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LA FIN DE L'HOMME DU FER

De
302 pages
Chaque profession a ses lieux, ses représentants et ses symboles. Les sidérurgistes n'échappent pas à la règle. Longwy est ainsi connue pour être l'un de ces bastions ouvriers. A deux reprises, en 1978 et 1984, Longwy et sa population sont présentés comme l'incarnation des luttes des sidérurgistes. Pourtant, aujourd'hui, quelques années à peine après la dernière mobilisation, ces périodes semblent déjà appartenir au passé. Des usines, il ne reste que quelques vestiges disséminés au milieu de friches industrielles. Ce livre dresse le portrait de cette classe ouvrière sidérurgique.
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Gilles NÉZOSI

La fin de l'homme du fer
Syndicalisme et crise de la sidérurgie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Co llectiOl1 Logiques Politiques dirigée jJar Pierre Muller

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INTRODUCTION

"On apprend à connaître un pays qui est au fond tout autre qu'il ne paraît à première vue" Lettre de Vincent Van Gogh à son frère Théo

Alors que la France traverse depuis quelques années une récession sans précédent dans son histoire, que des pans entiers de son industrie traditionnelle s'effondrent, seules quelques cités ouvrières marquent les annales sociales du pays. Entourée, entre autres, de La Ciotat, Saint-Etienne ou Valenciennes, Longwy possède le triste privilège d'appartenir au groupe des villes économiquement sinistrées. Elle est, en fait, doublement exemplaire. Bassin monoindustriel de l'Est de la France, elle accueille de surcroît une activité emblématique de la classe ouvrière: la sidérurgie. Souvent décrits comme immuables ou en déclin, on ne peut qu'être frappé par l'absence d'alternative dans la présentation des groupes ouvriers. Les sidérurgistes n'ont pas échappé à cette dichotomie. On est passé de l'exaltation d'une profession phare, fière et puissante à un groupe en déshérence voire déjà sujet d'une histoire industrielle valorisée mais appartenant définitivement au passé. Le discours qu'il soit militant ou savant- oscille constamment entre ces deux extrêmes sans échapper à cette vision largement déterminée par l'économie!. Au-delà même des sidérurgistes, c'est l'ensemble du groupe ouvrier français qui est appréhendé de cette manière réductrice2.. Longtemps qualifiés d'Hommes de plomb, du rail, de la
1 Sur ces appréciations, voir Pierre Saunier, L'ouvriérisme universitaire, Paris, L'Harmattan, 1993. 2 On retrouve cette même perception dans la description "habituelle" des mineurs de charbon ou de fer (voir l'article de Jean-Michel Gaillard, "De Germinal à Carmaux: la légende de la mine", L'Histoire, N°183, décembre 1994) .

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mer, de la terre, du pétrole et même, plus récemment, de l'ordinateur, les salariés français n'échappent pas à leur tâche et plus particulièrement à la matière qu'ils transforment3. Ils perdent en individualité ce qu'ils gagnent en prestige. Pourtant, là encore, ces appellations ne sont pas épargnées par la crise. A la glorification de leurs métiers on passe, pour les professions encore puissantes, à leur euphémisation puis à leur banalisation. A l'Homme du rail, on substitue l'agent de conduite ou l'employé SNCF, à l'Homme de la terre, l'agriculteur. Fin du prestige et fin de la reconnaissance, le cycle de la normalisation peut débuter. L'Homme du fer4 ne fait pas exception. Démiurge moderne, il a très tôt rejoint le panthéon ouvrier. Au côté de la gueule noire ou du métallo, il a façonné le visage de la France industrielle. Pourtant, à la différence de ses camarades, le passage au constat de la crise du métier et, plus généralement de la profession, se fait rapidement sans passer par la phase du déclin. La mort semble subite, d'autant plus brutale qu'elle est renforcée par les traits propres aux travailleurs du fer. Les sidérurgistes récupèrent à leur profit les métaphores associées à leurs matières. L'inflexibilité, la puissance, la dureté propre à l'acier ou au fer sont autant de traits de caractère de ce travailleur. L'activité ne peut alors "rouiller", elle ne peut qu'être brisée, à l'instar de la fonte, au rythme de la déstructuration/destruction des installations sidérurgiques. Ces images sont particulièrement associées à Longwy. Durement frappée à deux reprises en 1978 et 1984 par des plans "de restructuration - Barre et Fabius - qui désagrègent sa principale

3 Voir, entre autre, Eric Fottorino,. L'Homme de terre, Paris, Fayard, 1993; Daniel Yergin. Les Homn,es du pétrole. lesfolldateurs 1859-1945, Paris, Stock, 1991; Tom de Marco et Timothy Lester, Les Hommes de l'ordinateur: les conditions de la productivité des équipes de projets informatiques, Paris, Masson, 1991; les émissions de radio de Marion Thiba diffusées sur FranceCulture en juillet 1992 et juillet 1994 : "Les Hommes du plomb" et les "Hommes du rail". 4 Pour reprendre le titre de Serge Bonnet, L 'Honlme du fer, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 4 tomes. 8

activité, elle réagit à ces attaques avec vigueur, faisant à six ans d'intervalle la une de l'actualité. Certes la violence des réactions des sidérurgistes, l'ampleur de leurs manifestations sont les explications majeures de ces coups de projecteur, mais cela n'explique pas tout. Elles ne font que renforcer une présentation courante de la ville comme bastion ouvrier. Les mobilisations de 1978 et de 1984 exacerbent cette image. On parle alors de la "Commune libre de Longwy", de "Longwy la rouge". La cause des sidérurgistes et, plus globalement, de la classe ouvrière française semblent se condenser dans les luttes du bassin. Les syndicats locaux - notamment la CGT - mais aussi les partis politiques - le PCF - contribuent largement, par leurs actions, à diffuser cette image. Aujourd'hui, quelques années à peine après la dernière mobilisation, ces périodes semblent déjà appartenir à un passé glorieux pour certains, honteux pour d'autres, en tout cas incompatible avec la nouvelle image européenne que le bassin entend se donner. Des usines, il ne reste que quelques vestiges disséminés au milieu de friches industrielles que l'on essaie, vaille que vaille, de combler. Les arbres, plantés par milliers, ont remplacé les hauts-fourneaux et leurs fumées. Le renversement des perspectives longoviciennes est, à l'image de son paysage, radical. Il questionne cependant sur la validité même de la présentation du bassin et, à terme, sur la puissance réelle ou supposée de sa classe ouvrière sidérurgique. Où est passé le bastion ouvrier, que sont devenus les Hommes du fer? Ces questions sont centrales. En effet, comment et pourquoi un groupe, que l'on disait puissant, a-t-il pu disparaIIre si rapidement et sans finalement trop de heurts? Cette perspective amène, en fait, à une remise en cause de l'analyse dominante des "événements" de Longwy. La mobilisation et les luttes des sidérurgistes sont presque toujours présentées comme les signes de la puissance du groupe et de ses capacités de mobilisation. Or la réalité n'est pas à la mesure de cette image. Cette vision de la profession et de la cité n'est-elle pas réductrice et surtout n'a-t-elle pas été largement tronquée? Où est le déclin? On ne peut imaginer le passage de la prospérité à l'anéantissement sur un mode si rapide. Se poser ces questions ou, 9

du moins, envisager lhistoire longovicienne sous ces aspects, c'est avant tout les reconsidérer sous l'angle de la dissimulation ou du discours. N'y a-t-il pas occultation d'une part importante de l'histoire sociale de la ville et, plus largement, de la sidérurgie? Pour étayer ces hypothèses, les sidérurgistes seront examinés au travers de leurs principales organisations syndicales représentatives: la CGT et, dans une moindre mesure, la CFDT. Par une étude longue, de 1963 à la fin des années quatre-vingt, des fluctuations de leur audience, de leurs effectifs et de leurs implantations, un portrait de ces salariés sera dressé. La mise à jour des faiblesses anciennes de l'Homme du fer permettra de substituer à l'analyse dynamique du groupe une analyse en terme de déclin. Longwy est pour cela un excellent terrain d'étude. Façonnée depuis la fin du XIXe siècle par les usines sidérurgiques, elle a fait de cette activité mono-industrielle sa raison d'être. Isolée au nord du département de la Meurthe-et-Moselle, dans une zone d'accès difficile, elle est un véritable laboratoire social, un lieu idéal pour l'observation monographique. C'est ce type d'étude qui a été utilisé avec une hypothèse de départ: le plan Barre de restructuration généralement appréhendé comme le début du déclin de Longwy ne doit-il pas être plutôt perçu comme un premier symptôme visible d'une crise plus ancienne et plus grave? Autrement dit, loin de dater en 1978 le début des "événements de Longwy" et la crise de sa sidérurgie, l'explication de la démobilisation, somme toute rapide, est peut-être à rechercher dans le passé social de la ville. Deux possibilités s'offraient pour valider ou, au contraire, rejeter cette hypothèse : l'étude des archives et la conduite d'entretiens. C'est l'utilisation simultanée de ces deux sources qui a été entreprise. Le choix de cette méthode a été largement imposé par la réalité locale. En décembre 1993, Jean-Marie Conraud,ancien militant cédétiste, "reconverti" depuis quelques années dans le travail d'archivage, publiait un texte intitulé "Pour conserver la mémoire ouvrière,

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sauvons les archives syndicales "s. Il attirait l'attention des adhérents et militants sur la nécessité de conserver des traces de leur action en organisant le classement ou, à défaut, le stockage des documents tracts, comptes rendus de réunions, organigrammes... Outre les recommandations pratiques, il débutait son texte par les "actes manqués" ayant entraîné la disparition de la mémoire syndicale dans des bassins d'emplois ou des secteurs d'activité. Parmi ces lieux sirustrés, il répertoriait l'incendie en 1979 des archives cédétistes de Longwy. Entassées dans un grenier, rien n'avait subsisté. Un pan entier de l'histoire sociale de la ville était irrémédiablement perdu. Ce fut le premier tournant - imposé - à l'étude. Malgré les recherches effectuées quelque temps plus tard aux archives départementales du syndicat à Nancy, il n'a jamais été possible de reconstituer l'histoire de l'organisation depuis sa déconfessionnalisation en 1964. Ainsi, il n'a jamais été possible, à travers cette organisation, de confirmer ou non l'hypothèse du déclin antérieur à 1978. Restait, bien sûr, la CGT. Si elle n'avait pas, elle non plus, entamé un travail d'archivage de ses documents, ce syndicat avait entreposé une masse considérable de papier dans ses locaux. Grâce à l'appui et à l'aide des militants de l'Union locale du bassin, tous ces documents furent ouverts et mis à disposition. Cependant, on s'est aperçu de l'existence, là encore, de pages blanches dans l'histoire locale de ce syndicat. Des années de luttes et de négociations échappent ainsi à la connaissance. Cette recherche aurait pu très vite tourner court si les militants CGT n'avaient pas mis à notre disposition le' cahier des cotisations tenu par les trésoriers de l'Union locale. L'exploitation de ces données chiffrées a donné une nouvelle impulsion à la démarche. Non seule~ent, l'hypothèse du déclin fut avalisée mais, en plus, l'amorce de la désyndicalisation a pu être datée précisément. Comme on le verra dans les pages suivantes, une date attire l'attention dans le recensement des cotisations CGT: 1967. Entre 1966 et 1967, l'organisation perd près de 50% de ses adhérents. De plus, cette période coïncide avec une vague de grèves
5 J.-M. Conraud, "Pour conserver la nlénloire ouvn.ère, sauvons les archives syndicales", Nancy, ARESSil, décembre 1993. Il

qui paralyse pendant près d'un mois - entre avril et mai 1967 - les secteurs sidérurgique et minier. Ces chiffres et cette date permettait un début d'explication. Restaient à fournir les causes de ce déclin. C'est dans cette situation précise que les limites des archives se firent sentir. En effet, aussi bien à la CFDT de Nancy qu'à la CGT de Longwy, aucune évaluation de ces débrayages et encore moins d'appréciation sur leurs résultats négatifs n'ont pu être trouvées. Restaient alors, par défaut, les entretiens. En quatre vagues d'entretiens6, une trentaine de membres de la CGT ou de la CFDT ont été interrogés, ce qui a permis de se faire une idée assez précise de l'histoire sociale du bassin depuis les années soixante. Finalement, l'ensemble des positions syndicales du bassin ont été recueillies. Certes des aspects ou des périodes demeurent obscurs cet ouvrage ne prétend pas à l'exhaustivité -, mais la persistance de zones d'ombres n'est pas due aux réticences des militants à "dévoiler" leurs actions ou leurs positions. En effet, traditionnellement perçues comme opaques, rétives à toutes recherches les concernant, les organisations professionnelles du bassin de Longwy sont autant d'exceptions à la règle. On a eu accès à toutes les informations, au fichier des adhérents... Pourtant, audelà des rapports de confiance qui se sont établis, l'absence d'enjeux syndicaux sur le bassin est une autre explication à cette ouverture. L'étude .portait sur l'action syndicale dans la sidérurgie. Or cette activité n'existe plus. La plupart des militants et des adhérents
6 Réalisés entre 1991 et 1993, ils se sont concentrés principalement sur des adhérents et militants CGT et CFDT du bassin de Longwy. On a essayé de conserver "l'équilibre des forces syndicales" dans l'échantillon. Sur les 35 entretiens réalisés, la répartition est la suivante: 20 membres de la CGT (12 militants et 8 adhérents) et 15 de la CFDT (7 militants et 8 adhérents). Les chapitres suivants utilisent, en grande partie, le "matériel oral" recueilli. Lorsque cela a été possible, on a inséré des passages d'entretien afin "d'affiner" les déclarations ou de rendre certaines explications plus vivantes. Les passages d'interview sont dégagés du corps du texte et suivis d'une lettre. On se reportera, en annexe, à la liste des personnes intelTogées et à la courte biographie qui leur est associée. 12

rencontrés ont débuté les entretiens sur un constat d'échec de leur action. Le découragement pour certains, la colère ou le désabusement pour d'autres ont très rapidement instauré un climat particulier à nos rencontres. Pour de nombreuses personnes, l'entretien a été un moyen de mettre à plat un moment long, parfois essentiel de leur vie professionnelle. Malgré leurs luttes quotidiennes, il aura suffi de deux crises majeures pour que l'essentiel des installations disparaisse. Outre le discours habituel sur les responsabilités patronales, plusieurs syndicalistes se sont penchés sur le rôle de leurs propres organisations dans la déstructuration de la sidérurgie. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre leurs "révélations". Cette manière d'appréhender le déclin, du côté des organisations professionnelles, a permis de formuler notre deuxième axe de recherche. L'Homme du fer ne semble donc pas, en 1978 et plus encore en 1984, à la hauteur de la présentation syndicale. Au-delà de la perspective, déjà formulée, du déclin, on s'est rapidement interrogé sur un autre aspect problématique: pourquoi le départ massif des adhérents n'a-t-il pas été révélé et, plus généralement, pourquoi la représentativité syndicale n'a-t-elle pas été remise en cause? Répondre à ces questions nécessitait, dans un premier temps, de définir les acteurs susceptibles de bénéficier du déclin, puis de se pencher sur les réponses syndicales à la désyndicalisation. Ces deux interrogations sont en fait liées. A première vue, les organisations professionnelles concurrentes de la CGT avaient intérêt à proclamer la perte de puissance du syndicat or, comme nous le verrons, elles ont été systématiquement placées dans l'incapacité de concurrencer l'organisation majoritaire. Restait un autre concurrent "logique": les maîtres de forge. Paradoxalement, on ne remarque à aucun moment une contestation de la légitimité cégétiste par les directions d'entreprises. Certes, les rapports entre ces deux acteurs sont conflictuels mais ils s'accordent sur un élément central: la pérennité de l'entreprise sidérurgique à un moment où elle est mise en càuse par les gouvernements français et les instances européennes. On remarque une sorte d'alliance tacite 13

autour de la préservation des installations. Au-delà de cette entente, ils partagent une idéologie professionnelle qui leur sert à conquérir la maîtrise de l'espace usinier. Elle s'appuie, comme on le verra, sur une valorisation du métier de sidérurgiste, sur sa glorification aussi bien en direction du groupe ouvrier lui-même que de l'extérieur. Pour la CGT, cette valorisation est partie prenante de sa stratégie de contournement de l'échec de 1967.Alors qu'une part importante de sa base la déserte, il lui faut s'assurer la préservation de son hégémonie. On assiste avec "l'idéologie de l'Homme du fer" à une mutation de cette mainmise syndicale. La CGT passe d'une importance que lui confère la masse de ses adhérents à une puissance plus abstraite, mais non moins efficace. Elle transforme sa présence physique en un discours syndical légitime ("l'idéologie de l'Homme du fer"). La contestation est alors impossible, car les autres acteurs sociaux du bassin n'ont pas la possibilité de toucher les salariés. Toute tentative de diffusion d'une autre idéologie ou même d'un autre discours que celui de l'Homme du fer est alors mise à l'index, car taxée d'hérétique. Parallèlement, elle entreprend une seconde adaptation. On remarque, après 1967, un désengagement de l'Union locale dans la conduite directe des affaires syndicales. Elle laisse une marge de manoeuvre considérable à ses sections d'entreprises. Deux "modèles" indépendants et concurrents - section d'Usinor (politique), de Rehon (corporatiste) - vont se partager l'image cégétiste du bassin. Finalement, la mise à jour de ces deux axes a largement contribué à façonner l'image de ce travail. C'est autour d'eux qu'il s'est organisé. Une articulation chronologique semblait la plus appropriée même si le résultat final s'en écarte pour des raisons formelles de présentation de l'Union locale et des modèles syndicaux en présence. Brièvement, on retiendra trois grandes parties. La première de mise en perspective du tissu syndicallongovicien, la seconde d'exposé des grèves de 1967 et des réactions syndicales qu'elles ont suscitées, pour terminer enfin sur les plans de restructuration de 1978 et de 1984 avec la "révélation officielle" de la fin du modèle de l'Homme du fer.

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CHAPITRE I LONGWY, LA SIDERURGIE ET LE SYNDICALISME: RAPPEL HISTORIQUE

Longwy et la sidérurgie sont indissociables. L'histoire de la ville est scellée dans l'acier et celle de la sidérurgie liée à la vallée de la Chiers. Pourtant, cette association souvent!présentée sous l'angle de l'évidence est réductrice. L'essor de l'activité remonte à la fin du XIXe siècle et elle n'est que le dernier avatar d'une histoire locale extrêmement tourmentée. Cette sidérurgie pèse cependant d'un poids si considérable que l'on ne connaJ.lla ville, ses habitants, sa politique et ses événements sociaux que par son seul prisme. L'activité du fer a "cannibalisé" la vallée de la Chiers. On essaiera de rétablir, en partie, l'équilibre en réhabilitant, dans un premier temps, ces "éléments annexes". Outre la naissance de la sidérurgie, on s' attardera donc sur l'essor du monde ouvrier local, sur le poids de l'immigration et on tentera, enfin, de faire la genèse du mouvement syndicallongovicien. Située aux confins du département de la Meurthe-et-Moselle, dans une région proche des frontières belges et luxembourgeoises, Longwy occupe une place particulière dans le paysage géopolitique et industriel français. La proximité du Bénélux et la "menace" de plus en plus tangible du puissant voisin allemand ont très tôt fait du bassin une zone stratégique. En 1679, une place forte est construite à partir de plans établis par Vauban. La cité devient alors une importante ville de garnison. Elle subit plusieurs sièges longs et meurtriers. La guerre de 1870, comme celle de 1914 provoque de gros dégâts. Longwy est occupée pendant le premier conflit mondi",l par les troupes allemandes!. Les usines sidérurgiques, principales entreprises du bassin, sont très endommagées. Elles ont servi d'enjeu entre les troupes allemandes et françaises. Outre son positionnement

1 Pour plus de précisions sur le passé historique de Longwy, voir Marcel Rideau, Le Pays-Haut d'antan, Longwy, Editions Impact, 1986. 15

stratégique, le bassin est alors l'un des premiers producteurs d'acier et de fonte français. A) La naissance de la sidérurgie

Pendant de nombreuses années, Longwy est avant tout une ville de garnison. Ses principales activités annexes sont le commerce et l'agriculture. Pourtant, on exploite depuis fort longtemps, dans ses environs, des gisements superficiels de minerai de fer. Les premières extractions remontent au Moyen Age2. Cette métallurgie demeure cependant artisanale jusqu'en 1878 et la découverte du procédé Thomas-Gillchrist qui permet de déphosphorer la fonte lorraine. Rendue moins cassante, elle s'ouvre d'importants débouchés industriels. Ce procédé bouleverse la vie du bassin. Le minerai de fer lorrain, considéré jusqu'alors comme difficilement utilisable, devient l'enjeu de convoitises. Les premières usines sidérurgiques sont construites. D'abord isolées et de petite taille, elles se développent rapidement, modifiant profondément la physionomie de la ville. La cité entre alors dans l'ère de l'industrie lourde. Une telle mutation n'est possible que par l'entente de quelques grands maîtres de forge qui s'associent et permettent ainsi le développement des investissements3. Les premières usines naissent de ces associations. Elles se partagent la vallée de la Chiers. En 1870, l'usine de Rehon est fondée, en 1880 celle de Mont Saint Martin suivie, en 1881, de La Chiers puis en 1883 de Senelle. Peu à peu, la production s'organise et s'accroît jusqu'à faire de Longwy
2 "L'industrie du fer en Lorraine remonte sans doute à l'âge du fer. Les historiens signalent la présence de forges à Moyeuvre au xe siècle. TIsmentionnent aussi l'existence de quelques établissements métallurgiques à OUange et à Villerupt au XVIr siècle" (Cité par.Econonlie Lorraine, N°45, avril 1986). 3 Cet historique de la sidérurgie est longuement traité par G. Noiriel, LoniwY, imrnigrés et prolétaires, 1880-1980, Paris, PUF, 1984. Parmi ces grandes familles, on retrouve presque toujours les noms de De Wendel, Labbé, d'Huart, d'Orsay ou Saintignon. 16

l'une des principales villes françaises productrices d'acier. Outre son positionnement près des sources d'approvisionnement en minerai, elle bénéficie de circonstances géopolitiques favorables. Le Traité de Francfort du 10 mai 1871 laisse cette région sous domination française et attire les investissements. Au-delà de Longwy,. c'est toute la Lorraine française qui connait un essor industriel sans précédent. Neuves-Maisons, Pompey mais aussi Jarville, Champigneulle et Liverdun se dotent d'industries sidérurgiques. Ces quelques bassins assurent alors la quasi-totalité de la production d'acier et de fonte français. Cette activité est cependant gravement remise en cause à Longwy par la guerre de 14-18. La plupart des entreprises sont pratiquement détruites. Pourtant, loin de stopper la vocation sidérurgique du bassin, le premier conflit mondial lui redonne un second souffle. A partir de 1918, les entreprises sont reconstruites et modernisées. Les groupes industriels lorrains, notamment longoviciens, acquièrent une dimension supplémentaire par la récupération des installations allemandes situées en Moselle4. En 1929, Longwy enregistre une production record de 2,3 millions de tonnes de fonte et de 2 millions de tonnes d'acier. 25% de l'acier français vient alors du bassin. Mais la crise des années trente marque une des premières grandes périodes de récession que connaît la vallée. Sa production chute. Elle révèle les problèmes dont souffre le bassin:

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absence de voie fluviale importante; mono-industrie imposée par les maîtres de forge pour éviter toute concurrence sur le marché de la main-d'oeuvre; sérieux retard technique dû à la concurrence sauvage entre les directions. Aucune n'a la capacité de réaliser les investissements nécessaires à un type d'entreprise comme la sidérurgie; unités trop petites qui se font concurrence alors que dans les années trente on assiste en Allemagne et aux Etats-Unis à des

4 Les Aciéries de Longwy deviennent propriétaires de l'usine Roechling de Thionville. 17

regroupements de firmes. Dans ces pays, les premiers trusts sidérurgiques apparaissent. Toutes ces faiblesses, qui seront de nouveau à l'ordre du jour cinquante ans plus tard5, ne trouvent aucune résolution. Le bassin continue à produire autant et ses productions s'écoulent, malgré les aléas des marchés de l'acier et de la fonte, permettant aux usines longoviciennes de se développer et d'embaucher. Très tôt, la ville attire dans ses usines une main-d'oeuvre considérable aux origines de plus en plus lointaines. Pourtant, alors que tous les "ingrédients" semblent réunis pour le développement d'un mouvement ouvrier fort (usines nombreuses et importantes, main-d'oeuvre considérable), il faut attendre le début du XXe siècle pour que s'implantent les premières organisations syndicales et les années d'après Seconde guerre mondiale pour qu'elles prennent de l'ampleur. Ce retard dans la constitution d'un syndicalisme puissant est l'une des caractéristiques majeures du bassin de Longwy. Pour comprendre cette faiblesse, il faut expliquer les handicaps à l'émergence syndicale puis s'attarder sur les réactions des organisations ouvrières à ces difficultés. B) Le syndicalisme 'sur le bassin de Longwy: une puissance récente Fragile et instable au début du siècle, le syndicalisme longovicien ne se développe véritablement que dans les années vingt et trente6. La CGT en est la principale bénéficiaire. Mais avant que cette organisation puisse toucher les fruits de la combativité ouvrière, le mouvement syndical traverse pendant toute la fin du XIXe siècle et
5 fi faut ajouter à ces difficultés structurelles un problème plus conjoncturel. La proximité de la frontière et les risques que peuvent subir les entreprises en cas de conflit sont un frein à la construction d'entreprises de transformation de l'acier. Les groupes sidérurgiques lorrains préfèrent installer leurs unités de transformation de l'acier dans des endroits plus "protégés". 6 Sur cette période du syndicalisme lorrain, voir G. Noiriel, Longwy, inrrlligrés et prolétaires, 1880-1980, Paris, PUF, 1984. 18

le début du XXe une longue période de crise. Face à un patronat organisé et prompt à la répression, les salariés des entreprises locales se trouvent seuls et démunis7. La tâche d'implantation syndicale est d'autant plus ardue qu'en plus de la très grande vigilance patronale, le salariat sidérurgiste est en perpétuelle mutation par l'arrivée massive de travailleurs immigrés. Le syndicalisme s'en trouve profondément marqué. L'immigration explique en effet son essor tardif mais aussi sa future orientation. 1) Classe ouvrière, l'attractionlrépu Ision syndicalisme et immigration:

Terre traditionnelle d'immigration, la France compte à la fin des années vingt 3 millions d'étrangers. Longwy et sa région sont une destination particulièrement importante. Confrontés à l'épuisement de la main-d'oeuvre locale, les mat1res de forge ont recours à un personnel aux origines de plus en plus lQintaines. Belge ou Luxembourgeoise dans un premier temps, cette main-d'oeuvre se diversifie au cours des différentes "vagues" d'immigration. Le bassin en connaît trois importantes: au début du siècle, dans les années vingt-trente et enfin durant les années d'après-guerre. A la fin des années vingt, .les travailleurs étrangers dépassent 60% de l'effectif dans toutes les usines sidérurgiques du bassin. Parmi eux, les italiens sont les plus nombreux. Cependant, il n'y a pas d'homogénéité dans cette population immigrée. Les italiens sont certes majoritaires, mais au sein même de ce groupe on constate des différences notables liées à la région d'origine, à la date de venue en France et à l'entreprise dans laquelle ils travaillent. On ne peut donc parler d'une immigration unique à Longwy. En fait, il faut l'appréhender de manière "stratifiée". La population étrangère du bassin est faite d'une accumulation d'arrivants aux motivations et à l'histoire sensiblement différentes.
S. Bonnet donne de précieuses indications sur la naissance du syndicalisme. longovicien et sur la vie des sidérurgistes locaux dans La ligne rouge des hautsfounzeaux, Nancy, Editions Serpenoises, 1980. 19 7

Comment mettre au même niveau un belge arrivé à la fin du XlXe siècle, un salarié fuyant le fascisme italien ou polonais des années trente, et un portugais ou un espagnol installé sur le bassin pour trouver un emploi que son pays ne peut lui fournir? A posteriori, on a trop souvent tendance à les assimiler les uns aux autres, à gommer leurs spécificités pour ne retenir que le caractère ftmythique" de l'antifasciste ou, plus prosaïquement, le côté purement économique. La chose se complique encore lorsque l'on sait qu'un groupe arrivé au même moment peut être composé à la fois des uns et des autres. Finalement, le groupe immigré cache luimême une complexité que l'on gomme au profit d'une présentation générique beaucoup plus facile à appréhender et à utiliser. Les rapports que les étrangers, notamment les italiens, vont entretenir avec le syndicalisme local sont le fruit de cette complexité. Si cette immigration va faire la force du syndicalisme longovicien, elle ~t aussi en partie responsable de son développement tardif. Il faut, en effet, attendre la fin de la Seconde guerre mondiale et les grèves insurrectionnelles de 1947 pour que les organisations ouvrières, et notamment la CGT, deviennent des forces puissantes et des interlocuteurs incontournables. Avant cette période, le syndicalisme local est faible. Travailleurs français et immigrés: des rapports difficiles Longtemps différenciés par leurs origines, les ouvriers du bassin n'ont que peu de contacts et aucune culture politique commune. Leur seul lien est l'entreprise. Pourtant, même en son sein, les rapports sont difficiles: la hiérarchie ouvrière exacerbe le fossé entre nationaux et étrangers. En général, les ouvriers français occupent les postes les plus qualifiés et forment la maîtrise alors que l'on retrouve surtout les immigrés parmi les manoeuvres. "Aussi les travailleurs du cru ont-ils tendance à bouder les emplois les moins qualifiés. Au début des années trente, on retrouve encore dans certaines usines près de 75% de Français aux postes exigeant une forte qualification. Aux étrangers les tâches les plus rebutantes et les plus dangereuses. Les Français affirme à cette date le 20

commissaire spécial de Longwy, refusent de travailler dur; les travaux au feu, à la poussière, comme chargeurs de haut-fourneau, aux aciéries Thomas et Martin ou à la cokerie sont pour les immigrés ,,8. De même, les étrangers ne partagent pas avec les travailleurs français une vision identique de l'entreprise sidérurgique. Alors que la main-d'oeuvre nationale est en grande partie fixée, les immigrés pratiquent un fort turn-over. A titre d'exemple, en 1903, il atteint 40% des effectifs des aciéries de Longwy9. Alors que les Français ont souvent une famille installée dans la région, les immigrés sont, eux, principalement célibataires. Rien ne les retient sur le bassin. Ils sont nombreux à travailler quelque temps dans les mines ou la sidérurgie pour ensuite repartir une fois un pécule amassé. De même, lorsqu'ils considèrent leur travail comme trop pénible ou sans réelle possibilité de promotion, ils n'hésitent pas à quitter leur entreprise ou la région pour un autre emploi. Le départ est, pour cette main-d'œuvre, une des rares possibilités d'exprimer le refus de la situation qui leur est faite. Eloignés par l'emploi, la langue ou leur perception de l'entreprise, ces deux groupes le sont aussi par leurs préoccupations et leurs objectifs politiques. Avec l'arrivée au pouvoir de Benito Mussolini, les Italiens se scindent politiquement en deux camps: les fascistes et les antifascistes.
L'interférence des événements politiques italiens

Avec Mussolini au pouvoir en Italie, un nouvel afflux d'immigrés arrive en France et sur le bassin de Longwy. "Se mêlant à l'immense flux des immigrés du travail, c'est par milliers, peut-être par dizaine de milliers, que les fuorisciti - littéralement ceux qui sont "sortis au dehors" , appellation utilisée au XIXe siècle pour désigner les opposants aux régimes autoritaires de la péninsule réfugiés à
8 Pierre Milza, Voyage en Ritalie, Paris, Plon, 1993, p.175. 9 Cité par G. Noiriel, op. cit., p. 74. 21

l'étranger; puis appliqués par les fascistes à leurs adversaires et finalement revendiqués par ces derniers - ont pris le chemin de la France, les uns pour se fondre durablement dans la masse des migrants, d'autres - moins nombreux sans doute - pour continuer de mener un combat désespéré contre la dictature, accomplir de brèves et périlleuses missions dans la péninsule et parfois faire définitivement retour dans leur pays enfin libéré, après un passage par les organisations clandestines ou par les maquis"lO. La proximité géographique avec le Luxembourg les met en contact avec les révolutionnaires italiens exilés au Grand Duché. En 1926, un comité antifasciste est créé à Longwy. Les liens entre membres du Parti Communiste Italien, de la CGTU et du PCF se développent. Scindée alors en deux organisations - la CGTU révolutionnaire et la CGT plus réformiste -, c'est à la CGTU que la main-d'oeuvre étrangère rencontrera un accueil favorable. La CGTU défend une position internationaliste. Son discours vis à vis des étrangers se veut unitaire. Elle revendique la lutte pour l'égalité des salaires. Le principe de base de son action est clair. L'organisation affIrme "que les divisions nationales sont l'oeuvre du capitalisme et que le prolétariat est un"ll. Les travailleurs français comme les étrangers font face aux mêmes ennemis - le patronat et le système capitaliste - et pour cela, l'unité est de rigueur. C'est dans cette optique que la presse cégétiste locale laisse parat1re des articles de !'Ordine Nuovo de Gramsci. Cette position prend, en partie, le contre-pied de la CGT. "Devant les difficultés économiques, ou simplement par penchant nationaliste la CGT en appelle facilement à des "mesures restrictives"; elle va jusqu'à envisager le refoulement des étrangers devant les tensions sur le marché du travail en 1927-1930, sous couvert de défense contre le

10 P. Milza, op. cit., p. 218. Il René Gallissot, Nadir Boumaza, Gislhaine Clément, Ces rlligrants qui font le prolétariat, Paris, Méridien Klincksieck, 1994, p.43. 22

communisme et l'anarchisme alors que prospèrent les organisations fascistes d'immigrés"l2. Mais, en fait, Italiens et Français ne se rejoignent que sur quelques actions et mots d'ordres ponctuels. Chacun garde ses propres objectifs. Ainsi, les syndicalistes italiens privilégient durant cette période la lutte contre le fascisme. Ils conservent une autonomie d'action par rapport au PCF et à la CGTU. Ces liens déjà ténus se distendent encore avec la répression dont souffrent les militants italiens. Pourchassés par la police française dès 1925, ils rentrent dans la clandestinité, ce qui les oblige à abandonner toute action légale dans et avec les syndicats et partis politiques françaisl3. Cet isolement et l'infléchissement terroriste de leur action sont encore accentués par la création, en 1927, d'un fascio à Longwy14. Alors que les communistes et syndicalistes italiens n'ont aucune reconnaissance légale sur le bassin, un réseau d'associations fascistes s'installe à Longwy. Elles reçoivent le soutien de l'agence consulaire de la ville ainsi que des missions catholiques qui y sont installées. Jusqu'à l'entrée en guerre de la France en 1939, règlements de comptes et actes terroristes isolent la communauté. Parallèlement à ces difficultés, le syndicalisme français doit, lui aussi, faire face à de nombreux problèmes.
12 Ibidenl, p. 44. Cette distinction syndicale entre attitude ouverte ou réservée face à l'immigration se résoudra avec la réunification. Dès 1933, devant la persistance de la crise économique et la montée de la xénophobie, la CGT avait rejeté toute idée de refoulement massif des étrangers. Lorsque le Front Populaire intervient, "en forçant les choses, il serait possible de dire qu'à la nouvelle CGT, l'ancienne CGT fournit l'essentiel de sa plate~forme, et la CGru, sa capacité relative d'encadrement et d'éducation des ouvriers étrangers, par son service de la main-d'oeuvre immigrée, et ce, dans le renoncement général à porter une attention particulière à l'immigration, comme le prouve l'absence de débat aux Congrès, et l'acceptation unanimiste et définitive d'une solution statutaire" (Ibid. p. 48). 13 Voir Jean-Claude et Yves Magrinelli, Anti fascisme et Parti Conlnluniste en Meurthe et Moselle, Edition à compte d'auteurs, 1980. Ce livre couvre aussi la période de la Seconde guerre mondiale. 14 Pour de plus en amples développements sur le fascisme italien à Longwy, il se reporter à l'article de G. Noiriel, "Le fascisme italien dans le bassin de , Risorgimento, 1983, N°I-I.

23

2)

Les difficultés

du syndicalisme

français

De son côté, le syndicalisme français CGT puis CGTU éprouve de très grandes difficultés à s'implanter durablement au sein des entreprises. En 1927, après l'échec d'une série de grèves, le mouvement syndical est décapité. Ses principaux responsables sont licenciés et interdits de travail sur le bassin. Il faut attendre 1936 et le Front Populaire pour que naissent à Longwy les premières organisations ouvrières de masse. Bien qu'amorcées tardivement, les grèves finissent par paralyser les entreprises longoviciennes durant l'été 1936. Très vite, la CGT locale réunifiée touche les dividendes du Front Populaire. En un mois (juin 1936), ce syndicat compte 18 000 des 20 000 métallurgistes parmi ses membres15. Elle s'implante dans tous les secteurs d'activité. Le Parti communiste n'est pas en reste puisqu'en 1937 il revendique 1 500 adhérents répartis dans 65 cellules et près de 400 jeunes dans ses clubs et associations. Lors de son congrès régional, sur 86 délégués, 17 viennent de Longwy. L'audience des deux organisations progresse 25 000 personnes défilent "sous le signe de l'unité et de l'internationale ouvrière,,16. Mais, ce succès est dû, pour une large part, à l'effet "Front Populaire" . En effet, après l'échec d'une nouvelle grève lancée par la CGT le 30 novembre 1938, l'audience syndicale s'effondre de nouveau. La répression patronale alliée à l'accroissement du chômage et à la détérioration de la situation politique et économique affaiblit considérablement le syndicalisme longovicien. C'est paradoxalement la Seconde guerre mondiale qui va permettre son émergence.

er jusqu'en 1938. Lors de la manifestationorganisée pour le 1 mai,

15 Ces chiffres ainsi que les suivants sont tirés du livre de G. Noiriel, op. cil., p.285 et suivantes. 16 G. Noiriel, op. cil. p.28? 24

3)

L'essor du syndicalisme

après 1945

Confronté aux obstacles dressés par les maîtres de forge, fragilisé par l'hétérogénéité de ses origines et desservi par l'absence de positionnement clair sur l'immigration, le syndicalisme longovicien est fragile et instable. Il naît et prend une réelle envergure qu'après le second conflit mondial. La guerre va être pour lui une période de gestation. Le mouvement ouvrier à Longwy pendant la Seconde guerre mondiale Face à l'occupant allemand, les différences de nationalités s'estompent. Immigrés et Français se retrouvent pour la première fois dans un même combat. Les mouvements de résistance parviennent à les fédérer. "C'est donc la guerre qui assure de manière décisive l'unité des deux principaux groupes ouvriers de la région" 17. Côte à côte dans une même lutte, les groupes ouvriers jusqu'alors disparates acquièrent des références et une histoire commune. "La deuxième génération trouve dans la résistance un moyen radical de démontrer son attachement au "pays d'accueil", à la France,,18. Cette intégration à la communauté nationale, confirmée après la guerre par un nombre très important de naturalisations, est la première étape de la constitution d'un syndicalisme important19. Entre 1945 et 1948, on procède ainsi à la naturalisation de 6 176 étrangers en Meurthe-et-Moselle dont 2419 pour la seule année 19472°.

17 G. Noiriel, op. cit. p. 315. 18 G. Noiriel, op. cit. p.313. 19 Jean-Paul Molinari perçoit, dans son livre Les ollvriers comnlunistes, le même impact de la Seconde guerre mondiale dans l'essor ou l'enracinement des organisations ouvrières ou politiques. (J.-P. Molinari, Les ouvriers communistes, Thonon-les-bains, l'Albaron, 1991). 20 Chiffres cités par Pascal Basse, L 'Italianité du Parti Communiste dans le bassin sidérurgique de Longwy: de la reconstnlction du pays à celle du parti, Mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, Université des Lettres de Nancy fi, p. 34. Ce phénomène n'est pas propre aux seuls sidérurgistes. Jean-Michel 25

Naturalisés français, les étrangers de la première génération changent de priorité syndicale. Les organisations politiques ou professionnelles de leur pays d'origine ne jouent plus un rôle aussi important qu'avant guerre. La priorité est désormais donnée aux luttes locales21. Mais l'effectif le plus important des "nouveaux français" est constitué de la seconde génération. Eloignés, voir ignorants des enjeux politiques qui touchent leurs parents, cette génération forge sa culture politique directement au contact des problèmes français. Lors des entretiens, c'est p~mi eux que le "mythe" de l'Italien antifasciste est le plus vif. Le passé familial réel pour certains, reconstruit pour d'autres, sert de caution et de moteur à leur investissement dans le syndicalisme local. La Seconde guerre mondiale donne à quelques-uns la possibilité de rejoindre ce mythe et de participer activement à l'édification d'un second. Peu à peu, en effet, le syndicalisme local se "francise". A la lutte contre Mussolini, on substitue la lutte contre l'occupant allemand. Le problème de division entre étrangers et français se résout, pour une minorité, dans l'action syndicale "française". Ce travail d'unification syndicale se poursuit en 1947 avec les grèves insurrectionnelles et s'achève six ans plus tard, en 1953. De "main-d'oeuvre syndicale", ils passent au statut d'acteurs et de héros. Les Italiens participent pleinement à l'éclosion du mouvement ouvrier longovicien. 1947-1953 : l'éclosion du mouvement ouvrier longovicien La guerre est donc à Longwy créatrice. Elle insuffle à une classe ouvrière, jusque-là divisée, la cohésion qui lui avait fait défaut. Mais ce conflit n'est qu'un déclencheur. Le syndicalisme local prend véritablement de l'ampleur à la faveur des nombreux conflits
Gaillard fait la même constatation chez les mineurs: "De Germinal à Carmaux: la légende des mineurs", L'Histoire, N°159, octobre 1992. 21 Selon P. Basse, "A la Libération, les publications en langue italienne et les organisations comme l'UPI ne réapparaissent plus. Le PCF a dissous les groupes de travailleurs étrangers en indiquant aux "partis-frères" que leurs adhérents travaillant en France devaient désormais militer dans ses organisations" (P. Basse, op. cil., p. 36). 26

sociaux qui opposent les sidérurgistes aux maîtres de forge entre 1947 et 1953. En mai 1947, les ministres communistes sont exclus du gouvernement. Les positions communistes et cégétistes qui préconisaient jusqu'alors de produire pour reconstruire le pays, sont remises en cause. Désormais, l'accent est mis sur les sacrifices consentis par la classe ouvrière pour parvenir à cette reconstruction. Fin mai 1947, une première grève d'avertissement de deux heures a lieu à Longwy. Les grévistes entendent réagir à l'éviction des ministres communistes et obtenir une prime de production de 9 francs de l'heure. Le 5 juillet, l'appel à la grève totale est lancé. Outre la prime, les salariés du bassin réclament des indemnités pour rattraper l'augmentation du coût de la vie. Ils obtiennent partiellement satisfaction sur ces deux points. Le 27 novembre, les ouvriers du bassin débrayent de nouveau. De 1947 à 1953, Longwy connaît une série sans précédent de conflits sociaux. La plupart sont

suivis par plus de 75 % des salariés. Relayéespar le PC, ces grèves .
érigent la CGT en premier mouvement des salariés du bassin. La scission, fin 1947, du syndicat et la naissance de la CGT/FO n'entame en rien sa représentativité. Les deux organisations agissent de concert. Elles rencontrent d'autant plus d'attention qu'elles servent de caisse de résonance aux préoccupations des salariés. Erigées en porte-parole des revendications ouvrières, elles exploitent à leur profit le mécontentement latent. A la tête de chaque action, ce syndicat peut se prévaloir des avancées considérables qu'il a permis à la classe ouvrière longovicienne d'obtenir. Ainsi, en 1947, à la suite des débrayages, le salaire minimum passe de 42,50 à 52,50 francs. Les allocations familiales sont revalorisées de 22 %. En 1948, après trois semaines de luttes (septembre 1948), le patronat sidérurgique accorde 26 % d'augmentation des salaires ainsi que des distributions gratuites de charbon et de pommes de terre. Selon Gérard Noiriel, "pendant ces six années, la détermination ouvrière s'inscrit dans un cycle "violence-répression" qui entretient presque de lui-même la mobilisation. (...) Au début des années cinquante, chaque grève dure se solde par un véritable démantèlement du syndicat, par le 27

licenciement des délégués du personnel. Les militants sont interdits de travail dans toute la région. (...) Cette répression aveugle ne sert cependant à rien, si ce n'est à renforcer la combativité ouvrière. Chaque arrestation, chaque condamnation, font des militants des "héros", autour desquels se déploie une extraordinaire solidarité,,22. Loin de briser durablement les syndicats comme cela avait été le cas avant-guerre, ces grèves renforcent au contraire l'implantation cégétiste. Pour la première fois, les syndicalistes ne sortent pas d'une grève coupés des salariés. La disparition des organisations ouvrières n'est, cette fois, qu'administrative et donc superficielle. La greffe syndicale a pris et, durant ces six "années terribles", la jonction entre la CGT, le Parti communiste et la population semble effective. L'intransigeance face aux directions d'entreprises qu'affichent ces organisations contribue largement à leur popularité. Ils apparaissent comme des "purs" ou, du moins, comme les seules organisations à assurer une réelle défense des salariés. Ils en tirent des avantages. Non seulement les grèves permettent au syndicat de s'implanter durablement mais elles forment et mettent en avant la future élite politique communiste que l'on retrouvera à la tête des municipalités du bassin et aux postes de députés. C'est le cas de Bogdan Politanski qui deviendra maire de Longlaville après avoir été licencié de la sidérurgie en 1953 ou d'Antoine Porcu, élu député et lui aussi licencié de la sidérurgie en 195423. Ces débrayages sont d'autant plus importants pour la CGT et le PCF qu'ils leur permettent en cas de victoire de se prévaloir des acquis obtenus mais aussi, en cas de défaite, d'apparaitre comme des victimes de la répression patronale. Ainsi, se développe, après coup, une "martyrologie" qu'ils exploiteront fortement et que nous décrit cet ancien militant CFTC:

22 G. Noiriel, op. cil. pp. 324-325. 23 La carrière politique d'Antoine Porcu ne s'arrête pas à ce poste puisqu'à l'arrivée de la gauche au pouvoir, il sera membre, jusqu'en 1984, du cabinet du ministre des transports. 28

"Pendant une grève de la traction en 1954~ le personnel de l'atelier a amené les locomotives pendant trois semaines près des Grands Bureaux. Le patron de l'époque Tannery, excédé, a convoqué le CE avec une charrette de licenciements. TIavait pour motif l'utilisation du charbon de l'usine pour les locomotives et la non obéissance aux injonctions de l'huissier d'arrêter de le gaspiller. TIn'attaquait pas directement les grévistes. En plus, p~s de chance pour les grévistes, c'était l'époque où la direction avait commencé à acheter des locomotives diesel si bien que l'usine n'a pas été paralysée. Cette grève a donc été un échec, ce qui explique que Tannery n'ait pas voulu lâcher. TIy a eu huit licenciements. Nous nous sommes mobilisés pour les réintégrer en nous servant du motif de licenciement. Nous avons dit à la direction que les grévistes n'avaient jamais entendu l'injonction de l'huissier. Le directeur nous a répondu que si on certitiait que les grévistes n'avaient pas entendu les injonctions. il lèverait la sanction... C'était cousu de fil blanc mais nous en avons protité... Mais, un gars de la CGT licencié n'a jamais voulu lâcher. TI nous a dit qu'il ne baisserait jamais son froc devant un patron. Suite à ça, on s'est aperçu qu'il voulait, qu'il souhaitait être licencié. TI avait d'autres objectifs: celui d'être un martyr pour poursuivre une calTière politique... Sur les huit licenciés, ce jour là nous en avons réintégré six. Deux salariés ont été licenciés." (A)

Après des années de difficultés, les grèves qui se déroulent à un rythme soutenu entre 1947 et 1953 permettent à la COT de faire la jonction avec la population et de former ses militants les plus dynamiques. Toujours aux premières loges, instigatrice des principaux mouvements, elle occupe le terrain social et se forge à cette époque une légitimité "historique" qu'elle ne se privera pas de faire fructifier. Associées à la Seconde guerre mondiale, les grèves de 1947 sont présentées par les syndicalistes du bassin comme des dates fondatrices. L'ampleur des naturalisations dont elle se sent, en partie responsable, le suivi massif des conflits par les longoviciens sont alors autant d'éléments positifs pour l'organisation. Elle génère et entretient le discours courant de la COT locale qui tend à assimiler le syndicat à l'ensemble de la population. Les autres organisations syndicales (principalement la CFTC) bien que présentes sur le bassin ont beaucoup de mal à faire face à ce discours et à s'imposer. On se rend compte de cette disproportion dans les résultats des élections professionnelles entre 1954 et 1961 sur les bassins de Longwy et de Villerupt. 29

Tableau 1 Elections des délégués du personnel sur le Bassin de Longwy tous collèges (1954-1961)
CFTC Voix 921 1063 1670 1752 2136 1989 2130 1965 CGT Voix 7552 7682 7785 6936 7656 7707 8039 8127 FO Voix 890 840 759 811 969 539 594 652

1954 1955 1956 1957 1958 1959 1960 1961

inscrits 14617 14569 15122 15574 16668 16615 17480 17327

votants 10120 10140 10761 10152 11669 11021 11494 11555

0/0

69,2 69,6 71,1 65,1 70 66,3 65,7 66,6

exprimés 9507 9673 10230 9588 10929 10251 10763 10744

0/0 9,6 10,9 16,3 18,2 19,5 19,4 19,7 18,2

%

%

79,4 79,4 76,1 72,3 70 75,1 74,6 75,6

9,3 8,6 7,4 8,4 8,8 5,2 5,5 6

Les résultats de ce tableau sont édifiants. Entre 1954 et 1961, la CGT recueille toujours plus de 70 % des suffrages exprimés sur l'ensemble des collèges. Cependant, ces scores, aussi bons soient ils, ne doivent pas masquer la relative perte d'audience qu'elle connaît. En effet, entre 1954 et 1958, son influence lors des élections diminue pour atteindre, en 1958, son chiffre le plus faible avec 70% des suffrages exprimés. Les années suivantes, la CGT comble une partie de cette perte sans toutefois retrouver les 79 % réalisés en 1954 et 1955. Face à la CGT, les autres organisations syndicales ne semblent faire que de la figuration avec une moyenne de 7 % de suffrages obtenus pour FO et 16 % pour la CFTC. Pourtant, malgré cette faiblesse, les deux organisations ne traversent pas cette période de la même manière. Alors que les scores de FO diminuent, ceux de la CFTC progressent de manière sensible passant d'environ 10 % en 1954 à 18% en 1961, avec des pointes à 19 % entre 1958 et 1960. Elle fait alors figure d'opposition syndicale à la CGT. Elle est d'autant plus facilement acceptée par cette dernière qu'elle ne lui fait que très peu d'ombre24.

Sur Ihistoire de cette centrale syndicale dans le bassin de Longwy et en LoITaine, voir les travaux réalisés par Dominique Labbé, L'Union Départementale CFTC-CFDT de Meurthe-et-Moselle de la Libération à nos 30

24

Longwy fait donc figure de bastion cégétiste même si une partie de son audience diminue au profit de la eFfe et, dans une moindre mesure, de FO. Les scores cégétistes sont cependant sans commune mesure avec ceux qu'elle réalise sur le bassin d'emploi de Villerupt. Tableau 2 Élections des délégués du personnel sur le Bassin de Villerupt tous collèges (1954-1961)
CFTC Voix 633 605 627 667 655 655 664 658 CGT Voix 2662 2439 2660 2775 2835 3039 3035 2666

1954 1955 1956 1957 1958 1959 1960 1961

inscrits 4426 4087 4152 4478 4480 4613 4738 4596

votants 3418 3229 3388 3509 3552 3732 3759 3381

0/0

77,2 79 81,6 78,3 79,2 80,9 79,3 73,5

exprimés 3295 3044 3287 3442 3490 3694 3699 3324

0/0 19,2 19,8 19 19,3 18,7 17,7 17,9 19,8

0/0

80,7 80,1 80,9 80,6 81,2 82,2 82 80,2

Alors que la CGT obtenait un score maximum de 79 % des suffrages lors des élections professionnelles sur le bassin de Longwy, elle en recueille encore plus à Villerupt avec un: minimum de 80 % réalisé en 1955. Ses résultats n'évoluent guère restant toujours aux alentours de ce chiffre. Les seuls écarts sensibles se trouvent en 1959 et 1960 où le syndicat dispose de près de 82 % des suffrages exprimés. Cette hégémonie est encore accentuée par la quasi absence de concurrence syndicale. En effet, seule la CFTC présente des candidats contre la CGT. Entre 1954 et 1961, le syndicat chrétien obtient entre 17 et 19 % des suffrages.

jours, Grenoble, CERAT, novembre 1991 et Jean-Marie Conraud, 1890-1965, Militants au travail, CFTC et CFDT dans le nlouvement ouvrier lon.ain, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, Editions Serpenoise, 1988. 31

Malgré des débuts difficiles, le syndicalisme finit par s'implanter sur le bassin de Longwy. La guerre puis la vague de grèves de 1947 à 1953 permettent aux organisations ouvrières et principalement à la CGT, de percer dans les entreprises sidérurgiques de Longwy. L'immigration qui avait jusque-là été un handicap se transforme en avantage par l'intégration massive d'Italiens au sein de la CGT et du PCF. Ces deux organisations sont alors incontournables. La scission de 1947 passe inaperçue à Longwy. Certes quelques sections de Force Ouvrière se créent, notamment à l'usine de La Chiers, mais ce syndicat reste très minoritaire. Le sort du syndicalisme chrétien est différent. Considéré avant guerre comme une organisation proche des directions, la CTFC s'émancipe aidée par une génération de nouveaux militants. Elle obtient lors des élections professionnelles de 1954 à 1961 une moyenne de 16 % sur les bassins de Longwy et de Villerupt. Mais, malgré ces résultats honorables, la CGT est et demeure majoritaire. Son action en faveur des salariés est appréciée et surtout reconnue - les résultats aux élections professionnelles sont là pour nous le rappeler. Elle se forge alors un capital de sympathie non négligeable et apparaît, pour beaucoup, comme la seule alternative syndicale crédible. La CGT crée d'ailleurs un discours de légitimation qui va dans ce sens. Présente sur les chantiers, très active, instigatrice des conflits, tout concourt donc pour faire de cette organisation un syndicat puissant et reconnu comme tel. Pourtant, cette première approche nous a montré la CGT de "l'extérieur".L'organisation interne du syndicat présente-t-elle le même visage? La puissance affichée est-elle aussi complète ou tient-elle du discours d'auto promotion? Ces interrogations, étayées par les problèmes de constitution de la classe ouvrière sidérurgique, sont centrales dans la problématique.Pour répondre fices questions majeures, il nous faut se pencher sur le fonctionnement de cette "machine cégétiste".

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CHAPITRE n LA CGT DANS LES ANNEES 60-70 PRESENTATION GENERALE DE L'UNION LOCALE DE LONGWY

Hégémonique et reconnue comme telle, la CGT apparaît comme le syndicat incontournable du bassin de Longwy. Instigatrice des grèves, elle est partout présente, reléguant les autres organisations à une existence surveillée, en tout cas incapables d'avoir prise sur les salariés du bassin. L'étude de l'organisation par son Union locale et ses sections syndicales nous permettra de mettre à jour et de "confondre" ce qui relève du discours d'hégémonie de ce qui est réel. Pour y parvenir, une étude chiffrée de sa répartition et de son effectif servira de fil conducteur. En 19631, la CGT collecte sur le bassin de Longwy 62427 timbres. Si l'on prend pour base dix timbres achetés par an pour un adhérent2, ce syndicat dispose donc de près de 6 200 membres
1 On dispose du recensement exhaustif des cotisations CGT sur le bassin de Longwy à partir de cette date. 2 Le passage du nombre de timbre au nombre de cartes est un exercice difficile car il n'y a pas d'harmonisation d'un syndicat à l'autre. Au sein d'une même organisation, les chiffres varient d'une année sur l'autre. Ainsi, Georges Lefranc fait varier, pour la CGT, le nombre de timbres par carte entre 7 et 8 entre 1947 et 1957. La tendance est, cependant, à l'augmentation du nombre de timbres par carte à partir de 1952. Entre cette date et 1957, ce nombre varie de 8.1 à 8.4. (G. Lefranc, Le syndicalisme en France sous la Quatrième République, Paris, P.U.F, 1958, p.101). Mais, même cette méthode de division du nombre de timbres pour obtenir le nombre de cartes n'est. pas exempte d'ambiguïté .En effet, comme le notait Annie Kriegel: "Cette structure de la cotisation syndicale entraîne une certaine incertitude dans l'établissement des effectifs syndicaux: si en effet, la possession de la carte syndicale est tenue pour le critère de l'adhésion, il y a risque que les éléments circonstanciels - grèves, campagnes occasionnelles majorent les effectifs réels en faisant entrer en ligne de compte des adhérents 33

répartis dans 34 sections. Pour nous donner un bon aperçu de ce qu'est cette Union locale du bassin de Longwy, nous allons l'aborder sous deux aspects principaux. Nous analyserons dans un premier temps son organisation, ses sections syndicales3, leur implantation pour, ensuite, nous pencher sur ses cotisations et leurs structures. A) Les sections syndicales CGT du bassin de Longwy

En 1963, la CGT est forte de 34 sections syndicales réparties dans 9 secteurs d'activité. Cette répartition et l'appellation des secteurs ne sont pas de notre fait, elles se présentent de cette manière dans le relevé des cotisations tenu par le trésorier de l'Union locale. Cette nomenclature a été conservée pour permettre de retracer l'évolution des sections syndicales entre 1963 et 1975. Cependant, avant d'en faire le détail, il est nécessaire de délimiter l'ère géographique que couvre cette Union locale.

éphémères qui auront acquitté par accident le prix - très bas - d'une carte à laquelle, par la suite, ils n'attacheront plus de valeur. Au contraire, considérer que seul l'achat régulier de timbres garantit l'appartenance syndicale permet de contrôler le sérieux de l'adhésion et même de définir des types de pratique syndicale. Est militant celui qui prend ses douze timbres dans l'année; le simple adhérent est moins soucieux de se "mettre à jour" : si bien que, au vu d'une expérience déjà longue, les centrales syndicales croient pouvoir estimer que globalement (malgré les différences d'une année sur l'autre) le nombre réel d'adhérents est égal au dixième du nombre de timbres régulièrement payés; l'adhérent moyen prend dix timbres par an." (A. Kriegel, La croissance de la CGT, 1918-1921, Paris, Mouton, 1966 cité par Guy Caire, Les syndicats ouvriers, Paris, P.U.F, 1971, p. 333). ç'est cette comptabilisation de dix timbres pour une carte syndicale que nous retiendrons. Enfin, pour une approche plus récente des ces problèmes, il faut se reporter au livre de Dominique Labbé et Maurice Croisat, La fin des syndicats, Paris, L'harmattan, 1992, p.22 et suivantes. 3 Le terme" section syndicale" est utilisé par commodité tout en sachant que les sections syndicales d'el1treprises ne sont reconnues légalement que le 27 décembre 1968. 34