La dissuasion nucléaire française en question(s)

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La réflexion sur la dissuasion nucléaire française est d'actualité : le 60è anniversaire d'Hiroshima ; les ambitions atomiques de l'Iran et de la Corée du Nord ; la convention de l'ONU contre le terrorisme nucléaire... Alors que sont venus s'ajouter aux changements de 89-91 les modifications introduites par l'hyperterrorisme des attentats du 11 septembre 2001, il est apparu indispensable aux contributeurs de cet ouvrage de rouvrir la réflexion sur l'arme nucléaire et la dissuasion nucléaire.
Publié le : mercredi 1 mars 2006
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EAN13 : 9782336270678
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LA DISSUASION NUCLÉAIRE FRANÇAISE EN QUESTION(S)

Collection « Défense »
.
Le moment n'est hélas pas venu - peut-il d'ailleurs où la force militaire pourrait être reléguée
«

venir?
dans

le

linceul de pourpre où dorment les Dieux morts», chers à André MALRAUX.
Le monde est en effet constitué de longtemps sinon de toujours « d'Etats-Nations» dont le nombre ne cesse de progresser et progressera sans doute encore au XXIème siècle s'il faut en croire la prophétie du Père Serge BONNET: «Le XXIème siècle sera plus encore que le XXème siècle le siècle des Nations». Se pose à ces «Etats-Nations» le problème de leur défense, c'est-à-dire la fonction vitale d'assurer leur sécurité, leur paix, leur indépendance, l'obligation de préserver et de pérenniser les signes forts d'une identité nationale à travers les accidents de l'Histoire, à savoir: un territoire et la communauté consciente des hommes qui l'habitent. On peut convenir en effet d'appeler «politique de Défense» l'ensemble des mesures et dispositions de tous ordres prises par le Pouvoir pour assurer la sécurité et l'intégrité du territoire national dont il a la charge et,
par ricochet, la paix du peuple qui y vit. Pour utiliser

.

les

termes

très

voisins
«

retenus

par l'ordonnance

du 7 janvier

1959, la Défense

a pour objet d'assurer en tout temps, en toutes circonstances et contre toutes les formes d'agression, la sécurité et /'intégrité du territoire ainsi

.

que la vie de la population». collection entend accueillir les réflexions qui touchent le domaine de la Défense ainsi défini, domaine global, multiforme, en constante évolution, en privilégiant bien sûr le cas de la France et de l'Europe dans un contexte qui est désormais, ici aussi, de plus en plus d'emblée « mondialisé ». Pierre PASCALLON

Cette

Sous la direction de

Pierre PASCALLON Henri PARIS

LA DISSUASION NUCLÉAIRE FRANÇAISE EN QUESTION(S)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u 14-16 1053 Budapest
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Fac..des

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Adm. ,BP243, Université

KIN XI - RDC

de Kinshasa

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00175-0 EAN: 9782296001756

PUBLICATIONS Dans la collection « Défense» Défense et renseignement, 1995 Quel avenir pour les drones?, 1998 Les transmissions militaires, 2000 Quelles perspectives pour le deuxième porte-avions français?, 2000 Quelles perspectives pour le Transport Aérien Militaire français?, 2001 Quelle défense pour la France à l'aube du )(J{fme siècle?, 2001 Quelles perspectives pour le renseignement spatial et aérien français après le Kosovo?, 2001 La guerre des missiles, 2001 Les Armées françaises à l'aube du 2]èmesiècle, Tome I: La Marine Nationale, 2002 Les Armées françaises à l'aube du 2]ème siècle, Tome II: L'Armée de l'Air, 2003 Les Armées françaises à l'aube du 2]ème siècle, Tome III: L'Armée de Terre, 2004 Le bouclier antimissiles américain après les attentats du ]] septembre 200] ?,2002 Quelle protection du territoire national contre le terrorisme international?, 2003 La politique de sécurité de la France en Afrique, 2004 Renforcer l'intégration de la Défense dans la Nation, 2004 Demain, les drones de combat?, 2004 Satellites et Grands Drones dans le cadre de la politique spatiale militaire française et européenne, 2005 La politique de sécurité autour de la Méditerranée, lac de Paix, 2005 Quelles menaces, demain, sur la sécurité de la France?, 2005

Les 23 et 24 septembre 2005, à l'ENSTA, à Paris, le Club Participation et Progrès, présidé par Pierre PASCALLON, et Démocraties, présidée par le Général Henri PARIS, collaboraient pour l'organisation de deux journées d'une réflexion consacrée à la Dissuasion Nucléaire. Nous tenons à remercier nos Présidents de séance l'Amiral LACOSTE, Pierre CONDOM, Jean-Claude BAERT et le Président Xavier DE VILLEPIN.Nous leur disons notre gratitude de nous honorer tant de leur amitié et de leur fidélité que de leur savoir-faire. Merci aussi à tous nos intervenants. Ils nous ont proposé des interventions et des débats passionnants sur un sujet, nous le savions, très délicat. Pour des raisons qui lui sont personnelles, le Général Claude LE BORGNEn'a pas souhaité que son texte figure dans cet ouvrage. Nous le regrettons vivement, ce qui ne nous empêche pas d'assurer le Général LE BORGNE de notre estime et de notre amitié sincère. Merci encore à tous nos amis Députés qui soutiennent nos activités.

« Il faut en convenir: le débat autour de la dissuasion nucléaire est aujourd'hui bien pauvre en France ... Je suis pour ma part convaincu qu'il est indispensable de poursuivre inlassablement les efforts d'explication, etje dirais même de vulgarisation, dans le bon sens du terme, de la dissuasion» Général d'Armée Henri BENTEGEAT Chef d'Etat-Major des Armées

SOMMAIRE
AVANT-PROPOS page 13

INTRODUCTION GENERALE.. .. .. .. ... .. .. .. .. .. PARTIE I
LA DISSUASIONNUCLEAIRE FRANÇAISE: EST-ELLE DESORMAIS OBSOLETE? ... ... PARTIE II LA DISSUASIONNUCLEAIRE FRANÇAISE: FAUT-IL ADAPTER SA DOCTRINE ET SES CONCEPTS?

... page 15

... page 25

...page 125

PARTIE III
LA DISSUASION NUCLEAIRE FRANÇAISE: FAUT-IL MODIFIER, VOIRE SUPPRIMER, CERTAINES DE SES COMPOSANTES?

page 253

PARTIE IV LA DISSUASIONNUCLEAIRE FRANÇAISE: A-ELLE UN AVENIR?

page 341

CONCLUSION GENERALE ANNEXES BmLIOGRAPHIE TABLE DES MATIERES

page 459 page 469 page 489 page 501

AVANT-PROPOS par Pierre PASCALLON Professeur Agrégé de Faculté
Réfléchir ensemble sur la dissuasion nucléaire française? Il n'est pas besoin de plaider longuement pour persuader, si besoin était, de l'intérêt et de l'actualité de cette réflexion. Je citerai néanmoins, tout de vrac, quelques éléments seulement qui, en cette année 2005, justifient amplement, à eux seuls, de nous mobiliser sur le thème du nucléaire: le 60ème anniversaire d'Hiroshima, la première bombe atomique de l'Histoire, larguée sur le Japon, le 6 août 1945; la conférence d'examen du TNP; les ambitions atomiques de l'Iran et de la Corée du Nord; la convention de l'ONU contre le terrorisme nucléaire; le tir - le 7èmetir - d'une maquette du missile M51 à partir du caisson d'essai cétacé au large de Toulon;... On pourrait sans doute - on devrait sans doute - allonger cette 1èreliste.

Nous avions déjà, en 1995 - sous l'égide du Club
« Participation et Progrès» -, à l'Assemblée Nationale, tenu un colloque sur le thème: «Quel avenir pour la dissuasion nucléaire française? ». En effet, suite aux changements géostratégiques de 89-91, des questions, des doutes, commençaient à se faire jour, à l'époque, sur la pertinence de la dimension nucléaire qui était devenue, dans les décennies d'après-guerre, la clef de voûte de notre défense nationale. Et ces deux journées de 1995 avaient, je le crois, permis de répondre à ces premières interrogations et peut-être même à faire taire les premiers doutes.

l*

10 ans après, en 2005, alors que sont venus s'ajouter aux changements de 89-91 les formidables modifications introduites par I'hyperterrorisme des attentats du Il septembre 2001, il nous est apparu indispensable de rouvrir à nouveau la réflexion sur l'arme nucléaire et la dissuasion nucléaire, tant il est vrai que se sont renouvelées les questions sur ce qui apparaissait, hier encore, comme l'outil incontesté de notre défense nationale. Nous avons été définitivement convaincus de nous lancer dans ce projet ambitieux par l'invite faite, il y a quelques mois, dans la revue Défense Nationale, par le Chef d'EtatMajor des Armées. Je le cite: « Il faut en convenir: le débat autour de la dissuasion nucléaire est aujourd'hui bien pauvre en France... Je suis, pour ma part, convaincu qu'il est indispensable de poursuivre inlassablement les efforts d'explication et je dirais même de vulgarisation, dans le bon sens du terme, de la dissuasion ». l* Je propose que ces deux journées répondent à plein aux préoccupations du Chef d'Etat-Major des Armées et qu'elles soient couronnées de succès.

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INTRODUCTION

GENERALE

L'arme nucléaire, soixante ans après Hiroshima par

Bruno TERTRAIS Maître de Recherche Fondationpour la Recherche Stratégique (FRS)
L'arme nucléaire a soixante ans, ce qui aujourd'hui n'est plus l'âge de la retraite, mais de plus en plus souvent l'âge d'une seconde carrière. Il y a, dans la brève histoire de la bombe atomique, quatre tournants. Le premier tournant est l'invention de l'arme thermonucléaire. Avec elle, l'arme nucléaire connaît un saut qualitatif. La fusion nucléaire permet d'atteindre des niveaux d'énergie sans commune mesure avec les bombardements de

la seconde guerre mondiale - y compris celui d'Hiroshima.
L'arme nucléaire la plus puissante jamais réalisée, la « TSAR BOMBA» testée par les Soviétiques le 30 octobre 1961, dégage une énergie approchant l'équivalent de 60 mégatonnes de TNT . Avec de telles armes, il devient techniquement possible, pour la première fois dans l'histoire de 1'Humanité, de rayer de la carte un pays entier tel que la Belgique ou le Danemark avec une seule bombe. Avec la Bombe H, la futilité d'une guerre nucléaire apparaît pleinement. C'est d'ailleurs précisément pour cela qu' Andreï SAKHAROV avait conçu la formule de 1961 - qui pouvait théoriquement permettre d'atteindre les 100 mégatonnes. Deuxième tournant: celui de 1962. On le sait maintenant avec l'ouverture des archives soviétiques, le monde est passé tout près de la catastrophe nucléaire. C'est le moment de la

prise de conscience des dangers de la guerre nucléaire, de l'inévitabilité de la détente voire de la coexistence pacifique, et de la nécessité de la maîtrise des armements. C'est également à la même époque que le statut de l'arme nucléaire comme instrument de dissuasion commence à être conforté avec la doctrine de riposte graduée. Troisième tournant: celui du désarmement nucléaire initié en 1987. Avant cette date, on était dans une logique de simple maîtrise des armements. Aujourd'hui, à l'exception notable de la Chine, toutes les puissances nucléaires officielles sont dans une phase de contraction ou de stabilisation de leurs armements nucléaires. Enfin, dernière rupture: l'émergence d'une VISIon nouvelle de l'arme nucléaire dans les années 1995-1996, qui a consacré l'idée de ce que l'on pourrait appeler une «exception nucléaire ». C'est l'époque de l'accession de l'ensemble des membres non nucléaires de l'ONU au TNP, de la prorogation du Traité pour une durée indéterminée, de la conclusion du nCE, et enfin de l'avis consultatif de la Cour Internationale de Justice sur la licéité de l'emploi de l'arme nucléaire (qui a eu un impact politique non négligeable). En parallèle, il est procédé au déciblage des forces et à la dénucléarisation complète des forces terrestres occidentales, ainsi que des marines de surface (1a France étant, de ce point de vue, une exception). Aujourd'hui, ce qu'il est convenu d'appeler le «tabou nucléaire» se renforce de plus en plus. Soixante ans sans emploi de l'arme nucléaire, cela mérite d'être souligné et peut-être même fêté. La tragédie d'Hiroshima a eu pour effet de nous immuniser. Sans doute aussi avons-nous eu de la chance, notamment en 1962. A moins qu'il ne faille voir, dans l'absence de conflit Est-Ouest, l'intervention de la «Divine Providence» que JEAN-PAULII mentionnait dans son testament (1'Encyclique «Pacem in Terris» avait

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d'ailleurs été suscitée par la crise de CubaI). Mais les faits sont là. L'arme nucléaire n'a pas été employée alors que les tentations n'ont pas manqué. Or, plus le temps passe, plus le tabou nucléaire se renforce. C'est une bonne nouvelle: contrairement à ce que l'on pouvait penser, les nouveaux détenteurs de l'arme nucléaire ont adopté une logique de dissuasion. L'évolution des rapports indo-pakistanais, depuis la fin des années 1980, est d'ailleurs parfaitement conforme à la théorie de la dissuasion! C'est l'une des raisons pour lesquelles je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui un « affaiblissement du seuil nucléaire ». Contrairement à ce qui est régulièrement colporté, il n'y a pas d'évolution de la doctrine nucléaire américaine vers une « doctrine d'emploi ». Aucune déclaration, aucun texte officiel ne permet de dire que la doctrine américaine a évolué dans ses fondements. En particulier, l'idée selon laquelle les Etats-Unis auraient désormais adopté une logique de « frappe préventive nucléaire» ne repose sur aucun fondement (en revanche, la préemption a toujours fait partie des options américaines). Quant aux soi-disant nouvelles armes nucléaires américaines - qui n'existent aujourd'hui qu'à l'état de projet - elles ne seront pas nécessairement de faible puissance, contrairement à ce que l'on a pu lire ici ou là et, surtout, elles sont destinées à une logique de dissuasion. C'est une forme de paradoxe: en Amérique, la peur du nucléaire reste intacte (même si elle ne se présente pas de la
I « 111 - Et ainsi les populations vivent dans une appréhension continuelle et comme sous la menace d'un épouvantable ouragan, capable de se déchaîner à tout instant. Et non sans raison, puisque l'armement est toujours prêt. Qu'il y ait des hommes au monde pour prendre la responsabilité des massacres et des ruines sans nombre d'une guerre, cela peut paraître incroyable; pourtant, on est contraint de l'avouer, une surprise, un accident suffiraient à provoquer la conflagration », Encyclique Pacem in Terris, Il avril 1963. -17-

même manière qu'au temps de la Guerre froide), mais jamais l'arme nucléaire n'a eu aussi peu d'importance dans la stratégie américaine. Qu'en est-il de la distinction entre armes conventionnelles et armes nucléaires du point de vue technique? Aujourd'hui, on peut dire que les deux catégories se sont rejointes. En effet, la plus puissante bombe conventionnelle jamais testée, la fameuse MASSIVE ORDNANCEAIR BLAST américaine (<< Mother of Ali Bombs »), est d'une énergie équivalente à la

plus petite arme nucléaire jamais réalisée - c'était dans les années 1960 - c'est-à-dire une énergie équivalente à 10-15
tonnes de TNT. Mais cette arme miniature (qui équipait notamment le mortier DAVYCROCKETT, ainsi que les SPECIAL
ATOMIC DEMOLITIONMUNITIONS, «le nucléaire dans un sac à

dos») n'est plus en service depuis longtemps, et les armes nucléaires les plus petites en service aujourd'hui ont une énergie bien supérieure. Surtout, ce qui me semble important c'est que ce n'est pas le nucléaire qui a rattrapé par le bas le conventionnel, c'est le contraire: c'est le conventionnel qui a rattrapé par le haut le nucléaire. Et c'est une bonne nouvelle. Car dès lors que l'on est dans une logique d'emploi, à effets équivalents, un chef d'Etat occidental préférera toujours le conventionnel au nucléaire. La stratégie nucléaire est une «langue morte ». En matière de dissuasion nucléaire, tous les concepts ont été formulés avant 1975. Avant même Hiroshima l'essentiel était dit. Les physiciens américains - au premier rang desquels Joseph ROTBLA qui fut le seul à quitter le projet T, Manhattan - avaient déjà conceptualisé l'idée de la dissuasion nucléaire dès le début de la seconde guerre mondiale. Et les débats de 1944-1945 sur l'emploi de l'arme future avaient déjà fait apparaître les principaux éléments (dissuasion, démonstration, coercition...) et les principaux débats (faut-il délibérément cibler les populations civiles ?).

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Rien de nouveau n'est apparu après le milieu des années 1970. En outre, hormis le cas extrême d'un affrontement militaire total entre deux puissances nucléaires majeures, les crises de demain ne se prêteront guère à la mise en œuvre des grilles conceptuelles développées au cours de la guerre froide. Ainsi peut-on dire que si l'arme nucléaire est moderne - parce qu'elle continue à empêcher la guerre entre deux de ses détenteurs -, la stratégie nucléaire, en revanche, est une « langue morte»; alors que la fin du conflit Est-Ouest a permis la redécouverte des guerres de manœuvre, la stratégie conventionnelle est aujourd'hui redevenue une «langue vivante ». La prolifération nucléaire est à la croisée des chemins. On peut voir le phénomène de la prolifération de deux manières. On peut voir le verre d'eau à moitié plein. Le TNP a permis de confondre les sombres pronostics des années 1960; il n'y a aujourd'hui que huit ou neuf Etats détenant des armes nucléaires, soit grosso modo un pays sur vingt. Mais on peut aussi le voir à moitié vide: les crises iranienne et nordcoréenne comme avant-garde d'une nouvelle vague de prolifération nucléaire, par des Etats cherchant non seulement à affirmer leur identité nationale mais aussi à se prémunir contre la supériorité militaire occidentale. Quoi qu'il en soit, le fait est que l'attrait du nucléaire reste intact. La prolifération nucléaire a des causes profondes, à la fois politiques et stratégiques. La France en sait quelque chose: le nucléaire rend les nations libres, pour le meilleur ou pour le pire. Mais l'ordre international est contesté par l'arme nucléaire. Cela a été le cas dès les origines. L'ONU est une organisation pré nucléaire, la Charte de l'ONU est un document pré nucléaire. C'est en partie (en partie seulement) une coïncidence si les cinq membres permanents du Conseil
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de sécurité sont aussi les cinq puissances nucléaires au sens du TNP. Mais cet ordre est aujourd'hui contesté. D'abord, la notion de puissance nucléaire a volé en éclats en 1998 avec les essais indiens et pakistanais, qui révélaient au grand jour une capacité acquise une dizaine d'années auparavant. Ensuite, des pays non nucléaires revendiquent un statut de membre permanent au Conseil. Enfin, certains (l'Inde) ont espéré que leur statut nucléaire leur ouvrirait les portes du Conseil. L'avenir de l'arme nucléaire se joue en Asie. C'est en Asie (au sens large du terme, c'est-à-dire comprenant le Moyen-Orient) que se joue l'avenir de l'arme nucléaire. C'est là que se trouvent les arsenaux nucléaires en croissance, les principaux risques de prolifération, et les risques d'emploi. Le problème nucléaire aujourd'hui n'est plus la région du monde qui va de Vancouver à Vladivostok, mais la région qui va de Tamanrasset à Tokyo. Les autres régions du monde sont aujourd'hui, du point de vue des équilibres stratégiques, pacifiées ou dénucléarisées. L'avenir de l'arme nucléaire est donc assuré. D'autres armes sont destructrices. D'autres armes font peur. Le nucléaire n'a pas le monopole de la dissuasion. Mais aucune technologie envisageable aujourd'hui n'a les mêmes effets physiques et psychologiques. L'avenir de l'arme nucléaire semble donc assuré, peut-être même trop bien assuré. Mais l'arme nucléaire restera sans doute le monopole des Etats. Le risque du terrorisme nucléaire est souvent surévalué - heureusement - car le désastre de la Nouvelle-Orléans nous donne une idée assez précise de la vulnérabilité des villes occidentales à une catastrophe de grande ampleur. Qu'un tel fiasco puisse avoir lieu dans une ville américaine en dépit de toutes les réformes effectuées depuis le Il septembre 2001 en matière de sécurité civile, donne matière à réflexion.

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Et la France? Il y a un certain nombre d'idées reçues sur le nucléaire français. D'abord, nous aurions une doctrine originale, très différente de celles de nos alliés. Il n'en est rien, et nous partageons avec Américains et Britanniques un accord sur les «fondamentaux» de la dissuasion. Par ailleurs, les éléments conceptuels de la doctrine française ont tous été importés. On ne saurait nier le rôle considérable de penseurs tels que le Général GALLOIS ou le Général BEAUFRE. ais, en matière de stratégie nucléaire, la France M

n'a pratiquement rien inventé - à une ou deux exceptions
près: l'idée de dissuasion «tous azimuts» (expression qui n'a plus cours aujourd'hui, mais le concept reste d'actualité); et surtout la notion d'ultime avertissement, sorte de compromis parfait entre le «tout ou rien» et l'infinité de degrés d'escalade -. Deuxième idée reçue: nous aurions une doctrine fossilisée et donc obsolète (on notera que cette idée est parfaitement contradictoire avec une autre que l'on entend fréquemment, comme quoi la France aurait changé de conception de la dissuasion et élargi les missions des armes nucléaires). Ce n'est pas exact. Les éléments fondamentaux de la doctrine française n'ont pas changé, mais ses modes d'application ont changé. Le rôle des armes nucléaires n'a pas évolué dans sa substance. Il s'agit toujours de protéger nos intérêts essentiels, nos «intérêts vitaux », tels qu'ils sont définis par le Président de la République, face à une menace étatique grave, quels que soient les moyens qu'emploierait l'adversaire. Certes, la définition de ces intérêts vitaux est mouvante. Mais c'est surtout la nature de la menace qui a changé (en paraphrasant Edgar FAURE,l'on aurait pu dire que la girouette reste fixe, mais que si elle change de direction c'est que le vent a tourné...). Par ailleurs, il faut rappeler que notre doctrine nucléaire a été par deux fois depuis la fin de la guerre froide «remise sur le marbre ». La dernière révision nucléaire date du tournant du siècle. Elle s'est produite en période de cohabitation, avec la -21-

pleine participation du Premier Ministre de l'époque. Elle a permis la « refondation» du consensus nucléaire autour de quelques idées forces: le refus de toute dérive vers une stratégie d'emploi; la confirmation du rôle de l'arme nucléaire face à des menaces régionales; le maintien de l'option de l'emploi en premier et de celle de l'exercice, si nécessaire, de l'ultime avertissement; enfin, l'affirmation implicite du caractère «tous azimuts» de la dissuasion, même face à une éventuelle menace géographiquement très éloignée. Cela dit, il y a bien eu quelques évolutions notables, avec une plus grande souplesse donnée aux moyens, et une adaptation du mode opératoire de la dissuasion face aux puissances régionales, dont les «centres de pouvoir» seraient en priorité menacés. Ainsi l'arme nucléaire française est-elle, d'une part, une assurance-vie contre d'éventuels retournements négatifs du contexte stratégique global et, d'autre part, un moyen de neutraliser les arsenaux de puissances régionales désireuses de changer le statu quo à leur profit ou d'empêcher une intervention militaire européenne. Les critiques de la politique nucléaire française portent aussi sur la dimension budgétaire. Pourtant, il ne semble pas y avoir de gisement d'économies dans le budget nucléaire français. Toute décision programmatique lourde aurait un impact majeur sur la cohérence de l'édifice, alors que les économies réalisées seraient incertaines. On évoque parfois un soi-disant exemple anglais, la Grande-Bretagne ayant supprimé sa composante aéroportée. On pourrait démontrer facilement pourquoi cette décision n'est pas transposable à la France, ne serait-ce que pour deux raisons: les performances exceptionnelles du missile TRIDENT-2 et l'intégration de D5 la dissuasion britannique à celle de l'OTAN (qui dispose toujours d'une composante aéroportée, collective). Mais surtout, la composante aéroportée a sans doute le meilleur -22-

rapport coûtlbénéfice de la dissuasion. Quant à l'arrêt du 4ème SNG ou du M51, ce seraient des décisions financièrement, technologiquement et stratégiquement absurdes. Enfin, si des économies étaient faites sur le nucléaire, ce serait vraisemblablement dans le cadre d'un effort global d'ajustement du budget de l'Etat. Les éventuelles économies réalisées n'iraient pas à l'Hôtel de Brienne, mais à Bercy. Ceci ne signifie pas que tout va bien pour la dissuasion nucléaire française. Un certain nombre de défis existent: la place du nucléaire français au sein de l'Alliance Atlantique alors que se profile le développement des défenses antimissile en Europe; l'articulation de notre force nucléaire avec la PESD dans une Europe élargie; ou encore le maintien du consensus national alors qu'une nouvelle
génération de responsables politiques et militaires

- qui

n'a

pas connu la guerre froide et est moins convaincue des bienfaits du nucléaire - arrive aux commandes. Enfin, nous devrions sans doute revoir et adapter notre langage public, qui contient des expressions difficilement compréhensibles (comme les « intérêts vitaux»), voire totalement absurdes (comme celle d'arme de « non-emploi »). Le langage dissuasif doit pouvoir être compris par les responsables politiques, par l'opinion publique, mais aussi, et avant tout, par tout adversaire potentiel.

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PARTIEl
LA DISSUASION NUCLEAIRE FRANÇAISE: EST-ELLE DESORMAIS OBSOLETE?

Introduction
par

Pierre LACOSTE Amiral Ancien Directeur Général de la DGSE
Je suis très honoré d'avoir été invité, une fois encore, à présider une des demi-journées du colloque organisé conjointement par le Club Participation et Progrès et par Démocraties. Le thème de ce colloque «La dissuasion nucléaire en question(s) » est d'une grande actualité: dans les médias du monde entier il est très souvent question des armes nucléaires et de la prolifération. Ainsi, ces dernières semaines leurs titres portaient sur : le soixantième anniversaire du bombardement d'Hiroshima; - la saga des négociations menées en Iran par les diplomates de l'Union Européenne; - la Corée du Nord; - les déclarations de Koti ANNAN sur le TNP, lors de l'assemblée générale de l'ONU; - et, comme toujours, de nombreux articles étaient consacrés par la presse, par les radios et les télévisions aux menaces potentielles liées à la possession éventuelle

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d'armes nucléaires ou de déchets hautement radioactifs par des groupes terroristes. Il n'est pas aisé de discerner, dans toutes ces informations, quelle est la part du sensationnalisme, du politiquement correct, des propagandes ou d'autres manipulations médiatiques, et la part des réalités politiques, stratégiques et techniques. Les intervenants de ces deux journées vont certainement y apporter les réponses les plus pertinentes. Permettez-moi de vous proposer quelques réflexions en guise de repères. La révélation des essais nucléaires de l'Inde - immédiatement suivis de ceux du Pakistan - a été une surprise pour l'opinion. Ne serait-ce pas aussi un échec du renseignement des Etats-Unis? Comment se fait-il que les satellites américains n'en aient pas décelé les préparatifs ou, dans le cas contraire, pourquoi Washington aurait-il gardé le silence? On observe en tous cas que, depuis lors, les relations conflictuelles entre les deux pays, notamment au sujet du Cachemire, se sont beaucoup améliorées. Et l'on ne peut s'empêcher d'y voir une confirmation de la vertu dissuasive des armes nucléaires quand elles sont détenues par des Etats responsables, conscients de leurs vulnérabilités réciproques. Les Américains profèrent régulièrement des accusations à l'encontre d'Etats suspects de prolifération. Mais ils se gardent bien de rappeler leurs propres responsabilités. A l'époque où le nucléaire n'avait pas encore été « diabolisé » sous les effets de la propagande soviétique, les croisades de «l'atome pour la paix» avaient conduit les Etats-Unis à fournir à toutes sortes de pays les réacteurs expérimentaux qui leur ont permis de produire des matières fissiles et d'acquérir le savoir-faire indispensable pour parvenir à produire leurs propres armes. Je me souviens en particulier -28-

de ce réacteur CANDU,fourni à l'Inde par le Canada avec la bénédiction de Washington; un réacteur plutonigène qui a permis aux Indiens de progresser dans leurs desseins. Nous, Français, nous avons aussi la mémoire courte. Qui se rappelle aujourd'hui que nous avons été à l'origine de l'introduction des armes nucléaires au Proche-Orient? Depuis cinquante ans, c'est un des facteurs les plus déterminants de la situation stratégique dans la région. Quand, après avoir mené les combats dramatiques des premières années de son existence, le jeune Etat d'Israël était encore menacé de mort par ses voisins arabes, c'est la France de la Quatrième République qui lui a fourni secrètement les moyens de garantir sa survie pour le cas où Tsahal serait submergée par les armées de ses ennemis. Nous n'avons pas seulement aidé les Israéliens à construire le complexe de Dimona pour y produire les têtes nucléaires; nous leur avons fourni, en outre, les missiles capables de les emporter. Ils sont aujourd'hui modernisés sous le nom de GABRIEL. Quant aux Soviétiques, leur savoir-faire en matière de propagande et leurs aptitudes à tromper l'opinion mondiale avaient obtenu des résultats étonnants. Parallèlement à l'orchestration des « campagnes pour la paix» de Bertrand RUSSELet des nombreux autres «compagnons de route» aux sincérités douteuses, les Russes sont parvenus à camoufler, pendant des décennies, leurs imprudences en matière de sécurité. C'est seulement après la dissolution de l'URSS que l'opinion mondiale a su dans quelles épouvantables conditions ils avaient mené certains essais, sans prendre les précautions suffisantes pour protéger leurs propres populations, ni pour éviter de polluer leur environnement. Et, si je ne me trompe, ils ont beaucoup aidé les Chinois à acquérir les savoirs nécessaires, avant que KROUTCHEVe rompe définitivement avec MAO. ... n -29-

Enfin je voudrais souligner un fait qui n'est pas assez fortement mentionné par les commentateurs quand ils évoquent la question des armes nucléaires de l'IRAN. Je rappelle d'abord que Saddam HUSSEIN n'a pas tellement été condamné parce qu'il était un féroce dictateur, sans aucune pitié envers ses opposants politiques. Le facteur déterminant n'est pas non plus celui du pétrole - les grandes compagnies transnationales ont largement démontré qu'elles savent parfaitement s'accommoder des régimes les moins respectables -. Je pense que sa condamnation à mort découle avant tout de son acharnement à vouloir se procurer des armes capables de détruire Israël. N'avait-il pas d'ailleurs commis l'irréparable pendant la guerre de Golfe en osant lancer ses missiles sur Jérusalem? Le cas de l'Iran est tout à fait différent. En dépit de leur fanatisme religieux, les Mollahs sont d'habiles politiques, héritiers des traditions séculaires de la Perse. L'Iran du SHAH avait été un des meilleurs alliés d'Israël dans le cadre d'une politique d'alliances de revers, la seule option stratégiquement valable pour rompre l'encerclement qui menace le pays. On sait bien, à Téhéran, que toute menace d'emploi offensif, d'emploi en premier, d'armes nucléaires, signerait la condamnation à mort du pays. On sait par contre que ces armes auraient un potentiel dissuasif incomparable et qu'elles constitueraient en outre un excellent facteur de prestige et de respect, non seulement au Moyen-Orient, mais encore dans l'ensemble du monde musulman. Je crois donc que jamais les dirigeants de l'Iran, quelles que soient leurs appartenances politiques, ne renonceront à entrer dans le club des nations qui détiennent l'arme nucléaire.

-30-

Faut-il abandonner notre dissuasion nucléaire? par

Pierre PASCALLON Professeur Agrégé de Faculté
On sait que dans les décennies d'après-guerre décennies 60-70 -, la dissuasion nucléaire - voulue par la France dès les années 50, concrétisée sous l'impulsion du

.

Général DE GAULLE défense nationale.

-

est devenue la clef de voûte de notre

Face aux menaces de l'époque - nous sommes au temps
de l'ordre bipolaire et de la guerre froide -, cette dissuasion

apparaissait en particulier - et ceci de façon très partagée dans notre opinion publique - comme l'outil essentiel et
indispensable pour préserver les « intérêts vitaux» nationaux de notre pays, soucieux d'assurer son autonomie de décision (par rapport aux Etats-Unis), sa liberté d'action et son rang dans le monde. Et, de fait, de 1960 à 1992, la montée en puissance de nos moyens nucléaires a été continue, que ce soit en terme de puissance, de précision, de nombre et de diversification des plateformes de tir et des modes de lancement. . Mais nous avons eu depuis les années 90 les modifications de l'environnement international que l'on sait

-31-

- elles sont dans toutes nos mémoires -, et plus spécialement,

pour faire bref: 1- les modifications introduites par les bouleversements géostratégiques des années 89-91 : chute du mur de Berlin, dislocation de l'URSS, fin du Pacte de Varsovie; et 2- les modifications introduites par l'irruption sur la scène internationale de l'hyperterrorisme, avec les attentats du Il septembre 2001. . Ces modifications devaient soulever des interrogations sur la pertinence de notre dissuasion nucléaire. Ne faut-il pas désormais l'abandonner?
FAUT-IL ABANDONNER NOTRE DISSUASION NUCLEAIRE SUITE AUX MODIFICATIONS INTRODUITES PAR LES BOULEVERSEMENTS GEOSTRATEGIQUES DES ANNEES

89-91 ? 1- Il est vrai que, dans les années

1990, nombre

d'observateurs attentifs aux problèmes de défense - et non des moindres - en vinrent à soutenir que notre dissuasion
était désormais «ringarde» face à la nouvelle réalité internationale et que nous serions donc bien inspirés de l'arrêter, de l'abandonner définitivement: ce serait notre apport à la «non prolifération» exemplaire que d'aucuns préconisent On marque, dans cette perspective, que la dissuasion nucléaire est apparue avec la guerre froide. Mieux, à leurs yeux, le nucléaire est identifié à l'affrontement de la guerre froide, l'arme nucléaire représentant le pilier du monde bipolaire. Après la disparition de l'ordre bipolaire et de la guerre froide, il n'y a plus de fonction dissuasive de l'arme nucléaire car il n'existe plus de menace telle qu'elle justifierait l'emploi de l'arme ultime qu'est l'arme nucléaire ou, plutôt, la menace de son emploi.

.

-32-

La guerre froide révolue, l'arme nucléaire le serait donc aussi. Oui, la dissuasion n'a plus sa raison d'être à l'heure où l'existence de la Nation n'est menacée, ni par un Etat, ni par

un système. Bref, les menaces étatiques majeures - passibles de la dissuasion - ayant disparu, il faut pour de bon arrêter la
dissuasion.

. A preuve-

ajoute-t-on

-, la signature

du TNP en 1992

et surtout les conflits récents de la décennie 90 et du début de la décennie 2000. Ces conflits ont été dénués de toute dimension nucléaire et ils ont donc contribué à véhiculer l'idée d'une disqualification (théorique) de l'arme nucléaire. On a vu, dans ces conflits que, l'important, c'est la supériorité conventionnelle, avec les armes intelligentes et la RAM (Révolution dans les Affaires Militaires). En particulier, l'arme nucléaire n'est plus considérée comme le vecteur par excellence de la suprématie américaine et tous ces conflits portent donc un «coup» à la valeur militaire de l'arme nucléaire. 2- On se doute que cette thèse fut loin de recueillir l'agrément de tous les spécialistes de la dissuasion, dont beaucoup vont plaider, en effet, pour son maintien.

. Certes

reconnaissent-ilsvolontiers -, les

modifications géostratégiques des années 89-91 ont amené - ce fut le cas dans les années 90-2000 - des modifications de l'équilibre « action-dissuasion », au bénéfice de l'action. On a pris conscience, en effet - dans la décennie 90 -, de la nécessité, désormais, de donner davantage de place au conventionnel par rapport au nucléaire: c'est tout le sens des décisions de Jacques CHIRACen 1996 pour doter notre pays d'une «armée professionnelle de projection », capable de

-33-

faire face aux nouveaux types de conflits auxquels il se trouve confronté depuis la fin de la guerre froide 1.

. Reste pourtant, aujourd'hui et demain - à leurs yeux -, des menaces étatiques majeures. Et ces menaces - qui n'ont
pas disparu - restent toujours « dissuadables ». L'argumentation plus détaillée est bien la suivante: - L'armement nucléaire et la dissuasion nucléaire instruments de souveraineté et de pouvoir qui confèrent

stature et voix à un pays

-

doivent être gardés car les

menaces majeures existeront toujours demain; ils doivent être pérennisés face à l'évolution imprévisible de ces menaces et de ces risques dans le monde à une échéance de 15 à 20 ans2. - Qui peut dire, en effet, quelle sera la menace à cet

horizon long et l'histoire - y compris récente - nous a
montré des retournements de situation totalement inattendus. Le nucléaire s'inscrit bien ainsi dans ce que le Général POIRIER appelait, voilà bien longtemps, une «posture générale d'attente stratégique» et il sera ainsi toujours la garantie ultime de nos « intérêts vitaux» - en maintenant un certain flou dans la définition et la délimitation de ces « intérêts vitaux» - ; le nucléaire, oui, comme la meilleure « assurance» contre «l'imprévisible », «l'impensable », selon les termes du Général GALLOIS. - Et d'observer donc, en ce sens, - face aux menaces majeures persistantes, même si elles sont incertaines, surtout

si elles sont incertaines de demain - qu'aucune des grandes
puissances actuelles n'envisage de se séparer complètement de son arsenal nucléaire: personne ne peut, en effet, avoir la naïveté de croire que l'armement nucléaire disparaîtra de
Cf. P. PASCALLON P-H. FOURGOUS Vers un rééquilibrage entre et :« dissuasion et action », dans P. PASCALLON (sous la direction de) : Les interventions extérieures de l'Armée française, Bruylant, 1998. 2 On se permet de renvoyer à P. PASCALLON (sous la direction de) : Quelles menaces, demain, sur la sécurité de la France ?, L'Harmattan, 2005.
1

-34-

l'arsenal des grandes puissances;

oui, toutes ces grandes

puissances

-

selon des modalités variées (Washington,

Moscou,. ..) - continuent à moderniser leur arsenal nucléaire dans le cadre de ce que l'Amiral NAQUET-RADIGUET appelle, à juste titre, la « dissuasion existentielle» d'aujourd'hui et de demain. - Et d'observer pareillement - dans le même sens - que toutes les puissances «émergentes », «montantes» - à

vocation régionale, voire mondiale - cherchent à se doter de
l'arme nucléaire: la « marche» vers le nucléaire, mieux, la « course» vers le nucléaire, se poursuivent, voire s'amplifient, en effet, en dépit du « Traité de Non Prolifération nucléaire »3,

. Il nousappartientdonc

-

soutiennent les partisans de la

dissuasion - de maintenir notre outil nucléaire en adaptant au mieux - ce que nous faisons - doctrine et moyens face à ces
menaces majeures incertaines de demain. - Adaptation de la doctrine de la dissuasion nucléaire? A dire le vrai, le « socle» doctrinal, les « fondamentaux », restent d'une étonnante actualité et utilité face aux menaces de demain\ qu'il s'agisse en particulier du « flou» voulu de la définition de nos « intérêts vitaux» (incertitude dans laquelle l'adversaire potentiel doit être laissé quant au critère d'emploi de l'arme nucléaire) ; et plus encore de la notion de « tous azimuts» - qui ne vise pas tel ou tel ennemi potentiel, qui ne dépend pas des variations attendues ou imprévisibles des relations entre les grandes
3

Il est en fait stratégiquementnaturel que les puissances « émergentes»

cherchent à se doter de l'armement nucléaire, instrument de pouvoir et de souveraineté par excellence. Ce fut la démarche historique française, ne l'oublions pas!
4

Il est vrai que les notions d'« intérêts vitaux », de «dommages

inacceptables »,... présentent la souplesse nécessaire à l'évolution du contexte international.

-35-

puissances, voire des choix présents ou futurs des alliés de la France -. - Adaptation des moyens de la dissuasion nucléaire? Avec, en particulier, dans le cadre des moyens resserrés5 (<< stricte suffisance» 6) d'une dissuasion «pure et dure» (abandon des armes préstratégiques d'ultime avertissement: PLUTON et HADES) -la modernisation - en termes d'allonge

de précision et de pénétration - de nos missiles nucléaires à
l'horizon 2010-2015 pour se donner capacité à frapper éventuellement, partout dans le monde, un Etat qui menacerait de s'attaquer à nos « intérêts vitaux» : on pense, bien sûr, en ce sens, dans le cadre de nos deux composantes,

au missile mer-sol balistique stratégique M51 - et même déjà à son successeur - sur nos sous-marins à propulsion
nucléaire lanceurs d'engins de nouvelle génération (SNLE NG), type LE TRIOMPHANT. songe également, demain, à On nos RAFALEarmés des missiles ASMP-A (Air-Sol à Moyenne Portée Amélioré). l* Mais la scène internationale a été profondément modifiée, ces dernières décennies, non seulement par les changements de 1989-91, mais aussi par l'apparition de I'hyperterrorisme des années 2000.

5

Les années 90 ont été celles - on le sait - des coupes tTanches dans la dissuasion (suppression des missiles du Plateau d'Albion, réduction du nombre de SNLE en service,...). La part du nucléaire est passée ainsi de plus de 33% à environ 20% des crédits d'investissement de la défense. 6 Niveau de « stricte suffisance» tel que nos capacités de dissuasion permettent de remplir deux impératifs essentiels:

-

garantir la tTappe en second; donner au Président de la République,

dans les situations

les plus

complexes, le choix entre des modes d'action diversifiés et crédibles.

-36-

FAUT-IL

ABANDONNER

NOTRE

DISSUASION

NUCLEAIRE

SUITE AUX MODIFICATIONS

INTRODUITES

PAR L'IRRUPTION

DE L'HYPERTERRORISME DES ATTENTAS DU 11 SEPTEMBRE 2001 ? 1- Les partisans de l'abandon de la dissuasion nucléaire croient avoir trouvé, dans le terrorisme international - à supposer que le point précédent ne soit pas suffisamment

convaincant - l'argument décisif pour justifier leur thèse.
. Reprenons l'essentiel de leurs propositions de nature pensent-ils - à persuader que ces menaces « nouvelles» ne sont pas « dissuadables ». - Bien sûr, toute la réalité d'aujourd'hui et de demain

est désormais dominée - nous dit-on - par la naissance et le
développement de l'hyperterrorisme, les attentats du Il septembre 2001 donnant naissance à ce que certains croient possible d'appeler« la 4èmeguerre mondiale >/. En effet, avec ces attaques apocalyptiques du Il septembre 2001, mais aussi celles de Bali, Casablanca, Istanbul, Madrid et Londres, le terrorisme fondamentaliste transnational a fait son entrée comme «acteur» majeur venant déjouer les règles traditionnelles du modèle de relations symétriques, pour nous faire entrer dans le nouveau monde de 1'« asymétrie». - Or, dans ce nouveau cadre, l'arme nucléaire, la dissuasion nucléaire, ne sont à leurs yeux que de peu d'utilité - pour ne pas dire d'aucune utilité - pour s'attaquer aux nouvelles menaces asymétriques d'aujourd'hui et de demain, celles des Etats voyous ou (et) des terroristes; de peu

d'utilité - pour ne pas dire d'aucune utilité - face aux risques
multidimentionnels, variés et variables que charrie l'avenir, pouvant ouvrir la voie à des conflits régionaux ne mettant

pas en cause directement - militairement, s'entend - les
« intérêts vitaux» de notre nation.
7

Cf. P. BONIFACE: Vers la 4èmeguerre mondiale?,

A. Colin, 2005.

-37-

- Et l'on a du mal, en particulier - indiquent-ils - à imaginer qu'on puisse utilement brandir - dans ce cadre asymétrique - l'arme nucléaire contre une nébuleuse
d'entités infra-étatiques sans territoire, diffuse et multiforme, sans autres « intérêts vitaux» que l'accomplissement de ses objectifs de destruction et de déstabilisation massives. - Oui, la dissuasion ne peut guère jouer contre des groupes terroristes qui n'ont ni territoire, ni pouvoir politique susceptibles d'être menacés de riposte nucléaire; et de conclure que la menace terroriste n'est pas « dissuadable ». Bref, au total, soutient-on, dans cette première direction, il y a bien «délégitimation» croissante de la dissuasion nucléaire; l'arme nucléaire est obsolète. Il y a « crise» de la dissuasion, vidée de son sens. Il faut donc l'abandonner pour de bon. 2- Force est de reconnaître que cette position des adversaires du nucléaire, soutenant l'inadaptation de l'arme
nucléaire, de la dissuasion, face aux nouvelles menaces

- le

contexte des nouvelles menaces d'aujourd'hui et de demain (le terrorisme international plus spécialement) ayant rendu caduque la dissuasion -, rejoint de fait - même si, on l'a compris, la logique de la position et de l'argumentation est tout autre -le point de vue officiel français qui, de toujours8, refuse que « l'arme nucléaire puisse être considérée comme une arme de bataille employée dans une stratégie militaire »9. . Il est vrai que nos responsables politiques français campent sur les principes officiels de «non emploi». Le recours au nucléaire, même à effet limité et circonscrit, ne peut être envisagé que dans des cas exceptionnels, dès lors que nos intérêts vitaux ne sont pas considérés comme mis en
8

9

Cf. les différents Livre Blanc, notamment.
J. CHIRAC devant les auditeurs de l'IHEDN, 8 juin 2001.

-38-

cause. On peut en effet, on doit en effet - à leurs yeux -, gérer les menaces et les crises asymétriques nouvelles - et le terrorisme en particulier - dans le cadre d'une intervention
conventionnelle avec, notamment, l'utilisation de missiles de précision à charge classique: missiles de croisière air-sol dits «APTGD» (Arme Précise à Grande Distance), type SCALP-EOet son pendant, le missile anti-piste APACHE. Bref, l'arme nucléaire n'est pas une arme d'emploi: il ne s'agit pas d'une « arme de bataille », d'une « super bombe» ou d'une «mini bombe », et il n'y a pas lieu de penser au nucléaire et à la dissuasion pour les nouvelles formes de conflits «sous le seuil nucléaire». Comme l'assurait, en novembre 2001, le Président de la République: «Les attentats n'affectent en rien la crédibilité de la dissuasion nucléaire. Celle-ci n'a jamais été destinée à agir contre des individus ou des groupes terroristes. Elle s'adresse à des Etats ». Il y a bien - insiste-t-on - incompatibilité entre la doctrine de dissuasion - qui est une doctrine défensive dans le cadre de la protection de nos intérêts vitaux, souhaitant empêcher la guerre par menace d'emploi -, et une doctrine d'utilisation effective sur le terrain du nucléaire dans le cadre d'une stratégie anti-forces ou anti-cibles militaires.
loin s'en faut 10 qui - soucieux de l'adhésion de toutes celles et de tous ceux « re-légitimer» le nucléaire pour l'ensemble des menaces, y compris, donc et surtout, les nouvelles menaces

. Argumentationui n'emportepas q

asymétriques terroristes - s'attachent à faire évoluer la posture et la doctrine nucléaires officielles, en « inventant»

de nouvelles formes de dissuasion: on pense bien sûr - on
l'aura compris - à tous les plaidoyers, depuis la 1ère guerre du Golfe, sur la dissuasion du « fort au faible» ou encore du « fort au fou» qui souhaitent élargir l'emploi du nucléaire à
10

Les « révisionnistes

», selon la terminologie

de Pascal BONIFACE.

Cf. P. BONIFACE:Contre le révisionnisme nucléaire, Ellipses, 1994. -39-

ces menaces et risques nouveaux, en envisageant donc, pour ce faire, des frappes chirurgicales décapitantes et désarmantes, avec des armes nucléaires, de faible puissance

mais très précises, ne créant pas

-

ou très peu - de

dommages aux alentours. Et de plaider, par suite, la nécessité pour la France de se doter de ces armes nucléaires dites « de théâtre », dont la doctrine d'emploi ne serait pas incompatible avec le concept de dissuasion: en ajoutant une doctrine anti-cibles ou anti-sites militaires, on ne ferait qu'adapter la doctrine traditionnelle à certains cas de figure qui n'existaient pas hier, avec le grand mérite de rendre à nouveau le nucléaire, la dissuasion nucléaire, « opérables» face à toutes les menaces.

Et d'observer - pour donner plus de crédit à leur
réquisitoire

-

que les Etats-Unis s'orientent

depuis quelques

années maintenant dans cette direction. - Puisqu'ils n'excluent pas un emploi très ciblé de l'arme nucléaire contre des Etats voyous, les forces du mal, des frappes préventives pour empêcher la nucléarisation de nouveaux pays, la11 possibilité de frappes nucléaires contre les , .
reperes terrorIstes,. ..

- Et ceci - on sait qu'ils s'attachent à leur création grâce au développement d'armes nucléaires miniaturisées les mini bombes nucléaires -, d'une puissance réduite, que l'on pourrait utiliser sans trop de dommages collatérauxl2.

l*
11I. LASSERRE « Des mini bombes pour la guerre antiterroristes », Le : Figaro, 15-16 janvier 2005. B. TERTRAIS: «Armes nucléaires "tactiques" américaines: état des lieux? », Marine, n0207, avril2005. A. DE LA GRANGE: « Le Pentagone veut réviser sa doctrine nucléaire », Le Figaro, 24-25 septembre 2005. 12 Les études de faisabilité de cette arme, baptisée «Robust Nuclear Earth Penetrator» (RNEP), devraient être achevées d'ici 2007 (Cf TTU, n0491, 07 avri12004). -40-

Alors, au total, en conclusion, faut-il abandonner... ou garder notre dissuasion nucléaire? Il nous semble que l'on peut difficilement accepter la thèse et les arguments de celles et de ceux qui entendent nous persuader - on l'a vu - que l'arme nucléaire, la dissuasion nucléaire, sont désormais caduques. Bien sûr, il y a maintenant, à plein, les menaces nouvelles,

la menace terroriste en particulier, et l'on peut - l'on doit sans doute convenir, malgré l'argumentation soutenue par certains au dessus, que ce type de menaces n'est pas « dissuadable ». Il est certain que la possession de l'arme

nucléaire et les concepts de dissuasion - quels qu'ils soientne semblent pas avoir d'effet sur un terrorisme grandissant et, on peut le craindre, de plus en plus violent. Mais la menace terroriste ne s'est pas substituée aux menaces stratégiques de nature étatique qui demeurent et qui restent bien toujours « dissuadables ».

En effet, tant que le monde restera dangereux - et il y a
bien, malheureusement, constance, permanence des affrontements, des luttes et des conflits: « les conflits sont le monde» 13; tant que, dans ce contexte, l'arme nucléaire apparaîtra comme le système d'armes supérieur à tous les autres, le plus «efficace» - si j'osais dire -, en termes de capacités de destruction, mais aussi comme l'instrument de souveraineté et d'indépendance, de puissance et de pouvoir..., il est exclu qu'un désarmement nucléaire généralisé puisse être réalisé. Et par la même, on peut avec quelque assurance soutenir que l'arme nucléaire, la dissuasion nucléaire, resteront donc, demain - même si leur légitimité ne paraît pas, ne paraît plus, à certains, aussi forte
13

D. DAVID: « Le monde de l'après-guerre froide. Conflictualité,

menaces et asymétrie », dans P. QUILES et A. NOVOSSELOFF(édité par) :
Face aux désordres du monde, Edition Campoamor, 2005, p.173. T. DELPECH: L 'ensauvagement: le retour de la barbarie du XX/me siècle, Grasset, 2005.

-41-

que par le passé - au cœur des relations internationales et
conserveront leur fonction d'« ultima rafio »14. Oui, le nucléaire ne peut pas être «désinventé»; l'ère nucléaire est loin d'être dépassée; le fait nucléaire est solidement ancré et les perspectives d'un monde post-

nucléaire sont donc pour le moins lointaines puisque - à dire le vrai - les terroristes eux-mêmes - on le sait - cherchent à se doter de l'arme nucléairel5, que les puissances qui ne l'ont pas se mobilisent pour l'avoir; et les grandes nations qui la détiennent - au-delà de quelques gestes obligés, pour la « galerie» - font tout, en réalité, pour garder et moderniser l'arsenal qui leur paraît indispensable. Le nucléaire - qui traverse le temps et les aléas de l'Histoire - doit donc, nous semble-t-il, continuer à être au

cœur de notre défense

-

une défense que nous voulons

moderne et indépendante -, et même s'il est, s'il faut le considérer comme inadéquat, inapproprié, pour traiter les

menaces asymétriques d'aujourd'hui et de demain - bref, si
le nucléaire ne couvre désormais plus toutes les menaces -, le nucléaire reste - face aux menaces étatiques majeures et incertaines de l'avenir, celles des grandes puissances actuelles et de l'avenir, mais aussi « celles des puissances régionales dotées d'armes de destruction massive» (J. Chirac, 08 juin 2001) ou qui vont se doter de ces armes comme «l'assurance vie », la garantie suprême de notre sécurité et de notre sauvegarde; l'atome, la dissuasion demeurent - c'est déjà très important, même si c'est cela et

cela seulement, rien de plus - comme le rempart ultime
contre toute agression majeure à l'encontre de nos intérêts vitaux, de notre territoire et de sa population.
Cf. Le Figaro: « Un général chinois brandit le spectre de la menace nucléaire », 16 juillet 2005. 15Cf. D. KIFER: « Quid du terrorisme nucléaire? », Défense et Sécurité Internationales, n07, septembre 2005. -4214

DEBAT!
Q - Général JOB, ancien Chef d'Etat-Major de l'Armée de l'Air Monsieur TERTRAIS,vous dites qu'il est souhaitable de mieux définir les intérêts vitaux. Tout le monde sait que la dissuasion nucléaire est un jeu de poker. Il faut rester imprécis sur les intérêts vitaux. Pourquoi dites-vous l'inverse?

R - Bruno TER TRAIS
Je me suis sans doute mal exprimé. C'est l'expression «intérêts vitaux» que je trouve extrêmement peu compréhensible, à la fois par les opinions, par la classe politique et même par les adversaires potentiels. Je parlais de la notion d'intérêts vitaux et non de périmètre. D'autant que, à ma connaissance, les cas dans lesquels on peut estimer qu'un Président de la République pourrait envisager d'avoir recours à l'exercice physique de la dissuasion ne se limitent pas à la mise en cause de la survie même de la France Dès lors que l'on parle d'intérêts vitaux, on a l'air d'attacher la dissuasion nucléaire exclusivement à la survie de la France. Je crois que cette expression est totalement ambiguë, peu compréhensible et un peu datée! Elle a créé de nombreux malentendus avec nos partenaires. Ainsi, les Britanniques, lorsqu'ils parlent de «vital interest », n'ont pas la même conception: pour eux, ce n'est pas du tout le seuil de la dissuasion nucléaire. Je serais heureux que nous puissions un jour supprimer cette expression. Cela ne veut pas dire abaisser ou élever le seuil de la dissuasion elle-même: c'est sur le vocabulaire, sur la compréhensibilité de notre vocabulaire, qu'il faut être plus clair.

-43-

Q - Ingénieur Général BOILEAU
Je suis étonné que l'arme nucléaire n'ait pas été définie, au départ. Non seulement il y a des problèmes de produits isotopiques mais l'arme fait une explosion. A-t-on songé à l'utilisation de produits «nucléaires» sur le plan toxique, autrement dit sur un épandage de produits. Les pays qui peuvent faire du nucléaire pourraient se servir des techniques de l'épandage lors d'une agression, au Moyen-Orient par exemple. R - Bruno TERTRAIS Tous les Etats qui se sont essayés à la militarisation de charges radiologiques l'ont abandonnée pour des raisons d'efficacité (autrement dit, pour être cynique, cela ne vaut pas la peine parce que cela ne fait pas assez de morts). Il y a peut-être une exception pour les techniques d'épandage du cobalt qui, si elles sont particulièrement efficaces, pourraient rendre une région étendue inhabitable ou inexploitable. Je ne crois pas que ces techniques soient considérées comme un mode de dissuasion, comparable à la dissuasion nucléaire, en termes d'effets à la fois psychologiques et physiques. L'arme radiologique est un sujet important, mais relève d'une toute autre logique que ce dont nous parlons ce matin. Q - Amiral LOUZEAU, Ancien Chef d'Etat-Major de la Marine Je voudrais apporter un témoignage. l'ai vécu la montée en puissance de nos forces nucléaires. Nous étions très conscients de la mission qui nous incombait. Personnellement, je suis catholique pratiquant et nous avions aussi tous lu les conclusions du Concile de Vatican II qui avaient abordé le problème des armes nucléaires. Nous agissions en toute connaissance. Effectivement, pendant les années 1970, en tant que croyants, nous avons eu des difficultés avec l'Eglise -44-

catholique qui ne prenait pas position. Il a fallu attendre 1983 pour qu'il y ait un texte, appelé « sauver la paix », expliquant aux évêques ce qu'était la dissuasion. Aujourd'hui, il y a encore des sous-mariniers qui ont conscience de ce qu'ils font; ils font leur métier avec passion et abnégation. Cela pourra continuer ainsi pendant des dizaines d'années! Les marins avaient compris qu'ils faisaient de la dissuasion et qu'ils ne balanceraient pas leurs armes n'importe comment. Q - Général QUESNOT J'admets parfaitement qu'un certain nombre de camarades aient eu quelques réticences dans ce domaine. Mais, pour les militaires, l'inconvénient le plus grave de l'introduction de la doctrine de la dissuasion est l'assèchement complet de toutes réflexions stratégiques pendant des années en particulier sur la guerre de mouvement. L'autre cause relève de la fin de la guerre d'Algérie. L'institution militaire est devenue la « Grande Muette» et les militaires se sont tus! Je pense que la doctrine de dissuasion a eu un effet important sur le manque de réflexion stratégique au niveau opératif. C'est ce que l'on peut reprocher globalement à l'institution militaire. R - Pierre PASCALLON Un mot pour vous présenter les excuses de deux personnes qui sont au centre de notre réflexion: Pierre-Marie GALLOIS et Lucien POIRIER.On l'a perçu, les idées de ces hommes seront au cœur de nos deux journées. Q - Didier COMPARD,analyste consultant international Vous n'avez pas fait état des citations visionnaires de Charles DE GAULLE. Alain PEYREFITTE,dans son livre, raconte que DE GAULLE, à la sortie d'un Conseil des
-45-

ministres, en 1962, lui disait que la dissuasion devait être pérennisée car il ne faut jamais citer celui qui peut nous agresser, que l'Union Soviétique peut être complètement déstabilisée, s'effondrer et qu'il faut en plus se méfier d'un protecteur abusif. Vous n'avez pas non plus, fait état que la dissuasion nucléaire permettait à la France de pérenniser son siège au Conseil de Sécurité de l'ONU. R - Bruno TERTRAIS Le statut nucléaire n'a plus grand chose à voir avec le Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Si la France abandonnait, demain, l'arme nucléaire, elle ne serait pas pour autant exclue du Conseil de Sécurité. Un pays a fait une erreur en estimant que son statut nucléaire lui vaudrait son ticket d'admission comme membre permanent, c'est l'Inde. En 1998, nombreux étaient les
Indiens

l'époque - qui estimaient que c'était la route par laquelle il fallait passer pour garantir que l'Inde, non seulement serait reconnue comme une grande puissance, mais encore se verrait conférer un siège de membre permanent. S'agissant de la France, notre statut de membre permanent est justifié beaucoup plus par notre action diplomatique et notre action militaire, y compris en termes de mise en œuvre des résolutions des Nation-Unies et des opérations sous mandat ONU. En revanche, si nous devions nous débarrasser de l'arme nucléaire, la question du statut se poserait beaucoup plus au sein de l'Alliance Atlantique ainsi qu'au sein de l'Europe. Il y aurait obligatoirement des conséquences politiques au fait que la Grande-Bretagne serait la seule puissance nucléaire européenne. Je vous prie de croire que les Britanniques raisonnent exactement de la même manière! -46-

- notamment

au sein du PJP, le parti au pouvoir à

Q - Jacques MICHEL, ancien officier d'active Ayant quitté l'armée en 1970, je me rappelle lorsque j'étais affecté en Allemagne, dans les années 1966-1968, avoir participé à un certain nombre d'exercices ubuesques en matière d'emploi des armes et de figuration des batailles. Ceci étant, je pense qu'il convient d'interroger l'histoire: le Maréchal PETAIN,au moment du lancement de la bombe sur Hiroshima, aurait dit que cette action suppose, à terme, l'avènement d'un gouvernement mondial. Cela fait 60 ans que nous tournons autour du problème! R - Bruno TER TRAIS Le problème fondamental vient du fait que l'ONU est une organisation pré-nucléaire. Autrement dit, au moment où les principes de fonctionnement de l'ONU ont été définis, à quelques mois près, l'organisation mondiale aurait peut-être été différente. La Charte de l'ONU et l'Organisation des Nations-Unies ont été définies sans prendre en compte cette extraordinaire révolution stratégique qui se dessinait, exactement au même moment, c'est-à-dire celle de l'arme nucléaire. C'est une sorte de péché originel de l'Organisation mondiale: il n'y a eu aucune connexion faite entre l'avènement de l'arme nucléaire et la définition des principes de l'Organisation mondiale, à l'été 1945. Q - Pierre BETIN,Ingénieur Général de l'Armement Je m'adresse à l'ensemble des orateurs de ce matin. Vous avez peu évoqué les aspects antimissiles avec les interrogations des populations, que ce soit aux Etats-Unis ou ailleurs, mais également d'une possible déstabilisation de ce fait.

-47-

R - Bruno TERTRAIS
L'articulation entre dissuasion nucléaire et défense antimissiles est un sujet qui va revenir sur le devant de la scène, notamment en raison des travaux qui sont en cours au sein de l'OTAN. La question est de savoir s'il y aura réellement un débat d'opinion. Cela dépendra des progrès de la prolifération balistique au Proche Orient. En particulier, l'Iran développera-t-elle, dans les années qui viennent, un successeur au SHEHAB3, avec tout ce qui s'en suivra en termes de carte à la télévision, avec les rayons d'action du SHEHAB ou 5 qui couvrira l'Europe? 4 Je crois que les opinions ne se satisferont jamais d'une seule défense antimissiles pour protéger l'Europe. La question est de savoir s'ils estimeront que la dissuasion nucléaire est suffisante pour protéger l'Europe. Cette articulation est un débat indéniable, mais il en sera largement question dans ces deux jours, je n'en dirai donc pas plus.

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Le coût du nucléaire en France et son avantage comparatif par FONTANEL Professeur Université Pierre Mendès-France UPMF Grenoble et Fanny COULOMB Maître de Conférences L'analyse économique de la dissuasion nucléaire est rendue difficile par la rareté des informations disponibles et l'imprécision des données, dans un domaine fortement marqué par le secret militaire. Lorsque le Commissariat à l'Energie Atomique a été créé, en 1945, sa destination était exclusivement la recherche civile, sous la direction de Frédéric JOLIOT-CURIE. Mais lorsqu'en 1955, à l'initiative de Pierre MENDES FRANCE et de Monsieur ROCARD, des recherches sur le nucléaire militaire sont envisagées, le Parlement n'en a pas été informé. De fait, les premières années de développement de la bombe atomique ont été marquées par le secret. Dans le budget de l'époque, la ligne « armements spéciaux» correspondait au financement de cette recherche. Les coûts de développement de l'armement nucléaire dans cette première phase n'étaient pas -49Jacques

suffisamment élevés pour retenir l'attention. C'est par la suite, avec les essais (le premier, en 1962, en Algérie), l'ajout de vecteurs, la miniaturisation et la protection des installations, comme les silos du plateau d'Albion, que les coûts ont augmenté considérablement. Si, désormais, en France, le budget de défense présente de façon claire les dépenses liées au domaine nucléaire (y compris au niveau de la Recherche & Technologie), il n'en est pas de même aux Etats-Unis. Dans ce pays, les dépenses liées au nucléaire militaire sont en quasi totalité affectées au budget du «Department of Energy». Les statistiques des dépenses militaires américaines ne comprennent donc pas le coût du nucléaire militaire. Tant d'imprécisions compliquent évidemment le travail de l'économiste. Par ailleurs, l'estimation du coût économique du nucléaire militaire est délicate, non seulement du fait de la rareté et de l'incomplétude des informations, mais aussi parce qu'il est difficile de mesurer les coûts d'opportunités des choix stratégiques dans ce domaine. Ainsi, le projet MANHATTAN, lancé aux Etats-Unis, a mobilisé d'excellents scientifiques et une grande partie de la Recherche & Développement de l'époque. Ce projet a sans doute retardé ou annulé des progrès possibles dans d'autres domaines, comme la santé et les technologies civiles. Mais la Rand Corporation, institution scientifique de recherche créée dans le cadre du développement du nucléaire militaire, a également largement contribué au progrès scientifique et technique, générant des retombées économiques. Cet exemple montre la difficulté à estimer le coût économique du nucléaire militaire. Enfin, le caractère éminemment subjectif de la notion de sécurité pose une limite à l'analyse économique. Pendant de nombreuses années, les dépenses nucléaires ont représenté une part importante des dépenses en capital dans le budget de défense. En l'absence de programme nucléaire, les dépenses militaires françaises auraient sans doute atteint un -50-

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