La diplomatie turque au Moyen-Orient

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La Turquie retrouve au Moyen-Orient une place d'acteur incontournable. La diplomatie turque reste empreinte d'un pragmatisme et d'un réalisme saisissants, héritière des traditions ottomanes et kémalistes. Voici des clés de compréhension à propos d'un pays dont la politique extérieure nourrit les passions.
Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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EAN13 : 9782296478763
Nombre de pages : 232
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LA DIPLOMATIE TURQUE
AU MOYEN-ORIENT
Héritages et ambitions du gouvernement de l’AKP
2002-2010

Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland avec
Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh

Cette collection a pour vocation de présenter les études les
plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les
forces politiques et culturelles à l’œuvre aujourd’hui. Au
croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques,
des relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie,
elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire,
d’éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne.

Série générale (dernières parutions) :

Georges CONTOGEROGIS, De l’Europe politique. Identités et
citoyenneté dans le système européen, 2011.
Germán A. DE LA REZA, L’invention de la paix. De la
République chrétienne du duc de Sully à la Société des nations
de Simón Bolívar, 2011.
Claudine HERODY-PIERRE, Robert Schnerb, un historien
dans le siècle (1900-1962). Une vie autour d’une thèse, 2011.
Hugues TERTRAIS (dir.), La Chine et la mer. Sécurité et
coopération régionale en Asie orientale et du Sud-Est, 2011.
Denis ROLLAND, La crise du modèle français, 2011.
Georges CONTOGEORGIS, L’Europe et le monde. Civilisation
et pluralisme culturel, 2011.
Phivos OIKONOMIDIS, Le jeu mondial dans les Balkans. Les
relations gréco-yougoslaves de la Seconde Guerre mondiale à
la Guerre froide, 2011.
Lucie PAYE-MOISSINAC, Pierre ALLORANT, Walter
BADIER, Voyages en Amérique, 2011.
Jean-Marc ANTOINE et Johan MILIAN (dir.), La ressource
montagne, Entre potentialités et contraintes, 2011.
Carlos PACHECO AMARAL (éd.), Autonomie régionale et
relations internationales, Nouvelles dimensions de la
gouvernance multilatérale, 2011.
Denis ROLLAND (coord.), Construire l’Europe, la démocratie
et la société civile de la Russie aux Balkans. Les Ecoles
d’études politiques du Conseil de l’Europe. Entretiens, 2011.
Charles Sitzenstuhl












LA DIPLOMATIE TURQUE AU
MOYEN-ORIENT
Héritages et ambitions du gouvernement de l’AKP
2002-2010


















































































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56874-7
EAN : 9782296568747



Aux chats du Bosphore
Remerciements

Cet ouvrage résulte d’un travail de recherche effectué en
quatrième année d’études à l’Institut d’études politiques (IEP)
de Strasbourg lors de l’année universitaire 2009-2010. Cette
publication n’aurait pu voir le jour sans le précieux concours de
quelques personnes que je tiens ici à remercier.

Je voudrais d’abord exprimer ma gratitude à Mme Justine
Faure, maître de conférences en histoire contemporaine, qui a
dirigé mes travaux avec bienveillance.
J’aimerais remercier M. Denis Rolland, professeur en
histoire contemporaine, qui a trouvé un intérêt à la publication
de mon texte.
Mes pensées vont aussi vers M. Ahmet Kuyas, maître de
conférences en histoire, qui m’a transmis sa passion de
l’Empire ottoman et de la Turquie lors de mon séjour à Istanbul.
Je n’oublie enfin pas Guillaume et Romain qui ont suivi
avec bonne humeur et complicité l’évolution de ces mois de
recherches.
Sommaire

Introduction ............................................................................... 17

PARTIE 1 
LES FONDEMENTS DE LA POLITIQUE ETRANGERE
TURQUE AU MOYEN-ORIENT ............................................ 25

Chapitre 1. De l’Empire ottoman à la Révolution kémaliste : un
héritage culturel et historique ambigu ...... 27 

Chapitre 2.  Le choix de l’Occident : les Etats-Unis et le rêve
européen .................................................................................... 53 

PARTIE 2 
DES DYNAMIQUES INTERNES FAVORABLES AU
RAPPROCHEMENT AVEC LE MOYEN-ORIENT .............. 75

Chapitre 1. L’AKP : une expérience suivie de près au Moyen-
Orient ........................................................................................ 77 

Chapitre 2.  La célérité de l’approfondissement des liens
économiques et culturels ......................... 105 

PARTIE 3 
UNE PUISSANCE REGIONALE ASSUMEE ...................... 135

Chapitre 1. L’obsession sécuritaire ......................................... 137 

Chapitre 2. Une tentative nouvelle de résolution des conflits au
Moyen-Orient ......................................... 161 

Chapitre 3. Les flous de l’alliance avec les Etats-Unis, Israël et
l’Europe .................................................. 183 

Conclusion .............................................. 205

Epilogue .................................................. 211


11 Liste des abréviations

AIEA : Agence internationale de l’énergie atomique
ANAP : A navatan Partisi (Parti de la mère patrie)
AKP : A dalet ve Kalkinma Partisi (Parti de la justice et du
développement)
CCG : Conseil de coopération du Golfe
CEE : Communauté économique européenne
CHP : Cumhuriyet Halk Partisi (Parti républicain du peuple)
CUP : Comité Union et Progrès
FINUL : Force intérimaire des Nations unies au Liban
FMI : Fonds monétaire international
GAP : Güneydogu Anadolu Projesi (Projet de l’Anatolie du
sud-est)
ISAF : International Security Assistance Force (Force
internationale d’assistance et de sécurité)
MGK : Milli Güvenlik Kurumu (Conseil de sécurité nationale)
OCE : Organisation de coopération économique
OCI : Organisation de la conférence islamique
OLP : Organisation de libération de la Palestine
ONU : Organisation des Nations unies
OPEP : Organisation des pays exportateurs de pétrole
OTAN : Organisation du traité de l’Atlantique nord
PDK : Parti démocratique du Kurdistan
PKK : Partiya Karkerên Kurdistan (Parti des travailleurs du
Kurdistan)
PNAC : Project for the New American Century (Projet pour le
nouveau siècle américain)
SDN : Société des Nations
TNP : Traité de non-prolifération
UE : Union européenne
UPK : Union patriotique du Kurdistan
UPM : Union pour la Méditerranée
13 « Dans le réseau complexe de ses relations internationales, la
Turquie se trouve prise dans un jeu de miroirs qui lui renvoie
1constamment la question de son identité. »


1 Jean-Philippe von Gastrow, « Turquie, pays musulmans et islam », Revue de
l’Occident musulman et de la Méditerranée, vol. 50, no. 1, 1988, p. 181. Jean-
Philippe von Gastrow est un journaliste français spécialiste de la Turquie.
Introduction

« Sommes-nous en train de perdre la Turquie ? », interroge
1le journal Le Monde en octobre 2009. Un brin alarmiste, cette
question est pourtant révélatrice des interrogations planant
depuis plusieurs années autour du pays d’Atatürk. En novembre
2002, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement aux accents
religieux jette un halo de suspicions sur le chemin que souhaite
prendre le peuple turc. Plus récemment, alors que le processus
d’adhésion à l’Union européenne semble bloqué, l’activisme
diplomatique déployé par Ankara en direction du Moyen-Orient
fait resurgir craintes et inquiétudes chez beaucoup d’hommes
politiques, diplomates, journalistes et universitaires. Lassée par
l’indécision des Européens, refroidie par les Etats-Unis post-11-
Septembre et dirigée par un gouvernement conservateur, la
Turquie est-elle en mouvement de repli sur l’ère arabo-
2musulmane ? Quitte-t-elle l’Occident ?

La Turquie est un pays qui nourrit bien des fantasmes,
souvent démesurés. Pendant la Renaissance, rappelons-nous
que, déjà, le « Grand Turc mahométan » avait été désigné par le
pape et le Saint-Empire comme ennemi de l’Europe chrétienne.
Depuis lors, dans nombre d’esprits européens, la Turquie se
trouve reléguée dans la dialectique simpliste du « avec nous ou
contre nous » : soit la Turquie est occidentale, soit elle est
moyen-orientale, mais elle ne peut être les deux. Ceux qui,
aujourd’hui, craignent de « perdre la Turquie » se trouvent dans
la continuité de cette pensée binaire. Cette logique doit être
dépassée.
Le deuxième fantasme est ce que l’universitaire Jean-
3François Pérouse nomme le « syndrome Midnight Express » ,
allusion au célèbre film d’Alan Parker sorti en 1978. L’histoire

1 Natalie Nougayrède, « Sommes-nous en train de perdre la Turquie ? », Le
Monde, 19 octobre 2009.
2 Soner Cagaptay, « Is Turkey Leaving the West ? », Foreign Affairs, 26
octobre 2009, http://www.foreignaffairs.com/articles/65661/soner-
cagaptay/is-turkey-leaving-the-west (consulté le 23 avril 2010).
3 Jean-François Pérouse, La Turquie en marche, les grandes mutations depuis
1980, Paris, La Martinière, 2004, p. 190.
17 d’un jeune touriste américain arrêté en possession de drogue à
Istanbul, condamné pour l’exemple à trente ans d’enfermement
au sein des peu accueillantes prisons turques, avait montré –
avec excès, comme l’a postérieurement reconnu le réalisateur –
la brutalité d’un système et d’une société. Il convient de même
d’aller au-delà de ce cliché d’un pays intrinsèquement violent et
barbare. Au détriment des Turcs, il faut toutefois admettre que
les coups d’Etat, la violence politique, l’oppression des
minorités et le nationalisme exacerbé ont pu alimenter cette
vision des choses.

Depuis des années, la Turquie est un pays évoluant à une
vitesse déconcertante, que ce soit en matière de démocratie, de
droits de l’Homme et des minorités, d’éducation ou
d’économie. Ils forment tous des sujets d’analyse potentiels et
passionnants ; la littérature à ce propos ne manque pas. Cela
étant, le volet diplomatique est très certainement l’exemple le
plus visible des mutations turques. La politique extérieure d’un
Etat démocratique dont les responsables procèdent du suffrage
universel n’est-elle pas le reflet du pays lui-même ? A bien des
égards, la diplomatie d’Ankara catalyse autour d’elle nombre
d’évolutions d’une société en pleine ébullition. Depuis les
années 2000, elle ne cesse de gagner en visibilité et en poids.
En Europe, au Moyen-Orient et dans le Caucase, la Turquie est
un acteur incontournable dont le carnet d’adresses, allant des
Etats-Unis à l’Iran, du Hamas à Israël, de l’Union européenne à
la Russie, lui permet d’être un intermédiaire, un médiateur et un
facilitateur.

« Les choix de la Turquie constituent l’un des phénomènes
les plus passionnants à suivre sur la scène internationale »,
ajoute l’article du Monde. S’il y a des choix attirant encore plus
l’intérêt que les autres, ce sont ceux pris vis-à-vis du Moyen-
1Orient. Ce fameux « Orient compliqué » , pour reprendre les
mots du général de Gaulle, concentre continuellement
l’attention de la communauté internationale, étant le creuset

1 Expression empruntée à la célèbre phrase tirée des Mémoires de guerre :
« Vers l’Orient compliqué, je m’envolais avec des idées simples. »
18 d’innombrables difficultés, mais aussi d’une certaine forme de
fascination liée à l’histoire des civilisations et des religions. Le
terrorisme islamiste et les enjeux énergétiques nés au tournant
du nouveau millénaire ne font qu’accentuer ce phénomène.
Ibrahim Kalin, conseiller diplomatique de Recep Tayyip
Erdogan depuis 2009, s’agace même de cette focalisation sur la
diplomatie moyen-orientale de la Turquie, bien qu’il la
comprenne. Selon lui, c’est une erreur, car la Turquie dispose
d’une diplomatie multidimensionnelle, également en direction
1de l’Europe, du Caucase et de l’Afrique.

Aborder, sans œillères, la diplomatie turque vis-à-vis du
Moyen-Orient n’est pas chose aisée, surtout quand les rapports
entre Orient et Occident sortent difficilement du cadre d’un
« choc des civilisations » qu’avait théorisé Huntington. Pour
une Turquie que l’on ne cesse de caricaturer comme déchirée
entre Orient et Occident, la tâche revêt une difficulté
supplémentaire.

Ayant vécu et étudié un an à Istanbul, j’ai pu découvrir à
quel point la Turquie était, bel et bien, un pays qui se
transformait à pas de géant. Lors d’un voyage au Liban en
février 2009, un fait retint mon attention. Placardée sur le mur
d’une rue de Tripoli, au nord du pays, j’aperçois une affiche du
Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan. Quelques jours
auparavant, les images de ce dernier prenant verbalement à
partie le président israélien, Shimon Pérès, au Forum
économique mondial de Davos avaient fait le tour du monde.
Qu’un Turc soit porté en héros par des Arabes constituait
l’amusante revanche sur une histoire qui n’avait cessé de faire
de ces deux peuples musulmans des ennemis héréditaires.
Durant l’été de la même année, à Istanbul cette fois-ci, un
second élément suscita ma curiosité. Je fus abasourdi par le
nombre de touristes arabes, notamment originaires du Golfe,
déambulant dans les rues de la capitale économique et culturelle

1 Ibrahim Kalin, « Turkish Foreign Policy between Ideology and
Realpolitik », conférence donnée le 9 octobre 2009 devant le Middle East
Institute à Washington, disponible sur
http://www.youtube.com/watch?v=jOGlmMbXF0I.
19 de la Turquie. Ces deux anecdotes m’ont fait réaliser qu’il se
passait « quelque chose » entre les Turcs et les Arabes. C’est
pourquoi, à mon retour en France, j’ai décidé d’approfondir le
sujet en étudiant la diplomatie de la Turquie au Moyen-Orient.
Il n’existe pas de définition unanime du Moyen-Orient.
« L’expression est fonction de celui qui l’utilise et de ses vues
1géopolitiques. » J’utiliserai une définition assez classique,
largement admise en France, à savoir que le Moyen-Orient est
une région géographique regroupant la Turquie, le Levant
(Syrie, Jordanie, Liban, Israël, Palestine), l’Egypte, l’Irak, la
péninsule arabique (Arabie saoudite, Qatar, Koweït, Emirats
arabes unis, Bahreïn, Yémen, Oman) et l’Iran. Les trois pays du
Maghreb, la Libye, l’Afghanistan, le Pakistan, le Soudan et
Chypre, qui sont admis dans certaines définitions, ne le seront
pas ici, bien qu’ils puissent momentanément être évoqués.

Dans son ouvrage de référence sur la politique extérieure de
2la Turquie , Didier Billion avait déjà traité des relations entre la
Turquie et le Moyen-Orient de manière quasi complète pour le
eXX siècle, si bien qu’une réécriture ou un résumé de sa pensée
n’avait pas grand intérêt. Bien entendu, surtout dans son volet
historique, mon travail reprend un certain nombre de ses
développements. Le choix a alors été fait de me consacrer aux
années 2000 et, plus précisément, à la période ouverte en
novembre 2002 par l’élection du Parti de la justice et du
développement (AKP), toujours au pouvoir. Compte tenu du
processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, la
bibliographie relative à la Turquie des années 2000 est très axée
sur les enjeux européens. Les relations avec le Moyen-Orient
sont évoquées de manière partielle, en insistant seulement sur
les développements récents, sans réelle mise en perspective. Si
l’absence d’un manuel de référence sur la question se fait
ressentir, elle est compensée par la présence d’une foultitude
d’articles de recherche et de journaux. Leur qualité et leur
objectivité sont variables. Je m’en suis inspiré, tout en

1 e Vincent Cloarec, Henry Laurens, Le Moyen-Orient au XX siècle, Paris,
Armand Colin, 2002, p. 6.
2 Didier Billion, La politique extérieure de la Turquie, une longue quête
d’identité, Paris, L’Harmattan, 1997.
20 conservant ma liberté de jugement. En outre, les dépêches des
agences de presse m’ont permis de disposer de sources
primaires.

En m’abreuvant du maximum qui a pu être écrit et dit sur le
sujet, j’ai été surpris de constater que très peu d’auteurs
adoptaient une démarche globale. La majorité des publications
ne suivaient qu’un seul angle : soit diplomatique, soit de
politique intérieure, soit économique, soit culturel, soit
historique. Avec les moyens et le temps qui ont été les miens,
j’ai cherché à synthétiser ces différentes approches et à les
resituer dans leur profondeur. En effet, le présent ne se
comprend pas sans le passé. Les décisions politiques ne peuvent
être prises sans tenir compte des intérêts économiques. Les liens
culturels créent des affinités et permettent une meilleure
compréhension, ce que Joseph Nye a appelé le soft power. Les
choix diplomatiques, bien qu’ils soient censés être les plus
réalistes possibles, ne peuvent être établis sans tenir compte des
contraintes de politique intérieure.

Ibrahim Kalin observe que l’importante activité
1diplomatique turque procède de deux séries de facteurs. D’une
part, des facteurs invariables : le positionnement géopolitique et
l’histoire. D’autre part, des facteurs variables : la population,
l’économie, la démocratie et la société civile. Il explique que,
par définition, les facteurs invariables sont donnés et qu’il est
impossible d’y toucher. L’histoire ne se réécrit pas, pas plus que
ne change la position d’un pays sur la carte du monde. Par
contre, les facteurs variables sont dynamiques. Ils permettent de
comprendre les raisons pour lesquelles la Turquie est active. La
démographie galopante oblige à satisfaire la demande de travail
de la jeunesse, donc une économie qui fonctionne est
nécessaire. Mais si un pays veut une croissance économique, il
lui faut de la sécurité et de la stabilité.

Ainsi, tout l’enjeu réside dans l’identification des raisons qui
poussent la Turquie à approfondir et intensifier ses relations

1 Ibrahim Kalin, conférence citée.
21 avec le Moyen-Orient depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en
novembre 2002. Quels en sont les réels intérêts ? Ce
rapprochement est-il durable ? La Turquie essaye-t-elle de
trouver une alternative à l’Union européenne ? Quelle
importance faut-il accorder aux racines idéologiques et
religieuses de l’AKP ?
La thèse développée dans ce travail est que la diplomatie du
gouvernement de l’AKP vers le Moyen-Orient est le résultat
d’une lente évolution de la Turquie, bien plus qu’une
révolution. Elle s’inscrit dans les jalons posés par les fondateurs
de la République et leurs successeurs. Si la Turquie semble plus
puissante au Moyen-Orient, ce n’est pas parce qu’elle s’est
désengagée de l’Europe. Au contraire, la Turquie est
aujourd’hui une puissance régionale au Moyen-Orient car elle
est globalement plus puissante. Les politiques européenne et
moyen-orientale de la Turquie se complètent, s’alimentent
mutuellement, mais ne s’opposent pas. Elles sont le reflet de
l’identité d’un pays à cheval entre deux civilisations qui tente
d’en produire une synthèse. Pour démontrer cela, j’ai choisi une
approche en trois étapes.

Dans un premier temps, il est nécessaire de découvrir les
fondements de la politique étrangère turque au Moyen-Orient
(partie 1). Les développements sont essentiellement historiques
et ne peuvent être éludés afin de comprendre les enjeux actuels.
Le premier chapitre brasse une vaste période, allant des
invasions turques jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Une
attention toute particulière est portée au fonctionnement social
de l’Empire ottoman et à la Révolution kémaliste. Une grande
part de ce qui unit et divise la Turquie et le Moyen-Orient prend
forme pendant ces deux périodes. L’Empire et la Révolution
produisent un héritage culturel et historique ambigu
(chapitre 1). Le second chapitre de cette partie rentre plus en
détails dans la période post-1945, dominée par le contexte de la
Guerre froide. Les choix effectués par la Turquie après la guerre
constituent toujours les grands axes de la politique étrangère
actuelle. Si Atatürk fait le choix de l’Occident par des réformes
sociétales, ses successeurs font le choix de l’Occident par des
22 outils de politique étrangère : l’alliance avec les Etats-Unis et la
construction européenne (chapitre 2).

La deuxième partie de ce travail se concentre davantage sur
la période 2002-2010. Elle vise à montrer que des dynamiques
internes sont favorables au rapprochement turc avec le Moyen-
Orient (partie 2). Le parti au pouvoir, par son histoire, ses
dirigeants, sa doctrine et ce qu’il représente, suscite l’intérêt et
favorise naturellement des affinités dans le monde arabo-
musulman. L’AKP est une expérience suivie de près au Moyen-
Orient (chapitre 1). Si l’identité d’un mouvement politique
trouve rapidement ses limites dans le jeu diplomatique, ce n’est
pas le cas de l’économie et de la culture, traduisant des
évolutions structurelles bien plus profondes. La célérité de
l’approfondissement des liens économiques et culturels avec le
Moyen-Orient montre que de grands intérêts privés et sociaux
sont en jeu (chapitre 2).

La troisième partie se veut comme la conséquence des deux
précédentes. Elle cherche à exposer que, depuis novembre
2002, la Turquie est une puissance régionale assumée (partie 3).
Les questions purement diplomatiques y sont prioritairement
abordées. Il faut tout d’abord comprendre que la Turquie reste
obsédée par sa sécurité, tenant en grande partie au problème
kurde (chapitre 1). Cela n’empêche pas à la diplomatie de
l’AKP d’être pacifiste, ce que l’on appelle parfois la politique
du « zéro problème ». Elle est une tentative nouvelle de
résolution des conflits au Moyen-Orient (chapitre 2). Enfin, la
politique étrangère vers le Moyen-Orient ne peut être analysée
sans qu’on la remette dans une perspective globale, notamment
vis-à-vis des pays occidentaux. L’étude plus précise des
relations avec Israël, les Etats-Unis et l’Europe est nécessaire.
Elle permet de voir que des flous persistent autour de l’alliance
de la Turquie avec ces entités (chapitre 3).
23

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