractères républicain, fédéral et islamique de l'Etat ne peuvent faire l'objet d'une révision» constitutionnelle (article 15). Constitution du 20 octobre 1996 (après les révisions de 1982, 1985, 1989 et 1992) : « La justice est rendue sur toute l'étendue du territoire au nom d'ALLAH ». 2 Gresh (Alain) : Un royaume bâti sur du sable. Les nouveaux visages de la contestation islamique en Arabie Saoudite, Le Monde diplolnatique, Paris, août 1992, pp. 8-9. 3 David (René) et Jauffret-Spinosi (Camille) : Les grands systèmes de droit 9èmeédition, Dalloz, Paris, 1988, p. 521. contemporains, ]

27

officielles et la réalité. Trois pays ont opté pour une appellation officielle mentionnant l'Islam: les Républiques islamiques d'Iran, du Pakistan et de Mauritanie. Quant aux Comores, elles constituèrent une « République fédérale islamique », dès l'adoption de la Constitution du 1er octobre 1978. Mais, celle du 23 décembre 2001 fit de ce pays une « Union des îles Comores ». Est-ce à dire qu'il suffit qu'un pays se proclame «République islamique» pour qu'il soit plus soucieux d'appliquer les règles de l'Islam que les autres Etats? En réalité, la référence à l'Islam représente souvent un subterfuge politique et diplomatique. L'Arabie Saoudite donne une illustration du fossé entre le discours officiel et la pratique de l'Islam. Ce pays fit de cette religion l'essence de tout pouvoir. Son Roi est « le Gardien des Lieux Saints de l'Islam ». Par application de la Charia, des voleurs (pas tous, et pas les plus grands!) sont amputés de leurs mains, des criminels décapités publiquement, et quelques personnes coupables d'adultère lapidées ou flagellées en public. Pourtant, à en croire Alain Gresh, « le roi Fahd d'Arabie saoudite, qui règne depuis 1982 et s'est autoproclamé "gardien des deux lieux saints, La Mecque et Médine", aurait interdit un verset du Coran qui condamne le principe monarchique: il ne peut être reproduit ni à la radio, ni à la télévision, ni dans les journaux officiels (il n'en existe pas d'autres) »1. Cette censure qui frappe le Coran en Arabie Saoudite serait motivée par le contenu du verset coranique en question: « Quand les rois pénètrent dans une cité, ils la saccagent et font de ses plus nobles habitants les plus misérables des hommes. C'est ainsi qu'ils agissent» (XXVIII, Les Fourmis, 34). Cette censure d'un verset du Coran correspond à un respect sélectif de l'Islam, à un « strabisme politique et religieux» et fmalernent, à ce que Paul Baltaqualifie de « double langage »2. Aucun Etat n'est régi exclusivement par la Charia et ne l'applique dans sa totalité. Les principes islamiques sont une source d'inspiration du Droit de certains pays. Mais, les règles de la Charia sont souvent écartées, et il arrive qu'elles soient en contradiction avec la législation étatique. Au surplus, les gouvernants de certains pays se détournent ostensiblement de l'Islam au profit du droit étranger. Le général Mustafa Kemal a reproduit, en Turquie, le Code civil de la Suisse. La Turquie, sous Mustafa Kemal, a aboli le khalifat le 3 mars 1924, et proclama la laïcité d'une République qui a pris la place du sultanat à la suite de la suppression de ce dernier le 2 novembre 1922. Ce pays est peuplé de Musulmans à plus de 98%. La laïcité devint une institution sacro-sainte pour les héritiers du kémalisme. Les pays musulmans sont-ils conscients de l'abandon de l'Islam? Les
1 Gresh (A.) : Un royaume bâti sur du sable. Les nouveaux islamique en Arabie Saoudite, op. cit., pp. 8-9.
2

visages

de la contestation

BaIta (Paul) : Deux conceptions rivales, in Balta (P.) : L'Islam dans le monde, 2èmc
28

édition, Le Monde Editions, Paris, 1991, p. 55.

réponses à cette question varient car, pour certains hommes d'Etat musulmans (Mustafa Kemal en Turquie, Mohammed Reza Shah Pahlavi en Iran, Habib Bourguiba en Tunisie, etc.), se détacher de l'Islam est un facteur de « modernité ». Aux Comores, Ali Soilih (3 août 1975-13 mai 1978) avait instauré un régime officiellement laïc, mais effectivement athée, dans un pays dont la population nationale est musulmane à 100% et « pratique un Islam que des Libyens, en visite au mois de décembre [1974], qualifiaient de "médiéval" »1. Actuellement, en dépit des proclamations des Etats sur leur foi en l'Islam, seuls l'Iran, l'Arabie Saoudite, le Soudan se targuent de recourir à la Charia. Au Nigeria, on assiste depuis longtemps, et surtout à partir de 2001, à la volonté affichée par certains dirigeants du Nord de ce pays d'imposer la Charia, bien qu'il s'agisse d'un Etat laïc2. En toute logique, un Etat faisant partie de la « Oumma » ne peut pas se détourner de la Charia. A juste titre, « un auteur a pu écrire: Là où le droit musulman ne
s'applique plus, il n y a plus d'Islam »3. La mise en œuvre de la Charia ne

concerne pas seulement l'organisation interne de l'Etat; elle porte aussi sur sa diplomatie. Maurice Flory parle d'« une sorte de jus cogens islamique »4, c'est-à-dire d'un corpus de règles islamiques impératives s'appliquant à la diplomatie des Etats qui sont rattachés à la terre d'Islam. En Islam, « la loi est la concrétisation de la foi, l'Etat dirige les prières et protège la religion, en même temps que la société profane dont il doit régler les affaires »5. Le spirituel et le temporel sont liés. La prise en compte du facteur religieux par les premiers chefs de la « Oumma » a donné naissance à une Communauté fondée non pas sur l'ethnie, la race, la langue et la géographie, mais sur l'Islam6. Et, quand l'Islam n'est pas respecté, l'autorité n'est plus légitime. Selon le Coran: « 0 vous qui croyez! Obéissez à Allah! Obéissez au Prophète et à ceux d'entre vous qui détiennent l'autorité» (IV, Les Femmes, 59). Ce verset est explicite. Comme le disent des « Ouléma» indépendants du pouvoir (en Arabie Saoudite et ailleurs) et la doctrine, « Dieu est la loi exprimée dans le Coran. Mohammed est l'exemple parfait que rapporte la
1

Junqua (Daniel) : Comores.Responsablestraditionnelset jeunes élites. Un inquiétant

exemple de décolonisation « à la française », Le Monde diplolnatique, avril 1975, p. 15. 2 Coulon (Christian) : Les itinéraires politiques de l'Islam au Nord Nigeria, in Bayard (Jean-François) : Religion et modernité politique en Afrique Noire. Dieu pour tous et chacun pour soi (Collectif), Karthala, Paris, 1993, pp. 19-62. 3 David (R.) et Jauffret-Spinosi (C.) : Les grands systèmes de droit [... J, op. cit., p. 515.
4

Flory (Maurice) : Islam et droit international, in L'Islam dans les relations
Paris, 14-15 mai de d'un système

internationales (Collectif), Actes du IVèrnc Colloque franco-pakistanais, 1984, Edisud, Aix-en-Provence, 1986, p. 49. 5 Ben Achour (Yadh) : Islam et laïcité. Propos sur la recomposition normativité, in L'Islam dans la cité, op. cit., p. 15.
6

De Planhol (Xavier) : Les nations du Prophète. Manuel géographique de politique
Fayard, Paris, 1993, pp. 22, 23 et 24.

musulmane,

29

tradition "ceux qui détiennentl'autorité" n'apparaissentqu'en troisième

" lieu. L'obéissance à leur endroit est donc conditionnée par le respect dont eux-mêmes font preuve à l'égard des deux pouvoirs supérieurs »1. Pour mériter le respect du peuple, l'autorité doit obéissance à l'Islam. 2.- L'appartenance à des cadres de solidarité islamique

Depuis le XXèmesiècle, sont créés des cadres islamiques de solidarité. Ce sont des organisations internationales dont les membres proclament leur attachement à l'Islam. L'Organisation de la Conférence islamique (OCI) en est la plus importante. On pourrait citer aussi la Ligue des Etats arabes (LEA), le Conseil de Coopération des Etats arabes du Golfe (CCG) et l'Union du Maghreb arabe (UMA). Ces trois dernières sont d'une composition plus réduite, mais sont constituées de pays musulmans. En d'autres termes, l'appartenance à la terre d'Islam pourrait être déterminée par la qualité d'Etat membre à l'une ou à ces organisations intergouvernementales. Ce critère ne manque pas d'intérêt. Toutefois, il n'est pas toujours opérant, dans la mesure où il dépend de la position politique des chefs d'Etat en place, et donne lieu à des situations parfois saugrenues. En témoigne, l'appartenance à l'Organisation islamique pour l'Education, les Sciences et la Culture (ISESCO), rattachée à I'OCI : avec une population musulmane à 42%, le Burkina Faso en fait partie, alors que l'Algérie, dont la population est musulmane à 98%, n'en est pas membre. Pourtant, en tant que membre de 1'OCI, l'Algérie aurait dû se retrouver au sein de l'ISESCO. Pour le Burkina Faso (ex-Haute-Volta), au début du XXème siècle, « l'administration coloniale et surtout les missionnaires catholiques considéraient les populations voltaïques, en particulier les Mossi, comme réfractaires à l'Islam. Trois quarts de siècle plus tard, en 1974, la Haute-Volta a demandé, au sommet islamique de Lahore, à être comptée au nombre des Etats musulmans »2. D'autres cas pourraient être rappelés. En effet, l'Albanie et l'Ethiopie, dont la population est musulmane respectivement à 70% et à 55% ne sont pas membres de l'Organisation de la Conférence islamique. Pourtant, l'Ouganda (7% de Musulmans) et le Gabon (0,5% de Musulmans) en font partie: l'Ouganda était admis à l'OCI car son chef d'Etat en exercice, Idi Amin Dada, était de confession musulmane; pour le Gabon, c'est parce que son président, Albert-Bernard Bongo, devenu El-Hadj Omar Bongo, s'est converti à l'Islam qu'il est membre de l'OCI. Le cas de l'ex-URSS aussi soulevait nombre de questions, en raison des Républiques musulmanes d'Asie Centrale: « L'Union soviétique abrite la sixième population musulmane au monde, après l'Indonésie, le
1 Boisard (Marcel A.) : L'Islam aujourd'hui, UNESCO, Paris, 1984, p. 56. 2 Audouin (Jean) et Deniel (Raymond) : L'Islam en Haute-Volta à l'époque L'Harmattan et INADES Edition, Paris et Abidjan, 1978, p. 7.

coloniale,

30

Pakistan, l'Inde, le Bangladesh et la Turquie. Malgré cela, elle nefait pas partie de l'Organisation de la Conférence islamique »1. Le problème majeur dont souffre ce critère est celui de la politisation: l'Algérie « snobe» I'ISESCO car son siège est au Maroc, et son premier Directeur général, Abdelhadi Boutaleb, est un ancien ministre marocain.
3.- Une population majoritairement musulmane

Il nous reste, en conservant certains des éléments précédents comme critères secondaires, à opter pour le critère qui conduit à considérer comme appartenant à la terre d'Islam, l'Etat à population majoritairement musulmane. Tout arbitraire n'est pas éliminé par le recours à ce critère. Néanmoins, nous pensons que ce choix est celui qui correspond le mieux à la réalité. Cette option est apparemment la plus simple. Cependant, pour des raisons politiciennes, la fixation du pourcentage des Musulmans dans un pays peut donner lieu à des manipulations. Et, dans les statistiques officielles, aucune différence n'est faite entre les Musulmans pratiquants et ceux qui se contentent de plates professions de foi. Cette distinction est essentielle. En tout cas, les recensements effectués pour déterminer le taux des Musulmans dans plusieurs pays permettent d'avoir des résultats qui varient d'un Etat à un autre2. Actuellement, la « Gumma» compte 1.250.000.000 de Croyants. En 2001, et pour la première fois, le nombre de Musulmans dans le monde a dépassé celui des Catholiques3. Dans 34 pays, les Musulmans constituent un groupe religieux qui dépasse 50% de la population nationale. Il existe également des pays au sein desquels les Musulmans, sans atteindre le chiffre de 50%, représentent la plus grande communauté religieuse (cas de la Côte-d'Ivoire: 42% de Musulmans). Dans d'autres pays, se forment des communautés musulmanes qui deviennent une minorité religieuse significative. Les données statistiques sont explicites. Mais, est-ce à dire qu'elles suffisent à déterminer l'attachement d'un pays à la terre d'Islam?
1 Raufer (Xavier), Boulouque (Gilles), Rondot (Philippe) et Haut (François) mondial de l'Islam activiste, La Table Ronde/Stratégiques, Paris, 1991, p. 212.
2

: Atlas

Arabie Saoudite, Comores, Maldives, Mauritanie et Somalie: 99,50 à 99,90% de

Musulmans; Afghanistan, Libye, Maroc, Oman, Tunisie, Yémen: 990/0; Algérie, Iran, Qatar, Turquie: 98% ; Irak: 960/0; Bahrein, Djibouti, Koweït et Pakistan: 95 à 96% ; Jordanie: 94% ; Egypte et Indonésie: 90% ; Syrie et Palestine: 87% ; Bangladesh, Gambie et Niger: 85% ; Sénégal: 84% ; Brunei, Guinée-Conakry, Mali et Soudan: 75% ; Albanie: 70%; Ethiopie et Liban: 550/0; Tchad: 53%; Malaisie: 52%; SieITa Leone: 500/0; Burkina Faso et Côte-d'Ivoire: 42% ; Nigeria: 36%) ; Tanzanie: 33% ; Ex-URSS: 18,5% ; Israël: 14% ; Ghana et Inde: 12,5% ; Philippines: 5% ; Chine Populaire: 1,4%). Chiffre fort controversé car, officiellement il existe 35 millions de Musulmans en Chine Populaire, alors que pour les milieux musulmans de Chine, le chiffre de 158 millions de Musulmans est cité. A ce sujet, nous pouvons évoquer l'opposition entre les Musulmans chinois et les pouvoirs publics de leur pays. 3 Vidal (Dominique) : Deux /ivres pour s y retrouver. De l'Islam à l'Islamisme, Le MOllde diplol1latique, Paris, octobre 2001, p. 29.

31

La réponse à cette interrogation n'est pas touj ours aisée, parce que dans certains pays laïcs, il existe de fortes minorités musulmanes. A preuve, avec plus de 3 à 6 millions de Musulmans vivant sur son territoire (soit 5% de la population nationale), la France a pour deuxième religion, I'Islam1. En partant de ce constat, est-il réaliste de dire que la France fait partie intégrante de la terre d'Islam, et d'analyser de manière adéquate l'impact que devront avoir les principes islamiques sur sa diplomatie? A la question, il est impossible de répondre par l' affmnative ; or, « il faut tenir compte d'un fait nouveau: pour la plupart des islamistes, la France fait désormais partie du Dar Al-Islam puisque l'Islam y est la deuxième religion par le nombre et ilfaut lui appliquer le programme de la nécessité et de la conciliation prévues comme la très officielle revue de l'ISESCO l'indique dans un article intitulé "Les Minorités musulmanes", sous la plume de M.Ali Kettani,directeur de la Fondation islamique pour la science, la technologie et le développement »2. Est-ce pour cette raison que des « islamistes» algériens avaient « exigé» du président français, Jacques Chirac, sa conversion à l'Islam? Mieux encore, l'URSS, pays athée, avait dans ses Républiques d'Asie centrale, une population musulmane à 75%3. En 1989, sur une population totale de 286 millions d'habitants, cet Etat avait en son sein 50 millions de Musulmans qui, selon les estimations, auraient passé à 75 millions de personnes dès les premières années du XXIèmesiècle4. Or, il aurait été prétentieux de soutenir l'idée d'une URSS membre de la « Gumma », et dont la diplomatie serait conduite à l'aune des préceptes et des intérêts de l'Islam. Ce pays recherchait l'alliance avec d'Etats musulmans, pour des raisons purement géostratégiques. A l'opposé, dans certains Etats peuplés d'une majorité de Musulmans, se sont constituées quelques minorités religieuses non-musulmanes qui, depuis des siècles, font partie de la population nationale de ces pays. Les cas de l'Egypte (minorité copte), du Maroc (minorité hébraïque) et du Soudan (Chrétiens et animistes du Sud) peuvent être invoqués à cet égard. La « Dhimma » (ou pacte de protection) était instituée à l'intention de ces minorités, les « Dhimmi » ou «protégés », dont le statut au sein de la Communauté est lié à l'appartenance ou non des membres de la minorité religieuse en cause aux « Gens du Livre ». En effet, en Islam, la liberté du culte est reconnue aux monothéistes qui paient un tribut «( Jizyah ») et
Etienne (Bruno) et autres: L'Islam en France (Collectif), CNRS, Paris, 1990 (364 p.). 2 Etienne (Bruno) : Contre le droit international, in L'Islam dans les relations internationales op. cit., p. 103. 3 Dudoignon (Stéphane), Ishaqov (Damir) et Mohammatshin (Rayq) : L'Islam de Russie. Conscience communautaire et autonomie politique chez les Tatars de la Volga et de l'Oural depuis le XVIITme siècle, Maisonneuve et Larose, Paris, 1997 (352 p.). 4 Balta (P.) : L'Islam dans l'univers communiste, in L'Islam dans le monde, op. cil., pp.
1

279-296.

32

respectent les lois musulmanes. Selon LouisGardet, « ils pourront garder leur foi, mais deviendront dans la cité musulmane des "protégés" (dhimmi), leur personnalité civique sera soumise à mainte limitation, ils deviendront ce qu'on pourrait appeler en termes modernes des "citoyens de seconde zone" »1. Pour ce qui est des idolâtres, ils sont tenus de se convertir à l'Islam, mais sans contrainte. Dans les faits, le statut des minorités religieuses en terre d'Islam varie en fonction de la loi de chaque Etat et de la tolérance de son peuple.
B.- Les composantes de la terre d'Islam

La terre d'Islam se singularise à la fois par une diversité et une hétérogénéité en apparence (1) et une unité profonde dans la réalité (2).
1.- Diversité et hétérogénéité en apparence

Les facteurs de diversité sont réels en terre d'Islam, car l'expansion de la religion musulmane donna naissance à un espace ayant une dimension asiatique et africaine affmnée, et une ouverture en Europe. Olivier Carré note que les plus fortes concentrations musulmanes « se trouvent dans l'ensemble turco-mongol, qui s'étend de la Turquie jusqu'au Turkestan chinois, ensuite dans le bloc iranien, qui comprend l'Iran, l'Afghanistan et le Kurdistan, enfin dans les deux ensembles arabe et subsaharien »2. Les Arabes ont réalisé l'extension de la terre d'Islam. Cent ans après la disparition du Prophète, celle-ci allait de l'Espagne à l'Inde. Après, l'Islam entra dans sa deuxième phase de développement, vers « [...] les routes du grand commerce: la Volga, l'Asie centrale, le Sahel, l'Afrique et l'Asie maritimes. Ici et là, des "hommes pieux" convertiront des

royaumes entre le xme et le XVlllme siècle »3.
La terre d'Islam est peuplée d'Arabes et de non-Arabes, et une confusion est souvent faite entre Musulman et Arabe. Or, sur plus de 1.250.000.000 de Musulmans dans le monde, 200 millions seulement sont Arabes. En Islam, toutes les races se retrouvent: Noirs d'Afrique, Blancs d'Europe, Jaunes d'Asie, Bédouins de la péninsule Arabique, AraboBerbères du Maghreb, Turcs, Persans, Indiens, etc. Dans cette mosaïque, l'Arabe reste prépondérant sur les plans linguistique (sacralisation de la langue du Coran), économique (richesses en pétrole, gaz naturel, or, et autres matières premières stratégiques; d'où l'aide des plus riches aux plus démunis), religieux (présence des Lieux Saints de l'Islam en Arabie) et diplomatique (en raison des trois facteurs précités) : « L'Islam arabe
1 Gardet (L.) : L'Islam. Religion et communauté, Desc1ée de Brouwer, Paris, 1988, p. 132. 2 Carré (Olivier) : L'Islam laïque ou le retour à la Grande Tradition, Armand Colin Editeur, Paris, 1993, p. 6. 3 Moller (Edith) : La seconde expansion de l'Islam, in Balta (Paul) : Islam: civilisation et sociétés (Collectif), Editions du Rocher, Paris, 1991, p. 139.

33

bénéficie du privilège de la naissance et de la fortune »1. Et, la relation entre Islam et Arabe n'est pas fortuite; pour MohamedMasmoudi,« sans l'Islam, les Arabes seraient sans doute dans les oubliettes de l 'Histoire. Leur contribution à la civilisation, les mérites particuliers qu'on leur reconnaît, tout cela, c'est à l'Islam qu'ils le doivent »2. Charles Rizk abonde dans le même sens: « C'est par l'Islam que les Arabes entrèrent dans l 'histoire, par l'Islam que ce qui n'était avant Mohamed que tribus éparses constitua son unité en se lançant dans la conquête »3. L'hétérogénéité se retrouve aussi sur l'interprétation de l'Islam. La tendance la plus notoire à ce sujet est constituée de la dichotomie entre le Chiisme (10% des Musulmans dans le monde. Principaux foyers: Iran et Irak) et le Sunnisme. Cette dichotomie a de répercussions diplomatiques, car, chaque ensemble accuse l'autre d'« infidélité à l'égard de l'Islam ».

A preuve, « KholneYlli répugne même à employer l'expression "Arabie
Saoudite" et préfère parler du "gouvernement du Hedjaz" [.. .]. Après une attaque en règle contre les "imbéciles qui se sont arrogé la garde des lieux saints", Khomeynialla jusqu'à déclarer que désormais "la libération de La Mecque passe avant celle de Kerbala et celle de Jérusalem" »4. Ryad n'est pas en reste: « Au début de 1992, AbdallahBen Abdelrahlllan l E Jibrin, un des principaux membres de la hiérarchie religieuse wahhabite, a publié une fatwa dénonçant les Chiites comme des polythéistes et des peine de mort »5. Cette situation, aussi saugrenue soit-elle, n'étonne pas, car, « depuis février 1979, les relations entre la République islamique d'Iran et l'Arabie Saoudite étaient mauvaises: l'Islam saoudien, le Wahhabisme, fait preuve dès son origine d'une totale phobie envers les Chi 'ites ; l'Imam Khomeini, lui, tient la famille royale saoudienne pour des purs et simples laquais de la CIA. Et les médias iraniens n'appellent jamais le roi d'Arabie Saoudite que par "le nouveau Chah Fahd, agent corrupteur" »6. Dans le sunnisme, existent le châféisme, le hanbalisme, le rite malékite et le rite hanafite. Les divergences entre ces écoles juridiques sunnites ne constituent pas une remise en cause de l'unité spirituelle de l'Islam; elles ont bien souvent une base érudite et exégétique qui échappe

renégats - et doncpassibles, même si ce n'est pas dit explicitement,de la

1 De Bouteiller (Georges) : L'Arabie Saoudite. Cilé de Dieu. Cité des affaires. Puissance internationale, PUF, Col1ection « Politique internationale », Paris, 1981, p. 181. 2 Masmoudi (Mohamed) : Les Arabes dans la tempête, J .-C. Simoën, Paris, 1977, p. 81. 3 Rizk (Charles) : Entre l'Islam et l'arabisme. Les Arabes jusqu'en 1945, Albin Michel, Paris, 1983, cité par Balta (P.) : Deux conceptions rivales, in Balta (P.) : L'Islam dans le monde, op. cil., p. 57. 4 Djalili (Mohammad-Reza) : Diplomatie islamique. La stratégie internationale du khomeynisme, PUF, Paris, 1989, p. 162. 5 Gresh (A.) : Un royaume bâti sur du sable [...], op. cil., pp. 8-9.
6

Raufer (X.), Boulouque (G.), Rondot (Ph.) et Haut (F.) : Atlas mondial de l'Islam
op. cit., p. 56.

activiste,

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aux simples croyants, et n'engendrent pas de significatives répercussions diplomatiques spécifiques. De surcroît, les Etats constituant la terre d'Islam représentent, sur le plan géographique, de grands contrastes: à côté de pays de dimensions importantes, se situent des Etats plus exigus et peu peuplés: Algérie: 2.381.741 km2, et 30 millions d'habitants; Arabie Saoudite: 2.240.000 km2, et 6 à 17 millions d'habitants; Egypte : 997.738,5 km2, et 56 millions d'habitants; Indonésie: «Avec ses 202 millions d 'habitants, elle est le quatrième pays le plus peuplé du Inonde (après la Chine, l'Inde et les Etats-Unis). C'est aussi, par le nombre de fidèles, le premier Etat musulman» du monde1 ; Iran: 1.648.000 km2, et 58 millions d'habitants; Soudan: 2.505.813 km2, et 26 millions d'habitants; Libye: 1.760.000 km2, et 4.900.000 habitants; Comores: 2.171 Iarr, et 640.000 habitants; Koweït: 17.818 km2, et 2.142.000 habitants; Maldives: 302 km2, et 214.139 habitants; Qatar: II.437 km2, et 420.139 habitants. Citons un autre facteur de diversité: la « Gumma» comprend des monarchies et des Républiques. Dans ces dernières, la survivance des traditions dynastiques donne à l'Etat une forte connotation monarchiste dans bien de pays musulmans. L'Irak (sous Saddam Hussein), la Syrie, la Libye, l'Egypte, les Comores, le Pakistan, l'Indonésie (...) en constituent d'exemples parfaits. La dualité monarchies/Républiques peut engendrer des complications diplomatiques, comme le prouve cette remarque du Roi HassanII du Maroc: «Pour Kadhafi, toute personne installée sur un trône était obligatoirement un traître »2. Les idéologies sont une autre source d'hétérogénéité en terre d'Islam. Lors de la guerre froide, la terre d'Islam était divisée en «progressistes» et « conservateurs» ou « réactionnaires ». L'option pour une tendance suscitait des actes d 'hostilité qui dépassaient le stade de la propagande: tentatives de coups d'Etat, subversion et conflits frontaliers. Qu'on pense aux litiges entre le Maroc et les autres pays du Maghreb3, à la guerre entre la Libye et le Tchad pour la bande d'Aouzou, aux prétentions territoriales irakiennes sur le Koweït, à la rivalité entre l'Iran et les monarchies arabes du golfe Persique4, etc. La diversité de la terre d'Islam s'alimente d'un autre élément: cette dernière regroupe en son sein des Etats dont le niveau de vie est parmi les plus élevés du monde et d'autres parmi les plus pauvres de la planète. Le PNB par habitant de certains pays musulmans est explicite à cet égard:
1 Ramonet (Ignacio) : Indonésie, version infernale, Le Monde diplonzatique, Paris, décembre 1998, p. 1. 2 Hassan II : La Mémoire d'un Roi (Entretiens avec E. Laurent), Plon, Paris, 1993, p. 145. 3 Gaudio (Attilio) : Le dossier de la Mauritanie, Nouvelles Editions Latines, Paris, 1972. Gaudio (A.) : Guerres et paix au Maroc (Reportage 1950-1990), Karthala, Paris, 1991. 4 Coutau-Bégarie (Hervé) : Géostratégie de l'océan Indien, Economica et FEDN, Paris, 1993, pp. 167 -18 8.

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Emirats Arabes Unis: 24.080 dollars; Brunei: 21.150 dollars; Koweït: 19.610 dollars; Arabie Saoudite: 7.328 dollars; Bahreïn : 7.300 dollars; Egypte : 570 dollars; Comores: 371 dollars; Guinée: 280 dollars; Bangladesh: 210 dollars; Somalie et Soudan: 150 dollars. Dans son classement annuel, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) peut désigner un pays musulman comme étant le plus pauvre de la terre. La Guinée, pays sinistré depuis son indépendance par des dictatures brutales, peut avoir ce triste «privilège », malgré toutes les ressources naturelles dont elle dispose.
2.- Unité profonde en réalité

Trois facteurs d'unité méritent attention: l'unité des Musulmans dans la foi (a), des Etats musulmans issus de la décolonisation (b) et se caractérisant par le sous-développement et le rejet de la démocratie (c).
a.- L'unité dans la foi

Même si la terre d'Islam est marquée par la diversité, les Musulmans demeurent unis dans la foi. Le Coran l'exige: «Attachez-vous tous, fortement au pacte de Dieu,' ne vous divisez pas [. . .] : Dieu a établi la concorde en vos cœurs,' vous êtes par Sa grâce, devenus frères alors que vous étiez des ennemis les uns pour les autres. [...] » (III, La Famille Imran, 103). « Puissiez-vous former une Communauté dont les membres appellent les hommes au bien [...] » (III, La Famille Imran, 104). D'un bout à l'autre de la terre d'Islam, malgré les contrastes relevés au sein de la « Gumma », la symbiose musulmane fit dire à JacquesBenoistMéchinque la situation de la terre d'Islam fait penser à 1'« "extrême pointe des deux ailes d'un oiseau". Et c'est bien une des caractéristiques de l'Islam que d'avoir toujours cherché à organiser la diversité dans l'unité et d'avoir réussi à imprimer sa propre marque à un empire multiforme, maintes fois éclaté »1. La solidarité des Musulmans envers la Palestine et l'Irak en témoigne, malgré la politique chaotique et honteuse des Etats. Sur un autre plan, le pèlerinage des Musulmans venus de tous les horizons et se retrouvant sur les Lieux Saints dans une grande harmonie a inspiré GamalAbdel-Nasser, lors chef d'Etat égyptien, qui écrit: «Lorsque a je me prends à réfléchir sur ces centaines de millions de Musulmans, tous fondus en un tout homogène par la vertu d'une même foi, je m'en retrouve de plus en plus conscient des réalisations inouïes que la coopération entre ces millions d'hommes serait susceptible d'accomplirune coopération qui, certes, n'outrepasserait jamais le loyalisme de chacun envers son pays d'origine, mais qui lui assurerait, à lui et à tous
1

Balta (P.) : Du Prophète

au Hezbollah,

in L'Islam dans le monde, op. cit., p. 21.

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nos Frères-en-l'Islam, un pouvoir illimité »1. Outre l'unité spirituelle qu'il apporte aux peuples se réclamant de lui à travers le monde, l'Islam homogénéise les croyants. Un autre facteur unificateur est à citer: la langue, car des concepts tirés de l'arabe sont présents dans les langues des pays musulmans. A preuve, le comorien est constitué de 25 à 30% de vocables arabes, grâce à l'islamisation des Comores dès le premier siècle de l'Islam. L'arabe, sans vraiment être la « lingua franca» des Musulmans, peut prétendre à cette fonction, et est la langue la mieux placée pour assumer ce rôle. L'arabe, langue du Coran, est sacralisé. Sur toute l'étendue de la terre d'Islam, les études coraniques se font en arabe, même dans les pays qui ne sont pas arabophones. En plus, les « Ouléma» ont fait de l'arabe leur langue de travail et de communication. Ils en font usage avec une maîtrise parfaite, même en Afrique Noire (Sénégal et Mali). L'unité est un thème de prédilection pour les Frères musulmans, dont le maître à penser, HassanAI-Banna(1909-1949), soutenait que l'Islam « ne reconnaît point les frontières géographiques (entre les sociétés et les pays islamiques), ne fait pas entrer en ligne de compte les différences de race et de sang, il considère que tous les Musulmans constituent une seule Umma, que la patrie islamique est une seule patrie en dépit de ses nombreuses contrées et ses espaces tant éloignés les uns des autres »2.
b.- Une unité découlant du statut d'Etats issus de la décolonisation

Hormis l'Arabie Saoudite, l' Ethiopie et, dans une certaine mesure, la Turquie, tous les pays musulmans sont issus de la décolonisation. Cette situation a ses conséquences. Elle renforce l'identité de destin des pays musulmans et conditionne fortement leur diplomatie dans des termes semblables ou presque, en aliénant leur indépendance nationale. Même l'Arabie Saoudite, qui n'a jamais subi de domination occidentale, se comporte comme une ancienne colonie américaine et ce, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Plus grave encore, « Ryad doit admettre une réalité tenue longtelnps secrète: l'armée américaine est en dernier recours l'instrument de la protection des lieux saints de l'Islam. Le prestige religieux de la monarchie est sévèrement atteint »3. Ce n'est que le 28 avril 2003 que fut annoncée, par les Etats-Unis, leur décision de retirer leur soldatesque d'Arabie Saoudite - à la demande de ce pays, qui agit sous pression des « islamistes ». La présence militaire des Etats-Unis
1 Abdel-Nasser (Gamal) : The philosophy of the Revolution, Le Caire, date de publication non mentionnée, pp. 67-68, cité par Lewis (Bernard) : Le retour de l'Islam, Gallimard, Paris, 1985, p. 470. 2 AI-Ban na (Hassan) : Magnû 'at rasâ 'il al imâm, cité par Jadaane (F.) : Umm a islamique et société, op. cil., pp. 38-39.
3

Laurens

(Henry)

: Pourquoi Ryad préfère le parapluie 37

américain, Le Monde

diplolllatique,

Paris, août 1992, pp. 8-9.

au Moyen-Orient fait penser aux Etats africains - dont certains sont
musulmans: Comores, Djibouti, Côte-d'Ivoire, Sénégal et Tchad -, qui sont souverains, mais dont la défense extérieure est assurée par l'ancienne puissance coloniale, la France, en l' occurrence1. La Turquie, à l'instar de l'Arabie Saoudite, n'a jamais été une colonie, même si elle est dominée par les Etats-Unis. Depuis les attentats commis le Il septembre 2001 contre les Etats-Unis, ce dernier pays, au nom d'une prétendue « lutte contre le terrorisme international », a renforcé sa nette domination sur les pays musulmans.
c.- L'unité dans le sous-développement et dans le rejet de la démocratie

Des écarts existent entre les pays musulmans en termes de richesses. Or, tous ces pays sont sous-développés. Les pays arabes sont considérés comme « émergents» ou « à revenu intermédiaire ». De plus, sur les 49 pays les moins avancés (PMA), 18 sont musulmans ou membres de l'OCl. Pour Guy Sorman, « un milliard de Musulmans ont en partage le Coran et l'absence de développement »2. S'agissant de la démocratie, les pays musulmans ont un dénominateur commun: l'option pour l'autocratie, pour des raisons politiciennes, qui sont sans rapport avec l'Islam, puisque celui-ci recommande l'équité et la consultation des gouvernés. OlivierCarré ne dit pas autre chose quand il affirme que « les régimes politiques de tous les pays à peuplements musulmans majoritaires sont par ailleurs fort autoritaires »3. Une telle similitude a pour conséquence de ne pas diviser le monde musulman en démocraties et en dictatures, les unes devant donner des leçons de droits de I'Homme aux autres. Il existe une exception: la presse aux ordres en Tunisie « reçoit pour directive, entre autres, d'ignorer les activités et les prises de position de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme (LTDH). Sauf quand il s'agit de verser des larmes de crocodile sur la situation des droits de I 'Homme. .. au Maroc, dont les relations avec la Tunisie évoluent en dents de scie »4. En conclusion, l'unité dans la foi, le statut d'anciennes colonies, le sous-développement et le rej et de la démocratie, entre autres facteurs, font de la terre d'Islam un cadre homogène susceptible de faire l'objet d'une étude cohérente. En d'autres termes, il est possible et réaliste de parler de « terre d '[slam» et non de « terres d '[slam» ; il est raisonnable de prendre en compte l'idée selon laquelle les Musulmans sont « sous le
1

Pascallon
Sorman

(Pierre)
Paris,

et autres:
(474 p.).

La politique de sécurité de la France en Afrique,
et modernes, Fayard, Paris, 2003, p. 87.

L'Harmattan,
2

2004

3 Carré (Olivier) : L'Islam larque ou le retour à la Grande Tradition, Armand Colin Editeur, Paris, 1993, p. 7. 4 Pseudonyme: Ibrahim (Hamed) : [Tunisie]. Une presse asphyxiée, des journalistes harcelés, Le Monde diplolllatique, Paris, février 1997, p. 5. 38

(Guy) : Les enfants de Rifaa. Musulmans