La fête du mouton

De

Chaque année, lors de la Fête du mouton (cAyd al-kabîr ou Grande Fête), les familles musulmanes commémorent le sacrifice d'Ibrahîm/Abraham en immolant l’animal du rachat avant d'en partager et consommer la chair. Une longue enquête ethnologique en fiance, en Belgique, en Grande- Bretagne el dans des pays musulmans méditerranéens (Algérie. Maroc. Turquie) a permis de décrire, pour la première fois dans un cadre urbain, toutes les étapes de ce rituel familial et d en souligner les enjeux religieux, culturels, sociaux, économiques, juridiques et politiques. Cet ouvrage s adresse aux lecteurs désireux de comprendre les fondements d une tradition millénaire confrontée à la modernité : il apporte aussi des données précieuses aux praticiens et administrateurs chargés de la gestion des rapports intercommunautaires dans les sociétés occidentales où I islam se trouve transplante et minoritaire.


Publié le : lundi 30 septembre 2013
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EAN13 : 9782271078421
Nombre de pages : 351
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La fête du mouton

Un sacrifice musulman dans l’espace urbain

Anne-Marie Brisebarre (dir.)
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 1998
  • Date de mise en ligne : 30 septembre 2013
  • Collection : Connaissance du Monde Arabe
  • ISBN électronique : 9782271078421

OpenEdition Books

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Référence électronique :

BRISEBARRE, Anne-Marie (dir.). La fête du mouton : Un sacrifice musulman dans l’espace urbain. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 1998 (généré le 17 décembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/3994>. ISBN : 9782271078421.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782271056047
  • Nombre de pages : 351

© CNRS Éditions, 1998

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

Chaque année, lors de la Fête du mouton (cAyd al-kabîr ou Grande Fête), les familles musulmanes commémorent le sacrifice d'Ibrahîm/Abraham en immolant l’animal du rachat avant d'en partager et consommer la chair. Une longue enquête ethnologique en fiance, en Belgique, en Grande- Bretagne el dans des pays musulmans méditerranéens (Algérie. Maroc. Turquie) a permis de décrire, pour la première fois dans un cadre urbain, toutes les étapes de ce rituel familial et d en souligner les enjeux religieux, culturels, sociaux, économiques, juridiques et politiques.

Cet ouvrage s adresse aux lecteurs désireux de comprendre les fondements d une tradition millénaire confrontée à la modernité : il apporte aussi des données précieuses aux praticiens et administrateurs chargés de la gestion des rapports intercommunautaires dans les sociétés occidentales où I islam se trouve transplante et minoritaire.

Sommaire
  1. Transcription de l’arabe

  2. Avant-propos

    Anne-Marie Brisebarre
  3. Introduction. Le sacrifice ibrahîmien

    Anne-Marie Brisebarre
    1. LE SENS DE l’CAYD
    2. UNE RECHERCHE SUR LE SACRIFICE IBRAHÎMIEN EN MILIEU URBAIN
  4. Première partie. L'cAyd al-kabîr en France

    1. Chapitre premier. Espaces et temps d’un rituel

      1. LE TEMPS DU SACRIFICE
      2. LA RECHERCHE DE LA VICTIME
      3. L’ESPACE DU SACRIFICE
      4. LE STATUT DU SACRIFICE DE L’CAYD AL-KABÎR ET DE L’ABATTAGE RITUEL DANS LE CONTEXTE FRANÇAIS
      5. LE RECUEIL DES DONNÉES SUR LE SACRIFICE DE L’cAYD AL-KABÎR EN FRANCE
    2. Chapitre 2. Sacrifier dans l’intimité familiale

      1. L’cAYD AL-KABÎR AU SEIN DE LA COMMUNAUTÉ FRANÇAISE-MUSULMANE D’AMIENS
      2. LA FÊTE DU MOUTON DANS L’INTIMITÉ D’UNE FAMILLE MAROCAINE EN BANLIEUE PARISIENNE
    1. Chapitre 3. Sacrifier en communauté

      1. LE FOYER, LIEU D’ACCUEIL ET DE FÊTE
      2. LA FÊTE DU MOUTON, UN RÉVÉLATEUR DES RELATIONS ENTRE UNE FAMILLE SONINKÉ ET UN FOYER
      3. LE SACRIFICE DANS UNE CITÉ DES MUREAUX (YVELINES)
      4. LE CIMETIÈRE DE BOBIGNY, UNE ENCLAVE ISLAMIQUE SUR LE SOL FRANÇAIS
    2. Chapitre 4. Sacrifier à la campagne : « l’accueil à la ferme »

      1. L’ACHAT DU MOUTON À LA FERME
      2. L’cAYD AL-KABÎR « AU VERGER » EN SEINE-ET-MARNE
      3. UNE ÎLE SUR LA SEINE COMME LIEU DE SACRIFICE DANS LES YVELINES
    3. Chapitre 5. « Organiser l’illégalité » : le rôle de l’administration

      1. LE SACRIFICE DANS L’ISLAM DES BANLIEUES
      2. LE SACRIFICE « AUX CHAMPS »
      3. AUX MUREAUX, DE LA CLANDESTINITÉ À L’ORGANISATION, UNE RÉFLEXION SUR LE LONG TERME
    4. Chapitre 6. Légaliser le sacrifice : le rituel de l’abattoir

      1. LES DÉCRETS SUR L’ABATTAGE DES ANIMAUX DE BOUCHERIE
      2. LE STATUT DU SACRIFICATEUR MUSULMAN
      3. L’ORGANISATION ET LA « MORALISATION » DU MARCHÉ DE LA VIANDE ḤALÂL
      4. UNE EXPÉRIENCE DE RECONVERSION : L’ABATTOIR PRIVÉ D’ÉZANVILLE
    5. Chapitre 7. Expérimenter : les « sites dérogatoires de sacrifice » (1993-1997)

      1. À PARTIR DU BILAN DE l’cAYD AL-KABÎR 1992, UN PROJET DÉPARTEMENTAL DE SITES DE SACRIFICE
      2. L’AGRÉMENT DES SITES DÉROGATOIRES DE SACRIFICE ET LE DÉROULEMENT DE L’CAYD EN 1993
      3. BILAN DE L’CAYD AL-KABÎR 1993 ET PERSPECTIVES POUR 1994
      4. LA PRÉPARATION ET LE DÉROULEMENT DE L’CAYD 1994
      5. PROPOSITIONS ET MISE EN ŒUVRE POUR L’CAYD AL-KABÎR 1995
      6. L’CAYD AL-KABÎR EN 1996 ET 1997
    1. Conclusion de la première partie. Un sacrifice rituellement correct et politiquement incorrect ?

  1. Deuxième partie. Approches comparatives

    1. Chapitre 8. Belgique. Quelques aspects des pratiques et significations de l’cAyd al-kabîr

      Felice Dassetto et Marie-Noëlle Hennart
      1. L’INTERVENTION PUBLIQUE EN BELGIQUE
      2. LE STATUT DE L’ISLAM
      3. L’ABATTAGE RITUEL ET SA RÉGULATION
      4. LA SIGNIFICATION DE L’AYD AL-KABÎR
      5. QUELQUES ÉLÉMENTS DE CONCLUSION
    2. Chapitre 9. Grande-Bretagne. « Sceller » le Coran. Offrande et sacrifice chez les travailleurs immigrés pakistanais

      Pnina Werbner
      1. OFFRANDE, SACRIFICE ET MÉDIATION RITUELLE
      2. PAKISTAN ET GRANDE-BRETAGNE
      3. RITUELS CENTRAUX
      4. CONTRECARRER L’INFORTUNE
      5. LE SACRIFICE ET LA MÉDIATION DES PAUVRES
      6. L’ENRACINEMENT DES TRAVAILLEURS IMMIGRÉS
      7. CONCLUSION
    3. Chapitre 10. Turquie. Le Kurban à Istanbul

      Altan Gokalp
      1. ISTANBUL
      2. LE SACRIFICE SANGLANT, KURBAN
      3. L’ENQUÊTE SUR LA PRATIQUE DU SACRIFICE
      4. L’ANALYSE DES DONNÉES
      5. EN CONCLUSION
    4. Chapitre 11. Algérie. Les « Bestiaires sacrificiels »

    1. Hassan Sidi Maamar
    2. Chapitre 12. Maroc. Se sacrifier pour sacrifier : prescription sociale et impératifs religieux

      Mohamed Mahdi
      1. LE TEMPS DE LA QUÊTE DU MOUTON
      2. LE TEMPS DU SACRIFICE
      3. LA CUISINE RITUELLE
      4. LE « NON-cAYD » DE 1996 : DÉLIVRANCE OU PRIVATION
      5. EN GUISE DE CONCLUSION
    3. Chapitre 13. Maroc. La fête des supplices. Les caricatures de l’cAyd al-kabîr

      Mohamed Mahdi
      1. DE LA CARICATURE
      2. LA QUÊTE DE L’ANIMAL
      3. LE COMBAT AVEC L’ANIMAL
      4. LA MORT DE L’ANIMAL
  1. Bibliographie

  2. Index

Transcription de l’arabe

1En ce qui concerne l’arabe, les termes ont été transcrits en suivant en général les normes ci-dessous pour les lettres qui n’ont pas leur équivalent dans l’alphabet français, mais en tenant compte dans certains cas des formes dialectels de l’arabe.

2’ : hamza

3ḥ : h aspiré

4dh : entre le d et le z

5gh : r non roulé

6kh : r prononcé comme le jota espagnol

7sh : ch (comme il est aussi parfois transcrit)

8th : comme le th anglais

9c : correspond à la lettre arabe cayn

10w : consonne arabe (wāw)

11y : consonne arabe (yā)

12ḍ, ṣ, ṭ, ẓ : correspondent aux emphatiques de d, s, t, z

13â, î, û : correspondant aux voyelles longues tandis que les voyelles brèves sont transcrits : a, i, u.

14En revanche, les termes figurant dans des citations respectent les transcriptions adoptés par chaque auteur.

Avant-propos

Anne-Marie Brisebarre

1« Tes agneaux, tu ne les vendras pas, ils sont trop gros !

2– Du moment qu’ils ont des bannes [cornes] et des couilles, je sais à qui les vendre. »

3Cette conversation entre deux bergers, entendue dans une cabane de transhumance au cœur de la montagne cévenole pendant l’été 1986, allait déterminer une nouvelle orientation de mes recherches durant la décennie suivante.

4À ma question sur les destinataires de ces agneaux mâles et cornus, le plus jeune des bergers répondit : « Je les vends aux Arabes, aux Marocains de la garrigue. Il paraît que c’est pour une grande fête, c’est leur religion, ils sont musulmans. Ils emmènent les agneaux chez eux et puis ils les égorgent. Ils aiment bien nos moutons, surtout ceux qui sont bigarrés. Et ils s’y connaissent en moutons ! »

5Je fis ainsi la découverte du sacrifice de l’cAyd al-kabîr (le nom de cette grande fête musulmane était inconnu de mes interlocuteurs), ou plutôt d’un circuit de commercialisation directe de bêtes vivantes entre des bergers transhumants languedociens et des immigrés marocains dans un but sacrificiel. Cependant, ma curiosité était loin d’être satisfaite. Habitant et travaillant à côté de la grande mosquée de Paris, je croisais souvent des musulmans s’y rendant pour la prière, en particulier le vendredi. Rentrée à Paris, ma mission sur la transhumance ovine achevée, je ne pouvais que m’interroger sur les conditions dans lesquelles les musulmans vivant en milieu urbain célébraient leur « grande fête » : faisaient-ils aussi un sacrifice? Dans ce cas, où se procuraient-ils un mouton vivant et dans quel lieu Γ immolaient-ils ?

6Malgré l’aide de collègues anthropologues spécialistes des sociétés musulmanes maghrébines, mes questions restaient pratiquement sans réponse tant était pauvre, en dehors des textes canoniques, la bibliographie disponible sur la « fête du mouton » en milieu urbain, dans les pays musulmans comme en situation d’immigration.

7Travaillant alors sur les systèmes d’élevage dans le sud de la France, je n’étais ni spécialiste d’anthropologie religieuse, ni islamologue. Je ne pouvais cependant abandonner cette piste de recherche qui m’amenait des pâturages cévenols à la mosquée de Paris, de l’enquête auprès des bergers transhumants cévenols à l’observation du sacrifice du mouton chez des familles musulmanes de la banlieue parisienne. Je décidai donc, pour la fête de l’cAyd al-kabîr suivante, de me rendre sur un lieu de sacrifice. Les contacts pris avec la mosquée de Paris me mirent sur la piste d’un site collectif organisé par une commune de Seine-Saint-Denis, à la périphérie est de Paris. Là, alors que je craignais d’être une intruse, je fus accueillie, initiée même par plusieurs familles d’origine maghrébine qui, avec patience, partagèrent avec moi leur savoir-faire, leur croyance, mais aussi la chair de leur victime sacrificielle.

8À ces familles accueillantes qui ont cru à l’honnêteté de ma démarche, aux responsables des mosquées et des associations musulmanes qui m’ont fait confiance, aux professionnels de l’élevage et de la boucherie qui m’ont livré les clés de leur métier, aux responsables de l’administration qui m’ont intégrée à leurs activités, à tous ceux qui sans se lasser ont répondu à mes questions, facilitant ainsi l’aboutissement de cette recherche, je voudrais dire ma gratitude.

9Dès 1990, j’ai sollicité l’aide de collègues anthropologues et de doctorants pour multiplier les observations limitées dans le temps en raison de la périodicité annuelle, et sur un seul jour, de la fête. Beaucoup connaissaient déjà l’islam par leur recherche ou leur histoire personnelle. D’autres collaborations ont ensuite été suscitées dans un but comparatif, en Europe d’abord, puis dans des pays majoritairement de culture et religion musulmanes, toujours en milieu urbain. Certains des chercheurs du groupe ont participé directement à l’écriture de cet ouvrage, d’autres ont apporté de précieuses données incluses dans la synthèse consacrée à la situation française : tous ont été les artisans indispensables de cette entreprise collective.

10La recherche s’est déroulée sur plus de dix ans. Dans le cadre européen de l’islam transplanté, cette longue période d’observation a permis de suivre l’évolution des pratiques des musulmans, mais aussi de mettre en évidence les représentations que les non-musulmans se font du sacrifice qui donne sens à la fête de l’cAyd al-kabîr. Dans le contexte français, où l’islam est aujourd’hui le deuxième culte par le nombre de ses fidèles, il s’agit d’un des moments les plus importants de visibilité d’une religion qui manifeste la présence d’une population issue de l’immigration et suscite par là même bien des réticences et des prises de position extrêmes dans un contexte politique marqué par l’émergence d’un courant nationaliste.

11Ce travail « au long cours » n’aurait pu se faire sans le soutien du GDR 745 du CNRS « Anthropologie comparative des sociétés musulmanes », du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et du Fonds d’action sociale auprès des travailleurs immigrés (FAS).

12CNRS, Paris novembre 1997

Introduction. Le sacrifice ibrahîmien

Anne-Marie Brisebarre

1La « fête du mouton », tel est le nom fréquemment donné en France à la grande fête musulmane au centre de laquelle a lieu le sacrifice d’un animal1, le plus souvent un mouton, traditionnellement égorgé par le chef de famille en commémoration du sacrifice d’Ibrahîm (Abraham), d’où l’appellation de « sacrifice ibrahîmien ». Dans les pays musulmans, elle est désignée sous divers noms : cAyd al-kabîr2 (« Grande Fête ») ou cAyd al-aḍḥâ (« Fête du Sacrifice ») dans l’aire arabophone et en particulier au Maghreb, Tabaski en Afrique subsaharienne3, Kurban Bayramï en Turquie, Eid Zoha au Pakistan...

2L’cAyd al-kabîr, qui rythme la vie religieuse et sociale des musulmans, se déroule le 10 du mois de dhû l-ḥijja, dernier mois de l’année islamique. Cette dernière étant lunaire, plus courte de dix à douze jours que l’année solaire, la « Grande Fête » n’est pas liée au cycle des saisons : elle les traverse.

LE SENS DE l’CAYD

3Moyen de communication avec le sacré, le sacrifice n’est pas un des piliers de la foi musulmane4. Il est cependant inclus, sous sa forme sans doute la plus orthodoxe, dans le pèlerinage annuel (ḥajj) à la Mekke, qui est lui-même un des cinq arcanes de l’islam, obligation pour le croyant sous certaines conditions, au même titre que la profession de foi, la prière, le jeûne et l’aumône.

4Le prophète Muhammad a dit :

« L’homme n’accomplit pas une action plus agréable à Dieu le jour de l’cAyd que celle d’offrir un sacrifice. Le jour de la Résurrection, l’offrande viendra intacte, avec cornes, sabots, poil et laine. Le sang qui en coule est estimé de Dieu avant même qu’il ne touche le sol (...). C’est la tradition de votre père Abraham » (cité par Eldjazaïri, s.d. : 359).

5La sourate XXII (v. 37) précise cependant :

« Dieu ne reçoit ni la chair ni le sang des victimes : Il n’est touché que par la piété des cœurs. »

Une réplique du sacrifice de Minâ

6Le 10 dhû l-ḥijja, dernier jour du pèlerinage, est appelé « jour de l’égorgement », nah’r : ce jour-là, les pèlerins se rendent à l’aube dans la vallée de Minâ, lieu où la tradition situe le sacrifice d’Ibrahîm5. Autrefois, ils y effectuaient eux-mêmes des sacrifices (hady). Aujourd’hui, d’immenses abattoirs modernes, construits sur le site même de Minâ, permettent à un personnel technique nombreux et qualifié de prendre en charge le sacrifice du pèlerinage dans de bonnes conditions sanitaires : transportées par avions ou bateaux frigorifiques, une grande partie des carcasses de ces milliers de victimes sacrificielles sont distribuées dans les pays musulmans auprès des nécessiteux, accomplissant ainsi une des recommandations du Prophète : « Mangez-en, donnez-en en aumône et conservez-en6. »

7Le même jour, dans l’ensemble du monde musulman, la communauté des croyants (umma) s’associe aux pèlerins de la Mekke pour commémorer le geste sacrificiel d’Ibrahîm en accomplissant une « réplique du sacrifice de Minâ » (Chelhod, 1955 : 55) : le matin, les hommes se rendent dans les mosquées pour la prière de l’cAyd al-kabîr; puis, dans chaque famille, a lieu le sacrifice d’une victime (ḍaḥiyya, du verbe ḍaḥḥâ, « immoler »7). Cet acte commémoratif n’est pas une obligation, mais un rite recommandé (sunna). La ḍaḥiyya, construite sur le modèle du hady, possède un caractère expiatoire (le Coran parle de « rachat »), mais il s’agit surtout d’un sacrifice d’alliance, de pacte avec Dieu.

8Le sacrifice du 10 dhû l-ḥijja accompli à la Mekke est classé par Chelhod dans les « sacrifices déterminés dans le temps et dans l’espace », alors que celui effectué le même jour par les familles pour l’cAyd al-kabîr n’est que « déterminé dans le temps », le choix de l’espace sacrificiel étant laissé à la discrétion (ou à la possibilité) de la famille.

9Le sacrifice de l’cAyd al-kabîr est un rituel individuel, accompli au sein de la famille élargie, de préférence par le père qui est alors à la fois sacrifiant (celui qui offre le sacrifice) et sacrificateur (celui qui opère l’égorgement rituel). Mais il est aussi créateur de lien social : dans les pays musulmans, il s’insère dans la communauté naturelle que représente le village en milieu rural ou le quartier en milieu urbain. De l’avis de certains musulmans, cette fête se définit encore comme fête du pardon, un moment privilégié de réconciliation avec les proches, et fête du souvenir à l’occasion de laquelle on se rend au cimetière pour visiter les défunts de la famille et déposer des offrandes sur leurs tombes. En situation d’immigration, la fête de l’cAyd comporte aussi un important versant identitaire correspondant à la recherche de racines.

10La célébration du sacrifice de l’cAyd par l’ensemble des croyants, dans le monde entier et dans un même temps, celui du pèlerinage, donne à ce rituel une dimension collective encore plus large. Répétition par le père de famille du geste du Prophète qui, le premier, dès l’an 2 de l’hégire, commémora à la Mekke le sacrifice d’Ibrahîm, l’cAyd est re-fondateur de la communauté musulmane.

Le mythe du sacrifice d’Ibrahim

11Lors de la fête de l’cAyd al-kabîr, la référence à cette double commémoration — du sacrifice d’Ibrahim et de celui accompli par le Prophète — est présente à l’esprit de tous les musulmans. Elle est d’ailleurs rappelée, au cours du prône de l’imam, pendant la prière du matin à la mosquée.

12Le texte coranique (XXXVII, ν. 97-108)8 livre le récit de cet épisode de la vie d’Ibrahîm9 :

« Je me retire, dit Abraham, auprès de mon Dieu, il me montrera le sentier droit.
Seigneur! donne-moi un fils qui compte parmi les justes.
Nous lui annonçâmes la naissance d’un fils d’un caractère doux.
Lorsqu’il fut parvenu à l’âge de l’adolescence,
Son père lui dit : Mon enfant ! j’ai rêvé comme si je t’offrais en sacrifice à Dieu. Réfléchis un peu, qu’en penses-tu?
Ô mon père ! fais ce qu’on te commande; s’il plaît à Dieu, tu me verras supporter mon sort avec fermeté.
Et quand ils se furent résignés tous deux à la volonté de Dieu, et qu’Abraham l’eut déjà couché, le front contre terre,
Nous lui criâmes : Ο Abraham !
Tu as cru à ta vision, et voici comment nous récompensons les vertueux.
Certes, c’était une épreuve décisive.
Nous rachetâmes Isaac par une hostie généreuse.
Nous avons laissé un souvenir glorieux d’Abraham jusqu’aux siècles reculés.
Que la paix soit avec Abraham! »

13À côté des textes sacrés, et leur empruntant la trame du récit, d’autres véhicules du mythe du sacrifice d’Ibrahîm appartiennent à la littérature orale, tel ce poème, version populaire enjolivée d’éléments légendaires, recueilli en Kabylie10 dont je citerai quelques passages :

« (...) Pendant le mois de la Grande Fête, (Abraham) eut un songe prolongé :
La sixième nuit, il égorgeait une chèvre selon les rites :
Il en honora ses hôtes, la partageant selon les morceaux.
Le lendemain, c’est une brebis qu’il égorgea selon les rites :
Aux pauvres et aux mendiants il partagea les morceaux.
La huitième nuit, (il lui sembla qu’il) égorgeait une vache, en victime licite :
Aux pauvres et aux mendiants, il la distribuait selon les morceaux.
Le lendemain, ce fut une chamelle qu’il égorgeait de même :
(Il en donnait la viande) aux pauvres et aux mendiants ainsi qu’aux pèlerins en troupes innombrables.
Il se réveilla, (sortit) de son rêve tout bouleversé.
S’adressant à Dieu : S’il y a encore quelque mérite, je suis prêt à continuer.
Le Tout-Puissant répondit : c’est aujourd’hui la fête, la vraie;
Pour ton immolation licite, égorge Ismaël, cela t’est permis11 (...).

14Après avoir demandé à sa mère (Agar) de préparer Ismaël, Abraham l’emmène vers le lieu du sacrifice, Minâ. En chemin, ils rencontrent Iblis, le diable, sous plusieurs apparences (un corbeau, un vieillard, la montagne), qui cherche en vain à provoquer la révolte de l’enfant :

(Abraham) répondit : Mon petit enfant, maudis-le, ce réprouvé;
Le Tout-Puissant m’a fait savoir qu’aujourd’hui était la Fête originelle ;
Ismaël (m’a-t-il dit) est victime licite : égorge-la, cela t’est permis.
(L’enfant) dit : Père, tu me dis intelligent!
Ne crains rien : aiguise le couteau comme un rasoir;
Je n’ai pas l’intention de fuir; ce n’est même pas la peine de m’attacher.
Tourne-moi vers La Mecque et fais ton immolation selon le rite :
Retrousse ton habit; inutile que l’on voie (des traces de ma) mort.
Inutile d’effrayer ma mère quand elle te reverra.
Gabriel, sur lui le salut, se hâta vers l’enfant.
Il étendit son aile, sur la gorge personne ne pouvait distinguer :
Quand Abraham appuya sur le couteau, il le détourna pour qu’il aille de biais.
Intervint le Tout-Puissant, Roi, Maître vénéré,
Qui leur fit voir un bélier, d’un beau noir.
Ils lapidèrent Satan, Iblis qui est le maudit.
Abraham égorgea le bélier et institua (ainsi) la Fête originelle (...).»

15Dans les pays musulmans, des récits du sacrifice d’Ismaël par son père Abraham/Ibrahîm sont diffusés au moment de la fête, souvent sous forme de chansons12. Au Maroc et en Tunisie, sur les marchés villageois ou en ville sur les places, les chanteurs ambulants (maddâḥ, « louangeurs ») célèbrent le songe du patriarche Ibrahîm, sa soumission à Dieu et celle de l’enfant à son père, l’intervention de l’ange Gabriel pour arrêter le couteau du père sacrificateur et la substitution d’un bélier à l’enfant épargné (Ben Abdallah, 1988 : 114; Hammoudi, 1988 : 192-193).

16Ces textes se transmettent en même temps que les gestes du rituel. Ils portent une charge émotionnelle certaine. Des familles se réfèrent même au sacrifice ibrahîmien comme à un événement proche, appartenant à leur histoire familiale et pouvant encore avoir des répercussions dans le présent. Ainsi, un ouvrier d’origine algérienne, rencontré dans la région parisienne lors de l’cAyd al-kabîr en 1988, nous a-t-il affirmé gravement devant ses fils : « Et si l’ange Gabriel n’avait pas arrêté la main d’Ibrahîm, on serait obligés d’égorger notre fils aîné ! »

L’histoire d’Ibrahîm/Abraham

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