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LA FIGURE DU DÉSOBÉISSANT EN POLITIQUE

De
340 pages
La désobéissance civile, c'est-à-dire le refus public, collectif et non-violent d'une loi, est une question majeure pour tout pouvoir politique, puisque l'obéissance constitue un des fondements de sa domination. En s'appuyant sur une enquête de terrain, et à travers l'analyse des discours et pratiques des acteurs mais aussi du traitement politique de la désobéissance, l'auteur détermine les caractéristiques de la figure du désobéissant en politique. Une réflexion sur le sens et la portée de la désobéissance politique en démocratie.
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LA FIGURE DU DESOBEISSANT EN POLITIQUE
Etude de pratiques de désobéissance civile en démocratie

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller

Dernières parutions

BERTOSSI Christophe, Lesfrontières de la citoyenneté en Europe, 2001. BUI-XUAN Olivia, Lesfemmes au conseil d'État, 2001. RIHOUX Benoît, Les partis politiques: organisations en changement, 2001. Jacques GERSTLÉ (sous la direction de), Les effets d'information en politique, 2001. Jérôme LAFARGUE, Protestations paysannes dans les Landes, 2001. Serge TERRIBILINI, Fédéralisme, territoires et inégalités sociales, 2001. Philippe ZITTOUN, La politique du logement, 1981-1995, 2001. Valérie CANALS, Formation-insertion et transformation de la relation salariale, 2001. Valérie AMIRAUX, Acteurs de l'Islam entre Allemagne et Turquie, 2001. Josepha LAROCHE, La loyauté dans les relations internationales, 2001.

Mario PEDRETTI

LA FIGURE DU DESOBEISSANT EN POLITIQUE
Etude de pratiques de désobéissance civile en démocratie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cgL'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1150-2

Remerciements.
Il serait trop long de citer ici tous nos amis qui nous ont encouragés dans notre travail de recherche, que ce soit lors de notre thèse ou pour la rédaction de cet ouvrage. Nous tenons néanmoins à remercier tout particulièrement Michel Hastings pour la grande disponibilité dont il a toujours fait preuve durant ces années de recherche, pour les précieux conseils qu'il nous a dispensés, sans lesquels ce travail n'aurait pu voir le jour. Nous remercions également chaleureusement Philippe Barrière pour l'ensemble de ses conseils, efforts et encouragements que ce soit dans le domaine informatique ou dans celui de la relecture. Nous remercions enfin Viviane Boulet, Philippe Cadiou, Jean-Yves Carlen, Mauricette Dubarre, Elise Féron, Anne Le Lu, Françoise Ruche, Christiane Vollaire pour leur travail de relecture, leurs questions, suggestions, critiques et encouragements.

TABLE DES MA TIERES
INTRODUCTION GÉNÉRALE EXPLORERLA VISIONDU MONDEDU DÉSOBÉISSANT. LE SENS DE LA DESOBEISSANCE: HYPOTHESES FONDAMENTALES. La désobéissance comme vision du monde Une mobilisation sous contraintes. LES TECHNIQUES DE RECHERCHE OU COMMENT DECRYPTER UNE VISION DU MONDE Justification et modalités de l'observation participante. Maîtriser la participation PREMIÈRE PARTIE DU DÉSOBÉISSANT 12 12 15 15 20 24 24 24 .28 34 34 35 35 36 37 43 49 49 56 59 59 63 68 68 69 69 73 de 76 77 82

L'ÉMERGENCE

CHAPITRE 1 LANOTIONDE DÉSOBÉISSANCE CIVILE. La tradition du droit de résistance. La nécessité d'une autorité politique. Le contrat démocratique ou le caractère exceptionnel de la résistance. L'émergence de la notion de désobéissance civile: le poids de l'action politique La tradition anglosaxonne de la désobéissance civile. La désobéissance civile hors des Etats-Unis: l'action de Gandhi (1869-1948) Le poids de la civilité. La noblesse des motivations désobéissantes. La question de la non-violence. CHAPITRE2 LA STRUCTURATION DÉSOBÉISSANT. DU La tradition pacifiste Pacifisme et non-violence. Pacifisme et objection de conscience. La construction des mouvements non-violents: le poids la désobéissance. Organisation et idéologies fondatrices. Les terrains de la désobéissance.

8

La construction des mouvements d'objecteurs conscience: le poids de la désobéissance. Genèse du droit à l'objection de conscience. L'impossible unité. DEUXIÈME PARTIE DU DÉSOBÉISSANT

de 89 90 95 105 105

LA MOBILISATION

CHAPITRE 3 106 LE REFUSDU DÉSOBÉISSANT. 106 Définitions des émotions désobéissantes. 107 Des institutions mortifères. 108 Le refus du contact avec la mort. 113 La construction du refus du désobéissant. 118 La mobilisation d'un espace d'autonomie ou le malaise du désobéissant. 118 Le désir d'unité. ..121 L'affirmation collective du désir d'authenticité 124 Contrôler le refus: les outils de la normalisation. 128 La mémoire désobéissante. 128 La socialisation interne. 134 CHAPITRE4 139 LA RESPONSABILITÉ DÉSOBÉISSANT. DU 139 La maîtrise de soi 140 La vigilance du désobéissant. 141 L'exigence de rationalité. 148 L'engagement conventionnel dans la cité: l'exigence de solidarité. 151 Nécessité et limites de l'engagement conventionnel. 151 L'exigence de solidarité 157 Rendre public le refus: le difficile compromis du désobéissant. ... 160 Positiver le refus 161 Le sentiment de l'élu. 164 CHAPITRE 5 17 1 LA COHÉRENCEDU DÉSOBÉISSANT 171

ETRE EXEMPLAIRE EN PUBLIC: LA MISE EN SCENE DE LA COHERENCE 173 Montrer le collectifcommeexemplaire. 174 La gestiondes incohérencesou le dynamismecontradictoire des émotionsdésobéissantes. 180 L'EXEMPLARITE AU QUOTIDIEN: CONSTRUIRE UNE CULTURE NON- VIOLENTE 183 9

Vivre la non-violence. 184 Une totalité désobéissante? . ......189 L 'EXEMPLARITE A U QUOTIDIEN: CONCILIER LES NORMES DESOBEISSANTES ET LES NORMES SOCIALES. 195 Norme contre norme: l'émergence des oppositions. 195 La gestion des conflits. 198 TRO ISIÈME PARTIE LE TRAITEMENT DE LA DÉSOBÉISSANCE 208 208

CHAPITRE6 209 LARÉPRESSIONDU DÉSOBÉISSANT. 209 LA FORCE DU DROIT: LE DESOBEISSANT COMME DELINQUANT 211 L'étiquette du délinquant. 211 Dissuasion, stigmatisation et mobilisation. 218 LA FORCE DU SENS COMMUN: LE DESOBEISSANT COMME ANORMAL. 222 L'étiquette du fou. . ... 222 L'échec de la répression totale 228 LA FORCE DU CONTRAT REPUBLICAIN: LE DESOBEISSANT COMME SUB VERSIF 232 L'étiquette du subversif. 232 L'exclusion des thèmes désobéissants: un succès contrarié. 241 CHAPITRE7 248 L'INTÉGRATION DESDÉSOBÉISSANTS. 248 PARTICIPER A L'EFFORT DE DEFENSE. 250 Les difficultés des demandes de participation institutionnelle. 251 Requalifier positivement les idées désobeissantes. 255 PARTICIPER A L'ACTION SOCIALE. 261 La méfiance du social. 261 Le travail social « de proximité» 266 LA FINALITE DE L'INTEGRATION: ASSURER LA MAITRISE DES DESOBEISSANTS. 271 Administrer et contrôler les intrus. 271 Les effets contradictoires des participations désobéissantes. 279 CHAPITRE8 287 FIGURESDE LA DÉSOBÉISSANCE. 287 LE DESOBEISSANT DEFIANT 289 10

L'autonomie contre le système. Evaluer la loi: la surdétermination de l'autonomie. LE DESOBEISSANT EXISTENTIEL. Culture « totalisante» et résistance au quotidien. La transgression plutôt que la désobéissance LE DESOBEISSANT CORRECTEUR Des marges de manœuvres intramondaines. La loi injuste face à la participation institutionnelle. CONCLUSIONGÉNÉRALE LE MYTHEDE LAFIGUREDANGEREUSE. G LOSSAIRE. BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE. INDEXDESNOMS CITÉS

289 296 300 300 305 309 310 317 323 323 329 330 334

Il

Introduction générale explorer la vision du monde du désobéissant.
Lorsque les bornes sont franchies, il n y a plus de limites... Le sapeur Camembert.

Les pratiques de désobéissance civile sont peu connues de la science politique 1, surtout si l'on s'intéresse à la désobéissance dans les régimes démocratiques où le respect du droit, mais aussi du principe de représentation, constituent des « conventions» essentielles2. Certes, la notion même de désobéissance civile a été travaillée en philosophie politique, principalement aux Etats-Unis, travail conduisant à de nombreuses définitions parmi lesquelles celle de John Rawls: « La désobéissance civile peut, tout d'abord, être définie comme un acte public, non-violent, décidé en conscience mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener à un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement» 3. L'originalité de cette réflexion réside dans l'idée qu'il est possible de désobéir en faisant preuve de civilité dans la transgression. La civilité se définit comme un ensemble de contraintes, en nombre variable, que doit respecter le désobéissant: il s'agit de
L'étude de la désobéissance, et plus globalement des «résistances civiles» dans le cadre de régimes autoritaires ou totalitaires est aujourd'hui animée par Jacques Sémelin. Voir, par ex, Quand les dictatures se fissurent: résistances civiles à l'est et au sud, Paris, Desclée de Brouwer, 1995 ou «De la force des faibles: analyse des travaux sur la résistance civile et l'action non-violente », Revue française de science politique, vol 48, n06, décembre 1998, p 773 à 782. Pour une réflexion sur le rapport entre la désobéissance et le procès Eichman, voir Rony Brauman, Eyal Sivan, Eloge de la désobéissance, Paris, Le Pommier, 1999. 2 Sur les « conventions» fondant la démocratie moderne, voir Georges Lavau, Olivier Duhamel dans « La démocratie» in Jean Leca, Madeleine Grawitz (dir), «Traité de science politique: les régimes politiques contemporains », Paris, P. U.F, 1985, P 61 à 71. 3 John Rawls, Théorie de la justice, Paris, Seuil, 1986, p 405. D'autres penseurs, pas tous anglosaxons, ont également pensé la notion, nous y reviendrons en détail dans notre premier chapitre. I

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désobéir sans violence et publiquement, de justifier sa position par des «motifs de conscience », voire d'en accepter les sanctions pénales. Dans cette logique normative, la désobéissance civile est pensée comme une valeur ajoutée à la démocratie. Empiriquement, un certain nombre de mouvements politiques à l'échelle internationale1 vont s'inspirer de ces réflexions pour mener des actions concrètes de désobéissance à la loi, la France ne faisant pas exception. Notre objectif sera donc de comprendre, dans le cadre français, la signification de ces pratiques en partant de l'étude des mouvements non-violents et des groupes d'objecteurs de conscience2. Ces groupes ont des effectifs qui, dans

la période d'étude retenue - à savoir 1983 à nos jours

-

pas avoir dépassé le demi-millier d'adhérents, si on les considère individuellement3. Cette faiblesse numérique n'est pas sans poser quelques difficultés4. Cependant, ces groupes ne sont qu'un point de départ pour une étude sur le sens d'une désobéissance en

ne semblent

I Voir, par exemple, Marie-Christine Granjon, L'Amérique de la contestation, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1985. Voir aussi Peter Brock, Twentieth-century pacifism: new perspectives in political science, New York, Van nostrand reinhold, 1970. Voir également les travaux sur les « mouvement de paix» de Bert Klandermans (dir), Peace movements in western Europe and the United States, International Social Movement Research, vol 3, 1991. 2 Bien entendu, d'autres groupes que ceux analysés dans cette étude ont pratiqué ou pratiquent aujourd'hui des actions de désobéissance civile comme les Verts. Voir Florence Faucher, Les habits verts de la politique, Paris, Presses de sciences po, 1999, p 264. Cependant, les non-violents et objecteurs de conscience militants vont placer ce type d'actions au centre de leurs discours et pratiques. On pense ici principalement au Mouvement pour une Alternative Non-violente, né en 1973, et au Mouvement des Objecteurs de Conscience apparu en 1981. L'histoire détaillée de ces groupes sera abordée dans le chapitre 2. 3 Evaluation à prendre avec prudence car toute tentative pour évaluer le nombre de désobéissants se heurte à une série de difficultés: méfiance, voire refus de « l'encartage », négligence voire absence de la tenue d'une comptabilité stricte des adhésions, apparition, disparition, recomposition régulières de ces groupes... En un mot, nous sommes en présence d'un faisceau de groupes en apparence peu structurés où les frontières entre sympathisants, adhérents et militants sont brouillées. 4 En particulier, l'impossibilité, au regard de la faiblesse numérique de ces groupes, de mener une étude quantitative sérieuse afin de cerner le profil sociologique des acteurs.
Dès lors, se limiter il y a ignorance à ces trois des volumes de capital indicateurs traditionnels

- donc

culturel, économique une méconnaissance

pour et sociale de la position

-

objective du désobéissant dans l'espace social qui n'est peut-être pas, a priori, négligeable afin de comprendre son comportement. Cependant, la relativisation de cette lacune est immédiate et renvoie en fait à l'ensemble de nos hypothèses de travail qui tendent, sans négliger les variables sociologiques « lourdes », à ne pas les considérer comme déterminantes dans la signification de l'acte.

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démocratie. Dans cette optique, leur importance numérique est secondaire au regard des enjeux dont nous supposons qu'ils sont porteurs. Concrètement, les mouvements non-violents et les groupes d'objecteurs de conscience vont, d'une part, souligner dans leurs discours la légitimité, sous conditions, d'une désobéissance à la loi en démocratie; d'autre part pratiquer des actions comme la désertion ou l'insoumission à différentes formes du service national, le refus public d'une partie de l'impôt sur le revenu, etc. En ce sens, ces acteurs sont désobéissants non seulement parce qu'ils mettent en

avant la légitimité de la désobéissance avec force1 mais aussi la
pratiquent parfois et le substantif de désobéissant - sauf précision contraire - devra donc être compris comme renvoyant aux membres de ces mouvements. A travers ces actions, les désobéissants vont donc chercher à s'abstenir de toute violence, justifier par leur « conscience» leurs positions, voire accepter les peines prononcées à leur encontre. L'existence de ces pratiques originales nous permet donc de circonscrire un champ relativement homogène d'actions dans la masse des pratiques illégales. Notre hypothèse de départ est que ces actions de désobéissance civile sont révélatrices de «quelque chose» de sociologiquement pertinent; l'objectif étant bien évidemment de trouver ce « quelque chose». Autrement dit, nous avons supposé que la désobéissance ne se limitait pas à un simple mode d'action, ni à un simple refus. En fait, les comportements désobéissants sont d'autant plus significatifs qu'il conviendra de ne pas faire de réductionnisme : la transgression de la loi, point de départ empirique de notre étude, peut s'accompagner d'autres types de transgressions, celles concernant, par exemple, certaines normes sociales. Dès lors, à partir de cette hypothèse de départ, il est nécessaire de préciser, d'une part, notre problématique et nos hypothèses et, d'autre part, nos techniques de recherche.

I Soulignons que dans le droit français, le soutien d'une action de désobéissance publique et politique constitue en soi un délit. C'est le cas par exemple pour la désertion.

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LE SENS DE LA DESOBEISSANCE: HYPOTHESES FONDAMENT ALES. Rappelons que notre objectif est de comprendre la signification de l'acte de désobéissance civile. Notre hypothèse est que cette action est révélatrice d'une vision du monde propre au désobéissant, notion que nous devrons préciser en insistant, d'une part, sur la dimension affective qui la constitue; d'autre part sur le fait qu'elle résulte, en partie, d'un travail collectif des désobéissants. Cependant, la construction de la vision du monde du désobéissant doit être également analysée à l'aune des contraintes propres au champ politique, plus précisément à travers le travail mené pour répondre à des pratiques de désobéissance.
La désobéissance comme vision du monde.

Affirmer qu'il existe une vision du monde propre au désobéissant nécessite de s'intéresser à l'organisation symbolique de ces acteurs c'est-à-dire à un ensemble, plus ou moins structuré, de représentations du politique - et plus largement de l'espace social mais aussi « de convictions (et de sentiments) relatifs au légitime et à l'illégitime, au pensable et à l'impensable, au réel et à l'illusoire, voire aux problèmes de destinée et d'existence» 1. La notion d'organisation symbolique renvoie donc dans un premier temps aux représentations des individus, c'est-à-dire à des manières de comprendre, d'interpréter le réel, lesquelles, comme le montre Denise Jodelet, possèdent une dimension cognitive et une autre affective2. Il sera donc nécessaire de s'intéresser aux émotions désobéissantes. Philippe Braud estime qu'il y a émotion à partir du moment où l'état d'un individu ou d'un groupe, « s'écarte de ce degré zéro qu'est l'indifférence absolue envers un objet »3. Pour sa part, Pierre Ansart préfère parler de « passion» afin de désigner des états
1

Guy Michelat, Michel Simon, «Déterminants

socio-économiques,

organisation

symbolique et comportement électoral », Revue française de sociologie, vol 26, n° 1, janvier-mars 1985, p 32. 2 Denise Jodelet, «Les représentations sociales, un domaine en expansion» dans Denise Jodelet (dir),_Les représentations sociales, Paris, P.U.F, 1989, pp 43-44. Sur la notion de représentation, voir du même auteur «représentation sociale: phénomène, concept et théorie» dans Serge Moscovici (dir), Psychologie sociale, Paris, P.U.F, 1984, P 357 à 378. 3 Philippe Braud, L'émotion en politique, Paris, Presses de Sciences Po, 1996, p 8.

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affectifs «que l'on entende par là les intensités qui portent aux comportements exceptionnels, à l'énergie de la violence ou du courage, soit que l'on désigne tous les états affectifs liés aux insatisfactions et aux souffrances» 1. Quant aux psychologues, ils proposent de distinguer de manière précise les termes « émotion» et « sentiment ». Ainsi, l'émotion serait un état relativement brutal, portant sur un objet précis (personne ou idée), ayant une durée de vie limitée, en partie incontrôlable et repérable par des signes physiques. Enfin, elle induirait des comportements précis2. Par opposition, le sentiment serait plus progressif dans son expression et planifié dans sa production3. Pour notre part, nous confondrons - en reprenant la définition de Pierre Ansart - les deux termes, en insistant davantage sur l'importance, dans le champ politique, de ces états affectifs durant lesquels les acteurs témoignent d'un certain nombre de sentiments et d'émotions à l'égard d'objets politiques précis4. Cependant, parler des émotions des désobéissants ne signifie pas supposer une irrationalité des comportements. En effet, la césure entre raison et émotion apparaît tout d'abord contestable dans la mesure où certaines émotions peuvent être particulièrement efficaces afin d'atteindre une fm déterminée. Cette remarque implique que nous ne saurions pas, au niveau des acteurs, distinguer de manière tranchée la dimension cognitive du politique et les sentiments qui l'accompagnent. Il apparaît donc qu'on ne peut décréter l'existence d'un moment précis où l'émotion laisserait place à une vision du monde rationnelle. Ensuite, les émotions et sentiments ne sont pas produits n'importe comment mais résultent au contraire « d'un travail culturel et politique de sédimentation de sens autour d'un signifiant »5. Autrement dit, cet effort est mené, en partie de manière intentionnelle, par un groupe particulier dans un but précis; travail qui, pour demeurer efficace, doit faire l'objet d'investissements affectifs constants de la part des acteurs. Enfin, les émotions ne sauraient constituer un ensemble disparate. Elles présentent en effet une cohérence interne dans leur organisation même si elle n'est pas systématique et se décline à des degrés divers. Ainsi, comme le
1 Pierre Ansart, Les cliniciens des passions politiques, Paris, Seuil, 1997, P 7. 2 Nicolas Joumet, « Les émotions de A à Z », Sciences humaines, n068, janvier 1997, p 16. 3 Cosnier (J), « Empathie et communication: partage des émotions d'autrui », Sciences humaines, op cit, p 24. 4 Pierre Ansart, La gestion des passions politiques, Lausanne, L'Age d'Homme, 1983, p 25. 5 Philippe Braud, L'émotion en politique, op cit, p 88.

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souligne Pierre Ansart : « On voit dès lors combien il importe de se débarrasser du préjugé rationaliste qui rejette dans l'absurdité de « l'irrationnel» tout ce qui concerne l'émotivité politique» 1. Il convient donc de se débarrasser une fois pour toute d'une vision pathologique de l'acte de désobéissance qui renvoie au sens commun. Il peut être en effet tentant de percevoir celui qui refuse publiquement de payer une partie de son impôt sur le revenu, tout en sachant très bien qu'il sera fortement pénalisé sur un plan financier, au mieux comme un sympathique farfelu, au pire comme un illuminé. En réalité, nous montrerons que la représentation de la désobéissance comme pathologie constitue une manière de lutter contre l'influence des désobéissants dans le champ politique. Un autre préjugé consiste à individualiser de manière excessive l'acte de désobéissance dans la mesure où celui-ci ne prend son sens - pour ne pas aborder ici la question des contraintes
extérieures

- que

dans les interactions

entre

les membres

du groupe

dans lequel l'acteur se situe. Nous entendons ici le terme groupe comme une réunion volontaire de personnes, dans un cadre plus ou moins structuré, autour d'intérêts et d'objectifs communs2. En ce sens, la notion de groupe est à la fois plus large et transversale que celle de mouvement. Plus large car il peut exister plusieurs groupes à l'intérieur d'un mouvement politique et les mouvements désobéissants ne font exception à la règle. De même, des individus peuvent former des groupes informels traversant différents mouvements. Plus précisément, il existe au sein du groupe un travail collectif afin de produire les émotions et les représentations cognitives structurant la vision du monde du désobéissant. Ainsi, nous rejoignons Pierre Ansart lorsqu'il estime que « c'est grâce au groupe par le jeu des interactions qu'une réflexion théorique est stimulée, qu'une théorie est systématisée et s'impose au groupe (..) Force est donc d'inverser les questions, de ne plus rechercher comment la psychologie individuelle organise le groupe mais bien au contraire comment le petit groupe organise et produit une intensification des sentiments politiques, fait émerger ou non un chef politique et rend compte de ses rapports à ses disciples »3. Ce travail est commun aux différents types de groupes même s'il ne se décline
l Pierre Ansart, La gestion 2 Sur la notion de groupe, groupes restreints, Paris, 3 Pierre Ansart, La gestion des passions politiques, op cit, p 25. voir Denis Anzieu, Jacques-Yves Martin, La dynamique P.U.F, 1986, pp 36 à 42. des passions politiques, op cit, p 92.

des

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pas avec la même force ni avec les mêmes effets. En ce sens, quel que soit le groupe que fréquente le désobéissant, il se situe toujours en connexion avec un travail analogue. Cependant, la proposition précédente ne signifie pas que l'individu soit soumis à la logique du groupe. Nous examinerons les dynamiques qui accompagnent l'entrée de l'individu en son sein, le travail qu'il effectue afin de renforcer ou de contester les logiques dominantes dans le collectif ainsi que ses éventuelles réactions face aux normes collectives. C'est pourquoi il nous semble nécessaire de ne pas schématiser à l'excès le fonctionnement complexe et évolutif de petits groupes où les logiques affectives jouent un rôle essentiel. En un mot, il convient de les considérer comme des dynamiques précaires et non linéaires. Dans cette optique, l'entrée dans le collectif ne peut être analysée à l'aune des variantes les plus radicales de la théorie de la mobilisation des ressources 1 dans la mesure où les gratifications matérielles offertes au désobéissant ne peuvent suffire à expliquer son engagement non seulement au sein du collectif: mais plus encore dans sa pratique de transgression de la loi. Certes, il existe des gratifications symboliques offertes au sein du groupe - il ne faudra pas les négliger - comme dans l'ensemble des partis ou mouvements politiques2. Cependant, nous rejoignons Alessandro Pizzorno lorsqu'il estime qu'une des fonctions essentielles du groupe consiste à rassurer l'individu qui le rejoint en lui fournissant des repères identitaires3. Cette proposition ne signifie en rien postuler l'existence avant l'entrée au sein du groupe d'un individu « instable» mais, par opposition, permet de mettre en avant le poids essentiel des contraintes qui entourent celui qui envisage de désobéir, question essentielle que nous retrouverons plus loin. A. Pizzomo souligne également la nécessité d'un travail régulier du groupe afin de réaffirmer les options affectives et cognitives dominantes en son sein. Dans le cas des mouvements désobéissants, cela empêche de considérer la désobéissance comme un état permanent. Il ne faut pas en effet surestimer la stabilité des
I Voir, par exemple, Mancur OIson, Logique de l'action collective, Paris, P.U.F, 1978. 2 Sur cette question, voir Daniel Gaxie, « Economie des partis et rétribution du militantisme », Revuefrançaise de science politique, n027, 1, 1977, pp 123-154. 3 Alessandro Pizzorno, « Sur la rationalité du choix démocratique », dans Pierre Birnbaum, Jean Leca (dir), Sur l'individualisme: théories et méthodes, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1991, P 358.

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comportements désobéissants: les acteurs ne transgressent pas tout le temps la loi ou les normes sociales. En d'autres termes, ils modifient régulièrement leurs comportements dans un sens d'une plus ou moins grande normalité en fonction des circonstances et de leurs objectifs. Cela signifie qu'ils adhérent à certaines lois et pas à d'autres, respectent certaines règles sociales et en transgressent d'autres... En conséquence, il importe de dépasser une image statique du désobéissant, à savoir celle du «marginal» c'est-à-dire un personnage se situant de manière contestataire aux « marges» de la société. Il est donc nécessaire d'examiner les rapports entre le désobéissant et les normes politiques et sociales comme des dynamiques évolutives, empreintes d'oscillations à savoir de périodes de transgressions et de conformisme. Nous supposons donc une certaine plasticité des comportements désobéissants, c'est-à-dire la possibilité offerte à l'acteur de réinterpréter les dispositions qu'il a intériorisées à travers sa socialisation en fonction de différents critères comme les relations avec le groupe auquel il appartient, la confrontation à l'environnement politique dans lequel il s'inscrit... Cette perspective suppose, sur un plan général, de ne pas considérer l'acteur comme un réceptacle passif du travail de socialisation qui lui est antérieur mais au contraire d'analyser cette socialisation comme une constructionI. La religion constitue une illustration de cette hypothèse car les désobéissants, s'ils s'inscrivent souvent dans des religions institutionnelles, adoptent en général des pratiques et croyances contestataires du dogme. En ce sens, on perçoit que de nombreux acteurs vont, dans un cadre collectif, retravailler l'éducation religieuse qu'ils ont reçue en vue de la contester. Cependant, les remarques précédentes ne supposent en rien une sous-estimation du poids du religieux. En fait, de manière schématique, il est possible de parler d'une autonomie relative du facteur religieux dans la construction de la vision du monde du désobéissant. Le religieux est d'abord autonome car il possède sa propre dynamique. Ainsi, de manière évidente, il pourra favoriser chez le désobéissant la propension à se référer à des règles
supérieures au droit positif

-

les lois divines

-

afin de ne pas se

soumettre aux normes temporelles. Cependant, nous montrerons que le facteur religieux ne se décline pas de manière isolée: les sources
1 Dans cette optique, voir Claude Dubar, La socialisation: sociales et professionnelles, Paris, Armand Colin, 1991. construction des identités

19

religieuses sont toujours mobilisées, dans des proportions variables, en concordance avec des ressources cognitives diverses, comme l'anarchisme, voire le marxisme. Il est donc nécessaire d'attribuer toute sa place à la dynamique religieuse tout en ayant conscience qu'elle ne peut en aucun cas constituer un facteur unique expliquant les représentations ou les émotions désobéissantes, ce qui suppose qu'on ne peut, dans l'explication, l'isoler de manière artificielle. L'ensemble des constats qui précèdent entraîne deux conséquences importantes. D'une part, on ne peut réduire le processus de désobéissance à une addition de trajectoires individuelles car il faut prendre en compte, comme nous l'avons souligné, le rôle de vecteur du groupe qui permet le passage de la singularité de chaque acteur à la définition d'un collectif, en quelque sorte le passage du « je» au « nous». En deuxième lieu, il serait illusoire de chercher « la cause extérieure» de la désobéissance, de la considérer, par exemple, comme une simple résultante d'une socialisation politique défaillante. Il faut sortir de l'illusion mécanique de la causalité, qu'elle soit d'ailleurs interne ou externe à l'acteur, pour considérer la désobéissance comme un processus qui ne peut être compris que s'il est analysé à travers la vision du monde du désobéissant, donc à travers une construction affective et cognitive qui résulte d'une travail collectif évolutif, mais aussi d'une confrontation aux logiques du champ politique.
Une mobilisation sous contraintes.

Doug Mc Adam et Sidney Tarrow soulignent que les actions non-violentes ne sont compréhensibles qu'à travers l'étude des interactions entre les acteurs non-violents et l'environnement politique dans lequel ils s' inscriventI. Le constat est valable pour l'étude de la figure du désobéissant. En effet, dès que ce dernier cherche à légitimer sa transgression de la loi, il va se heurter à un travail politique émanant, pour reprendre l'expression d'Howard Becker, « d'entrepreneurs de morale »2, lesquels, en mobilisant
1 Doug Me Adam, Sidney Tarrow, «Nonviolence as a contentious interaction », Political science, vo133, n02, juin 2000, p 149. 2 Cette expression pertinente est empruntée à Howard Becker, Outsiders: études de sociologie de la déviance, Paris, A.M. Métailié, 1985, pp 171 à 187. Elle constitue que nous pouvons utiliser sans guillemet afin de pour nous une notion technique

-

-

nommer, d'une manière générale, les acteurs entreprenant de lutter contre la
20

différentes valeurs, vont tenter de corriger ces comportements désobéissants. Dans le champ politique, les entrepreneurs de morale renvoient à des acteurs précis comme le gouvernement, le Parlement,

le Président de la République, les administrations publiques1.
Cependant, d'autres acteurs sont également concernés. Il nous faudra les repérer avec précision et on peut ici schématiquement en présenter trois types. Tout d'abord, nous trouvons certains partis politiques qui vont, par exemple, jouer un rôle important dans la construction des représentations dominantes sur l'objection de conscience entre 1983 et nos jours, puisqu'ils inspirent directement le discours du législateur. Ensuite, il faut évoquer le travail plus masqué du «milieu décisionnel» - nous reviendrons sur cette notion - en matière de politiques publiques. Nous pensons au secteur de la défense où des acteurs précis travaillent à canaliser l'influence des thèmes désobéissants sur ces questions. Enfin, il ne faut pas négliger le rôle joué par les magistrats dans le champ juridique puisque ces derniers disposent d'un pouvoir direct de répression par l'intermédiaire du droit. Les entrepreneurs de morale disposent de différents outils pour mener à bien leur travail. Outre la contrainte physique, ils mobilisent des croyances propres à la culture politique française. Nous définissons, à la suite de Bertrand Badie, la culture politique comme « un système de significations formées dans l'histoire, et accomplissant une fonction de contrôle sur la transformation des processus sociaux et politiques» 2. Les croyances qui la constituent sont des contraintes d'autant plus prégnantes qu'elles apparaissent « naturelles », puisqu'elles s'inscrivent dans l'histoire et ont parfois la force de « l'évidence ». Il est donc essentiel de préciser que ces objets culturels ne prennent véritablement leur force que dans l'action et de ne pas considérer les différents acteurs du système politique comme des êtres passifs subissant les croyances pérennes de la culture politique. En d'autres termes, celle-ci n'existe que par les acteurs politiques, qui retravaillent les croyances dans lesquelles ils s'inscrivent.

désobéissance civile, acteurs que nous aurons l'occasion, bien entendu, de préciser tout au long de notre recherche. l Il nous semble plus fécond sur un plan méthodologique de préciser chaque acteur plutôt que d'employer des notions plus globales, comme celle d'Etat, qui tend à désincarner les entrepreneurs du traitement de la désobéissance. 2 Bertrand Badie, Culture et politique, Paris, Economica, 1993, p 89.

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A travers ce jeu complexe, l'objectif est bien de souligner que la culture politique est une création humaine, et de ne plus la considérer comme totalement extérieure aux acteurs, et cause première de leurs comportements 1. Ce point est essentiel par rapport à notre objet de recherche. En effet, nous montrerons que les autorités politiques tentent en permanence de naturaliser des notions, comme la nation ou la patrie, qui ne sont jamais que des constructions sociales et politiques. De ce fait, elles masquent ainsi leur propre responsabilité en s'abritant, entre autres, derrière le poids de l'histoire. Il convient donc de supposer qu'elles disposent de marge de manœuvre dans l'élaboration des stratégies visant à s'opposer à la désobéissance, même si elles ne sont pas toutes puissantes, notamment dans la réalisation des objectifs fixés. Concernant ces derniers, nous avons donc choisi de sortir de l'opposition exclusion/récupération2 pour supposer l'existence d'un travail permanent de maîtrise de la désobéissance c'est-à-dire un travail visant à mettre à distance les désobéissants du milieu décisionnel en matière de politique publique, et à limiter les débats sur leurs idées dans l'espace public afin de réduire au minimum leur impact sur le législateur. En effet, dans tout secteur professionnel, il existe - comme le montrent les travaux en politiques publiques - un milieu décisionnel qui se caractérise par la présence de leaders ayant un rôle essentiel dans la mise en mouvement de la politique considérée3. En d'autres termes, la maîtrise de la désobéissance vise à contrôler, à « administrer» en quelque sorte, les idées et les acteurs. L'objectif final est donc moins d'empêcher la désobéissance, ce qui est impossible en soi, ni même de la réprimer bien qu'il s'agisse d'une stratégie en tant que telle et nous allons y revenir - mais davantage d'exercer un pouvoir de contrôle sur l'influence des désobéissants.

I

2 Evoquée, par exemple, par Guillaume Sainteny à propos des écologistes. Cf La constitution de l'écologisme comme enjeu politique en France: mobilisation des ressources et stratégies des acteurs, thèse pour le doctorat en science politique, Université de Paris I, 1992. 3 Dans une littérature abondante voir, par exemple, Pierre Muller, Les politiques publiques, Paris, P.U.F, colI « Que sais-je? » p 72-73 mais aussi Catherine Grémion, Profession décideur: pouvoir des hauts fonctionnaires et réformes de ['Etat, Paris, Gauthier-Villars, 1979 et Jean-Claude Thoenig, L'ère des technocrates, Paris, L'Harmattan, 1973. 22

ibid P 58.

Dès lors, on peut distinguer en fonction de cet objectif, deux grandes stratégies, qu'il faut comprendre comme des types idéaux qui se combinent dans la réalité. La première stratégie consiste en une répression explicite des désobéissants à travers un travail de disqualification par le droit et le discours politique. Ce travail vise à la fois les acteurs, montrés comme inadaptés à la normalité démocratique, mais aussi les idées qu'il conviendra de délégitimer . Le désobéissant pourra ainsi être considéré comme dangereux pour le bon fonctionnement de la République. En conséquence, il ne pourra pas prétendre influer réellement sur la décision politique. La deuxième stratégie consiste à proposer aux désobéissants de participer à différentes institutions afin, dans l'optique officielle, de les « intégrer» dans la République. En fait, ce terme ne doit pas être compris dans un sens sociologique mais au contraire comme une notion tactique utilisée par les entrepreneurs de morale dans le traitement de la désobéissance. Le discours consiste principalement à montrer les désobéissants comme des acteurs injustement exclus de la République: il conviendrait donc de les ramener en son sein pour leur bien et celui de la communauté nationale. Nous montrerons que cette intégration n'est qu'apparente car elle s'accompagne d'une canalisation de l'influence des désobéissants dans des segments réduits du champ politique. Il est ainsi évident que ces stratégies influent directement, selon des modalités et une intensité à préciser, sur la construction de la vision du monde du désobéissant. Cependant, ces stratégies suscitent des effets pervers et rencontrent des limites qui tiennent en partie aux réactions des désobéissants. En fait, nous montrerons qu'il est important de ne pas avaliser la vision d'un pouvoir politique machiavélique arrivant à l'insu des acteurs à les neutraliser quoi qu'ils fassent. Encore une fois, nous sommes en présence d'un travail qui, même s'il n'est pas toujours soutenu car ces groupes sont en soi peu nombreux, émane d'acteurs vigilants au vu des enjeux majeurs qu'induit la question de la désobéissance à la loi. En d'autres termes, il faut veiller à ne pas tomber dans les errements d'une vision systématique du traitement de la désobéissance. Résumons-nous. L'ensemble de nos hypothèses théoriques conduit à considérer la désobéissance civile comme une interaction, à la fois conflictuelle et inégalitaire, entre, d'un côté, une mobilisation collective affective et cognitive des désobéissants et, de l'autre, une volonté politique de maîtrise de la transgression de la loi émanant des entrepreneurs de morale. 23

Autrement dit, la figure du désobéissant ne peut être dessinée qu'à travers l'étude de ces transactions inégalitaires. Il nous reste maintenant à préciser notre méthode de travail pour vérifier ces hypothèses. LES TECHNIQUES DE RECHERCHE OU COMMENT DECRYPTER UNE VISION DU MONDE. Explorer une vision du monde nécessite d'entrer dans un rapport de proximité sur le long terme avec les acteurs afin de saisir leurs représentations, émotions, sentiments. Nous avons donc logiquement choisi d'observer «de l'intérieur» les mouvements désobéissants à travers une « observation participante». En fait, cette méthode particulière se doit, dans un premier temps, d'être justifiée par rapport à notre problématique et nos hypothèses de départ. Puis, il sera nécessaire de préciser comment nous avons cherché à maîtriser cette participation.
Justification participante. et modalités de l'observation

Nous l'avons choisie comme dispositif central de notre recherche pour cinq raisons. La première, qui est essentielle, repose sur une exigence de cohérence avec notre problématique. En effet, chercher à comprendre la désobéissance à partir du sens vécu des acteurs ne peut pas se faire par un travail de recherche purement extérieur aux groupes considérés. On sait que ce constat est classique en ethnologie qui a fait de l'observation participante la pièce maîtresse de son dispositif de recherche. De manière analogue, la sociologie dite qualitative s'est également emparée de la technique, en la définissant comme « une période d'interactions sociales intenses entre le chercheur et les sujets, dans le milieu de ces derniers. Au cours de cette période, des données sont systématiquement collectées (..) les chercheurs s'immergent personnellement dans la vie des gens. Ils partagent leurs expériences »1. Nous rejoignons cette
1 Georges Lappasade, Les microsociologies, Paris, Anthropos, 1996, p 45. Pour une présentation claire et synthétique des techniques de l'observation participante voir Madeleine Grawitz, Méthodes des sciences sociales, Paris, Dalloz, 1986, p 909 à 937.

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définition générale en insistant sur le fait que si l'on cherche à percevoir le visible mais aussi l'invisible au sein d'un groupe, le dit et le non-dit dans le discours, il est impossible d'éviter une observation directe. En ce sens, la démarche retenue pour notre recherche s'inscrit clairement dans une perspective qualitative. En fait, l'ensemble de nos hypothèses conduit à une observation directe. En effet, et pour ne citer qu'une seule illustration de cette deuxième raison, notre hypothèse sur la désobéissance comme action collective est très proche de celle adoptée par Howard Becker dans son approche des phénomènes de déviance lorsqu'il souligne que le fait de fumer de la marijuana n'est en rien le résultat d'une disposition mentale, en l'occurrence une déficience, mais au contraire un apprentissage progressif par le fumeur de techniques au sein d'un groupe. Cette hypothèse fut posée pour l'ensemble de groupes étiquetés comme déviants et, en toute logique, H. Becker choisit une méthode cohérente afin de vérifier ses présupposés, à savoir des observations participantes dont la plus célèbre fut celle au sein d'un groupe de musiciens de jazzI. C'est donc une démarche analogue que nous proposons pour les désobéissants. De plus, l'observation participante s'imposait également en raison du caractère extrêmement codé de ces groupes. Nous entendons par ce dernier terme un mode de fonctionnement collectif, largement basé sur l'implicite, qui n'est que partiellement intelligible pour la personne extérieure. Cette caractéristique se renforce dans le cas des mouvements désobéissants précisément en raison de leur caractère désobéissant: ceux-ci cultiveront en permanence un rapport de méfiance/défiance vis-à-vis d'un monde extérieur perçu, d'une manière générale, comme dominé par des logiques et des acteurs qui leurs sont défavorables. Ajoutons une raison qui renvoie au caractère exploratoire, en science politique, de notre recherche. Rappelons qu'il n'existe,
Pour des exemples concrets et remarques de terrain, voir, par exemple, Howard Becker, Outsiders: études de sociologie de la déviance, op cit, p 103 à 120, Jacques CoenenHulher, Observation participante et théorie sociologique, Paris, l'Harmattan, 1995. Pour des remarques générales et parfois critiques, voir l'ouvrage classique de Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue, New York, Mouton, 1986, p 61 et suiv, celui de Rodolphe Ghiglione, Benjamin Matalon, Les enquêtes sociologiques: théories et pratiques, Paris, Armand Colin, 1995, p 145 à 150, Alex Mucchielli, Les méthodes qualitatives, Paris, P.U.F, coll« Que sais-je? », 1991, p 34 à 38, Birgitta Orfali, L'adhésion au Front national: de la minorité active au mouvement social, Paris, Kimé, 1991, P 81 à 86. 1 Howard Becker, Outsiders: études de sociologie de la déviance, op cit, pp 130 à 120.

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dans cette discipline, aucune étude des désobéissants en France. En fait, on sait que la pratique de l'observation participante au sein de groupe politique reste peu fréquente, le danger d'une confusion entre le chercheur et le militant étant traditionnellement évoquée, nous y reviendrons ultérieurement. Enfin, on a déjà souligné que l'approche de la dimension affective des mobilisations politiques demeure marginale parce qu'elle semble renvoyer à des propositions invérifiables. Or, l'observation participante présente l'intérêt - en toute modestie - de faire avancer la connaissance sur l'ensemble de ces trois terrains peu défrichés de la science politique. Une dernière raison renvoie à notre propre itinéraire. Sans l'évoquer en détail icP, signalons, qu'entre 1991 et 1993, un service civil des objecteurs de conscience dans le cadre d'un groupe local du M.A.N2. à Grenoble a favorisé l'établissement de nombreux contacts au sein des mouvements désobéissants. Dès lors, entre 1994 et l'été 1997, début de notre rédaction de thèse, nous avons participé à un ensemble d'activités - réunions, actions diverses, débats, etc - au sein du M.O.C, voire dans d'autres mouvements désobéissants. Enfin, nous nous sommes rendu à plusieurs reprises sur le Causse du Larzac, au sein du centre de formation à la non-violence qu'est le CUN, plus rarement dans des communautés de l'Arche, ce qui a permis de mieux comprendre les pratiques communautaires, même si sur ce point, il faut être modeste au vu du peu de temps consacré à ce type de pratiques. Parallèlement à ces observations directes, nous avons demandé à un échantillon de désobéissants s'ils voulaient nous parler, dans le cadre d'un entretien, de la désobéissance civile3. Nous
n'avons pas cherché à atteindre un nombre précis d'entretiens

n'aurait pas eu de sens en soi - mais nous avons cessé nos interviews à partir du moment où nous avons eu le sentiment que tout nouvel entretien produirait une «valeur ajoutée» négligeable dans la connaissance de la vision du monde du désobéissant. Finalement, c'est donc 34 entretiens qui ont été effectués entre 1995 et 1997, là où

- ce

qui

1 Pour le détail, nous renvoyons ici à notre thèse et à la section 3 de l'introduction consacrée aux questions méthodologiques. 2 Sur le sens des sigles, voir l'index en fin d'ouvrage. 3 Pour les conditions précises de réalisation de nos entretiens - période, consignes d'entretien, variables retenues pour l'échantillon, méthode d'analyse des propos - voir la section 3 de notre introduction de thèse.

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vivent les désobéissants les plus variés, c'est-à-dire entre Paris et la communauté de La Borie Noble en passant par le Larzac. De plus, pour appuyer notre travail d'observation et nos entretiens, nous avons dépouillé et analysé la littérature désobéissante, ainsi qu'un échantillon de journaux représentatifs de

cette mouvance sur la période allant de 1983 à nos jours I.
Parallèlement à ces sources documentaires, nous avons pu utiliser ponctuellement d'autres documents, par exemple les bulletins internes des mouvements comme le « M.O.C Infos» ou le « M.A.N Infos », bulletins à vocation interne, à la parution chaotique pour le premier, plus régulière pour le deuxième mais également les journaux émanant du CUN ou du M.I.R, même si pour ces derniers un dépouillement systématique n'a pas eu lieu afin de ne pas alourdir une documentation écrite déjà conséquente. De même, des documents comme des tracts ou divers textes écrits, du type « profession de foi de déserteurs» seront parfois mobilisés dans notre analyse. Ces derniers constituent une source de documentation intéressante car ils sont parfois écrits par des acteurs à la marge des mouvements désobéissants, développant une rhétorique moins contrôlée par le groupe. Cependant, l'utilisation de documentation écrite n'a pas porté que sur les seuls désobéissants. En effet, afin d'analyser le discours des entrepreneurs de morale, et plus globalement leurs stratégies de traitement de la désobéissance, nous avons utilisé différents écrits. Nous nous sommes ici appuyé sur différents matériaux qui présentent parfois un statut scientifique inégal. En effet, nous avons à la fois examiné et utilisé des rapports et débats parlementaires de 1980 à nos jours portant sur la question du service national, mais également des comptes-rendus de procès de désobéissants ainsi que différents articles de presse ou de revues portant sur une action précise des désobéissants. Le problème principal rencontré est celui de la faiblesse des sources disponibles qui s'explique par quatre raisons essentielles. La première tient bien entendu à la marginalité des désobéissants qui n'incite pas à des réactions nombreuses des autres acteurs politiques, l'exemple le plus frappant étant la question du refus de l'impôt sur laquelle n'existe quasiment aucune prise de position. La deuxième est liée à des problèmes juridiques: la
l

Le détail des revues et journaux

dépouillés

se trouve dans notre introduction

générale

de thèse. 27

désobéissance est une question grave car elle s'accompagne souvent d'un procès pénal. A ce titre, le droit commun interdit que l'on puisse divulguer très précisément les propos tenus dans les enceintes des tribunaux. Ceci explique que nous n'ayons pu accéder, malgré nos demandes, aux notes de greffiers, seule source de première main en ce qui concerne les propos des magistrats du ministère public. Il nous faut malheureusement nous contenter de sources de seconde main à utiliser avec toute la prudence nécessaire Gournaux militants, articles de presse). La troisième raison renvoie au poids dominant, dans la période postérieure à 1983, des stratégies intégratives. Quant à la dernière raison, peut-être la principale, elle nous semble directement liée à la grammaire interne à la répression. En effet, nous montrerons qu'un des objectifs de la répression consiste à exclure les désobéissants du débat politique, travail paraissant d'autant plus nécessaire qu'ils sont considérés comme dangereux. Dans cette optique, n'est-il pas cohérent de commencer par minorer symboliquement la nécessité de prises de position à leur égard? N'est-il pas parlant de ne rien dire de pratiques qui, pourtant, existent de manière constante depuis plus de trente ans? N'est-ce pas une manière particulièrement efficace de suggérer la non-existence d'actions et des mouvements qui les mettent en oeuvre? Cependant, malgré ces difficultés, il nous semble possible de décrypter avec rigueur la logique qui structure la répression des désobéissants car, comme nous le verrons, les documents disponibles laissent apparaître une cohérence interne qu'à notre connaissance, aucune source extérieure ne contredit. Reste que nous avons bien conscience que l'ensemble de notre démarche pose la question du statut de l'observateur et plus précisément impose un travail critique permanent de nos propres observations.
Maîtriser la participation.

Dans le débat permanent sur le statut du chercheur en sciences sociales, on sait que des approches, devenues elles-mêmes classiques, ont souligné l'illusion positiviste de la neutralité du chercheur. Evoquons simplement ici les travaux célèbres de Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron sur la

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pseudo-neutralité des techniques quantitatives et qualitatives1, les
réflexions stimulantes de la «théorie critique» sur le rôle des sciences sociales dans le développement de la «rationalité capitaliste »2, de la sociologie politique radicale américaine sur le conservatisme de certains courants sociologiques3, du courant de l'interactionnisme symbolique qui - à travers H. Becker - brisa l'image du chercheur observant (de loin), et avec condescendance, le
« déviant» et - plus récemment

- de

la sociologie dite constructiviste,

qui se propose elle-même de « constituer des armes contre les diverses formes de conservatisme social et politique »4. En fait, aujourd'hui, la proposition formulée par Howard Becker en 1973 selon laquelle « il est impossible de séparer nettement l'établissement des faits, la construction des théories scientifiques et la formulation des jugements moraux »5 pourrait obtenir, si ce n'est un assentiment majoritaire au sein de la communauté scientifique, au moins constituer un axiome épistémologique tout aussi valable que celui propre au positivisme. Reste que les problèmes demeurent car refuser le mythe positiviste ne permet pas pour autant de valider n'importe quelle recherche. Dans le cas précis de l'observation participante, on continue toujours à se demander s'il est possible de conjuguer le statut hybride du «un pied dedans, un pied dehors »6. De plus, la question de l'observation participante prend plus de poids symbolique dans le cas d'un travail sur une forme de déviance politique. En effet, il existe, on l'a souligné, des enjeux importants derrière ce type de pratiques, que ce soit pour les acteurs eux-mêmes qui - ne l'oublions pas - peuvent être sanctionnés physiquement par l'intermédiaire du droit pénal et/ou symboliquement, mais également pour la légitimité des entrepreneurs de morale qui se doivent de gérer ces pratiques de contestation. Dès lors, certains de ces acteurs peuvent faire pression sur le chercheur, afin qu'il se positionne publiquement dans le champ
1 Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue, op cit, p 61. 2 Voir l'ouvrage célèbre de Max Horkheimer, Théorie traditionnelle et théorie critique, Paris, Gallimard, 1974. 3 Voir l'ouvrage classique de Wright Mills, L'imagination sociologique, Paris, Maspéro, 1967. 4 Voir Philippe Corcuff, Les nouvelles sociologies, Paris, Nathan, 1995, p 118. 5 Howard Becker, Outsiders: études de sociologie de la déviance, op cit, p 225. 6 Voir les réflexions de Birgitta Orfali à propos de l'observation participante au sein du F.N. Cf L'adhésion au Front national: de la minorité active au mouvement social, op cit, P 81.

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universitaire pour ou contre ces pratiques de désobéissance. Pour notre part, certains désobéissants ce qui est de « bonne guerre» nous ont suggéré d'utiliser les outils universitaires afm d'insister sur la

-

pertinence de leurs intuitions 1. Certes, les manuels qui traitent des méthodes qualitatives regorgent de consignes pour maîtriser l'engagement. Ainsi, par exemple, Alex Mucchielli considère que quatre techniques peuvent aider le chercheur à conserver son «objectivité », à savoir une « implication contrôlée» c'est-à-dire une présence au sein du groupe sans implication affective; une attention portée aux comportements des agents et à leur contexte; une capacité à l'empathie, comportement à soigneusement distinguer pour A. Mucchielli de la sympathie et enfin une capacité «dialectique », c'est-à-dire une capacité à réévaluer en permanence sa problématique, ses hypothèses et leur vérification. Dans ce type de recherche, ces différents temps sont fortement imbriqués. Malgré l'intérêt d'une énonciation systématique de ces gardes-fous, force est de constater le caractère vague de certains comportements requis car, au fond, qu'est-ce qu'une implication sans «affectivité» ou quelle est la frontière entre empathie et sympathie/antipathie? Une autre solution parfois proposée consiste à passer du « qualitatif» au stade des recherches quantitatives. Dans cette vision des choses, l'observation participante est considérée, comme le souligne Jacques Coenen-Hulher, comme « un genre mineur », utilisé uniquement à titre exploratoire2. En d'autres termes, on a ici une vision linéaire des méthodes en sciences sociales où l'objectif des méthodes dites qualitatives consiste, au fond, à préparer la phase « sérieuse », c'est-à-dire le travail quantitatif. Il ne s'agit pas, dans notre esprit, de nier l'intérêt du travail quantitatif lorsqu'il est adapté à la problématique et aux hypothèses posées à propos d'un objet précis mais de récuser cette vision hiérarchique qui peut conduire à un complexe du chercheur «qualitatif» vis-à-vis de son collègue « quantitatif» ; complexe qui ne peut que favoriser une inhibition dans la recherche menée et les conclusions avancées3. En fait, on sait qu'une technique n'est pertinente qu'en fonction de la
I On pense principalement à certains non-violents qui « aimeraient» que la nonviolence devienne un objet de recherche universitaire reconnu. 2 Jacques Coenen-Hulher, Observation participante et théorie sociologique, op cit, p 6. 3 Sur le statut « inférieur» des méthodes «qualitatives », voir Stephane Beaud, « L'usage de l'entretien en sciences sociales: plaidoyer pour l' « entretien ethnographique », Politix, 3eTrimestre 1996, p 227 à 231. 30

problématique et des hypothèses retenues. Dans notre cas, le questionnaire était inadapté à nos choix théoriques et, qui plus est, vu la faiblesse des effectifs des mouvements désobéissants, la dispersion et « l'indiscipline» (au moins apparente) au sein de ces groupes, il était inutile d'essayer de se rassurer par des chiffres loin d'être représentatifs, au sens statistique du terme. Nous avons donc cherché tout au long de notre recherche, à concilier notre observation participante avec la rigueur exigible dans le travail de recherche, en étant d'abord modeste par rapport à la complexité du sujet abordé mais aussi vis-à-vis de l'angle d'approche choisi, à savoir la dimension affective du politique. Nous avons tenté ce pari en mobilisant, face à un sujet complexe, outre la science politique - et rejoignant sur ce point Edgar Morinl - des connaissances issues de différentes sciences sociales, comme la sociologie du droit, la psychologie sociale ou la philosophie politique. Le croisement de ces différentes sources, même s'il est maîtrisé et cohérent2, ne doit pas faire illusion: les conclusions conservent forcément un caractère exploratoire et hypothétique. De plus, nous avons cherché à objectiver en permanence, afm de les dénaturaliser, trois types de discours, à savoir le discours des désobéissants, celui tenu sur eux à « l'extérieur» et notre propre discours sur les groupes considérés. Sur ce point, notre souci constant fut de sortir des représentations dominantes sur la désobéissance civile, et plus globalement sur la transgression en politique, en les considérant comme des constructions qu'il convient précisément de déconstruire. Enfm, le travail du chercheur est également, et au fond principalement, réflexif. Ce troisième type d'attitude suppose d'abord de toujours s'interroger sur la pertinence, par rapport à nos hypothèses, des informations recueillies dans le cadre de ce type d'observation. Cela étant, répétons que, malgré les efforts du chercheur, il faut touj ours conserver à l'esprit la limite intrinsèque de tout travail d'explication des phénomènes politiques3. Ainsi, nous rejoignons Madeleine Grawitz lorsqu'elle estime que « les enquêtes qualitatives
I Voir par exemple Edgar Morin, Sociologie, Paris, Fayard, 1984, p 63-64. 2 La cohérence de cette « pluridisciplinarité» limitée se mesure par rapport à celle de notre démonstration, qui doit s'inscrire rigoureusement dans notre problématique et nos hypothèses, lesquelles ressortent bien entendu de la science politique. 3 Philippe Braud, Le jardin des délices démocratiques, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1991, p 17.

-

-

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ne peuvent donner lieu qu'à des commentaires méthodologiques très limités (...) elles reposent avant tout sur la perspicacité des propositions, hypothèses, constatations faites, sur la finesse des remarques, le sérieux des observations recueillies, bref sur la valeur des chercheurs plus que sur la technique au sens étroit du terme »1.

* Nous pouvons donc résumer l'ensemble de nos hypothèses à travers cinq propositions essentielles: 1) il existe des mouvements se structurant autour de la désobéissance civile. 2) les acteurs de ces mouvements sont porteurs d'une vision du monde originale. 3) cette vision du monde résulte en partie d'un travail collectif sur un plan cognitif et affectif. 4) cette vision du monde est également le fruit de contraintes externes induites par un travail parallèle d'entrepreneurs de morale visant à maîtriser la désobéissance. S) Seule, la prise en compte de ces interactions inégalitaires permet de comprendre, in fine, la signification de la désobéissance. Notre démarche va consister à vérifier, donc à préciser, ces hypothèses. Cela nécessite dans la structuration de notre argumentation, une articulation globale entre les dimensions micro et macrosociologiques, autrement dit entre l'analyse des pratiques au sein du groupe et celles se déclinant dans le cadre global du champ politique. Cependant, par souci de clarté, nous avons dissocié deux dominantes, à savoir la mobilisation cognitive et affective dans le groupe, étudiée dans la deuxième partie (chapitres 3, 4 et 5). Quant au travail de ceux qui cherchent à maîtriser la désobéissance nous l'examinerons dans la troisième partie (chapitres 6, 7), le dernier chapitre étant consacré, sous forme de typologie, aux interactions entre ce travail et la mobilisation du désobéissant. Cependant, au préalable, il faut préciser notre première hypothèse, à savoir l'existence de mouvements désobéissants, en définissant dans un
premier temps la notion de désobéissance
I Madeleine

civile (chapitre

1)

- ce

qui

Grawitz, Méthodes

des sciences sociales,

op cit, p 422.

32

nous permettra de circonscrire un champ d'actions homogène - puis en montrant comment cette notion structure historiquement l'émergence dans le champ politique des non-violents et des objecteurs de conscience (chapitre 2).

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Première partie L'émergence du désobéissant