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La dissuasion nucléaire

De
320 pages
Cet ouvrage divulgue les secrets de la force de frappe française : l'aventure technologique qui a donné à la France des forces stratégiques au premier rang mondial; le combat mené par l'Europe pour interdire à la France de se doter d'armes nucléaires, le jeu ambigu des Etats-Unis qui, pour mieux la surveiller, se résolvent à accompagner la France dans son aventure nucléaire, le coeur de la dissuasion avec la doctrine d'emploi, et pour le futur, les mesures qui feront de la force de dissuasion française un outil décisif pour la paix du Monde.
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Édouard Valensi
La dissuasion
nucléaire
La dissuasion
L’aventure nucléaire française
Les ergots du coq nucléaire
Sans complaisance, ce vigoureux ouvrage divulgue les secrets
de la force de frappe :
- L a formidable aventure technologique, qui a donné à la France
des forces stratégiques au premier rang mondial ;
- L’incroyable combat mené par l’Europe, les États et la L’aventure nucléaire française
Commission européenne pour interdire à la France de se doter
d’armes nucléaires ; Les ergots du coq
- L e jeu ambigu des États-Unis qui, pour mieux la surveiller,
se résolvent en secret à accompagner la France dans son
aventure nucléaire ;
- Et puis le cœur la dissuasion, la doctrine d’emploi, que
personne jusqu’ici n’avait su décrypter ;
- En n, pour le futur, les trois mesures qui feront de la force de
dissuasion française un outil décisif pour la paix du Monde.
L’auteur, Edouard Valensi, est resté pendant dix ans à la tête de la cellule qui a
programmé la force de dissuasion française au sein de la Délégation générale
pour l’armement. Une expérience qui lui a permis de se saisir et d’analyser
les centaines de documents secrets et très secrets, récemment mis en ligne,
éclairant d’un jour nouveau l’aventure nucléaire de la France.
Le lecteur qui voudrait élargir ses vues sur les questions nucléaires et prendre
la mesure du risque d’apocalypse se plongera dans deux ouvrages du même
auteur parus à L’Harmattan :
- La dissuasion nucléaire : Manuel d’emploi. Il y trouvera une description
détaillée des engins nucléaires, de leurs effets et de leur mise en œuvre.
- L a dissuasion nucléaire : Les terri ants outils de la paix. Il découvrira
comment les Etats-Unis et l’Union soviétique ont évité le pire, ce que
cachent les acteurs de second rang de la Chine à l’Iran ; et quel est
aujourd’hui le chemin qui mène au désarmement.
Illustration : © IstockPhotos / Jalka Studio
ISBN : 978-2-343-00413-6
35 €
Édouard Valensi
La dissuasion nucléaire



La dissuasion nucléaire
L’aventure nucléaire française
Les ergots du coq
Edouard Valensi



La dissuasion nucléaire
L’aventure nucléaire française
Les ergots du coq























































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-00413-6
EAN : 9782343004136
Pour le lecteur


À l’origine de cet ouvrage on trouve une exploitation systématique du
web, qui a permis d’accéder à plusieurs centaines de documents de grand
intérêt, dont un grand nombre initialement « SECRET ».
L’URL de ces documents au moment où ils ont été exploités est
toujours donnée, mais l’expérience montre que l’information en ligne est
fugace. Le seul moyen d’être assuré de ces sources est d’en faire une copie et
de la stocker sur une base de données dédiée. C’est ce à quoi nous nous
sommes astreints. Les principaux documents ou extraits de documents ayant
contribué à la rédaction de cet ouvrage ont été réunis dans une base de
données dédiée. Cette base de données est stockée sur le site de
L’Harmattan.

Dans un souci de transparence, ces références sont mises gracieusement
à la disposition du lecteur. Les notes en bas de page donnent donc :
- Le nom du document
- L’adresse internet du document au moment de la rédaction de
l’ouvrage,
- Le nom donné au document sur le site de L’Harmattan.

Ainsi le document « 23 Telegram From Secretary of State Rusk to the
Department of State » a pour référence :
http://fas.org/irp/offdocs/prm/prm10.pdf ,
Base\Presidential_Review_Memorandum_NSC-10.pdf

L’image de ce document peut être obtenue au format PDF, se connecter
sur le site des éditions Harmattan :
http://www.editions-harmattan.fr/index.asp, faire une recherche sur le
nom d’auteur ou le titre d’ouvrage ; cliquer sur le nom de l’ouvrage, les
références se trouvent à la rubrique « Complément d’ouvrage ». I
LA FRANCE LUCIDE
DANS UN ENVIRONNEMENT PARANOÏAQUE
Il n’est pas besoin d’aller loin pour rencontrer l’aventure et la gloire, il
suffit de pister la Force de dissuasion. C’est une épopée de notre temps où se
trouvaient engagés des hommes qui voulaient croire en l’impossible. Mais
rien n’était irréalisable à ceux qui faisaient coexister
- Une inflexible volonté politique dont l’architecte prophétique fut
et reste toujours le général de Gaulle.
- Des savoir-faire d’ingénieurs de premier rang qui ont fait leur
affaire de milliers de défis techniques, alors qu’il était répété,
partout en France et dans le monde, que notre pays n’était pas
capable de les relever.

Ces pages vont démontrer qu’un feu d’artifice technologique est à
l’origine des forces stratégiques françaises. Entretenu par une multitude de
petites équipes qui s’étaient vu donner le même objectif, travaillant en
parallèle dans la confiance pour l’efficacité.
Leur réussite démontre qu’il n’est pas nécessaire de rassembler des
centaines de millions d’habitants pour être un grand pays. Ce qui est
incontournable, c’est une ambition patriotique, l’engagement des meilleurs
techniciens et un absolu esprit de résistance.
Sans doute depuis le milieu des années 80, la Force de frappe n’a plus
les mêmes finalités immédiates, mais il n’en demeure pas moins qu’elle
demeure un capital sécuritaire qui fait de la France la troisième puissance
militaire mondiale. Elle est, pour les années à venir, une force, sinon la seule
force, sur laquelle l’Europe peut compter pour répondre aux menaces
stratégiques qui pourront se faire jour. À terme, sa vocation pourrait être plus
large encore, devenant un instrument qui garantisse la paix du monde.
C’est le devoir de la France, pour elle-même, et pour la planète,
d’entretenir ce patrimoine qui assurera la paix, quoi qu’il puisse survenir.
1. La guerre froide
C’est la guerre froide qui a donné naissance à la force de frappe
française. Quarante années qui ont vu le monde vivre dans la crainte de
9 l’affrontement nucléaire qui devait opposer les États-Unis à l’Union
soviétique. Quel en était le scénario ? La mort de l’Europe était envisagée et
acceptée par les Européens. Comment les Présidents français ont-ils apprécié
cet environnement morbide ? Tel est l’objet de ces premières pages. Elles
replacent l’effort de dissuasion de la France dans le contexte international,
aujourd’hui disparu, qui la rendait absolument nécessaire..
Certes, dès 1946, les États-Unis, avec un Rapport sur le contrôle
1international de l’énergie atomique , ont souhaité que tout ce qui touche à
l’atome soit placé sous l’autorité d’une agence de l’ONU : « l’Atomic
Development Authority ». Une agence qui aurait eu le contrôle de tout le
spectre des applications de l’énergie atomique, y compris les applications
militaires. Les conclusions de ce rapport ont fait l’objet du « Baruch
2plan »présenté le 14 juin 1946. Mais ce plan, qui devait consacrer les
ÉtatsUnis comme seul détenteur des secrets de l’atome militaire, ne pouvait pas
être accepté par l’Union soviétique qui cherchait par tous les moyens, à
rejoindre les États-Unis. Elle y parvint le 29 août 1949. L’explosion de la
première bombe soviétique fut un cataclysme sécuritaire pour les États-Unis
qui se voyaient invulnérables, seuls détenteurs du feu nucléaire pendant au
moins 10 ans.
Le plan Baruch demeura une belle utopie endormie. En quelques mots,
il faut donc rappeler ce que fut cette guerre froide.
L’emprise soviétique, permise par les accords de Yalta ; s’étend sur
l’est de l’Europe : 1945, la Pologne glisse progressivement dans l’orbite
soviétique ; mars 1946, Churchill dénonce le rideau de fer qui s’est abattu
sur l’est de l’Europe ; 1947, Staline franchit un pas supplémentaire et
s’engage dans une politique de force.
La doctrine officielle formulée par Jdanov, un idéologue du parti,
affirme que le monde est divisé en deux camps irréconciliables :
- le camp impérialiste, antidémocratique et belliciste, conduit par
les USA,
- le camp anti-impérialiste, démocratique et pacifiste, conduit par
l’URSS

Il dénonce le Plan Marshal instrument de l’impérialisme. Pour le
contrer, partout, chaque fois qu’ils le pourront, les communistes doivent
prendre le pouvoir avec l’appui de l’Union Soviétique. C’est ainsi que dans

1 Rapport désigné habituellement sous le nom d’"Acheson-Lilienthal Report
2 The Baruch Plan,
http://www.atomicarchive.com/Docs/Deterrence/BaruchPlan.shtml ,
Base\The_Baruch_Plan.pdf
10 l’année 1947, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie puis la Tchécoslovaquie,
en février 1948, se verront imposer des gouvernements communistes.
Pour assurer la liaison entre les Partis communistes, le Kominform
couronne l’édifice, officiellement, un bureau d’information, en réalité,
administration de tutelle des partis satellites.

Les blocs se figent
- En juin 1948, le blocus de Berlin répond à la création d’un État
allemand à partir des trois zones d’occupation, américaine,
britannique et française ; l’Occident apporte une réponse ferme,
mais mesurée, gagnante grâce à l’efficacité d’un extraordinaire
pont aérien qui parvient à assurer le ravitaillement d’une
métropole.
- Le 4 avril 1949, le traité de l’Atlantique Nord, traité d’alliance
défensive stipulant que tout pays agressé recevra le soutien des
autres, répond, quant à lui, à une demande pressante des pays
européens.
- Septembre 1949 voit la création de la RFA, République fédérale
d’Allemagne avec, en réplique, en octobre, la RDA, République
démocratique allemande. La nation germanique se trouve
divisée.

L’Alliance atlantique n’est pas vue par Moscou comme un instrument
défensif répondant à ses empiètements, mais comme un «outil d’agression de
l’impérialisme américain », Moscou prenant au sérieux les déclarations sur
le « refoulement du communisme. De plus, l’admission de la RFA dans
l’OTAN alarme les responsables soviétiques. En deux guerres mondiales, les
Russes avaient connu l’impressionnante puissance de l’armée allemande, et
3la Bundeswehr leur apparaissait comme le successeur de la Wehrmacht. »
Cependant l’Union soviétique est maintenant protégée à l’ouest par une
ceinture de pays amis. En Europe, Staline peut se mettre au neutre pour jouer
la carte asiatique. À l’est, il s’appuie sur la République Populaire de Chine,
proclamée le premier octobre 1949. Mal avisé, il se range aux arguments de
Kim Il-Sung, le fondateur et le premier dirigeant de la Corée du Nord. Le 25
juin 1950, précédés par un formidable tir d’artillerie, 135 000 Nord-Coréens
se lancent à l’attaque de la Corée du Sud. C’est le début de la guerre de
Corée qui fera environ deux millions de morts et qui se terminera par la
défaite des forces communistes. Celle-ci est actée après la mort de Staline à

3 L’OTAN et la Russie : vu de Moscou, http://www.ifri.org/downloads/pe42009rogov.pdf ,
Base\L'OTAN_et_la_Russie_vu_de_Moscou.pdf
11 Panmunjom, le 27 juillet 1953. Cette agression, qui a pris les États-Unis par
surprise, constitue une rupture sanglante définitive entre l’Est et l’Ouest.
La mort de Josef Staline est suivie d’un grand désordre en URSS. Le
pouvoir se partage entre Nikita Khrouchtchev qui devient premier secrétaire
du Comité central du Parti et Gueorgui Malenkov, nommé premier ministre ;
le terrifiant Laurent Beria qui tente de faire évoluer le régime est maintenu à
son poste de ministre de l’Intérieur. Il est éliminé après un procès sommaire,
le dernier de cette nature et est exécuté en décembre 1953. À la tyrannie
stalinienne, succède un régime bureaucratique, autoritaire et policier.
Ce n’est cependant pas un régime figé. Certes pour répliquer à
l’adhésion de la République fédérale d’Allemagne au Traité de l’Atlantique
nord, le 9 mai 1955, le Pacte de Varsovie est conclu cinq jours plus tard
entre l’Union soviétique et ses satellites, mais, le 25 février 1956, lors du 20e
congrès du Parti communiste, dans un discours sur « le culte de la
personnalité et ses conséquences », Nikita Khrouchtchev dénonce Staline, la
dictature qu'il a fait subir à l'URSS et ses crimes. Cette dénonciation donne
tout son sens au concept de coexistence pacifique, proposé dès 1952 par
Staline, adopté et relancé par Nikita Khrouchtchev.
À partir de l’année 1956, qui voit Nikita Khrouchtchev et Dwight
Eisenhower se rencontrer pour la première fois, se matérialise le concept de
coexistence pacifique entre systèmes économiques et sociaux concurrents,
rejetant ainsi la thèse stalinienne de l’inévitabilité d’une nouvelle guerre
4mondiale. Mais parce que les hommes ne sont que des hommes, plus
sensibles à la peur qu’à la raison : ici la sclérose du régime et les déclarations
aventureuses des dirigeants soviétiques, là les paranoïas bipartisanes des
sociétés américaines occulteront ce changement. Les États-Unis et peut- être
plus encore les pays de l’Europe de l’Ouest ne répondront qu’imparfaitement
aux avances soviétiques, allant même jusqu’à les ignorer.
Le monde reste donc coupé en deux. Une paix chaude s’est en fait
substituée à la guerre froide ; les crises y sont larvées ou strictement
contenues.

4 L’OTAN et la Russie : vu de Moscou, http://www.ifri.org/downloads/pe42009rogov.pdf ,
Base\L'OTAN_et_la_Russie_vu_de_Moscou.pdf
12
Figure 1 : Dwight Eisenhower, Nikita Khrouchtchev et leurs épouses lors du
déjeuner d’État de septembre 1959 (source (source : National Archives)

- L’insurrection de Budapest (octobre 1956),
- La guerre du Viêt Nam de 1957 à 1975
- La deuxième crise de Berlin et la construction du mur au mois
d’août 1961,
- La crise des missiles de Cuba en 1962,
- L’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de
Varsovie après le Printemps de Prague en août 1968,
- Les guerres en Afrique dans les années 70

La Doctrine Kennedy résume bien l’esprit qui, dans le Monde libre,
régit les relations Est-Ouest : il faut contenir le communisme à tout prix
(contain communism at any cost , ce qui implique des armées puissantes et
l’union des alliés des États-Unis.






13 Les forces soviétiques sont perçues redoutables En 1954, il est écrit :
Depuis 1947, la force numérique de l'armée de terre soviétique (175
divisions) est demeurée à peu près constante, mais sa mobilité et sa
puissance de feu ont été largement accrues par la mécanisation et la
modernisation de son
équipement. L'URSS possède
une armée de choc prête pour
une avance rapide en Europe
occidentale. Elle est composée
de 22 divisions soviétiques
stationnées en Allemagne
orientale. La plupart de
cellesci sont des divisions blindées
dotées d'un effectif presque
complet de chars et de canons
automoteurs. Derrière cette
armée de choc, se trouvent en
outre 60 divisions soviétiques
stationnées dans les pays
satellites d'Europe orientale et
5dans l'ouest de l'U.R.S.S.
Figures 2 : L’Union pour la paix et le socialisme
À ces divisions s’ajoutent les forces des pays du Pacte de Varsovie. Au
total plus de 6 millions d'hommes, dont 4,5 millions pour les forces
6terrestres.
L’Union soviétique est le mal. Mais peu importe. La crise de Cuba est
vite surmontée et les États-Unis et l’Union soviétique, engagent des
négociations dans le domaine nucléaire. Elles ne s’interrompront à aucun
moment, les accords succédant aux accords
- juin 1963 voit la mise en place du « téléphone
rouge », une liaison permanente par téléscripteur entre le
Kremlin et la Maison-Blanche,
- en août 1963, le traité de Moscou est signé. Il interdit les essais
nucléaires atmosphériques et sous-marins. La France et la Chine
sont les premiers pays visés,

5 Rapport sur les forces armées soviétiques 1954 ,

http://www.cvce.eu/content/publication/1999/1/1/6780bfba-7db9-446a-8754d2ec2ae2c6ff/publishable_fr.pdf ,
Base\Rapport_sur_les_forces_armées_soviétiques_1954.pdf
6 Certes, mais il n’est pas dit que seule une minorité d’unité est au niveau occidental, que les
forces de l’OTAN seules sont dotées de missiles anti-chars de précision et que les forces
communistes sont sévèrement surclassées dans les airs et sur la mer.
14 - puis en janvier 1968, est signé le Traité de non-prolifération
nucléaire (TNP), un projet conjoint américano-soviétique
présenté à la Commission du désarmement à Genève,
- en mai 1972, les accords SALT I, « Strategic Armements
Limitation Talks », limitent les armements défensifs
antimissiles (ABM),
- enfin en juin 1979, les accords SALT II, négociés depuis 1974
prévoient un gel des lanceurs à ogives multiples et un contrôle
réciproque des armes nucléaires.

La détente nucléaire, que consacrent ces accords, ne suffit pas à
éteindre les préventions.
Elles trouvent leur justification dans l’accumulation des armements
classiques et les troupes massées de part et d’autre du rideau de fer. En
Occident le consensus veut que les Forces du Pacte de Varsovie puissent à
7tout moment lancer une attaque massive de chars . Des craintes symétriques
sont entretenues à l’Est. Aussi bien pour l’OTAN que pour les États-majors
de l’Union Soviétique, c’est en Europe que réside le plus grand risque : une
attaque délibérée et folle de l’Autre.
À l’Ouest, qui connaît ses insuffisances, il est de la plus évidente
prudence de douter que les forces composites de l’OTAN puissent stopper
une éventuelle attaque massive de chars. Mais on se persuade que l’atome
est là, qui pourra les détruire.
2. Les armes américaines en Europe
C’est une situation paradoxale, insensée, qui prévaut en Europe :
- a priori un parapluie nucléaire qui ne doit pas sortir de sa housse,
- mais des engins nucléaires qui se comptent par milliers. Au-delà
de toute rationalité, puisqu’une toute petite fraction d’entre eux
anéantirait déjà toute vie en Europe.
À nouveau, il faut interroger les historiens pour comprendre comment
l’absurde a pu s’enraciner.

Au départ l’Europe est dénucléarisée. Certes, l’Union soviétique a fait
exploser un premier engin en 1949, mais il faut attendre 1954, et qu’une

7 La menace communiste est surestimée au-delà du raisonnable. Quelle peut être la confiance
mise par l’Etat-major russe dans les unités du Pacte, constituées pour l’essentiel de réservistes
dont l’attachement au communisme soviétique est incertain ?
15 première bombe soit construite en série, la RS-4 Tatiana, pour qu’une
menace réelle puisse être redoutée.
L’Europe de l’Ouest est atomiquement vierge au début des années
cinquante car trop peu d’armes américaines sont assemblées pour qu’il soit
envisagé de les voir déployées hors du sol américain. En 1951, celui qui
n’était encore que le colonel Ailleret, officier français affecté au SHAPE,
avait été extrêmement surpris de voir « qu’aucun compte n’était tenu par nos
alliés américains – les meneurs de jeu – des armes nucléaires qu’ils
possédaient et qu’à l’époque ils possédaient seuls. Il était vraiment étonnant
qu’ils ne songent à leurs armes nucléaires, ni pour dissuader ou écraser
l’agression qu’ils redoutaient, ni même pour rétablir sur le champ de
8bataille l’énorme disparité des forces classiques des deux blocs. »
Certes, à partir de l’année 1949, des bombardiers B36, capables de
délivrer des frappes atomiques, sont stationnés en Grande-Bretagne, mais il
faut attendre septembre 1954 pour que des bombes atomiques les rejoignent
et 1957 pour que des têtes nucléaires américaines soient entreposées sur le
9continent.
Le 19 décembre, les chefs de gouvernement de l’OTAN décident
d’entreposer des stocks de têtes nucléaires qui seront rapidement
disponibles pour la défense de l’Alliance en cas de besoin. Considérant la
politique soviétique actuelle dans le domaine des armes nouvelles, le Conseil
a également décidé que des fusées balistiques à portée intermédiaire devront
être mises à disposition du Commandant suprême allié pour l’Europe, le
général américain Lauris Norstad. À la suite de quoi le Bundestag approuve
en 1958 le déploiement de ces armes en République fédérale.
Pour les États-Unis ce déploiement permet à la fois :
- de protéger des pays alliés,
- de disposer, avec ces armes, d’options supplémentaires de mise
en œuvre, puis, la doctrine d’emploi évoluant,
- de segmenter l’emploi des armes nucléaires : les euromissiles,
pour des engagements tactiques ; les armes stratégiques, aux
États-Unis.

Tout va très vite ensuite : 4000 armes sont déployées en Europe en
1962, 6.000 en 1966, lorsque la France sort de l’Organisation militaire

8 Général Charles Ailleret, L’aventure atomique française
9 Les armes nucléaires non stratégiques des Etats-Unis en Europe : Un débat fondamental
pour l’OTAN, hBase\Les armes nucléaires américaines en Europe.pdf
ttp://www.natopa.int/default.asp?CAT2=2059&CAT1=16&CAT0=2&COM=2083&MOD=0&SMD=0&SS
MD=0&STA=&ID=0&PAR=0&LNG=1 , Base\Les armes nucléaires américaines en
Europe.pdf
16 intégrée de l’OTAN. Au plus haut, en 1971, environ 7.000 armes étaient
10stockées : mines, missiles sol-sol et air-sol, obus et bombes. En voici la
11répartition approximative.

Engins Nombre %
Missiles sol-sol 2.660 38 %
Obus nucléaires 1.400 20 %
Bombes US 1.380 19,8 %
Missiles air sol 840 12 %
Mines 480 6,8 %
Bombes britanniques 2403,4 %
Figure 3 : L’arsenal nucléaire de l’OTAN en Europe en 1971
Le chancelier allemand Helmut Schmidt en fait l’aveu en 1998 : « des
12deux côtés c’était la folie. » Tout au plus au cours des années 70, le
gouvernement allemand parvient à faire interdire les mines nucléaires
« ridicules » implantées entre les zones d’occupation et qui auraient pu être à
l’origine de la guerre nucléaire.
Avec ces armes et leur emploi programmé sur le champ de bataille,
l’Europe se trouve en état de mort annoncée. Un destin auquel ses dirigeants
se résignent, tout en se gardant bien de le faire connaître aux peuples.
3. La mort annoncée de l’Europe
Comment ces armes pourront-elles être mises en œuvre ? Les
gouvernements européens n’en doivent rien savoir. Le général de Gaulle, qui
13pourtant avait été mis dans la confidence en 1958 « à titre personnel » ,
s’en alarme lors de la conférence de presse du 11 avril 1961 : « Il est

10 Les armes nucléaires non stratégiques des Etats-Unis en Europe : Un débat fondamental
pour l’OTAN,

http://www.natopa.int/default.asp?CAT2=2059&CAT1=16&CAT0=2&COM=2083&MOD=0&SMD=0&SS
MD=0&STA=&ID=0&PAR=0&LNG=1 , Base\Les armes nucléaires américaines en
Europe.pdf
11 Sur les arsenaux nucléaires, voir « La dissuasion nucléaire : Manuel d’emploi »
L’Harmattan, éditeur
12 Helmut Schmidt : Les deux côtés étaient sous l’emprise de la folie,
http://www.spiegel.de/international/europe/0,1518,562315,00.html
13 En réponse au général Norstad après l’avoir remercié “ à titre personnel” le général de
Gaulle lui déclara “ vous direz à vote gouvernement que c’est la dernière fois que la France
accepte qu’on lui réponde de la sorte sur ce sujet » , Cité par l’Amiral Marcel Duval , dans
L’Arme nucléaire française : Pourquoi et Comment ?
17 nécessaire que soit éclaircie jusqu'au fond la question de l'emploi des
armements nucléaires des deux puissances occidentales qui en ont et aussi la
question de l'emploi de leur armement. Car les États européens du continent,
qui sont de beaucoup les plus exposés, doivent savoir exactement avec quelle
arme et dans quelles conditions leurs alliés d'outre-Atlantique livreraient
bataille avec eux. » Quels sont les plans américains pour, l’Europe ? La
question est posée. Elle ne trouvera réponse que le 15 décembre 1964, lors
de la réunion des ministres de la Défense de l’OTAN à Bruxelles.
C’est un message de mort, que McNamara fait alors passer sans
ménagement : l’Europe sera anéantie par la guerre nucléaire.
La mise en garde de McNamara
En cas de conflit, l’Europe a vocation à subir le feu nucléaire. Et selon
la doctrine américaine, qui épargne les territoires soviétiques et américains
dans un premier temps, l’Europe est le champ de bataille primaire des deux
« Grands ». Est-il nécessaire de rappeler que tout au long des années 50, les
villes européennes sont les seules cibles susceptibles d’être touchées par les
bombardiers ou les missiles soviétiques, bien incapables d’atteindre les
États-Unis.
McNamara rend compte des dommages qui résulteraient d’un
14engagement nucléaire généralisé sur notre continent.
− Une première simulation évalue les pertes que génèrerait une
attaque-surprise soviétique. Des bombardiers et missiles visent des
cibles militaires : les centres de commandement, les aérodromes et
les principaux ports. Les explosions sont programmées pour
minimiser les retombées. Les pertes calculées : 16 millions de morts
au Royaume-Uni, 12 millions en République fédérale, 10 millions en
France : 60 millions de morts au total.
− Une seconde simulation considère les conséquences d’une attaque
conventionnelle soviétique, à laquelle aurait répondu une première
frappe de l’OTAN, suivie d’une riposte soviétique. La simulation
laisse prévoir 70 millions de morts dans les pays de l’Europe de
15l’Ouest.

14 Secretary McNamara's Remarks to NATO Ministerial Meeting, December 15-17, 1964," 23
December 1964 , http://www.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB31/01-01.htm ,
Base\Secretary_McNamara_s_Remarks_to_NATO.pdf
15 Secretary McNamara's Remarks to NATO Ministerial Meeting, December 15-17, 1964," 23
December 1964 sarctm ,
Base\Secretary_McNamara
18 Que l’on s’entende bien, il ne s’agit que des pertes des premiers quinze
jours. Les effets des radiations à moyen terme ne sont pas pris en compte,
pas plus que les conséquences indirectes des destructions !
Et McNamara d’expliquer qu’il n’y a pas de tactique qui permette de
réduire l’impact des frappes. « Nous avons beaucoup travaillé et nous avons
dépensé de fortes sommes pour trouver un moyen de réduire les dommages
qui résulteraient d’une guerre nucléaire, mais je peux vous assurer
qu’investir plus pour relever le niveau des forces stratégiques au- dessus de
ce qui est aujourd’hui planifié ne modifierait ni la probabilité d’une telle
guerre ni les conséquences qui en résulteraient. Même de très importants
investissements ne modifieraient en retour que marginalement leur
16efficacité. » Et d’ajouter cette affirmation majeure : Les Soviétiques savent
17tout cela et, bien entendu, ils savent ce que vous et nous savons .
Pour qu’il ne puisse pas y avoir de méprise, McNamara révèle quel est
l’ordre de bataille nucléaire, quelles sont les forces qui seraient mises par les
États-Unis à la disposition de l’OTAN, en cas d’attaque soviétique.
− Au plan tactique,
o aujourd’hui, 40 % de l’arsenal tactique des États-Unis est
soit stocké en Europe, soit affecté pour emploi à l’Europe et
à la zone atlantique. Sur le sol allemand, la puissance
cumulée des armes stockées représente 5.000 fois la
puissance de la bombe lancée sur Hiroshima,
o le Commandement suprême des forces alliées en Europe, le
SACEUR peut disposer immédiatement de 1.000 têtes pour
des frappes aériennes, plus de 100 pour la défense
antiaérienne et plus de 2.000 missiles pour des frappes à
terre auxquels s’ajoutent des centaines de charges de
démolition pour le génie.

− Au plan stratégique : 900 missiles intercontinentaux (ensilés sur le
territoire des États-Unis), les 350 missiles Polaris des sous-marins,
auxquels s’ajoutent 630 bombardiers B-52 et 500 bombardiers à
moyen rayon d’action. Ces forces sont pour moitié, affectées à la

16 Pour McNamara, seule la menace de destruction de l’Union soviétique est susceptible
d’assurer la paix. Il ne peut pas faire sienne la volonté de « coexistence pacifique » formulée
par les dirigeants communistes.
17 Secretary McNamara's Remarks to NATO Ministerial Meeting, December 15-17, 1964," 23
December 1964 , http://www.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB31/01-01.htm ,
Base\Secretary_McNamara_s_Remarks_to_NATO.pdf
19 frappe d’objectifs qui ne menacent que l’Europe, et pour moitié, à
18des objectifs qui menacent le territoire des États-Unis.
Les plans soviétiques : des frappes massives
En 1964, les États-Unis connaissaient, sinon pouvaient imaginer, avec
plus ou moins de précision ou de certitude, quels auraient été les plans
nucléaires soviétiques, si la guerre avait éclaté. La description qui en était
19donnée en 1973 est tout simplement terrifiante.
L’Armée rouge n’est pas en mesure de soutenir longtemps des
échanges nucléaires contenus. Elle ne dispose pas de têtes «
subkilotonniques, d’obus nucléaires pouvant être tirés par l’artillerie, qui lui
20permettraient de rester à un “lower level nuclear conflict”.’ C’est donc une
frappe massive à l’échelle du théâtre des opérations qui est programmée, en
riposte à une attaque de l’OTAN qui s’est matérialisée par un engagement
nucléaire américain plus ou moins étendu. L’étude des exercices de l’Armée
rouge et des publications militaires montre qu’alors :
− 30 % des missiles tactiques présents en Europe sont engagés,
auxquels s’ajoutent les missiles balistiques de moyenne portée et de
portée intermédiaire, des bombardiers en grand nombre et des
frappes lancées par des sous-marins, auxquels
− 900 à 1.200 têtes nucléaires tactiques peuvent être lancées contre les
forces de l’OTAN présentes dans la partie centrale de l’Europe.
(essentiellement la République Fédérale d’Allemagne) Sur cet
ensemble, 300 à 400 pourraient être mises en œuvre lors de la frappe
21massive initiale. Les États-Unis peuvent être épargnés.
L’acceptation de l’apocalypse
Pourquoi ce tableau apocalyptique, pourquoi tant de précisions ? Tout
simplement parce que les États-Unis savent bien qu’ils n’engageront pas de
frappes nucléaires pour stopper une attaque russe en Europe.

18 Secretary McNamara's Remarks to NATO Ministerial Meeting, December 15-17, 1964," 23
December 1964 , http://www.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB31/01-01.htm ,
Base\Secretary_McNamara_s_Remarks_to_NATO.pdf
19 Pour en savoir plus sur les plans d’emploi nucléaires et la doctrine soviétique voir « La
dissuasion nucléaire, : Les terrifiants outils de la paix » l’Harmattan , éditeur
20 Soviet Nuclear Doctrine: Concept of intercontinental and Theater War 1973 ,
http://www.foia.cia.gov/docs/DOC_0000268107/DOC_0000268107.pdf ,
Base\Soviet_Nuclear_Doctrine_1973.pdf
21 Soviet Nuclear intercontinental and Theater War 1973 , docs/DO07.pdf ,
Base\Soviet_Nuclear_Doctrine_1973.pdf
20 Tout comme John Kennedy, le Président Johnson ne prendra pas
l’initiative d’une première frappe nucléaire. Il faut donc que les alliés des
États-Unis dans l’OTAN se dotent de forces conventionnelles suffisantes
pour s’opposer victorieusement, par des moyens classiques, à toute attaque
venant de l’Est.
Un meilleur équilibre des forces conventionnelles écarterait la menace
22d’une initiative communiste. McNamara insiste : les forces des Pays
européens doivent impérativement acquérir plus de réactivité et plus de
23mobilité. Il y a urgence. Toute l’Europe est alertée : les pays de l’OTAN,
Belgique, Canada, Danemark, France, Italie, Islande, Luxembourg, Norvège,
Pays-Bas, Portugal et Royaume-Uni. Mais tous ont soin d’occulter cette
demande dérangeante.
Les budgets de défense n’évoluent pas. Les forces européennes restent
déficientes, chlorotiques. Lors de la répression du Printemps de Prague en
août 1968, le Commandement suprême de l’OTAN, constate qu’il ne serait
pas capable de contenir une attaque soviétique ; l’Europe s’est condamnée à
l’impuissance. Seule une frappe nucléaire américaine permettrait de stopper
une attaque communiste. L’OTAN, année après année, se lamente sur le
nombre de chars communistes, mais s’obstine à ne pas faire front. Elle a mis
toute sa confiance dans le parapluie américain, malgré l’apocalypse
annoncée, malgré les mises en garde de l’Amérique qui connaît la fragilité
de ses promesses.
De tout cela, que retenir ? Pendant vingt- cinq ans, les chefs d’État,
présidents du Conseil, ministres de la Défense européens, (seuls faisaient
exception la France et le Royaume-Uni) se sont résignés et plutôt que de
faire l’effort de défense nécessaire ont opté pour l’Apocalypse et la mort de
leur peuple.
Peut-on les juger ? Ils n’étaient qu’eux-mêmes. Par chance, à aucun
moment la guerre nucléaire n’a été à l’ordre du jour en Europe.
4. Il n’y a jamais eu de risque d’affrontement nucléaire
1973 : Il n’y aura pas d’attaque surprise
Pas d’attaque, car depuis le début des années 60, le risque d’apocalypse
nucléaire est le géniteur de la stabilité. Communisme et “Impérialisme”

22 Secretary McNamara's Remarks to NATO Ministerial Meeting, December 15-17, 1964," 23
December 1964 , http://www.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB31/01-01.htm ,
Base\Secretary_McNamara_s_Remarks_to_NATO.pdf
23 Secretary McNamara's Remarks to NATO Ministerial Meeting, December 15-17, 1964," 23
December 1964 sarctm ,
Base\Secretary_McNamara
21 doivent s’accepter, sans aller au-delà des menaces. Aussi, la crise de Cuba se
règle en trois jours. Sur le devant de la scène, les deux “Grands” se défient,
chacun pour son public, mais en coulisse, ils conversent. Le dialogue initié
24en 1962 entre Américains et Russes ne s’est jamais interrompu.
À ceux qui, aujourd’hui, en doutent encore, on rappellera que, moins
d’un an après la crise de Cuba, est signé l’accord sur l’interdiction partielle
des essais nucléaires dans l'atmosphère et dans l'espace extra-atmosphérique.
Tope là ! Les deux compères sont soucieux de ménager leurs intérêts
communs.
Sans doute, pendant dix ans, les arsenaux des deux “Grands” vont
s’accroître démesurément, mais ce ne sera que pour s’assurer de pouvoir
anéantir l’adversaire quelles que soient les circonstances. L’apocalypse étant
garantie, de part et d’autre, l’état d’alerte permanente peut être levé. C’est là
une vérité d’évidence qui est portée à la connaissance du président des
ÉtatsUnis, en 1973, par la CIA.
Le rôle que les dirigeants soviétiques assignent à leurs forces nucléaires
25n’a pas changé depuis l’année 1963. “Garantir la sécurité de la patrie,
empêcher la guerre nucléaire, mais gagner la guerre si la dissuasion
échoue ; donner l’image d’une puissance militaire en rapport avec le statut
de grande puissance mondiale, et soutenir les objectifs de la politique
extérieure, ne serait-ce qu’en faisant contrepoids aux forces stratégiques
26d’adversaires potentiels.”
L’énoncé des grandes articulations de la politique soviétique affirme le
caractère défensif des forces nucléaires : un bouclier nucléaire, ядерный
щит, en aucun cas un javelot :
1) La dissuasion est un objectif clé. L'effort majeur a été mis sur
les programmes qui garantissent que ces forces pourront endurer une
frappe américaine et pouvoir toujours rendre un coup dévastateur,
2) Les Soviétiques envisagent que la dissuasion puisse échouer,
même s’ils n’envisagent pas de lancer une première frappe surprise sur
les États-Unis et qu’ils ne s’attendent pas à en subir une,
3) Leur programme de développement des moyens stratégiques au
cours des dix dernières années montre qu'ils ne sont pas disposés à

24 Voir Edouard Valensi, La dissuasion nucléaire, Manuel d’emploi, l’Harmattan éditeur
25 Soviet Nuclear Doctrine: Concept of intercontinental and Theater War 1973 ,
http://www.foia.cia.gov/docs/DOC_0000268107/DOC_0000268107.pdf ,
Base\Soviet_Nuclear_Doctrine_1973.pdf
26 To protect the security of the homeland, to deter nuclear war but to wage war successfully
should deterrence fail, to project an image of military strength commensurate with the
position of a great world power, and to support foreign policy aims if only by checking
strategic forces of potential opponents
22 demeurer en position d'infériorité stratégique marquée par rapport aux
27États-Unis.
Le principal résultat de l’étude est la démonstration que l’URSS
n’envisage pas de lancer une attaque surprise et qu’elle ne redoute pas une
28semblable attaque venant des États unis.
− Nous avons des preuves solides que les Soviétiques ne considèrent
pas qu’une frappe surprise puisse être une stratégie viable. Les
Soviétiques ne disposent pas d’armes antiforces en nombre suffisant
pour permettre une première frappe susceptible de limiter l’ampleur
d’une riposte,
− En même temps, il est évident que les Soviétiques n’anticipent pas
une frappe surprise des États-Unis. Certes, leur propagande cite
toujours la menace d'une attaque-surprise des États-Unis, mais l'état
d'alerte de leurs forces stratégiques observé au jour le jour indique
qu’en réalité les Soviétiques ne s’attendent pas à une telle attaque.
Aucune des forces soviétiques, bombardiers lourds par exemple,
n’est régulièrement en état d'alerte, et ces bombardiers sont
regroupés dans cinq bases. De même, les deux tiers environ des
sousmarins lanceurs d’engins de la classe Y sont habituellement au port
dans seulement deux bases. Sur le complexe ABM autour de Moscou,
seulement 30 à 40 des 64 lanceurs sont en place. Et on n’observe pas
que les missiles intercontinentaux soient retirés des sites non durcis.
Les Soviétiques ne maintiendraient pas en service ce genre de bases
faiblement durcies - et très vulnérables - s’ils entretenaient des
29craintes réelles d’attaque-surprise des États-Unis.


27 Soviet Nuclear Doctrine: Concept of interncontinental and Theater War 1973 ,
http://www.foia.cia.gov/docs/DOC_0000268107/DOC_0000268107.pdf ,
Base\Soviet_Nuclear_Doctrine_1973.pdf
28 Soviet Nuclear in Theater War 1973 , docs/DO07.pdf ,
Base\Soviet_Nuclear_Doctrine_1973.pdf
29 There is good evidence that the Soviets do not consider a sudden first strike to be a
workable strategy. The Soviets have not deployed counterforce weapons in sufficient numbers
to make a first strike damage limiting strategy feasible.
At the same time, the Soviets evidently do not anticipate a sudden first strike by the U.S. Their
propaganda continues to cite the threat of a U.S. surprise attack but the observed day-ti-day
readiness posture of their strategic forces indicates that the Soviets do not, in fact, expect
such and attack. None of the Soviets heavy bomber force, for example is regularly on alert,
and these bombers are clustered at five home bases. Similarly, about two-thirds of the Y-class
missile submarines are normally in port at just two bases. At the ABM complexes around
Moscow, only 30 to 40 of the 64 launchers are loaded. And at the soft ICBM site, missiles are
seldom observed on the pass. The Soviets would not maintain this kind of low – and highly
vulnerable – readiness posture if they had real fears about a surprise attack by the U.S.
23 En réalité, comme le reconnaît en 1984 un rapport de la CIA: “à aucun
moment, la communauté occidentale du Renseignement n’a observé de
préparatifs militaires, dont l’ampleur et la durée pouvaient laisser redouter
30une entrée en guerre contre l’OTAN.”
Ce sont là des faits irréfragables. Ils démentent les propos alarmistes
que les dirigeants de l’Union soviétique et des États-Unis ont pu élaborer à
destination de leurs opinions publiques et de leurs alliés. Tous doivent
demeurer, face à face, mobilisés.
Jouer de l’alarme est un des savoir-faire du Pentagone. Il veille à ce que
les feux soient à l’orange, voire au rouge : année après année, le
“Department of Defense” avertit : le gap stratégique s’élargit avec l’Union
soviétique. Il faut réagir, ne pas baisser la garde, lancer de nouveaux
programmes. Mais, immanquablement, le moment arrive où le Congrès, trop
alarmé, veut aller au-delà du raisonnable. Il est temps alors de refroidir
l’atmosphère, réévaluer les risques. Tout compte fait, les menaces adverses
restent contenues et la sécurité des États-Unis reste assurée. C’est ainsi que
le “Department of Defense” des États-Unis a procédé pendant 40 ans face à
l’Union soviétique.
Hors la crise de Cuba, pendant trois jours en octobre 1962, il n’y a
jamais eu de menace de guerre nucléaire. Cela est su, mais bien caché, “TOP
SECRET, СОВЕРШЕННО СЕКРЕ Т НО ». La peur reste en vedette.
Américains et Soviétiques la mettent en avant, car, politiquement, elle les
sert.
Le cauchemar des deux “Grands” : devoir appuyer sur le bouton
Certes, les États-majors doivent programmer des plans d’emploi, mais
seulement des ripostes. Car les présidents américains et les Premiers
secrétaires refusent de prendre l’initiative d’une première frappe nucléaire.
Il n’y a pas mieux ici que le témoignage des présidents.
Il suffit de lire le testament politique d’Harry Truman, lors de son dernier
message sur l’État de l’Union : pour un homme raisonnable, la guerre
31nucléaire est impossible : nuclear war impossible for rational men. »
Toute aussi claire, la réaction de John Kennedy, le 20 juin1961, quand
on lui présente les résultats de la simulation d’une frappe préventive de
l’Union soviétique faisant des dizaines de millions de morts. Il en est révolté
au point d’exiger que le sujet même de la réunion soit tenu secret. Il fait part

30 Warnng of war in Europe ,
http://www.foia.cia.gov/docs/DOC_0001529442/DOC_0001529442.pdf ,
Base\Warning_of_War_in_Europe.pdf
31 Harry Truman State of Union Address 1953,
http://www.infoplease.com/t/hist/state-of-theunion/164.html
24 de son indignation à Dean Rusk, le Secrétaire d’État, alors qu'ils s’en
retournent vers le Bureau ovale : «. Et nous nous appelons la race
32humaine ! »
Dean Rusk rend compte de cette réunion capitale dans ses mémoires.
« Le président Kennedy a clairement compris ce qui résulterait d’une guerre
nucléaire et il en a été horrifié. Dans nos entretiens, il ne s’est jamais
préoccupé de menace d'assassinat, mais à plusieurs reprises, il s’est
appesanti sur ce que serait son sort s’il devait appuyer sur le bouton
nucléaire. Si l’un d’entre nous pouvait avoir un doute, cet exercice en 1961
nous aurait convaincus qu’une guerre nucléaire ne devrait jamais être. En
conséquence, tout au long des années des présidences Kennedy et Johnson,
33.nous avons travaillé pour être assurés de la stabilité de la dissuasion. »
Nous sommes en 1961, un an avant la crise de Cuba.
Laissons passer les ans, pour écouter Ronald Reagan, que l’on a accusé
d’extrémisme offensif. Devant la presse il exprime sa souffrance d’avoir à
commander non pas une attaque, mais les tirs de représailles, en réponse à
une agression nucléaire. Times en rend compte en 1985. « Pensez-y, a-t-il dit
à voix basse, assis devant un feu de bois dans le calme du bureau ovale.
Vous êtes à ce bureau. Un message annonce qu'ils sont (les missiles) en
route. Et vous êtes assis là, sachant qu'il n'y a pas moyen de les arrêter. Tout
ce que vous pouvez faire, c’est de deviner ce que sera l’étendue du pays
dévasté ? Et votre seule réponse : pousser le bouton avant qu’ils soient là et
si nous devons mourir, qu’ils meurent aussi. » Tout est dit. Reagan s’est tu,
il y a eu un grand silence. Il s’était posé la question que les journalistes
posent à tous les Présidents. Pourrez-vous pousser le bouton ?
Immédiatement tous les Présidents répondent qu’ils le feront - mais aucun
de manière convaincante.
La question a été laissée en suspens. Reagan ne connaît pas la réponse. Il
laissait aller son imagination jusqu’à la limite de l'impensable pour
dramatiser sa détresse devant la doctrine nucléaire de l'Union soviétique et
des États-Unis. Leur sécurité repose sur l’assurance de leur destruction
mutuelle assurée. « Il y a là quelque chose de profondément immoral, dit-il
34calmement. » .
Si une guerre impliquant les États-Unis devait éclater, les Premiers
secrétaires aussi bien que l’État-Major sont persuadés que tout échange
nucléaire en Europe dégénèrerait et aurait pour conséquence des dizaines de

32 "And we call ourselves the human race."
33 Did the U.S. Military plan a nuclear first strike for 1963? ,
http://utip.gov.utexas.edu/jg/archive/1994/STRIKEF2.pdf ,
Base\Did_the_U.S._Military_plan_a_nuclear_first_strike .pdf
34 The Presidency: The Alternative Is So Terrible ,
http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,959265,00.html ,
Base\The_Presidency_The_Alternative_Is_So_Terrible.pdf
25 millions de morts de part et d’autre et la ruine irréversible de l’Union
soviétique. Pour les Premiers secrétaires, qui menacent et plastronnent
l’atome à la bouche, les guerres nucléaires ne doivent pas avoir lieu.
La crise de Cuba a forcé Nikita Khrouchtchev à dévoiler ses limites
stratégiques. À l’extrémiste Fidel Castro qui insiste, insane, pour qu’il
prenne les devants nucléaires, il explique son refus de lancer une première
frappe. Elle serait l’amorce d’une guerre thermonucléaire mondiale. Certes,
les États-Unis subiraient alors de très lourdes pertes, mais l’Union soviétique
et tout le camp socialiste seraient ravagés. Et de conclure : Cuba est prête à
l’héroïsme, « mais nous ne combattrons pas l’impérialisme pour mourir ».
En huit mots, des limites infranchissables sont fixées.
Le rejet de Léonid Brejnev est physique. Comme Nikita Khrouchtchev, il
a vécu l’horreur de Stalingrad. En 1972, lors de la simulation d’une guerre
nucléaire « Brejnev et Kossyguine étaient terrifiés par ce qu’ils
entendaient » : des frappes américaines feraient au moins 80 millions de
morts. Au cours de l’exercice, trois tirs d’ICBM avec des têtes inertes étaient
programmés. C’est un Léonid Brejnev « pâle, transpirant, les mains
tremblantes »qui refuse d’appuyer sur le bouton de la riposte pour conclure
l’exercice. Et de demander à plusieurs reprises au Maréchal Gretchko de lui
confirmer qu’il s’agit bien d’un exercice et qu’en appuyant sur le bouton il
35ne donnera pas un véritable ordre de tir.
Comme aux États-Unis, il n’y aura qu’un seul exercice auquel
participent de très hauts dirigeants politiques. Mais surtout, à partir de
36l’année 1975, l’emploi en premier de l’arme atomique est proscrit : Depuis
1975, l'armée soviétique « suit les instructions » de la direction politique de
37ne pas mettre en œuvre les armes nucléaires en premier,
L’interdiction est rendue publique, en 1976, à Tula, par Léonid Brejnev.
Il annonce « le principe de non-emploi en premier de l’arme nucléaire »,
précisant : « les efforts [de l’URSS] sont orientés de façon à ce qu’il ne
puisse y avoir ni première ni deuxième frappe et qu’en général, il n’y ait pas
de guerre nucléaire. Notre approche de cette question peut être formulée
ainsi : le potentiel défensif de l’URSS doit être suffisant pour que personne
38ne prenne le risque de violer notre vie pacifique. »


35 Classified Interviews with Former Soviet Officials , Evolution of Soviet Strategy v
http://www.gwu.edu/~nsarchiv/nukevault/ebb285/doc02_I_ch3.pdf
36 Evolution of Soviet Strategy, /n.pdf
37 Since 1975, the Soviet military has been « guided by instructions” of the political
leadership not to employ nuclear weapons first.
38 Ogarkov et la révision de la doctrine (1976-1985) ,
http://www.stratisc.org/pub_ROMER_STRU_6.html ,
Base\Ogarkov_et_la_revision_de_la_doctrine.pdf
26 Même rejet du côté de l’État-major général des Forces armées
soviétiques confirmé par le Chef d’État-major, le Maréchal Akhromeïev. « À
aucun moment, l’URSS n’a eu l’intention de faire usage en premier d’armes
nucléaires. Militairement celui qui prendrait l’initiative aurait l’avantage,
mais en pratique aucun des deux côtés ne gagnerait. Même pour le Haut
État-major, il est clair que les armes nucléaires ne sont pas des armes de
39guerre, mais des outils politiques. »
Ainsi, le refus de la guerre nucléaire transcende toute considération
idéologique. Il conjugue rationalité, bon sens et simple humanité. Mais, pour
que la dissuasion puisse tout simplement être, il doit être dissimulé, comme
le moindre doute, pour que le vis-à-vis puisse raisonnablement craindre qu’il
est peut-être menacé.
5. Les doutes et la nécessité
Et la France ! C’est le pays dans l’Alliance atlantique dont le
gouvernement ne prend pas toujours pour monnaie d’or les évaluations
publiques de la CIA, relayées par le « Department of Defense ». Ses
dirigeants se sont gardés d’accepter comme avérés les dires d’experts, tout
comme les articles de presse qui relayaient sans beaucoup d’esprit critique
les évaluations des uns et des autres.
De Gaulle est trop lucide et a trop subi pour suivre aveuglément
Washington. Au mois de juillet 1958, lors de sa première rencontre avec le
Secrétaire d’État américain, il souligne que les forces des États-Unis et de
l’Union soviétique diffèrent en puissance, mais que cela importe peu tant
que l’un conserve la possibilité de détruire l’autre. Avant même que la
doctrine MAD de Destruction Mutuelle Assurée soit formulée par les
États40Unis, celle-ci était déjà une évidence pour le Général.
Mais plus, il exhorte John Kennedy, trop impressionné par les
gesticulations russes, à rester mesuré et ferme à la fois : « Je suis persuadé
que la Russie soviétique, tout en disposant de moyens de destruction
extrêmement puissants, tout en en faisant état d’une manière sensationnelle
pour impressionner l’Occident et épouvanter le tiers-monde, tout en étant
résolue sans doute à risquer la guerre totale si elle était attaquée, ne vise
aucunement à déclencher elle-même un conflit qui lui serait désastreux
autant qu’il le serait aux autres. C’est ainsi que l’affaire de Berlin, où,
depuis trois ans, les mises en demeure, les limites, les délais, périodiquement

39 Entretien avec le Maréchal Akhromeev,
http://www.gwu.edu/~nsarchiv/nukevault/ebb285/vol%20II%20Akhromeev.pdf
40 The Secretary’s talks with General de Gaulle in Paris, July 5, 1958
http://history.state.gov/historicaldocuments/frus1958-60v07p2/d34 ,
Base\The_Secretary’s_talks_with_General_de_Gaulle.pdf
27 fixés par l’Union soviétique, sont à mesure, toujours reportés, ne donne pas
l’impression qu’au Kremlin on soit réellement disposé à lancer la foudre. Le
41fauve qui va bondir le fait sans attendre autant. »
En 1964, il a fait part de ses vues à l’ambassadeur des États-Unis en
42France, Charles “Chip” Bohlen, « the Wise man ». : « Pour lui, il ne fait
aucun doute que la menace soviétique ira progressivement en diminuant et
que les différences marquées que l’on observe dans le domaine idéologique
et dans l’organisation d’une part entre les États communistes d'Europe de
l'Est, y compris l'Union soviétique et d’autre part avec les pays d'Europe
occidentale tendront à disparaître. Il croit que le risque de guerre générale,
c’est-à- dire une guerre entre grandes puissances, n’aura pas l’Europe pour
43origine, mais plus vraisemblablement la Chine communiste en Asie…
Deux ans plus tard, c’est au Secrétaire d’État, Dean Rusk, que de
Gaulle confit la teneur de ses conversations avec Kossyguine : « Les Russes
sont très anxieux, s’agissant de la détente en Europe ; il a ajouté entre
parenthèses, et même avec les États unis au Viêt Nam, qu’ils ne sont plus
agressifs ni même menaçants sur Berlin, qui est à présent au second plan
dans leur esprit. Ils veulent développer leurs relations économiques et
44techniques avec la France et pas seulement avec elle ».
C’est la Chine qui inquiète les Soviétiques, à juste titre, car c’est en
Asie que vont se nouer les situations de risque :
− Pour De Gaulle, les relations entre L’Union soviétique et la Chine ne
sont pas bonnes et pourraient aller en empirant. Il a discuté de cette
question avec Kossyguine. La Chine est sans cesse présente dans les
pensées soviétiques. Elle n’a pas encore acquis les attributs de la
puissance, mais elle travaille dur pour l’obtenir. Il pense que la

41 Lettre addressee à John Kennedy,
http://www.gaullisme.fr/2011/08/27/de-gaulle-resisteaux-soviets/
42 42. Telegram From the Embassy in France to the Department of State ,
http://history.state.gov/historicaldocuments/frus1964-68v12/d42 ,
Base\42_Telegram_From_the_Embassy_in_France.pdf
43 He unquestionably believes that the Soviet menace will progressively diminish, and that the
sharp differences which exist in the ideological and organizational field between Communist
states of Eastern Europe, including the Soviet Union on the one hand and the nations of
Western Europe on the other, will tend to disappear. He believes the danger of general
warfare, that is war between major powers, will not arise in Europe but will more likely occur
in regard to Communist China in Asia, but not for at least fifty years or so, unless the US and
China get out of hand in the Far East over Vietnam.
44 70. Telegram From Secretary of State Rusk to the Department of State ,
http://history.state.gov/historicaldocuments/frus1964-68v12/d70 ,
Base\70_Telegram_From_Secretary_of_State_Rusk.pdf
28 Chine craint plus les Soviets qui les entourent au Nord que les
États45Unis.
− Pour le général de Gaulle (comme quelques années plus tard pour
Richard Nixon), il n’était pas possible d’ignorer un pays de plusieurs
centaines de millions d’habitants, aux traditions millénaires. Le 27
janvier 1964, Paris et Beijing font savoir simultanément : « Le
gouvernement de la République française et le gouvernement de la
République populaire de Chine ont décidé, d'un commun accord,
d'établir des relations diplomatiques. Ils sont convenus à cet effet de
désigner des ambassadeurs dans un délai de trois mois. ». C’est une
décision qui conjugue le « poids de l'évidence et de la raison », elle
met pourtant en fureur toute l’administration du Président Johnson.
Le chargé d’affaires français, Bruno de Leusse, convoqué d’urgence
au Département d’État est laissé debout pour écouter la réaction
46brutale des États-Unis ; un traitement délibérément insultant.
− En 1966, le premier ministre Georges Pompidou observe :
l’évolution, depuis la crise de Cuba, de la Russie soviétique, les
préoccupations que lui crée la croissance de la Chine, l'affrontement
chaque jour plus évident en Asie entre les politiques américaine et
chinoise ont, elles aussi, modifié la situation. La menace sur l'Europe
de l'Ouest s'est atténuée. L'Asie a pris la place de l'Europe en tant que
47champ clos où s'affrontent les puissants.
− En 1967, dans une instruction personnelle et secrète, le général de
Gaulle est amené à donner ses vues sur l’état à venir du Monde pour
la décennie 1970-1980. Il y dénonce « la rivalité mondiale et les
armements sans cesse accrus des deux Empires, l'Amérique et la
Russie, bien que, pour leur commodité immédiate et pour consolider
leurs suprématies respectives, ils s'accordent certains ménagements
mutuels ; un état de tension généralisée en Asie, en raison
principalement de l'intervention des États-Unis, du développement
de la puissance chinoise ; « des troubles sociaux et politiques
tendant à s'aggraver avec la misère dans maintes régions
surpeuplées ». Il prophétise « un conflit éventuel pourrait avoir son
origine n'importe où ; les opérations engloberaient d'office n'importe

45 70. Telegram From Secretary of State Rusk to the Department of State ,
http://history.state.gov/historicaldocuments/frus1964-68v12/d70 ,
Base\70_Telegram_From_Secretary_of_State_Rusk.pdf
46 Jean-Bernard Raimond, Le regard d’un diplomate sur le monde, éditions du félin
47 Déclaration de Georges Pompidou 1966 ,
http://basedoc.diplomatie.gouv.fr/exlphp/cadcgp.php?CMD=CHERCHE&QUERY=1&MODELE=vues/mae_internet___recherch
e_avancee/home.html&VUE=mae_internet___recherche_avancee&NOM=cadic__anonyme&
FROM_LOGIN=1 , Base\Déclaration_de_Georges_Pompidou_1966.pdf
29 quel pays… les engins de destruction seraient susceptibles
d'atteindre n'importe quel point de la terre ».
Des vues qui donnent encore aujourd’hui toute sa signification à la
stratégie tous azimuts de la France.
Les doutes que le général de Gaulle peut formuler sont partagés à sa
suite par Georges Pompidou. Celui-ci a été profondément affecté par
l’implication passive des autorités américaines lors de la bousculade
organisée par les mouvements sionistes à Chicago. Sur le moment, il veut
interrompre la visite présidentielle et demande à Michel Jobert de préparer
l’avion présidentiel, qu’il soit prêt à décoller. Nixon s’impliquera
personnellement pour rétablir les apparences. Mais désormais, une absolue
certitude va guider Georges Pompidou : les impératifs de la politique
intérieure américaine priment sur toute autre considération.
À l’Est, il a su percevoir l’évolution du régime soviétique. Reprenant
les trois étapes énoncées par le général de Gaulle, « détente, entente,
coopération », il multiplie les rencontres avec Léonid Brejnev : cinq en
quatre ans. Des rencontres qui n’excluent pas le franc-parler. À Brejnev qui
fait observer que les missiles soviétiques peuvent anéantir la France,
Georges Pompidou rétorque : « Eh bien nous mourrons ensemble ! »
Le courage peut faire naître l’amitié. Leonid Brejnev, par l’importance et la
variété de ses cadeaux, saluera vigoureusement l’orientation de la politique
française. En retour, le Premier secrétaire, grand amateur de voitures, recevra très
discrètement un cadeau exceptionnel, une Citroën Sm. Sur le départ, Brejnev ira
48jusqu’à déclarer « Je vous embrasse » à l’intention de Georges Pompidou.

Figure 4 : Leonid Brejnev et Georges Pompidou souriants à Moscou

48 Une Citroen Sm au Soviet suprême ,
http://www.eurosmclub.net/La%20Sm%20de%20Brejnev%20800x600.htm ,
Base\Une_Citroen_Sm_au_Soviet_suprême.pdf
30 Les positions françaises agacent Henry Kissinger qui aurait déclaré,
expéditif: « Les Français sont les seuls à avoir les couilles pour s’opposer à
nous, mais ils n’ont plus leur de Gaulle pour tenir les Soviétiques à distance.
Je voudrais rabattre leurs prétentions, sans les casser complètement. » Il n’a
pas eu à s’y employer, la mort de Georges Pompidou y pourvut.
Les risques de guerre sont à présent écartés. En 1979, Valéry Giscard
d’Estaing en prend acte : « Je considère les dirigeants de l'Union soviétique
comme étant attachés à la paix, et n'ayant nullement l'intention
d'entreprendre ou de déclencher une action militaire susceptible d'affecter
l'Europe de l'Ouest. Je peux préciser que c'est leur état esprit. Je les connais
et c'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles nous pratiquons avec eux
49la politique de la détente. »
François Mitterrand, qui souhaite placer la France au-dessus de la mêlée
déclarera : « J'ai été le premier en France à formuler en termes précis, avant
même ma campagne présidentielle de 1965, un processus de dissolution des
blocs militaires. Je ne suis pas plus attaché à l'Alliance atlantique qu'un
50roumain ou un polonais ne l'est au Pacte de Varsovie. » Écrivant encore :
"J'admets que les Pershings soient insupportables pour les Russes. J'attends
que les Russes- et les dirigeants communistes français- comprennent que les
51SS20 sont insupportables pour la France."
Ainsi, à partir du retour du général de Gaulle aux affaires, la France a su
prendre ses distances par rapport au tableau terrifiant que les dirigeants
américains et russes s’ingéniaient à dresser. Avec bon sens les dirigeants
français postulent que la guerre n’est pas pour demain, ni même menaçante,
mais ils ne vont pas jusqu’à l’exclure. Il demeure donc absolument
nécessaire de disposer des armes nouvelles, qui seules permettraient de se
défendre, des armes qui, de surcroît, permettent au quotidien d’exister à côté
des deux Grands.
Telle a été la politique de la France, objet des pages qui suivent.
Matérialisée par la conjonction de programmes de recherche, de gageures
industrielles qui ont donné naissance à ces armes qui ont donné un sens aux
conceptions stratégiques de la France.
Aussi, il va être demandé au lecteur d’accepter de suivre le même chemin
et de s’engager, intrépide, dans la lecture aride de chapitres techniques :


49 Conférence de Presse du Président Giscard d'Estaing 1979

,http://basedoc.diplomatie.gouv.fr/exlphp/cadcgp.php?CMD=CHERCHE&QUERY=1&MODELE=vues/mae_internet___recherch
e_avancee/home.html&VUE=mae_internet___recherche_avancee&NOM=cadic__anonyme&
FROM_LOGIN=7 , Base\Conférence_de_Presse_du_Président_Giscard_d'Estaing_1979.pdf
50 François Mitterrand, Ici et maintenant, p241-242)
51and, Ici et maintenant, p235
31

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